On eut dit à nous voir marcher, que nous ne nous étions servis de nos jambes de huit jours, tant nous avions oublié les fatigues que nous avions faites; la peur nous emportoit aussi vîte que le vent, & cela sans regarder, ni à droite, ni à gauche; de sorte que côtoyant toûjours la Riviére, nous nous trouvâmes à trois pas de notre Barque, sans que nous l'eussions vûë auparavant, & que nous y songeassions davantage. Cette vûë inopinée nous rendit la vie dans le moment, nous nous en aprochâmes mais l'ayant trouvée attachée, & même d'une autre maniére que nous n'avions accoûtumé, nous crûmes avoir trouvé un autre sujet de surprise. Notre Bâteau étoit sale, les Rames & les bâtons n'étoient point dans l'ordre où nous les mettions. Outre cela, nous remarquâmes une espéce de Fascine, longue de trois brasses au moins, en forme d'Arc, avec des cordes attachées aux deux bouts, qui étoient un peu plus bas au bord de l'eau, & dont on s'étoit servi pour pêcher: ce qui se confirmoit par plusieurs petits Poissons morts, dont cette Machine étoit environnée, & que ceux qui s'en étoient servis avoient négligé de jetter à l'eau.

Ces divers effets de l'industrie des hommes, nous firent conclure que nous n'étions pas-là seuls; il ne s'agissoit que de savoir quelles gens ce pouvoient être: il étoit impossible que nous pûssions nous les représenter sociable & civilisez, les aparences étoient vrai-semblables que ce devoient être des Antropofages. Cependant nous enragions de faim, nous n'avions rien conservé des Vivres que nous avions pris, & les deux ou trois Poules que nous aportions étoient cruës, il falloit les cuire si nous voulions les manger. Il y avoit encore du feu près de notre Cabane, nous en voyions la fumée aisément, mais l'Ours nous en défendoit l'aproche. Le jour étoit sur son déclin, il falloit se déterminer à quelque chose, si nous voulions coucher chez nous. Nous résolumes de passer au plus vîte la Riviére dans notre Esquif, puis nous étant rendus vis-à-vis de notre Barraque, faire des huées & des cris épouventables, afin d'épouventer par-là la Bête, & lui donner occasion de s'enfuïr.

Nous fîmes en effet tout ce que nous avions projetté, mais au lieu de faire fuïr un Ours, nous fûmes fort surpris de voir accourir deux hommes habillez de peaux jusques au genou. Quoi que le Fleuve qui étoit assez profond, nous séparât, nous ne laissâmes pas d'avoir peur, & de nous tenir sur nos gardes: ils aprochérent, & nous voyant en Robe l'un & l'autre, l'un d'eux se mit à crier qui nous étions. O Ciel, dis-je alors, c'est Normand, je le reconnois à son langage. Nous sommes vos Amis, répondis-je, & peut-être plus que vous ne pensez. Repassez donc au nom de Dieu, nous dirent-ils, & que notre habillement ne vous fasse point de peur. Nous sommes de pauvres malheureux, abandonnez de Dieu & des hommes, mais Chrétiens & civilisez. Il n'en fallut pas davantage pour nous obliger à les aller joindre. Les larmes me tombent des yeux toutes les fois que je m'en ressouviens: leur grand changement ne nous empêcha pas de les reconnoître: nous nous embrassâmes réciproquement avec des marques d'une tendresse inexprimable, & pleurâmes de joye comme des Enfans. Nous allâmes ensemble à notre Tente, où ils nous présentérent quelques petits Poissons rôtis: mais nous avions le cœur si serré que nous ne pouvions manger de rien. On eut dit à nous voir, que nous étions des Statuës de pierre, nos yeux seuls étoient restez mobiles, tout ce que nous faisions étoit de nous regarder d'une maniére qui faisoit assez remarquer notre étonnement.

Enfin, nous étant un peu reconnus, ils nous engagérent à prendre des alimens, & après avoir fait mille reproches de ce que nous les avions abandonnez, sans les en avertir, & nous avoir protesté que pas un d'eux n'avoit douté que nous avions été déchirez des Bêtes féroces, ils nous demandérent où nous avions donc pû rester si long-tems, & ce que Du Puis étoit devenu. Il falut pour les contenter, leur faire en gros le recit de notre Voyage. Ils souhaitérent mille fois d'avoir été en notre place: à les entendre nous avions bien tort d'être sortis d'un si bon endroit. Ne parlons plus de cela, leur dis-je, vous n'en savez pas encore la dixiéme partie de ce que je vous en dirai dans la suite: La Forêt est cause de ce que vous nous voyez ici, je n'aurois point pensé seul à y revenir de ma vie. Demain vous nous direz comment vous êtes venus ici à notre Barraque, & de quelle maniére vous avez subsisté si long-tems dans ce lieu, éloignez de tout commerce; présentement, il faut que je prenne du repos, je ne puis en vérité plus me tenir. En effet, je dormis comme un Loir; & il y avoit quatre heures que nos Sauvages étoient levez avant que nous nous éveillassions La Forêt & moi.

A peine nous fûmes-nous saluez du bon jour, que nous rentrâmes en matiére: Normand en vouloit plus savoir que je ne lui en avois raconté, & nous languissions d'aprendre leurs Avantures. Il faisoit assez chaud alors, car outre que nous étions au milieu de l'Automne, ou si vous voulez, au mois de Mai, le Ciel étoit serain depuis bien des jours, & le tems doux & agréable, ainsi nous allâmes nous assoir à l'ombre de notre Barraque. Il y a quatre jours, dit aussi-tôt Normand, qu'ayant envie de me baigner, je demandai à mes Camarades, si quelqu'un d'eux vouloit aller avec moi à la Riviére; Alexandre fut le seul qui résolut de m'accompagner. Quoi que nous eussions pris chacun un Arc, notre dessein n'étoit pourtant pas de nous amuser à chasser: cependant une Poule à peindre, d'une beauté & d'une grosseur extraordinaire, s'étant levée devant nous, environ à moitié chemin, nous donna l'envie de la tuër: nous nous écartâmes de notre route pour la suivre. On eut dit, que cet Oiseau de bon augure nous vouloit amener ici, car d'abord qu'il étoit à peu près à portée, il prenoit de nouveau les devans en droite ligne, sans jamais s'écarter, ni à droite, ni à gauche. Cela dura jusques à ce que nous vinssions donner, pour ainsi dire, de la tête dans votre Barraque, & que nous découvrissions le petit Bâteau. Alors la Poule disparut, & nous ne pensâmes plus à ce qu'elle étoit devenuë. Des objets si rares, dans une Contrée comme celle-ci, nous donnérent de l'étonnement. Il nous vint d'abord dans l'esprit que quelque malheureux Vaisseau devoit avoir fait naufrage par-là autour, & que peu de gens s'en étoient sauvez, ainsi nous ne fîmes aucune difficulté de nous présenter à l'entrée de cette Hute, & voyant que nonobstant le Bruit que nous faisions en parlant, personne ne paroissoit, nous entrâmes tous deux dedans & trouvâmes quantité de choses qui nous confirmérent dans notre pensée. Mon Camarade vouloit néanmoins que nous nous en retournassions, & vinssions plus forts le lendemain: mais je l'obligeai à rester, par un principe de curiosité que j'avois de connoître le Propriétaire d'une Demeure si artistement faite. Pour passer le tems, nous fîmes une grande Fascine, en forme de demi-cercle, & dont, à l'aide de votre Bâteau, nous nous servîmes avec succès, à amener du Poisson à bord, aux endroits où il y avoit beaucoup de Talut, & où la Riviére avoit anticipé sur les Terres. Le troisiéme jour vous êtes arrivez, & nous avez, Dieu merci, trouvez, dans un tems où nous ne pensions guére les uns aux autres.


CHAPITRE XIII.

Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs aventures jusques à leur départ de ce Païs.

Vous savez, au reste, continua-t-il, que quand vous vous en allâtes, nous étions occupez à construire une Barque pour notre transport. Dans les commencemens chacun travailloit à ce Vaisseau avec beaucoup d'empressement, mais à mesure que nous voyions avancer l'Ouvrage, le zéle de nos gens se ralentissoit. La petitesse de ce Bâtiment faisoit peur à la plus grande partie; outre cela, on s'accoûtumoit insensiblement sur ces Côtés Australes, où il se passoit peu de jours qu'on ne découvrît quelque chose de nouveau & d'utile pour le soûtien de la vie. Cinq mois s'écoulérent avant que le petit Bâtiment fut agréé. Comment agréé, interrompis-je, & où prîtes-vous de quoi je vous prie? Le Capitaine, reprit-il, avoit conservé fort précieusement la plûpart de ses Provisions: il avoit encore du Lard enfumé, du Beure, de l'Huile, du Sel, du Biscuit, de la Chandelle: le reste consistoit en tout ce que nous pûmes rassembler ici de propre à substanter le Corps humain. Quand tout fut prêt, il fit assembler l'Equipage, & ordonna à tous ceux qui voudroient passer avec lui de se tenir prêts. Je ne veux, nous dit-il, forcer personne, pour moi, je m'en vai hazarder de passer: le Voyage est dangereux, mais il faut espérer que celui qui nous a gardez jusqu'à Présent, aura soin de nous à l'avenir. Plusieurs se déterminérent sur le champ, d'autres ne savoient à quoi se résoudre: enfin, nous résolûmes au nombre de seize que nous étions, de rester ensemble en ce Païs, après pourtant que les autres nous eurent promis avec Serment, d'employer leur crédit & leurs priéres, pour porter le Roi de Portugal à avoir pitié de nous, & à donner ordre au premier Vaisseau qui iroit, ou aux grandes, ou aux petites Indes, de nous venir tirer d'ici. Nous ne nous quittâmes qu'avec beaucoup de regret, & après avoir bien versé des larmes. Ils levérent l'Ancre un matin à la pointe du jour, avec un médiocre Vent de Zud-quart-au-Zud-Ouest, qui les emporta avec tant de véhémence, à quoi le Reflux contribuait aussi beaucoup, qu'en moins de deux heures, nous les avions entiérement perdus de vûë. Ce départ favorable nous faisoit envier leur bonheur, nous aurions souhaité d'être avec eux, puisque nous ne pouvions pas douter, si cela continuoit, qu'ils n'arrivassent en peu de tems au Cap de Bonne Espérance. Le Vent resta ainsi plus de deux jours, au troisiéme sur le midi il tourna, nous eûmes le cinq & sixiéme fort mauvais tems: ainsi nous ne saurions dire ce que les bonnes gens sont devenus.

N'étant plus attachez au rivage de la Mer, nous allâmes nous établir dans un Valon, situé à quatre petites lieuës d'ici. Cet endroit, qui est arrosé d'un petit Ruisseau poissonneux, est assurément fort agréable: il y croit une grande quantité de Racines, grosses comme des Béteraves, qui sont excellentes lorsqu'elles sont bien cuites. Du coté du Zud-Zud-Est, il y a un Bois d'une considérable étenduë, où nous avons en abondance des Pommes, des Poires, des Noix, & autres Fruits fort agréables. L'autre côté nous fournit des Pois & des Féves autant que nous en avons besoin. Notre Capitaine nous avoit laissé tous les Instrumens dont il pouvoit se passer, nous avions des Armes à feu, du Plomb, de la Poudre, des Cordes, des Haches, des Pailes, Marteaux, Scies, Cloux, Fil, Aiguilles, Alumettes, Pots, Marmites, Chauderons & autres Ustenciles. Nous nous chargeâmes de tout ce Bagage, & allâmes en cet endroit-là construire deux Barraques fort logeables, qui ont assez l'air de Maisons de Païsans, & que nous avons si bien couvertes de Joncs, que nous n'y craignions ni vent, ni pluye.

Il y avoit autour d'un an que nous demeurions-là, que nous ne nous étions presque pas écartez, sur tout nous n'avions rien vû à droite, ou du côté de l'Ouest, qui ne nous présentoit que des hauteurs assez stériles: Personne ne s'étoit encore avisé d'y monter jusqu'au sommet. Trois de nos Camarades résolurent un jour d'y aller à la Chasse, & de voir en même tems s'ils ne découvriroient rien de nouveau. Il leur fallut autour de trois heures pour passer la Montagne, de-là ils entrérent dans un Bois fort épais, où ils firent deux lieuës de chemin, sans avoir aucune aparence d'en sortir. Dans l'incertitude où ils étoient s'ils devoient s'en retourner ou passer outre, l'un d'eux dit, qu'il entendoit quelques voix confuses, qui avoient assez de ressemblance à celle d'un Homme. Cela surprit un peu les autres, ils avançoient pourtant de ce côté-là, & ayant mis l'oreille en terre, ils reconnurent que ce qu'il avoit dit étoit véritable: Deux furent d'avis qu'il falloit aller voir de près ce que c'étoit, l'autre au contraire s'y opposa fort & ferme, il soûtenoit que ce ne pouvoient être que des Sauvages, qui ne leur donneroient aucun quartier s'ils tomboient entre leurs mains. En même tems qu'il prononçoit ces paroles, ils découvrirent à cent pas d'eux, & au travers de quelques broussailles, un grand coquin, couvert d'une peau de bête, qui les ayant sans doute aperçûs, couroit aparemment avertir ses Compagnons qu'il y avoit capture à faire; du moins c'est la pensée qu'ils en avoient: ainsi ne croyant pas à propos de les attendre, ils rebrousserent chemin, & enfilérent la venelle à toutes jambes. L'expérience leur avoit apris qu'il faut observer le Soleil ou les Etoiles, lors que l'on s'engage dans une Forêt, où l'on n'est pas bien connu, ils y avoient si bien pris garde, qu'ils en sortirent presque par le même endroit où ils y étoient entrez. Lorsqu'ils vinrent sur les hauteurs, ils reprirent un moment haleine; il n'y avoit plus-là tant de danger qu'on les coupât, que dans le Bois, où, peut-être par un principe de terreur panique, ils s'imaginérent avoir entendu plusieurs fois du bruit, comme de gens qui les poursuivoient.

Nous connûmes bien à leur arrivée qu'ils avoient eu l'épouvente; ils étoient défaits & moüillez de sueur comme s'ils étoient sortis de l'eau, mais nous ne pensions nullement à ce qu'ils nous dirent. Nous fûmes extrémement alarmez d'un recit si peu attendu, nous ne savions de bonne foi si nous devions tout abandonner ou non, & aller camper de l'autre côté de la Riviére. Les plus résolus encouragerent les autres, on se reposa sur les armes à feu que nous avions. Pour moi, je fus d'avis que nous devions nous fortifier: trois ou quatre Campagnes que j'avois faites autrefois, m'avoient apris comment il faut ce précautionner contre l'Ennemi; on s'en raporta à ce que je trouverois à propos de faire. Ce soir-là on se contenta de poser des Sentinelles de peur de surprise.

Le lendemain je marquai dés la pointe du jour, un Quarré, dont les faces avoient trente-cinq pas Géométriques de longueur, qui environnoit nos deux maisons: nous nous mîmes ensuite à remuer la terre d'importance, & commençâmes par un simple Parapet de quatre pieds de hauteur, pour nous mettre à couvert des coups des Attaquans, au cas qu'ils s'avisassent de nous venir chercher-là. Nous rehaussâmes & élargîmes après nos Ouvrages, tellement que le Rempart avoit vingt pieds de base, & six de hauteur, avec un Parapet de cinq pieds au dessus. La terre que nous avions employée à cela, nous avoit donné un Fossé suffisamment large & profond. Je laissai à la face opposée à celle de la Montagne, une Echancrure de six pieds seulement, que je couvris encore d'une petite Lunette, & où il y avoit une sortie pourvûë d'une Traverse. Tout cela fut achevé en sept semaines: Cependant nous n'entendions parler de rien, nous ne pouvions pas nous empêcher de railler quelquefois ceux qui nous l'avoient donné si chaude.

Personne au commencement n'osoit s'éloigner pour aller aux Provisions; alors on n'en faisoit plus de difficulté, mais cela ne dura pas long-tems. Deux des nôtres étant allez au Soleil levant à la picorée, eurent le malheur de ne plus revenir: peut-être furent-ils assez imprudens pour s'exposer plus que les autres n'avoient fait, du moins ils en avoient parlé plusieurs fois. Leur perte nous donna beaucoup d'inquiétude: cette circonstance nous fit encore mettre des Palissades autour de notre Forteresse.

Comme nous étions occupez à cet Ouvrage, nous aperçûmes une troupe de monde qui décendoit de la Montagne à grands pas. Cette vûë nous surprit, sur tout dans un tems où trois de nos Camarades étoient allez à la Chasse, de maniére que nous n'étions que onze. Je commandai à mes Gens de bien charger leurs Fusils & de ne se point faire voir jusques à ce que l'Ennemi fût parvenu au Fossé, où on le saluëroit d'une décharge de cinq coups au moins. Quand les Drôles furent à portée, nous reconnûmes fort bien qu'ils étoient Sauvages: ils pouvoient être autour de soixante & dix hommes, tous grands & bien faits, couverts de peau jusques sur les jambes, & chargez d'Arcs & des Fléches: une grande partie avoit des Massuës de cinq à six pieds de long. Aparemment que les Fripons nous avoient épiez avant que de venir attroupez, car ils ne paroissoient nullement surpris de voir l'Ouvrage que nous avions fait. Personne des nôtres ne se montroit, une grosse branche feuilluë que j'avois mise à l'endroit, d'où je les observois, les empêchoit même de me voir: de-sorte qu'il y a aparence qu'ils se flâtoient de nous surprendre, aussi venoient-ils le plus tranquillement qu'il leur étoit possible.

Ils aprochérent de cette sorte jusques sur le bord du Fossé; là ils s'arrêtérent, ne sachant de quel biais s'y prendre pour parvenir jusques dans la Place. Je ne crus pas leur devoir donner le tems d'examiner les choses de plus près, je dis à cinq de mes gens de tirer adroitement dessus, & de recharger au plus vite, afin de n'être pas sans feu. Ils s'en aquitérent effectivement si-bien, qu'ils en jetterent trois par terre.

Ce coup les épouventa, ils ne savoient à quoi attribuër la chute si subite de leurs Camarades: Ils avoient vû à la verité le feu & la fumée de nos Armes, mais je doute fort qu'ils eussent découvert ceux qui avoient tiré: ce devoit être la Foudre, ou quelque Démon qui les eut frapez; les cris épouventables qu'ils se mirent à faire, en regardant tous vers le Ciel, nous le fit au moins juger. Profitons de l'épouvente de ces misérables, dis-je à mes Camarades, que les cinq autres donnent feu: cette décharge, avec le coup que j'y joignis, en culbutant encore deux: cela redoubla leur étonnement. Alors nous nous montrâmes tous à la fois, en criant tous comme des perdus; les cinq premiers donnerent en même tems encore feu, & en coucherent deux autres sur le carreau. Nous les aurions tous exterminez de cette maniére, mais ils ne furent pas si fous de rester-là plus long-tems. Sept des plus forts se chargerent chacun d'un homme, & se mirent à fuïr, comme si une armée les avoit poursuivis.

Les trois absens de notre bande n'étoient pas si éloignez de l'autre côté, qu'ils ne nous entendissent fort bien tirer: ils se doutérent bien qu'il faloit qu'il y eut quelque chose, puis que nous n'étions pas gens à brûler notre poudre sans une grande nécessité: ils demeurerent quelque tems cachez dans un buisson, tout chargez de gibier qu'ils étoient; vers le soir ils s'avancérent, & furent ravis de voir de loin, la Sentinelle, qui se promenoit exprès sur le Parapet, afin de montrer qu'il n'y avoit point de danger.

La crainte où nous étions que ces Scélérats ne revinssent plus forts & mieux résolus, nous fit au plûtôt achever nos Palissades: nous fraisâmes aussi le Rempart au défaut du Parapet. Outre cela il fut résolu que quelques-uns de nos gens iroient chacun à son tour aux Dunes, prendre les deux plus petites piéces de Canon que notre Capitaine y avoit laissées. On eut bien de la peine à les traîner jusques dans notre Fort, cela nous prit beaucoup de tems. Nous fîmes ensuite provision de petits cailloux, dont notre Ruisseau étoit assez bien pourvû, afin d'en tirer à cartouches. Cependant nous n'entendions plus parler de la moindre chose.

Huit mois se passérent de la sorte, nous ne pensions presque plus à ces misérables, lors qu'un Dimanche à midi, que nous étions occupez à prendre notre repas, la Sentinelle nous donna l'alarme. Là-dessus je courus reconnoître ce que c'étoit, & Dieu fait si je fus étonné de voir la Montagne couverte d'une fourmillée de nos Ennemis, qui venoient comme une troupe de Loups affamez, tâcher de nous dévorer. Il ne faut pas mentir, le plus hardi d'entre nous trembloit de peur, nous ne doutions point que les Coquins ne vinssent résolus, ou de mourir, ou de vaincre, & qu'ils n'eussent pris toutes les précautions nécessaires pour bien exécuter leur dessein. Ils aprochoient tranquillement; j'étois d'avis, comme la premiére fois, que nous devions nous cacher, & attendre à tirer jusques à ce qu'ils fussent sur le Glacis, mais le Grand crut au contraire, qu'il faloit les intimider de bonne heure, & nous servir de notre Canon, puisque nous en avions. En effet, d'abord que nous les vîmes à trois ou quatre cens pas de notre Fort, on donna feu d'une piéce. Nous ne pûmes pas voir si ce coup fit quelque effet ou non, mais ils s'arrêtérent tout court: là-dessus nous déchargeâmes l'autre, qui en emporta plusieurs, ce que quelques-uns de nos Camarades, qui étoient au dessus du vent, protestoient avoir fort bien vû. Quoi-qu'il en soit, cela ne les épouventa pas; au contraire, ils recommencérent leur marche, & avancérent à grands pas. Ils étoient au moins quatre cens: ce nombre de gens résolus étoit trop supérieur au nôtre. Aussi-tôt qu'ils furent à portée, nous fîmes feu dessus de toute notre puissance. Tout cela ne les rebuta point, & nonobstant la perte du monde qu'ils faisoient, ils vinrent jusques à nos Palissades, devant lesquelles les uns se courboient, & les autres leur montoient sur le dos, se jettoient par dessus avec beaucoup de promptitude, & une fureur épouventable. Nos Canons chargez de pierre faisoient pourtant des merveilles: & avec tout cela, s'ils se fussent avisez de nous attaquer de plusieurs côtez à la fois, comme ils ne le firent que d'un seul, nous êtions infailliblement perdus. Nos Fraises même nous furent d'un grand secours, ils n'avoient point d'instrumens propres à les arracher, & ils ne pûrent en rompre que deux. Cette ouverture donna lieu a l'un des plus hardis de grimper jusques sur notre Parapet, où d'autres se mettoient en posture de le suivre; mais trois des nôtres s'étant jettez à corps perdu dessus, les passérent au fil de l'Epée; ce qui les fit rouler du haut en bas. Enfin, cette fougue se passa, à la vûë de trois ou quatre des plus grands, qui commencérent à prendre la suite, tout se mit à la débandade, & après trois heures de Combat, ils nous abandonnérent avec infiniment plus de rapidité qu'ils n'étoient venus à nous.

Nous fûmes ravis de cette heureuse délivrance, que nous pouvions bien compter pour une. Le lendemain nous sortîmes pour voir le carnage que nous avions fait; nous trouvâmes septante-deux morts, & treize malheureux qui vivoient encore, & que nous achevâmes à coups de crosses de Mousquet: & après avoir fait une grande fosse, nous les jettâmes tous dedans, de peur que leur puanteur n'infectât l'air, & nous causât quelque maladie. Un de ceux qui étoient montez sur le Parapet, pour punir l'audace de ces téméraires, qui vouloient nous escalader, reçut un coup de Fléche à la cuisse, dont il guérit peu de tems après: ce fut le seul blessé que nous eûmes.

Cette Escarmouche redoubla de nouveau les soins que nous prenions de notre conservation; nous redoutions toûjours nos Ennemis batus, parce que nous apréhendions que le tems ne les rendît sages. Mais nous ne les avons plus vûs depuis, ni n'en avons jamais entendu parler, non plus que de nos deux Camarades, que les Pendarts avoient assurément massacrez & mangez.

A propos de manger, interrompis-je, il me semble qu'il est tems de penser à sonner la nape, allons dîner si vous m'en croyez; après nous verrons ce que nous aurons à nous dire. Tout ce qui s'est passé depuis ce tems-là, ne mérite pas votre attention, reprit Normand. Etes-vous encore tous en vie? lui demandai-je. Non certes, me répondit-il, il en est mort quatre depuis deux ans, il y en a un autre qui se porte fort mal: peut-être que votre vûë contribuëra à son rétablissement; je suis du moins persuadé que lui & les autres seront charmez de vous voir. Allons les joindre, je vous en prie, nous avons encore assez de tems aujourd'hui, les pauvres gens ne saurons ce que nous sommes devenus. Quoique nous ne fussions pas encore bien délassez des fatigues des jours précédens; après avoir mangé un morceau à la hâte, nous nous mîmes en chemin.

Le Soleil étoit couché il y avoit long-tems, lorsque nous vînmes au gîte; mais le Ciel étoit serain, & la Lune presque pleine. Je ne pûs pas m'empêcher de rire, lorsqu'étant à cent pas du Fort, nous entendîmes crier: Qui va-là? & que Normand répondit: Ami. Ce ne fut pourtant pas encore tout. Vous n'êtes sortis que deux, dit le Factionnaire, & je vous vois davantage; Officier, hors de la Garde. A ces mots, le Grand fort, & vient le Fusil à la main, reconnoître qui nous étions. J'étois charmé de cette bonne Garde, sur tout alors, que je venois d'un Païs où l'on ne sait ce que garder signifie. Normand qui s'étoit avancé, alla déclarer qui nous étions. Les autres qui apréhendoient toûjours d'être surpris, s'étoient aprochez, & l'avoient oüi, de sorte qu'ils vinrent tous à la fois fondre sur nous, & pensérent nous abîmer de caresses. Ce fut-là qu'il falut recommencer le recit de nos Fortunes, & entendre de durs reproches de n'en avoir pas profité.

Que cherchez-vous, mes Amis, dit Le Grand, des Trésors & des Empires? Qu'avons-nous besoin d'autres choses, que de médiocres alimens & d'un simple vétement? Vous étiez dans un lieu où vous joüissiez de ces deux avantages à la fois: tout le monde y est égal, il n'y a que quelques personnes pour qui les autres ont une petite déférence volontaire, à cause de leurs vertus, & des soins qu'ils prennent d'administrer la Justice parmi eux; vous étiez même familiers avec le Roi, qui vous nourrissoit de la graisse d'un Païs abondant & fertile, d'un Païs de bénédiction & de paix, d'où les Soldats, aussi-bien que les Bourreaux, sont bannis, & où le sang de l'homme est sacré & à l'abri de la rage & de la tyrannie des Grands: que vouliez vous davantage, je vous en prie? Allez où vous voudrez, vous n'en trouverez jamais tant ailleurs. Mais c'est le foible de la plûpart des hommes; ils se contentent rarement de ce qu'ils possédent; en quelque état & en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils croyent toûjours qu'il faut qu'ils en changent pour être heureux.

Toute cette Morale est inutile, reprit la Forêt, nous en sommes sortis, & nous n'y retournerons point, dûssions-nous crever de faim autre part. Il a raison, poursuivis-je, lors que les fautes sont faites, il est inutile d'y plus penser, à moins que ce ne soit pour nous servir d'exemple dans les occasions. Si un bonheur semblable nous arrive une autre fois, peut-être en saurons-nous mieux profiter.

Le lendemain nous allâmes querir le reste du bagage, que nous avions laissé proche de la Riviére, & dont nous croyions pouvoir tirer quelque utilité, & nous vînmes ranger avec les autres, dans le dessein de finir-là nos jours.

Je fus fort édifié de voir le bon ordre que le Grand tenoit dans ce Fort, pour ce qui concernoit les mœurs; il étoit défendu, sous peine de correction publique, de proférer la moindre parole deshonnête. Le matin & le soir il faisoit une Priére, où tous assistoient; car encore qu'ils fussent pour la plûpart Catholiques, ils vivoient ensemble comme s'ils avoient été d'une même Religion. Ils faisoient tous profession d'aimer Dieu & leur Prochain autant qu'eux-mêmes: Chacun savoit son tour, pour aller aux Provisions, pour faire la Cuisine, pour la Garde, & ainsi du reste: Les autres se promenoient, ou s'occupoient à ce qu'ils vouloient. Il nous fut assez aisé de nous accommoder aux maximes de cette petite République. Le malade que j'avois trouvé-là, guérit; de sorte que notre Société étoit composée de douze personnes.

Nous fûmes vingt-sept mois ensemble, sans qu'il arrivât aucun changement considérable parmi nous; mais alors un de nos Camarades mourut: il s'apelloit Gascagnet, & étoit Cévénois. Il y avoit des années qu'il étoit extrémement incommodé d'un asthme, qui l'avoit rendu maigre comme du bois. Lorsqu'il fut mort, je demandai la permission de l'ouvrir; on me l'accorda volontiers. Je me servis pour cette Opération de quelques méchans Rasoirs & Ciseaux que mes Camarades avoient conservez. Je trouvai les poumons de ce cadavre presque sans humeur, retirez & secs comme une éponge. La trachée artére étoit dure, infléxible, & assez ouverte pour y faire passer un œuf. Le foye étoit verd, il avoit une de ses parties graveleuse, l'autre attachée aux reins, qui paroissoit toute ulcérée. Je trouvai quatre pierres de la grosseur d'un noyau de prune, dans la bourse du fiel, lequel étoit jaune comme de la cire. Pour le cœur, il paroissoit autant beau extérieurement qu'on le pouvoit souhaiter; mais l'ayant ouvert, je trouvai une ouverture au septum medium, de la grandeur d'un sou, bordé d'une membrane, qui sans doute s'y étoit formée, pour empêcher qu'elle ne se fermât.

J'avouë que cela me surprît, y ayant pourtant un peu fait de réfléxion, je conjecturai que cet homme, ayant toûjours eu de la difficulté à respirer, & ses poumons ne pouvant par conséquent pas être suffisamment rafraîchis, la nature y avoit voulu remédier, comme elle y suplée par d'autres voyes aux enfans, qui sont encore dans le ventre de leur mére, & qui en effet ne respirent point du tout, en ce que la circulation du sang se fait en eux d'une toute autre maniére que dans la suite. Car au lieu qu'ici, le sang contenu dans les veines, & porté des extrémitez du corps vers le cœur, où il entre par la veine cave, se décharge dans, la cavité droite, d'où il passe dans la veine artérieuse, puis dans l'artére veineuse, & de-là dans la cavité gauche du cœur, d'où il est porté aux extrémitez de l'animal par l'aorte, qui s'abouche par ses ramaux avec ceux de la veine cave: là au contraire, le sang qui sort de la cavité droite, passe immédiatement du tronc de la veine artérieuse dans l'aorte, tandis qu'il en passe aussi immédiatement de la veine cave dans le tronc de l'artére veineuse, qui de-là entre & se dilate dans la cavité gauche du cœur.

Je ne remarquai rien d'extraordinaire dans les intestins. Les uretéres & les reins étoient pleins de gravier: de sorte qu'il n'étoit pas surprenant que ce pauvre corps se fût toûjours plaint, & fût mort à la fleur de son âge, n'ayant encore que trente-quatre ans. Nous l'enterrâmes dans la Contrescarpe.

Pas six semaines après nous eûmes un horrible Tremblement de terre, qui fut suivi d'une Tempête aussi furieuse que j'en aye vû de ma vie. La Montagne qui étoit au Couchant de notre Fort, se fendit en deux depuis le sommet jusqu'au pied: en même tems un Torrent d'eau limonneuse en sortit avec une impétuosité extraordinaire. Par bonheur il ne descendoit point directement vers nous, autrement nos Ouvrages auroient couru beaucoup de risque: cette ravine dura jusqu'au lendemain; toute notre Valée étoit sous l'eau, & nous fûmes trois jours sans pouvoir battre la Campagne. Lors que le mauvais tems fut passé & nos prairies séchées, nous montâmes sur la Montagne pour voir une partie des ravages qu'il y avoit causez. Nous trouvâmes que l'ouverture dont je viens de parler, étoit au moins de vingt Toises, ou cent vingt pieds en bas, & de plus de cinquante en haut. Je m'aperçûs le premier, qu'une Fontaine qui étoit proche de sommet, avoit disparu; & comme je vis que les autres la cherchoient, je leur recitai cet Impromptu:

Vous n'êtes plus, belle Fontaine,
Un tourbillon fatal a fermé vos conduits:
Le Ciel, quand il voudra, soulagera ma peine,
Et mettra fin un jour de même à mes ennuis.

Ce changement nous surprit tous; mais ce qui nous étonna davantage, c'est que la moitié de la Forêt, qui étoit au bas, de l'autre côté, étoit abîmée, & qu'au lieu d'arbres qu'il y avoit, il n'y paroissoit plus qu'un Lac d'une fort grande étenduë. Ces prodigieux événemens nous donnérent occasion d'admirer les Ouvrages de la Providence.

Le Grand étoit triste de la perte de cette Fontaine; parce que souvent nous allions nous divertir par-là autour, & que nous étions bien-aise de nous y rafraîchir de son eau, qui étoit merveilleusement belle & claire. Il ne pouvoit pas comprendre quelle relation ce Jet d'eau avoit avec ce Rocher fendu: les autres en étoient encore plus étonnez que lui. Ne voyez-vous pas, leur dis-je, que pour faire une telle ouverture à ce grand corps, il a falu que les petites parties, qui en composent les deux moitiez, se soient aprochées, & qu'ainsi les conduits par où passoit l'eau, qui formoit ce petit Jet, se sont fermez, ni plus ni moins que les pores d'une éponge se ferment à proportion qu'on la serre. Je ne sai si vous raillez, dit l'un d'eux, on le diroit presque à votre mine: mais ce que vous dites-là, paroît assez vrai-semblable. Sans doute que je raille, repris-je, il y a une raison naturelle & phisique de ce que vous admirez, que ceux qui ont la moindre teinture de Philosophie, n'ignorent point. Nous ne savons ce que c'est que Philosophie, dit le Grand; mais si vous croyez que nous soyons capables de vous entendre, vous nous ferez plaisir de philosopher avec nous sur notre Fontaine. Je le veux bien, lui répondis-je, nous n'avons rien autre chose à faire à présent, mais à condition que cela ne me fera point réputé à pédanterie.

Le Globe que nous habitons, est composé, leur dis-je, d'un nombre innombrable de différentes petites parties. Les principales sont les terrestres & les aqueuses. Ce composé tourne en vingt-quatre heures autour de son propre centre. Comment, interrompit Le Grand, la Terre tourne? Oüi, oüi, reprit La Forêt, je lui ai entendu expliquer ce phénoméne ailleurs si clairement, qu'il n'y a pas lieu d'en douter. Tant clairement qu'il vous plaira, repartit le Grand, je ne croirai jamais rien au préjudice de mes sens, & de l'Ecriture Sainte, où l'on trouve une quantité de passages formels, qui ruïnent positivement ce que vous avancez. Vos sens vous trompent souvent, cela est aisé à prouver, continuai-je; & pour ce qui est de l'Ecriture, il est sûr que le but du Saint Esprit n'a jamais été de nous rendre Mathématiciens & Philosophes, puis qu'autrement il auroit eu soin d'éclaircir des endroits de la Génése, au sujet de la Création, qui embarassent bien des gens, & qu'un Prêtre du Païs, où nous avons été La Forêt & moi, remarqua d'abord qu'il en entendit parler. Il n'auroit pas manqué de même de nous aprendre au vrai la proportion de la périférie d'un Cercle à son diamétre, lorsqu'il traite de la Mer de cuivre, que Salomon avoit fait mettre dans son superbe Temple, & qu'il prétend-là être, suivant l'opinion du Vulgaire, comme de trente à dix, ou de vingt & un à sept; au lieu qu'elle est comme de vingt-deux à sept, ou du moins il s'en faut peu de chose, comme cela se démontre dans les Mathématiques. Dieu bégaye avec nous, pour se rendre intelligible, il s'accommode au langage des hommes: lorsqu'il parle à sa maniére, il nous est impossible de l'entendre: ce qu'il dit, sont des mistéres que nous ne saurions pénétrer. Tout cela est aisé à comprendre, & n'aporte ici aucune difficulté.

Suposant donc que la Terre tourne, les parties les plus agitées doivent être celles qui s'éloignent de son centre avec le plus d'impétuosité, comme il est facile de le prouver par plusieurs belles expériences: cela étant, l'eau, qui outre le mouvement de tout le corps qui est emporté, en a un particulier, qui la rend liquide, doit par conséquent prendre les devans. Ensuite vient l'air, qui est un autre liquide composé de parties beaucoup plus subtiles & plus agitées que celles de l'eau: ce qui le fait encore passer devant, & former autour du globe terrestre une espéce de du duvet, qui compose notre Atmosphére, & s'étend environ jusqu'à deux lieuës de distance autour de la superficie de la Terre: & c'est, pour le dire en chemin faisent, dans cet Atmosphére que se forment la pluye, la neige, les éclairs, le tonnerre & en général tous les Météores.

Attendez, dit Le Grand, selon votre Philosophie, les corps qui sont le moins en mouvement, doivent rester le plus près du centre de notre Globe, les parties acqueuses sont en plus grand mouvement que les terrestres, donc l'eau doit nécessairement couvrir toute la superficie de la Terre, & ainsi nous devons avoir un déluge continuel: ce qui n'est pas.

L'objection est bonne, lui répondis-je, & il est assurément vrai que si Dieu par sa Toute-puissance aplanissoit les Montagnes, & mettoit au niveau des Valées en général tout ce qu'il y a de hauteurs, le sec n'aparoîtroit plus nulle part. C'est un argument dont on pourroit peut-être même bien se servir pour favoriser la possibilité d'un déluge universel, n'étoit que le Texte y parle devant & après de Montagnes. Mais vous devez considérer que la Nature ne peut pas toûjours avoir son cours libre, à cause des obstacles qui l'en empêchent. L'eau d'une Riviére doit, suivant les Loix qui sont prescrites, suivre la pente de ses lits; cependant il arrive qu'un vent impétueux l'arrête, & la fait même remonter vers sa source. Les Montagnes & les Rochers que la Providence a formez, sont des Barriéres, que l'Océan ne sauroit franchir, comme la liqueur qui est dans un Vase ne sauroit surpasser ses bords: mais abaissez ces bords, ainsi que je le disois tantôt des Montagnes, & vous verrez qu'elle passera d'abord par dessus.

Je reviens donc à mon sujet & je dis que n'y ayant point de vuide dans le monde. Point de vuide dans le monde! interrompit Le Grand. Ah! je me rends, repris-je. Non, j'ai tort, repartit-il, de vous interrompre si souvent; poursuivez, je vous prie, vous avez bien fait de m'arrêter, car je connois bien que j'allois dire des sottises, je ne dirai plus mot d'aujourd'hui. Aussi-tôt, poursuivis-je, que quelques parties d'air ou de feu, plus subtiles & plus agitées que les autres, montent, il faut nécessairement qu'il en décende une quantité équivalente d'autres en même tems, qui viennent prendre leur place, ce qui cause une espéce de tention sur l'eau, laquelle lui fait remplir jusqu'aux moindres intervales, où ces petites parties peuvent pénétrer. Or il faut savoir que la plûpart des Montagnes sont creuses vers le bas, comme vous le voyez en celle-ci, présentement qu'elle s'est ouverte: & d'autant que la Terre est poreuse, & pleine de crevasses & de conduits, il arrive que la Mer force ces passages, & vient remplir ces Montagnes creuses jusqu'au niveau de l'océan.

Je vous entends, dit Le Grand, il n'en est pas besoin de davantage: vous voulez dire que la Mer étant aussi haute que les plus hautes Montagnes, comme tout le monde l'avouë, & qu'il est aisé de le voir lors que l'on est sur les Côtes, l'air qui presse l'eau de l'Océan, la force de passer par les bas conduits de la Terre, & à monter jusqu'au sommet des Rochers, d'où elle sort par filets, qui forment les Fontaines dont il s'agit, ni plus ni moins que la Liqueur que l'on verse dans un Vase, où il y a une Pipe ou un Bras, monte dans ce Bras à la même hauteur qu'elle est dans le Vaisseau, & sort par là, s'il y a la moindre petite ouverture. C'est certes raisonner en Philosophe, lui répondis-je, votre conclusion est fort bonne, c'est dommage que vos principes ne valent rien. Car il n'est pas vrai que la Mer soit seulement aussi haute que les Rivages; si cela étoit nous serions bien-tôt abîmez; c'est une erreur populaire, dont la cause est assez connuë par ceux qui ont seulement apris les premiers élémens de l'Optique. Mais voici ce qui en est.

L'Eau étant parvenuë jusqu'au pied de ces Montagnes creuses, s'échauffe par les rayons du Soleil qui pénétrent jusques-là, & monte en vapeurs jusqu'aux voutes, où ces parcelles d'eau se rassemblent, comme l'eau d'un Pot qui bout, fait contre son couvercle, formant ainsi des goutes, & ces goutes des filets, qui sortent par la premiére ouverture qu'ils trouvent, & font que ce que nous apellons une Fontaine, plusieurs Fontaines un Ruisseau, & plusieurs Ruisseaux une Riviére; qui reporte à la Mer l'eau qui en étoit venuë, & qui par conséquent ne fait que circuler comme le sang dans les Veines d'un Animal vivant.

Hé bien, dit La Forêt, que dites-vous de cela? ce n'est pourtant rien encore, cette explication est claire, mais elle dépend d'autres connoissances, que je lui ai entendu déduire ailleurs, & qu'il faut savoir nécessairememt pour l'entendre à fond. Autres connoissances ou non, repartit Le Grand, je trouve tout cela fort beau, & je voudrois que notre Docteur nous voulut de même entretenir de la formation des Météores; cela doit être extrémement divertissant. Il vaut mieux, interrompis-je, que je vous donne quelque teinture des Mathématiques, j'en ai apris quelque chose: cette Science vous pourra peut-être servir, si jamais nous sortons d'ici; du moins cela nous aidera à tuër le tems. Tous consentirent à ma proposition avec joye. Le Grand seul, qui étoit avide de Sciences, branloit la tête. Vous nous avez mis-là une clause pour la Phisique, reprit-il, qui ne m'agrée point du tout, j'entens volontiers traiter des Ouvrages de la Nature; cependant il ne faut pas trop exigeriger de ses Maîtres, ayez la bonté seulement, avant que de finir cette agréable conversation, de nous dire de quel sentiment vous êtes à l'égard du Déluge: de la maniére que vous en venez de parler, je doute que vous suiviez le Vulgaire: franchement avoüez-nous si vous le croyez universel ou particulier?

Comme le Salut n'est point intéressé dans le choix que l'on peut faire de l'un de ces deux Partis, lui répondis-je, je n'ai fait aucune difficulté de me rendre aux raisonnemens d'un de mes Régens de Collége, qui soûtenoit hautement qu'il étoit impossible que toute l'eau qui est au Monde pût couvrir la Terre jusqu'à une aussi grande hauteur que le Texte semble le vouloir insinuër. Mais est-ce que Dieu n'est pas Tout-puissant? interrompit Le Grand; & outre cela, n'est-il pas dit que les bondes des Cieux furent ouvertes? Sans doute, repris-je, mais les Théologiens ne prouvent ici aucun Miracle: si cela étoit, je n'aurois pas le petit mot à dire. Je ne nie point que celui qui a créé l'Univers ne puisse faire de nouvelles Eaux quand il veut, mais je soûtiens que s'il a créé alors des Eaux, il les a ensuite anéanties. Et pour ce qui est des bondes des Cieux, ce sont des expressions poëtiques & métaphoriques, dont l'Auteur se sert pour relever l'excellence du sujet.

Comment, dit un autre, est-ce que comme il y a un Ciel de feu, il ne pourroit pas aussi y avoir un Ciel d'eau, qui seroit comme un Magasin inépuisable, duquel la Providence se pourroit servir dans les occasions, soit pour humecter la Terre en tems de sécheresse, & pour inonder de certains Païs? Pour cela, répondit Le Grand, c'est une pure bagatelle: le premier est une fiction des anciens Philosophes, & le second une chimére d'enfans, que j'ai pourtant oüi alléguer à des personnes raisonnables. Car enfin, où placer un Ciel aquatique? Si on le met au dessus du Firmament, il n'aura aucune liaison avec la Terre, & si on le place au-dessous, il est impossible qu'il ne nous cache les Etoiles fixes, puisque le moindre Brouillard nous dérobe la vûë du Soleil. Il ne faut point chercher le reméde si haut, seulement il faut considérer que d'abord qu'il pleut pendant huit ou dix jours de suite en un endroit, tout y nage: or il n'y a qu'à supposer qu'il pleut par tout d'une égale force durant quarante jours consécutifs, & alors il me semble que la chose n'aura pas tant de difficulté.

Vous n'y pensez pas, lui répondis-je, lorsqu'il y a beaucoup d'humidité en un lieu, il y a trop de sécheresse dans un autre: ce que le Soleil enleve d'un côté, les Nuës le vont porter ailleurs. S'il devoit pleuvoir par tout avec tant de violence, il faudroit premiérement que tout l'Océan, pour ainsi dire, se fut élevé en vapeurs, alors tout ce qui tomberoit ne suffiroit simplement que pour remplir les baissiéres, d'où l'eau auroit été tirée pour former les nuages: il en faudroit donc bien d'autres pour couvrir tout le Globe jusqu'à la hauteur de quinze coudées au-dessus des Alpes & du Pic des Canaries, Montagnes qui ont peut-être deux lieuës de hauteur; vous voyez bien que cela est impossible.

Cependant il y a une autre difficulté, qui est celle de la grandeur de l'Arche. Mon Maître de Mathématiques a eu la curiosité de prendre les dimensions de ce grand Bâtiment, & de suputer le contenu de sa capacité: ensuite il a examiné Pline, & a consulté tous les Traitez des Voyageurs, afin de faire le dénombrement au juste de tous les différens Animaux, dont nous avons présentement la connoissance. Enfin il a calculé combien de Vivres il faloit à toutes ces Bêtes & à huit Personnes pendant un An; mais quand tout cela a été rassemblé, le Volume en étoit si grand, que le Vaisseau ne pouvoit pas à beaucoup près le contenir. Je laisse à part les Animaux dont nous n'avons pas encore entendu parler, & qui sont sans doute en très-grand nombre.

Mais les mesures dont parle Moïse, dit Le Grand, nous sont-elles bien connuës? Oüi, repartis-je, la Coudée de laquelle le Texte fait mention, avoit un pied & demi de longueur: & afin que vous ne pensiez pas que nous en parlons à la volée, il faut que vous sachiez que les Anciens voyant que les hommes ne sont pas également hauts & puissans, & que par conséquent leurs parties doivent être à proportion fort différentes les unes des autres, convinrent, au lieu de s'en servir pour leurs communes mesures dans le Commerce, de prendre quatre grains d'Orge rangez de plat l'un contre l'autre, pour la mesure d'un travers de doigt, quatre de ces doigts faisoit une paume, ou trois pouces, & douze pouces ou seize doigts un pied: d'un & demi de ces pieds on en fait la coudée, de cinq pieds le Pas de Roi ou Géométrique, au lieu que le commun ne comprend que deux pieds & demi. La Verge est de douze pieds: la Stade étoit composée de cent vingt-cinq pieds, & de huit Stades le Mille d'Italie, d'où vous voyez que les principes des Mesures inventez par les premiers hommes, ont passé aux Grecs, aux Romains, & à plusieurs autres Nations. Tout cela étant, il est aisé de conclure que le Déluge dont parle Moïse n'a point été universel par raport à la Terre, mais seulement à l'égard de l'homme. Le Monde étoit dans son enfance, on n'avoit pas eu le tems de se multiplier & de s'étendre au long & au large; Dieu a inondé le Païs qui étoit habité, il n'étoit pas nécessaire de submerger tous les autres: ainsi il suffisoit aussi que Noé conservât seulement les espéces du Bétail qui étoit de ces Contrées-là; l'Arche étoit suffisante pour en loger davantage; & toutes les autres difficultez sont levées. Car pour l'expression de tout le Monde, il est assez ordinaire aux Ecrivains sacrez de s'en servir pour en marquer une partie; témoin l'endroit où il est dit au sujet de Joseph & de Marie, que tout le monde devoit être enrôlé; personne n'ignore que tout ce monde se bornoit tout au plus aux Païs qui étoient sous le Gouvernement de l'Empereur des Romains.

Là-dessus chacun se retira, résolu de s'enfoncer dans l'étude des Mathématiques, & de profiter de mes Leçons. En effet, nous commençâmes dès le lendemain par les Elémens d'Euclides. Quoi-qu'il y eut des Années que cet Auteur ne me fut point passé par les mains, j'avois eu tant de soin de repasser souvent dans mon esprit le contenu principalement de ses six premiers Livres, que pour peu que j'en rapellasse les idées, j'hésitois rarement dans les démonstrations que j'en faisois. De-là nous passâmes à la Géométrie, où je n'étois pas à la vérité si expert, outre qu'il nous auroit falu, pour la traiter à fond, des Livres & des Instrumens qu'il n'y avoit guéres d'aparence de recouvrer: & enfin nous finîmes par la Fortification. J'aurois bien voulu aussi leur enseigner un peu d'Algebre, mais Le Grand seul fut celui, qui de fois à autre, voulait bien s'y apliquer un moment, & encore s'en trouva-t'il rebuté, aussi-tôt que nous en vînmes aux Equations cubiques.

Nous nous exerçâmes des Années dans ces belles Sciences, de sorte qu'il n'y avoit point d'endroits unis & sablonneux qui ne fussent remplis de figures géométriques, sur tout dans les Dunes, & le long du rivage de la Mer, où nous allions nous promener fort souvent. Un jour que nous y étions, & que l'eau qui montoit à petits flots, nous avoit donné occasion de nous entretenir de la cause du Flux & Reflux de l'Océan, nous fûmes extrémement surpris de voir du côté d'Occident, aussi loin que la vûë pouvoir porter, un corps que nous n'y avions point encore vû auparavant. Nos sentimens furent d'abord partagez sur ce sujet, les uns voulaient que l'eau étant basse, ce fut la pointe de quelque Rocher qui se montroit, d'autres prétendoient que ce fut un petit nuage, Normand assuroit qu'il avoit vû la même chose autrefois, & le reste soûtenoit que c'étoit un Vaisseau. Pour m'en assurer, je fichai deux Fléches en terre, qui faisoient avec ce corps une ligne droite, & m'étant posté derriére, je remarquai aussi-tôt qu'il avoit changé de place, & que par conséquent ce ne pouvoit pas être un Rocher. Nous nous aplicquâmes ensuite à observer fort attentivement, s'il n'arrivoit point de changement dans sa figure, comme il fait ordinairement aux nuages, qui s'étendent, augmentent ou se dissipent avec le tems, & n'en ayant vu aucun dans l'espace d'une demi-heure, sinon qu'il grossissoit tant soit peu, nous conclûmes qu'il faloit absolument que ce fut un Vaisseau, que le Ciel nous envoyoit pour nous tirer de notre eunuyeuse Solitude.

Le Vent fraîchissoit un peu, & il n'étoit pas midi, ainsi il y avoit quelque espérance de le voir aprocher avant la nuit, puisqu'il côtoyoit les terres. La Forêt, qui avoit plus peur qu'aucun des autres, qu'une commodité si rare & si peu attenduë, ne nous échapât, fut d'avis que quatre se devoient mettre dans notre Chaloupe, qu'on avoit eu soin de mettre dans la Barraque que nous avions bâtie en arrivant, & dont nous ne nous étions presque pas servis depuis douze ans, que nous l'y avions mise pour la premiére fois, ce qui l'avoit bien conservée, outre que nous avions eu soin de l'entretenir, aussi-bien que son couvert; & qu'on iroit à merci de rames à la rencontre de ce Navire, de peur qu'il ne s'écartât des Côtes, avant que ceux qui le menoient fussent avertis que nous étions-là, & qu'ainsi cette négligence nous privât d'un bien, qui peut-être ne nous arriveroit plus jamais. On aprouva son sentiment, ainsi nous allâmes mettre notre Bâteau en Mer, où La Forêt & trois autres entrérent. Comme nous n'avions que deux rames, ils travailloient les uns après les autres, mais avec tant de force, que nous les avions perdus de vûë peu de tems après. Cependant le grand Vaisseau aprochoit, & nous commençions à distinguer les Voiles, lorsque nous remarquâmes que le Soleil aprochoit de l'Horison. Nous avions au moins une lieuë & demie de chemin à faire avant que d'arriver à la premiére loge, que nous avions entre notre Fort & la Mer, & la Lune se levoit tard. Ces considérations nous firent penser à notre retraite: nous arrivâmes enfin à ce premier gîte, où nous trouvâmes encore quelques restes de ce que nous y avions aporté le matin, ce qui nous vint fort à propos.

Quoi que nous fussions fatiguez, il nous fut impossible de fermer l'œil, il n'y en avoit pas un qui ne fût dans de mortelles inquiétudes. Le matin avant le jour, nous retournâmes le plus directement que nous pumes vers le rivage de l'Océan. A notre arrivée nous fûmes transportez de joye de voir le gros Bâtiment à l'Ancre, un peu plus bas, & environ une lieuë en Mer, & en même tems deux Chaloupes qui venoient à terre. Nous nous aprochâmes de l'endroit où elles devoient aborder. Le Capitaine du Vaisseau ne connoissant pas ceux qui étoient venus à son Bord, en avoit retenu deux, leurs Camarades devoient servir de guides à huit autres, qui étoient venus dans leur propre Esquif pour nous reconnoître. D'abord on nous ordonna d'aller chercher notre bagage, & de nous en revenir plûtôt qu'il seroit possible, parce que le fond n'étoit pas-là bien propre à ancrer, s'il étoit survenu le moindre mauvais tems, il y auroit eu du risque. Six hommes de l'Equipage nous accompagnérent: étant venus à notre Fort, nous nous chargeâmes de ce que nous crûmes le meilleur, le reste demeura pour les Sauvages, si tant est qu'il leur ait jamais pris envie d'y revenir. Quelque diligence que nous fissions, il étoit nuit avant que nous arrivassions au Vaisseau. La Forêt avoit déja instruit le Capitaine des propriétez du Païs que nous quittions, ou pour mieux dire, il avoit eu soin de lui en faire un Portrait autant desavantageux qu'il avoit pû, de sorte que n'ayant pas grande envie de le voir, il fit mettre aussi-tôt à la Voile; ce qui nous donna occasion de rendre graces à Dieu de ce qu'il nous tiroit du misérable endroit où nous avions malheureusement échoué il y avoit 18 Ans.


CHAPITRE XIV.

Comment l'Auteur passe des Terres Australes à Goa, où il fut mis à l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il rencontra dans cette Prison, & de quelle maniére ils en sortirent.

Le Capitaine du Navire étoit Espagnol, qui ne se démentoit point par aucune de ses actions, il avoit dans toutes les formes, & la fierté & le génie de sa Nation: ainsi quelque envie que j'eusse de savoir par quel cas-fortuit ce Bâtiment avoit été conduit sur les Côtes d'une Terre où personne ne négocie, il me fut impossible de l'aprendre. Il n'y avoit pas un homme de l'Equipage qui en sçût rien, & je n'osois m'adresser à ce rustre pour m'en instruire, de peur d'en être reçû comme les autres. Le Chirurgien, qui parloit un peu Latin, me dit seulement un jour, qu'ils venoient des Isles de l'Amérique, où ils avoient escorté quelques Vaisseaux Marchands, & porté des Ordres au sujet de quatre ou cinq Navires que Mr. le Chevalier Tyssot, Gouverneur de Surinam, avoit fait arrêter par représailles, & que l'on vouloit qu'il relâchât; sur quoi ils avoient immédiatement après singlé vers les Terres Australes, où ils avoient abordé deux fois. A la premiére, continua-t'il, on n'a rien trouvé digne de la curiosité du Capitaine: A la seconde décente que nous avons faite, peut-être à septante ou quatre-vingt lieuës de l'endroit où vous étiez, de dix hommes que l'on avoit envoyez à terre, il n'en est revenu que deux, qui étoient ceux que l'on avoit laissez pour la garde de la Chaloupe, les autres avoient été attaquez par les Habitans du Païs, qui les avoient poursuivis jusqu'aux Dunes, où leurs Camarades les avoient vû prendre & hacher en piéces, eux-mêmes ayant eu assez de peine à échaper, parce que l'eau avoit baissé, & que leur bâteau étoit sur le sec. Nous avions envie de débarquer encore-là où nous vous avons trouvez, mais le recit que vous avez fait de ces quartiers-là, en a dégoûté notre Capitaine: cela me fait présumer qu'il y a eu un Ordre secret, ou du Roi, ou de quelque Compagnie, de voir s'il n'y auroit pas moyen de faire quelque heureuse découverte de ces côtez-là. Je ne sai, dit-il encore, s'il en est dégoûté ou non, mais il me semble avoit entendu que nous allons à Goa en droite ligne. En effet, je remarquai, sans que je fusse pour quelles raisons, que nous avions entiérement abandonné les terres d'où nous venions, & que nous tirions vers le Nord-Est. Nous ne pûmes pourtant pas achever notre Navigation tout d'une haleine; il falut que le Capitaine relâchât à l'Isle Bourbon, située à l'Est de Madagascar, dont elle est distante de cinq à six degrez. Nous restâmes-là dix jours à nous rafraîchir, & à prendre de nouvelles eaux.

Pendant ce petit séjour, nos Matelots ne cessoient de prendre autant de bon tems que leur bourse le leur permettoit. Le jour avant notre départ, une partie de ceux qui étoient à terre s'énivrérent; il y en avoit un entr'autres, natif de Séville, âgé environ de trente-cinq ans, fort bien tourné, & qui avoit de grandes moustaches, qu'il relevoit à chaque moment, & dont il prenoit plus de soin que de tout le reste de son corps. Nonobstant son ivresse, il étoit venu jusqu'à la Chaloupe, où il n'étoit pas plûtôt entré, qu'il s'étoit endormi; les autres qui le suivoient, l'ayant joint, se mirent, l'un à le tirer d'un côté, l'autre à le pousser de l'autre, & à faire cent grimaces pour s'exciter à rire réciproquement. Un jeune Portugais, qui n'en tenoit guéres moins que lui, voulant aussi faire des siennes, tira doucement ses ciseaux & en emporta subtilement la moustache gauche de l'Espagnol. Cette action les fit frémir, chacun le blâma hautement de son imprudence, & lui prédit aussi-tôt qu'il ne lui en arriveroit rien de bon. En effet, le lendemain au matin, ayant sû de quelque babillard que c'étoit lui qui avoit joué le tour, ils s'en vint au Cabestan, où l'autre travailloit à lever l'Ancre, & sans lui dire une seule parole, lui enfonça son coûteau jusqu'au manche dans le sein. Le Portugais se sentant blessé, léve le levier qu'il tenoit à la main & en décharge un si prodigieux coup sur la tête de l'Espagnol, qu'il le jetta roide mort par terre, & lui-même ayant ensuite fait trois ou quatre pirouettes, alla donner du nez contre le Vibord, où il perdit presque tout son sang, dans l'espace d'un quart d'heure, & rendit l'esprit entre mes bras. Ainsi nous perdîmes deux braves hommes à la fois, au grand déplaisir du Capitaine, qui en prit occasion de faire Serment que le premier de ses gens qu'il verroit sou, il le puniroit d'une maniére à l'en faire ressouvenir. Cela n'empêcha pourtant pas que l'on ne mit à la Voile, & que nous n'arrivassions heureusement à Goa le treiziéme jour d'Avril 1663.

