On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.

L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des torches, en signe d'honneur.

Léonard raconta son audience à Machiavel.

En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.

—Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de votre patrie!

—Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre allié...

—Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de haute trahison?

—Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un aveugle...

Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du cœur, étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression de César, «plus que son âme».

X

Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.

Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus absolu et amena la conversation de loin.

Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La République de Venise se considéra offensée, en la personne de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes routes.

On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc dans toutes ses campagnes.

Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.

Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu savoir de sa sœur. Les geôliers la considéraient comme une sainte, assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de Sienne.

Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce qui se passait durant ces entretiens.

Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie.

—Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider, je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera facile d'y pénétrer et de tout savoir.

Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.

—J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses superbes!

Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il cachait sous un masque cynique.

—Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non réussite, je répondrai au même titre que vous.

Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua son plan.

Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles.

Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.

Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs inexpérimentés.

Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:

Ferito in mezzo di core di Laura

découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.

De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.

La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.

—Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que nos splendides seigneuries.

Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:

—Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que les autres...

Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une voix changée:

—Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le cœur trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.

Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore:

—Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!

Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.

—Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas crever de faim tant que je ne suis pas abruti;—car, mon ami, rien n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd sans raison.

XI

A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie, Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa présence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se précipitait sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui se passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la peur, ni le manque de cœur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de gens créés non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut agir sans hésiter et sans douter: choses bien connues de Léonard.

La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait l'y rejoindre le lendemain matin.

Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne doutant pas que l'affaire se terminât en farce d'écolier.

Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte. L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle et décontenancé.

—C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.

—Je m'y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions prendre.

Machiavel le regarda distraitement.

—Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de sa cage, nous sommes arrivés trop tard...

—Comment, envolé?

—Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge tranchée...

—Qui est le meurtrier?

—On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura dû elle-même...

—Impossible, voyons! On la considérait comme une sainte.

—Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas encore. Ce monstre...

Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:

—Ce monstre est capable de tout! Même d'amener une sainte à se suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'était pas autant surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des cheveux blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone de Filippino Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable enfant c'était!

Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses cils.

Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aiguë:

—J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour est un poisson dans une poêle! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre ambassade—n'importe où—mais je ne puis rester plus longtemps ici!

Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du cœur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à l'idée qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression chez Nicolas.

XII

Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue Valguglio.

Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia.

La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus tard Machiavel.

Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul.

La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer également grise était unie comme le ciel. Les croassements des corbeaux annonçaient le dégel.

Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia.

La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens.

A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique, où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.

Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César.

Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les coupables vers la potence.

Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.

—Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas.

—Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.

Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour lui, l'autre pour Léonard.

Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux:

—Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur arrêt de mort.

Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme, impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme un savant décrivant les manifestations de la nature—il commença le récit du «piège de Sinigaglia».

Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans Sinigaglia.

Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux cavaliers.

Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu qu'il allait à la mort.

Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les nommant «chers frères».

A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo.

Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.

Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à pénétrer avec lui.

A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance.

Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du château.

—O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique existe, celle-là est la plus belle!

Léonard sourit.

—Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre admiration dans ce guet-apens?

—Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu que le but soit atteint.

—Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts...

—Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...

Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable à un accès.

Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.

—Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions, convaincu qu'il était un héros?

—Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus grandes et les plus opposées.

»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons: savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit—le sceau des élus!

—Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables à des dieux et s'envoleront...

—Voleront? s'écria Machiavel étonné.

—Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien—qu'importe, si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.

—Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!

Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés.

XIII

Les souverains italiens félicitèrent César de «sa superbe tromperie», bellissimo inganno. Louis XII ayant appris le piège de Sinigaglia, l'appela «un haut fait digne d'un antique Romain». La marquise de Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents.

Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard Borgia.

XIV

Au début de mars 1503, César revint à Rome.

Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours après devait avoir lieu l'ordination.

Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.

Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même temps, gravit les marches du trône.

Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc, messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de l'Église Romaine.

Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou César—ou rien».—Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en est jeté», et enfin le sacrifice au bœuf Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur l'autel cette inscription: Deo Optimo Maximo Hosia et au-dessous In nomine Cæsaris omen.—La victime humaine offerte au dieu animal prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine.

Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.

Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père.

Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de joaillerie, portant dans son cœur un petit calice laissant goutter le Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose.

Le pape se leva et dit d'une voix émue:

—Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose. Amen.

César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.

Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia:

—Mon enfant!... César!... César!

Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.

Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois.

De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve d'artillerie.

—Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du Belvédère.

Le duc sortit sur le balcon.

Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, pour la foule, mais un dieu.

XV

La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d'après le dessin du glaive de Valentino «Le Triomphe de Jules César».

Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», trônait le duc de Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires romains. Tout était exécuté exactement d'après les livres, les monuments, les bas-reliefs et les médailles.

Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de l'hiérophante égyptien et portait une «rypide» sur laquelle était brodé l'héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent, chantaient en s'accompagnant des tympanons:

—Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!

Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!

Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l'effigie de la bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil levant.

Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles de l'Apocalypse:

«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable à lui? Qui peut se comparer à lui?

»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix cornes.

»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.»

Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la bête «s'étonnait de suprême étonnement».

CHAPITRE XIII

LE FAUVE POURPRE

1503

Le Fauve sortant de l'Abîme.

(XI, 7. Révélations de Saint-Jean.)

I

Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de lui, à Rome.

En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques représentait la venue de l'Antechrist.

Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni n'osait reconnaître.

A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles pensées sur Léonard.

En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards».

Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre la question des bénéfices et des privilèges.

Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d'écuyer. En chemin ils parlèrent des affaires de l'Église.

Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non sens du dogme de l'infaillibilité papale, assurant que dans vingt ans tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de l'Église romaine.

«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais qui sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»

Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse Sinibaldi, où se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers, et particulièrement une taverne, le Hérisson d'argent, tenue par le tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement de l'Église.

Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient que les élus. Là, se trouvait réunie toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De temps à autre il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du cristal.

Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre les concussions de la Curie:

—Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement! Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des prélats romains. C'est le pillage en plein jour! La main à la poche pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du cardinal!

Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d'une voix traînante, comme s'il récitait un psaume:

—S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui demandèrent: «Que devons-nous faire pour sauver notre âme?» Et Alexandre répondit: «Pourquoi me le demandez-vous? C'est écrit dans la loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton cœur et de toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous vivrez.» Et s'assit le pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui possèdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait ainsi.» Et le pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même.»

Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI et son fils César.»

Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre l'Ascension d'Ezéchiel, que l'Antechrist, ayant l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard, le prince de ce monde».

Thomas Schweinitz secoua la tête:

—Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement: «Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge...

Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: De la Fin du monde.

Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle enfantera.»

Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle.

Schweinitz secoua de nouveau la tête:

—Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je vous consolerai.»

—S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le démasquera?

Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit:

—Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront, si bien qu'ils ne verront point où est la lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une tristesse et une perplexité comme il n'en aura existé depuis la création du monde. Et les hommes diront aux montagnes: «Tombez et cachez-nous», et ils frémiront d'effroi dans l'attente des catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: «Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu la voix de leur pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un miracle—je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger les vivants et les morts.» Et il prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en anges—et il volera...

Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de terreur: il revoyait les larges plis du vêtement de l'Antechrist dans le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la cime déserte de Monte Albano.

A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s'était glissé le clerc qui n'aimait pas les longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille servante de l'auberge.

Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson: