Ce n'est pas tout: les études des naturalistes contemporains, et notamment de Janicki, sur la reproduction sexuelle[75], ont expliqué comment elle sauvegarde l'homogénéité du plasma germinatif dans une espèce animale, et comment elle renouvelle constamment les apports mutuels à l'intérieur de l'organisme total d'une race. «Le monde, dit Janicki, n'est pas brisé en une masse de fragments indépendants, isolés pour toujours les uns des autres. Par la génération sexuelle, périodiquement mais inépuisablement, l'image du macrocosme se reflète en chaque partie, comme un microcosme; le macrocosme se résout en mille microcosmes. Ainsi, les individus, tout en étant indépendants, forment entre eux une continuité matérielle. Tels les plants de fraisiers, reliés par des rejetons, chaque individu se développe pour ainsi dire par un système invisible de rhizomes (racines souterraines) qui unissent ensemble les substances germinatives d'innombrables individualités».—Or, on calcule qu'à la vingt-et-unième génération, soit en cinq cents ans (à trois enfants par couple), la postérité d'un homme embrasse un nombre d'hommes égal à l'humanité entière. On peut donc dire que chacun a un peu de substance vivante de tous les hommes qui ont vécu il y a cinq cents ans. D'où l'absurdité de vouloir enfermer un individu, quel qu'il soit, dans une catégorie de nation ou de race séparée.
Ajoutez que la pensée se propage, elle aussi, à travers les hommes, à la façon du plasma germinatif.
Toute pensée, une fois exprimée, mène dans la communauté des hommes une vie indépendante de son créateur, se développe dans les autres et, comme le plasma germinatif, a une vie éternelle. En sorte qu'il n'y a dans l'humanité ni vraie naissance, ni vraie mort matérielle et spirituelle: ce que la sagesse d'Empédocle a su voir et exprimer ainsi:
«Mais je te veux révéler autre chose. Il n'y a pas de naissance chez les êtres mortels, et il n'y a pas de fin par la mort qui corrompt. Seul, le mélange existe, et seul, l'échange des choses qui sont mêlées. Naissance n'est que le nom dont l'appellent les hommes.»
L'humanité est donc, matériellement et spirituellement, un organisme unique, étroitement lié, dont toutes les parties se développent en commun.
Sur ces idées viennent maintenant se greffer le concept de mutation et les observations de Hugo de Vries.—Si cette substance vivante qui est commune à toute l'humanité a acquis, à quelque moment et sous quelque influence, la propriété de se modifier[76], après un certain temps, soit un millier d'années, tous ceux qui ont en eux une partie de cette substance peuvent accomplir soudain un égal changement. On sait que Hugo de Vries a observé ces variations subites chez les plantes[77]. Après des siècles de stabilité de tous les caractères d'une espèce, brusquement, une année, se produit une modification dans un grand nombre d'individus de cette espèce (les feuilles sont ou plus longues, ou plus courtes, etc.). Aussitôt, cette modification se propage d'une façon constante; et, dès l'année suivante, l'espèce nouvelle est établie.—Il en est de même chez les hommes, et spécialement dans les cerveaux humains, par conséquent dans le domaine psychique. On voit des hommes dotés de variations cérébrales, qui sont anormales: on les traite de fous ou de génies; ils annoncent la variation future de l'espèce, ils en sont les avant-coureurs: quand leur temps est venu, leurs particularités apparaissent soudain dans toute l'espèce. Et l'expérience constate en effet que des transformations ou des découvertes morales et sociales surgissent, au même moment, dans les contrées les plus éloignées et les plus différentes. Pour ma part, j'ai été souvent frappé de ce fait, en étudiant l'histoire du passé, ou en observant mon temps. Des sociétés contemporaines, mais séparées par la distance et n'ayant entre elles aucun moyen de communication rapide, passent, à la même heure, par les mêmes phénomènes moraux et sociaux. Et presque jamais une découverte ne naît dans le cerveau d'un seul inventeur: au même instant, d'autres inventeurs tombent en arrêt, devant, ou sont sur la piste. Le langage populaire dit que «les idées sont dans l'air». Quand cela est, une mutation est à la veille de se produire dans le cerveau de l'humanité. Il en est ainsi aujourd'hui. Nous sommes, dit Nicolaï, à la veille de la «mutation de la guerre» (die nahende Mutation des Krieges). Moltke et Tolstoï représentent deux grandes variations opposées de la pensée humaine. L'un célèbre la valeur morale de la guerre, l'autre la condamne. Lequel des deux est la variation géniale? Lequel, la variation folle qui s'égare? A voir les faits actuels, il semblerait que Moltke l'emportât. Mais dans un organisme où va se produire une mutation, préludent à l'avance de fréquentes et fortes variations. Et de ces variations diverses, seules subsistent celles qui sont le plus utilisables pour la vie. Il en résulte pour Nicolaï que les idées de Moltke et de ses disciples sont un présage favorable de la mutation proche.
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Quoi qu'il en soit de cet espoir d'une mutation qui ferait, dans un délai rapproché, surgir une humanité antiguerrière, il suffit d'observer le développement biologique du monde actuel pour augurer l'imminence d'une organisation nouvelle, plus vaste et plus pacifique. A mesure que l'humanité évolue, les communications entre les hommes se multiplient. Le siècle dernier a brusquement porté au plus haut degré les moyens techniques d'échange entre les pensées. Pour n'en donner qu'un exemple, naguère il ne circulait pas plus de 100.000 lettres par an dans le monde entier; aujourd'hui, il y en a un milliard en Allemagne (c'est-à-dire 15 par homme, alors qu'autrefois c'était une pour mille). Il y a quarante ans, on faisait 3 milliards d'envois postaux par an. En 1906, leur nombre était monté à 35 milliards. En 1914, à 50 milliards: (soit un par homme tous les dix jours en Allemagne,—tous les trois jours en Angleterre). Ajoutez la progression de vitesse. Pour le télégraphe, la distance n'existe plus: «le monde civilisé tout entier n'est plus qu'une chambre, où chacun peut s'entretenir avec tous».
