Derriere le Palais, il y a un Dôme de l'Ordre Romaine, de cent cinquante pieds de diamêtre, aussi couvert de Cuivre, des mêmes matériaux, & d'une magnificence égale. Ce lieu sert à deux usages, de Temple & du Sénat. Le Trône du Roi est du côté du Sud, à l'opposite de la Porte, élevé de six pieds, sur un Marchepié de quatre, qui est couvert d'une Estrade magnifique: car il est certain que ces gens-ci surpassent infiniment les Turcs dans la tissure de leurs Tapis. Au milieu du Plat-fond, se voit un Soleil de Cuivre d'une excessive grandeur: le corps n'en a peut-être que dix ou douze pieds de diamettre, mais ses rayons s'étendent extrémement loin. Le cône qui est au-dessus du Dôme, est large & haut. Tout cela est de cuivre, & porté par six grosses Colomnes ou Tours, dans chacune desquelles il y a un Escalier qui conduit jusques aux Galeries de ce superbe Edifice.

Tout à l'entour du Canton on a aussi bâti des demeures continuës, avec des Pavillons sur les Angles, & deux sur chaque face ou côté, à une égale distance l'un de l'autre; de sorte qu'il y en a douze en tout. On a aussi construit douze Arcades entre ces Pavillons, qui sont comme autant de Portes ouvertes pour sortir du Canton, par douze Ponts à Balustrades de cuivre ouvragé, qui y sont opposez. Enfin, au-dedans de ces Logemens, qui sont pour les douze Femmes du Roi, & pour une partie des Domestiques de la Cour, regne une Galerie tout autour, soûtenuë de Colomnes de Jaspe, couvertes d'Etain, comme le reste des Logemens, hormis les Pavillons, qui le sont de cuivre, & d'une beauté extraordinaire. Les vuides, qui sont entre tous ces Bâtimens, sont remplis d'Obélisques, de Piramides, de Statuës sur de magnifiques Piédestaux, de Pots remplis de toutes sortes de fleurs, selon la saison où l'on est, de Cages pleines d'oiseaux de tout plumage, qui font un ramage fort divertissant, & en un mot de tout ce qui peut aporter quelque divertissement aux sens: ce qui fait que ce lieu est proprement un Paradis enchanté.

Le Canton qui est au Sud de la Maison, est un Parc rempli de Boucs, de Chévres, de Cerfs, qui sont fort petits en ce Païs-là, de Daims & autres: sur tout il y a une sorte d'Animaux nommez Poη, qui ont le poil long, une corne sur la tête, deux oreilles plates & larges comme la main, la queuë courte, mais fort large, avec de grands pieds plats: ce qui fait qu'ils se tiennent le plus souvent debout. La grosseur de cet Animal aproche de celle de nos petits Anes: la chair en est fort délicate, mais on n'en voit guéres que dans les Parcs du Roi; & ce n'est pas grand dommage, parce qu'il y a peu de personnes qui ne fassent scrupule d'en manger, à cause qu'ils ressemble fort à l'homme, & qu'il paroît à la verité être doüé de quelque raison.

Le Canton du Midi, qui est notre Nord, n'est qu'un tissu de Parterres couverts de Fleurs, & arrosez de mille petites Fontaines artificielles. Les deux autres, à droit & à gauche, sont destinez pour les Arbres fruitiers, les Légumes & les Herbes potageres. Outre ces cinq Cantons, il y en a encore vingt, dont douze sont pour les Reines & pour leurs enfans, & domestiques; & huit autres pour le Labourage, Pâturage, &c.

Les Revenus du Roi consistent tous les ans, pour chaque Pére de Famille, en une piéce de cuivre de la grandeur d'une Guinée, qu'ils nomment Kala, & dont j'ai fait mention ailleurs, où d'un côté l'on voit gravé, NOS CŒURS A DIEU, & de l'autre, NOS BIENS AU ROI. Je ne sçaurois dire ce que ces Piéces valent; mais j'ai bien remarqué que l'on en fait autant en ce Païs-là, que nous faisons d'un Loüis d'or en France. L'Argent courant est d'Etain, & il y a des Piéces de toutes grandeurs, comme en Europe, avec chacune leur marque différente. Avec cette seule Piéce on satisfait à toutes les charges de l'Etat: c'est peu de chose pour les particuliers: cependant y ayant quarante & un mille six cens Villages, ou quarante & un mille cinq cens septante cinq, en rabatant les vingt-cinq de la Maison Royale, cela ne laisse pas de raporter huit cens trente & un mille cinq cens Kalη, sans compter les Juges & les Prêtres, qui en sont exempts: ce qui est aussi, l'honneur à part, tout ce qu'ils retirent de leurs Charges.

J'apris pourtant qu'il n'y avoit alors que trois cens quarante-cinq ans que les choses avoient été réglées sur ce pied-là. Avant ce tems-là, la Royauté avoit été de tems immémorial, ou pour parler leur langage, éternellement dans une même Famille. Ces Rois se disoient Fils du Soleil & de la Terre. Cette Naissance leur donnoit beaucoup d'ambition, & les Enfans devenoient tous les jours pires que n'avoient été leurs Péres. Ils en étoient venus jusqu'à prétendre de leurs Sujets des hommages & des adorations. Ils abusoient de leurs Femmes & de leurs Filles & de même que de leurs biens, & ne parloient rien moins que de les faire égorger, lorsqu'ils donnoient les moindres marques de n'être pas contens de leur tyrannie.

Enfin, le bonheur voulut pour ces misérables, que par une certaine fatalité, dont je n'ai jamais sû les particularitez, il arrive-là un Portugais, qui ayant apris leur langage, leur conta qu'après avoir échoüé sur les Côtes de leur Continent, comme nous avions fait, il s'étoit établi là avec ses Camarades, qui étoient tous morts dans l'espace de quatre ans, à la réserve d'un seul, avec lequel il avoit résolu de monter une Riviére, laquelle se déchargeoit par-là autour dans la Mer, à l'aide d'un fort petit Esquis qui leur étoit resté. Il ajoûtoit à cela, qu'ils avoient été huit mois à leur Voyage, & qu'après avoir surmonté des difficultez inconcevables, ils étoient parvenus à un gouffre de Montagnes, d'où cette Riviére sortoit comme de sa Source. Ils hasardérent d'y entrer plusieurs fois & en divers tems: mais il y faisoit si obscur; il y avoit tant de brisans, de détours & d'obstacles de toutes les espéces, qu'ils desesperoient d'y passer. Ils vinrent pourtant enfin à bout de leur dessein, car après avoir fait plus de deux lieuës de chemin sous terre, ils arrivérent dans le Païs si las & si exténuez, qu'ils n'avoient pas la force de se remuer, de sorte qu'étant abordez, & celui-ci ayant mis pied à terre, l'autre qui en voulut faire autant, tomba à la renverse dans le Bâteau, qui en même tems s'écarta du bord, tellement que celui qui étoit à terre, n'y pouvant atteindre, il eut le déplaisir de le voir retourner dans ce Gouffre, d'où il n'étoit jamais revenu du depuis. Le Prêtre auquel il raconta cela, n'en fut pas moins étonné qu'il avoit été de sa venuë: il lui fit répéter plusieurs fois l'histoire dont il lui avoit fait le recit, pour voir s'il ne se couperoit pas, mais ne pouvant enfin plus douter d'une Rélation si bien circonstanciée, il fut en faire part au Juge: celui-ci la communiqua aux Principaux des autres Cantons voisins; de sorte qu'en fort peu de tems, tout le Royaume sût que leurs Rois avoient été des Fourbes, & des Scélérats, en ce que, sous prétexte d'une Naissance toute particuliére & miraculeuse, qui les relevoit infiniment au dessus de leurs Sujets, ils les traitoient en Esclaves, & prenoient le train de ne les considérer avec le tems, que comme des Chiens. Avant que six semaines se passassent ils secouërent le joug: le Roi fut démis, & envoyé aux Mines pour sa vie. Ils élurent en sa place le plus ancien Satrape du Pays, avec promesse de laisser regner après lui ses Enfans, tant qu'ils seroient humains, vertueux & équitables.

Quoi que ce Prince exilé fut méchant, il étoit pourtant en quelque façon à plaindre, parce qu'il protesta jusqu'à la mort, qu'il avoit crû lui-même ce que l'on publioit de l'Origine de ses Ancêtres, dont il ne savoit rien que par tradiction: ce qui ne laissoit pas pourtant de donner beaucoup d'ambition à cette Race, qui prétendoit par-là devoir être infiniment au-dessus des autres mortels: comme en effet, cela devoit les enfler, & imprimer dans leurs Peuples un fort profond respect pour leurs personnes tant qu'ils étoient l'un & l'autre, persuadez de la verité du fait, dont voici la Rélation, telle qu'elle m'a été recitée par des gens dignes que l'on ajoûtât foi à leurs paroles.

Dieu, disoient-ils, a été de toute éternité: le Ciel & la Terre ne sont pas si anciens. Aussi-tôt que l'Univers fut créé, la Terre qui est un Corps animé, étant charmé de la beauté éclatante du Soleil, en devint éperdûment amoureuse. Elle fit diverses tentatives pour s'élever jusqu'à lui, mais ses élans furent inutiles: la pesanteur de sa masse faisoit obstacle à ses élancemens, elle ne pouvoit s'élever que jusqu'à une fort petite distance. Le Soleil s'aperçut de ses secousses & de ses prodigieux tremoussemens, il eut pitié d'elle; & s'étant couvert de nuages extrémement épais, de peur de la mettre plus en feu, & de la consumer tout à fait, il s'aprocha d'elle, la pénétra de ses rayons jusqu'au fond de ses entrailles, & se retira sur le champ. La Terre en conçut d'abord: trois cens soixante-cinq jours & un quart après, son ventre s'ouvrit, elle accoucha d'un Homme & d'une Femme, l'un & l'autre d'une beauté & d'une majesté surprenante. Ces deux charmantes Personnes s'étant avancées du côté de la Campagne où ils avoient trouvé une multitude innombrable de toutes sortes d'Arbres chargez d'excellens Fruits, ils eurent la curiosité de parcourir tout le terroir qu'ils trouvérent accessible. Enfin étant parvenus jusqu'aux extrémitez Australes de ce vaste Païs, ils le trouvérent borné par des Montagnes impratiquables. Ce fut-là que Mol & Mola sa Femme, car c'est ainsi que l'on dit qu'ils se nommoient, eurent quelque contention, elle voulant tirer à droite, ou retourner sur ses pas, & lui, au contraire, étant d'opinion qu'il faloit faire un effort pour passer outre; de sorte que s'étant mis en colere, parce qu'il se voyoit obligé de rompre son dessein, à cause de l'opiniâtreté de sa femme, il frapa de dépit si rudement du pied contre le Rocher, qu'il s'y fit une ouverture, par laquelle l'eau sortit en abondance, & forma une Riviére, qui s'alla précipiter dans le creux, dont les deux Jumeaux étoient sortis: ce qui refroidit tellement la matrice de la Terre, que depuis ce tems-là elle n'a plus eu aucune envie de se joindre à son Amant le Soleil, & ainsi n'a jamais eu d'autres Enfans.

Ils ajoûtoient à ce beau Conte, que c'étoit de ces deux Personnes qu'étoient décendus les Habitans de leur Païs, qu'ils croyoient être le seul endroit du Monde qui fut habité. Aussi-tôt que le Portugais fut arrivé, & qu'il eut fait le recit de ces avantures, on connût bien qu'on n'étoit pas-là le seul Peuple de l'Univers, & que le prétendu Enfantement de la Terre, n'étoit qu'une Fable, d'où s'ensuivirent les révolutions dont je viens de faire mention. Depuis ce tems-là, les Rois & leurs sujets avoient vécu avec beaucoup de tranquillité & d'harmonie: ils se loüoient extrémement les uns des autres. En effet, j'ai toûjours vû que le peuple avoit infiniment du respect pour leur Souverain, & que réciproquement le Roi d'à présent témoignoit de l'empressement à donner des marques de sa tendresse à tous ceux qui aprochoient de sa Personne. Il étoit civil en genéral à tout le monde, & pour nous en particulier, il est sûr que cela passoit les bornes.


CHAPITRE IX.

Qui contient plusieurs Conversations très-curieuses entre le Roi & notre Auteur.

Il n'est pas concevable comment ce Monarque étoit assidu à observer au commencement les heures de nos occupations: il étoit tout yeux pour nous regarder, & souvent nous le rendions tout oreilles pour nous entendre, lors que nous lui racontions comment le monde vit parmi nous. Sur tout il prenoit un plaisir indicible à s'entretenir des Sciences, & particuliérement de la Philosophie, en quoi il s'étoit beaucoup exercé. Rarement nous étions ensemble, qu'il ne me fit quelque question de Phisique, & de Méchanique, ou d'Astronomie.

Ce qui lui plaisoit beaucoup, étoit le Sistème de Copernic: & je puis dire à sa loüange, que je n'eus pas beaucoup de peine à lui faire comprendre tous les différens mouvemens dont il faut que la Terre se charge pour satisfaire aux mouvemens aparens selon l'Opinion vulgaire, & que l'on distingue par le Journalier, d'Occident en Orient, l'Annuel, autour du Soleil; par celui des Etoiles fixes, & par les deux de Vibration, attribuez autrefois aux Cieux Cristalins. Car ayant pris une Boule, & y ayant marqué les principaux Points & Cercles d'un Globle terrestre, je lui montrai comment la Terre tournoit d'Occident en Orient autour de son Centre, en un jour naturel, & en même tems dans l'espace de trois cens soixante-cinq jours six heures, moins environ onze minutes, autour du Soleil, que je plaçois au Centre du Monde. Je lui fis ensuite remarquer comment ce Mouvement annuel ne se faisoit pas sur l'Equateur, mais suivant l'Ecliptique, parce que l'Axe de la Terre, au lieu d'être perpendiculaire au plan du Cercle annuel, incline sur lui de part & d'autre, de vingt-trois degrez & trente minutes, ce que nous apellons le Mouvement de parallélisme. Après cela, nous nous entretînmes du quatriéme Mouvement, causé par le plus ou moins d'impulsion ou pressement que souffre la Terre, suivant les endroits où elle passe dans sa Route: car par-là il arrive que son Axe s'éléve ou s'abaisse quelquefois de quelques minutes, & que par conséquent l'Ecliptique paroît dans de certains tems, plus près de l'Equateur qu'en d'autres. Ce qui s'explique aussi parfaitement bien par la matiére subtile, qui entre & passe par les Tourbillons; mais je ne voulus pas alors entamer à ce sujet, une maniére qui l'auroit peut-être embarassé, ou du moins qui demandoit un peu plus de tems. Enfin, nous parlâmes du cinquiéme Mouvement, qui vient de ce que la Terre dans cette partie de son cours qui est la plus éloignée du Soleil, ayant un plus grand Cercle à parcourir que dans celle qui y est diamétralement opposée, elle n'a pas si-tôt achevé sa Période: & cette différence est proprement la partie du Firmament que nous jugeons être passée d'Occident en Orient, dans une certaine espace de tems. Et d'autant que cette Portion paroît plus grande ou plus petite, à proportion que la Terre se trouve plus ou moins éloignée du Centre de son Cercle, qui est à peu près le Soleil, cela cause une irrégularité, que Ptolomée attribuoit au premier Cristalin: ce qui fait le sixiéme Mouvement. Pour le calcul des Eclypses, ce Prince l'entendoit comme Copernic lui-même: il raisonnoit fort bien des Comettes, des Planettes, des Météores, & de ce qu'il y a de plus agréable dans la Phisique. Mais il ignoroit absolument la cause du Flux & du Reflux de la Mer, dont il avoit en effet à peine ouï parler: & il n'entendoit jamais raisonner qu'avec admiration de la Proportion des espaces que les Corps qui tombent parcourent en de certains tems déterminez: des Vibrations des Pendules: de la force du Levier; & en général de tout ce qui regarde la Statique.

Les Armes à feu lui étoient aussi tout à fait inconnuës, & il les auroit estimées, n'eût été le mauvais usage qu'on en fait. Rien ne le faisoit plus frémir que les Relations que je lui faisois par fois de nos Guerres, & des sanglantes Batailles qu'elles causent. Il ne pouvoit pas comprendre, comment le Peuple est assez fou pour courir ainsi au Massacre, & à la destruction de son Espéce, pour des sujets si legers, & où il ne s'agit que des intérêts de l'ambition, ou des caprices d'un seul homme. Il y a près de quatre Siécles, me dit-il un jour, que l'on déclara inhabile le Roi alors régnant, à cause que sous prétexte de son Origine, & d'une Naissance miraculeuse, qui devoit le distinguer des autres hommes, il traitoit ses Sujets de haut en bas. On eût dit, ajoûta-t'il, que sa vanité lui eut dû faire entreprendre de grandes choses, pour se maintenir dans son Poste; bien loin de-là, il ne voulut presque pas employer de paroles pour se disculper, & apaiser la colère de ceux qui l'envoyerent aux Mines: il obéït sur le champ, lorsqu'il aprit que c'étoit la volonté de son Peuple. Et je vous jure, qu'au lieu d'exposer des Armées à la fureur de mes Ennemis, j'aimerois mieux mille fois devenir le moindre de mon Royaume, que d'en conserver la Souveraineté, aux dépens de la vie d'un seul homme.

J'avouë, repartis-je, que la Guerre a quelque chose de cruel & d'inhumain; cependant, il s'en fait souvent de justes, & alors Dieu même les autorise: & marque qu'il y prend plaisir, c'est qu'il s'apelle le Dieu des Armées. O Ciel, interrompit le Roi, que dites-vous-là? Vous me choquez en parlant de cette maniére. Assurément vous êtes heureux de n'avoir pas proféré ces paroles-là devant quelqu'un de nos Juges; tout étranger que vous êtes, vous courriez risque de fort mal passer votre tems; puisque selon nos Principes, vous ne sçauriez avoir exprimé un plus énorme Blasphême. Je vous demande pardon, Sire, repartis-je incontinent, les plus Saints Hommes, qui ont écrit notre Loi, affectent en bien des endroits, de caractériser ainsi la Divinité: ils attribuent à lui seul le Gain de toutes les Batailles, que les Juifs ont remportées sur ceux dont ils ont conquis les Païs, & le font paroître à la Tête de leurs Troupes, comme un Général formidable, qui terrasse tout ce qui lui vient à la rencontre. Je ne croi pas être coupable d'imiter de si grands Hommes, & d'avoir de la vénération pour leurs Vies, leurs Préceptes & leurs Sentimens: cependant, j'ai tant de respect pour votre Personne, que j'aime mieux observer un éternel silence, que de vous donner aucun sujet de mécontentement. Comment, reprit le Roi, vos Législateurs tiennent ce langage! Assurément je trouve cela extraordinaire, qu'un Dieu, qui selon vous défende de répandre le sang d'un seul Particulier, authorise une Boucherie générale entre des Nations entiéres. Il y a sans doute bien de l'homme, bien de la passion, bien de la cruauté dans vos Loix: la seule pensée m'en fait frémir: n'en parlons pas davantage, de peur que je n'en dise plus que vous n'en entendriez volontiers. Je trouve bien des charmes dans vos Sciences, mais votre Religion & vos Maximes ne m'agréent pas. C'est que vous ne les entendez pas, Sire, lui répondis-je, les Livres me manquent, & je ne suis pas assez bon Théologien pour vous convertir; mais nous avons mille Docteurs parmi nous capables de montrer tant de marques de Sainteté dans notre Bible, & de vous en démontrer le contenu si clairement, que vous seriez forcé d'y donner votre consentement, ni plus ni moins qu'à une Démonstration Mathématique.

Hé bien, en attendant que nous en voyions quelqu'un, aprenez-moi, repliqua le Roi, comment ces Armées, dont vous me parliez tantôt, se composent, de quelle maniére on les fait subsister, comment elles se battent, quelle récompense en ont les Vainqueurs, & quel profit en remportent les Orfelins & les Veuves: Si ces Guerres n'ont point de fin, & s'il n'y a jamais de Paix parmi vous. Rarement, Sire, lui dis-je. La Terre est extrémement grande, par raport à votre Empire; il y a une infinité de tels Royaumes aux endroits d'où nous venons. Tant de grands Seigneurs ne sçauroient vivre long-tems dans une parfaite intelligence: l'intérêt des Familles Royales, plus que des Particuliers, cause souvent des brouilleries. La jalousie, le desir de s'agrandir, le Rang, la Religion qui est différente presque dans chaque Royaume, tout cela sont des sujets de ruptures, qui ne cessent souvent qu'après une grande effusion de Sang. Nous avons un Empire nommé Espagne, où il s'alluma, il y a quelque tems, une Guerre intestine, qui a duré cinquante ou soixante ans, & qui a coûté la Vie à un million d'hommes.

La Religion dominante de ce Païs-là, & dans laquelle je suis né, est la Chrétienne, qui différe extrêmement de toutes les autres: ceux qui la professent n'ont pas tous non plus les mêmes Sentimens à tous égards. La plus grande partie prétendent qu'il ne suffit pas d'adorer un Dieu, Créateur du Ciel & de la Terre, ils veulent aussi que l'on invoque les Saints trépassez, afin qu'ils intercédent pour nous dans le Paradis. Les Prélats de l'Église imposent la nécessité de croire un Purgatoire, qui est un endroit rempli de Feu & de Soulfre, où après la mort, les ames doivent brûler & souffrir pendant un certain nombre d'Années, l'une plus, l'autre moins, suivant les Crimes qu'elles ont commis, afin d'être en état de comparoître pures & sans taches devant le Trône de Dieu. Cette même Eglise engage à confesser que Jesus-Christ est vivant, en chair & en os, & aussi grand qu'il étoit quand il a été crucifié, dans une Hostie ou morceau de pâte de la grandeur de la paume de la main, que le Prêtre donne à chaque Laïque, en de certains jours de l'Année, destinez à cette Cérémonie, &c. Plusieurs personnes ne pouvant accommoder ces Maximes avec le Sens commun, non plus qu'avec les Préceptes que contient le Livre Sacré de nos Loix, crurent en conscience qu'ils auroient tort de les observer. Le Clergé, qui s'aperçût de ce desordre dans l'Eglise, érigea un Tribunal sévére, qui imposoit de grandes peines à ceux qui s'émanciperoient de réformer le Culte Divin. Il faut ajoûter à cela, qu'outre les Ecclésiastiques, qui épuisoient les Peuples d'argent, qu'ils se faisoient donner pour reciter des Prières efficaces, par lesquelles ils prétendoient tirer du Purgatoire les Ames de leurs Ancêtres: les Officiers du Roi les chargeoient tous les jours de nouveaux Impôts: de sorte que les plus résolus des Habitans voulant secouër le joug, firent secrettement des Cabales, & résolurent de s'assurer de quelques Cantons murez, ou Villes, dont ils fussent les Maîtres. Là-dessus le Commerce s'affoiblit, les Ouvriers pâtissent faute d'Ouvrage; un Prince Etranger se met à la tête des Mécontent. D'autres Monarques, jaloux de la Grandeur du Roi d'Espagne, & qui ne cherchent que son abaissement pour s'élever au dessus de lui, se joignent à eux. On forme des Compagnies d'Artisans, qui sont ravis de servir pour la subsistance: de ces Compagnies de cent hommes, plus ou moins, qui ont chacune leurs Officiers, on fait des Régimens, & de ces Régimens des Armées, qui sont commandées par des Généraux expérimentez au Métier de la Guerre, & qui ont soin de les fournir d'Armes, d'Habits, & de toutes sortes de Munitions, aux dépens du Public, que les Magistrats chargent de Subsides pour cela. Lorsqu'on est prêt, on se cherche, on use de finesses, & de milles stratagêmes pour se surprendre; enfin on en vient aux mains, & après s'être souvent battus tout un jour, il se trouve quelquefois, que le plus grand avantage de Vainqueur, est d'avoir conservé le Champ de Bataille, ce qui lui coûte dans des Rencontres, quinze ou vingt mille Combattans: là où son Ennemi, qui a reculé de cinq cens Pas, n'en a pas perdu la moitié tant. Si l'un défait entiérement l'autre, il se prévaut de sa Victoire, en gagnant du Païs & des Villes, où il met quelquefois tout à Feu & à Sang. Cependant sa Partie tâche de nouveau à se fortifier, ou en faisant de nouvelles Troupes, ou en contractant des Alliances avec d'autres Princes, qu'elle attire dans son Parti. On revient aux coups, où la Fortune se déclare, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre, jusqu'à ce que les Trésors & les Hommes soient évanouïs, car alors on est forcé d'en venir à un Accommodement, qui ne dure pas plus long-tems que quelque Esprit turbulent le desire, puis que les prétextes pour remuër ne leur manquent jamais.

Mais que fait-on de ces Troupes? dit le Roi. On les remercie, repliquai-je. Cela est bien, continua-t'il, pour la décharge du Peuple; mais des gens, qui se sont accoûtumez pendant la Guerre, au libertinage, & sans doute, à toutes sortes de voluptez, sont-ils propres à être employez à autre chose? De quoi subsistent-ils, lorsqu-ils ne tirent plus de Solde? J'ai déja dit à Votre Majesté, repris-je, que le Monde contient une infinité de Païs gouvernez par des Princes différens: lorsque les Troubles finissent en un endroit, ils recommencent ordinairement en un autre; les Soldats vont chercher-là de l'Emploi; sinon, chacun retourne à sa Profession. J'avouë pourtant, qu'il y en a beaucoup, qui ayant perdu l'habitude de travailler, ou qui ne sachant point de Métier, vont mandier de Porte en Porte, avec les Femmes & les Enfans, dont les Maris & les Péres ont été tuez, ou s'abandonnent au Brigandage pour vivre plus commodément. Les uns se font Voleurs de grands Chemins, les autres Faux-monnoyeurs: Il y en a qui s'associent avec les Femmes débauchées, & leur aident à ruïner, & quelquefois même massacrer ceux qui fréquentent les vilains lieux. Enfin, il n'y a forte d'Intrigues qu'il ne pratiquent pour se donner du bon tems: ce qui oblige les honnêtes gens à user de beaucoup de précaution pour n'en être point attrapez, & encore souvent n'en sont-ils pas exempts. Je pourois vous confirmer cette vérité par cent exemples, qui font dresser les cheveux; mais un seul suffira présentement pour vous en donner une idée.

Environ huit mois avant, que j'aye quitté Paris, Ville fameuse, & qui est la Capitale du plus beau Royaume de l'Europe, un Conseiller du Parlement passant en Carosse dans une Ruë écartée, où il y avoit peu de Commerce, avisa de loin une jeune Personne fort bien mise, qui étendant les bras, joignant les mains, & portant la vûë, tantôt vers le Ciel, & ensuite sur la Terre, donnoit des marques d'un véritable desespoir. Le bruit des Rouës & des Chevaux l'ayant fait retourner, elle se retient tout d'un coup, s'essuye promptement le Visage, & poursuit son chemin à pas lents. Le Conseiller ne tarde guéres à la joindre; il s'arrête à côté d'elle. Qu'avez-vous, Mademoiselle? lui dit-il, d'une maniére fort honnête: Je vous voi toute épleurée; est-il arrivé quelque désastre dans votre Famille? Parlez hardiment, vous êtes par bonheur tombée en de bonnes mains; il y a bien des gens qui tâcheroient de profiter de votre desordre, avec moi il n'y a rien à craindre. Je suis honnête homme, j'ai du crédit & de la bonne volonté, si je puis vous être utile en quelque chose, je m'y employerai avec tout le zélé dont je suis, capable. Quoi qu'elle n'eut que seize à dix-sept ans, elle prit d'abord son sérieux, soûtint long-tems qu'elle n'avoit rien, qu'il étoit inutile de lui offrir sa Protection y qu'elle ne lassoit pourtant pas d'en avoir de la reconnoissance & que tout ce qu'elle prétendoit de lui, étoit de lui laisser faire son chemin. Mais enfin, après plusieurs instances, qui n'étoient proprement que l'effet de la charité de ce galant Homme, s'abandonnant de nouveau à des larmes, qu'elle ne pouvoit plus retenir. Oui, Monsieur, vous avez raison, lui dit-elle, je ne me posséde pas, j'ai l'esprit en écharpe, je cours les Ruës, & peu s'en faut que je ne me porte à de fâcheuses extrémitez. Je suis Fille unique d'un Pére qui m'adoroit; mes volontez lui étoient une Loi, qu'il se faisoit un plaisir d'observer à tous égards; de sorte que je ne lui ai jamais rien demandé, qu'il ne me l'ait incontinent accordé. Il y a un an que Dieu l'a retiré, à la fleur de son âge; notre séparation lui faisoit mille fois plus de peine que la perte de sa propre Vie. Le déplaisir qu'il avoit de me quitter, le porta à me recommander à mains jointes à sa Femme. Cette Marâtre lui promit tout ce qu'il voulut; elle m'embrassa en sa présence, & s'engagea par un Serment accompagné d'un torrent de larmes, à me faire éternellement part de sa plus tendre amitié. Mais, helas! le pauvre homme eut à peine sillé les yeux, que je devins l'objet de sa tirannie. Il n'y a moment qu'elle ne me désole d'injures & de menaces; des menaces elle en vient souvent aux coups, & aujourd'hui, après m'avoir bien maltraitée, elle m'a jettée hors de la maison. Voilà qui est violent, dit le Conseiller, vous êtes sans contredit à plaindre: entrez, s'il vous plaît, dans mon Carosse, il faut que je vous remette bien ensemble, ou du moins que je sache la cause d'une si dangereuse dissension. Ce ne fut pas encore ici sans peine qu'elle se détermina à le conduire chez elle: elle apréhendoit trop de se faire voir, la colére de sa Belle-mére la faisoit trembler: il falut pourtant s'y résoudre. La Maison de cette Veuve étoit de belle aparence; une forte muraille à Porte cochere, & une grande Basse-court, la séparoit de la Ruë. Monsieur le Conseiller ayant fait demander si Madame étoit de loisir, fut mené dans une belle Sale tapissée, où elle le vint trouver un moment après. Il fut surpris de voir entrer une Femme d'une cinquante d'Années, haute, belle, bienfaite, d'une phisionomie douce & engageante, & ayant plûtôt le port d'une Reine, que de la Femme d'un Particulier. Après quelques Complimens réciproques, il lui fit un recit juste de ce qui lui venoit d'arriver avec sa Fille, lui en représenta les conséquences, & lui ayant demandé excuse de la liberté qu'il prenoit de se mêler d'une Affaire qui étoit proprement domestique, il la pria fort civilement de lui dire en quoi consistoit leur Differend. La Dame le remercia de la bonté qu'il avoit de s'intéresser si charitablement pour sa Famille, mit sa Belle-fille dans le tort autant qu'elle pût; & enfin à la considération de l'Arbitre, on fit venir la Demoiselle. Madame la reprit en grace, & elles se firent des promesses réciproques, l'une d'être désormais bien obéïssante, l'autre d'user de plus d'Indulgence, & d'avoir toute la tendresse & les égards dont une Mére est capable pour son propre enfant, au grand contentement du Conseiller qui s'aplaudissoit intérieurement d'être l'Auteur d'une si bonne œuvre. Là-dessus, on fit retirer la Fille; & ce fut alors que Madame se mit à exalter l'obligation qu'elle avoit à Monsieur le Conseiller. Elle le pria instamment de lui permettre de faire connoissance avec Madame son Epouse, afin d'avoir occasion de profiter quelquefois de ses salutaires Conseils; elle le pria de pousser la complaisance jusqu'à vouloir bien l'honorer de sa Compagnie à dîner, d'autant plus que la Table étoit déja couverte, & qu'ayant invité du monde, elle se trouvoit justement en état de le régaler de trois ou quatre bons Plats. Ce Compliment fut proféré de si bonne grace, que le Conseiller se laissa persuader. Il fit dire à son Cocher de se retirer, d'aller dire chez lui qu'on ne l'attendit pas, & qu'il vint le prendre au bout de deux heures. Cependant, la Dame s'absenta, avec sa permission, pour aller donner ses Ordres. Lui se promenoit seul en attendant son retour: après avoir fait trois ou quatre allées & venuës, il alla en se retournant donner casuellement du coude contre la Tenture: le vuide qu'il sentit excita sa curiosité, il se trouva qu'il y avoit-là justement deux pans libres de ce Tapis, qui anticipoient d'un demi-pied l'un sur l'autre; il leva celui de dessus, & fremit lorsqu'il aperçût le corps nud & sanglant d'un homme, qui selon les aparences venoit d'être assassiné, couché de son long sur la paille d'un Lit pratiqué dans la muraille. Cet horrible Spectacle, qui le menaçoit d'un pareil sort, le fit sortir avec précipitation de la Chambre: quelqu'un le remarqua lorsqu'il étoit déja au milieu de la Cour. On l'apelle, on le prie de ne se point impatienter, Madame le rejoindra dans un instant, tout est prêt à être servi, & le reste; mais toutes ces belles paroles n'étoient pas capables de le faire revenir. Il leur dit en fuïant, qu'il lui étoit venu quelque chose dans l'esprit, qui ne souffroit aucun délai, qu'il ne feroit qu'aller & venir, & qu'en tout cas on n'avoit qu'à commencer à manger, il en trouveroit assez de reste. On le poursuivit ainsi jusqu'à la Porte. Comme il sortoit, quatre grands Coquins de Coupe-jarets entroient, gens apointez, sans doute, pour le récompenser de ses bons Offices; mais il étoit un peu trop tard, le bon homme avoit échapé à leurs embuches. La vieille Maquerelle & la jeune Putain avoient en vain joué leur rôle.

Assurément, dit le Roi, voilà un Stratagême capable de surprendre le plus habile homme du monde: mais qu'arriva-t'il de cela, n'en fit-on point de recherche, afin que leur Punition servit d'exemple à de semblables Canailles? Nullement, lui repartis-je, ceux qui l'ont fait en de pareilles occasions, s'en sont mal trouvez. Les Bandes de ces sortes de gens-là sont si nombreuses, que le moindre déplaisir que l'on fait à l'un d'eux, est vengé tôt ou tard, au double par les autres, de jour, de nuit, sur vous, sur les vôtres, ou de quelque maniére que ce soit. Et tout cela font des beaux fruits des Guerres ausquelles on vous expose? Je plains votre Sort, dit le Roi: à ce compte vous n'êtes proprement que la Proye des méchans, des esclaves, & de misérables Victimes de l'Ambition & de l'Intérêt de vos Souverains: les Chiens sont plus heureux chez moi, que les Hommes ne le sont en vos Quartiers. Vous raisonnez selon vos Principes, repris-je: & nous agissons suivant les nôtres; chacun aprouve ses Sentimens, tous ceux qui leur sont contraires le choquent. Il est vrai, reprit-il, que l'éducation a un grand ascendant sur notre esprit. Nos Ancêtres se seroient fait sacrifier, plûtôt que de douter de l'excellence de leur Origine. Le Soleil les avoit engendrez, ils avoient été enfantez de la Terre. Aujourd'hui on envoyeroit aux Mines celui, qui voudroit sérieusement soûtenir cette Opinion. Ce que nous suçons avec le Lait, nous le retenons; les premiéres Leçons de nos Précepteurs sont les plus fortes, elles jettent des racines profondes, que les vents d'un Sentiment contraire ont de la peine à ébranler.

Mais à propos de vos Ancêtres, Sire, interrompis-je, est-ce qu'il ne s'est jamais trouvé personne, qui ayant bien examiné la nature des choses, a trouvé de la difficulté dans cette prétenduë Naissance miraculeuse? Car enfin, cela saute aux yeux, que l'union du Soleil avec la Terre étoit impossible, & que ces deux Créatures sans vie, étant destituées d'intelligence & de sentiment, sont incapables des effets qu'on leur attribuoit si mal à propos. Assurément, répondit le Roi, qu'il y en avoit, mais personne n'en osoit ouvrir la bouche; le Peuple, qui étoit prévenu en faveur de cette Fable, auroit été capable de le mettre en piéces. Outre que les Rois usoient de tems à autre, d'un Stratagême assez extraordinaire pour s'en défaire, & qui ne contribuoit pas peu à fortifier les autres dans leur Opinion. Ils avoient pratiqué un Chemin sous terre, du Palais jusqu'au Temple, qui aboutissoit sous mon Marchepié, où il y avoit un grand Puits extrêmement profond. Lorsque quelqu'un étoit accusé d'avoir proferé quelque parole choquante contre le Mistére de la Naissance du premier Homme, ce qui étoit traité de Blasphême, il étoit obligé de comparoître à la Cour, où les Satrapes ne manquoient jamais de le condamner aux Mines: le Roi qui vouloit passer pour clément, annulloit aussi-tôt la Sentence, qu'il prétendoit n'avoir pas été prononcée dans les formes, & suivant les régles de l'équité, puisque lui étant Partie & Chef du Conseil tout ensemble, les Juges devoient vrai-semblablement plûtôt incliner de son côté que de celui de l'Accusé: d'où il concluoit, qu'il en faloit apeller au Tribunal de l'Esprit Universel, afin que lui-même en fit une Justice exemplaire sur celui d'eux deux, qui auroit tort. Là-dessus, il apointoit toute l'assemblée pour le Minuit, à comparoître au Sénat, avec tous ceux qui voudroient assister à ce Spectacle. Il n'oublioit pas de se rendre sur son Trône à point nommé. L'un de ses fils, Fréres, ou proches Parens, amenoit devant lui le Criminel, ayant les mains liées derriére le dos, & le faisoit asseoir sur le Marchepié, à l'endroit qui avoit été marqué. Alors le Roi tenant la vûë baissée, prononçoit à haute voix quatre Vers, que j'ai rendus ainsi en notre Langue.

Ma Mére, je le sai, vous êtes équitable,
D'en douter, il est hasardeux:
De grace, engloutissez à l'instant, de nous deux,
Celui que le Ciel voit Coupable.

En même tems celui qui étoit caché dessous le Théatre, tiroit adroitement le Verrou, qui soûtenoit une Trape, faite exprès pour cela dans le Marchepié, la faisoit baisser avec tant de rapidité, que la pauvre Victime, oui étoit dessus, tomboit comme un foudre, & sans avoir le tems de se reconnoître, dans cet abîme de Puits, qui étoit dessous, d'où il n'avoit garde de revenir. Et tout cela se faisoit si promptement, & avec tant de dextérité, qu'un même moment, pour ainsi dire, voyoit ouvrir & refermer cette maudite Trape: de sorte que quand tout le monde auroit été auprès, il auroit eu de la peine à s'apercevoir de la tromperie. Cependant, afin de jouër leur rôle avec toute la sûreté possible, on avoit soin de ne pas beaucoup illuminer cet endroit-là; outre que le Marchepié étant haut, empêchoit aux Satrapes, & aux autres Assistans, qui étoient assis ou à genoux, de voir ce qui se passoit dessus; & que celui des Intéressez qui étoit-là, feignant de voir là Terre s'ouvrir faisoit beaucoup de bruit, en se reculant, & criant aussi fort que s'il avoit eu véritablement peur d'être englouti tout vif avec le Coupable.

Mais comment a-t-on découvert ces Impostures, repartis-je? Les Prêtres du Roi, reprit Bustrol, voyant leur Maître banni, & la face des Affaires entiérement changée, proposérent, à condition qu'on ne leur feroit point de mal, de déclarer tout ce qu'ils en savoient de pernicieux: car quoi qu'il ne se fût rien fait de semblable de leur tems, ils ne laissoient pas d'avoir part au Secret, & d'être engagez par un Serment, au quel on les avoit contraints, d'aider à ces cruelles Exécutions. Le Chemin soûterrain est encore à être, je vous le ferai voir quand vous voudrez. Pour le Puits il a été comblé, & la Trape fut d'abord changée avec le reste en une Plancher continu, tel qu'il est encore à cette heure.

Voici une seconde Imposture, dont ils s'étoient avisez, & qui a été pratiquée en divers Siécles. Lorsqu'il y avoit de grands débats entre le Souverain & ses Sujets, & qu'il apréhendoit quelque révolution fatale à sa Famille, on faisoit monter secrettement quelqu'un des Intéressez, par l'un des escaliers des colonnes qui soûtiennent le Dôme, lequel se glissoit doucement entre la Cappe & le Plat-fonds; & quand le Conseil étoit assemblé, il se mettoit à crier de toute sa force, & par un trou fait pour cela, qui répondoit au centre du Soleil de Cuivre, qui est au milieu de l'édifice: Mon Fils est juste, & vous êtes méchans! Cette voix qui retentissoit par tout comme un Tonnerre, surprenoit extrêmement les Assistans, & ne manquoit jamais de faire son effet. Peut-être y en avoit-il parmi eux qui n'étoient pas exempts de doute; mais la plûpart auroient juré que c'étoit le Soleil qui avoit proféré ces mots: & peut-être n'auroient-ils pas souffert qu'on eût exempté de châtiment sévere celui qui auroit paru avoir le moindre soupçon.


CHAPITRE X.

Où l'on voit les Cérémonies qui se pratiquent aux Naissances & aux Enterremens en ces Païs; la maniére d'administrer la Justice, & plusieurs autres choses remarquables.

Un Domestique qui entra en ce tems-là tout échauffé, interromprit notre Discours: il venoit annoncer au Roi que la Mèla étoit accouchée d'un Enfant mâle. Il n'y avoit que deux ans qu'il avoit pris sa premiére Femme, ainsi il étoit âgé de vingt-sept ans: ce que je dis pour faire remarquer que le Roi ne peut prendre Femme qu'à vingt-cinq ans, & les autres en doivent avoir trente, au lieu que les Filles sont nubiles à vingt. Depuis ce tems-là il en avoit encore épousé deux. Il avoit eu deux Filles de la premiére, & une de la seconde. Celle qui venoit de lui donner un Garçon, & dont le Pére étoit Maréchal d'un des Cantons voisins, étoit la troisiéme, & comme elle est la légitime Reine, nous la distinguerons des autres par le nom d'Impératrice; suivant la Loi du Païs, qui ne donne proprement ce Titre qu'à celle des Femmes du Souverain qui lui fait un Successeur à la Couronne. Nous félicitâmes le Roi de la Naissance de ce jeune Prince, & lui fîmes comprendre que nous désirions ardemment qu'il pût regner heureusement après lui. Il témoigna que notre Compliment lui faisoit du plaisir, & pour nous en convaincre davantage, il nous ordonna de le suivre, afin d'être témoins de la Cérémonie, que la Coûtume l'obligeoit d'observer pour imposer un nom à l'Enfant.

Il sortit accompagné de deux de ses Fréres, & de son Cuisinier, dont l'Emploi est-là fort considérable, & de son Maître d'Hôtel. L'Impératrice l'attendoit dans un lit magnifique, tant par sa Sculpture, qu'à cause des autres Ornemens dont il étoit enrichi. D'abord qu'elle le vit, elle se fit mettre sur son séant; & l'on prit soin de lui couvrir les épaules d'un Manteau de Poil de Chévre rouge, tout couvert de Guimpes & de Guirlandes en Broderie, doublé d'Hermines blanches comme la Neige; & ayant prié le Roi de lui permettre de baiser sa main, elle lui témoigna la joye qu'elle avoit de ce que Dieu lui avoit donné un Fils, puis que par-là elle avoit l'honneur d'être devenuë Impératrice d'un si grand Royaume. Là-dessus Un Chapelain s'avança, qui suivant les Ordres qu'il en avoit, remercia Dieu, au nom du Roi, de la Reine, & de tout le Peuple, des graces qu'il venoit de leur accorder: & je puis dire que son éloquence, jointe à la soûmission & au zéle avec lequel il s'en aquitta, me pénétra jusqu'à l'ame. Il s'étendit fort au long sur le néant de l'homme, sur l'infinie grandeur du Monarque de l'Univers, sur les soins que cette Providence prend continuellement de sa Créature, nonobstant leur disproportion, & la distance immense qui sépare des Etres si différens. Il marqua en quoi ces soins consistoient; & ce fut alors qu'il parla des Vertus nécessairement requises à un bon Roi: comment il leur en avoit donné un, digne à tous égards de l'amour sincére de ses Peuples. Il nous entretint du jeune Prince, qu'il venoit de leur accorder, des obligations qu'on lui avoit de tant de bienfaits, & conclut par un million d'actions de graces. De sorte que cette action pieuse dura pour le moins une heure. Ensuite, on présenta l'Enfant au Roi, qui le nomma Baïol, c'est-à-dire, benin. Aussi-tôt après, on nous servit des fruits secs & confits avec du miel, qui surpasse assurément le meilleur sucre de l'Amérique. Nous bûmes outre cela de très-excellent Hidromel, & d'autres Liqueurs, qui ne le cèdent en rien aux nôtres, hormis au Vin, dont ils sont absolument destituez: il n'y a pas seulement de Vignes dans tout le Païs. La Cérémonie du Sacre de l'Impératrice fut différée jusqu'après ses Couches, qui finirent au bout de dix-huit jours: mais d'autant qu'elle ne consiste, comme la précédente, que dans des actions de graces, il n'est pas nécessaire que je m'amuse à en faire le recit. Au reste, ce n'est pas seulement dans le Palais du Roi que cela s'observe, c'est aussi dans tous les Cantons du Royaume, dès le moment qu'on leur en donne la nouvelle.

A propos de nouvelles, voici l'endroit, si je ne me trompe, où je dois faire remarquer que tous les jours chaque Village envoye, de midi jusqu'à une heure, deux hommes sur chaque chemin des Gantons voisins, & ainsi huit en tout, parce qu'il n'y a point de Canton qui ne se trouve au milieu de quatre autres en ligne directe, excepté ceux qui sont aux extrêmitez du Païs. Sur ces chemins il y a des Pilliers marquez, à une même distance l'un de l'autre; jusqu'où ils savent qu'ils doivent aller: & ces distances sont telles, que ceux que l'on envoye-là avec des Trompettes parlantes, s'y peuvent aisément entendre. Si donc il est arrivé quelque chose d'extraordinaire à la Cour, & qui se puisse exprimer en peu de mots: comme, par exemple, que le Roi soit mort, marié ou malade, qu'il lui soit né un Enfant, &c. ceux qui sont envoyez de la Cour le crient à leurs Voisins, ceux-ci à de plus éloignez, & ceux-là aux autres, jusques à ce que cela soit parvenu aux derniers: ce qui se fait avec tant de vîtesse, qu'en moins d'une heure on le sait dans tout le Royaume. Quand il n'y a point de nouvelles, ils se contentent de dire que tout va bien. De même, lorsque les Cantons ont quelque chose à faire savoir à la Cour, leurs vedetes se servent réciproquement des mêmes moyens. S'il y a des Paquets ou des Lettres, il y a des Messagers pour cela, qui partent de la Cour à cinq heures du matin, vers les Villages voisins: ceux-ci en ont qui à six se mettent en chemin pour d'autres, ou ils remettent ce qu'ils ont à des troisiémes, qui vont plus loin à sept, & ainsi des autres. Pour les grands fardeaux on se sert de Bâteaux, qui vont aussi avec beaucoup d'ordre, sans que cela coûte un denier à qui que ce soit, parce que chaque Pére de Famille y employe ses Enfans, ou ses Domestiques chacun à son tour.

Peu de tems après l'Accouchement de l'Impératrice, les Etats ou Députez des Satrapes se rendirent à la Cour pour exercer la Justice, & mettre Ordre à toutes choses. Cette Assemblée dura vingt-deux jours, & l'on y vuida bien des affaires; à la plûpart desquelles je puis dire, sans vanité, que j'y eus indirectement quelque part. Comme ces Messieurs ne s'assembloient que tous les matins, & que l'on donnoit les après-dînées, partie au plaisir, & partie à l'examen des Faits, qui se devoient traiter à la Séance prochaine, le Roi ne pouvoit s'empêcher de venir à son ordinaire, passer sur le tard quelques momens avec nous; mais, ce n'étoit pas alors tant pour voir nos Ouvrages, que pour nous communiquer familiérement ce qui se devoit proposer le lendemain; sur quoi il ne manquoit jamais de nous demander ce que l'on feroit en tel cas en Europe?

Un jour entr'autres, il nous raconta comment un jeune homme d'un Canton fort reculé, étant souvent maltraité de son Pére, qui sembloit le haïr mortellement, prit occasion, qu'ils étoient sortis ensemble en Gondole, dans le dessein d'aller pêcher du Poisson, de le jetter dans le Canal; & le voyant entre deux Eaux, il le tenoit-là du bout de sa Rame, de crainte qu'il n'en revint, & le punit de sa témérité. Le Pére qui avoit perdu d'abord la tramontane, reprit peu à peu ses esprits: il sçavoit parfaitement bien nager, de sorte que se sentant presser par en haut, il se laissa droit couler à fond, & donnant alors des piez en terre, il revint en haut à deux pas de-là, où il se mit à nager de toute sa force vers l'autre bord, pour échaper à la fureur de son Fils. Comme l'un s'efforçoit de fuïr, & que l'autre hésitoit s'il devoit le poursuivre, & tâcher de lui casser la tête, un vieux Pin, planté au bord de ce Canal, suivant la description que j'en ai faite ailleurs, tombe tout d'un coup comme une masse de terre, & envelope le Garçon de ses branches dans la Gondole, de maniére qu'il lui étoit impossible de se remuër, sans pourtant qu'il en fut blessé en aucun endroit. Le Vieillard qui gagna cependant le Rivage, voyant que cet Arbre couvroit tellement le Bachot, qu'il n'apercevoit point son Enfant, fut émû de compassion, & ne douta point que cette chûte ne l'eût privé de la Vie. Pour s'en assurer il alla promptement heurter à la Porte de la premiére Maison qu'il trouva, & aïant fait lever le monde qui reposoit encore, parce qu'il étoit grand matin, il leur dit qu'en passant en un tel endroit avec son Bâteau, un grand Arbre pourri s'étoit rompu tout d'un coup, & étoit tombé dessus avec tant d'impétuosité, que lui en avoit été préscipité dans l'eau, & son Fils brisé en mille piéces. A ce bruit, tout ce qu'il y avoit-là de gens accoururent pour voir ce désastre: trois se mirent dans leur Bachot, afin d'aller secourir le Garçon, si peut-être il étoit encore en vie. Le drôle, qui se sentoit pris, sans presque sçavoir comment, & qui n'avoit pas jusqu'alors osé seulement ouvrir la bouche, apercevant des gens qui travailloient avec beaucoup de zéle à écarter les branches de l'Arbre, qui les empêchoit de voir ce qu'il étoit devenu, se mit à crier, en pleurant: Mon Pére ne me tuez point, je vous en prie, j'ai tort, je l'avouë, je mérite au double votre haine, il n'a pas tenu à moi que vous ne soyez mort à l'heure qu'il est, mais je vous demande mille fois pardon. Plus il se desespéroit de crier, plus les autres s'efforçoient à le débarasser d'où il étoit, & plus le misérable croyoit qu'on lui alloit couper la gorge: Grace, mon très-cher Pére, grace, s'écria-t-il de nouveau, ce n'est pas moi proprement, c'est un maudit couroux, une colere que je déteste, qui m'a poussé à mettre ma main sacrilége sur votre Personne; au nom de Dieux apaisez-vous. Le Pére qui entendoit tout cela, ne sçavoit quelle contenance tenir; il auroit bien voulu châtier son Enfant, mais il ne se soucioit pas que d'autres en sûssent la cause, cela fut pourtant impossible. Quoi que la Gondole se tirât enfin de dessous les branches de l'Arbre, & que le jeune homme vit une multitude de gens, qui étoient accourus-là au bruit qui s'étoit par tout répandu, pour le secourir, & qui n'auroient sans doute pas souffert que le Pére l'eût sacrifié sur le champ à sa vengeance, il fit tant de mouvemens & de contorsions, & usa de tant de paroles, qu'il s'accusa lui-même en présence de cent témoins. Ainsi il ne fut pas en la puissance du Pére de le disculper, comme il l'avoit bien desiré. Quelques Péres de Famille, qui se trouvoient-là, apréhendant les conséquences, s'en saisirent, & le menérent chez le Juge, qui ayant fait venir le Pére, & les ayant confronter, & examinez séparément, condamna l'Enfant à aller travailler vingt ans aux Mines. Le Pére ne fut pas content de ce jugement, il sçavoit en conscience qu'il avoit provoqué son Fils à ire, par le trop rude traitement qu'il lui avoit fait: s'atribuant la cause de son desespoir, il lui fit conseiller sous main, d'en apeller au Satrape de leur Gouvernement, & ensuite à la Cour, si la premiére Sentence y étoit confirmée. Le Satrape, continua le Roi, devant lequel la Cause a été portée, n'en a pas voulu décider; & de-là vient qu'elle doit être demain débattuë en ma présence: mais de bonne foi, je ne sai presque ce que j'en dirai. Quel âge a le jeune homme; interrompis-je? Il a vingt-deux ans, repliqua le Roi. Hé bien, Sire, lui dis-je, on le feroit mourir en nos Quartiers, rien ne seroit capable de l'en garantir; mais puisque vous n'êtes pas si sévéres ici, que le Fils déteste son Action, en demande pardon de toute son ame, & que le Pére confesse avoir donné lieu à cet emportement, je croi, avec tout le respect que je dois à votre Majesté, qu'il suffiroit de le faire fouetter de Verges, & le condamner à porter sur son front un écriteau, qui contienne en gros caractéres, REBELLE A SON PERE, à condition, que s'il se comporte bien, il sera absou de cette honte au bout d'un An. Votre Avis est excellent, dit le Roi, si l'on m'en veut croire, on imposera cette peine au Délinquant. Aussi-tôt que le Conseil fut assemblé, on proposa le Délit, chacun en opina à sa maniére; les uns vouloient confirmer la Sentence qui en avoit été renduë; d'autres prétendoient que le jeune Homme devoit faire Amende-honorable, & avoir le Poing droit coupé, avant qu'il fut rélégué. Il y en avoit qui vouloient qu'on l'envoyât au fond de la plus basse Mine pour sa Vie; quelques-uns avoient encore d'autres Sentimens. Mais le Roi ayant entendu tous leurs Avis, proposa aussi le sien, qui fut aprouvé de la Compagnie, & exécuté le même jour. Les deux Parties allérent témoigner à toute la Cour les obligations qu'ils lui avoient du Jugement favorable qu'elle avoit prononcé en leur faveur. Le Roi qui vouloit m'en faire honneur, leur dit, que s'ils en devoient savoir gré à quelqu'un, c'étoit à moi proprement, à l'exclusion de tout autre. En effet, les bonnes gens me vinrent remercier de la maniére du monde la plus honnête & la plus soûmise. Ils se retirérent ensuite chez eux, où, à ce que l'on m'a dit après, ils ont vécu ensemble dans une parfaite intelligence.

Il n'est pas concevable combien cette bagatelle nous fit considérer parmi ces Messieurs les Députez. Le Jugement de Salomon n'étoit qu'une bagatelle au prix du nôtre, & si on en avoit voulu croire une Partie, nous aurions été créez Membres extraordinaires de leur Corps. Lors qu'ils revinrent à la Diéte suivante, notre Ouvrage étoit presque achevé; chacun se faisoit un plaisir de le venir voir, & ne pouvoit se lasser d'en admirer la beauté. La Forêt gravoit parfaitement bien, & outre qu'il savoit déja dorer, il avoit si bien apris la maniére du Païs, de dorer avec du Cuivre, qui est beaucoup plus beau-là, qu'il n'est en nos Quartiers, que la moindre Piéce avoit un éclat admirable, & surpassoit infiniment ce que nous avions fait pour notre Canton. Mais ce fut bien autre chose, lors que l'Année d'aprés, ils virent l'Horloge montée sur le Dôme de la Maison du Roi, avec six Quadrans à l'entour, qui indiquoient les heures, ce que nous avions obmises à la précédente: outre que le Bassin ou la Cloche qui étoit d'Etaim & de Cuivre mêlez ensemble, étoit au moins trois fois plus grande, & d'une bien meilleure résonnance. En récompense de ce bel Ouvrage, le Roi nous honora chacun d'une Robe de Satrape, & donna Ordre que l'on eût pour nous les mêmes différences que pour eux. Nous étions avec cela traitez, ni plus ni moins que des Princes. Les Cuisiniers & le Sommelier avoient soin qu'il ne manquât rien sur notre Table; la Biere, le Cidre, l'Hidromel & le Pɤηs, qui est une Boisson délicieuse, & dont on boit tant que l'on veut sans en être incommodé, faite d'un certain fruit admirable en toute maniére, de la forme d'un Mélon d'Espagne, ne nous manquoient non plus que l'eau à la Riviére. Il n'y avoit sorte de Ragoût, de Tartes & de Pâtez qu'on ne nous fit tous les jours: & comme les Perdrix, qui y pésent au moins quatre livres, & les Tɤlη, qui sont ces grosses Poules, dont j'ai parlé en quelqu'endroit, y sont fort communes, il se faisoit peu de Repas que nous n'eussions du Gibier; sans compter l'excellent Poisson qu'on y sert sans faute tous les midis. Nous fûmes promenez trois jours de suite par le Roi lui-même, avec nos Habits de Cérémonie, qui est le plus grand Honneur que ce Monarque fasse à ses Sujets.

