Levommi il pensier in parte ov'era
Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra.
Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras dans le vide:
—Et avant le soir j'ai fini ma journée!
—Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice!
Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, se leva, et désignant le duc à Lucrezia,—telle une sœur confiant à sa sœur son frère malade—elle sortit, non dans la chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas «l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante sa toison rousse.
Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un sourire polisson.
—Tu es comme une nonne—toute noire! dit-il en riant—et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!
Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de rire contenu.
De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de la comtesse Cecilia:
Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.
La rividi, più bella e meno altera.
Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient comme des fous.
LES JUMEAUX
1498-1499
In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando contempla.
LEONARDO DA VINCI.
Les sens appartiennent à la terre; la raison est en dehors des sens, quand elle contemple.
LÉONARD DE VINCI.
Le ciel en haut—le ciel en bas.
Ουρανος ανω, ουρανος χαδω.
(TABULA SMARAGDINA.)
—Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan Indien, au sud de l'île de Taprobane, il y a l'inscription «Phénomènes marins, les Sirènes». Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris en arrivant à cet endroit de ne pas trouver de sirènes. Pourquoi souriez-vous?
—Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.
—Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, à l'existence des sirènes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil à l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des pygmées qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au lieu de fruits, produit des œufs, desquels sortent des oisillons couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un goût de poisson, si bien qu'on en peut manger même les jours de maigre? Ou bien de cette île sur laquelle ont débarqué des mariniers qui, après avoir allumé du feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se trouvaient pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a été conté par un vieux loup de mer à Lisbonne, un homme sobre, qui m'a juré, par la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vérité.
Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte de l'Amérique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498, à Florence, non loin du Vieux Marché, dans une chambre au-dessus des caves de la maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises à Séville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destinés aux terres découvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de Pompeo, rêvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de Gama, lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à cette époque, appelée par les Italiens le mal français et par les Français le mal italien, par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, et par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était fait soigner par les docteurs de toutes les facultés et attachait les emblèmes en cire de Priape à tous les autels. Brisé par la paralysie, condamné pour l'existence, il gardait une extraordinaire activité cérébrale, et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à lire des livres et à consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires et découvrait des terres inconnues.
Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères célestes, de sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille à une cabine de navire. A travers la fenêtre ouverte sur la loggia, se voyait le crépuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle.
—Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes enveloppées, il n'est pas dit pour rien: «La foi transporte les montagnes.» Si Colomb avait douté comme vous, il n'aurait rien fait. Convenez que cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le Paradis Terrestre!
—Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous par cela, Guido?
—Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'après les observations de Colomb sur l'étoile polaire au méridien des îles Açores, il avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmontée d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la sphère lunaire, et là est le Paradis...
—Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions de la science.
—La science! dit Guido en haussant avec mépris les épaules. Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai les paroles de son «Livre prophétique», Libro de las Profecias: «Ni la mathématique, ni des cartes géographiques, ni des déductions de la raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, mais simplement la prophétie d'Isaïe sur la nouvelle terre.»
Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le reprenaient. Léonard appela les domestiques, qui emportèrent le malade dans sa chambre.
Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de Colomb concernant la marche de l'étoile polaire et y trouva de si grossières erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux.
—Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On pourrait supposer qu'il a découvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet dans les ténèbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il mourra sans le savoir.
Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb annonçait à l'Europe sa découverte.
Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier des cartes. Par instants, il sortait sur la loggia, contemplait les étoiles et en songeant au prophète de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet étrange visionnaire à cœur et cerveau d'enfant, involontairement il comparaît sa destinée à la sienne:
—Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis que moi, malgré tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi brisé par la paralysie. Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus et je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!—disent les uns.—Mais la foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la même chose? Mes yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant pour savoir et aveugle pour agir?
Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le bruit des pas et des voix.
On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître que ce même jour—le samedi des Rameaux—devait avoir lieu le «duel du feu».
—Quel duel? demanda Léonard.
—Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio.
—Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle.
—Ne viendrez-vous pas?
—Non, tu vois, je suis occupé.
L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:
—En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore...
Léonard sourit.
—Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle?
Giovanni baissa les yeux.
—Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!
A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible ennemi de Savonarole.
—Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique!
—Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura Léonard.
—Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les deux brûlaient!
—Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.
—Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi?
—Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo.
Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que devait résoudre le duel du feu:
I.—L'Eglise de Dieu se renouvellera.
II.—Dieu la châtiera.
III.—Dieu la transformera.
IV.—Après le châtiment, Florence se renouvellera également et dominera tous les peuples.
V.—Les infidèles se convertiront.
VI.—Tout cela est imminent.
VII.—L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est sans effet.
VIII.—Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas.
Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.
—Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait un vieil ouvrier.
—Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun péché...
—La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»
—Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.
—Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix.
—Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra Girolamo?
—Ensemble...
—Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve.
—Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent de San Marco.
—Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort?
—Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»
—Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.
—Amen! Amen! murmurait la foule.
Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les yeux.
La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, reconnaître le sourire de Léonard.
En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.
Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que les hommes désarmés.
Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et saupoudrées de poudre.
De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!... chantaient les dominicains.—Sa grandeur est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»
La foule répondit dans un cri frémissant:
—Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité!
Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.
Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.
La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:
—Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!
L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait.
Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.
—Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...
—Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises.
—Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit!
—Permettez, c'est un meurtre...
—Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la terre!
—Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique...
—Alors, que le pape décide.
—Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines et tous les curés!
—Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.
—Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le saigner.
—Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants!
Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas devoir prendre fin.
Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors, les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans le feu périra seulement le modus et non l'éternelle substance. Une insoluble discussion scolastique s'engagea.
La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, via dei Leoni, où l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des fauves.
Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son peuple, rugissait de colère.
A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus terrible d'humains avides:
—Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle!
Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.
Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:
—Il a peur!
Et toute la foule répéta ce cri.
—Frappez, frappez les cagots!
Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité.
Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.
Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux.
—Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle!
Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la populace furieuse.
Le cœur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main, comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule.
Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa chambre.
—Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle!
Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant le Clou sacré:
«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!»
Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», il y avait corrélation.
Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la journée.
La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés en prison.
En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir les défendre contre les injures de la populace.
Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:
—Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé!
D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:—La clef, la clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.
Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des œufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se rassasier:
—Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!
Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le postérieur en criant:
—Voilà d'où sortaient ses prophéties! Egli ha la profezia nel forame!
Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la Sainte-Cène.
Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.
Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza».
Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», scientifico duello, qui lui avait tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur des Muses.
Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia.
La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes—Milan—avait dépassé l'antique.
Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la dispute médicale posa ces questions:
«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»
Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la toute première matière était hétérogène ou homogène?
—Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée distinction entre quidditas et habitas que personne ne parvenait à la comprendre.
Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.
La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la discussion.
—Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...
—Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...
—Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne sais...
Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un tel art!» pensait-il.
Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.
—Messer, chantaient-elles en chœur, en l'entourant, s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous quelque chose de gentil...
—Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.
—Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...
—Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les morts...
—Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...
Léonard ne savait refuser rien à personne.
—Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.
—Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va parler. Écoutez!
—Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.
—Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.
—On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?
—Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.
—De Vinci? Un docteur ou un licencié?
—Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...
—Un peintre? Alors il traitera de la peinture...
—Non, des sciences naturelles.
—Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits?
—Aucun. Il ne publie pas.
—Il ne publie pas?
—Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.
—Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux et amuser le duc et les belles dames?
—Nous allons voir.
—Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que ce Léonard.
Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.
Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt.
—Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui me passera par la tête—pourvu qu'ils me laissent tranquille.
Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante assistance.
—Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et rougissant comme un écolier—c'est pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.
Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la mer—témoins ultra-antiques des transformations subies par la terre—puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.
—Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir de la terre.
Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance dans la science—en dépit de sa modestie—si différentes des utopies pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un ignorant?
—Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable!
Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son sourire plat la moquerie du duc:
—Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo, sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,—n'est-il pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages par le déluge?
—Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge. Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez—voilà ce qui est curieux!—les animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement, plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile également de repousser cette assertion, car le coquillage est un animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une période de quarante jours—durée du déluge, d'après Moïse—il ait pu franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.
Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.
Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.
Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de Léonard.
—Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges, vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme d'après les cornes des bœufs et des moutons, d'après le cœur des arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont inutiles...
Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.
—Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...
—Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui n'est pas cela à votre avis?
—Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.
—Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, tout cela alors serait?...
—Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques—on les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences prétendues sophistiques...
Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son adversaire, il se tut.
—Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de l'Écriture Sainte...
—Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car ils sont la substance de la plus haute vérité...
On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement les épaules.
—Assez! assez!...—Permettez-moi de répondre, messer,...—Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...—Je demande la parole...—Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un œuf pourri... Comment permet-on?...—Les vérités de notre très sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...
Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.
Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif plaisir.
—Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la timidité...
Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un combat de coqs.
—Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...
Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.
Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:
—Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux cuits de l'Adriatique—heureusement pas encore desséchée!—exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés de messer Leonardo.
A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas:
—Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout concilier, tout réunir...
—Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard.
—Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce pas, mon ami?
—Parfaitement, fra Luca.
—Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous cédons.
—«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier Pythagore et saint Thomas d'Aquin.
—A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse dans l'allégorie!
—Quelle allégorie?
—Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas...
Le vieillard eut un sourire malin.
—Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le mercure; est-ce bien cela?
—Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien compris mon allégorie!
—Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine transmutation des métaux!
Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf:
—Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère l'Alchimie!
—Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.
Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.
—C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.
—Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère être philosophe plutôt que chrétien...
—Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un cœur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne d'offenser mon Léonard.
—Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères.
—Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger d'eux. Ce sont des originaux!
—Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande:
»—Le maître est-il à la maison?
»—Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes.
»—Et à quoi est-il occupé?
»—Il mesure la pesanteur de l'air.
»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard:
»—Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?
»—Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»
—Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans avirons.
—Sans avirons! Tout seul?
—Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.
—Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même...
—Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un canot, mais des navires.
—Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire!
—Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie!
Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.
Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme des jumeaux.
Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.
Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.
—Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!
—Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon.
Elle ne se décidait pas, et admirait.
—Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
—Maïa.
—Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont allés pêcher du poisson?
—Non.
—Veux-tu que je te le raconte?
Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme celle d'une jeune fille.
—Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.
Il fouilla dans ses poches.
A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la grand'mère de Maïa.
Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et cria:
—Maïa! Maïa! Viens ici, vite!
La fillette hésitait.
—Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre...
Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de grands yeux terrifiés.
Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna précipitamment.
Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.
Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et confus.
Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément purs.
Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des corps sur les plans inclinés.
La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son cœur l'habituelle jouissance.
Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi des savants:
«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent les œuvres d'autrui et me méprisent parce que je découvre. Mais je pouvais leur répondre comme Marius, le patricien romain: vous parant des œuvres d'autrui, vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.
»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques, existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une glace.
»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui ont bien écrit.
»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience, le maître des maîtres.»
La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et ferme dans sa solitude.
Seulement au fin fond de son cœur qu'il ignorait lui-même, bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords, comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa—de quoi? il voulut se le demander et ne le put.
Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour travailler au visage du Christ.
Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument gris pommelé.
—Et Gianino? demanda Léonard.
Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.
—Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.
—Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?
—Depuis quatre jours.
Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.
Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.
Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits, il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était coutumier, mais que personne ne craignait.
—Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval par le vétérinaire?
—Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!
—Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient...
—Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.
—Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était l'anatomie?
Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond mépris, murmura:
—L'anatomie!
—Vaurien!... Va-t'en de ma maison!
Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de chevaux.
—Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.
—Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné...
Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.
Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.
—Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre.
—Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit la vérité.
Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.
Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout de tout.
—Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis embrouillé...
—Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?
—Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le foin des chevaux. Tu te souviens...
—Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.
—Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?
Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.
Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.
—Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?
—Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai donné trente florins.
—Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats d'or pour ce grand diable bigarré...
—Tu veux parler de la girafe?
—Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.
—Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.
—Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?
—Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...