Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'à leur départ de la Cour.
Comme le Roi alloit voir souvent ses Femmes, il ne faut pas demander s'il demeura long-tems à faire parade de sa Montre devant elles: il n'y en eut aucune qui n'admirât en cela le génie de l'Ouvrier. Car quoi-qu'elles eussent vû l'Horloge mille fois & qu'à la derniére même elles eussent encore paru transportées d'étonnement, ce n'étoit rien à leur avis, en comparaison de ce joli Instrument, qui nonobstant sa petitesse ne laissoit pas d'avoir ses mouvemens justes, & d'indiquer toutes les parties du jour aussi nettement que le grand. Lidola entr'autres, seconde Femme du Roi, fit de grandes tentatives pour en devenir la propriétaire; mais le Roi, qui ne s'en vouloit pas défaire, & qui ne l'auroit pas même pû faire, sans exciter de la jalousie entre toutes ces Dames, & donner même du chagrin à l'Impératrice, fit semblant de ne la pas entendre. La Reine, pour se venger de ce peu de complaisance, lorsqu'il fut question de recevoir le Roi après souper, qui lui avoit fait comprendre qu'il viendroit passer la nuit avec elle, comme il le faisoit fort souvent, ayant beaucoup plus de tendresse pour celle-là, que pour aucune des autres, elle feignit d'être indisposée, & fit prier le Roi de ne la point venir voir ce soir-là. Lui qui ne se doutoit encore de rien, envoya le matin pour savoir de ses nouvelles: il en fit autant plusieurs autres jours de suite. Enfin voyant que cela continuoit, & que non-seulement on recevoit ses Messagers fort cavaliérement, mais qu'elle-même le regardoit avec un froid capable de le glacer, lors qu'il la voyoit en passant, il se douta bien quelle mouche l'avoit piquée. Il n'en fit pourtant point de semblant, & voulant voir jusqu'où cette indifférence pouroit aller, il négligea petit à petit ses visites, & s'attacha si fort à la derniére Reine, qu'il n'alloit presque plus que chez elle.
La Forêt, qui non plus, que moi, ne savoit rien de tout cela, fut surpris, qu'un soir, comme il se promenoit sous les Galeries, il s'entendit appeller par son nom. Il se tourne à cette voix, avec précipitation, & se sentant tout d'un coup frapé par l'éclat de la plus belle personne qu'il eut encore vûë de sa vie (car elle étoit découverte, contre la maxime de ce Païs-là, qui ne permet pas aux Femmes mariées d'être sans voile, qui leur couvre presque tout le visage, par tout où il se trouve des hommes) il demeure les yeux fixez sur elle, sans avoir la force de lui demander ce qu'elle veut. Vous êtes étonné, beau Genie, lui dit-elle, allez ne vous allarmez pas, je ne vous ai appellé que pour vous témoigner le plaisir que j'ai de vous voir, toutes les fois que vous passez devant mon Apartement, & pour vous donner ce Miadɤ, (que j'apellerai désormais Mélon:) tenez, prenez-le, adieu. Ayant proféré ces paroles, elle laisse aller le fruit, se retire, & ferme sa Jalousie.
La Forêt n'étoit ni insensible, ni ignorant; cependant il ne savoit que penser de cette saillie: & comme il n'avoit pas été assez habile pour prendre le Mélon, qui étoit tombé à terre, il le ramassa sans rien dire, l'aporta dans notre Chambre, & me fit confidence de ce qui venoit de lui arriver. Aussi-tôt je me saisis du Mélon, & voulant mettre le coûteau dedans, j'aperçus qu'il avoit été ouvert fort subtilement vers la queuë: cela me donna occasion de le fendre avec précaution, de peur de rien gâter, au cas qu'il eût quelque chose dans les entrailles. Ce n'étoit certes pas de petits grains, dont cet excellent fruit étoit rempli, comme il l'est autrement de sa nature; un rouleau du plus fin Parchemin en occupoit la capacité: voici ce qu'il contenoit en langage du Païs.
Je vous ai vû passer mille fois devant mes fenêtres, sans vous avoir que rarement oüi parler; le Jugement que je fais de votre esprit, par votre air dégagé, & vos rares productions, me donne le curiosité de vous entendre causer à mon aise: il me semble que vous ne devez rien dire que de beau; préparez-vous à me satisfaire. Demain je vous attens sans faute à ma Porte; ne manquez pas de vous y rendre au premier coup que votre curieuse Machine frapera après minuit, & vous obligerez, LIDOLA.
La lecture de ce Billet m'allarma, je m'en expliquai fort sérieusement à la Forêt; mais tout ce que je pûs lui dire fut inutile. Il étoit grand, bien-fait de sa personne, autant vigoureux que le peut être un homme de trente ans, & il n'étoit pas ennemi du Séxe. L'amitié que le Roi nous portoit, lui faisoit croire qu'il auroit trop de confiance en lui pour s'imaginer qu'il en voulut à aucune de ses Femmes; & sans regarder aux conséquences, il résolut de profiter de l'occasion, à quelque prix que ce fût. Ce qui l'embarassoit le plus, étoit son peu d'éloquence, & les petits talens qu'il avoit à s'exprimer poliment. Sa naissance étoit assez obscure, il avoit peu fréquenté le grand monde. Ignorant les belles maniéres & ayant meilleure opinion de moi que de lui-même, il voulut m'engager à faire les premiéres démarches, à porter les choses au point où il les desiroit. Mais, outre qu'il étoit d'une taille fort différente de la mienne, puisqu'il me surpassoit de toute la tête, & qu'ainsi l'apas auroit été trop grossier pour y être pris, je n'avois garde de m'embarquer dans une affaire de cette nature: tout, cela fût incapable de le rebuter.
Le lendemain il se mit le plus proprement qu'il put, il se pourvut de ce que doit avoir un galant homme, qui va visiter sa Maîtresse, & chercha dans son esprit tout ce qui pouvoit contribuër à lui plaire. Il sortit dans cet apareil, après m'avoir dit adieu, & se trouva à point nommé au rendez-vous. La Belle, qui étoit aparemment aux écoutes, l'ayant découvert de loin, lui vint ouvrir doucement la porte, & après lui avoir fait signe d'observer un profond silence, elle le conduisit dans son Cabinet. Elle étoit dans un deshabillé négligé, qui avoit pourtant beaucoup de pompe, & cette négligence sembloit tirer son origine d'un pur artifice. Un voile de fin Lin, où l'Art avoit infiniment plus de part que la matiére, lui couvroit la tête & les épaules: mais soit que le hazard s'en mêlât, ou qu'il y eût du dessein & de l'adresse, sous prétexte de se servir de ce même voile, & de l'aprocher & reculer, pour couvrir ce que la modestie sembloit lui commander de cacher; elle faisoit souvent entrevoir des beautez, qui auroient pû embraser un cœur bien moins susceptible d'amour, que n'étoit celui de la Forêt, qui n'avoit rien à l'épreuve de ces charmes. Ses yeux s'ébloüissoient à la vûë de tant de merveilles, & comme s'il eût été enchanté, il n'avoit pas la force d'ouvrir la bouche, nonobstant la ferme résolution qu'il avoit prise d'en bien conter.
Lidola voyant que son Amant ne disoit rien, fit un grand soûpir, & jettant sur lui un regard mourant: Je vous aime, lui dit-elle, bel Etranger: je m'étois proposée de m'épargner la peine de vous le déclarer de bouche, croyant qu'il vous seroit aisé de le deviner: votre silence fait violence à ma pudeur; j'ai honte d'avoir lâché la parole: ménagez cette déclaration, & souvenez-vous qu'il faut être discret, lorsque l'on veut être heureux avec les Dames. Ne ne reprochez rien, Madame, je vous en suplie, repartit fort respectueusement la Forêt, mon silence a une éloquence, qui vous doit suffisamment persuader des sentimens de mon cœur. Si votre présence, poursuivit-il, m'a ôté l'usage de la parole, ce n'a été que pour considérer avec plus de loisir la délicatesse de vos charmes. Les paroles ne sont pas toûjours de saison, il est des momens où les yeux s'expriment infiniment mieux que la langue: on peut ignorer l'art de deviner, & connoître à leurs mouvemens ce que l'ame pense. J'ai eu tort de me taire, je l'avouë; mais je suis heureux de n'avoir pas parlé, puisque les plus belles expressions, dont j'aurois été capable de me servir dans un langage, que je n'entens que d'une maniére fort imparfaite, auroient à peine tiré dans un siécle de votre belle bouche, ce que le silence m'a procuré dans un instant. Comment! Vous m'aimez, Madame? O Ciel! à quel excès de joye un aveu si tendre n'est-il pas capable de me porter? Qui l'eût jamais crû, qu'une Reine eût pû s'abaisser jusqu'à témoigner tant de bonté au moindre de ses Esclaves. Continuez, je vous en supplie, je bornerai-là le plus grand de tous mes souhaits, puisqu'il ne me doit sans doute pas être permis de penser à autre chose.
Comme elle se disposoit à lui répondre, une Fille de Chambre, qui entra assez brusquement, donna l'épouvente à notre Amant; il ne pouvoit sur le champ s'imaginer ce que cela devoit être; & sa surprise fut si grande, que les efforts qu'il fit pour la cacher, n'empêcherent pas que l'on ne s'en aperçût. Lidola n'en fit pourtant aucun semblant, de peur de lui donner de la confusion. J'avois commandé, lui dit-elle, que l'on nous aportât quelques Confitures séches, & une Tasse d'Hidromel; vous voyez comment on exécute mes ordres; j'espére que vous trouverez dans ce Bassin quelque chose de votre goût. La Forêt qui étoit plus avide de tendresses amoureuses, que de douceurs emmiellées, enrageoit de ce qu'un témoin importun venoit interrompre leur entretien. Il auroit mieux aimé consumer le tems en mignardises, que de passer des moyens si précieux à manger. Il falut pourtant, par complaisance, admirer jusqu'où alloit sa civilité; il lui en témoigna même sa reconnoissance. La Belle, qui ne vouloit rien négliger pour lui marquer sa tendresse, prit la moitié d'un pavis, qu'elle lui porta amoureusement à la bouche. Tantôt elle lui arrachoit de ses lévres, ce qu'il avoit à demi mâché, & le mangeoit avec une avidité inconcevable: une autre fois elle le faisoit mordre à un morceau qu'elle-même tenoit entre ses belles dents. Enfin il n'est badinerie qu'elle n'inventât pour augmenter la Passion du nouvel Amant.
Les jours avoient alors autour de seize heures de longueur, parce que le Soleil n'étoit pas fort éloigné du Signe du Capricorne, & que cet endroit-là est situé au cinquante & uniéme degré vingt minutes de latitude australe; de sorte qu'ils folâtraient encore lorsque les ténébres, ou plûtôt le crépuscule disparoissoit, & que le Flambeau céleste étoit sur le point de dorer de ses rayons éclatans l'émail des Campagnes fleuries. La Demoiselle fut la premiére à le remarquer, elle en avertit la Reine. La Forêt s'en formalisa, il s'émancipa même de lui faire des reproches de ce qu'elle ne l'avoit pas apointé plûtôt; puisque, selon lui, il ne valoit pas la peine qu'il fût venu-là pour n'y rester qu'un moment. Quoique je sois un peu broüillée avec le Roi, repartit la charmante Lidola, je ne suis pas sûre qu'il me néglige long-tems: l'envie le pourroit prendre de me venir voir sur le matin; & quand cela ne seroit pas, il y a d'autres gens qui veillent sur nos actions; je serois mal dans mes affaires, si quelqu'un vous voyoit sortir de mon Apartemens: joüons au sûr, retirez-vous pour ce coup: Si vous avez encore une Montre de poche, comme est celle que vous avez donnée au Roi, ayez soin de vous en charger une autre fois, afin qu'elle nous indique ce que nous aurons à faire: nous pourrions bien n'avoir pas toûjours des gens auprès de nous, qui songeassent à nous en avertir. En achevant ces douces paroles, elle lui sauta au cou, le baisa fort tendrement, & se retira tout d'un coup. Le tems passe vîte dans ces agréables occasions: cependant la Forêt n'avoit pas tellement perdu l'usage des Sens, qu'il ne connût bien que l'heure de se retirer pressoit. Il tira un Kala, qu'il donna à la Fille; & s'étant recommandé à ses soins, il s'en retourna tout doucement chez lui.
La premiére chose, à laquelle il pensa à son retour, fut de me faire confidence de ce qui s'étoit passé chez sa Maîtresse. Jamais homme, à l'entendre, n'avoit parcouru une si grande étenduë de Païs sur les Terres de l'Amour en dix ans, qu'il venoit de faire dans une heure: enfin il étoit en possession de tout, il ne lui manquoit plus que la joüissance. O Ciel! m'écriai-je alors, que les Amans sont crédules, & qu'il est aisé à l'Amour de leur en imposer: la Forêt, la Forêt, lui dis-je, vous joüez infailliblement à vous perdre. Le jeu, les Femmes & le Vin, ont une belle aparence, je l'avouë; mais le trop de fréquentation n'en vaut rien; ils causent des plaisirs courts, dont les repentirs sont longs, & leurs plus grandes douceurs se changent en amertume: ils ne payent que d'un faux brillant; ceux qui se plaisent à en être éblouïs, y sont trompez ordinairement. Souvenez-vous que je vous le dis aujourd'hui, vous vous êtes-là engagé dans une affaire, dont vous vous repentirez plus d'une fois. J'avois beau moraliser; tout ce que je pouvois dire, étoit inutile. Mon Ami n'envisageoit que le plaisir dont on le flâtoit, & tournoit le dos aux conséquences: il se perdoit déja dans les plus agréables idées que son esprit fût capable de former. Le pauvre homme étoit d'un aveuglement si grand; qu'il ne voyoit pas le précipice où il étoit sur le point de s'abîmer, il n'avoit proprement en vûë que sa passion dominante. Son imagination blessée lui mettoit sa Belle à chaque moment entre les bras; & il lui parloit souvent, comme s'il avoit été couché avec elle. Enfin, il passa assez doucement le tems qu'il resta au lit; car, quoiqu'il ne dormit guéres, il eut de ces sortes de rêveries, qui font plus de plaisir que le sommeil, & qui ont cet avantage, qu'en réjoüissant l'esprit elles n'abatent point les forces du corps.
Trois jours se passérent sans que la Forêt entendît parler de sa Maîtresse: cet intervale le jetta dans des inquiétudes qui pensérent lui renverser le cerveau. Il repassoit souvent toute sa conduite; & s'il trouvoit qu'il eût quelque chose à se reprocher, ce ne pouvait être que d'avoir été trop respectueux. Je n'avois point encore remarqué jusqu'alors, que les Femmes de ce Païs-là eussent aucun penchant à la galanterie; elles me paroissoient naturellement trop simples pour cela: mais je commençai à voir par cet échantillon, qu'il n'en est guére nulle part, qui n'en sache bien long, quand il s'agit de donner de l'amour aux hommes; & que si elles ne s'échapent pas, cela ne vient que de ce que leurs Loix sont extrêmement sévéres pour ceux qui outrepassent les régles, ausquelles l'Himen semble les engager. Et encore dit-on que les Rois & les Satrapes sont sujets aux mêmes inconvéniens que les hommes de nos Quartiers, parce que ces Messieurs ayant plus d'une Femme, chacune d'elles s'étudie à gagner les bonnes graces de son Mari; & lorsqu'elle n'y peut pas réüssir, cela lui donne occasion de s'attacher au premier Sujet qui se présente: mais revenons à notre amourette.
Le quatriéme jour, avant midi, que le Roi venoit passer un moment à nous voir travailler; je crus dès l'abord qu'il avoit assurément eu le vent de quelque chose: car regardant fixement la Forêt, il lui dit: vous avez quelque chagrin, mon Ami, votre visage n'est pas comme il m'a toûjours paru autrefois; si j'en dois juger par vos yeux, l'intérieur de la Machine n'est pas dans un état fort tranquille: Seriez-vous devenu amoureux de quelque Belle de ce Canton? L'Amour fait grands ravages en peu d'heures. Vous rougissez, poursuivit le Roi, ditez-le moi hardiment, quoi que vous soyez étranger, & d'une Religion bien différente de la mienne, je vous assure que je ferai pour vous tout ce qui est en ma puissance. Vous ne sauriez prétendre de personne libre, que je ne voye le moyen de vous la faire épouser. Car pour vous amuser à la bagatelle, je ne vous le conseille pas; tout mon crédit ne seroit pas capable de vous sauver si vous étiez pris sur le fait. Peut-être la Galanterie régne-t-elle parmi nous, mais du moins cela est caché, & vous n'ignorez pas que c'est un des articles de notre Loi sur lequel le Juge se relâche le moins: Sur tout l'Adultaire ne se pardonneroit pas à moi-même.
On a raison, Sire, reprit la Forêt, qui avoit eu le tems de ce remettre, d'être sévére sur ce chapitre-là, principalement par raport aux Grands; si j'avois de la puissance, un Roi galant seroit moins exemt de châtiment que les autres; puis qu'au lieu que ses sujets sont obligez pour la plûpart, de s'en tenir à un seul objet, il a la liberté d'en prendre toute une douzaine, & le plaisir par conséquent, d'avoir chez lui toute la diversité qu'il pourroit trouver ailleurs. C'est pourtant un bonheur, poursuivit-il, que je n'envie point à Votre Majesté: quoique je n'aye ni Femme, ni Maîtresse, je n'en vis pas moins content pour cela; & si je parois un peu plus languissant qu'à l'ordinaire, cela ne vient sans doute, que de ce que je n'ai pas trop bien dormi les deux ou trois nuits précédentes, car d'ailleurs je me porte parfaitement bien. Je suis au reste, ajoûta-t'il, infiniment obligé à Votre Majesté du desir qu'elle a de me rendre heureux, & de songer même à me former un établissement. Si jamais j'en viens jusqu'à me vouloir marier, je vous jure, Sire, que je m'en raporterai uniquement à votre choix. Parlons d'autres choses, La Forêt, interrompis-je, il n'est pas encore tems de songer à cela. Ce sera quand vous voudrez, reprit le Roi, de fort bonne grace, vous savez les Priviléges que donnent la Robe que vous avez, ainsi vous n'aurez pas grand chose à me reprocher.
Le Roi s'étant retiré là-dessus, nous dînâmes, & fîmes diverses réflexions sur le petit entretien que nous venions d'avoir avec lui. Cependant La Forêt ne laissoit point passer d'après-dîner qu'il ne fit le tour des Galeries. Lidola prenoit souvent plaisir à le voir passer devant ses Fenêtres: elle le conduisit des yeux jusques à ce qu'elle le perdit de vûë. La Fille de Chambre de son côté, ne cessoit de battre la campagne pour aprendre quelque nouvelle qui leur fut avantageuse, elle vint enfin lui annoncer qu'elle venoit de rencontrer le Roi à la promenade avec l'Impératrice. La Reine conclut de-là qu'il passeroit infailliblement la nuit avec elle, ce qui lui paroissoit d'autant plus vrai-semblable que cela ne lui avoit jamais manqué, & sans hésiter sur ce qu'elle devoit faire, elle chargea sa Suivante de tâcher de rencontrer La Forêt, & de lui signifier en passant qu'elle l'attendoit à onze heures.
La jeune Fille ne fut pas long-tems à exécuter sa Commission, elle le rencontra près de là qu'il revenoit sur ses pas, elle s'aprocha de lui le plus qu'elle pût, & lui dit en passant: Venez nous voir à une heure avant minuit. Je n'ose pas dire la joye qu'il eut à l'ouïe de ces agréables paroles, j'aurois peur, ou d'en dire trop pour être crû, ou de n'en pas dire assez pour donner une juste idée de ses transports. Il acheva sa tournée en si peu de tems, & avec si peu d'attention à ce qu'il faisoit, qu'il fut chez lui avant que de s'en apercevoir. Il seroit inutile de dire qu'il ne songea point, il ne voulut pas seulement que je lui en parlasse. Le peu de momens qui lui restoient, furent employez à la Toilette, il consulta cent fois son Miroir, qui n'étant que d'acier poli, lui donna de l'apréhension qu'il n'eut pas bien vû toutes ses taches. Il se lava presque tout le corps d'Eau de Senteur, se coupa & releva ses Moustaches, il peigna & repeigna son poil noir, & se trouvant enfin aussi beau qu'Adonis, il me souhaita le bon soir & s'en alla. La Suivante faisoit Sentinelle; aussi-tôt qu'elle le vît paroître elle le tira dans l'Anti-chambre, où il n'y avoit point de clarté, & lui dit de se glisser dans l'Apartement de sa Maîtresse.
Lidola étoit couchée dans un Lit parfumé, qui embaumoit toute la Maison: elle avoit une coeffure négligée, la gorge nuë, le sein gauche découvert, les bras libres, & étoit dans la posture d'une personne assoupie, mais qui n'avoit rien moins que sommeil. La Forêt fit si peu de bruit à son arrivée, qu'elle ne s'en aperçût pas: l'aspect imprévû de tant de Graces le rendirent presque immobile; ses yeux même fixez sur le corps de cette charmante Vénus, étoient restez sans mouvement. Un desir caché, & sur lequel il étoit incapable de faire la moindre réfléxion, le fit pourtant avancer de quelque pas pour l'envisager de plus près: c'étoit comme un Aiman, qui l'attiroit d'une maniére imperceptible, & dont la vertu étoit si efficace, qu'il s'y seroit enfin collé malgré ses efforts. Cette adorable Beauté ouvrant cependant casuellement les yeux, parut extrémement étonnée de voir son Amant si près de son lit. Elle en rougit, & s'étant mise sur son séant, & couverte d'un Voile, qui étoit aportée sur une Chaise: Vous m'avez surprise, lui dit-elle, & vous avez aparemment vû des choses que vous ne deviez pas voir. Oui, Madame, reprit-il, le Destin a voulu, & non pas vous, que j'aye eu occasion de contempler des beautez qui ont pensé m'extasier. Cela ne rabattra pourtant rien du respect que je vous dois, quoiqu'il ait augmenté infiniment une passion, que je ne croyois pas pouvoir aller plus avant. Vous mériteriez pourtant d'être puni, reprit la Belle, de ne m'avoir pas donné d'abord des signes de votre présence. Mais pourquoi venez-vous si-tôt, il doit faire encore grand jour, & je ne vous avois apointé que pour onze heures. Vous prenez le change, répondit La Forêt, & vous me reprochez ma lenteur; je suis pourtant venu à mon tems, mais vous ne comptez pas ce que j'ai déja été ici. Vous vous trompez, reprit la Reine, consultez votre Montre, elle vous aprendra que vous avez tort de me résister. Je n'ai point de Montre, dit La Forêt, & je n'en ai même que faire: dans ces sortes d'occasions, ma tête est une Horloge à minutes, je n'y manquerois pas d'un moment. Vous n'avez point de Montre! repartit Lidola, cela est surprenant que vous soyez privé des Bijoux, dont vous-même faites part aux autres. Si j'avois le talent de faire de si jolies Machines, je ne voudrois pas qu'il fut dit, que je n'en aurois pas une à mon usage, & un autre au service de ma Maîtresse. Ce compliment mortifia un peu notre François; il connût fort bien à quoi aboutissoit ce reproche, & enrageoit de ne l'avoir pas prévenu. La Reine, qui le vit embarrassé, ne trouva pas bon de le laisser davantage en peine. Je raille, dit-elle, La Forêt, & il semble que vous cherchiez à me répondre sérieusement: asseïez-vous sur mon lit, continua-t-elle, le tems est précieux, ne le passons point inutilement. En même tems elle voulut lui empoigner les mains, mais l'Amour la rendit si foible, qu'un soûpir, qui échapa à notre passionné Amant, lui jetta la tête sur son chevet. Les choses prenoient un beau train, ces deux jeunes Cœurs ne doutoient pas que le moment de leur félicité ne fut sur le point de clorre, mais la fortune envieuse de leur bonheur, changea en un instant toutes leurs espérances en de mortelles inquiétudes.
Le Roi aimoit Lidola, la violence qu'il s'étoit faite de ne la pas voir depuis si long-tems, lui étoit à charge, il ne pouvoit plus la suporter, & le bruit qu'elle avoit fait courir de nouveau de son indisposition, augmentant son inquiétude, il résolut de lui tenir compagnie cette nuit-là. La Suivante, qui se tenoit toûjours à la Jalousie, entendant de loin un bruit confus comme d'une troupe de monde, entra d'abord dans le doute, parce qu'il n'étoit encore minuit, & que le Roi ne se couchoit jamais avant ce tems-là: enfin voyant aprocher ce train, elle vint avec précipitation donner l'allarme au quartier. Tout est perdu, Madame, s'écria-t-elle, voici le Roi à dix pas d'ici. Quelque échaufez que fussent nos deux Amans, le sang leur glaça incontinent dans les vaines. La Forêt ne savoit que devenir: il faloit prendre conseil sur le champ; on résolut promptement de le faire passer dans un Cabinet, qui répondoit à cette Chambre. A peine y étoit-il entré qu'un Domestique, qui avoit pris les devans, heurta: la Femme de Chambre se contenta de le faire attendre autant de tems qu'elle jugeoit qu'il lui en auroit fallu pour se lever, & ces sortes de Visites étant arrivées plus d'une fois, elle ne fit aucun semblant d'en être surprise. Comme le Roi suivoit de près il entra dans le même instant que la porte venoit d'être ouverte. La Reine qui l'entendoit venir, n'eut pas beaucoup de peine à faire la figure d'une personne incommodée: la crainte où elle étoit, & pour elle & pour le Galant, n'y contribuoit pas peu: & le Roi de son côté, se persuadant qu'elle n'étoit pas des mieux, n'eut pas le moindre soupçon de la voir plus défaite qu'à l'ordinaire. Il lui fit plus de caresses que jamais, & lui dit que nonobstant le mauvais état où il la voyoit, il prétendoit de passer la nuit avec elle. Sire, repartit Lidola, vous me faites bien de l'honneur, mais je ne suis guére en état de donner ni de prendre du plaisir, j'apréhende que la moindre agitation ne me fasse du mal, & je crois que j'ai besoin de repos. Je ne veux point vous incommoder, repliqua le Roi, si vous ne pouvez pas souffrir ma compagnie, je passerai dans ce Cabinet; il y a un Pavillon, je pourrai me mettre dessus, ayant résolu de rester, cette nuit ici. Cette réponse, que la Belle n'attendoit pas, l'allarme, elle lui fit d'abord des excuses de la froideur qu'elle lui avoit témoignée, dont elle attribuoit la cause à son mal, & se mit à son tour à lui faire des amitiez, le priant bien fort de se faire deshabiller.
Aussi-tôt qu'il fut couché, & les Domestiques partis, la Femme de Chambre trouva le moyen d'entrer dans le Cabinet, pour consulter avec le prisonnier, de quel biais on devoit s'y prendre pour le mettre en liberté: mais elle fut fort surprise de ne l'y pas trouver. Il n'y avoit point de porte que celle par où elle étoit passée, & les Fenêtres qui étoient fermées, ne paroissoient point avoir été ouvertes. Pendant qu'elle s'occupoit à renverser le Lit & les autres Meubles de cet Apartement, l'embarras où étoit la Dame, par raport à son Amant, lui fit appeller sa Fille de Chambre, pour lui en demander des nouvelles, sous prétexte de lui faire relever son oreille, & lui demander un peu à boire; mais elle fut hors de peine, dès qu'elle entendit qu'il avoit disparu, sans savoir pourtant de quelle maniére; de sorte qu'elle dormit assez tranquillement le reste de la nuit. La Forêt de son côté, s'étant flâté que le Roi n'étoit venu-là que pour un moment, s'étoit par provision enfermé dans les Lieux. Il fut extrémement trompé lors que peu de tems aprés il entendit qu'il vouloit passer la nuit avec sa Femme, ou du moins dans le Cabinet, où il étoit; au cas qu'elle ne le pût pas souffrir auprès d'elle. Ce fut alors, à ce qu'il m'a avoué depuis, plus d'une fois, qu'il fut saisi d'une frayeur à laquelle il n'avoit jamais senti de pareille. Il ne poivoit pas repasser par la Chambre où étoit le Roi, sans risquer d'en être vû, il croyait garnies de barres de fer toutes les Fenêtres de cet Apartement, outre qu'il étoit à craindre qu'il ne fit du bruit en les ouvrant, & encore davantage en se jettent dans le Canal, sur lequel ce Cabinet répondoit. Ayant repassé toutes ces raisons au plus vîte, il ne trouva point de meilleur expédient que de se laisser couler dans l'eau par le trou de la Garderobe où il étoit, & de se sauver ainsi à la nage.
Par bonheur pour lui, la Chambre où je couchois étoit basse, & regardoit d'un côté sur le dehors, il vint fraper du doigt à l'une de mes Fenêtres. Je me doutai d'abord que les affaires n'alloient pas bien; je me levai sur le champ, & lui ayant ouvert il fauta promptement par dessus, se desabilla de même, & se mît au lit, où il me fit au plus juste le détail de ses Avantures nocturnes. Vous voyez, lui dis-je, mon cher Enfant, comment l'Amour & la Fortune vous joüent: ils sont rarement d'intelligence; & s'ils s'accordent, c'est pour nous tromper après doublement. Croyez-moi, abandonnez un parti si dangereux, je vous l'ai déja dit, vous joüez assurément à vous perdre. Ne m'en parlez point, me répondit-il, elle en vaut la peine; & moyennant que je la puisse seulement baiser une fois, je ne me soucie plus de mourir. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est que je ne sai comment la satisfaire: elle me demande une Montre, & je n'en ai point de prête à lui donner; il me faut au moins huit jours, pour achever celle que nous avons entre les mains. Elle vous demande une Montre, repris-je; voilà qui sent bien son Amour intéressé; & quand cela ne seroit pas, comment voulez-vous qu'elle s'en serve? Le Roi, qui le saura d'abord, voudra aussi savoir où elle l'a prise; le mistére se découvrira, & adieu les deux Amans. Vous avez ma foi raison, me dit mon ami, je ne pensois pas si loin: mais enfin il faut l'achever; entre-ci & là nous trouverons quelque expédient, qui nous tirera d'affaire: l'Amour est trop ingénieux, pour nous laisser en si beau chemin.
En même tems cinq ou six grands coups du Bassin de notre Horloge, que l'on donna avec beaucoup de précipitation, nous firent bien fort tressaillir: nous ne pouvions nous imaginer ce que cela vouloit dire, & nous ne songions pas que nous-mêmes avions conseillé au Roi de donner ordre que l'on se servît de ce moyen, à l'imitation des Européens, pour donner l'allarme, & avertir les Habitans du Canton, qu'il se passoit quelque chose au desavantage du Quartier; afin qu'ils y courussent unanimement, & tâchassent à y apporter du reméde. Un homme qui passa immédiatement après, criant au feu de toute sa force, nous tira de cette peine, & nous jetta dans une nouvelle. Ne sachant où cet inconvénient étoit arrivé, nous sautâmes à bas du lit, & passâmes chacun une méchante Robe, que nous ceignîmes étroitement autour du Corps, dans le dessein d'agir vigoureusement avec les autres; & étant sortis nous remarquâmes incontinent que c'étoit la Maison de la Reine Lidola qui brûloit. On aporta des échelles de toutes parts, & à force d'eau, qui étoit-là à discrétion, on empêcha que la flâme n'anticipât sur les Apartemens voisins: de sorte que le dommage ne fut pas fort considérable. Comme le feu avoit commencé dans le Cabinet où la Forêt s'étoit caché, nous ne doutâmes point que la Femme de Chambre, en le cherchant, n'eût fait tomber quelque étincelle dans le Pavillon, ou sur quelqu'autre Meuble de matiére combustible, qui avoit été cause de cet embrasement. Cependant le Roi s'étoit retiré, aussi-tôt qu'un Domestique lui en eût annoncé la nouvelle. Nous fûmes sur le champ lui en témoigner notre chagrin; mais il ne s'en fit que rire, & nous dît que la peur, ni la perte ne méritoient point notre compliment, sur tout à l'égard d'un homme de son naturel, à qui rien n'étoit capable d'aporter le moindre trouble. La Reine ne fut pas bien revenuë de la peur que ce fâcheux embrasement lui avoit causée, qu'elle mît la main à la plum, & traça un second Billet, dont voici à peu près la teneur.
Billet à la Forêt.
Ma Femme de Chambre a déja été en campagne; je sai votre retraite, & je me doute bien des moyens dont vous vous êtes servis pour la favoriser. La conjoncture étoit dangereuse, elle m'a pour le moins autant allarmée que vous: le feu qui a pris ensuite à mon Cabinet, par l'imprudence de mes gens, n'étoit rien en comparaison. Que cela ne vous rebute pourtant pas, nous serons plus heureux une autre fois: Soyez constant & tranquille. Je vous ferai avertir lorsqu'il en sera tems; & je prendrai si-bien mes précautions, qu'à notre premiére vûë, je me flâte d'avoir l'occasion de vous témoigner dans les formes que je suis véritablement votre Amie, Lidola.
Il ne fut pas difficile à la Messagere d'Amour de faire glisser ce Billet dans la main de notre Amant; il manqouoit rarement de passer au déjeûner, à midi & le soir, devant la Maison de sa Maîtresse; elle pouvoit le rencontrer, & lui parler quand elle vouloit; parce qu'on n'y regarde pas-là de si près. Cependant la Forêt s'étoit mis fort sérieusement après sa Montre, & il y travailla avec tant de zéle, qu'elle étoit prête au cinquiéme jour. Elle étoit extrémement mignonne, la gravure de la Boëte étoit belle en perfection, & l'Etui ne cédoit en rien à l'Ouvrage de dedans. Le soir ne fut pas bien venu, qu'il sortit avec sa Machine en poche; & ayant rencontré celle qu'il cherchoit, il la lui mît dans la main, avec priére de la donner de sa part à la Reine, dans les bonnes graces de laquelle il se recommandoit toûjours. Si jamais personne a témoigné de la joye, ce fut Lidola, à la vûë de cette jolie Montre: nous avons sçu qu'elle la baisa mille fois, & se félicita elle-même d'avoir si-bien réüssi dans son Intrigue.
Au lieu que ce beau gage de l'Amour de la Forêt dût hâter le bonheur qu'il en attendoit pour récompense, il n'entendoit absolument plus parler de rien: la Femme de Chambre, qui le cherchoit autrefois avec empressement, affectoit d'éviter sa rencontre, elle le fuyoit d'aussi loin qu'elle le voyoit venir. Ce procédé lui donna de l'inquiétude; & comme il n'avoit aucun lieu de soupçonner la Dame, il s'imagina que cette Fille s'étoit choquée, de voir sa Maîtresse si bien récompensée, là où elle n'avoit, pour ainsi dire, encore eu rien, en comparaison des peines qu'elle avoit prises. Enfin quelque tems après, & lorsqu'il ne pensoit presque plus à rien, il fut tout étonné que cette même Fille l'aborda en un endroit où il n'y avoit point de Témoins, & après avoir lâché un soûpir: On vous trompe misérablement, lui dit-elle, j'ai assurément pitié de vous, & je déteste hautement l'injuste procédé de ma Maîtresse. Tout ce qu'elle a fait jusqu'à présent, n'a été que pour vous arracher une Montre des mains; présentement qu'elle l'a, elle m'a ordonné de vous dire qu'elle voit trop de difficulté & de danger à vous recevoir chez elle, qu'elle en est au desespoir, que la douleur qu'elle en sent est inexprimable, qu'il faut qu'elle en meure de chagrin, & quantité d'autres Chansons, qui ne sont proprement que des défaites.
Le Roi, poursuivit-elle, fut hier chez nous: en causant il entendit le mouvement de la Montre, aussi-tôt il demanda ce que c'étoit, on ne put pas s'empêcher de le lui dire, il en parut surpris, & voulut savoir comment Madame étoit parvenuë à ce Bijou. Il s'en fallut peu que l'Ingrate, comme elle me l'a avoüé elle-même, ne vous accusât de la lui avoir envoyée, dans le dessein de vous servir de ce moyen-là dans la suite, pour tâcher de la corrompre, & que vous avez même déja essayé de le faire: mais de peur de s'embarquer dans une affaire, où elle auroit peut-être couru autant de risque que vous, ou du moins être en hazard de rendre la Montre, elle lui dit que je l'avois trouvée, & que c'étoit de moi qu'elle la tenoit. Là-dessus on m'appelle, & l'on me demanda si cela n'étoit pas véritable: les signes d'œil que l'on me faisoit à chaque parole, me firent bien voir que l'on étoit dans l'embarras, & qu'il falloit par tout répondre Amen. Hé bien, si cela est, reprit le Roi, je sai à qui elle est, il est juste de la lui restituër. Je l'ai déja voulu faire, interrompit la Reine: d'abord que ma Fille l'eut trouvée, je me doutai bien qu'elle devoit apartenir à ces Etrangers, qui vous ont fait la vôtre, je la leur renvoyai dans le moment: mais, quand ma Servante eut dit de qui elle venoit, ils protestérent qu'ils ne la reprendroient jamais, & que leur dessein étoit même d'en faire pour l'Impératrice, & pour toutes les autres Reines. Voilà, ajoûta la Fille de Chambre, comme les choses se sont passées: Vous pouvez espérer quelque récompense de votre Présent; mais je ne pense pas que vous en receviez aucun de votre vie. Il suffit, dit la Forêt, je vous remercie, ma chere Enfant, je m'en souviendrai sans doute, & je prendrai mes mesures là-dessus.
C'étoit alors après soupé, ainsi La Forêt ne tarda guére à se rendre dans sa Chambre: il alla se coucher sans rien dire. Vous êtes rêveur, mon Ami, lui dis-je, qu'avez-vous? les affaires, ne vont-elles pas à souhait? Non, certes qu'elles n'y vont pas, me répondit-il, je viens d'apprendre ce qui ne me seroit jamais venu dans l'esprit: & là-dessus il se mît à me raconter tout ce que cette Fille lui avoit dit. Hé bien, interrompis-je, ne vous l'avois-je pas bien dit? Vous en sortez pourtant encore à meilleur marché que je ne pensois. Mais après-tout, voyez-vous bien les conséquences de cette affaire, c'est que vous voilà embarqué dans la nécessité de faire au plus vîte des Montres pour toutes les Femmes du Roi, sous peine d'encourir leur disgrace, & peut-être même la haine de ce Monarque, qui pourroit bien vous soupçonner, si vous y manquiez, d'avoir voulu en donner dans la vûë de la plus belle de ses Epouses: à quoi le moindre bruit de vous avoir vû à heure induë dehors, ou dans l'eau, ou entrer par notre Fenêtre, si tant est qu'il y ait quelqu'un qui en ait le moindre vent, pourroit beaucoup contribuër. Le Diable soit des Femmes, dit-il alors en colére; jamais je ne me fierai à aucune, de quelque qualité qu'elle soit. Tout beau, lui repartis-je, vos emportemens ne remédieront à rien: je vois bien ce qu'il est question de faire, poura voir du moins un peu de relâche, il faut prier le Roi de nous permettre d'aller passer l'Eté à notre premier Village, & nous verrons ensuite ce que nous aurons à faire.
Le lendemain le Roi vint à son ordinaire, voir à quoi nous nous occupions: il nous railla de l'avanture de la Montre. La Forêt confirma tout ce que la Femme de Chambre en avoit dit: mais il ajoûta qu'à cause qu'il faisoit chaud qu'il travailloit plus volontiers en Hiver que dans la belle Saison, il desireroit bien que Sa Majesté agréât que nous allassions passer quelques mois dans notre ancien Canton. De tout mon cœur, dit le Roi, & après avoir ordonné que l'on nous donnât cent Piéces, il nous souhaita un heureux Voyage. Nous allâmes aussi-tôt faire nos adieux. Le Cuisinier entr'autres, avec lequel nous étions parfaitement bien, fut un de ceux ausquels nous crûmes devoir acoler la botte. Cet homme parut interdit à l'ouverture que nous lui fîmes de notre résolution. Nous prîmes cela, l'un et l'autre comme un effet de son amitié, & de la crainte qu'il avoit de nous perdre pour long-tems; mais nous fûmes fort surpris, lorsqu'ouvrant enfin la bouche il nous dit, avec des marques de son grand étonnement: Vous vous en allez, Messieurs; pensez-vous bien à ce que vous faites? Sçavez-vous ce que l'on dit de vous, ou ne le sçavez-vous pas? A Dieu ne plaise, que je vous soupçonne de la moindre mauvaise action; vous ne m'en avez jamais donné l'occasion, & vous n'en avez aucun sujet que je sache; mais tout le monde ne vous connoît pas comme moi. Si vous m'en croyez, vous vous justifierez avant que de changer de Canton; autrement vous courez risque de passer véritablement pour des Incendiaires: ceux qui ont répandu ce bruit, triompheront en votre absence; & qui fait si ceux qui en doutent à l'heure qu'il est n'y ajoûteront pas alors foi. Comment Incendiaires, repris-je? Est-ce que l'on nous accuse de vouloir tout brûler avant que de nous en aller? Non, répondit-il; mais on prétend que La Forêt est celui qui a mis le feu à la Maison de la Reine Lidola. Nous vous sommes fort obligez, lui dis-je, de votre bon avertissement, & nous allons de ce pas nous informer de la cause d'une injure si mal fondée: je ne pense pas qu'il nous soit mal aisé de nous en purger. Aussi tôt que nous fûmes sortis: Je parie dis-je à mon Camarade, que quelqu'un vous a vû revenir au Logis à heure induë, la nuit de l'embrasement que nous avons eu ici, & que c'est de-là que quelque mal-intentionné aura tiré cette conclusion à votre desavantage. Allons chez le Roi, poursuivis-je, faisons-lui-en ouverture, nous verrons un peu ce qu'il en dira.
Aussi-tôt que ce Monarque nous vit: Qu'y a-t-il, nous dit-il, mes chers Amis, ne vous a-t-on pas compté les Deniers que je vous ai assignez, ou en avez-vous besoin de davantage? Que vous manque-t-il? dites-le moi hardiment, je vous en conjure. Nous n'avons besoin de rien, Sire, interrompis-je, que de la continuation de vos bonnes graces; mais ce que nous venons d'aprendre, nous désole; & nous resterons inconsolables à vos pieds jusques à ce que Votre Majesté nous ait fait donner satisfaction. On nous accuse d'avoir voulu réduire le Canton Royal en cendre: si nous sommes coupables, nous méritons d'être châtiez; sinon la calomnie est atroce, & nous espérons de votre clémence que celui qui l'a inventée en sera puni exemplairement. Bagatelles, dit le Roi, j'ai sçû cela il y a plusieurs jours, mais j'en ai fait si peu de cas, que je n'ai pas daigné vous en parler. Cependant pour vous contenter, je m'en vais en faire lever des Informations au plus vîte. En effet, ceux qui eurent cette Commission, s'en aquitérent avec tant de diligence, que de l'un à l'autre, on parvint dans une heure de tems à la connoissance de celui qui avoit le premier inventé ce mensonge, & qui étoit un des Ecuyers du Roi, homme de probité, sage & d'une modestie exemplaire.
Le Roi voulut bien à notre sollicitation le faire venir devant lui en notre présence, & lui ayant demandé ce qui l'avoit poussé à proférer des paroles si préjudiciables à notre honneur. J'avois, Sire, dit-il, été quelques jours un peu indisposé; le Médecin de la Cour, que je consultai, m'ordonna de prendre Médecine, ce brûvage m'avoit éprouvé, & il operoit encore trente-six heures après: étant donc obligé de me relever la nuit pour satisfaire aux nécessitez de la Nature, j'entendis un grand bruit dans le Canal, sur lequel ma Chambre regarde, à l'entrée du Canton voisin. La curiosité de savoir ce que c'étoit me fit mettre la tête à la fenêtre, & comme il ne faisoit pas fort obscur, j'avisai un homme, qui ayant gagné terre, remonta sur le bord, vis-à-vis du Pavillon de la Reine, secoua ses habits, & se mit à courir vers le Pont du Temple: là-dessus j'ouvre doucement ma porte, je me mets après à toutes jambes, & l'ayant observé de loin, jusques à côté du Sénat, je vis qu'il heurta de la main à une fenêtre, & que quelqu'un la lui ayant peu après ouverte, il entra par-là dans la Maison. Je sçavois que c'étoit l'Apartement de ces Messieurs, leur taille & un certain air qui leur est assez particulier, ne m'étoit pas inconnu: un peu après la Demeure de Lidola étoit en feu. Je demande, Sire, continua-t'il, si après tant de circonstances, mes conjectures étoient si mal fondées, & si de plus habiles que moi n'y auroient pas été trompez? Il y avoit-là de l'aparence, dit le Roi, Je l'avouë, cependant il en faut plus pour former une accusation: mais avant que de rien décider là-dessus, que dites-vous de cela, dit le Roi à La Forêt? Rien, Sire, répondit mon Camarade, tout ce qu'il a raconté est véritable, la conclusion seule qu'il en tire est fausse, ainsi je n'ai à lui reprocher que de n'avoir pas eu assez de charité. Mon Camarade, Sire, continua-t'il, est Astronome, c'est ce que vous n'ignorez pas, il m'a apris depuis quelque tems à connoître les principales Etoiles: le desir que j'ai de me perfectionner dans cette Science, me fait lever la nuit, pour voir si le Ciel est serain, & alors je vai faire un tour dans l'un des quatre Cantons, parce que les Bâtimens y étant plus bas que dans celui-ci, ils me dérobent moins la vûë des Astres. J'étois sorti ce soir-là pour les mêmes fins, de sorte qu'ayant jetté les yeux sur Sirius & Procion, & voulant en marchant en observer & la situation & la distance, je m'allai malheureusement précipiter dans le Canal sans y penser. Etourdi comme j'étois de cette chûte inopinée, je restai quelque tems à me reconnoître, & ne laissois pas de nager, sans savoir où je butois, enfin j'atrapai le Bord, où cet honnête homme m'a vû, & où je pris à grands pas, le chemin le plus direct de ma Chambre, dans laquelle j'entrai par la Fenêtre, tant pour ne point éveiller nos gens, que pour ne me point montrer dans un équipage, qui les auroit sans doute fait rire. Vous voyez, Sire, que nous convenons parfaitement bien dans nos dépositions, mais que la cause de mon immersion est bien autre que celle que Monsieur l'Ecuyer lui avoit attribuée; j'espére qu'après cela il sera suffisamment convaincu de mon innocence. Je suis fâché que ce malheur ait donné lieu à un si mauvais jugement contre moi. Mon sort, à proprement parler, en est la cause, c'est pourquoi je ne lui en veux point de mal. Je vous suis obligé, reprit l'Ecuyer, & je vous demande pardon de l'offense que je vous ai faite; j'en ai du regret assurément: je vois bien que j'ai été trop précipité dans cette rencontre: cela m'aprend à être plus retenu une autre fois. Etes-vous donc tous deux contens? dit le Roi. Oui, Sire, répondirent-ils. Hé bien, poursuivit-il, donnez-vous la main, & qu'il n'en soit plus jamais parlé. Là-dessus nous prîmes de nouveau, congé, & nous retirâmes contens comme des Rois, La Forêt de sa présence d'esprit, & moi des honnêtetez de notre Prince, & de ce que nous nous étions tirez d'affaires à si bon marché.
Le lendemain nous partîmes, sans prendre autre chose que chacun une Robe, & quelques bagatelles, dont nous crûmes avoir absolument besoin. Nous avions de l'argent, nous étions connus, & le monde est-là fort hospitalier: ainsi nous n'avions que faire d'aprehender de passer mal notre tems. Le Roi cependant se souvint qu'il ne nous avoit pas demandé de quelle Voiture nous avions dessein de nous servir: il envoya un Domestique après nous, pour nous conjurer de disposer de ce qu'il avoit de meilleur pour son usage, avec menaces que si nous ne le faisions pas, il ne seroit point content de nous. Nous étions à une demi-lieuë de-là, lors que ce Messager nous atteignît: il vouloit de toute force nous obliger à retourner sur nos pas, ou à lui dire comment nous voulions être menez, en Char, ou en Gondole, afin qu'il nous fit accommoder sur le champ; ajoûtant à chaque parole, que c'étoit la volonté de Sa Majesté. Nous le remerciâmes de ses honnêtetez, & le priâmes de raporter au Roi, que nous avions de la confusion de la maniére obligeante dont il en usoit avec nous, que nous profiterions volontiers des offres qu'il avoit la bonté de nous faire; mais que nous avions envie de nous promener, & de ne point passer de Village sans y rester assez de tems pour faire connoissance avec le Juge, ou le Prêtre. Cette réponse ne contentoit point notre homme, qui ne nous quitta qu'avec regret, de peur, peut-être, que le Roi ne crût qu'il s'étoit mal aquité de sa Commission.
On peut juger par cet échantillon, afin que je le dise en passant, si nous avions sujet de nous plaindre de notre sort, & si, excepté la fâcheuse affaire de mon Camarade, nous n'étions pas en effet heureux. Ce n'étoit pas seulement à la Cour, où l'on avoit des égards particuliers pour nous, nous ne passâmes nulle part dans notre route, que tout le monde ne s'empressat à nous faire civilité; on eût dit, qu'il y avoit un Ordre exprès de nous recevoir comme les premiers du Royaume.
Enfin, le dix-septiéme jour après notre départ, nous fûmes émerveillez de rencontrer deux Domestiques de notre Juge & de notre Prêtre, avec une Canouë chargée de Poiles, de Hoyaux, de Pics, de Haches, d'Arcs & d'Habits, avec les Vivres nécessaires pour faire le Voyage de la traite au Cuivre. Ils nous racontérent, comment ces Messieurs s'étoient mis dans la tête de nous prier de leur faire une autre Horloge, beaucoup plus grosse que la premiére, avec une Cloche à proportion, dont ils vouloient faire Présent au Satrape de leur Gouvernement, afin de le porter par-là plus aisément à leur accorder à chacun pour leurs Fils une de ses Filles, qui, suivant ce qu'ils en disoient, devoient être des Beautez achevées. Et comme il falloit beaucoup de Cuivre pour cela, ils les envoyoient aux Mines pour en troquer contre ce qu'ils leur avoient donné à y porter. Ils étoient fournis de très-bonnes provisions, & on leur avoit permis de rester autant de tems qu'ils voudroient à leur Voyage. Cette nouvelle n'augmenta pas peu le chagrin de mon Camarade, il me le témoigna sur le champ. Comment, dit-il, je me sauve d'un endroit pour éviter le travail continuel, où l'on me veut engager, & l'on m'en prépare d'autre dans celui ou je venois chercher du repos, j'aimerois mieux que le Diable eût emporté la Nation, que de donner un coup de Lime davantage pour eux. Encore, si on y amassoit quelque chose, que nous pûssions transporter chez nous, au cas que nous en trouvassions un jour la commodité, mais toute notre récompense se borne à un morceau de Métal, qui ne vaut que quinze sols la livre en Europe. Retournons-nous-en plûtôt, j'aime mieux hazarder cent vies, si je les avois, poursuivit-il, pour repasser par-là où nous sommes venus, & tâcher de retourner en notre Païs, que de rester ici davantage.
Vous n'y pensez pas, La Forêt, lui répondis-je, & vous n'examinez pas bien les obstacles que nous aurions à surmonter. Nous avions de grands avantages, lorsque nous sommes venus, que nous n'avons pas à cette heure. Nous étions trois, tous pourvûs d'Armes à feu, & la nécessité nous pressoit: c'est toute autre chose à l'heure qu'il est. Croyez-moi, mon Ami, demeurons-là où nous sommes, c'est à faire à nous occuper une partie du jour, nous en serons d'autant plus aimez, & aussi-bien on ne peut pas être toûjours sans rien faire. En quelque endroit que nous soyons, nous ne pouvons avoir que la vie & le vétement, nous l'avons ici au double. N'imitons point ceux de notre Nation, qui par leur humeur changeante ne sauroient rester-là où ils sont. Nous ne serons pas loin d'ici que nous ne nous repentions d'avoir fait la folie. Enfin, je m'étendis au long & au large, sur les difficultez qui s'opposoient à notre retour: mais tout cela fut inutile. Il me dit tout net qu'il s'en iroit seul, si je m'opiniâtrois à ne le point vouloir suivre. Hé bien donc, lui dis-je, puisque vous êtes inexorable, & que d'autre part j'ai résolu de ne vous point abandonner, il faut prendre l'occasion de ce Bâteau par les cheveux, & tenter de nous en servir, pour échaper par la Caverne affreuse, car c'est ainsi qu'ils apellent encore l'endroit par où leur premier Roi prétendoit, que la Terre l'avoit enfanté, comme je l'ai dit plus haut.
Pendant que nous formions ce dessein, nos deux Manans s'impatientoient de voir la fin de notre Dialogue. Je leur dis, que nous avions eu quelque différent sur ce que nous devions faire, retourner au Village, ou aller avec eux aux Mines de Cuivre, où nous n'avions point encore été, & que le résultat en étoit que nous leur tiendrions compagnie. Ils en témoignérent bien de la joye, & pour leur en donner davantage, nous résolûmes d'aller au premier Canton acheter quelques flâcons des meilleures Liqueurs qu'il y auroit; nous prîmes même encore quelques Vivres, mais nous les persuadâmes en même tems de tirer vers la Riviére, sous prétexte que ne l'ayant vûë qu'en un endroit, nous desirions d'en examiner les Rivages depuis le bas jusqu'au haut: les assurant au reste que nous leur aiderions alternativement à tirer & à ramer, & leur fournirions toutes les choses dont ils auroient besoin, si le courant de l'Eau, qui n'étoit pourtant pas-là fort rapide, parce que tout le Païs est presque de niveau, retardoit notre Voyage de quelques jours. Les pauvres Garçons consentirent à tout ce que nous leur proposâmes; il n'y avoit qu'une difficulté qui les embarrassoit un peu, c'est qu'étant l'un & l'autre, d'un Canton à quelques milles de-là, ils avoient fait état d'y passer pour embrasser leurs Parens. Je leur fis d'abord comprendre, que bien loin d'interrompre leur dessein, nous le leur faciliterions. Partez, leur dis-je, dès à présent, allez passer deux ou trois jours chez vous, cependant nous avancerons chemin à petites journées, & ensuite vous tirerez vers le Courant, où vous nous rateindrez bien-tôt. Ils furent charmez de ma complaisance, & moi ravi de n'être pas obligé de penser aux moyens de nous en défaire d'une autre maniére.
l'Auteur quite ce beau Païs. Les moyens dont il se servit pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer, une partie de l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les Côtes de ce Continent, &c.
Aussi-tôt que ces bonnes gens nous eurent quittez, nous prîmes notre cours vers la Riviére, demeurant toûjours dans les divisions des Cantons, où il n'y avoit point de Maisons. Je ne sçai si ce fut deux jours que nous restâmes en chemin, mais il n'étoit pas loin de minuit, lorsque nous nous trouvâmes un soir au bout des Canaux. Nous n'avions pas songé, & personne ne nous en avoit instruit, qu'au bout de chaque Canal il y a une Ecluse, qui sert à y tenir l'eau de la hauteur qu'on la veut. Ce maudit passage nous allarma, nous fûmes près d'une heure occupez, avant que d'avoir découvert comment il en falloit ouvrir les portes. Ce fut d'autre part un bonheur pour nous, que les Eaux d'un & d'autre côté, ne se surpassoient pas de deux pouces en hauteur: si la différence avoit été grande, nous n'aurions jamais pû en sortir. Nous nous tirâmes enfin d'affaire, mais aussi nous étions las comme des Chiens: cependant il falloit passer outre. Le coup auroit été hazardeux à exécuter de jour, parce qu'il n'étoit permis à personne d'entrer dans cette Riviére, sans la permission des Juges, tant à cause de la Pêche, que pour observer les Loix, qui défendent aux Habitans de passer les bornes de leur Païs: au lieu que de nuit, il n'y avoit, sembloit-il, aucun danger d'être seulement vûs de qui que ce fût. Nous n'avions que la profondeur de trois Cantons à passer, c'est-à-dire, de quatre milles & demi. La Forêt, animé par un plus grand zéle que moi, se trouvoit aussi plus épuisé que je ne l'étois; je lui dis de prendre un peu de repos, puisqu'il suffisoit qu'il y en eût seulement un de nous deux au Gouvernail.
Je pris justement le milieu de l'eau, & le tems étant doux & tranquille, notre Bâteau décendoit sans qu'on y sentît aucun mouvement. Cette tranquillité, jointe aux fatigues que nous avions été obligez de faire, me jettérent dans un assoupissement si grand, que je ne restai guére à m'endormir, quelque effort que je fisse pour tenir les paupiéres ouvertes. Cependant, nous ne laissions pas d'avancer. De vous dire si nous fûmes assez heureux pour rester toûjours éloignez des bords, ou si nous allâmes quelquefois heurter contre le Rivage, c'est ce qui n'est pas en ma puissance; nous dormions de maniére à ne nous pas éveiller si facilement. Je n'ai jamais sçû non plus au juste, combien de tems ce sommeil nous dura; il est vraisemblable qu'il auroit assez duré pour nous remettre, mais le malheur voulut qu'il fut brusquement interrompu. Un épouventable coup que notre pauvre petit Bâteau alla donner contre une Roche, me força à quitter la place. Je tombai d'une si grande roideur sur un banc qui étoit devant moi, que je me mutilai tout le visage. Mon Camarade en fut quitte pour s'éveiller en sursaut, avec la peur de ne savoir où il étoit, & ce que ce grand fracas vouloit dire: il avoit même oublié qu'il étoit sur l'eau. O Dieu! qu'est ceci, s'écria-t-il tout d'un coup, où suis-je? Quoi que je me fusse fait beaucoup de mal, je ne me pûs pas empécher d'éclater de rire. Etes-vous-là, me dit-il? & où sommes-nous, je vous prie? Il fait ici plus obscur qu'en Enfer? Ne me le demandez pas, repliquai-je, je n'en sai rien de positif: une chose dont je suis persuadé, c'est que nous venons de heurter de notre Bâteau contre un endroît, qui m'a fait tomber de maniére à me casser la tête, & si je conjecture bien, nous devons être dans le creux, que nous avons à passer. J'étois si fort endormi, reprit-il, que je ne songeois plus que nous étions dans une Barque. Bon Dieu, qu'il fait noir ici, je croi que vous n'avez pas tort de penser que nous sommes sous terre. Empoignez un Aviron, repris-je, & tâtez un peux à quoi nous sommes demeurez accrochez: il faut nécessairement que nous soyons arrêtez en quelque part, car je ne sens point que nous bougions, & l'eau décend pourtant fort vîte, si je puis en croire ma main, assurément que le passage est ici fort étroit.
La Forêt étoit brave, mais ce gouffre épouventable l'étonnoit, il n'osoit presque se remuër de sa place, & il auroit déja voulu alors être resté-là où nous étions. Quand je vis qu'il n'y avoit rien à tirer de lui, je m'avançai doucement vers le devant, & soit des mains, ou de la Rame, que je tenois, je reconnus que nous étions justement venus nous fourer entre deux pointes de Rocher. Allons, allons, dis-je alors, il n'y a point de mal, nous sommes-là où je vous ai dit, je sens la voûte de la Montagne du bout de ma Rame. Là-dessus, il se leva, mais quelques efforts que nous fissions, je croi que nous restâmes autour de trois heures à nous tirer de ce maudit piége, ensuite de quoi nous donnâmes à droite.
Tout étoit par tout plein d'Ecueils, qui provenoient sans doute des éclats de la Montagne, qui se détachoient de fois à autre & qui rendoient ces passages comme impraticables. Nous ne faisions que heurter à tout moment, tantôt contre le fond, & un moment après contre les bords; de sorte qu'il auroit été avantageux pour nous que le Bâteau eût été moins vîte, mais nous ne pouvions pas l'arrêter. Cependant, le passage s'étrécissoit de plus en plus, à mesure que nous avancions, & il s'étrécissoit tellement, qu'il n'y avoit plus moyen de passer. Le sang me monta alors au visage, & dans la croyance où j'étois, que nous étions absolument perdus, je pensai d'assommer La Forêt, pour me venger du mal qu'il m'avoit procuré sans nécessité. Mais je me ressouvins fort à propos que je l'avois autrefois jetté dans de semblables embaras, & que ceux-ci n'étoient même que des suites de nos miséres précédentes.