Cette fameuse Ville est située dans une Isle, qui porte le même nom, de quinze mille de circuit au moins, à l'embouchure du Fleuve Mondoüi. Elle est enrichie d'un beau Port, d'un très-celébre Arsenal, & d'un Hôpital incomparable. N'ayant point d'engagement dans notre Vaisseau, le Capitaine eut la bonté de me permettre de m'établir-là, & d'y exercer ma Profession, sans prétendre rien pour mon Passage: mes Camarades quiterent de même pour la plûpart, & tirérent l'un d'un côté l'autre de l'autre.

On m'indiqua une Hôtellerie, où l'Hôte me fit bien des honnêtetez. Je n'eûs pas été une heure chez lui, qu'il ne m'offrit de fort bonne grace, de me garder dans sa maison gratis, jusqu'à ce que j'eusse trouvé une maison où demeurer à ma fantaisie. Je soupai de grand apétit, & m'allai coucher de bonne heure. Il faisoit chaud, ainsi m'étant machinalement aproché du bord du lit, mon bras gauche avoit glissé, & pendoit presque jusqu'à terre. Comme il y avoit au moins quatre heures que j'étois-là, & que j'avois fait mon meilleur somme, quelque chose de doux & tiéde, qui alloit & venoit le long du dessus de ma main, me la fit retirer en haut, sans que le sommeil me permit pourtant de m'en apercevoir assez pour y faire réfléxion. Etant un peu après retombée, la même chose m'arriva encore; & ainsi plusieurs fois de suite, jusqu'à ce qu'étant enfin à tout fait éveillé, je fus surpris de voir un Fantôme marcher par la chambre, qui me paroissoit grand comme un Veau. Le feu me monta au visage, je ne pouvois m'imaginer ce que c'étoit; & quoi que j'eusse posé pour constant, que tout ce que l'on débitoit des Sorciers & des Aparitions, n'étoit que des Contes de Vieilles, ayant bien fermé la porte de mon Apartement, & ne sachant point qu'il y eut d'autre lit que celui où je couchois, je ne laissai pas alors de douter de la vérité de mon hipotése. Cependant, cet objet effroyable, après avoir fait quelques tours, s'avisa de revenir droit à moi. Là-dessus, je me recule, je pousse d'un côté, à mesure qu'il avance de l'autre; & me croyant déja à la ruelle, mon étonnement qui étoit déja extréme, redoubla néanmoins considérablement, lors que je sentis remuër quelque chose derriére moi. Il ne faut biaiser, j'étois dans une angoisse mortelle de me voir assiéger de toutes parts. Le cœur me palpitoit d'une maniére inconcevable, je ne respirois qu'avec difficulté, il n'y avoit pas un poil sur mon corps où il ne pendit une goute d'eau. Enfin, dans le même instant que l'un fait mine de vouloir se jetter d'un côté sur moi, j'entens une voix de l'autre, qui me dit tout d'un coup: Qu'avez-vous, vous portez-vous mal? A ces mots, je lâche un cri épouventable, qui donnoit assez à connoître l'embarras où je me trouvois. N'ayez point de peur, reprit-on. Et qui êtes-vous donc repartis-je, en tremblant? Je suis Juhan, répondit-il, Matelot dans le Vaisseau avec lequel vous venez d'arriver. Que le Diable vous emporte, lui dis-je, vous m'avez joué-là un tour qui me coutera sans doute la vie, je suis à demi mort à l'heure qu'il est, & si l'on ne m'aporte du secours il est impossible que j'en réchape. Comment Diable êtes-vous venu ici? poursuivis-je, & qui y a-t-il dans la Chambre plus que vous? Personne, me dit-il, & si vous apercevez quelque chose, ce ne peut être que le chien de notre Capitaine, qui m'a suivi hier au soir ici. Un Chien, repris-je, il est donc aussi grand qu'un âne? C'est le gros Barbet noir que vous avez vû cent fois, me répondit-il: La peur grossit les objets, il vous a sans doute paru ce qu'il n'est point. C'est donc ce pendart, lui dis-je, qui m'est venu lécher la main trois ou quatre fois avant que j'aye été bien éveillé. Mais encore un coup, comment vous êtes-vous venu fourrer auprès de moi? Le Capitaine reprit-il, étoit allé souper chez un de ses amis, il m'a retenu-là jusqu'à dix heures, & m'a dit ensuite de venir loger ici cette nuit. L'Hôte, à mon entrée, me dit qu'il n'avoit point de place à me donner, mais que si j'étois venu une heure ou deux plûtôt, j'aurois pû peut-être m'accommoder avec un Etranger, qui ne faisoit que d'arriver avec le Saint Jago, & s'étant expliqué plus avant, je reconnus qu'il faloit que ce fut vous: ainsi après lui avoir dit que nous étions venus dans le même Bord, il m'a permis sur la parole que je lui ai donnée que vous ne vous en formaliseriez pas, de venir prendre place auprès de vous. Tout cela auroit été le mieux du monde: mon ami, lui repliquai-je, si vous aviez eu la précaution de me parler en entrant. Je l'ai voulu faire, me dit-il, mais vous dormiez si tranquillement, que j'aurois crû faire un crime d'interrompre ce doux repos. Ces circonstances me rassurérent beaucoup, je me sentis reprendre petit à petit mes esprits, néanmoins l'altération avoit été trop grande pour n'y rien faire: d'abord qu'il fut jour je fis lever mon Portugais, & le chargeai de donner ordre que l'on fit venir un Chirurgien, je me fis ouvrir la vaine, & tirer seulement cinq ou six onces de sang. Ainsi, Dieu merci, j'en fus quitte pour la peur que j'avois euë; mais elle fut assurément telle, qu'elle surpassoit toutes celles qui m'avoient saisies auparavant. Mon Hôte qui ne me reconnoissoit presque pas, fut touché de cet incident, ensuite pourtant nous en rîmes, & il ne venoit personne chez lui qu'il ne les en divertit.

Dix jours après je me logeai vis-à-vis des Dominicains, qui ont-là un très-beau Monastére. Dans fort peu de tems que j'y avois été, j'eus le bonheur de faire plusieurs Cures, qui me firent connoître à bien des honnêtes gens. L'un des Religieux dont je viens de parler, étant tombé d'un Escalier, & s'étant rompu la jambe, m'envoya querir; quoi que l'os fut fracassé, je le guéris si bien, qu'au bout de deux mois il marchoit aussi librement qu'il avoit fait auparavant. Cela me fit beaucoup de bien. Ce bon Religieux ne savoit quelles caresses me faire, & tous ceux oui étoient de son Ordre se faisoient un plaisir aussi-bien que lui, de m'avoir en leur Compagnie à toutes mes heures de loisir, où il faloit que je les entretinssent du recit de mes Voyages. Outre cela, ils me recommandoient par tout où ils alloient; ainsi mes pratiques augmentoient de jour à autre, ce qui m'aportoit beaucoup d'argent: de sorte que je me flâtois déja d'amasser avec le tems des biens assez considérables; mais mon Etoile ingénieuse à m'oprimer, me suscita une nouvelle affaire qui pensa me coûter la vie, & qui m'a donné beaucoup de chagrin.

Les Habitans de Goa font un mélange de toutes sortes de Religions; il y a des Payens, des Juifs & des Mahométans. La Religion Catholique y est la dominante, & il ne s'y fait point d'autre Exercice public. Le Clergé y est fort rigide, & le Peuple extrémement superstitieux. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que cela leur vienne par un principe de dévotion: les premiers sont d'une ignorance crasse, & les autres débauchez jusqu'à l'excès; sur tout les femmes ont la réputation d'être d'une lubricité inconcevable. Me trouvant un peu à mon aise, & fréquentant les Compagnies, je m'ingérois souvent de plaisanter sur ces mangeurs de Crucifix & avaleurs d'Images, qui croyent pouvoir faire couper impunément une Bourse d'une main, pour ainsi dire, pourvû qu'ils tiennent un Chapelet de l'autre. Un homme de ma Profession, enragé de me voir beaucoup d'occupation, tandis qu'il avoit assez de peine à gagner maigrement sa vie, m'ayant plusieurs fois entendu tenir de tels discours, fut assez Scélérat pour m'aller accuser d'Hérésie à l'Inquisition, qui est bien le plus terrible & le plus injuste Tribunal qu'il y ait au monde. Comme j'allois quelques jours après chez le Gouverneur, qui m'avoit envoyé querir pour saigner un de ses Domestiques, à peine étois-je à cinquante pas de sa Maison, qu'un Officier me vint ordonner de le suivre. Quatre Estafiers qui l'accompagnoient, m'environnérent dans le moment, & m'ayant saisi au colet, ils me menérent en Prison le vingt-sixiéme de Juin 1669. où comme au dernier des Criminels, on me mit d'abord les fers aux pieds.

Nous étions plus de vingt personnes dans un maudit Cachot, où il n'entre aucune lumiére. Il y a un trou profond vers le milieu, dont le bord est à fleur de terre, qui est destiné pour les nécessitez des Prisonniers: personne ne l'ose presque aprocher, de peur de tomber dedans; ce qui est cause que chacun fait ses ordures où il peut, & qu'il y a toûjours par conséquent une puanteur insuportable.

