Di doman non c'è certezza.

Et ne compte pas sur demain.

V

Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.

Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui serraient le cœur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle fâcheuse.

Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires et tendres.

Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.

—«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux mystères de la caverne?

Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de son cœur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment.

Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires, comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier du Lungano delle Grazie.

Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le temps—comme cela arrive souvent en automne à Florence—avait brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.

—Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger notre discussion.

Il s'arrêta.

Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de l'Enfer de la Divine Comédie, dans lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.

Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était Michel-Ange Buonarrotti.

Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son front—ce qui le faisait ressembler à un cyclope.

—Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard.

Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son absence de Florence et l'avait presque oublié.

Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son cœur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît pas.

—J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.

Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta et leva les yeux.

Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée de tout le monde.

Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée:

—Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à tout, à ta courte honte.

Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.

Tous les regards étaient fixés sur eux.

Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.

Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête».

Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.

Léonard continua son chemin.

Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant.

Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.

—Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait de la Gioconda?

—Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous intéresse?

—Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer une œuvre plus finie!

Il sourit servilement.

Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière.

—Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?

Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur.

Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux se prirent à clignoter.

—Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...

Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard.

Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place Frescobaldi.

La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville, ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de Léonard et de la Gioconda.

La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première minute, lui paraissait invraisemblable.

Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les autres.

VI

La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise, aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie, de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil.

Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en dépit de l'avertissement donné par la Sainte Cène, Léonard décida de peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari. Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de peinture murale subirait le même sort que la Sainte Cène, et que de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout abandonner à sa courte honte».

Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères.

Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement Léonard de détournement d'argent du Trésor.

Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains, colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise.

«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un traître vis-à-vis de la République.»

Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail. Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature; essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.

C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.

Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son œuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille, occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte.

Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le fond du portrait.

Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle, maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux, reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir?

Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»?

Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts contemplent les vivants?

Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près.

Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable terreur glaçait son cœur.

Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans oser le scruter, sans vouloir savoir.

D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on rejette un suaire.


Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise, Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan.

Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde.

CHAPITRE XV

LA SAINTE INQUISITION.

1500-1513

«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»

BASILEUS LE GNOSISTE.

I

Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France, il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires à Florence.

Quatre ans s'écoulèrent.

Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de Carmagnola.

Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à Milan.

Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très fortes sommes au devâtdâr de Syrie et se les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement riches.

L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait acquis non seulement la protection des sœurs du Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.

Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste.

L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir Cassandra.

La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de son père, Luigi Sacrobosco:

«Pour ressusciter les morts».

Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.

Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et la pitié.

Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses œuvres inédites, ses lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie de Pleuton:

«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il répondait: La foi de l'antique paganisme.»

—Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra?

—Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de choses.

—Quelles choses? interrogea Giovanni.

Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il sentit son cœur défaillir.

En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la tragédie d'Eschyle Prométhée enchaîné, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait pas, elle le lui expliquait.

—Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius Julien?

—Julien l'Apostat?

—Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un apostat, mais n'a pas osé l'être...

Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas:

—Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal, impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et ayant donné aux mortels l'oubli mortel—feu nouveau du feu de Prométhée—dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi, n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore parler.

Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une bravoure désespérée.

Ils devenaient chaque jour plus intimes.

Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.

—Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître: «Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»

—Quel maître? demanda Giovanni.

Et il songea:

«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne ne le connaît.»

—Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la science complète ne formaient qu'un tout homogène.

La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient débattus contre la dualité, sombraient dans les mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou en Hollande.

Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.

Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui était chère. Il lui demanda:

—Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère dont vous m'avez parlé?

Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre Tabula Smaragdina, la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre en vieux caractères grecs:

Le ciel en haut, le ciel en bas,

Les étoiles en haut, les étoiles en bas,

Tout ce qui est en haut est en bas,

Si tu comprends—gloire à toi!

—Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.

—Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la dernière coupe fraternelle.

Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le contenu—un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum—dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus des bacchantes se rosirent de sang.

—Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier Réconciliateur.

Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.

—Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen.

Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante:

—Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour l'éternité, pareils au frère et à la sœur, à deux fiancés.

Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux jaunes comme de l'ambre.

Une terreur connue glaça le cœur de Beltraffio et il songea:

«La Diablesse blanche!»

A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce monna Cassandra.

Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition.

II

Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson—toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa maison.

Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes l'humanité.

Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui était le plus proche de son cœur, Cesare da Sesto.

Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un sort».

Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que Cesare préparait une trahison.

Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses amis.

Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la Sainte Cène trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.

Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à la mort.

Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux roux.

—Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?

Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.

Il l'embrassa paternellement.

Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.

—Quelle promesse?

—Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous descendions dans une mine abandonnée.

—Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard.

—Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez—je ne vous quitterai jamais.

—Mon enfant chéri! murmura Léonard.