Un matin, que nous passions à l'Occident du Temple, un jeune Garçon, qui étoit allé voir travailler son Pére sur le Dôme, s'étant jetté sur la Balustrade de la Galerie, pour voir au bruit que nous faisions en passant, ce qui se faisoit en bas, tomba droit sur l'Estomach, & se creva. Cette chute inopinée donna lieu au Roi, qui ne me laissoit jamais en repos, de me faire une Objection sur le Mouvement circulaire de la Terre. Il me vient-là quelque chose dans l'esprit, me dit-il, à quoi je n'avois point pensé auparavant; qui est que si la Terre tournoit, comme vous me le voulez toûjours persuader, il semble que pour peu que cet Enfant soit resté à tomber, il auroit dû se trouver à une distance considérable de la Muraille de cet Edifiee, au lieu qu'il y touchoit, si je ne me trompe, de l'un de ses bras. Car enfin, le Globe terrestre est grand, & supposé qu'il achève de faire un tour en vingt-quatre heures, il est nécessaire que ses parties passe extrémement vîte. Cela est aisé à déterminer, Sire, interrompis-je. Un degré terrestre contient soixante milles, vous savez cela, il n'y a qu'à multiplier par ce nombre-là trois cens soixante degrez, & on aura pour la circonférence de la Terre sous l'Equateur, vingt & un mille six cens milles d'Italie, ou vingt & un million six cens mille Pas géométriques: divisez maintenant cette quantité par vingt-quatre heures, & neuf cens mille, qui proviendront de cette opération, par soixante minutes, vous verrez que dans une minute d'heure il doit passer un Arc terrestre de quinze mille Pas, par conséquent de deux cens cinquante Pas dans une Seconde, & plus de quatre dans une Tierce, qui est bien le moindre tems qu'un Corps puisse mettre à parcourir la hauteur de ce grand Bâtiment. Mais, Sire, poursuivis-je, vous ne devez pas considérer l'Air comme indépendant de la Terre; il tourne également avec elle, ni plus ni moins que l'Eau de la Mer, qui est renfermée dans ses propres limites: c'est un duvet qui l'envelope, l'un & l'autre font partie de ce grand Tout; de sorte que tomber dans l'un ou dans l'autre, est à cet égard la même chose. Cependant il y a une autre raison, confirmée par l'expérience, qui nous aprend que tout Corps qui décend par un mouvement simple, ou que l'on peut considérer comme tel, doit tomber sur le Point auquel il correspond au premier moment de sa chute. Ainsi supposé que je sois au haut d'un des plus hauts mâts que portent nos Vaisseaux de Guerre en Europe, & que je laisse de-là tomber une Balle de Métal, de telle grosseur que l'on voudra, il est constant qu'elle restera toûjours à la même distance de ce Mât, jusques à ce qu'elle soit parvenuë sur le Tillac, quelque grande que soit la rapidité avec laquelle le Vent & le Flux l'emportent: d'où il s'ensuit que ce Corps ne tombe point perpendiculairement, comme il le semble, mais parcourt nécessairement une Ligne parabolique; dont la raison est, qu'encore qu'il décende par un Mouvement simple en aparence, il participe néanmoins à deux Mouvemens à la fois, savoir à l'artificiel du Navire qui se fait sur le plan de l'Horison, & au naturel de haut en bas. Et cela est tellement vrai, que si au moment qu'on auroit lâché cette Balle, le Vaisseau venoit à s'arrêter tout court, on verroit qu'elle ne tomberoit pas alors le long du Mât, mais devant, à une distance considérable. Comme il arrive souvent parmi nous, aux Cavaliers, qui étant au milieu d'une grande course, sont portez par un Cheval capricieux, qui à la vûë de quelque Objet dont il a peur, s'arrête tout à coup, car alors continuant dans ce mouvement, ils sortent des Etriers, & vont culbuter à quelques pas de la tête de leur Monture. Et c'est encore pou recette même raison que les bons Chausseurs, qui ne laissent peut-être pas de l'ignorer pour cela, tirent rarement en volant, qu'ils ne conduisent pendant quelques momens l'Oiseau, & de la vûë, & de leur Arme, afin que la Balle ou la Flèche, aquiére par-là un mouvement de côté, qui avec le direct, lui fait de même parcourir une Ligne courbe, par le moyen de laquelle elle atteint véritablement au but. Je comprens fort bien tout-cela, dit le Roi, il n'y a rien d'extra-ordinaire, puis qu'il arrive la même chose aux Corps qui sont poussez avec violence de quelque hauteur, par une Ligne paralléle à l'Horison, car il est évident que dés le moment qu'ils sont sortis de la main de celui qui les jette, ils tombent, & doivent, comme vous le dites, pour parvenir à terre, décrire une Ligne semblable à celles qui se font par la Section d'un cône, qui est paralléle à son côté opposé.

Vous, avez raison, Sire, repartis-je, mais il y a quelque chose d'admirable en cela, qui passe pour un Paradoxe parmi bien des gens, & qui consiste en ce que si l'on se sert d'une de ces Machines qui sont si communes chez nous, je veux dire un Canon, pointé de niveau sur l'une des Tours les plus élevées, & que dans le même instant qu'on le décharge, on laisse tomber une Balle de même forme & grandeur qu'est celle qu'il porte; nonobstant que l'une soit tirée à un mille de-là, & que l'autre tombe simplement par une Ligne perpendiculaire, elles parviendront dans un même instant à terre. En effet, dit le Roi, voilà qui est surprenant; & j'avouë que cela ne me seroit jamais venu dans l'esprit: cependant, je voi fort bien à présent qu'il faut que cela arrive ainsi, parce qu'encore que ce Boulet soit porté fort loin, le mouvement qu'il a de haut en bas, doit néanmoins avoir son cours, & n'en être pas moins rapide pour cela.

Mais ces beaux exemples ne m'éclaircissent pas encore assez sur le Mouvement de la Terre, & d'où vient qu'une agitation si violente ne la secouë point en un million de piéces? Hé bien, Sire, repliquai-je, prenez un Vase à confitures, fait de terre blanche, de forme ronde, & dont les bords soient bas & perpendiculaires sur le fond, mettez-y un Pouce ou deux d'Eau claire, & dans cette Eau une petite quantité de limure de Cuivre, du Sable fin, & de la grature de Cire rouge, & faute de Verre, que vous n'avez point ici, couvrez ce Vase d'un couvercle bien attaché, puis affermissez-le avec un peu d'argile, sur le pivot d'un tour de Potier, que vous mettrez en mouvement: d'abord que ce Vase aura fait quelques tours, si vous levez le couvercle, qui n'avoit été mis dessus que pour empêcher que l'eau n'en sortit point pendant son agitation, vous verrez que toutes les parties de la matiére qu'on avoit jettée dedans, se sont allez ranger contre les bords du Vaisseau. Preuve évidente que si les Cieux, qui sont ici représentez par ces bords, tournoient, ils faudroit nécessairement que la Terre quittât le lieu qu'elle occupe, pour s'aller de même ranger contre leur superficie concave, ou leurs derniéres extrêmitez. Et une autre preuve incontestable qui confirme la premiére, est que si on arrête le tour, de sorte que le Ciel, ou le bord du vaisseau ne tourne plus, l'eau qui continuë son mouvement, & qui tend par conséquent à proportion à s'éloigner du centre du Vase où elle est renfermée, force les parties de Cuivre, de Sable & de Cire, qui en ont moins, à quitter les bords où elles étoient, pour ainsi dire collées, & à s'aprocher du Centre, là où elles forment une Masse ronde, dont la plus basse Région est le Cuivre, la seconde le Sable, & la derniére la Cire. D'où il paroit qu'il suffit que la matiére subtile qui environne la Terre, soit agitée, pour obliger toutes les parties terrestres à se rassembler en un Globe, aux environs de leur Centre. Ce qui nous fait voir encore, afin que je le dise en passant, qu'il est impossible qu'une Pierre jettée dans cette matiére subtile, puisse y rester un moment, mais qu'elle doit pour les mêmes raisons, abandonner la Région aërienne, & se rendre vers les autres Corps de son espéce, en quoi consiste proprement la pesanteur.

Certes, dit le Roi, vous m'avez souvent entretenu de Tourbillons, des changemens que les Astronomes remarquent dans les différens aspects des Planettes, du mouvement du Soleil autour de son propre Centre, des taches qui couvre sa surface, & qui confirment ce mouvement, à cause qu'elles changent de lieu à proportion qu'il avance, aussi bien que des Périodes que décrivent les autres, ou autour d'eux-mêmes, ou autour de lui; mais je n'ai encore rien ouï d'aussi fort que ce que vous venez de me dire. Vous me ferez plaisir de m'accommoder la Machine dont vous parlez, afin qu'en l'examinant de près, nous puissions nous en entretenir encore plus particuliérement: mais il seroit à souhaiter que le couvert que vous mettrez sur le Vase fut transparent, parce que sans l'ôter, on pouroit voir à son aise ce qui se passeroit dans le Vaisseau. J'exécuterai vos ordres, Sire, lui répondis-je, & si notre Parchemin ne nous peut servir à cela, j'y suplérai par un trou rond, d'un Pouce ou deux de diamétre, que je ferai au milieu du couvercle: je croi que le reste suffira pour empêcher que l'eau n'en rejallisse dans sa plus grande agitation.

Dans ces entrefaites, un des Fréres du Roi tomba malade, & mourut: je croyais, voir quelque chose de particulier à ses Funerailles, mais je fus fort étonné de n'y remarquer pas la moindre circonstance de plus qu'aux Enterremens du commun. Toute la Cérémonie consiste à mettre une Robe de fin Lin au Défunt, que l'on attache au cou, & qu'on lie au milieu du corps, aux jarets & au dessus des piez. Ensuite on le met sur la Civiére, que deux hommes emportent, étant précédez par les quatre plus proches Parens du Mort, & suivis de deux hommes & de deux Femmes, si ce sont des gens mariez, ou autrement, de quatre jeunes Personnes de deux Sexes, qui le pleurent le long du chemin, & s'entretiennent de ses bonnes qualitez. Quand ils sont parvenus au bout ou à l'extrémité de l'Habitation où le Défunt demeuroit, on le décend dans une Fosse faite exprès, que l'on referme d'abord, & sur laquelle on dresse une petite Piramide de Bois où l'âge & le Nom de la Personne qui est dessous; sont marquez; après-quoi chacun se retire chez soi, & on n'en parle non plus que s'il n'avoit jamais été au monde. Le Frére du Roi fut traité de la même maniére: deux de ses Fréres, car le Prince est exempt de cela, avec sa Mére & une de ses Sœurs, furent du Convoi, & les Pleureux qui sont des gens qui ne vont-là que pour avoir une Lipée. Ce fut alors que j'apris qu'il est défendu aux Fréres & aux Sœurs des Rois de ce Païs-la, de ce marier; cela n'est permis qu'au fils aîné de la Famille Royale, & encore ne peut-il avoir qu'une Femme avant qu'il soit Roi.