Nous voici pris, mon Ami, lui dis-je, je ne sai pas comment nous nous tirerons d'ici: Si nous avions tantôt tiré à gauche, nous nous serions sans doute mis au large, & je ne vois pas si nous pourrons rebrousser chemin, il y a loin, & le courant est ici trop rapide. A ces mots, il sonde, & trouvant que ce passage n'avoit que trois ou quatre pieds de profondeur, il se deshabille sans rien dire, & se jette tout d'un coup à l'eau. O Ciel! m'écriai-je, que faites-vous? Il me semble vous entendre tomber dans la Riviére. N'ayez pas de peur, me répondit-il, la chûte est volontaire, je m'en vai un peu examiner la profondeur & la largeur de ce Détroit. Il ne fut pas à vingt pas de là, qu'il conjectura être au point où ces deux Branches se réünissoient. Il me vint annoncer cette agréable nouvelle, & y ajoûta, que nous étions indubitablement au plus étoit. Là-dessus, je passe le long des deux bords, & ayant remarqué qu'il n'y avoit que deux endroits pointus, où la Roche nous empêchoit de passer, je me mis après à grands coups de Pic & de Marteau, de sorte qu'en moins de deux heures j'avois emporté l'une de ces pointes. Cet exercice, avec tout ce que nous avions déja fait, m'avoit extrémement abattu, nous prîmes quelques alimens pour nous donner un peu de forces, & nous nous reposâmes jusques à ce que nous fussions en état de recommencer notre travail. La Forêt, pour m'imiter, voulut abattre le reste de ce qui s'opposoit à notre passage, mais soit que la pierre fût-là plus dure, ou qu'il n'agit pas avec autant de vigueur que j'avois fait, il remarqua qu'il n'avançoit que fort peu: il fallut que je lui aidasse, & que nous nous missions à la besogne alternativement.
Il y avoit long-tems que nous étions occupez à cela, & il y restoit peu de chose à faire, lors que nous entendîmes un bruit confus comme de voix, aprocher de nous: nous nous tînmes quelques momens coi, pour écouter avec plus d'attention; enfin, nous reconnûmes que c'étoient des gens qui venoient à nous. Assurément, dis-je à La Forêt, que notre fuite n'a pas été si secrette que l'on ne l'ait remarquée: peut-être le jour étoit-il bien avancé avant que nous soyons entrez dans cette Emboucheure, ou que quelqu'un nous fait épiez dans les Canaux; quoi qu'il en soit, il y a beaucoup d'apparence qu'on en a donné à midi connoissance à la Cour, & que le Roi a commandé qu'on envoyât du monde pour nous prendre. Entendez-vous bien comme ils avancent, continuai-je, les voilà à tantôt à nos trousses: que faire présentement? Ma foi, dit La Forêt, pour ce qui est de moi, je suis d'avis que nous nous battions jusqu'au dernier soûpir de la vie: nous avons ici des Instrumens, qui nous viendront bien à point pour cela, car aussi-bien si nous nous laissons amener, j'apréhende qu'on ne nous jouë quelque mauvais tour, & que nous n'allions aux Mines. Nullement, répondis-je, il n'y a point de danger: le Roi est trop debonnaire pour en agir avec nous de cette maniére, nos Ouvrages lui font trop de plaisir, pour s'en vouloir priver en nous bannissant; outre que nous pouvons dire avec beaucoup de vraisemblance, que nous étant mis sur la Riviére, à dessein d'examiner la diversité de ses Rivages, le malheur a voulu que la nuit, les attaches de notre Bâteau se soient défaites, sans que nous nous en soyons aperçûs, & qu'ainsi nous avons été emportez par le courant, jusques dans l'endroit où ces gens nous ont trouvez. On se rira de ce petit malheur, & on sera ravi d'être venu si à propos à notre secours.
Comme mon Camarade ouvrait la bouche pour me répondre, nous avisâmes de la lumiére: ils n'étoient pas sans doute à plus de trente pas de nous, & dans le même Bras où nous nous étions engagez, mais qui faisoit comme un coude en cet endroit-là, ce qui fut cause que nonobstant les Chandelles qu'ils avoient, ils ne nous découvrirent pas. Etant venus-là, leur Bâteau, qui étoit apparemment plus large que le nôtre, se trouva tout d'un coup embarrassé: ils témoignérent d'en être en peine. Que ferons-nous présentement, dit l'un d'eux? Ce que nous ferons, répondit un autre, nous nous tirerons d'ici du mieux que nous pourrons, & irons tâcher de passer à gauche, comme nous aurions fait, si vous vous en étiez raporté à moi. Nous ferons tout ce qu'il vous plaira, reprit le premier, mais pour moi, je m'imagine que tout ce que nous faisons & rien est la même chose: il y a peut-être douze ou quinze heures que ceux que nous cherchons ont passé par ici, il faut qu'ils soient présentement bien loin, ou qu'ils soient péris en quelqu'endroit, comme nous avons manqué de faire plusieurs fois: si vous étiez tous de mon sentiment, nous nous en retournerions, & dirions, comme il est vrai, que nous avons trouvé des obstacles, qui nous ont empêché de passer outre. Le Roi qui voudroit bien ravoir ces gens-là, ne prétend pourtant pas de leur faire violence: vous savez que l'on nous a chargez de les prier honnêtement de revenir, & de les laisser aller en paix, au cas qu'ils n'en voulussent rien faire. Nous pourrions dire encore, si vous voulez, que nous les avons atteints, mais que malgré toutes nos instances, il n'a pas été en notre puissance de les faire revenir, à cause qu'ils ne se plaisent point parmi nous, que leurs Maximes différent trop des nôtres, & qu'ils veulent voir s'il n'y aura pas moyen de repasser dans leur Païs, ou ils peuvent exercer leur Culte en toute liberté: au lieu qu'ici ils n'osent pas même le défendre, comme ils l'ont témoigné en diverses occasions. Allons, allons, dirent-ils tous là-dessus, nous conviendrons en chemin de ce que nous aurons à dire.
Nous fûmes du tems sans oser bouger, quoi-que nous ne les entendions plus, parce que nous apréhendions qu'ils ne changeassent de résolution; & qu'entendant nos coups de Marteau, ils ne revinssent à la charge. De la tranquillité où nous étions, nous passâmes aisément à l'assoupissement, & enfin nous nous endormimes. A notre réveil, nous recommençâmes à tarabuster avec d'autant plus d'empressement que nous n'avions nullement chaud, & que nous étions aussi frais & gaillards que si nous avions reposé dans un bon lit. Ainsi nous achevâmes de briser les angles qui nous arrêtoient, & nous ouvrîmes le passage à force de bras. Nous trouvâmes ensuite les choses, comme mon Camarade les avoit cruës, car nous nous sentîmes tôt après au large: mais dans un endroit où mille Echos répondoient, & se renvoyoient mille autres fois les paroles que nous proférions, avec une force inexprimable. Ce prodige, qui nous auroit sans doute charmez dans une autre occasion, nous épouventoit alors; on eut dit de bonne foi, que c'étoient autant de Démons, qui fendoient l'air de leurs voix monstrueuses: la frayeur que nous en prîmes nous retint long-tems sans parler.
Nous allions alors fort lentement; & dans cet intervalle, nous commençâmes à entendre un autre bruit confus, qui ne ressembloit pas mal aux roulemens d'un Tonnerre un peu éloigné. Notre peur, qui étoit déja très-grande, ne laissa pas d'augmenter encore: il ne faut rien pour troubler entiérement un homme qui croit être dans le danger: chacun se donnoît la gêne pour deviner ce que c'étoit. Nous n'en étions pas fort éloignez, lors que nous jugeâmes qu'il falloit nécessairement qu'il y eût-là quelque endroit où il avoit beaucoup de pente, & où l'eau tombant comme un torrent, causoit ce tintamare que nous entendions. Ce fut-là où notre perte nous parut inévitable. Je ne songeois point alors à ce que l'on nous avoit conté du Portugais, qui y avoit passé autrefois: si j'avois fait réfléxion à cela, je ne me serois pas mis si fort en peine. Comme nous avions des cordes, je crus qu'il étoit tems de s'en servir: nous prîmes au plus vîte dix ou douze Pailes & Hoyaux, que nous liâmes en un faisseau le plus étroitement que nous pûmes, & jettâmes cet Ancre à l'eau. Le reméde fut efficace, le fond étant raboteux, notre Machine s'acrocha en un bon endroit, de maniére que nous n'avancions plus qu'à proportion de la corde que nous lâchions. Au bout environ de vingt-cinq brasses, mon Camarade, qui étoit le plus souvent devant pour sonder de sa Rame, & sentir des deux côtez s'il ne se présentoit point d'obstacles à notre passage, me cria tout d'un coup que je tinsse ferme, qu'il tomboit de l'eau d'enhaut, & qu'il étoit déja tout mouillé. Là-dessus je l'apelle, & après être convenus que cette eau que nous avions entenduë, & qui étoit sans doute la même qu'il venoit de sentir, ne pouvait venir d'ailleurs que du haut de la Montagne, d'où elle se précipitoit par quelque crévasse dans la Riviére où nous étions, nous résolûmes d'aller reprendre notre Ancre. A peine étions-nous à moitié-chemin que notre Cable rompit, quoi que nous ne fissions pourtant pas de grands efforts pour remonter: il falut se consoler de cette perte, il n'y avoit pas moyen de la réparer, & elle n'étoit pas considérable dans cette conjoncture. Je songeai seulement à me ranger de côté, afin d'éviter la chûte impétueuse du torrent que nous craignions. La Forêt, à force de ramer, aida à mon Gouvernail à nous porter contre la Roche: ainsi nous passâmes le plus heureusement du monde, sans être aucunement mouillez, mais pas pourtant sans quelque danger d'être engloutis par les roulemens & bouillonnemens épouventables, que cette grande quantité d'eau causoit en se précipitant de si haut: & il est vrai-semblable que nous aurions été abîmez si nous eussions passé de l'autre côté.