Et sa voix trembla.

De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine abandonnée.

III

Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard. Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles. Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du peuple—partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien romain; que Michel-Ange amassait une fortune—Léonard restait l'errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir.

Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que l'heure du repos était venue.

Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des Médicis.

Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance. Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne maladie.

Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa personne, de son «mauvais œil», le maître lui conseillait de rester à Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne sut pas lui refuser.

Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre.

Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.

«Le 23 septembre 1513—inscrivait-il méticuleusement dans son journal—j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro et Giovanni.»

CHAPITRE XVI

LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL

1513-1515.

La patience pour les outragés est comme le vêtement de ceux qui grelottent; à mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme. Ingiurio offendere no si potramo la tua mente.

LÉONARD DE VINCI

I

Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa nomination, il dit à son frère Julien:

—Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé.

Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité philosophique, ajouta:

—Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne compte pas!

Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de savants.

Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'œuvre.

Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait le distraire.

En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia.

Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté.

—Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience, savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.

Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été reçu, se retira.

Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis, ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui. Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du Vatican, son cœur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur.

En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa chanson triste.

Le cœur de Léonard se crispa davantage.

—Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la tête de l'infirme.

—Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...

—Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard.

Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage.

—Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami, souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le voir de suite. Où est-il?

—Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé... éloigné...

Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire. Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des mots entiers, employant l'un pour l'autre.

—Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.

Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il précéda Léonard.

Ils montèrent au grenier.

La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés s'envola à grand bruit d'ailes.

—Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre du grenier.

Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux démesurément ouverts.

—Giovanni! cria le maître.

Puis il pâlit et sa voix se brisa.

Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une forte corde de soie,—telle qu'en employait le maître pour sa machine volante,—attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la poutre.

Astro s'approcha de la lucarne et regarda.

La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles.

Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait sa chanson triste.

Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par l'horreur entre ses deux élèves—le mort et le dément.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio, Léonard trouva son journal et le lut attentivement:

«La Diablesse blanche—toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le dernier mystère—le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges».

Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni.

II

Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint pénible à Léonard. L'incertitude, l'attente, l'inaction forcée l'énervaient. Ses livres, ses machines, ses essais, sa peinture, le dégoûtaient.

Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait pu encore recevoir, lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne dédaignant aucun ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les pièces de monnaie, inégales avant, en sortaient irréprochablement rondes.

A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'état de ses affaires était tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements servait à payer les intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui avait hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la misère.

Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. C'était la première maladie sérieuse de son existence. Mais il n'admit pas de docteur auprès de lui et refusa tout médicament. Seul Francesco le soignait et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; il estimait son amour simple et sincère qui faisait voir en lui au maître l'ange gardien de sa vieillesse.

L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts pour attirer l'attention.

Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de Médicis, Léon X commanda à Léonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, de perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis.

En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec un feint désespoir:

—Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il songe à la fin avant d'entreprendre le commencement.

Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de Léonard était prononcé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait exprimé sa condamnation. Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs lauriers: leur redoutable adversaire était anéanti.

Comme se donnant le mot, tout le monde se détourna de lui, l'oublia, comme on oublie les morts.

Léonard apprit impassiblement la réflexion du pape: il l'avait prévue et ne s'attendait à rien d'autre. Le soir même il écrivit dans son journal:

«La patience pour les offensés est le vêtement de ceux qui grelottent. A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»

III

Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne échut à son plus proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise de Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui prit le nom de François Ier.

Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit la campagne qui avait pour but la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité étonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentières, et inopinément se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan, déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à Milan.

A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en Savoie.

Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard se décida à tenter la chance auprès du nouveau roi et se rendit à Pavie, où se tenait la cour de François Ier.

Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. En sa qualité d'ancien mécanicien ducal, on pria Léonard d'y participer. Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, en laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, des lis blancs de France.

Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes ses œuvres et ses autres inventions.

François Ier conviait à son service les artistes et les savants italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, ni Michel-Ange, François Ier s'adressa à Léonard, lui proposant sept cents écus de traitement et le petit château du Cloux, en Touraine, près de la ville d'Amboise, entre Tours et Blois.

Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, éternel exilé, sans regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis, de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de Peretola, au début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.

IV

La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô, puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur.

A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, il en résolut l'ascension.

Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur cœur et, de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au grondement du tonnerre, répété par l'écho.

Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.

—Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus bas.

Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.

Il répéta plus bas encore:

—Pour la dernière fois.....

Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio Melone.

Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre.

—Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice. Prenez garde!

Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des vertigineux abîmes.

Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles, l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère, l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées, quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le considéraient comme les morts doivent considérer les vivants—avec un éternel sourire semblable à celui de la Joconde.

Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout indivisible.

CHAPITRE XVII

LA MORT.—LE PRÉCURSEUR AILÉ.

1516-1519