Sputando in terra quivi nascon fiori,
Comme di primavera le viole...
«Là où tu craches sur la terre
Naissent des fleurs, comme au printemps
Les violettes...»
Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane, affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri, puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.»
Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil».
—L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois, j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les souliers de bois de saint François, i zoccoli arderei di san Francesco!
Le duc rit et promit du bois.
Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa et récita un quatrain élogieux:
Quand à tes esclaves tu promets du pain
Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,
Aussi les neuf Muses et Phœbus le dieu païen,
O très noble More, te chantent hosanna!
—Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une poésie...
—D'amour?
—Oui. Et passionnée...
—Pour la duchesse?
—Non. Mais prends garde, ne trahis pas!
—Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais...
—Bien, bien.
—Je suis muet, muet comme un poisson!
Bernardo cligna mystérieusement des yeux.
—Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?
—Suppliante.
Le poète fronça les sourcils d'un air important.
—Mariée?
—Non.
—Ah!... Il faudrait le nom...
—Pourquoi faire?
—Pour une supplique, le nom est nécessaire.
—Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?
—Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes assiègent mon cerveau!
Un page entra et annonça:
—Messer Leonardo da Vinci.
S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une porte, tandis que Léonard entrait par l'autre.
Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux, arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.
Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis pour la lyre de son invention, Senatore di lira, ce qui était un titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni.
Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance d'argent pour la continuation des travaux.
—Combien? dit le duc.
—Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard.
Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français.
—C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as! Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais demandé pareille somme.
Léonard haussa les épaules.
—Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante.
—Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te fasse de la peine.
Ils commencèrent à discuter.
—C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins d'architecture et les projets divers.
L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau, une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes, avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour recevoir cinq cents urnes mortuaires.
—Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela?
—Pour personne... Ce sont des rêves...
Le More le regarda surpris et secoua la tête.
—Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des Titans. Un conte de fées, parole!...
—Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis.
Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans craintes de rencontres.
—A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois, ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse installer cet appareil dans mon palais?
Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande. Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette installation les lois de transmission des ondes sonores.
Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte.
Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.
Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de lire ses vers.
La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas plus extraordinaire que dans mon cœur:
Une madone glaciale habite,
Et que cette glace virginale
Ne fonde pas au feu de mon amour?
Les quatre derniers vers plurent au duc:
Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,
En priant l'Amour d'éteindre ma passion,
Mais le dieu malin souffle sur mon cœur
Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.
En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des joncades; devant les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie. Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau, sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes et le parfum de miel des ruches bourdonnantes.
Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'œil ses domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux, entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu.
—Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel, je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me remercie, comme je te remercie, Seigneur!
Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre rouge flanqué d'ailes de perdrix—appât des faucons.
Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle, suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa.
On récita la prière et tout le monde s'assit.
Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes; de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée.
On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or avec le manche en cristal de roche.
Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur appétit.
Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.
Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.
Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et s'inonder de sang. De semblables talismans—pierre de bufonite et langue de serpent—étaient fichés dans la salière.
Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant la licorne:
—Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur.
—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.
—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, cornes a!
Le duc menaça le bouffon du doigt.
Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le «Pater Noster».
—Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?
Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur du nouveau-né César.
La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.»
A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de tous les convives.
A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux imprégnés de sauce.
Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de buzzecca, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec une prodigieuse rapidité.
—Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria Bellincioni.
Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus.
Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son sang.
Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le «Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie. Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un petit théâtre. On joua un acte du Miles gloriosus de Plaute. Les vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour l'antiquité, feignissent de s'y intéresser.
La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la balle, à la paume, à la «mouche aveugle», mosca cieca, c'est-à-dire à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers. Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine, racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le Décaméron de Boccace.
Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune:
Quant'e bella giovenezza!
Ma si fugge tuttavia;
Chi vuol esser lieto—sia:
Di doman non c'è certezza.
Oh! que la jeunesse est belle
Et éphémère! Chante et ris
Et sois heureux—si tu le veux,
Et ne compte pas sur demain.
Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini, pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant, au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:
Sois heureux, si tu le veux
Et ne compte pas sur demain.
A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière: le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza.
Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante:
«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les mains croisées et les yeux levés au ciel.»
Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas exaucée.
Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image. Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent feuilles.
Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable, s'agenouilla, croisa les mains et récita le Confiteor.
Il pria longtemps, dévotement et béatement.
«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi, sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer Jean Galeas, car—tu vois, mon cœur, très pure Vierge—je ne veux point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et irrémédiables malheurs.»
Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan, preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier de plein droit.
Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il termina sa prière:
—Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de la basilique de Pavie et autres nombreuses donations.
Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un d'eux, il rencontra Lucrezia.
—Le dieu d'amour me protège! songea le duc.
—Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui.
Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint.
—Seigneur, pitié!
Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement, avait perdu au jeu l'argent du fisc.
—Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère.
Puis, après un instant de silence, il ajouta:
—Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle?
Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.
—Je ne comprends pas, seigneur?...
Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante.
—Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas, Lucrezia, que je t'adore?
—Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna Béatrice...
—Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret.
—Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!... laissez-moi...
—Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de moi!
Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.
Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...
—Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée.
Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux violettes musquées—et avidement la baisa sur les lèvres.
Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri, s'arracha de ses bras et s'enfuit.
En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche, semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en drap d'argent.
Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme.
—Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?
Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.
—Pourquoi?
—Laissez-moi!... Je veux dormir...
—Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais combien je t'aime!...
—Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma garde-robe...
—Pure plaisanterie...
—Merci pour ces plaisanteries!
—Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si peu d'importance...
—Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!
Elle se tourna vers lui, colère:
—Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!
—Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais sur terre je n'ai aimé personne comme toi!
Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de la voix.
En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords.
—Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant!
Et ils se réconcilièrent.
La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise volupté dans ce sacrilège d'amour.
—Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice, non sans une certaine fierté.
—Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours!
—Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'il est en voie de guérison...
—Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement.
—Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!
—Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable. Tôt ou tard...
Ils se turent.
Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna.
—Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais, entends-tu? jamais ne me parle de cela...
—Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?
Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:
—A quoi penses-tu?
—Oui. J'ai donné ordre au jardinier de lui porter en cadeau les plus mûres...
—Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da Vinci. Tu ne sais donc pas?
—Quoi?
—Elles sont empoisonnées.
—Comment cela?
—Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles...
Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun écoutant le cœur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit:
—Dors, chérie, dors!
Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or. Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: Poison! poison! poison!...
Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son cœur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus.
Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées comme des sœurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice, Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le faire depuis longtemps.»
L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire.
—On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation...
La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont Rose.
Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.
Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se tut.
Un long silence plana.
La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi incompréhensibles et naïves que ses yeux.
L'ALCHIMISTE
1494
Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et l'Egypte, à l'affût des antiquités.
Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux, était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement:
—Je veux ressusciter les morts!
Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en Italie, avec une nouvelle copie de l'Iliade, des fragments de statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon, dont il était épris à cette époque.
Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus, resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une même foi—«unam eamdemque religionem universum orbem esse suscepturum». Quand on lui demandait: «Laquelle—celle de Christ ou de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la foi de l'antique paganisme: Neutram, inquit, sed a gentilitate non differentem.»
Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne. Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.
La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule, Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés, cherchant à lécher la grappe. Et le cœur de l'enfant était plein d'amour pour ce dieu.
Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte Vercelli.
Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille. Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard, Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait; ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties, conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait.
La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent soufflait, soulevant la poussière blanche de la route, secouant les feuilles, puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de dessous terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards les sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'était un dimanche.
Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui sillonnaient le ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa grande cheminée de briques, qui crachait la fumée par flocons; un vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; les barques plates, traînées par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour la basilique, et le gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, tout se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une odeur d'eau chaude, de fougères fanées, de goudron et de bois pourri.
Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle.
—Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et faisant craquer ses doigts blancs au-dessus de sa tête. Chaque jour est pareil. Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet imbécile de sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français viennent au moins détruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui!
—Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto m'a appris une belle prière pour éloigner le démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?
La jeune fille secoua la tête:
—Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai désappris à prier votre Dieu.
—«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du nôtre, de l'unique? demanda Giovanni.
Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait paru à Giovanni aussi énigmatique, aussi triste et superbe.
Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs.
—Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très longtemps dans mon pays natal. J'étais enfant. Une fois mon père m'emmena avec lui pour un voyage. Nous visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gémissaient. Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches rongées par l'eau salée et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un éclat de marbre une inscription à demi effacée. Je restais longtemps assise sur les marches du temple, écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les senteurs âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas été atteintes par le temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut, dans les fissures poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, l'écho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux. Je l'écoutais et—subitement—mon cœur frémit. Je tombai à genoux et me mis à prier le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et offensé par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le priait plus—parce qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié ainsi. C'était le temple de Dionysos.
—Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un péché et un sacrilège! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais existé!
—Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un sourire méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, auxquels tu crois, apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont été transformés en puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophétie fondée sur les exactes observations des planètes et dit-il que: la conjonction de Jupiter avec Saturne a donné naissance à l'enseignement de Moïse; celle avec Mars, à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte égyptien, avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec Mercure, au christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter la religion de l'Antechrist—et alors les dieux morts ressusciteront!
Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs plus vifs, illuminaient un énorme nuage qui rampait lentement. Les sons obsédants du luth vibraient toujours dans l'atmosphère étouffante.
—O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à votre perte? Qu'il soit maudit, le damné!
La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les épaules de Giovanni et murmura:
—Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'élève de l'impie Léonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu pas que je suis une sorcière et que les sorcières sont méchantes, plus méchantes même que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?
—Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant.
Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes et transparents comme l'ambre. Un éclair violent illumina son visage pâle, comme celui de la statue que Giovanni, à la colline du Moulin, avait vue surgir de son tombeau séculaire.
—Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche!
Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel et la terre, et crépita en roulements pleins de menaçante joie, pareils au rire de géants souterrains.
Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus. Et au même instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus.
Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:
—Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que c'est aujourd'hui qu'il doit faire l'expérience de la transmutation du plomb en or.
Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du duc, terminait les derniers préparatifs.
Messer Galeotto avait consacré toute son existence à la recherche de la pierre philosophale.
Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine de Bologne, il s'était fait admettre comme élève chez le célèbre adepte des sciences occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel de cuisine et le sel ammoniaque, dans différents métaux, dans le bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux, les animaux et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua à celle d'autrui. Ses créanciers le firent mettre en prison. Il s'échappa, et durant huit ans il fit des expériences sur les œufs, dont il détruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le protonotaire du pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement causé par des émanations, fut abandonné de tous et faillit mourir.
Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, il visita, manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande, l'Afrique septentrionale, la Grèce, la Palestine et la Perse. En Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, fatigué, mais non encore désillusionné, il revint en Italie, sur l'invitation de Ludovic le More, et reçut le titre d'alchimiste de la cour.
Le centre du laboratoire était occupé par un four biscornu, en terre réfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets et des soufflets. Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, des scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.
La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: des alambics, des masques, des récipients divers, des cornues, des entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes, d'énormes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se dégageait des sels vénéneux, des alcalis et des acides. Tout un monde mystérieux était enfermé dans les métaux—les sept dieux de l'Olympe, les sept planètes—dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans l'étain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des substances à noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite, l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au prix de mille peines. Une précieuse goutte de sang de lion, qui guérit de tous les maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un rubis.
L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, ridé ainsi qu'un vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tête appuyée dans ses mains, observait avec attention une cornue qui doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'était de l'huile de Vénus, Oleum Veneris d'un vert transparent comme la smaragdite. La bougie qui brûlait à côté projetait un reflet émeraude sur le parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.
Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un coup d'œil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses invités.
Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de Malvoisie.
Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour, Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci.
Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le col d'une cornue qui tomba et se brisa.
—Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse.
Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie, salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier, tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement, avec son mouchoir, d'enlever la tache.
La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie:
—Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse l'arrêter!
Et la blonde Diana frappa dans ses mains.
—Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant, la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences?
Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure.
L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille:
—Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que vous...
Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en laissa pas le temps:
—Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous autres...
Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:
—Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention!
Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet. Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.
Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en appelant l'alchimie «chaste débauchée», casta meretrix, car elle a un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par personne—in nullos unquam pervenit amplexus. Le médecin Marliani se frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage; enfin, il ne se contint plus et dit:
—Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout.
Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre philosophale, lapis philosophorum. Avec la pointe d'un couteau, il en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la jeta dans l'étain en ébullition.
—Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani.
—Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal, répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite, mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des raisins mûrs! Mare tingerem, si mercurius esset! J'aurais transformé la mer en or, s'il y avait assez de mercure!
Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et les syllogismes d'Aristote.
L'alchimiste sourit.
—Attendez, domine magister, dit-il doucement. Tout à l'heure je vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de réfuter.
Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer, souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait, écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.
—C'est fini! dit l'alchimiste.
On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or roula.
L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement:
—Solve mihi hunc syllogismum! Résous-moi ce syllogisme!
—C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la nature! balbutia Marliani consterné.
Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les leva au ciel et s'écria:
—Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis, suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen. Gloire à Dieu qui nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa toute-puissance. Amen.
A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.
Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les mains.
Ludovic le More le prit à part:
—Me serviras-tu en toute foi et vérité?
—Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste.
—Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...
—Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra me pendre comme un chien!
Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:
—Je vous prierais seulement...
—Comment? Encore?
—Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.
—Combien?
—Cinq mille ducats.
Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme. Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât.
Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta.
Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:
—Maître, comment vous a plu l'essai?
—L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard.
—Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?
—Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu.
—Vous les avez examinées vous-même.
—C'en étaient d'autres.
—Comment? Permettez!
—Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées, quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset.
Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression piteuse d'un voleur pris sur le fait.
Léonard lui mit la main sur l'épaule.
—Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.
Galeotto saisit sa main et, avec effort:
—C'est vrai? Vous ne le direz pas?...
—Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait cela?
—Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la science—parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à suivre—et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?
—Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie noire—comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve exacte et mathématique—sont des mensonges ou des folies—l'étendard enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête, annonçant leur puissance par ses aboiements...
L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un œil et rit:
—Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le nouveau Prométhée!
—Moi?
—Mais oui, vous, certainement.
—Vous plaisantez, messer Galeotto!
—Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la science, mais jamais autant que vous!
Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put.
—Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un involontaire sourire.
—Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!»
Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement. Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle rien n'était impossible.
Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel, transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres précieuses.
—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont tous bons et charmants...
—Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à tout le monde? interrogea Léonard.
—Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent aux regards des hommes.
Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif.
«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les secrets pour lui être agréable.
Ils se séparèrent amis.
Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de Vénus.