Il serait impossible que de tels événements n'eussent pas leur contre-coup social. Autrefois, toute pensée d'union ou de fédération entre les divers Etats d'Europe était condamnée à rester dans le domaine de l'utopie, par le seul fait de la difficulté ou de la lenteur des relations. Comme le dit Nicolaï, un Etat ne peut s'étendre à l'infini; il doit pouvoir agir promptement sur les diverses parties de l'organisme. Sa grandeur est donc, jusqu'à un certain point, une fonction de la rapidité des communications. Or, un voyageur, aux temps préhistoriques, ne pouvait franchir que 20 kilomètres par jour; les voitures de poste en parcouraient 100; l'extra-poste, 200; le chemin de fer, vers 1850, 600; un train moderne, 2.000; et un rapide pourrait (techniquement) dévorer quatre ou cinq fois plus d'espace. Pour des barbares, la patrie était contenue dans une vallée de montagnes. Aux temps des voitures de poste convenaient les Etats de la fin du Moyen-Age, qui n'ont pas sensiblement varié jusqu'à nos jours. Mais, de nos jours, ces Etats miniatures sont beaucoup trop petits; l'homme moderne n'y tient plus enfermé; à tout instant, il en franchit les limites; il faudrait, à la mesure de sa taille, des Etats aussi vastes que ceux d'Amérique, d'Australie, de Russie ou d'Afrique du Sud. Et l'on voit venir le temps où ces seules raisons matérielles feront du monde entier un seul Etat. Rien à faire contre une telle évolution; qu'on l'aime, ou qu'on ne l'aime pas, elle s'accomplira. On comprend maintenant que tous les essais tentés depuis le Moyen-Age jusqu'au XIXe siècle, pour unir les nations d'Europe, se soient heurtés à une impossibilité de fait: car, quelles que fussent les bonnes volontés, les conditions d'une telle réalisation n'étaient pas encore données. Ces conditions existent aujourd'hui, et l'on peut dire que l'organisation de l'Europe actuelle ne correspond plus à son développement biologique. Bon gré, mal gré, il faudra donc qu'elle s'y adapte. Les temps de l'unité européenne sont venus. Et ceux de l'unité mondiale sont proches[78].
A ce corps nouveau de l'humanité,—le corpus magnum, dont parle Sénèque,—il faut une âme, une foi nouvelle. Une foi qui, tout en gardant le caractère absolu des anciennes religions, soit plus large et plus souple, qui tienne compte non seulement des besoins actuels de l'âme humaine, mais de son développement futur. Car toutes les autres religions, ayant leurs racines dans la tradition et voulant lier l'homme au passé, se sont figées dans le dogmatisme et sont devenues, avec le temps, un obstacle à l'évolution naturelle. Où trouver une base de croyance et de morale, qui soit à la fois absolue et susceptible de changement, au-dessus de l'homme et pourtant humaine, idéale et pourtant réelle?—C'est, répond Nicolaï, dans l'Humanité même. L'Humanité est pour nous une réalité qui se développe au cours des siècles, mais qui à tout instant représente pour nous un absolu. Elle évolue dans une direction qui, fortuite ou non, ne peut être changée, une fois qu'elle est donnée. Elle embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir. C'est une unité reliée par le temps, un vaste ensemble dont nous ne sommes qu'un fragment. Etre humain, signifie comprendre ce développement, l'aimer, espérer en lui, et chercher à y participer consciemment. Il y a là une morale incluse, que Nicolaï résume ainsi:
1. La communauté des hommes est le divin sur terre, et le fondement de la morale;
2. Etre un homme, c'est sentir en soi la réalité de l'humanité totale. C'est sentir, comme une loi vivante, qu'on est une partie de cet organisme supérieur ou (selon l'intuition admirable de Saint-Paul), que «nous sommes tous un seul corps et que nous sommes, chacun, les membres les uns des autres».
3. L'amour du prochain est un sentiment de bonne santé organique. L'amour général de l'humanité est le sentiment de santé organique de l'humanité entière, qui se reflète dans un de ses membres. Aimez donc et honorez la communauté humaine et tout ce qui l'entretient et la fortifie, le travail, la vérité, les instincts bons et sains.
4. Combattez tout ce qui lui nuit, et notamment les traditions mauvaises, les instincts devenus inutiles et malfaisants.
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«Scio et volo me esse hominem», écrit Nicolaï, à la dernière page de son livre. «Je sais que je suis homme, et je veux l'être».