Le reste du chemin que nous avions encore à faire, ne fut pas à beaucoup près si dangereux que le précédent: Dieu nous fit la grace d'en voir l'issuë. Aussi le remerciâmes-nous de bon cœur, lors que nos yeux commencérent à recouvrer la lumiére: nous en eûmes une joye que les termes les plus forts de notre Langue ne sauroient assez bien exprimer. Nous ne pûmes pourtant pas immédiatement après mettre pié à terre, les bords au commencement de cette lugubre Embouchure, sont trop escarpez pour cela, nous fûmes obligez de décendre encore au moins trois milles, après-quoi nous abordâmes à gauche, dans un endroit herbeux, que la Nature sembloit avoir fait exprès pour nous réjoüir, après être échapez de tant de visibles dangers.
Les provisions que nous avions commencérent à nous venir merveilleusement bien à point; nous fîmes assurément un bon repas, & n'épargnâmes point notre Cidre. Il devoit être au moins alors deux heures après-midi, à ce que nous en pouvions juger par la hauteur du Soleil: d'où il paroît que nous devions avoir resté autour de trente heures sous cette Voûte ténébreuse. De là nous poursuivîmes notre route du mieux que nous pûmes.
Ce Fleuve a de prodigieux détours; il est rempli de Rochers à fleur d'eau, & de toutes sortes de hauteurs, d'Isles, qui forment en des endroits jusqu'à dix ou douze passages étroits & difficiles. On y trouve même des chutes extrêmement dangereuses; cependant comme nous les passâmes sans malheur, & sans qu'il nous y arrivât rien de si extraordinaire qu'on ne se puisse aisément représenter dans une Navigation de cette nature, je ne m'amuserai point à en décrire les circonstances, de peur de fatiguer le Lecteur.
Je dirai seulement qu'environ à trente-cinq lieuës de la Mer, cette Riviére se divise en deux Branches, dont nous choisîmes la plus petite, parce que nous voulions rester à gauche, & qu'il nous sembloit que l'autre s'écartoit trop de notre route. Ce fut justement dans cette division qu'un gros Saumon s'étant élevé hors de l'eau, jusqu'à la hauteur de sept ou huit pieds, retomba dans notre Bâteau, où nous le reçûmes avec bien de la joye, dans l'espérance de nous en régaler, comme nous fîmes effectivement pendant plusieurs jours. Quelque diligence que nous fissions, nous mîmes pourtant un mois à notre Voyage.
La joye que nous ressentions de tirer vers notre Patrie, sans savoir pourtant si jamais nous y rentrerions, nous rendoit infatigables; à peine prenions-nous du repos: on eut dit, qu'un Vaisseau nous attendoit pour nous porter en Europe. Mais helas! lors que nous arrivâmes à l'embouchure de la Riviére, nous nous vîmes tout à coup au bout de nos espérances. Un trajet épouventable se présentoit-là à nos yeux, dont le passage nous sembloit interdit pour jamais. Tant qu'on est sur la Terre, on cherche, on invente des moyens pour surmonter les obstacles qui se présentent; il n'en est guére de si fâcheux dont on ne vienne à bout avec un peu de patience & de travail: mais l'Océan impitoyable, ôte même à ceux qu'il arrête sur ses bords, l'envie de rien tenter pour le franchir.
Il y avoit cinq ans passez que nous avions quité ces Côtes pour aller chercher fortune. Nous avions, à la vérité, bien essuyé des dangers & des fatigues extraordinaires, mais nous nous étions aussi-bien divertis; & je ne voudrois pas encore à l'heure qu'il est, n'avoir pas vû un si beau Royaume; au contraire, je me suis répenti mille fois de l'avoir quitté. Mon Camarade, qui en étoit cause, ne savoit ici que dire, le pauvre Diable étoit tout déconcerté, il fallut pourtant se résoudre à quelque chose.
La Saison étoit encore belle, & nous étions par bonheur fournis de quantité de bonnes choses; il n'y avoit que des clous, que nous n'avions pas en fort grande quantité. Je fus d'avis que la premiére chose que nous devions faire, étoit de nous loger le mieux que nous pourrions: les Haches & les Hoyaux, que nous avions, nous servirent fort bien à cela. Nous bâtîmes donc, sous une espéce de Tillet d'une merveilleuse grandeur, qui étoit à cinquante pas de la Riviére, & par conséquent de notre Chaloupe, une belle grande Barraque triangulaire, où nous retirâmes notre Bagage. Les Arcs que nous avions aportez, nous furent aussi d'un grand usage pour la Chasse, sans cela nous courions risque de mourir de faim. Les Oiseaux n'étoient plus si privez que nous les avions trouvez auparavant, il falloit être bien adroit pour les surprendre.
Ce qui nous donna un peu de peine, fut de faire du feu pour la premiére fois, parce que nous avions perdu notre Fusil, & que le feu que nous avions conservé s'étoit éteint le jour avant notre arrivée. L'endroit où nous étions n'étoit rempli que de Sable & de Coquilles, nous fûmes plusieurs jours à chercher bien avant dans les Terres avant que nous trouvassions des cailloux propres à nous tirer d'affaire. Lors que nous en eûmes une fois, il ne nous fut plus difficile de nous accommoder; nous avions du linge, que nous fîmes bien sécher aux rayons du Soleil, & nous ne manquions point de féraille: ayant du bois à discrétion, nous n'eûmes garde de laisser éteindre le premier feu que nous fîmes; de sorte qu'il n'y avoit plus de danger de nous en voir de long-tems destituez, car il y avoit toûjours des Arbres entiers qui brûloient.
Nous restâmes autour de huit mois dans ce Canton, où nous vivions de notre Chasse: quelquefois, pour tuër le tems, qui nous sembloit d'une longueur mortifiante, nous nous mettions dans notre Bâteau, & nous nous en servions à faire quelque petite course, ou sur la Riviére, ou en Mer, suivant que le tems & la Marée le permettoient: ou bien nous grimpions sur les côteaux les plus élevez pour voir de loin si nous ne découvririons point quelque malheureux Vaisseau, qui nous pût tirer de notre fâcheuse Solitude.
Lassez enfin de rester toûjours en un même endroit, nous résolumes d'aller faire une Promenade de quelques lieuës du côté de l'Oüest, dans le dessein de voir, non-seulement si nous ne pourrions pas reconnoître le lieu où notre Navire avoit échoué, car nous n'en devions pas être fort éloignez, mais aussi si nous ne découvririons rien de nouveau. Nous prîmes des Vivres pour quelques jours, & nous étant levez de grand matin, nous avançâmes vers la Grève, afin que bordant toûjours la Mer, nous ne nous écartassions pas. Nous marchâmes avec assez de force, & je me trompe si le lendemain vers le soir nous n'avions fait plus de quinze lieuës. La Rive étoit par tout uniforme, il n'y avoit aucune diversité d'objets capables de réjoüir les yeux. Nous montâmes sur les Dunes, qui étoient-là d'une hauteur fort considérable, & nous vîmes que c'étoit toûjours la même chose, aussi loin que la vûë pouvoit porter. Un petit vent frais qui venoit du Nord-Est, nous obligea de camper la nuit à l'abri d'une Coline, où le Sable avoit conservé beaucoup de la chaleur qu'il avoit prise du Soleil pendant le jour. L'Aurore ne parut pas plûtôt que nous entrâmes dans les Terres; il y avoit-là plus de diversité, mais en récompense les chemins en étoient bien plus mauvais. Si nous avions voulu nous charger de Gibier, il ne tenoit qu'à nous d'en tirer à tout bout de champ, parce que nous nous étions fournis chacun d'un bon Arc, & qu'il y avoit-là de toutes sortes d'Animaux en abondance.
Enfin, je crois que le cinquiéme jour après notre départ, il pouvoit être entre deux & trois heures après midi, lors que nous arrivâmes à notre Riviére. Comme nous nous étions un peu écartez de la Mer, nous nous en trouvâmes de même au moins à une lieuë & demie de distance, ce que nous reconnumes d'abord à divers indices qui nous étoient assez familiers. Nous en eûmes de la joye, car nous avions apréhendé de nous écarter trop. Ce peu de chemin que nous avions à faire, ne laissa pas de nous paroître extrêmement long, nous le comptions comme un détour que nous aurions pû éviter, quoi qu'en effet il eut été volontaire, & nous fûmes ravis lors que nous aperçûmes notre Barraque de loin, parce que nous nous flations de nous y bien reposer à notre aise.
Mais nous fûmes bien-tôt après saisis d'un frisson qui faillit à nous glacer le sang, quand nous reconnumes que notre Chaloupe étoit partie. Nous crûmes d'abord que nous ne l'avions pas bien attachée, ou que l'agitation de l'eau avoit rompu la corde qui la tenoit. La curiosité de savoir ce qu'elle étoit devenuë, nous fit aussi-tôt lever le pas; nous maudissions le jour que nous avions entrepris le fatal Voyage, qui nous privoit des commoditez que nous recevions de cette petite Machine; nous commençions même à nous accuser réciproquement d'en avoir fait le premier la proposition, lors que La Forêt qui marchoit à ma gauche, ayant casuellement tourné la tête vers notre Hute, que nous avions passée de quelques pas, s'écria tout d'un coup en tressaillissant de peur: ô Seigneur, qu'est ceci! quel Monstre effroyable s'est caché-là dans notre Barraque! Je me retourne à l'instant, & je vois avec le plus grand étonnement du monde, un gros Animal couché sur le côté, dont nous ne pouvions découvrir que le dos, & que nous jugeâmes au poil devoir infailliblement être un Ours.
Il ne faut pas mentir, la vûë d'un Animal aussi féroce, que celui-là nous le paroissoit, nous donna de la frayeur. De simples Arcs comme nous avions, n'étoient pas des armes suffisantes pour entreprendre de l'attaquer, nous fûmes pourtant vingt fois d'avis d'en aprocher tout doucement, le plus qu'il nous seroit possible, de lui décocher chacun une Fléche en même tems, & de rebander incontinent notre Arc, afin d'être en état de l'arrêter d'un autre, au cas qu'il lui restât assez de force pour venir à nous: mais la crainte que nous avions de le manquer, & d'en être déchirez dans la suite, nous fit sans bruit continuer notre route, persuadez que s'il venoit à se réveiller, il se retireroit plûtôt du côté des Bois, que vers le Rivage de la Mer.