A propos de Femme, il faut que je dise ici comment notre Monarque en recouvra une en ma présence, digne de porter le Diadême. Il y avoit long-tems qu'il projettoit d'aller visiter l'Ouest du Royaume, mais il vouloit que nous fussions de la partie, l'Ouvrage que nous avions en main étoit trop exquis à son gré pour être interrompu: il faloit attendre qu'il fut achevé, cela en valoit bien la peine. Là-dessus le mauvais tems survint, puis la Diéte: enfin cela passa, & nous étions dans la belle Saison: le Roi voulut en profiter. Il fit un petit Equipage, & prit seulement avec nous dix Personnes, pour être de sa suite. Il étoit monté sur un petit Char magnifique, à deux rouës, tiré par quatre boucs blancs, qui avoient chacun une grande barbe noire, & des Cornes d'une prodigieuse grandeur. Son Train & son Bagage étoit dans deux Gondoles, où dans chacune il y avoit quatre Rameurs, & quatre autres pour les relever.

Je fus ravi de faire ce Voyage, parce que je n'avois pas encore été de ce côté. La plûpart des Habitans de cette Lisiére, s'occupent à former des Briques, & de la Poterie, & de toutes sortes de porcelaines, suivant que la terre est propre pour ces différens Ouvrages. Nous ne passions par aucun Village, que tout ce qui avoit de la raison ne sortit pour voir le Roi: il décendoit quelquefois exprès, & marchoit assez lentement pour leur donner le loisir de le considérer à leur aise. Un jour que nous étions dans un endroit où le monde l'avoit si fort environné, qu'il ne pouvoit presque pas s'en débarasser, il avisa une jeune Fille, dont les charmes lui donnérent dans la vûë. Il lui fit commander de l'aprocher, & après l'avoir considérée, & trouvée encore plus charmante de près que de loin, il en fit venir le Pére, auquel il demanda quel âge sa Fille avoit. Le bon homme l'ayant déja promise à un autre, & se doutant bien du dessein du Roi, ne savoit que lui répondre: après avoir pourtant hésité un moment, il lui dit: Sire, elle n'est pas encore nubile, & par conséquent, ni à vendre, ni à donner. La Fille aimant mieux être Reine, que la Femme d'un Charpentier, qui étoit le Drôle à qui elle devoit apartenir, prit la parole & dit: il est vrai, Sire, que je ne suis pas nubile, mais j'aurai vingt ans dans deux jours. Hé bien, repartit le Roi, nous attendrons, bon homme, que le terme soit échû, pour ne point enfraindre nos Loix: menez après-demain votre Fille à la Cour, afin que j'en fasse ma Femme, & gardez vous bien que personne n'en aproche. Quoique le Vieillard se sentit bien honoré d'avoir le Roi pour son Gendre, il ne laissoit pas d'être fâché de ne pouvoir tenir sa parole à l'autre: ce que j'ai bien voulu remarquer ici, pour montrer la simplicité & la droiture qui regne parmi ces gens-là. Pηo, c'étoit le nom du Personnage, ne manqua pas de se trouver au lieu assigné dans le tems qui lui avoit été marqué. Trois jours après que nous y arrivâmes, il demanda Audience, & présenta lui-même sa Fille au Roi, en présence de son Chapelain, qui en rendit graces à Dieu sur le champ. La Nôce dura trois jours, après-quoi Pηo s'en retourna chez-lui, chargé de cent Kalη ou Piéces de Cuivre, pour le payement de sa Fille: mais la pauvre jeune Femme, qui n'avoit point encore eu la petite Vérole, en fut attaquée trois mois après, & en mourut.

C'est une chose prodigieuse que la quantité de personnes que cette peste de maladie entraîne, il n'y en a pas un de dix qui en échape. La plûpart de ceux qui vivent ne l'ont jamais euë, & pour vieux qu'ils soient, ils en sont si peu exemts, qu'ils meurent rarement d'un autre mal. Si ce n'étoit cela le Païs seroit aparement fort peuplé, au lieu qu'il ne l'est point du tout à cette heure, à proportion de la bonté du terroir, & de la pureté de l'air.

Peu de tems se passa que le Roi ne fit deux ou trois autres conquêtes, de sorte que quatre ans après son premier Mariage, il étoit déja riche de sept Femmes. Nous fûmes mon Camarade & moi, de toutes ces solemnitez, où nous eûmes notre bonne part des plaisirs que l'on y prit. Par tout où nous nous trouvions, on ne manquoit guére de nous louër au sujet de nos Horloges, à quoi j'avois pourtant la moindre part, comme cela étoit connu à bien des gens.

Pour me récompenser d'ailleurs, je dis au Roi que nous nous étions contentez d'orner son Palais d'une Machine dont il avoit la bonté de paroître content, mais que s'il le desiroit, je lui en ferois un autre pour mettre au Frontispice du Temple, qui ne seroit sujette à aucun changement, & que le Soleil régleroit par son propre cours. Je conçois bien, reprit ce Monarque, par le peu de connoissance que j'ai de l'Astronomie, qu'il ne seroit pas impossible de diviser un jour artificiel en de telles parties égales que l'on voudroit, par l'ombre que pourroit donner quelque corps, en la présence de cet Astre: mais nous n'avons eu personne jusques à présent, que je sache, qui se soit appliqué à cela. Avant que j'y travaille, repliquai-je, il faudra que j'examine vers quelle partie du Monde la Façade de cet Edifice est tournée. Cela n'est pas nécessaire, interrompit le Roi; je sai quelle décline de l'Est au Nord de vingt-deux degrez trente minutes, & je le sai, qui plus est, par expérience. Pardonnez-moi, Sire, répondis-je, si je prends la liberté de vous demander de quelle métode vous vous êtes servi pour vous assurer de cette vérité. J'ai, repartit ce Prince, fait faire exprès pour cela, un ais parfaitement uni, sur lequel il y a plusieurs cercles de tirez à différentes ouvertures de Compas; & au centre, qui leur est commun, j'ai planté perpendiculairement un Stile ou Verge de fil d'archal bien uni, au bout duquel il y a un bouton gros comme une noisette. Je mets cet Instrument quarré contre la muraille du Temple, à terre & de niveau, ce que je fais assez aisément par le moyen d'un peu d'eau verseé dessus. Tout cela étant ainsi préparé, j'attens, le Soleil étant levé de quelques degrez sur l'Horison, jusques à ce que l'ombre du bouton de mon Stile tombe sur la circonférence d'un des cercles de la planche: je remarque cet endroit-là par un point: ensuite je marque d'un autre point où cette ombre tombe l'après-dînée sur le côté opposé de la circonférence du même cercle. Je divise l'arc qui se trouve entre ces deux points, en deux parties égales, par une ligne droite qui passe par le centre du Stile: cette ligne est la Méridienne du lieu où je fais l'opération. Et d'autant qu'il s'en faut vingt-deux degrez & demi qu'elle ne soit perpendiculaire à la façade de ce Bâtiment, & qu'elle penche de cette quantité vers le Levant, il s'ensuit que le Frontispice de notre Temple décline comme je vous l'ai dit. Il y a plusieurs moyens, repris-je, par lesquels on peut aisement parvenir aux mêmes fins, mais celui-là est un des meilleurs que je connoisse. Hé bien! poursuivis-je, je vous ferai un Quadran vertical suivant cette déclinaison. Non, dit le Roi, puisqu'il ne s'agit que de tirer des lignes, il faut que vous me fassiez le plaisir de m'en enseigner la construction. Je consentis volontiers à sa demande, ainsi nous fîmes un Quadran de huit pieds de largeur sur six de hauteur: & un autre horisontal de cuivre, qui fut posé sur un piédestal d'Agate à huit pans, devant le Palais du Roi: l'un & l'autre avec les Signes du Zodiaque. Ces deux Machines donnérent de nouveau bien de l'admiration à ceux qui les virent; & je ne doute pas qu'elles ne leur ayent rendu plus de service que les autres, après notre départ, puis qu'il n'y avoit personne dans le Royaume, qui, bien loin d'en faire de semblables, fut seulement en état de les entretenir.

La Forêt pénétré de toutes les civilitez qu'il recevoit journellement aussi-bien que moi, de toute la Cour, & voulant aussi de son côté témoigner qu'il n'étoit pas insensible, se mit après une Montre de poche, sans m'en dire pourtant un seul mot, & avant que je m'en aperçusse il étoit à la fin de son Ouvrage. Quoi qu'il travaillât bien mieux en grand qu'en petit, une Montre dans un Païs où il ne s'en étoit jamais vû, étoit un bijou d'une valeur inestimable. Aussi-tôt qu'il eut achevé celle-là: il alla trouver le Roi, & après l'avoir complimenté sur les obligations que nous lui avions, il tira cette montre de sa poche, & le suplia de l'accepter de sa main, comme une marque sincére de sa juste reconnoissance. Le Roi s'étant fait montrer ce que c'étoit, en demeura interdit, il admira la beauté & l'utilité de cette petite Machine, & lui protesta qu'il ne lui demanderoit jamais rien, dont il put disposer, qu'il ne le lui accordât.