Homme,—il entend par là un être conscient des liens qui l'attachent à la grande famille humaine et de l'évolution qui l'entraîne avec elle,—un esprit qui comprend et qui aime ces liens et ces lois, et qui, en s'y soumettant avec joie, se fait libre et créateur.[79] Homme, il l'est aussi au sens du personnage de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. C'est ce qui fait le prix de son livre, et par moments ses défauts: car dans son avidité de tout embrasser, il ne peut tout étreindre. Il parle quelque part avec un dédain bien injuste et surtout bien inattendu chez lui, des «Vielwisser»,[80] de ceux qui savent trop de choses. Mais lui-même est un «Vielwisser», et un des plus beaux types de ce genre, trop rare à notre époque. Dans tous les domaines: art, science, histoire, religion, politique, il jette un regard pénétrant, mais rapide et tranchant; et partout ses vues sont vives, souvent originales, souvent aussi discutables. La profusion de ses aperçus de omni re scibili, la richesse de ses intuitions et de ses développements, ont un caractère brillant et parfois aventureux. Les chapitres historiques ne sont pas impeccables; et sans doute, le manque de livres explique certaines insuffisances; mais je crois que l'esprit de l'auteur en est aussi responsable. Il est singulièrement primesautier et passionné: d'où son charme, mais son danger. Ce qu'il aime, il le voit à merveille. Mais gare à ce qu'il n'aime pas! Témoin les pages méprisantes et sommaires, où il juge en bloc les artistes contemporains d'Allemagne.[81]
Chose curieuse que ce biologiste allemand ne ressemble à rien tant qu'à un de nos Encyclopédistes français du dix-huitième siècle! Je ne vois personne aujourd'hui en France qui soit, à ce degré, de leur lignée. Diderot et Dalembert eussent fait place avec joie parmi eux à ce savant qui humanise la science,—qui brosse hardiment un tableau plein de vie, une brillante synthèse de l'esprit humain, de son évolution, de sa multiple activité et des résultats où elle est parvenue,—qui ouvre toutes grandes les portes de son laboratoire aux gens du monde intelligents—et qui, délibérément, veut faire de la science un instrument de combat et d'émancipation, dans la lutte des peuples pour la liberté. Comme Dalembert et Diderot, il est «dans la mêlée»; il marche à l'avant-garde de la pensée moderne, mais il ne la devance que de l'espace qui sépare un chef de sa troupe; jamais il n'est isolé, comme ces grands précurseurs qui restent murés, toute leur vie, dans leurs visions prophétiques, à des siècles de distance de la réalisation: ses idéals ne dépassent que d'un jour ceux d'à présent. Républicain allemand, il ne vise pas plus haut, pour l'instant, qu'à l'idéal politique de la jeune Amérique—de l'Amérique de 1917—qui (selon Nicolaï) «ne montre pas seulement le sens du nouveau patriotisme presque cosmopolite, mais aussi ses bornes encore nécessaires aujourd'hui. Le temps n'est pas encore venu pour l'universelle fraternité des hommes (c'est Nicolaï qui parle), et il ne faudrait pas qu'il fût déjà venu. Il existe encore des trop profonds fossés qui séparent les blancs des jaunes et des noirs. C'est en Amérique que s'est éveillé le patriotisme européen, qui sera sans doute le patriotisme du prochain avenir, et dont nous voudrions être l'avant-coureur... La nouvelle Europe est née, mais ce n'est pas en Europe...»[82].
On voit ici ses limites, qu'un Weltbürger du dix-huitième siècle eût dépassées. Nicolaï est, dans le domaine pratique, essentiellement, uniquement, mais absolument, un Européen. Et c'est «aux Européens» que s'adressent son Appel d'octobre 1914 et son livre de 1915:
«Le moment est venu, écrit-il, où l'Europe doit devenir une unité organique, et où doivent s'unir tous ceux que Gœthe a nommés «bons Européens», (en comprenant sous le nom de culture européenne tous les efforts humains qui ont pris leur source en Europe.»
Il y aurait beaucoup à dire, à propos de cette limitation; et, pour notre part, nous ne croyons pas qu'il soit juste et utile pour l'humanité de tracer une ligne de démarcation entre la culture issue d'Europe et les hautes civilisations d'Asie: nous ne voyons la réalisation harmonieuse de l'humanité que dans l'union de ces grandes forces complémentaires; nous croyons même que, réduite à elle seule, l'âme d'Europe, appauvrie et brûlée par des siècles d'une dépense forcenée, risquerait de vaciller et de s'éteindre, si l'apport d'autres races de pensée ne venait la régénérer.—Mais à chaque jour suffit sa tâche. Et le penseur homme d'action qu'est Nicolaï va au plus pressé. En appliquant toutes ses forces au but unique, il accélère le moment d'y atteindre.—«De même que nos ancêtres, qui de leur temps étaient des précurseurs, s'enthousiasmaient pour l'unité de l'Allemagne, écrit Nicolaï, nous voulons combattre pour l'unité de l'Europe; et c'est dans l'espérance de cette unité que notre livre est écrit».[83]—Il n'espère pas seulement en la victoire de cette cause. Il en jouit déjà, par avance. Enfermé à la forteresse de Graudenz, près de la chambre où le patriote Fritz Reuter fut jadis incarcéré parce qu'il croyait en l'Allemagne, il remarque que la prison de Reuter est devenue un sanctuaire; et, faisant un retour sur lui-même, il proclame qu'«il en sera ainsi plus tard pour ceux qui sont emprisonnés aujourd'hui, parce qu'ils professent la conception de l'Européen selon Gœthe.»