Le premier jour de ma détention se passa en regrets & en gémissemens, de me voir privé de la liberté, & dans l'apréhension d'éprouver dans peu des effets de la tirannie des Juges du monde les plus impitoyables. Mais voyant dans la suite que tout cela n'aboutiroit à rien de bon, je crus que le meilleur moyen de dissiper une partie de mon chagrin étoit de chercher à m'entretenir avec le premier venu de matiéres indifférentes. Je m'adressai pour cette fin à la plûpart de mes Camarades: les uns ne m'entendoient pas, parce que je ne parlois pas leur langage, & les autres étoient si fort abatus de tristesse, qu'ils ne daignoient pas me répondre un mot. Un seul homme, plus patient & sociable que les autres, me voyant rebuté de toutes parts, me dit en Portugais:

On vous fait ici un triste accueil, mais vous ne devez pas en être surpris, il faut être d'un tempérament heureux, & d'une grande fermeté d'ame pour ne se pas laisser abattre dans un lieu aussi desagréable qu'est celui-ci, lors sur tout qu'on y a été quelque tems. Pour moi, Dieu merci, je suis dans un âge à pouvoir beaucoup souffrir, & je suis tellement résigné aux secrets de la Providence, que je me ris de tout ce que les hommes me peuvent faire. Voilà de belles qualitez, lui dis-je, bien peu de gens sont capables de tant de résolution. De quelle Religion êtes-vous, poursuivis-je? Je suis, me dit-il, Universaliste, ou de la Religion des honnêtes gens; j'aime Dieu de tout mon cœur, je le crains, je l'adore, & je tâche de faire aux hommes, sans exception, ce que je souhaite que l'on me fasse à moi-même. Cela est bel & bon, repris-je, mais vous êtes sans doute de quelque Communion; rarement parvient-on à l'âge où vous êtes que l'on ne se soit déclaré pour un certain Parti. Non, dit-il, je ne fais aucune différence d'une Société à l'autre, il n'y en a point qui n'ait ses beautez & ses taches, & je suis persuadé qu'il n'y a point de route où l'on ne se puisse damner ou sauver. Assurément, repris-je, votre langage me confirme dans l'opinion que j'ai euë il y a long-tems, qu'il n'y a pas plus de diversité dans les visages que dans les pensées des hommes. Cela est vrai, reprit-il, non-seulement à l'égard de chaque homme en particulier, mais par raport à tous les jours de la vie: ce que nous concevions hier d'une maniére, nous l'envisageons aujourd'hui d'une autre: l'esprit aussi bien que le corps, est sujet à mille changemens.

Je suis Chinois, continua-t'il, & fils d'un Pére assez accommodé, qui a pris beaucoup de soin de mon éducation, de sorte que si je n'ai pas de grandes lumiéres, il n'a pas tenu à lui que je ne les aye aquises. Un Jésuite Missionaire, nommé du Bourg, ayant oüi parler de lui comme d'un homme généreux, & dont la Famille étoit nombreuse, trouva le moyen de s'introduire chez nous. Cet homme étoit non-seulement civil, il paroissoit d'une piété exemplaire; nous prenions tous un plaisir indicible à l'entendre raisonner. Il nous mit à chacun un Catéchisme entre les mains, qu'il nous pria de lire avec attention, & qu'il expliquoit d'une maniére fort facile. Après cela, il y eut chez nous, deux ou trois fois la semaine, des Conférences, où il faut avoüer que le Pére ne négligeoit rien pour notre instruction. Comme les matiéres qu'il traita d'abord étoient peu ou point embarassées, qu'il ne nous parloit en général que de la Chûte de l'homme, de sa Rédemption par le Fils de Dieu, & de la Béatitude éternelle, on prenoit beaucoup de goût à ses Leçons: mais enfin deux ou trois mois s'étant écoulez, & cet Ecclésiastique, qui alloit par degrez, & qui n'avoit pas voulu nous effaroucher, commençant à expliquer les Prophéties, & à étaler les Mistéres de la Trinité & de l'Incarnation, l'esprit de mon Pére ne tarda guéres aussi à se révolter. Il ne pouvoit pas comprendre comment des hommes raisonnables, qui se vantent d'être éclairez des lumiéres de la Révélation, ne voyent pas que leur Culte est envelopé des ténébres les plus épaisses du Paganisme. N'est-il pas surprenant, dit-il, que des gens prennent plaisir à s'aveugler eux-mêmes, jusqu'à avoir de l'horreur pour ceux qui leur font voir à l'œil, que leurs principales Maximes, & les Dogmes les plus essentiels de leur Religion, sont des pauvretez, des puérilitez & des impertinences, qui selon eux-mêmes, ont été scandale aux Juifs, & folie aux Grecs. Sur tout, disoit-il, je fremis lorsque l'on me veut persuader qu'un Etre souverainement parfait & immatériel, engendre un autre Dieu corporel, égal à lui, de toute éternité: & qu'il y a encore un autre Dieu, Esprit indépendant, qui procéde du Fils & du Pére; chacun des trois faisant une Personne distincte, & étant Dieu parfait, & cependant tous les trois ne faisant qu'un seul Dieu parfait. Assurément c'est faire une étrange chimère de l'Etre du monde le plus simple & le moins divisible.

Le Jésuite auroit bien voulu ne s'être pas embarqué si avant, il tâcha de lever cet obstacle par les voyes ordinaires des Théologiens, mais n'en pouvant pas venir à bout, il se servit de cette comparaison. Imaginez-vous, lui dit-il, Monsieur, un Arbre qui porte des fruits sans interruption. Dans cet Arbre, je trouve trois choses, qui ont beaucoup de ressemblance avec la Sainte Trinité. J'y remarque du raport entre le tronc & le Pére, entre le Fils & les branches, & entre le Saint Esprit & les fruits. Le tronc est comme le Pére, parce que les branches & le fruit en sont produits: les branches sont comme le Fils, en ce qu'elles sont produites par le tronc, comme autant de bras ou de moyens pour distribuër aux hommes tout ce qui procéde du tronc. Et les fruits sont comme le Saint Esprit, attendu qu'ils nous viennent & du tronc & des branches, comme autant d'assurances ou de témoignages de leur bonté. J'avouë que lorsqu'il s'agit de l'éternité, il n'y a plus de ressemblance qui paroisse, parce qu'il n'est pas bien possible de trouver de la proportion entre le fini & l'infini, pour quelque ancien & étendu que celui-là puisse être. Cependant, il est encore vrai, que lorsque l'on examine les pepins ou la semence du fruit de cet Arbre, avec un bon Microscope, on y remarque, non seulement un Arbre déja formé avec ses branches, mais même ses fruits; quoi qu'avec un peu de confusion: véritable emblême de la Divinité, considérée pendant & avant la Création du Monde; puisque là il ne paroît qu'un Arbre en son entier, sans distinction & de branches & de fruits. Or pour en venir de-là à mon but, il est évident que quelque différence que l'on mette entre le tronc, les branches & les fruits d'un Arbre, essentiellement il n'y en a point: ce sont bien à la vérité des parties différentes, mais toutes ces parties ensemble ne constituent qu'un même tout. On a beau dire que le tronc n'est point les branches, & que les branches ne sont point le fruit; je soûtiens que cette distinction n'est point réelle, c'est-à-dire que ces trois choses ne sauroient subsister indépendamment l'une de l'autre, comme lors qu'elles sont rassemblées. Pour faire un Arbre complet, tel que nous l'avons imaginé, il faut nécessairement l'assemblage d'un tronc, de branches & de fruits; cependant chacun a ses usages en particulier; le premier, pour le dire encore une fois, crée ou produit; le second, porte, se déploye & donne; & le troisiéme confirme, par sa présence & par ses opérations, dans la croyance où l'on est à l'égard du second & du premier. C'est une même substance représentée de divers côtez, un Agent qui opére en diverses maniéres, mais qui dans le fond n'est qu'un seul, & qui ne peut être consideré comme plusieurs sans une contradition évidente. Dieu n'est qu'un en Essence; dans l'économie du Salut on le considére, tantôt comme l'Auteur & le Pére du genre humain; dans la Rédemption on le regarde comme un Fils obéïssant, soûmis & humble, qui satisfait à la Justice de son Pére: & lors qu'il s'agit d'apliquer & de distribuër ses graces, on le traite de Saint Esprit.

De cette maniére & d'aucune autre, parut mon Pére, je conçois ce que signifie le terme de Trinité: mais il y a quelque autre chose de caché là-dedans, vous n'auriez pas fait tant de détours sans cela; toutes ces maniéres d'agir ne me plaisent pas: autrefois vous m'avez paru honnête homme, maintenant je vous considére comme un fourbe: & le prenant par le bras, il le chassa une fois pour toutes de sa maison: puis se retournant vers nous: ne remarquez-vous pas, nous dit-il, les absurditez qu'il y a dans les raisonnemens de ce Sophiste? A son propre dire, ce Jesus qu'il nous prêche tant, & qu'il fait égal à Dieu, n'a pas seulement eu assez de crédit, pour payer par sa mort ignominieuse, la dette que le premier homme avoit contractée, en mangeant du fruit, dont l'usage lui avoit été défendu; puis qu'Adam, qui selon lui, étoit créé pour vivre éternellement, a mérité par-là, la mort éternelle & temporelle; & que Christ ne garantit sa Postérité que de la premiére de ces morts, de laquelle nous n'avons même aucune certitude, & que la plûpart des Nations ignorent; au lieu qu'il n'a pas pû nous racheter de celle que nous connoissons par l'expérience, & qui selon lui, nous a pourtant été imposée comme un châtiment. Et ce qu'il y a encore de plus à remarquer en cela, c'est que cette Rédemption ne se fait qu'à des conditions onéreuses, & beaucoup plus difficiles à exécuter que n'étoient celles ausquelles les Juifs étoient sujets sous l'ancienne Dispensation. Les Israëlites, selon les Chrétiens mêmes, étoient bornez à faire de bonnes œuvres; la Loi n'exigeoit d'eux que des aspersions & autres Cérémonies semblables: mais sous la nouvelle Alliance, on ajoûte aux bonnes œuvres la foi, & une foi qui soit assez ferme pour ne révoquer en doute aucun des Mystéres de la Religion, nonobstant qu'ils choquent la Raison & le bon sens. Pour moi, mes Enfans, ajoûta-t-il, je renonce à des sentimens si bizarres; je n'en veux absolument plus entendre parler.

J'avois alors vingt-deux ans, & étois par conséquent en âge de discrétion. Infatué que j'étois de la sainteté de mon Directeur, je crus en conscience, malgré ce que j'en entendois dire, devoir profiter de toutes les occasions favorables à en tirer de salutaires instructions. Il y avoit plusieurs endroits où il avoit fait des Prosélites, & où il fréquentoit assidûment. Je prenois mon tems pour assister à ses Assemblées: il en paroissoit charmé, & il me sembloit que je profitois considérablement de ses enseignemens. Quoi-que mes démarches se fissent avec beaucoup de précaution, je ne pûs pas éviter que mon Pére ne s'en aperçût; il m'en fit de fort sensibles reproches, & me défendit, sous peine de son indignation, de plus hanter chez un homme, qui selon lui, n'avoit en vûë que ses plaisirs, une vaine gloire, & la ruine de notre Famille avec le tems. Mon Pére étoit d'un naturel à ne souffrir aucune replique de ses enfans, il faloit obéïr ou courir risque d'être châtié.