Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.
—Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.
—Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous...
—Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie mauvaise Pâque!
Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.
—Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,—et subitement sur ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et protectrice.—Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent pas de foin...
Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère malade.
—Il s'agit bien du foin! cria Léonard.
Et épuisé, il s'affala sur une chaise.
Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid vif.
—Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...
—A qui?
—A Arnoldo.
Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.
—A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?
Léonard baissa la tête.
—Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...
Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:
—Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...
Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense de la cape de Salario:
| Drap d'argent | 15 lires | 4 | soldi. |
| Velours pourpre | 9 — | » | » |
| Galons | 9 — | 9 | soldi. |
| Boutons | 9 — | 12 | » |
Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table. Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh! le bon et pauvre homme!...»
Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres deniers.
En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France.
Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses élèves.
Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More s'effara, se fâcha et refusa même une audience.
Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.
«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au silence...
»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...
»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...
»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment...
»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je n'avais que cinquante ducats.
»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...
»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»
Un soir de novembre, après une journée passée en démarches auprès du généreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en approchant, il entendit parler derrière la porte.
—La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des voleurs peut-être?
Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre:
—Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare!
Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.
Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son cœur il n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût.
Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la glace l'écriture de Leonardo:
«Laude del Sole. Gloire au soleil.
»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît; je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à la déification du soleil...»
—On peut passer? demanda Cesare.
—Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.
—«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins que la plus petite planète—un point à peine perceptible dans l'univers.—De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés...»
—Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui...
Il tourna une page.
—Tiens... encore, écoute:
«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un homme mort en Asie.»
—Tu comprends?
—Non.
—Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.
«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix, ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la nature.»
—Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie:
«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu, qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»
—Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...
«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»
—Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... Mais oui! «Morts depuis mille ans...» les martyrs, les saints, au nom desquels les moines amassent l'argent. Une excellente devinette!
«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.» Les tableaux saints.
«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses.»—La confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni? Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même pas méchantes. Simplement un amusement... Il joue au sacrilège...
Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:
«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs trafics.»—C'est probablement au sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les miracles.
Il ferma le cahier et regarda Giovanni.
—Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?
Beltraffio secoua la tête.
—Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien nettement.....
—Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même la plus grande énigme.
«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur...»
Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,—tout petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,—qui représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la géométrie, source de toutes les sagesses.
Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare eut à peine le temps de déchiffrer les trois premiers mots, «Nécessit—éternel maître», lorsque retentit la voix de Léonard, criant:
—Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous donc tous? Andrea, Marco, Giovanni, Cesare!
Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa.
—Mauvais présage, sourit Cesare.
Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la jambe.
Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite l'abandonnait. Dans son cœur s'agitait une inquiétude vague, comme s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée revenait toujours au même point.
Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus piteux, plus égaré.
Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le cœur de son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.
—Si je savais comment le soulager, pensait Léonard.
Il eut un sourire amer:
—Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils disent que j'ai le mauvais œil...
Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit.
L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller.
—Giovanni, tu dors? murmura le maître.
Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que Léonard avait vue dans les yeux de Maïa.
—Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....
Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur son front:
—Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.
Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front:
—Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia:
—Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un misérable, un traître...
Léonard l'embrassa et l'attira à soi.
—Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi,—je te pardonne tout,—peut-être toi aussi me pardonneras-tu un jour...
Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.
—Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer autant que moi.....
Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait comme un enfant:
—Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit, pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien des choses qu'il ne comprend pas.....
Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard scrutateur et dit:
—Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais lui...
—Qui, lui? demanda Léonard.
Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent d'effroi.
—Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas parler de lui...
Léonard le sentit trembler dans ses bras.
—Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le cœur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni, entends-tu? Cela t'apaisera.
Et après un instant de silence:
—Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?
Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota:
—De votre sosie...
—De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?
—Non, réellement...
Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait.
—Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la nuit?
—Non. Mais tu dois bien le savoir?
—Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître, maintenant je suis certain que c'était lui.
—Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il arrivé?
Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.
—Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit: «Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie pas.» Alors j'ai tout compris.
—Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?
—Puisque je l'ai vu lui comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé...
—De quoi?
Giovanni cacha sa figure dans ses mains.
—Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te tourmenterais.
—Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé...
—Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de guerre?
—Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas cinq...
—Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais...
—Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi, m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est parti en me disant qu'il reviendrait...
Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la plus secrète profondeur de son cœur.
—Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant... comme vous!
Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un cri dément:
—Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en, maudit!
Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:
—Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi, Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais chez toi...
Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver—il était prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître.
—Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement, pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas!
Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.
—Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras.
Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche pour un tableau.
Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût agi d'une œuvre importante, il aida le maître à imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie.
La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il s'était arrêté et regardait le maître.
—Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.
Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.
—Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.
—Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.
Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical.
Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes.
—Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer...
—Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.
—Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer les règles avec une précision mathématique...
Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans l'âtre.
—Racontons des histoires! proposa Salaino.
Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.
»—Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.
»—Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»
»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en criant:
»—Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.
Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les autres.
Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses cris de colère.
A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant parcimonieux.
Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas de vin.
—As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons.
—Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.
—Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin?
—Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?
—Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers le plafond une pièce d'or.
—D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le menaçant.
—Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets!
—Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin...
Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.
Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait la chanson du Moine défroqué:
Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!
Hi hi hi et ha ha ha!
Eh! vous les jolies filles,
A pécher je suis prêt!
Ou bien encore l'hymne solennel de la folle Messe de Bacchus, inventé par les étudiants:
Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,
Comme des éponges s'imbiberont,
Et dans le feu de l'enfer
Les diables les sécheront.
Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement, de Giacopo.
On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse et à chacun.
Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire:
—J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle gaieté céleste.
Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu exprimer le maître.
—Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre, comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur plaira.—Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous gênent.
—Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le maître en riant.
Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à son élève.
Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,—maladif et rêveur enfant de seize ans,—plongé dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières de la Synagogue.
Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, oublié et de nouveau retrouvé.
Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.»
Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.
—Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?
—Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me semble que de nouveau tu...
—Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est passé...
—Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...
—Ne craignez rien! Maintenant je vois—et il désigna le dessin—je vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce dessin.
Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure du Christ de la Sainte Cène et il désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours retardait.
Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, Giovanni vit le Christ.
Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant de la mathématique.
Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte, paraissait infiniment profonde.
Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, étrange et terrible.
Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction, tous deux étaient la vérité.
Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses mains.
—Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix railleuse.
Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et reconnut Cesare.
Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre apparition.
Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas.
—Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin Cesare.
—Oui, répondit Giovanni.
—Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant.
Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola au-dessus du canal.
—Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la Cène?
—Oui.
—Eh bien? comment le trouves-tu?
Cesare se retourna brusquement.
—Et toi? demanda-t-il.
—Je ne sais pas... il me semble...
—Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?
—Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le Christ.
—Pas le Christ? Et qui donc?
Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête.
—Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque enfant?
—Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères?
—Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux Christ!
—Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage. Dans la Cène il est plus âgé de quinze ans...
—Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies...
—Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu dit, Cesare, deux Sosies?
—Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même?
—Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a représenté dans la Cène, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort—comme nous!
—Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la Cène, ne pouvait prier ainsi...
Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement changé.
Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de plus en plus assombrie.
—Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, nous marchions ensemble ici même et discutions la Sainte-Cène. Tu te moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de lui...
Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se retourna.
—Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!
Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.
—Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la Sainte-Cène, personne, peut-être même pas lui, ne le comprend comme moi, son plus mortel ennemi!
Et riant de nouveau de son rire forcé:
—Quand on pense... quelle drôle de chose que le cœur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de même pas, moins encore maintenant...
—Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'œil, ni l'orteil de son pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase!
—Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le quittes-tu pas?
—Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...
—Lequel?
—Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!
Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se poser sur sa main.
—Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?
—Lui-même, répondit Beltraffio.
—Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il pense que...
Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se quittèrent au plus proche carrefour.
Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il répétait sans cesse:
—Les sosies... les sosies...
Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor ducal ses deux ans d'appointements en retard.
A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux ses intimes.
Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la faveur ducale:
«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait l'acte de donation.
L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron.
Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du palais.
La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.
Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.
La marquise Isabelle d'Este, sœur de feu Béatrice, lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.
Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières, les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les gueules des canons,—tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient et glissaient.
Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un papier.
—Qu'est-ce? demanda-t-il.
—Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent demain à l'aube.....
Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.
—Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus dormir!
Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas:
—Messer Leonardo.
—Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le entrer.
Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:
Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles, s'illumina d'un bon sourire.
Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses cygnes.
Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au front.
—Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te portes-tu?
—Je dois remercier Votre Altesse.....
—Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment viendra où je saurai te récompenser selon tes services.
Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la conversation avec un air ennuyé et dégoûté.
Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé.
—Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard.
—Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui sait si nous nous reverrons?
—Votre Altesse nous abandonne?
Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.
—Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un peu à Ludovic le More!
L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où l'éloquence de cour était indispensable:
—Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.
—Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de moi et tu me plaindras.....
Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur les lèvres.
—Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec toi!
Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son cœur s'élevait un sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi virginal.
On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles des visions, entre les deux cieux,—le ciel d'en haut et le ciel d'en bas,—les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre miroir des eaux.
En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.
C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence, le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort de Savonarole.
L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu».
Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence avait l'aspect d'une croix.
Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro Maruffi.
Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:
—Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante. Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.
—Militante, non triumphante—hoc enim tuum non est. Combattante mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia Savonarole.
On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort au nom du peuple.
Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les condamnés.
Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:
—Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!
Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le vide.
Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le ciel.
Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.
Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.
Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le nœud coulant quelqu'un cria:
—Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!
Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent.
Le bourreau poussa Savonarole.
Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des vanités»:
—Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!
La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant:
—Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!
Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.
Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler quelques pincées de cendres et quelques parcelles du cœur non consumé de Savonarole.
Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.
Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.
En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.
Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.
Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.
Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au Christ les lois de l'éternelle nécessité.
—Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus courte entre deux points?
Une autre vision le tourmentait aussi—deux visages de Christ opposés et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist ...............
Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les Alpes et envahit la Lombardie.