Cette force de confiance rayonne à travers tout son livre. C'est par là qu'il agit, plus encore que par ses idées. Il vaut comme stimulant et comme tonique moral. Il éveille et il délivre. Les âmes se grouperont autour de lui, parce qu'en ces ténèbres du monde où elles errent incertaines et glacées, il est un foyer de joie et de chaud optimisme. Ce prisonnier, ce condamné, sourit au spectacle de la force qui croit l'avoir vaincu, de la réaction déchaînée, de la déraison qui foule aux pieds ce qu'il sait juste et vrai. Précisément parce que sa foi est insultée, il veut la proclamer. «Précisément parce que c'est la guerre, il veut écrire un livre de paix.» Et, pensant à ses frères de croyance, plus faibles et plus brisés, il leur dédie cette œuvre, «afin de les convaincre que cette guerre qui les épouvante n'est qu'un phénomène passager sur terre et que cela ne mérite pas qu'on le prenne trop au sérieux.» Il parle, afin de «communiquer aux hommes bons et justes sa triomphante sécurité (um den guten und gerechten Menschen meine triumphierende Sicherheit zu geben).»[84]
Qu'il nous soit un modèle! Que la petite troupe persécutée de ceux qui refusent de s'associer à la haine, et que poursuit la haine, soit toujours réchauffée par cette joie intérieure! Rien ne peut la leur enlever. Rien ne peut les atteindre. Car ils sont, dans l'horreur et les hontes du présent, les contemporains de l'avenir.
15 octobre 1917.
(Revue: Demain, Genève, novembre 1917.)
Le nom d'Auguste Forel est célèbre dans la science européenne; mais il n'est pas aussi populaire en son pays qu'il y aurait droit. On connaît surtout l'activité sociale de ce grand homme de bien, dont l'âge et la maladie n'ont pu refroidir l'inlassable énergie et l'ardente conviction. Mais la Suisse romande, qui admire justement les œuvres du naturaliste J.-H. Fabre, ne se doute pas qu'elle a le bonheur de posséder un observateur de la nature, qui n'est pas moins pénétrant, et d'une science peut-être plus complète et plus sûre. J'ai lu, dernièrement, quelques-unes des études de Forel sur les fourmis, et j'ai été émerveillé de la richesse de ses expériences, poursuivies pendant toute une vie[85]. Tout en suivant patiemment, en décrivant fidèlement la vie de ces insectes, jour par jour, heure par heure, et durant des années, son regard va bien loin au fond de la nature et soulève par moments un pan du voile de mystère qui couvre nos propres instincts.
Chose curieuse: J.-H. Fabre croyait à la Providence et au bon Dieu; le Dr A. Forel est moniste psychophysiologiste. Or, des observations de Forel se dégage une impression de la nature beaucoup moins écrasante que de celles de Fabre. Celui-ci, la conscience en repos pour l'âme humaine, ne voyait en ses bestioles que de miraculeuses machines. Forel y aperçoit, çà et là, l'étincelle de la conscience réfléchie, de la volonté individuelle. Ce ne sont que des points lumineux, qui trouent, de loin en loin, les ténèbres. Mais cette apparition n'en est que plus pathétique. Je me suis plu à grouper, dans la masse de ces observations, un ensemble de faits où l'on voit l'instinct millénaire, l'Anagkê de l'espèce, combattu, ébranlé, abattu. Et pourquoi un tel conflit serait-il moins dramatique chez ces pauvres fourmis que chez les Atrides de l'Orestie? Ce sont partout les mêmes ondes de forces aveugles ou conscientes, le même entrechoquement d'ombres et de lumières. Et l'analogie de certains phénomènes sociaux qu'on observe chez ces myriades de petits êtres, avec ce qui se passe chez nous, peut nous aider à nous comprendre et—peut-être—à nous dominer.
Je me contenterai de relever, à titre de simple exemple, dans le vaste répertoire d'expériences de A. Forel, celles qui concernent quelques états collectifs, psycho-pathologiques, et le problème redoutable qui nous étreint aujourd'hui: la guerre.
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Les fourmis, dit A. Forel, sont aux autres insectes ce que l'homme est aux autres mammifères. Leur cerveau surpasse celui de tous les insectes par son volume proportionnel et la complication de sa structure. Si elles n'atteignent pas à la grande intelligence individuelle des mammifères supérieurs, elles priment tous les animaux par l'instinct social. Il n'est donc pas étonnant que leur vie sociale se rapproche sur bien des points des sociétés humaines. Comme les plus avancées de celles-ci, ce sont des démocraties—et des démocraties guerrières. Voyons-les à l'œuvre.
L'Etat-Fourmi n'est point borné à la fourmilière: il a son territoire, son domaine, ses colonies, et, tout comme les puissances coloniales, ses escales et ses stations de ravitaillement. Le territoire: un pré, plusieurs arbres, une haie. Le domaine d'exploitation: le sol et le sous-sol, les arbres à pucerons, ce bétail qu'elles soignent et qu'elles protègent. Les colonies: d'autres nids habités en même temps par les mêmes fourmis, plus ou moins rapprochés de la métropole et plus ou moins nombreux (parfois plus de deux cents), qui communiquent entre eux, par des chemins à ciel ouvert ou par des canaux souterrains. Les entrepôts: de petits nids ou des cases de terre, pour les fourmis qui vont au loin, sont lasses, ou se laissent surprendre par le mauvais temps.
Naturellement, ces Etats cherchent à s'agrandir. Ils entrent donc en conflit les uns avec les autres. «Les disputes de territoire, à la frontière de deux grandes fourmilières, sont la cause ordinaire des guerres les plus acharnées. Les arbres à pucerons sont le plus disputés. Pour certaines espèces, les domaines souterrains (les racines de plantes) ne le sont pas moins.» D'autres espèces vivent exclusivement de la guerre et du butin. Le polyergus rufescens («l'Amazone» de Huber) ne daigne pas travailler et n'en est plus capable; il pratique l'esclavage et se fait servir, soigner, nourrir par ses troupeaux d'esclaves, que des armées d'expéditions vont râfler (en nymphes et en cocons) dans les fourmilières voisines.
La guerre est donc endémique; et tous les citoyens de ces démocraties, les fourmis ouvrières, sont appelés à y prendre part. Dans certaines espèces (Pheidole pallidula), la classe militaire est distincte de la classe ouvrière; le soldat ne se mêle nullement aux travaux domestiques, vit une vie de garnison oisive, sans rien faire, sauf aux heures où il doit défendre les portes avec sa tête[86]. Nulle part on ne voit de chefs, (du moins, de chefs permanents): ni rois, ni généraux. Les armées expéditionnaires du Polyergus rufescens, qui varient, dans leur nombre, de cent à deux mille fourmis, obéissent à des courants, qui paraissent venir de petits groupes, épars ici ou là, tantôt en tête, tantôt en queue. On voit, au milieu d'une marche, le gros de la colonne s'arrêter brusquement, indécise, immobile, comme paralysée; puis, soudain, l'initiative jaillit d'un petit noyau de fourmis qui se jettent au milieu des autres, les frappent du front, s'élancent dans une direction et les entraînent.
La Formica sanguinea pratique habilement une tactique de combat, que Forel a décrite après Huber. Ce n'est pas l'ordre compact, à la Hindenburg, mais des pelotons espacés, que relient constamment des courriers. Elles n'attaquent pas de front, mais cherchent à surprendre de côté, épient les mouvements de l'ennemi, visent, comme Napoléon, à être, par la rapidité de leur concentration, les plus fortes sur un point et à une minute donnés, savent aussi, comme lui, agir sur le moral de l'adversaire, saisissent l'instant psychologique où cède le courage ou la foi de l'ennemi, et, à cette seconde même, se précipitent sur lui avec une furie irrésistible, sans plus se soucier du nombre: car elles savent qu'à présent une d'entre elles en vaut cent des autres que balaye la panique. Au reste, en bons soldats, elles ne cherchent pas à tuer, mais à vaincre et à récolter les fruits de la victoire. Quand le combat est gagné, elles installent à chaque porte de la fourmilière vaincue une douane, qui laisse fuir les ennemies, mais à condition que celles-ci n'emportent rien; elles pillent le plus possible, et tuent le moins possible.
Entre espèces d'égale force, qui luttent pour leurs frontières, la guerre ne dure pas toujours. Après des jours de batailles et de glorieuses hécatombes, il semble que les deux Etats reconnaissent l'impossibilité d'atteindre au but de leurs ambitions. Les armées se replient alors, d'un commun accord, des deux côtés d'une limite-frontière, acceptée des deux camps, avec ou sans traité, en tous cas observée avec plus de rigueur que, chez nous, lorsqu'il s'agit de simples «chiffons de papier». Car les fourmis des deux Etats s'y arrêtent strictement et ne la dépassent point.
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Mais ce qui peut nous intéresser davantage, c'est de voir comment chez nos frères, les insectes, apparaît l'instinct de la guerre, comment il se développe, et s'il est ou non irrévocable ou susceptible de changer. Ici, les expériences de Forel conduisent à des observations tout à fait remarquables.
J.-H. Fabre, dans un passage célèbre de sa Vie des insectes, écrit que «le brigandage fait loi dans la mêlée des vivants... Dans la nature, le meurtre est partout, tout rencontre un crochet, un poignard, un dard, une dent, des pinces, des tenailles, une scie, atroces machines qui happent... etc.» Mais il exagère. Il voit merveilleusement les faits d'entre-tuerie et d'entre-mangerie; il ne voit pas ceux d'entr'aide et d'association. Un beau livre de Kropotkine a relevé ceux-ci, dans l'ensemble de la nature. Et les observations très précises de Forel montrent que, chez les fourmis, l'instinct de guerre et de rapine trouve sur son chemin des instincts contraires, qui peuvent victorieusement l'arrêter ou le modifier.
En premier lieu, Forel établit que l'instinct de guerre n'est pas fondamental; on ne le trouve pas à l'éveil de la vie des fourmis. En mettant ensemble des fourmis fraîchement écloses de trois espèces différentes, Forel obtient une fourmilière mixte, vivant en parfaite intelligence. Le seul instinct primordial des nouvelles écloses est le travail domestique et le soin des larves. «Ce n'est que plus tard que les fourmis apprennent à distinguer un ami d'un ennemi, à savoir qu'elles sont membres d'une fourmilière et à combattre pour elle[87].»
La seconde remarque, encore plus surprenante, est que l'intensité de l'instinct guerrier est en proportion directe du nombre de la collectivité. Deux fourmis d'espèces ennemies qui se rencontrent isolément sur un chemin, à grande distance de leur nid et de leur peuple, s'évitent et filent, chacune d'un côté différent. Si même vous les prenez en plein combat, dans la mêlée générale, et si vous les mettez toutes deux seules dans une boîte très petite, elles ne se feront aucun mal. Si, au lieu de deux fourmis ennemies, vous en enfermez un nombre restreint dans un espace étroit, elles ébaucheront un commencement de combat sans vigueur et sans suite, puis cesseront, et très souvent finiront par s'allier. Et, ajoute Forel, l'alliance une fois faite ne peut plus se défaire. Mais replacez les mêmes fourmis dans l'ensemble de leur peuple, séparez bien les deux peuples, mettez entre eux une distance raisonnable, qui leur permettrait de vivre en paix, chacun à part du voisin: ils se rueront l'un sur l'autre, et les individus qui s'évitaient tout à l'heure, avec répugnance ou peur, s'entre-tuent furieusement[88]. L'instinct de guerre est donc une contagion collective.
Cette épidémie prend parfois[89] un caractère nettement pathologique. A mesure qu'elle s'étend et que la mêlée se prolonge, la fureur combative devient une frénésie. La même fourmi qui pouvait se montrer timide au début tombe dans une crise de folie enragée. Elle ne reconnaît plus rien. Elle se jette sur ses compagnes, elle tue ses esclaves qui tâchent de la calmer, elle mord tout ce qu'elle touche, elle mord des morceaux de bois, elle ne peut plus retrouver son chemin. Il faut que les autres, généralement les esclaves, se mettent à deux ou trois autour d'elle, lui prennent les pattes, la caressent avec leurs antennes jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé... dirai-je: «sa raison»? Pourquoi pas? Ne l'avait-elle pas perdue?
Jusqu'à présent, nous n'avons encore eu affaire qu'à des phénomènes généraux, obéissant à des lois assez fixes. Mais voici maintenant apparaître des phénomènes individuels, dont l'initiative va curieusement se heurter à l'instinct de l'espèce, et—plus curieusement encore—le faire dévier de sa route ou l'annuler.
Forel met dans un bocal des fourmis d'espèces ennemies: sanguinea et pratensis. Après quelques jours de guerre, suivis d'un armistice farouche et méfiant, il introduit parmi elles une petite nouvelle-née pratensis, très affamée. Elle court demander à manger à celles de son espèce. Les pratenses la repoussent. Alors, l'innocente se tourne vers les ennemies de sa race, les sanguineae et, selon l'usage des fourmis, elle lèche la bouche à deux d'entre elles. Les deux sanguineae sont si saisies de ce geste, qui bouleverse leur instinct, qu'elles dégorgent la miellée à la petite ennemie. Dès lors, tout est dit, et pour toujours. Une alliance offensive et défensive est conclue entre la petite pratensis et les sanguineae contre celles de sa race. Et cette alliance est irrévocable.
Autre exemple: le danger commun. Forel met dans un sac une fourmilière de sanguineae et une fourmilière de pratenses; il les secoue ensemble, puis les laisse enfermées dans le sac pendant une heure; après quoi, il ouvre le sac, en le mettant en communication directe avec un nid artificiel. Aux premiers instants, c'est un égarement général, une terreur délirante: les fourmis ne se reconnaissent plus entre elles, se montrent les mandibules, et se fuient en faisant des écarts affolés. Puis, le calme se rétablit graduellement. Les premières, les sanguineae déménagent les cocons, tous les cocons des deux espèces. Quelques pratenses les imitent. Quelques combats encore se livrent de temps en temps, mais ils sont isolés et vont en s'affaiblissant. Dès le lendemain, toutes travaillent d'accord. Quatre jours après, l'alliance est complète; les pratenses dégorgent la nourriture aux sanguineae. Au bout de la semaine, Forel les porte près d'une fourmilière abandonnée. Elles s'y établissent, s'entr'aident pour le déménagement, se portent les unes les autres. Seuls, quelques individus isolés des deux espèces, sans doute de vieux nationalistes irréductibles, gardent leur haine sacrée, et finissent par se faire tuer. Une quinzaine après, la fourmilière mixte est florissante, l'intelligence parfaite; le dôme, qui à l'ordinaire est surtout couvert de pratenses, devient rouge de martiales sanguineae, dès qu'un danger menace l'Etat commun. Continuant l'expérience, Forel, le mois suivant, va chercher une nouvelle poignée de pratenses dans l'ancienne fourmilière, et la pose devant la fourmilière mixte. Les nouvelles venues se jettent sur les sanguineae. Mais celles-ci ripostent sans violence; elles se contentent de rouler par terre les agresseurs et les relâchent ensuite. Les pratenses n'y comprennent rien. Quant aux autres pratenses de la fourmilière mixte, elles évitent leurs anciennes sœurs, ne les combattent pas, mais transportent leurs cocons chez elles. Ce sont les nouvelles venues qui sont violentes à leur égard. Le lendemain, une partie d'entre elles ont été admises dans la fourmilière mixte; et la paix ne tarde pas à s'établir pour toujours. En aucun cas, on ne voit les pratenses de la fourmilière mixte s'allier à leurs sœurs nouvellement arrivées contre les sanguineae. L'alliance amicale est plus forte que la fraternité de race; entre les deux espèces ennemies, la haine est désormais vaincue[90].
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De tels exemples suffisent à montrer l'erreur funeste de ceux qui croient à l'immuabilité quasi-sacrée des instincts, et qui, après y avoir inscrit l'instinct de guerre, y voient une fatalité imposée, du bas au haut de la chaîne des êtres. En premier lieu, l'instinct comporte tous les degrés d'impératif, inflexible ou flexible, absolu ou relatif, durable ou passager, non seulement d'un genre à l'autre, mais, dans un même genre, d'une espèce à l'autre[91], et, dans la même espèce, de tel groupe à tel autre. L'instinct n'est pas un point de départ, mais un produit, déjà, de l'évolution; et avec celle-ci il est toujours en marche. L'instinct le plus fixé est simplement le plus ancien. Il faut donc admettre, d'après les exemples précédents, que l'instinct de la guerre n'est pas aussi profondément enraciné, aussi primitif qu'on le dit, puisqu'il peut être combattu, modifié, refréné, chez des espèces de fourmis cependant guerrières. Et si ces pauvres insectes sont capables de réagir contre lui, de transformer leur nature, de faire succéder aux guerres de conquête la coopération pacifique, au stade des Etats ennemis celui des Etats alliés, bien plus, d'Etats mixtes et unis, l'homme s'avouera-t-il plus lié par ses pires instincts et moins libre de les maîtriser? On a dit quelquefois que la guerre nous rabaisse au niveau de la bête. La guerre nous rabaisse au-dessous, si nous nous montrons moins capables de nous en dégager que certaines sociétés animales. Il serait un peu humiliant d'admettre leur supériorité. Chi lo sa?... Pour ma part, je ne suis pas très sûr que l'homme soit, comme on dit, le roi de la nature: il en est, bien plutôt, le tyran dévastateur. Je crois qu'en beaucoup de choses il aurait à apprendre de ces sociétés animales, plus vieilles que la sienne et infiniment variées.
Au reste, il ne s'agit pas ici de prophétiser si l'humanité réussira jamais (pas plus que le monde des fourmis), à dominer ses aveugles instincts. Mais ce qui me frappe, en lisant A. Forel, c'est qu'il n'y aurait à cette victoire (chez les fourmis comme chez les hommes), aucune impossibilité radicale. Et qu'un progrès ne soit pas impossible,—même si on ne le réalise pas,—m'est une pensée moins étouffante que de savoir que, quoi qu'on fasse, on se brise à un mur. C'est la fenêtre fermée (et bien encrassée), derrière laquelle est l'air lumineux. Elle ne s'ouvrira peut-être jamais. Mais ce n'est qu'une vitre à briser. Il suffit d'un geste libre[92].
1er juin 1918.
(Revue Mensuelle, Genève, août 1918.)
Le généreux appel de M. Gerhard Gran ne peut rester sans écho. Je l'ai lu avec une vive sympathie. Il a une vertu bien rare, à notre époque: sa modestie. En un temps où toutes les nations affichent orgueilleusement une mission supérieure d'ordre ou de justice, d'organisation ou de liberté, qui les autorise à imposer aux autres leur personnalité sacrée—(chacune se croit le peuple élu!)—on soupire de soulagement, à entendre l'une d'elles, par la voix de M. Gerhard Gran, parler non pas de ses droits, mais de ses «dettes». Et avec quel noble accent de franchise et de gratitude!
«... Nous sommes parmi toutes les nations peut-être celle qui a le plus grand devoir, puisque c'est nous qui avons le plus de dettes envers les autres. Ce que nous avons reçu de la science internationale est incalculable... Nos dettes surgissent de toutes parts... Notre bilan scientifique vis-à-vis du monde ne vaut pas grand'chose; sous ce rapport, on peut surtout parler de notre passif, et notre modestie nous interdit de rappeler notre actif...»
Que cette modestie fait donc de bien! Qu'elle est rafraîchissante, en cette crise mondiale de vanité délirante des nations!—Pourtant, le peuple d'Ibsen a le droit de tenir la tête haute parmi ses frères d'Europe; et plus qu'aucun autre écrivain, le grand solitaire norvégien a marqué de son sceau le théâtre et la pensée moderne. Vers lui se tournaient les regards de la jeunesse de France; et celui qui écrit ces lignes lui demanda conseil.
Nous sommes tous,—tous les peuples,—débiteurs les uns des autres. Mettons donc en commun nos dettes et notre avoir.
S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux; on ne saurait le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine; mais, à bien peu d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'étendre et pour l'envenimer. Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de leur vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L'histoire ne l'oubliera point.
M. Gerhard Gran exprime la crainte qu'une coopération personnelle ne soit impossible avant bien des années, entre intellectuels des pays belligérants. S'il s'agit de la génération qui a passé la cinquantaine, de celle qui est à l'arrière et fait la guerre, en paroles, dans les Académies, les Universités et les salles de rédaction, je crois que M. Gerhard Gran ne se trompe pas. Il y a peu de chances que ces intellectuels se rapprochent jamais. Je dirais qu'il n'y en a aucune, si je ne connaissais l'étonnante faculté d'oubli du cerveau humain, cette faiblesse pitoyable et salutaire, dont l'esprit n'est pas dupe, et dont il a besoin pour continuer sa vie. Mais dans le cas présent, l'oubli sera difficile: les intellectuels ont brûlé leurs vaisseaux. Au début de la guerre, on pouvait encore espérer qu'une partie de ceux qu'avaient emportés les aveugles passions des premiers jours, au bout de quelques mois reconnaîtraient loyalement leur erreur. Ils ne l'ont pas voulu. Ni de l'un, ni de l'autre côté, aucun n'y a consenti. On peut même observer qu'à mesure que se déroulent les conséquences désastreuses pour la civilisation européenne, ceux qui avaient la garde de cette civilisation et qui sentent peser sur eux une part de la responsabilité, plutôt que de se reconnaître en faute, font tout pour s'enfoncer dans leur aveuglement. Comment donc espérer, quand, la guerre finie, la preuve sera faite des désastres auxquels il a conduit, que l'orgueil intellectuel se résoudra à dire: «Je me suis trompé»?—Ce serait trop demander. Cette génération est, je le crains, condamnée à traîner, jusqu'à sa fin, sa maladie d'esprit et son obstination. De ce côté, peu d'espoir: attendre qu'elle finisse.
Ceux qui rêvent de renouer les relations entre les peuples doivent tourner leur espérance vers l'autre génération, celle qui saigne dans les armées. Puisse-t-elle être conservée! Elle a été terriblement éclaircie par les coupes que la guerre y a faites. Elle risquerait d'être anéantie, si la guerre se prolonge et s'étend, comme il est possible:—tout est possible! L'humanité se trouve, tel Hercule, au carrefour: Ercole in bivio; et l'une des routes au seuil de laquelle il hésite, conduit (si l'Asie entre en jeu, et si s'accentue encore le caractère de destruction atroce, dont l'Allemagne a donné l'exemple, fatalement suivi par les autres) au hara-kiri européen.—Mais à l'heure qu'il est, nous avons encore le droit d'espérer que la jeunesse d'Europe qui est aux armées survivra en assez grand nombre pour accomplir sa mission d'après-guerre: réconcilier les pensées des nations ennemies. Je connais, dans les deux camps, nombre d'esprits indépendants, qui veulent réaliser, après la paix conclue, cette communion intellectuelle. Ils n'en exceptent d'avance que ceux qui, soit de leur camp, soit du camp ennemi, ont prostitué la pensée à des œuvres de haine. Quand je songe à ces jeunes hommes, j'ai la ferme conviction (et en ceci je diffère de M. Gerhard Gran) que les esprits de tous les pays se pénétreront mutuellement après la guerre, bien plus qu'auparavant. Les peuples qui s'ignoraient, ou qui ne se voyaient qu'au travers de caricatures méprisantes, ont appris depuis quatre ans, dans la boue des tranchées, sous la griffe de la mort, qu'ils ont la même chair qui souffre. L'épreuve est égale pour tous; ils fraternisent en elle. Et ce sentiment n'a pas fini d'évoluer. Car lorsqu'on cherche à prévoir maintenant quels seront, après la guerre, les changements dans les rapports entre nations, on ne pense pas assez qu'après la guerre viendront d'autres bouleversements, qui pourraient bien modifier l'essence même des nations. L'exemple de la Russie nouvelle, quel qu'en soit le résultat immédiat, ne sera pas perdu pour les autres peuples. Une unité profonde se crée dans l'âme des peuples: ce sont comme des racines gigantesques qui s'étendent sous terre, sans souci des frontières.—Quant aux intellectuels, qui, séparés du peuple, ne sont pas directement touchés par ce courant social, ils le subissent pourtant, par intuition d'intelligence et de sympathie. Malgré les efforts qui ont été faits, depuis quatre ans, pour briser tout contact entre les écrivains des deux camps, je sais que, dans les deux camps, dès le lendemain de la paix, se fonderont des revues et des publications internationales. J'ai eu connaissance de tels de ces projets, dont les initiateurs (et les plus pénétrés de l'esprit européen), sont de jeunes écrivains, soldats du front. De ma génération, nous sommes quelques-uns qui donneront à leurs cadets leur concours absolu. Nous estimons servir ainsi non seulement la cause de l'humanité, mais celle de notre propre pays, plus efficacement que les mauvais conseillers qui prêchent l'isolement armé. Tout pays qui s'enferme aujourd'hui est condamné à mourir. Le temps est passé où les jeunes forces tumultueuses des peuples européens avaient besoin, pour se clarifier, de s'entourer de cloisons.—Qu'on me permette de rappeler quelques paroles de Jean-Christophe vieillissant:
Je ne crains pas le nationalisme de l'heure présente. Il s'écoule avec l'heure; il passe, il est passé. Il est un degré de l'échelle. Monte au faîte!... Chaque peuple d'Europe sentait (avant la guerre) l'impérieux besoin de rassembler ses forces et d'en dresser le bilan. Car tous, depuis un siècle, ont été transformés par leur pénétration mutuelle et par l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la morale, la science, la foi nouvelles. Il fallait que chacun fît son examen de conscience et sût exactement qui il est et quel est son bien, avant d'entrer, avec les autres, dans un nouveau siècle. Un nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa maison nette, avant de s'unir aux autres devant le Dieu commun, et de conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance.
La guerre aura été (contre notre volonté même) l'enclume où se forge sous le marteau l'unité de l'âme européenne.
Je souhaite que cette communion intellectuelle ne reste pas limitée à la péninsule européenne, mais s'étende à l'Asie, aux deux Amériques et aux grands îlots de civilisation, disséminés sur le reste du globe. Il est ridicule que les nations de l'Occident européen s'évertuent à trouver entre elles des différences profondes, à l'heure même où elles n'ont jamais été plus semblables les unes aux autres par leurs qualités et leurs défauts,—où leur pensée et leur littérature offrent le moins de caractères distinctifs,—où partout se fait sentir une égalisation monotone des intelligences,—partout, des personnalités peu tranchées, élimées, fatiguées. J'oserai dire que toutes, mises ensemble, ne suffiraient pas encore à nous donner l'espoir du renouveau d'esprit, auquel la terre a droit, après ce formidable ébranlement. Il faut aller jusqu'en Russie—ces grandes portes ouvertes sur le monde de l'Est,—pour recevoir sur sa face les souffles nouveaux qui viennent,—(dans tous les ordres de la pensée).
Elargissons l'humanisme, cher à nos pères, mais dont le sens a été rétréci à celui de manuels gréco-latins. De tous temps, les Etats, les Universités, les Académies, tous les pouvoirs conservateurs de l'esprit, ont tâché d'en faire une digue contre les assauts de l'âme nouvelle, en philosophie, en morale, en esthétique.—La digue est ébranlée. Les cadres d'une civilisation privilégiée sont désormais brisés. Nous devons prendre aujourd'hui l'humanisme dans sa pleine acception, qui embrasse toutes les forces spirituelles du monde entier:—Panhumanisme.
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Que cet idéal, qui s'annonce çà et là, dans quelques esprits d'avant-garde, ou dans la fondation, en pleine guerre, de centres d'études pour la culture mondiale, comme l'Institut für Kultur-Forschung, de Vienne,[94] soit hardiment arboré comme drapeau par l'Académie internationale, dont je souhaite, avec M. Gerhard Gran, que la Norvège prenne l'initiative!
Je note que M. Gerhard Gran semble, après M. le prof. Fredrik Stang, restreindre ses ambitions à la fondation d'un institut de recherches scientifiques: car la science lui paraît plus internationale, par essence, que les lettres et les arts.