C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et étroites tables des moines.
Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait la Sainte Cène à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze ans.
Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son élève en disant:
—Lis le treizième chapitre de Jean.
Puis il souleva le drap.
Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse.
La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et gardait encore la trace des plis fraîchement défaits.
Et Giovanni lut dans l'Évangile:
«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde.
»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en vérité, l'un de vous me trahira.»
»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il parlait.
»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule. Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il demanda: «Seigneur, qui est-ce?»
»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote.
»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.»
Giovanni contempla le tableau.
Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la salière, et le sel s'était répandu.
Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et moi en toi.»
Giovanni regardait et songeait:
«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc serait plus rapproché du Christ, que lui!»
Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste sentait son impuissance et son irrésolution.
Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures entières.
Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en rencontrant le regard de son élève, lui demanda:
—Qu'en dis-tu, mon ami?
—Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais je n'arrive pas à exprimer...
Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas, craintivement:
—Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de tous ceux-ci?
Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui tendit.
C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression n'en était même pas méchante—pleine seulement d'infinie tristesse et d'amertume.
Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean.
—Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être seul...
Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire.
—Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente.
—S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta respectueusement le chauffeur.
—Qu'est-il arrivé?
—Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement.
—Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il arrangera tout cela en une demi-heure.
—J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...
Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et descendit de l'échafaudage.
—Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais, Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse.
Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza.
Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner vers son œuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les tuyaux de la salle de bains ducale.
—Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris...
—Que veux-tu dire?
—Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En attendant, pâme-toi...
—Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.
—Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu diras—je ne discuterai pas. Certes—c'est une grande œuvre. Aucun maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours. Tout est mort, à l'intérieur—l'âme n'y existe pas! Regarde seulement, Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal parfait—Judas; leur différence, la justice—Pierre. Et à côté le triangle actif—André, Jacques le Mineur, Barthélemy.—A gauche du centre, de nouveau des contemplatifs—l'amour, Philippe; la foi, Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie sous les choses saintes!
—O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et pourquoi le détestes-tu ainsi?
—Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un sourire sarcastique sur les lèvres.
Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni involontairement baissa les yeux.
—Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le Christ manque.
—Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons! Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais la Sainte Cène, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne pourra jamais franchir, malgré toute sa science!
Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di Porta Giovia.
—En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio. Judas existera... il existe...
—Allons donc? Où?
—Je l'ai vu moi-même.
—Quand?
—A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...
—A toi?... Ah!
Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort:
—Et... c'est bien? dit-il.
Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde méditation.
Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut inscrire son nom sur le livre du corps de garde.
Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme.
Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du Fossato Morto. A droite se trouvait l'entrée de la cour d'honneur, Corte Ducale; à gauche l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées, œuvre de Léonard de Vinci.
Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel. Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots.
Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent, moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne, il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur le trône des ducs de Milan.
Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.
Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles, pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux strophes:
Expectant animi molemque futuram
Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!
Les deux derniers mots le frappèrent: Ecce deus! Voici le dieu!
—Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse, et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza l'oppresseur.
Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie, des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: Ecce homo! Voici l'homme!
Léonard s'approcha de lui.
—J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut partir inaperçus.
Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle.
—Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps?
Léonard le regarda avec une indulgente surprise.
—Qu'est-ce que tu ne comprends pas?
—O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas possible... ensemble...
—Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre. Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère, j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés ensemble. Je les terminerai de même.
—Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible! s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant son cœur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est impossible!... impossible!
—Pourquoi? demanda le maître en souriant.
Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa pensée parce que le maître ne comprendrait pas.
«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son cœur: «Voilà le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le cœur de Léonard?
La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent couvert de vigne.
La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.
La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement l'épais brouillard.
Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda:
—Monna Cassandra?
—C'est moi. Ouvre.
Astro sortit de la maison et ouvrit.
Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour.
Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer.
La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.
Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges, les yeux jaunes plus transparents.
—Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la jeune fille.
—Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente. Prévenez votre tante...
—Mais elle n'est pas ma tante!
—N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez.
—Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières?
—Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister, d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à rien.
—A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu?
—Ne riez pas! C'est un homme juste.
—Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt prête?
Le forgeron agita les bras.
—Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.
—Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps...
—Comment?
—Mais... comme moi.
Il la regarda songeur.
—Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?
—Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit?
Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.
—J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne croyez pas aux miracles, mais à la mécanique!
Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:
—Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie, dites-moi tout exactement...
—Quoi?
—Ce que vous faites pour voler?
—Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on vieillit vite.
Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle ajouta:
—T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.
—Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.
—Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le corps.
—Vous l'avez?
—Oui.
—Et vous savez le mot?
La jeune fille acquiesça de la tête.
—Et vous me le direz?
—Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!
L'unique œil du forgeron brilla d'un désir fou.
—Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!
Elle eut un rire étrange.
—Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la magie n'existait pas et maintenant tu y crois.
Astro se renfrogna.
—Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps...
La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.
—J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement, toi aussi, tu feras ce que je te demanderai.
—Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez!
La jeune fille désigna le pavillon solitaire:
—Laisse-moi entrer là-dedans.
Astro secoua sa tête chevelue.
—Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!
—Pourquoi?
—J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.
—Et tu y vas?
—Moi, oui.
—Qu'y a-t-il là-bas?
—Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un arbre... empoisonné.
—Comment, empoisonné?
—Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet du poison sur les plantes.
—Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet arbre.
—Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la sève, il l'a vrillé jusqu'au cœur et avec une longue aiguille il y a injecté un liquide.
—Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?
—Un pêcher.
—Et alors? Les fruits sont empoisonnés?
—Ils le seront quand ils seront mûrs.
—Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?
—Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir.
—Oui.
—Donne-la-moi, Astro!
—Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...
—Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même. Voilà l'herbe.
Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et, approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura:
—Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef!
—Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de votre herbe. Partez!
—Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier et qu'il te berne comme un enfant.
Astro se taisait.
La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:
—Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement la porte afin que je jette un coup d'œil...
—Vous n'entrerez pas?
—Non; ouvre et montre.
Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune il lui sembla sinistre et fabuleux.
Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle, lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait réellement à une sorcière.
Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna Gassandra, rentra dans la maison.
Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina.
Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.
Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible:
«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y auras goûté, tu seras mortel.»
LES FRUITS EMPOISONNÉS
1495
Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien et le Mal.»
Genèse, III, 4-5.
Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi.
LEONARDO DA VINCI.
Après avoir atteint le cœur d'un jeune arbre avec une vrille, injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif, délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits.
LÉONARD DE VINCI.
La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano, au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina.
Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur.
Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le sciavonetto, la recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau, et démêlait avec un peigne en ivoire.
Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de bœuf, de fiente d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de tortue.
A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, bouillait dans une cornue.
Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à monture de nacre et rehaussé de perles fines.
En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et qu'elle était mariée depuis trois ans.
Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière, gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.
Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la glace, luisait un esprit prudent.
Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise, Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme.
La petite chienne aboya méchamment.
Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles comme ceux d'une souris.
—Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie! dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto.
—Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?
La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des griffes d'asperge et des oignons de lys blanc.
—Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud. Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement, avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton.
—Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire, soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite.
—Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez, par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement.
Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta, trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage.
—Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse...
—Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.
—Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?
—Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu.
—Le mari la trompe donc aussi?
—Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, plutôt qu'une seule femme.
—Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu tout cela?
—Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la poutre. Chaque légume croît en son temps.
—Tu raisonnes comme un docteur en théologie!
—Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon cœur. La jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans Pater et les caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes.
La duchesse rit de nouveau.
—Comment?... comment?... Répète.
La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille.
Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de chaleur.
—Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte tant de choses...
—Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent l'attester.
—Il y avait beaucoup de monde?
—Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était noire de monde, grouillante...
—Qu'as-tu entendu?
—Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du trône»!
Le front de Béatrice se rembrunit.
—Tu as entendu ces mots?
—Et encore d'autres, pires...
—Lesquels? Dis, ne crains rien.
—On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On criait...: «Mort aux voleurs!»
Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement:
—Qu'as-tu entendu encore?
—Je ne sais vraiment comment le redire...
—Allons, vite! Je veux tout savoir.
—Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était souffrant, couché...
Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se retournant en colère elle cria:
—Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os!
La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite.
—Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du reste, je ne crois pas à cela.
L'autre haussa les épaules:
—A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette en cire, on met à droite le cœur d'une hirondelle, à gauche, le foie; on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela.
—Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!...
La vieille baisa le bas de la robe.
—Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le Magnificat aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie!
Et elle ajouta pensive:
—C'est possible aussi... sans magie...
La duchesse l'interrogea du regard.
—En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres, probablement un cadeau pour messer Jean Galeas...
Elle se tut une seconde et ajouta:
—Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci, il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont empoisonnées...
—Comment, empoisonnées?
—Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues...
La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient et de roses de Damas, séchés à l'ombre.
Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par exprès par sa sœur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette par excellence. Les deux sœurs se faisaient concurrence dans leurs toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait. Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue.
Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches, serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front.
Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le chargement d'un navire marchand à destination des Indes.
Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains, surnommés par dérision le logis des géants et installés à l'instar des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este.
Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès pour lui, et coiffé de la mitre;—tout était calculé pour la taille de ces pygmées.
Dans ce logis des géants régnaient toujours le bruit, les rires, les pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante promiscuité—des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons, des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant comme une enfant.
Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise. Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand désespoir de Béatrice.
La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au moins il rendît l'âme en état de grâce.
En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite, Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice, qu'elle eût fait rire un mort.
Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras.
Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.
Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.
—Tais-toi, sois sage...
La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:
—Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il me consolait...
La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs.
Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More, sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme.
Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les brouillards ou dans les herbes marécageuses.
La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.
Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia. Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.
Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de Béatrice.
Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons.
Le duc revint dans sa petite salle de travail (studiolo). Là l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco.
Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement rasés.
Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes, était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que la ruse du renard sans la vaillance du lion.
Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières, vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.
—Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le passage des troupes françaises à Lyon?
—Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des divertissements moins que guerriers.
—Comment se nomme la favorite?
—Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et fantasques.
—Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo—ceci, tout à fait entre nous—il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête?
—Oui, Seigneur.
—Montre.
Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII.
«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner, ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec les loups!»
Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée, roi très chrétien—disait le message. Les portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en emplissant le monde de ton nom glorieux.»
Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du studiolo. Le duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la tête disparut.
Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son rapport et sortit.
Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des pieds, s'approcha de la porte.
—Bernardo? Est-ce toi?
—Oui, Votre Seigneurie.
Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile, après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main du maître,—mais ce dernier le retint.
—Eh bien?
—Tout s'est passé heureusement.
—Quand?
—Cette nuit.
—Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur?
—Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.
—Dieu soit loué!
Le duc se signa.
—Tu as vu l'enfant?
—Comment donc! Il est superbe...
—Garçon ou fille?
—Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de vous demander quel nom vous désirez lui donner...
—J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César! Qu'en penses-tu?...
—César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César Sforza est un nom de héros!
—Et le mari comment est-il?
—Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours.
—Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.
—Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.
La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée, ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné, servile, prêt à toutes les besognes.
Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du More.
Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.
—A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi l'anniversaire de la naissance de la duchesse?
Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés.
—Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez content!
En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.
Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la femme: