CHAPITRE IV.

L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux Camarades seulement, & pénétre avec eux dans ces Païs inconnus. Les obstacles qu'il rencontra dans sa Route, &c.

Le lendemain matin, vingt-quatriéme de Septembre 1644. & l'onziéme jour de notre arrivée, nous nous saisimes chacun d'une bonne hache, que nous mîmes à la ceinture, d'un fusil, & de ce que nous crûmes nécessaire pour une entreprise de cette nature, & sans faire semblant de rien, d'abord que nous fûmes entrez dans le Bois, nous nous écartâmes des autres, & avançâmes à grands pas, vers le Sud-sud-Ouest. Nous fîmes au moins quatre grandes lieuës, avant que de parler de nous reposer. La Forêt, c'étoit le nom de l'un de mes Camarades, comme l'autre s'apelloit du Puis, voyant un Coq de Bruyére à cent pas de nous, le tua: pendant que l'un le plumoit, nous nous occupâmes, l'autre & moi, à couper des broussailles, & à faire du feu sous un arbre, à l'une des branches duquel je nouai un bout de grosse ficelle, & y attachai notre volaille, qui fut bien-tôt rôtie de cette maniére. Nous dînâmes-là de plein fond: la boisson seule nous manquoit, il falut remettre à boire à une autre fois. Nous étant remis en chemin, nous trouvâmes un creux, où il y avoit de l'eau, qui n'étoit à la vérité pas trop claire, mais qui ne laissoit pas de nous paroître excellente: nous en emplimes nos flâcons, sans que cela nous servit à rien; car environ à une lieuë & demie de-là, nous vînmes à un ruisseau qui en contenoit bien d'aussi belle que j'en aye vû de ma vie: il avoit autour de deux pieds de profondeur, & traversoit justement en cet endroit-là, la route que nous nous étions proposé de tenir, à l'aide d'un petit Quadran au Soleil, que j'avois en poche, & qui nous fut d'un grand secours. N'y ayant ni pont, ni autre commodité, nous nous déchaussâmes, & passâmes cette petite Riviére, que nous quitâmes avec regret, après en avoir bû tout notre sou, & en avoir fait provision pour l'avenir. Au reste, nous ne trouvions aucune trace d'hommes, ni de bêtes: ce n'étoit partout que sable, bruyéres & forêts, dans l'espace de huit ou dix lieuës que nous avions faites, avant que le Soleil se couchât. Enfin, nous plantâmes le piquet au pied d'un monticule, où il y avoit un buisson si épais, qu'on y étoit à l'abri du vent, comme sous une tente. Nous achevâmes alors de manger ce que nous avions conservé du dîner, & nous couchâmes le moins mal que nous pûmes.

Le lendemain au réveil, nous fûmes surpris de voir que tout le Ciel étoit entrepris, & que nous étions menacez d'une grosse pluye. Nous trouvâmes à propos de creuser dans cette coline, qui étoit assez escarpée du côté où nous nous étions postez, afin de nous mettre par-là à couvert du mauvais tems. En effet, nous trouvâmes en moins de rien, que nos haches, au lieu de pêles, nous avoient préparé un petit logement. La pluye ne commença pourtant qu'environ vers les onze heures, de maniére que nous avions eu du tems de reste pour massacrer plus de Cailles & d'autres petits Oiseaux, qui pour la plûpart ne nous étoient pas connus, que nous n'en aurions pû consumer dans une semaine: il y en avoit une multitude innombrable, & ils se laissoient assommer la plûpart, sans bouger presque de leur place: ce qui nous fit d'autant plus conjecturer que le Païs ne devoit point être habité. Après tout, nous fûmes contraints de rester dans ce poste-là l'espace de quatre jours, qui nous parurent plus longs que n'auroient fait ailleurs quatre semaines. Mais nous fûmes aussi-bien récompensez dans la suite, puis-qu'il est vrai que nous joüimes de plus d'un mois de continuel beau tems.

Au sortir de notre gîte nous cômmançâmes à découvrir de hautes montagnes: de peur de n'y pas trouver de quoi nous substenter, nous fîmes provision de viandes pour quelques jours. Nous ne nous trompâmes pas dans nos conjectures; on eut dit d'un véritable Groenland, tout y étoit sec, & aride, il n'y avoit, en bien des endroits ni herbe, ni buissons, ni rien de ce qui peut donner à paître au moindre animal. Aussi y découvrirons-nous peu de chose, les oiseaux même y étoient assez rares, d'où il est aisé de juger que nous y passions assez mal notre tems: & n'eut été que de fois à autre, nous entrions dans de petits valons remplis d'arbres chargez de quelques méchans fruits, où il y avoit de l'eau pour nous désaltérer, nous aurions été en danger de notre vie.

Le neuviéme jour de notre marche nous arrivâmes vers le soir, dans une baissiére, où l'on voyoit à droite, environ à un quart de lieuë de-là, un petit torrent, qui descendoit d'un rocher dans un creux, d'où il se déchargeoit ensuite dans un marais, qui formoit-là un demi cercle, et s'étendoit vers le bas à perte de vûë. Les bords qui renfermoient cette belle eau, étoient hauts & médiocrement escarpez: ce qui faisoit croire qu'elle n'étoit pas alors aussi enflée qu'en une autre saison de l'année. J'en aprochai dans le dessein de descendre, mais comme j'en étois éloigné d'un pas seulement, je fus étonné de sentir que la terre me manquoit tout d'un coup sous les piés, j'enfonçai jusques sous les aisselles. Mes Camarades voyant que j'en demeurois-là, se mirent à éclater de rire, & s'en vinrent à mon secours. En même tems dix ou douze oiseaux de la grosseur de nos Oyes, avec des becs larges & longs comme la main, se débarassent de dessous mes piez, s'élancent en l'air, & sonnent l'allarme par un quacou, quacou, quacou, qui étoit leur cri naturel, & que l'on devoit entendre de fort loin. Avant qu'on eut pû compter cent, nous vîmes le Ciel noir de ces animaux. Cette multitude extraordinaire, joint au tintamare enragé qu'ils faisoient, nous épouventa, nous ne savions absolument qu'en penser, sur tout lors qu'ils venoient quelquefois plusieurs de compagnie, en criant comme des perdus, fondre jusqu'à la longueur d'une pique de notre tête, ni plus ni moins que s'ils avoient voulu nous démembrer: & quoi que nous tirassions quelques coups sur eux, & en missions plusieurs par terre, c'étoit toûjours la même chose. Quand nous vîmes pourtant qu'ils ne vouloient point nous faire de mal, & qu'ils commençoient même à battre en retraite, nous descendimes le talut pour aller nous rafraîchir.

Du Puis remarqua d'abord que l'endroit où j'étois enfoncé, étoit une niche, où une partie de ces oiseaux se retiroient: à côté il y en avoit une seconde, puis une troisiéme, & ainsi de suite, à dix ou douze piez plus ou moins, de distance l'une de l'autre. L'ouverture de ces demeures soûterraines, avoit la forme d'un ovale, dont le moindre diamettre étoit d'un pié de longueur. Etant le plus petit de tous, je me fourrai dans le troisiéme: je trouvai l'endroit grand comme une petite chambre, ayant plus de huit piez en quarré, & trois de hauteur au moins. Il y avoit quinze nids tout à l'entour, bâtis en rond, de petites branches feuilluës, & enduites d'argile, en forme de panier, de trois ou quatre piez de circonférence. Chaque nid contenoit six œufs grivelez, gros comme le poing. Dans le milieu de l'autre, il y avoit un ange beaucoup plus grand que ces nids, qui étoit rempli d'une certaine matiére divisée en petits morceaux ronds, & plus longs les uns que les autres: je m'imaginois au commencement que c'étoient leurs excrémens; mais la curiosité m'en ayant fait porter un peu à la bouche, je trouvai que cela avoit un goût excellent, & surpassoit nos meilleurs macarons, à quoi il avoit beaucoup de raport. Mes Camarades, qu'un même desir que le mien à découvrir des nouveautez, avoit conduits chacun dans un antre semblable, y trouvérent les choses disposées dans le même ordre, que je viens de les décrire: toute la différence qu'il y avoit consistoit dans le nombre des nids, qui étoit plus considérables dans l'un que dans l'autre, parce qu'ils n'étoient pas d'une même grandeur. Nous comprîmes bien de-là, qu'il n'étoit pas surprenant qu'il y eut-là tant de ces Oiseaux, puisqu'ils multiplient si copieusement, & qu'il n'y a personne pour les détruire.

A peine notre premiére surprise eut-elle finie, qu'un autre sujet nous en causa une infiniment plus considérable: c'étoit une de ces Cavernes, que nous trouvâmes à cent pas de-là. Elle avoit une entrée qu'il étoit impossible que des oiseaux eussent faite: trois grosses pierres de chacune un pié, mises en terre, l'une à côté de l'autre, en faisoient le seuil, & les deux poteaux, qui finissoient en pointe, à la hauteur de quatre piez, étoient composez de gros cailloux de plus de cent livres la piéce, & d'autres pierres arrangées l'une sur l'autre en dedans, la fermoient entiérement. Ces productions de la main des hommes nous firent hésiter si nous devions desirer qu'il y en eût-là ou non: nous aurions bien souhaité de voir des animaux de notre espéce, mais nous apréhendions de n'en être pas trop bien traitez. Dans cette incertitude incommode, nous ne laissâmes pas d'en aprocher, en criant pourtant, & faisans assez de bruit, afin de nous faire entendre à ceux qui pouroient être dedans. La Forêt lassé de toutes ces grimaces, nous dit de rester des deux côtez la hache à là main, pendant qu'il forceroit les obstacles, & franchiroit cette entrée, dans le dessein d'aller examiner ce qu'il y avoit derriére. Il en vint effectivement à bout; mais quand il fut dedans, il trouva qu'il faisoit trop obscur pour y rien voir: ce qu'il nous aprit en sortant, c'est qu'un homme s'y pouvoit tenir debout, & que l'apartement étoit logeable, y avant même senti un banc vers le fond. Là-dessus nous courons décharger notre couroux sur les premiers arbres, que nous avions laissez en passant, à une petite distance de là: nous en coupâmes autant de bois que nous en pûmes porter, & y vînmes mettre le feu devant notre caverne: ensuite nous retournâmes trois fois à la charge, afin d'avoir provision pour toute la nuit. Quand le feu fut bien allumé, nous entrâmes dans notre chambre, qui avoit bien le double de grandeur des autres: elle étoit proprement pavée de petits cailloux choisis, & il y avoit en effet un banc de gazons tout à l'entour.

Mais, ô le formidable objet, que nous avisâmes en même tems sur le banc qui étoit à gauche, & le plus à l'abri du vent! la carcasse d'un homme, un squelette en forme, depuis les piez jusqu'à la tête. Au dessus il y avait une espéce d'ardoise assez unie & enfoncée dans la terrasse, où l'on avoit gravé en langue Gréque, & en gros caractéres,᾽ΑΓΙΟΣ ῾Ο ΘΕΟΣ, ᾽ΑΓΙΟΣ ΊΣΧΥΡΟΣ, ᾽ΑΓΙΟΣ ΚΑΙ ᾽ΑΘΑΝΑΤΟΣ, ᾿ΕΛΕΗΣΟΝ ῾ΗΜΑΣ. O Dieu Saint, Saint & Fort, Saint & immortel, ayez pitié de nous! Je ne m'amuserai point ici à alléguer nos diverses conjectures, & les sentimens différens que nous eûmes sur ce sujet, puisque chacun s'en peut faire aisément une idée. Cependant la faim, qui nous éguillonnoit, nous fit prendre deux des Oiseaux que nous avions tuez: nous les passâmes sur la flamme, pour en brûler la plume, au lieu de les écorcher, comme nous faisions assez souvent, parce que nous nous en représentâmes la peau comme l'un des meilleurs morceaux, en quoi nous ne nous trompâmes effectivement point, puis les ayant vuidez & lavez, nous les mîmes sur des tisons, où ils furent rôtis dans un moment. Nous avions pris si peu d'alimens de tout le jour, que nous n'y laissâmes presque que les os. Ils étoient gras, succulens, & de très-bon goût. Après avoir bien soupé, nous nous accommodâmes le mieux que nous pûmes, laissant au mort la place qu'il occupoit, sans y toucher, parce que nous avions envie de l'examiner de plus près le lendemain.

Il n'étoit pas encore bien jour que nos impertinens Oiseaux recommencérent leur vacarme: les uns sortoient de leurs trous, les autres y rentroient, & cela avec tant de bruit, qu'il nous fut impossible de plus dormir, quoique nous, en eussions bien envie. Nous attendîmes pourtant que le Soleil nous vint faire lever: notre présence n'alarma nullement cette volatille, chacun travailloit à sa besogne comme s'il avoit dû en être payé. Nous en voyions qui sortoient avec le bec tout chargé de terre, qu'ils enlevoient sans doute des endroits les plus irréguliers de leurs creux, afin de les rendre, ou plus amples, ou plus propres. Il y en avoit qui venoient fournis de matériaux propres à racommoder leurs nids, & la plûpart portoient de ces morceaux de craquelins, que j'avois trouvez si bons le soir auparavant. Nous montâmes sur le talut pour voir d'où ils tiroient cette mangeaille: aussitôt que nous eûmes levé les yeux, nous aperçûmes, à la portée du mousquet de-là, sur une petite élévation, trois corps d'une même grosseur & hauteur: nous nous avançâmes pour considérer de près ce que c'étoit, & nous trouvâmes en effet que c'étoient trois Cônes tronquez, de la hauteur de huit piez, de cinq de diamétre sur la base, & de trois environ au sommet, fort réguliérement construits de cailloux arrangez proprement les uns sur les autres.

La simple vûë de trois Monumens si rares dans une contrée deserte, ne nous contenta pas, nous nous mîmes à en démolir un; mais dès que nous eûmes ôté environ l'épaisseur d'un pié & demi des pierres de dessus, nous découvrîmes le crane d'une créature humaine; après-quoi parurent les ossemens des épaules, des bras, & en un mot, toute la carcasse jusqu'aux piez. Nous en aurions bien fait autant aux autres; mais nous nous contentâmes de découvrir la tête du cadavre, qui étoit sous le second, puisqu'il étoit vrai-semblable qu'il devoit y en avoir autant sous le dernier. Pendant que nous réfléchissions sur tout cela avec une espéce d'admiration, j'allai découvrir autour du troisiéme Cône, des caractéres construits aussi de petits cailloux, à peu près comme des œufs de pigeon, arrangez en terre. Je les pris pour les lettres Hébraïques, nommées, suivant l'ordre, Koph, Vau, Lamed, He, Teth, Lamed, Koph, Pe, Gimel, Van, Beth, Thau, Hajin, Koph, Mem, Lamed, Alep, Sajin, Samech, Resch: mais qui n'étoient accompagnées ni de points, ni d'aucune autre marque, qui en pût faciliter la lecture. Je fis tous mes efforts pour en débrouiller la signification, & j'y ai pensé mille fois depuis, mais je n'en ai jamais pû venir à bout, de quelque maniére que je m'y sois pris. Il y avoit aussi quelque chose de semblable autour des deux autres Monumens, que je ne voulus pas prendre la peine de découvir des pierres, que nous avions jettées dessus, parce que je ne trouvois pas que cela le valut. Toutes les aparences étoient qu'il y avoit fort long-tems que quatre malheureux, comme nous étions, après avoir bien rodé, & ne voyant point d'aparence de trouver un endroit meilleur que celui-là, s'y étoient arrêtez, avoient creusé une caverne à la maniére des Oiseaux, dont j'ai parlé, ou peut-être s'étoient aproprié une de leurs niches, & y étoient morts l'un après l'autre; premiérement ceux qui étoient sous les Monumens, & ensuite le dernier, sur ce banc, où nous l'avions trouvé, & où le tems avoit consumé ses habits & sa chair, de maniére qu'on n'en voyoit pas les moindres reliques.

Ce qui nous confirma encore plus dans cette pensée, fut que pas loin delà, il y avoit une infinité d'arbres droits comme un jonc, dont les branches étoient toutes par étages: au premier, qui commençoit à quatre piez de terre, à celui que je mesurai, il y en avoit douze, de la grosseur du bras, & longues de sept piez; au second, trois piez plus haut, onze, de six piez: au troisiéme, à deux piez & demi de-là, je n'en trouvai que dix, encore plus courtes que les précédentes: au quatriéme, éloigné à proportion des autres, neuf: plus huit, sept, six, cinq, quatre & trois: après quoi venoit la cime de l'arbre, en forme de gland, de la grosseur d'un œuf. Toutes les branches de ces arbres en piramides, étoient comme autant de panaches, ou plumes d'Autruche, c'est à dire garnies de feuilles menuës comme des filets des deux côtez. D'un bout à l'autre, & tout autour à l'extrémité de ce duvet, il y avoit un ourlet de la grosseur d'une plume à écrire: & au dessus de chaque rang de branches, un anneau qui environnoit l'arbre, plus gros que le doigt, au premier, mais plus petit à mesure qu'il aprochoit du haut. L'un & l'autre étoit cet excellent mets, dont nos gros Oiseaux paroissoient si friands, & que nous croyions avoir servi de pain à nos quatre pauvres Pellerins.

Au lieu que je n'avois fait simplement que goûter de ce pain le soir précédent, nous nous jettâmes alors dessus, mes Camarades & moi, comme la pauvreté sur le monde; s'étoit à qui seroit le plus habile à grimper pour en atraper aux endroits où il y en avoit de reste; car plusieurs en étoient dépouillez. Enfin, nous en mangeâmes tant, que nous nous en remplimes jusqu'à la gorge; & nous y trouvions tant de goût, que Du Puis parloit déja de bâtir-là un tabernacle, & d'y mourir, comme des bonnes gens témoignoient par leur ossemens, avoir fait. Mais dans le tems que nous nous entretenions, nous fûmes également saisis d'un si grand assoupissement, que nous ne pouvions pas lever les jambes pour faire un pas. Je me laissai tomber le premier à terre, les autres en firent autant un moment après. Pas un ne perdit le jugement, nos membres seuls étoient engourdis, la langue même pouvoit à peine nous servir à proférer une parole. Nous restâmes deux heures en cet état, avant que de nous endormir: ce sommeil dura jusqu'après midi.

Du Puis, qui s'éveilla le premier, se trouva la main droite apuyée sur quelque chose qui lui paroissoit nud, uni & de là grossseur de la cuisse. Il crut au commencement s'être roulé en dormant, sur l'un de nous deux; mais y faisant réflexion à mesure qu'il reprenoit ses esprits, & ayant ouvert ses yeux pour s'en éclaircir, il fut saisi d'une frayeur mortelle, de voir entre lui & La Forêt, un Serpent de plus de vingt-cinq piez de long: il devint plus perclus de ses membres qu'auparavant, & ne pouvoit, ni se remuër, ni parler: cependant, le Serpent abandonne la place, s'entortille autour d'un des arbres prochains, & se met à son tour, après les Craquelins. Là-dessus mon Ami reprend courage, me pousse, & m'ayant éveillé, me montre cet épouventable animal. Quelque débile que je me sentisse encore, je me levai dans le moment, & me mis à fuïr de toute ma force: Du Puis m'imita, & La Forêt, à nos cris, ne tarda guéres à en faire autant. Nous étions ravis de ce que ce monstre ne nous avoit pas engloutis; & cette peur ne contribua pas peu à nous faire résoudre à décamper au plûtôt; il nous falut pourtant toute la nuit pour nous refaire.


CHAPITRE V.

Suite des Avantures de l'Auteur & de ces Camarades, jusqu'à leur entrée dans un Pays habité.

Nous nous trouvâmes frais & gaillards à notre lever, ce qui nous fit résoudre à lever le piquet: ainsi méprisant cette manne terrestre, qui nous avoit si fort débilitez, nous fîmes seulement bonne provision d'oiseaux rôtie, & ayant dit adieu aux Monumens, nous nous remîmes en campagne. Nous étions bien alors à cinquante lieuës de la Mer. Le soir nous voulûmes manger, pour la premiére fois de la journée, mais l'apétit n'étoit pas assez grand, quoi que nous eussions bien marché, & eussions passé une Montagne de sept ou huit lieuës. Trois jours entiers s'écoulérent avant que nous pussions rien prendre: ce qui nous fit croire, que ce pain d'arbre devoit être extrêmement nourissant, & qu'il ne pouvoit être que bon, étant pris avec sobriété. Cependant, le chemin alloit toûjours en empirant: une grande consolation pour nous, c'est que les nuits étoient belles, & que les jours se faisoient longs, à mesure que nous avancions dans le Printems de ce Pays-là, & que nous nous éloignions de la Ligne équinoxiale. Le Ciel nous en paroissoit plus charmant, la campagne plus riante, & l'un & l'autre fournissoit de matiére à la plupart de nos entretiens.

Du Puis, sur tout, sembloit être charmé du Soleil, qui depuis son lever jusqu'à son coucher, ne cessoit de nous couvrir de ses agréables rayons. Il ne faut pas mentir, nous dit-il un jour, si je n'étois pas né sous des climats où les Peuples sont assez heureux pour avoir été instruits dans la connoissance de leur Créateur, & que je n'eusse jamais ouï parler de l'Etre des êtres, le flambeau des Cieux seroit sans contredit la seule & unique Divinité que je croirois digne de mes adorations: non seulement parce que c'est l'objet visible du monde le plus agréable, mais aussi à cause que sans son secours, il n'y a ni plante, ni animal qui puisse subsister: tout languit au moment qu'il s'éloigne, & sa présence rend de la vigueur à ce qui paroissoit mourant. Vous n'êtes pas le seul, lui dis-je, qui êtes de ce sentiment, il y a encore des Nations entiéres qui invoquent ce bel Astre, comme la Cause premiére de toutes choses: & ceux même qui ont reconnu un être souverainement parfait, n'ont pas pû s'empêcher de lui donner des Epitétes qui marquoient assez l'estime qu'ils en faisoient. Orphée l'apelloit l'Œil du Ciel; Homére, celui qui voit & entend toutes choses: Héraclite, la fontaine de la lumiére céleste: Saint Ambroise, la beauté du Ciel: Philon, l'idée de la resplendeur éternelle: Platon, l'ame du monde. Le Roi David en exalte merveilleusement l'excellence, sur tout dans son Pseaume dix-huitiéme: & les saints Hommes du vieux & du nouveau Testament, ne font nul scrupule de nous le représenter, comme le modéle de la Divinité, qu'ils apellent en cent endroits, l'Orient d'enhaut, & le Soleil de Justice.

Je me mocque, continua La Forêt, de ce que les autres ont dit des Astres; je prie Dieu, & si j'ai de la vénération pour les créatures, ce n'est que par raport au Créateur, qui est digne d'être admiré dans ses Ouvrages: mais ce qui me surprend dans le Soleil, ce sont les deux mouvemens opposez que l'on dit qu'il a, un mouvement journalier d'Orient en Occident, & un annuel d'Occident en Orient. Il est vrai, repris-je, que ces deux mouvemens sont directement contraires l'un à l'autre, si on les attribuë au Soleil comme ont fait presque tous les Anciens: mais rien n'est plus naturel si on attribuë ces deux mouvemens à la terre, qui fait un grand cercle autour du Soleil dans l'espace d'un an, & tourne une fois sur son Centre, ou sur son Axe, en vingt-quatre heures: tout comme une boule, ou si vous voulez un navet que vous auriez poussé d'un bout d'une allée à l'autre; car en même-tems que ce navet avanceroit vers le bout de l'allée, il seroit en même-tems plusieurs tours sur son Axe. La Terre en fait de même, & ses deux différens mouvemens ont toûjours servi aux hommes pour mesurer le tems de leur durée. Le tour qu'elle fait sur son Axe fait notre jour naturel de vingt-quatre heures; & le tems qu'elle met à faire son grand Cercle autour du Soleil, fait notre année de trois cens soixante & cinq jours & six heures, à quelques minutes près. Il est vrai que cette mesure pour l'année n'a pas été toûjours également bien connuë chez toutes les Nations. Les Egyptiens, les Caldéens, les Juifs & d'autres Peuples anciens, ont compté leurs années différemment, & les ont fait plus longues ou plus courtes les uns que les autres. Plusieurs entr'eux ont réglé leurs années plûtôt par le cours de la Lune, que par celui de la Terre, & plusieurs Nations en sont encore de même aujourd'hui.

Le Calendrier qu'on suit présentement parmi les Nations de l'Europe, & qui est venu des anciens Romains, n'a pas été toûjours si exactement réglé comme à présent: car du tems de Romulus, Fondateur de Rome, l'année qui doit être le tems que la Terre employe à parcourir son grand Cercle autour du Soleil, n'étoit que de trois cens quatre jours, compris en dix mois: Mars, Mai, Juillet, Octobre, étoient chacun de trente & un jour, les autres n'en avoient que trente. Numa Pompilius son Successeur, en ajoûta cinquante & un à ce nombre, de sorte que l'année avoit alors trois cens cinquante-cinq jours. Il retrancha outre cela un jour de chaque petit mois, qu'il ajoûta à ces cinquante & un, & de leur somme il institua les mois de Janvier de vingt-neuf, et de Février de vingt-huit jours. Enfin, Jules César, premier des Empereurs Romains, ayant consulté les plus habiles Astronomes de son tems, changea de leur consentement, l'année qui étoit à peu près lunaire, en une année solaire, en y ajoûtant encore dix jours, lesquels il distribua de maniére, que Janvier, Août & Décembre, en eurent chacun deux, & Avril, Juin, Septembre & Novembre un. Cependant, comme cela ne suffisoit pas encore, parce que l'année est de trois cens soixante & cinq jours, six heures, moins environ onze minutes, ce Monarque voulut que toutes les quatre années on auroit un an de trois cens soixante & six jours, & ce jour devoit être placé entre la six & septiéme Calande de Mars: si-bien que l'on avoit deux sixiémes Calendes de Mars, dans une telle année, qu'on apelloit bissexte, parce qu'on comptoit deux fois le sixiéme jour avant que de compter le suivant.

Cette correction pour juste qu'elle parut, ne laissa pas de causer de l'erreur au Calendrier dans la suite du tems; car encore que l'année ne fut alors trop longue que d'environ onze minutes, au lieu que le Soleil, comme on parloit, entroit de son tems, ou quarante-cinq ans avant la naissance de Jesus-Christ, dans l'équinoxe du Printems, le vingt-quatriéme de Mars, il y entra le vingt & uniéme au Concile de Nicée, en l'an trois cens vingt-sept, & l'onziéme du tems de Grégoire Treiziéme en 1582: ce que ce Pape ayant remarqué, il retrancha dix jours de cette année-là, entre le quatre & le quinziéme d'Octobre, à cause qu'il ne se trouvoit point-là de Fêtes & de Saints intéressez. Et de peur qu'on ne retomba dans le même abus, ce qui étoit de conséquence pour les équinoxes, qui auroient fait avec le tems une révolution entiére par tous les mois de l'année en rétrogradant: il ordonna qu'à l'avenir, trois Siécles l'un après l'autre, on ne compteroit point d'année bissexte à leur fin, mais seulement au bout du quatriéme: de-là vient qu'il faut quatre cens années Grégoriennes & trois jours, pour égaler quatre cens années Juliennes.

Je sçai bon gré à Mr. Du Puis, dit la Forêt, d'avoir donné une occasion à ce discours; car il y a long-tems que j'avois desiré d'aprendre ce que l'on entend, par l'année bissexte, par vieux & nouveau stile, & de sçavoir la véritable cause de tous ces changemens. Il falut, pour les contenter, leur expliquer de même à plusieurs reprises, ce que veulent dire les termes d'Epacte, de nombre d'Or, de Sicle solaire, d'Indiction Romaine, d'Ides, de Calendes, & presque de tout ce qu'il faut sçavoir pour composer un Almanac. Ce qui leur donna le plus d'admiration, fut lorsque je les assurai que le Soleil qui nous paroît si petit, est infailliblement plus grand gue toute la Terre. Assurément, disoit la Forêt, cela surpasse l'imagination, & je croi que tout ce que l'on nous en sont de pures rêveries. Du Puis qui enchérissit sur tout ce que son Camarade pouvoit alléguer à cet égard, osa même me traiter d'extravagant, parce que je soûtenois que cela étoit véritable; de sorte qu'il falut, malgré moi, en venir, à des éclaircissements pour leur donner quelque satisfaction là-dessus.

J'avouë, leur dis-je, qu'il est impossible de déterminer au juste la grandeur des flambeaux célestes; tous ceux qui l'ont fait ont été des présomptueux, qui ont tâché de nous en imposer. Les instrumens dont nous nous servons pour mesurer la Paralaxe du Soleil, sont trop petits et trop mal divisez, par raport au prodigieux éloignement de cet Astre. Je n'ai jamais vû d'Astrolabe divisé en minutes, & il seroit nécessaire qu'il le fut en secondes, & peut-être en de moindres parties: cela ne se peut, ou il seroit si grand que l'on ne sçauroit s'en servir. Et une preuve qu'on sy peut aisément tromper sans cela, c'est que quelques exacts qu'ayent été les Astronomes, qui non contens de la spéculation, ont voulu réduire cette question en pratique, ils se sont abusez si lourdement, que la différence de l'opinion de l'un à celle de l'autre, est capable de faire douter s'ils avoient seulement le sens commun de vouloir donner leurs sentimens pour des véritez. Ticho Brahe, qui sembloit avoir parcouru les Cieux, comme Christophe Colombe la Terre, assure que le Soleil est cent trente-neuf fois plus grand que le globe que nous habitons. Copernic soûtient que ce nombre va jusqu'à cent soixante-deux. Ptolomée le fait de cent soixante-six. Le Pére Scheiner de quatre cens trente-quatre. Wendelinus de quatre mille nonante-six. Et un de mes Régens le pousse jusqu'à trois millions de fois plus grand que la même Terre. On ne fait donc rien positivement de sa grandeur: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est beaucoup plus étendu que ce grand Corps, quelque vaste qu'il nous paroisse. Car premiérement, si on le pose égal à la Terre, il est évident que ses rayons rasant les parties extérieures de cette Sphére terrestre, laisseroient en continuant, un cilindre d'obscurité au-delà, dont les côtez seroient paralléles; de sorte que les Planettes qui passeroient par cette ombre, ne recevant aucune lumiére, & n'en ayant point d'elles-mêmes, seroient éclipsées. Si le Soleil étoit plus petit, ses rayons, après avoir rasé la Terre, iroient en s'élargissant, & formeroient un Cône tronqué d'ombre, dont la base seroit au Firmament, & le sommet sur la partie de la Terre opposée au Soleil: d'où il suit qu'il y auroit encore une plus grande partie du Ciel obscurcie, & que toutes les Planettes qui s'y rencontreroient, dévroient, comme il vient d'être dit, ne rendre aucune clarté. Or il n'y a jamais que la Lune qui nous paroisse éclipsée: ainsi il paroît que le Soleil doit être incomparablement plus grand que la Terre; puisque ses rayons ayant rasé cette grande masse, se réunissent un peu au-dessus de la Lune, où le Cône formé par l'ombre de la Terre, finit en pointe. A cette explication j'ajoûtai une figure sur le sable, pour leur en faciliter l'intelligence.

Je confesse, dit alors Du Puis, que cela est démonstratif, pour ce qui touche la cause; mais pour les effets dont vous parlez, ou les défaillances des Planettes, je n'y entends goute, & je n'ai pas même sçû que les Eclipses eussent rien d'ordinaire & de naturel. Au contraire, repris-je, il n'y a rien-là de mistérieux. Les Planettes sont des corps opaques & durs, qui ressemblent assez à la Terre, & que bien des gens croyent habitées; elles ne donnent aucune clarté que par réflexion, & après l'avoir reçûë du Soleil. De-là vient que nous n'avons d'Eclipse de Lune que lorsque se levant d'un côté, pendant que le Soleil se couche de l'autre, & que ces deux Astres sont par conséquent en opposition, la Terre se trouve directement entre-deux, & empêche qu'ils ne se puissent voir en face. Mais si le soleil, interrompit La Forêt, est la source de la lumiére, comment la perd-il à son tour en de certains tems? D'où lui viennent ces désaillances, qui alarment si fort le monde, & qui est-ce qui lui rend son ancien éclat? Comme l'interposition de la Terre, repliquai-je, cause les Eclipses de Lune, l'interposition de la Lune obscurcit aussi le Soleil: c'est-à-dire, que toutes les fois que la Lune est en conjonction avec le Soleil, & qu'elle passe entre lui & la Terre en droite ligne, elle fait l'office d'un rideau, qui nous dérobe la vûë de ce bel Astre; mais cette privation ne sçauroit durer long-tems, à cause du mouvement différent de ces Corps. Le cercle que la Terre décrit autour du Soleil est incomparablement plus grand que n'est celui que la Lune fait autour de la Terre, & au lieu que celle-là avance environ treize degrez en un jour, celle-ci n'en franchit qu'un peu plus d'un en Hyver, & un peu moins en Eté, de sorte qu'ils se dégagent bien-tôt de l'autre. Comment, dit La Forêt, la Terre va plus vite en une saison qu'en l'autre? Oui en aparence, repris-je, cela différe environ quatre minutes, parce que la Terre étant beaucoup plus éloignée du Soleil en Eté qu'en Hiver, il faut qu'il semble aussi aller plus lentement pendant les longs jours, que durant les courts: comme une voiture qui n'est qu'à cinquante pas de notre œil, paroît aller bien plus rapidement que lorsqu'elle en est à cinq cens pas de distance.

Mais, dit du Puis, puisqu'il s'agit de pas, un même feu ne se fait-il pas mieux sentir à deux pas de distance qu'à dix? Sans doute, lui-répondis-je. Et si le Soleil qui est chaud, reprit-il, est plus près de la Terre en Hiver qu'en Eté, pourquoi la chaleur ne se régle-t-elle pas suivant son éloignement? & d'où vient que nous tremblons de froid dans le même tems que nous dévrions suër à grosses goutes? C'est fort bien dit, repartis-je, cette objection fait voir, que l'ignorance & la raison ne sont pas incompatibles; cependant en pensant m'avoir pris, vous vous êtes trompé vous-même. Je ne veux pas vous prouver qu'il n'y a au monde ni chaud, ni froid, ni clarté, ni odeur, ni son, ni couleurs, ni aucune des qualitez que nous apercevons dans les corps: cela me donneroit trop de peine, & vous ne m'entendriez peut-être pas, parce que cela dépend de certaines connoissances, dont vous n'avez seulement pas les principes: je me contenterai de vous dire, qu'il n'y a à proprement parler, qu'une même forte de matiére, mais qui, à proportion qu'elle est figurée, ou en mouvement, produit en nous, par le moyen de nos organes, de certains effets, que nous attribuons aux corps, & qui nous les fait apeller chauds, froids, lumineux, colorez, & ainsi des autres; quoi qu'effectivement le son, la couleur, le goût, &c. soient proprement en nous, & non dans ces corps; comme la douleur, qui provient d'une piqueure, est en nous & nullement dans l'épingle qui l'a causée. Et marque que votre comparaison n'est pas juste dans le sens même où vous la voulez employer, c'est que le coupeau des Alpes qui est plus près du Soleil de toute leur hauteur, que le pied, demeure couvert de neige en Eté, pendant que tout périt de chaud dans leurs Valées, qui en sont d'autant plus éloignées: dont la véritable raison est, pour ne rien passer sans quelque legére explication, que l'air est si subtil à une lieuë de la Terre, que dans quelque agitation qu'il soit, il n'a pas la force de dissiper les moindres corps; au lieu qu'il est si grossier sur sa superficie, qu'il est capable d'ébranler nos parties les plus solides, & de causer ce que nous apellons une excessive chaleur.

Tout cela est beau assurément, reprit La Forêt, mais je vous demande pardon si je vous dis, que je ne vois pas que vous ayez encore rien conclu par raport à l'Hyver & à l'Eté. Cela est vrai, lui répondis-je, c'est une question d'une autre nature. Lorsque le Soleil est élevé vers notre zenith, comme en Eté, quoiqu'il soit fort éloigné de nous, il ne laisse pas de nous envoyer beaucoup de rayons presque perpendiculairement; au lieu qu'en Hyver, restant plus bas vers l'horison, la plûpart de ses rayons, qui ne peuvent venir que de côté, rejaillissent sur la superficie de notre Atmosphére; bien peu passent & pénétrent jusqu'à nous: cependant, c'est dans le grand ou petit nombre de ces rayons, que consiste le chaud & le froid; comme cela se prouve aisément par les miroirs & les verres ardents, dont les effets sont toûjours proportionnez à la quantité des rayons de lumiére qu'ils rassemblent.

Pendant ces doux entretiens, qui se faisoient plûtôt en vûë de passer le tems, que d'augmenter le nombre des Philosophes, puisqu'il auroit falu s'y prendre d'un autre biais pour y réüssir, nous ne laissions pas d'avancer considérablement: mais enfin, il falut changer de langage. Il y avoit trente-cinq jours que nous avions quité notre Troupe, & nous comptions que nous devions avoir fait environ cent trente lieuës de chemin, lors que tout d'un coup, nous nous trouvâmes au bord d'un Lac, qui nous paroissoit d'une fort vaste étenduë. Cet obstacle nous étonna, nous demeurâmes assez long-tems irrésolus sur ce que nous devions faire; l'un parloit de s'en retourner, l'autre de rester-là, & de se loger le mieux que nous pourrions, pour y passer quelques jours: mais enfin, il fut résolu de nous avancer à droite, & de côtoyer cette grande eau, pour voir si nous en trouverions la fin. Après sept ou huit lieuës de marche, nous commençâmes à voir terre de l'autre côté, & nous étions ravis de ce qu'à mesure que nous avancions, nous en discernions toûjours mieux les objets; mais en récompense, nous aperçûmes que nous entrions insensiblement dans un lieu marécageux, où la terre étoit molle, tremblante & de très-mauvaise odeur. Tout le Païs étoit aux environs de-là, plat & uni; nous ne voyons aucune issuë, & nous ne faisions plus un pas, de quelque côté que nous tournassions, que nous n'enfonçassions jusqu'à moitié jambe. J'avois beau encourager mes gens, il n'y eut pas moyen de passer outre, il falut même malgré nous retourner sur nos pas; & quoi-que nous fussions extrémement harassez, nous fûmes obligez de faire plus de deux grandes lieuës avant que d'oser nous arrêter, parce que nous étions mouillez, & que jusques-là, nous n'avions point trouvé de bois pour faire du feu capable de nous sécher.

Après nous être reposez suffisamment, nous prîmes le parti de gagner toûjours à gauche, & de voir s'il n'y auroit point d'empêchement de ce côté-là. Nous marchâmes ainsi quatre jours de suite, jusques à ce que nous arrivâmes à une Forêt remplie de chênes d'une hauteur & d'une grosseur extraordinaire. Nous hésitâmes si nous devions nous y engager, & nous ne le fîmes qu'à condition que nous ne nous écarterions du Lac, que le moins qu'il seroit possible: mais cela ne dura pas long-tems, à peine eûmes-nous fait trois petites lieuës, que nous nous trouvâmes au pié d'une Montagne si escarpée, qu'il n'y a point d'animal qui fût capable d'y monter. Le Roc avançoit même sur le Lac, dont les eaux quelquefois agitées, en avoient vrai-semblablement rongé le pié. Nous côtoyâmes cette hauteur de l'autre côté, pendant tout un jour, sans trouver aucun endroit, qui nous la rendît accessible: ce n'étoit par tout que précipices & hauteurs épouventables. A l'aspect affreux de tant d'obstacles invincibles la patience nous abandonna: mes deux Camarades me firent de fort sensibles reproches, de ce que je les avois engagez dans ce mauvais pas.

J'avouë, leur dis-je; que nous avons raison de nous plaindre de notre malheureux fort; mais vous devez considérer que rien n'arrive à l'aventure; il y a sans doute une Providence, qui dirige tout à sa volonté. Comme c'est cette Sagesse qui nous a conduits, elle nous suggérera bien aussi les moyens de nous en tirer d'une maniére ou d'autre. C'est une chose assurée que Dieu n'abandonne jamais les siens, en quelque part du monde qu'ils aillent: si nous mettons en lui notre confiance, il nous assistera de son secours. Vous savez que ce n'est ni le lucre, ni la gloire, qui nous a attirez ici; nous n'avions même rien à perdre, & moyennant que nous conservions la vie, nous avons tout ce que nous aurions eu chez nous. Ne nous rebutons point de ce qui nous est arrivé jusqu'ici, notre but principal est de courir, & de découvrir des nouveautez, qui nous fassent plaisir: je ne desespere pas d'aller plus loin, & de trouver un jour de quoi nous mettre en état de vivre heureux. Allons, ne perdons point de tems, poursuivis-je, retournons-nous-en au Lac, & voyons si nous ne pourrons pas trouver le moyen de le passer sans trop de danger. Nous avons par bonheur des haches, & il y a ici du bois en abondance, nous ne serons pas les premiers qui auront franchi un trajet avec un Radeau. Si nous en venons à bout, je me flâte après cela d'une plus heureuse découverte. Jusques ici le Païs est inhabitable, il est humainement parlant, impossible qu'il soit de même par tout; & qui fait enfin si nous ne trouverons pas quelque Peuple civilisé, qui récompensera, par ses honnêtetez les fatigues & les dangers que nous avons effuyez pour les aller déterrer, & pour leur aprendre, s'ils ne le savent pas, qu'il y a d'autres gens qu'eux au monde.

J'avois beau en conter à mes Camarades, tout cela ne les satisfaisoit point, & je suis persuadé que s'ils avoient vû la moindre aparence de retrouver notre Equipage où nous l'avions laissé, ils auroient sans doute tout hasardé pour tâcher de la rejoindre. Il falut pourtant se résoudre à quelque chose. Nous retournâmes au Lac, & le considérâmes de bien des endroits avant que nous convinsions de celui où nous hasarderions de le passer. Ces allées & venuës nous consumérent pourtant huit jours, le neuviéme nous commençâmes à mettre la main à la besogne. Nous coupâmes premiérement dix arbres de sept à huit pouces de diamettre, dont nous ôtâmes les branches, & les accourcîmes jusques à la longueur de vingt semelles; puis les ayant mis dans l'eau, nous les attachâmes ensemble du mieux que nous pûmes, partie avec des joncs entrelacez, & principalement avec de l'écorce de branches de saules, qui étoient en grande quantité au bord de l'eau & dont nous tressames des cordes de telle longueur que nous les voulûmes. Ensuite nous aprêtames une vingtaine d'autres arbres plus courts que nous arrangeâmes & liâmes de travers sur les premiers. Enfin nous en mîmes sur ces seconds une troisiéme étage, du même sens & de la même longueur que ceux de la premiére couche. Nous fîmes aussi cinq avirons, ou pêles, qui nous tinrent plus de tems que tout le reste.

Comme nous étions encore occupez à notre charpenterie, La Forêt nous avertit qu'il voyoit à soixante pas de-là remuër quelque chose dans des joncs, qui n'étoient pas fort éloignez du Lac: en effet, nous reconnûmes d'abord avec lui qu'il faloit même que ce fût un animal d'une grosseur considérable. Du Puis & moi prîmes chacun notre fusil, & l'ayant chargé de quatre balles, nous tirâmes ensemble dessus, conservant un troisiéme coup pour le nécessaire; comme l'expérience nous l'avoit enseigné dans notre route, où nous manquâmes deux ou trois fois d'être déchirez pas des Ours, pour nous être défaits de tout notre feu. Nos Armes étoient à peine lâchées que nous fûmes extrémement surpris & épouventez d'entendre des hurlemens effroyables, & de voir un trémoussement si prodigieux dans ces roseaux. Nous fûmes assez long-tems en suspens, si nous devions aller voir ce que c'étoit ou non; mais après avoir considéré que tout ce que nous entendions & voyons ne pouvoit être vrai-semblablement que l'effet d'une playe mortelle, qui mettoit cette bête hors de deffense, nous rechargeâmes nos fusils, & nous aprochâmes toûjours, en tremblant pourtant, de l'endroit où elle se débattoit. D'abord qu'elle nous aperçût elle redoubla ses cris, & faisoit de grands efforts pour échaper à notre poursuite; sa peur nous enfla le cœur; & La Forêt lui voyant lever la tête lui lâcha son coup si à propos, qu'il la lui ouvrit de part en part, & la coucha roide morte. Nous restâmes néanmoins encore quelques momens sans oser en aprocher; mais voyant qu'elle ne se remuoit plus, nous commençâmes par la toucher du bout de nos armes, & l'ayant tirée hors de-là, nous reconnûmes que c'étoit une espéce de Loutre; mais qui n'avoit que deux jambes fort courtes sur le devant, lesquelles l'un de nous deux avoit cassées à la premiére décharge; ce qui lavoit mise hors d'état de fuir. Cet animal devait peser au moins cent cinquante livres. Nous nous mîmes après à l'écorcher, ensuite de quoi nous en rôtîmes la meilleure partie. La chair en étoit bonne, & avoit un goût aprochant de nos Canards.

Le lendemain, qui étoit le treiziéme jour que nous étions arrivez-là pour la premiére fois, nous résolûmes de démarer, & de passer outre. La pesanteur de notre Radeau faisoit que nous allions fort lentement: il y en avoit toûjours deux qui travailloient de la pêle, tandis que l'autre prenoit du repos. L'air étoit par bonheur fort tranquille, le tems le plus agréable du monde; & je puis dire que nous prîmes bien du plaisir à ce passage, que nous avions entrepris pourtant sans savoir ce que nous deviendrions. C'étoit une chose surprenante de voir la multitude infinie de Poissons qu'il y avoit dans ce beau Lac: les uns sautoient d'un côté, les autres venoient heurter contre notre Voiture de l'autre: il y en avoit même qui nous suivoient avec la tête hors de l'eau, & donnoient des branlemens de queuë, par lesquels on eut presque dit qu'ils vouloient témoigner la joye qu'ils ressentoient de nous voir. Ce petit jeu muet nous rendoit quelquefois si attentifs, que nous restions de longs intervales dans l'inaction. Nous en prîmes plusieurs de la main que nous rejetâmes aussi-tôt dans leur élément; & il ne tenoit qu'à nous d'en prendre autant que nous en aurions voulu. Ce qui augmenta sensiblement notre joye, fut que vers le soir, lors que nous perdions de vûë le rivage que nous avions quité, nous découvrîmes en même tems celui du côté où nous tendions. Cette agréable vûë nous donna de nouvelles forces: nous travaillâmes presque toute la nuit, & je doute qu'il fut le lendemain, plus de quatre heures après-midi, lors qu'heureusement nous vînmes donner de notre Radeau contre le bord. Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous trouvâmes à propos de nous servir de tout ce que nous avions, d'attaches pour amarer notre Machine, tant à de grosses pierres qu'il y avoit sur le rivage, qu'à un pieu, ou tronc d'arbres que nous enfonçâmes en terre, & que nous avions aporté à ce dessein, dans l'incertitude où nous étions si nous nous trouverions mieux ailleurs, & si nous ne serions peut-être pas forcez de repasser quelque jour par ce même endroit. Au reste, nous nous sentions si fatiguez de notre Navigation, que nous campâmes à cent pas de-là, & y restâmes jusques au lendemain au matin, que nous continuâmes notre route.

Nous n'eûmes pas fait une demi-lieuë que nous rentrâmes dans un Bois aussi épais que les précédents, mais que nous eûmes percé en moins de deux heures. Ce fût-là où nous nous vîmes, arrêtez tout d'un coup, par des Rochers qui n'avoient non plus de talut qu'une muraille. Cette nouvelle barriére causa aussi de nouvelles disputes entre nous: mes Camarades murmuroient extrêmement, & moi je les encourageois à mon ordinaire. Il falut même que j'en vinsse jusqu'à leur assurer, qu'au lieu que mes idées étoient ordinairement si embrouillée & si mal suivies pendant le sommeil, que je voyois rarement le dénoûment de mes songes, j'en avois eu un la nuit précédente, dont l'enchaînure & les circonstances étoient si particuliéres, qu'il devoit infailliblement nous augurer quelque chose de fort avantageux: & là-dessus j'inventai sur le champ quelques fictions, qui, quoi que peut-être assez mal concertées, ne laissérent pas de faire tout l'effet que j'en attendois. Sur le matin, leur dis-je & environ une heure avant le lever du Soleil, il m'a semblé entendre une voix bruyante comme un tonnerre, qui m'a dit: Que fais-tu-là, mon enfant? Léve-toi, marche, ta délivrance est prochaine. En même-tems s'est présenté devant moi une jeune fille, en vétemens blancs, ayant les cheveux pendans & éparpillez sur les épaules, la face riante, les jambes découvertes jusques au-dessous du genou, & tenant en ses mains un Corbillon d'osier fin, artistement entrelassé de toutes sortes de fleurs odorantes, & rempli de fruits rares & délicieux, dont elle nous a invitez de manger. A ma gauche, il y avoit un champ tout couvert de gerbes du plus beau froment que la terre porte; & à ma droite, un arbre, au tronc duquel il y avoit une ouverture, dont sortoit avec impétuosité, une liqueur claire & vermeille, qui embaumoit par son odeur. Je me suis retourné pour voir ce qu'il y avoit derriére moi, mais apercevant un monstre épouventable, tout hérissé d'épines & de chardons, j'en ai été tellement saisi d'horreur, qu'encore qu'il me tournât le dos, je n'ai pas laissé de m'éveiller en sursaut. A ce songe j'ajoutai une favorable explication, qui ne contribua pas peu à nous donner de bonnes jambes.

En côtoyant toûjours ces Montagnes du côté de l'Orient, nous découvrîmes enfin une fente, par où nous nous mîmes à grimper. Je ne sçaurois exprimer la peine que nous eûmes à nous porter jusqu'au haut. Quand nous y fûmes parvenus, nous nous assimes pour reprendre haleine, & mangeâmes un morceau. Nous étant relevez, nous aperçûmes bien-tôt après un Etang d'environ un quart de lieuë de circonférence, borné d'un côté par des pointes de Rocher escarpées, & même penchantes, jusques sur l'eau, & de l'autre, par une espéce de Digue fort étroite & raboteuse, qui avoit à droit un précipice, dont on ne pouvoit découvrir le fond. Ces objets affreux me rendirent muet comme un Poisson: je ne me sentois plus de force ni de courage pour rien dire, & j'avouë franchement que j'aurois alors desiré de tout mon cœur d'être encore à entreprendre le Voyage. Il n'y avoit aucune aparence de descendre par-là où nous étions montez, & je voyois trop de risque à passer outre.

Dans l'embarras où j'étois, je fis un effort considérable pour monter jusques sur la cime d'un roc, que nous avions laissé sur le derriére: aussi-tôt que j'y fus parvenu, ma douleur se changea tout-d'un-coup en une excessive joye, lorsque je vis qu'immédiatement après ces hauteurs, il paroissoit un Païs plat, uni & entre-coupé de canaux, sur les bords desquels il y avoit des arbres plantez en ordre: il me sembloit même entrevoir des bêtes dans des prez herbeux, & plus loin de grands corps, qui paroissoient être des demeures d'hommes. Je sis signe à mes Camarades de me suivre, & leur marquai par mes gestes & diverses contorsions de corps que notre délivrance aprochoit. L'envie qu'ils avoient d'aprendre de bonnes nouvelles, les porta à m'imiter. Ils pensérent comme moi, s'estropier avant que de me pouvoir joindre, mais de même aussi, ils furent incontinent consolez de leur travail, & convinrent sans hésiter, que cette terre devoit incontestablement être habitée. La difficulté seulement étoit d'y parvenir, & cette difficulté nous paroissoit insurmontable. Nous considérâmes attentivement de cette hauteur où nous étions, tout ce qu'il y avoit à l'entour; mais rien d'accessible ne se découvrant à nos yeux, nous nous aidâmes à descendre, & vînmes examiner de nouveau, le Précipice, & l'Etang.

Pour moi, je fus incontinent d'avis, quelque risque qu'il y eût, que nous devions retourner sur nos pas, aller couper du bois dans la Forêt, où nous avions passé la nuit, le traîner en haut du mieux que nous pourrions, & nous en servir à franchir ce petit trajet. Du Puis, au contraire, trouvant ma proposition d'une exécution presque impossible, dit que le passage qui étoit entre le Lac & le Précipice, paroissoit avoir autour de deux pieds de largeur aux endroits les plus étroits, qu'ainsi on pouvoit aisément hazarder de le passer, & qu'il vouloit bien être notre Guide. Je fus ravi de sa résolution, & je ne manquai pas de l'apuyer par des exemples des Pyrenées & des Alpes, dont j'avois lû quelque chose dans plusieurs Mémoires de Voyageurs: mais La Forêt qui étoit, disoit-il, sujet aux vertiges, protesta qu'il ne nous imiteroit point, quoi qu'il en pût arriver, mais que si l'on étoit résolu de passer, il aimoit mieux le faire à la nage. L'autre lui donna aussi-tôt raison & s'engagea de porter ses hardes, & même les miennes, si je me voulois mettre à l'eau avec lui. Ce qui fut dit fut fait: La Forêt & moi nous deshabillâmes, nous fîmes un paquet de nos habits, & Du Puis s'en étant chargé, se mit en devoir de passer, laissant-là nos haches & nos fusils, qui aussi-bien ne nous étoient plus utiles à rien, puisque nous n'avions pas trois charges de poudre de reste; à condition pourtant, que s'il trouvoit le passage moins dangereux que nous ne nous l'étions imaginé, il les reviendroit quérir. Comme nous nagions parfaitement bien l'un & l'autre, nous fûmes bientôt à l'autre rive, parce que nous avions choisi l'endroit le plus étroit: ainsi Du Puis qui avoit pris nos habits, s'étoit vû obligé de faire un assez grand détour avant que de venir à son passage.

Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous courûmes à sa rencontre, & fûmes bien-aise de le voir venir gaillardement. Mais par une fatalité inconcevable, & dont je ne cesserai d'avoir du regret toute ma vie, comme le malheureux n'avoit pas dix pas à faire pour être sauvé, un éclat de la Roche qui le portoit, se détacha tout-d'un-coup, de sorte que la terre lui manquant sous les pieds, nous le vîmes avec horreur disparoître en criant: O bon Dieu, ayez pitié de moi! Nous nous avançâmes avec précipitation, pour voir ce qu'il étoit devenu, mais helas! nous ne vîmes ni n'entendîmes plus la moindre chose.

Je prie le Lecteur charitable de s'arrêter ici un moment, & de faire une sérieuse réflexion sur notre désastre. Le desespoir où nous étions d'avoir perdu notre Ami, joint à l'état pitoyable où nous nous voyions, n'ayant ni hardes pour couvrir notre nudité, ni aucuns moyens humains pour substenter notre corps, donna si fort la gêne à notre esprit, que nous pensâmes cent fois nous jetter tête baissée après lui, & finir ainsi en un instant le cours fâcheux d'une si malheureuse vie.


CHAPITRE VI.

De la découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de leur Langage, Mœurs & Coûtumes, &c. & de l'estime où notre Auteur & son Camarade y étoient.

Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil étoit à l'extrêmité de sa course, deux motifs pressans pour nous faire songer à notre retraite. Nous descendîmes la montagne avec assez de facilité à cause qu'elle avoit-là beaucoup de talut. Au pied il y avoit un fossé large & profond, qu'il falut encore passer à la nage: c'étoit une des barriéres du Païs, où l'on n'avoit point fait bâtir de Ponts pour en faciliter ou l'entrée ou la sortie. Plus nous avancions dans la Campagne, plus nous en découvrions les beautez: mille indices différens nous assuroient que le Païs étoit habité. Les Animaux que nous avions crû voir de dessus la Montagne, étoient en effet des Chévres, qui paissoient dans des Prez, où l'herbe verte les déroboit en partie à la vûë. Nous n'étions enfin pas fort éloignez de ces Troupeaux, lorsque le Chévrier, qui gardoit le plus prochain, & qui étoit couché à terre, remarqua que ses bêtes allongeoient le coû, & sembloient avoir en vûë quelqu'objet qui leur donnoit de l'étonnement. Il se léve, & aussi tôt qu'il nous eût aperçûs, se met à fuïr de toute sa force, s'imaginant en voyant deux hommes nûs sur le soir, venir du côté des Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons sçû dans la suite: ses Chévres se mirent de même à la débandade. D'autres Bergers qui n'étoient pas loin de là avec des Moutons, ne sçavoient que penser de ce desordre; ils eurent pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou huit qu'ils étoient, reconnoître qui nous étions. Aussi-tôt que nous nous crûmes à portée, nous joignîmes les mains ensemble, & tâchions par toutes les marques possibles à leur donner de la compassion. Ils s'avancérent, & voyant que nous étions nûs & dénuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'à quatre pas de nous, avec chacun un gros bâton à la main, & se mirent à nous parler. Je leur dis en Latin, en François & en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par raport au tems que j'avois séjourné en Portugal, que nous étions deux Européens honnêtes gens, qui croyions en Dieu, en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je connus bien à leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un ni l'autre: de sorte que je me jettai à leurs pieds, puis me mettant à trembler & à étendre les mains, je tâchai de leur insinuër que j'avois froid, & que j'aurois fort desiré de me chauffer. Là-dessus ils entretinrent quelques momens, sans donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire du mal. Enfin, après s'être bien consultez, ils nous firent signe de les suivre, & nous menérent chez un vénérable Personnage: qui après avoir jetté les yeux sur nous, commença par nous faire donner à chacun une grande Robbe qui nous couvroit depuis la tête jusqu'aux pieds, parce qu'il y avoit au haut un bonnet attaché, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite à nous interroger par signes, d'où nous venions, si c'étoit de l'Orient, de l'Occident, ou de quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui répondîmes en notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous étions capables, que nous n'étions ni Anges, ni Démons, pour être venus du Ciel ou des Abîmes, que nous étions des Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions néanmoins fait nauffrage à cent cinquante lieuës de-là: que de tout l'Equipage, nous avions cherché, trois que nous étions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos jours; que l'un avoit péri en chemin de la maniére du monde la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le priâmes ensuite d'avoir pitié de nous, de nous faire travailler, & de nous donner la vie. Je ne sçavois pas s'il comprenoit quelque chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins touché jusqu'à répandre des larmes. On nous donna à souper, & une heure après on nous montra un lit, où nous pouvions prendre du repos: tout cela se faisoit d'une maniére si honnête, que nous en étions charmez. Le lendemain ce fut une Comédie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour nous voir; chacun nous regardoit avec étonnement, & personne ne pouvoit comprendre, d'où, ni par où nous étions venus à eux. Ces Visites durérent au moins quinze jours ou trois semaines. A force de les oüir parler, nous commençâmes à entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous retinmes fut celui de Mula, qu'ils avoient ordinairement coûtume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au Ciel, nous proférions le Nom de Dieu. Nous aprîmes les termes de At, manger, Bɤskin, boire: Kapan, dormir: Pryn, marcher: Tian, travailler: Tɤto, oüi; Tɤton, non: & une quantité d'autres, que nous trouvâmes ensuite avoir la signification que nous avions conjecturé qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une grande facilité à nous rendre cette Langue familiére, c'est qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque Verbe; le Présent, le Parfait indéfini ou Composé, & le Futur: qu'ils n'ont point d'Impératif: que dans leur Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le Verbe manger, At.

Indicatif présent.

Ata. Je mange, ou nous mangeons.
Até. Tu manges, vous mangez.
Atη. Il mange, ils ou elles mangent.

Parfait indéfini.

Atài. J'ai mangé, nous avons mangé.
Atéi. Tu as mangé, vous avez mangé.
Atηi. Il a mangé, ils ou elles ont mangé.

Futur.

Atàio. Je mangerai, nous mangerons.
Atéio. Tu mangeras, vous mangerez.
Atηio. Il mangera, ils ou elles mangeront.

Impératif & Infinitif.

At. Mange, Mangez, Manger.

Imparfait premier du Subjonctif.

Atàin. Je mangerois, nous mangerions
Atéin. Tu mangerois, vous mangeriez.
Atηin. Il mangeroit, ils ou elles mangeroient.

Plus que parfait premier.

Atais. J'aurois mangé, nous aurions mangé.
Atéis. Tu aurois mangé, vous auriez mangé.
Atηis. Il & elle auroit, ils & elles auroient mangé.

Le participe présent.

Ataiū. Mangeant.

De-là dérivent les mots.

Ataūs. Mangerie ou Cuisine.
Ataiɤs. Manger ou Mangeaille.
Atiɤ. Mangieur ou Cuisinier, &c.
Atians.Mangeur ou qui mange, &c.

Leur Alphabet est composé de vingt Caractéres, sçavoir de sept Voyelles, a, e, i, o, u, η, ɤ (dont la sixiéme est proprement l'Aita des Grecs, & la septiéme vaut autant que la distongue ou) & de treize consones, b, d, f, g, h, k, l, m, n, p, r, s, t. Ces mêmes consones leur servent aussi pour les nombres, b, vaut 1. d, 2. f, 3. g, 4. h, 5. k, 6. l, 7. m, 8. n, 9. p, 10. pb, 11. pd, 12. &c. dp. vaut autant que deux fois dix, ou vingt, fp. trois fois dix ou trente. fb, 31. &c. pp. dix fois dix ou 100. r, 1000. pr, 10000. ppr, 100000. s, un million, ps, dix millions, pps, cent millions, ppps, mille millions, &c. en ajoûtant toûjours un p de plus.

Il faut encore remarquer que leurs Noms & leurs Verbes décrivent aussi les uns des autres, de la même maniére que nous avons en François, chat, chate, chatons, chatonner, &c. Leurs déclinaisons sont de même fort aisées. En voici un exemple.

Nominatif, Brol, le Mouton, Brolu, la Moutonne, ou Brebis, &c. Brolη, les Moutons, ou Brebis, &c.

Génitif, Brul, du Mouton, Brula, de la Moutonne, ou Brebis, &c. Brulη, des Moutons, ou Brebis, &c.

Datif. Brel, au Mouton, Brèla, à la Moutonne, ou Brebis, &c. Brelɤ, aux Moutons, ou Brebis, &c.

Ce qui est admirable, c'est qu'il n'y a aucune exception dans les conjugaisons & déclinaisons de cette Langue, & que d'abord qu'on fait les variations d'un Verbe, ou d'un Nom, on les fait aussi de tous les autres: & cette variation ne consiste qu'à ajoûter un A, à l'infinitif, pour en faire le présent de l'indicatif: comme de, At, on fait Ata: de Bɤskin, Bɤkina, &c. Et aux Noms, on ajoûte un A, au nominatif masculin, pour en faire un féminin, ou un η, lors qu'on veut le changer en pluriel commun. Comme l'exemple précédent le montre. D'où il est aisé de conclure qu'il n'est pas surprenant qu'au bout de six mois nous comprenions tout ce que l'on nous disoit, & que nous nous faisions de même entendre: mais revenons à notre premier sujet.

Quelques jours aprés notre arrivée, nous fûmes éveillez un matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans la maison: nous nous levâmes pour voir ce que c'étoit, mais quoi que nous observassions jusqu'à la moindre de leurs démarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils témoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand. Tout ce que nous pûmes faire fut de conjecturer, qu'il devoit y avoir du monde à dîner, parce que l'on massacroit beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand Coq entre ses bras: nous le suivîmes avec les autres. En passant le Pont du Canal, nous vîmes que tous nos Voisins en faisoient autant que nous: en même tems ceux de l'autre côté de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison. Celui qui demeuroit vis à vis de nous, exposa le sien contre le nôtre: les autres firent de même, chacun ayant à faire à celui qui demeuroit de l'autre côté devant lui. Il n'est pas croyable avec quel courage & animosité ces Animaux se battoient. Tantôt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute une touffe de plumes. Un moment après l'autre se couchoit à terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, où il enfonçoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cédoient, ni en vigueur, ni en finesse, jusques à ce que le plus foible étant contraint de le céder au plus fort, tomboit, & que le victorieux l'ayant mis en piéces, se retiroit en chantant son triomphe. Le Combat du nôtre dura jusqu'à midi, celui de quelques autres avoit fini plûtôt; il y en avoit au contraire, qui n'achevérent qu'une heure aprés. Mon Hôte, dont l'Oiseau avoit été tué, alla prendre le Maître du victorieux par la main, le félicita de la Victoire, & l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne tardérent guéres à les suivre. Ce qu'on avoit aprêté chez l'autre fut aporté à notre maison: on se mit à table, & je puis dire, que je ne m'étois trouvé de long-tems à une telle défaite. Nous eûmes assurément un repas de Roi, & on n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur étoit que nous ne les entendions pas.

Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tôt que le Soleil fut levé, ils sortirent tout autant qu'ils étoient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est à dire, l'aîné de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit & poli, comme un mât de Navire, qu'ils allérent planter au milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bâti de pierres au fond exprés pour cela; au bout du quel on avoit attaché autant de grosses cordes, qu'il y avoit-là de Ménages. Toutes ces cordes furent ensuite tenduës, & entortillées autour des différens arbres, qui étoient plantez au bord de cette eau: & afin qu'il n'y eût point de jalousie, ou aucun sujet de plainte, il y avoit à chaque corde un nœud à la même distance du mât. Au haut cet arbre, qui n'étoit pas à trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit cloué un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les deux piez étoient attachez séparement avec de bonne ficelle, à deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.

Quand tout fut prêt, on attendit qu'il fût deux heures après midi: alors les mêmes jeunes gens revinrent, se saisirent chacun d'une des cordes tenduës à l'endroit où il y avoit un nœud, & au premier signal que notre Hôte donna ils se mirent à grimper à qui mieux mieux. Les premiers qui arrivérent auprès de l'Aigle, tâchérent aussi-tôt de s'en rendre Maîtres, mais ils en furent parfaitement bien reçûs. Comme ils avoient les mains nuës & qu'il ne leur étoit pas même permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre. D'autre part, l'Aigle n'étoit pas lié si court, qu'il ne pût s'élever de la hauteur de deux piez au moins de son ais; ainsi, au lieu que le combat ne dût durer qu'un moment, comme je me l'étois figuré au commencement, je ne voyois point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans, la situation où ils étoient étoit trop violente; il étoit impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se laissoient tomber dans l'eau, où ils étoient pourtant d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprès à portée, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin, c'étoit un remu-ménage enragé, & je croi qu'il étoit autour de six heures, lors qu'un de la troupe s'étant saisi adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un autre qui là-dessus le poussa lui fit lâcher prise, sous peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains, & se jette à corps perdu, à bas de la corde. Sa pesanteur étant jointe à ce grand effort, l'Aigle fut démembré, la cuisse qui étoit attachée demeura penduë à l'arbre, & le jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras. Les assistans jettérent à cette chute des cris redoublez de réjoïssance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut de tout le Public. Ceux qui avoient été mouillez allérent changer d'habits, & se rendirent bien-tôt après chez le Victorieux où chacun lui fit son compliment. Ils soupérent-là ensemble, & passérent une partie de la nuit à se divertir, pendant que les Péres de Famille se traitoient aussi réciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller chére entiére. Le troisiéme jour se passa encore en jeux, en danses, courses & agréables divertissemens.

Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vîmes ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mêmes Cérémonies tous les Ans, à la pleine Lune, qui précéde le Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte l'Aigle, a cette Année-là le choix de toutes les filles du Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Ménage; de sorte que pas une ne se peut marier à un autre sans sa permission, qu'il ne refuse pourtant guéres; ainsi l'on peut dire que tout cela ne se termine qu'à une simple formalité, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux autres pleines Lunes de toute l'Année, sans exception, ils font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Eté, en Traîneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables; hormis celui de l'Aigle planté sur le mât. Le reste du mois chacun est à sa besongne; & il n'y a absolument point d'autres Fêtes.

Tout ce tems-là s'étant écoulé sans rien faire, nous fîmes connoître à notre Patron que nous serions ravis d'avoir de l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous écouter, mais voyant que nous insistions à vouloir être employez, on nous donna de la Laine à nétoyer, à laver, à battre & à carder, ne sachant point que nous fussions propres à autre chose. Nous fûmes bien-tôt las de ce métier là: La Fôret, qui étoit Horloger de sa Profession, auroit mieux aimé tenir une lime à la main, & travailler au mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles machines dans ces quartiers-là, & on auroit eu de la peine à leur en donner si-tôt une idée. S'étant aperçûs de notre mécontentement, on voulut se servir de nous pour la manœuvre d'une petite Flote.

Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite, cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bâteaux. Chaque Pére de Famille fit équiper le sien, & y mettre les provisions nécessaires à quatre personnes, pour un Voyage de trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les sortes de Denrées ou Marchandises que l'on savoit être propres pour aller à la Traite: comme, par exemple, des cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des pêles, des hoyaux, des bêches & autres instrumens propres à remuër la terre: mais principalement des robes, & des habillemens faits de laine ou de toile. Nous étions alors dans le mois de Décembre, & par conséquent au cœur de l'Eté, & dans la plus belle Saison de l'Année. Comme les Boucs sont extrêmement grands dans ce Païs-là & que leur force égale assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plûpart des Voitures: chaque Bâteau en avoit quatre, dont la moitié tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur tems étoit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau à terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures de tems tous les jours, ce qui étoit à peu près, depuis le lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.

Il étoit impossible que nous pussions nous souler, mon Camarade & moi, de voir la beauté de ce Païs enchanté, & les richesses dont la Terre étoit couverte. Les Vergers étoient ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres des plus excéllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses remplies de Chévres & de Moutons d'Une taille extraordinaire (car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais vû) & tout cela d'une propreté, d'un ordre & d'une régularité qui nous enchantoit.

Tout le Païs, aussi loin qu'il s'étend, ce qui va, comme nous l'aprîmes dans la suite, à cent trente lieuës Françoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins, du Nord au Sud, est divisé par Cantons ou villages. Ces Cantons ont la figure d'un quarré parfait, dont les Faces sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille & demie d'Italie, environnez tout à l'entour, ce qui les sépare les uns des autres, d'un Canal tiré à la ligne, large de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque côté de vingt-cinq, où il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui font une Allée de vingt-cinq Piez ou cinq Pas géométrique, afin d'avoir les bords libres, pour la comodité des Animaux que l'on employe à tirer les Bâteaux.

Chaque Canton est encore divisé par le milieu d'un fossé de vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq, avec des arbres plantez aussi de la même maniére. La longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze Habitations, de chacune plus de cent trente pas géométriques de front, sur sept cens ou environ de profondeur, qui sont aussi séparées par de petits fossez de cinq Piez, paralléles au moindre côté de chaque demi Canton. A la tête de chacune de ces Habitations, ou du côté du fossé qui divise le Village en deux portions égales, il y a une maison d'un étage de haut, mais large de soixante Piez, avec une allée au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes les chambres, étables, granges & autres apartemens. La raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes, vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, à des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre, car ils ne les bâtissent pas fort solidement.

Tout cela étant, disposé de la maniére que je le viens de dire, il est aisé à comprendre qu'il y a dans un Canton vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situées vis-à-vis l'une de l'autre, toutes d'une même largeur & hauteur, onze d'un côté du canal, & onze de l'autre. A chaque extrémité de cette eau, de côté & d'autre, il y a des Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages, que pour passer de l'un Village à l'autre; il y en a encore un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de taille les uns & les autres, d'une très-belle Architecture, & parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles, il y en a de deux distinguées: l'une est celle du Papɤ ou Prêtre, & l'autre celle du Kini ou Juge du Canton, qui sont au milieu devant le Pont, & à l'opposite l'une de l'autre: & ces maisons seules ont sur le derriére un Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent, l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Sénat. Mais nous aurons peut-être occasion de parler encore de ceci autre part: revenons à notre Voyage.

Nous restâmes neuf jours en chemin, & quand nous fûmes à sept ou huit lieuës de l'endroit où nous devions aller, nous commençâmes à découvrir le Païs haut: On ne voyoit delà que des Montagnes, qui sembloient monter jusques dans les Cieux, & dont le sommet nous éblouïssoit par la blancheur éclatante de la neige, dont ces grandes masses sont couvertes toute l'année. Le Canal où nous étions finissoit à deux petites lieuës de ces Hauteurs; il falut s'arrêter-là. Une partie de notre monde resta dans les Bâteaux, l'autre se mit en chemin pour aller jusqu'aux Montagnes. Avant que d'y arriver il nous falut traverser une très-belle Forêt.