Chacune de ces pages de Cellini est attendrie par un de ces retours de cœur vers son vieux père, qui montrent en lui une tendresse égale à sa fougue.
La peste se déclare à Rome; il emploie ces jours de deuil et de loisir forcés à des fouilles et à des imitations de l'antique. Les grands artistes se réunissent pour fêter, dans une orgie peu décente, la fin de la maladie. Michel-Ange, que ses années devaient rendre plus sage, les convie à une véritable orgie, qui donne une idée des mœurs licencieuses de l'époque.
La peste avait cessé dans Rome, et tous ceux qu'elle avait épargnés se félicitaient, s'embrassaient; ce qui fut l'origine d'une société d'artistes les plus renommés de la ville, dont Michel-Ange fut le fondateur. Cet homme était le premier de son état; mais il aimait le plaisir et la joie: c'était le plus vieux par les années, et le plus jeune par la gaieté. Nous nous trouvions ensemble au moins deux fois la semaine. Le peintre Jules Romain, et Jean Francisco, disciple de Raphaël, étaient de nos amis. Un jour, nous trouvant assemblés, nous convînmes de nous réunir le dimanche suivant dans la maison de Michel-Ange, pour y célébrer un grand festin. Il fut dit que chacun y mènerait sa corneille[9], et que celui qui manquerait à cette obligation payerait un bon dîner; il fallait s'en pourvoir d'une, si l'on n'en avait point, pour ne pas payer cette amende. Je comptais y mener une certaine Penthésilée, fort belle fille, qui m'aimait beaucoup; mais je fus obligé de la céder à Bacchiacca, mon ami intime, qui était fort épris d'elle; ce qui m'attira de la part de cette fille, piquée de ce que je l'avais cédée avec tant de légèreté, une vengeance dont je parlerai en son lieu.
Cependant l'heure du repas approchait, chacun était pourvu de sa corneille, et je n'en avais point; ce qui me tenait à cœur, c'était de me faire accompagner dans cette brillante société par quelque corneille qui ne me déshonorât point à ses yeux. J'imaginai une plaisanterie qui devait augmenter la joie du festin, et je fis choix d'un jeune garçon de seize ans, fils d'un ouvrier en laiton, mon voisin, qui avait le teint le plus vermeil, et dont la figure surpassait celle d'Antinoüs, tellement qu'il m'avait souvent servi de modèle. Ce jeune homme n'était connu de personne, était ordinairement mal vêtu, et sortait peu de sa maison, s'appliquant continuellement à l'étude du latin.
Je le fis appeler et consentir à prendre des habits de femme, que j'avais fait préparer tout exprès, et qui lui allèrent à merveille. J'ornai son cou, ses oreilles et ses doigts des plus beaux joyaux que j'eusse dans mes armoires; et, le tirant par une oreille, je l'amenai devant un grand miroir. Diego, il se nommait ainsi, s'écria en se voyant si beau: Oh Dieu! est-ce bien moi que je vois? Toi-même, lui répondis-je. Je ne t'ai jamais demandé aucune complaisance; mais je veux du moins que tu m'accordes celle-ci, qui est que tu viennes avec moi dans une société honnête, dont je t'ai souvent parlé, habillé comme tu l'es maintenant. Ce jeune homme vertueux et sage baissa les yeux, et garda un moment le silence; puis il me dit avec assurance: Je le veux bien, marchons! Je le couvris d'un grand voile qui s'appelle à Rome un manteau d'été, et nous allâmes au rendez-vous. Dès qu'on nous aperçut, tout le monde nous vint au-devant; Michel-Ange était entre Jules et Jean Francisco. Quand j'eus soulevé le voile de Diego, Michel-Ange, qui était facétieux, mit ses mains, l'une sur celui-ci, et l'autre sur celui-là, leur fit courber la tête, et, se mettant à genoux lui-même: Miséricorde! s'écria-t-il, faites venir tout le monde; voilà, voilà un ange qui descend du paradis! quoiqu'on les fasse tous masculins, il est aussi, vous le voyez, des anges femelles. Belle Angeline! sauve-moi, bénis-moi! Quand il eut achevé ses folies, cette belle créature leva la main, et lui donna une bénédiction papale. Alors Michel-Ange s'étant redressé: On baise, dit-il, les pieds au pape; mais on baise les joues aux anges. Diego rougit beaucoup, et sa beauté s'accrut d'une façon merveilleuse. Étant entrés dans le salon, nous y trouvâmes plusieurs sonnets[10] que chacun de nous avait faits et envoyés à Michel-Ange; il les lut tous les uns après les autres, et sa manière de les lire les fit paraître plus beaux. Il se passa encore d'autres particularités sur lesquelles je ne m'étendrai point; je dirai seulement que l'admirable Jules Romain, en regardant l'un de nous qui était près de lui, plus occupé que les autres des beautés qu'il avait devant les yeux, se tourna vers Michel-Ange, et lui dit: Mon cher Michel-Ange, votre nom de corneille est bien appliqué à ces dames, quoiqu'elles soient moins belles que le beau paon qui se déploie devant elles. La table étant servie, Jules voulut nous assigner à chacun notre place, et me donner celle du milieu, parce que je la méritais.
Derrière les dames était un espalier de jasmins naturels, qui faisait tellement ressortir leur beauté, et surtout celle de Diego, qu'il m'est impossible de l'exprimer; c'est ainsi que nous fîmes la meilleure chère du monde. Après le repas, on fit un peu de musique dans laquelle mon charmant Diego demanda à faire sa partie, et il s'en acquitta si parfaitement que Jules et Michel-Ange ne riaient plus, mais en étaient dans une sorte d'extase. Après la musique, un certain Aurelio d'Ascoli, grand improvisateur, fit un magnifique éloge des femmes. Pendant qu'il chantait, deux d'entre elles, voisines de mon beau jeune homme, ne cessaient de babiller: l'une lui demandait depuis quand elle allait dans le monde? l'autre, depuis quand elle était à Rome, et avec moi? quelles étaient ses connaissances? et lui faisaient mille autres questions impertinentes. Elles soupçonnèrent alors qu'il était homme. Sur-le-champ tout le monde se mit à crier en éclatant de rire, et le fier Michel-Ange demanda la permission de me donner une pénitence; ce qui lui étant accordé, il dit à haute voix: Vive Benvenuto! vive Benvenuto! pour nous avoir agréablement trompés. Ainsi finit cette journée amusante.
Benvenuto trahi bientôt après par cette courtisane Penthésilée que Pulci, de Florence, lui avait enlevée, Benvenuto se bat contre Pulci et douze estafiers à cheval qui les accompagnaient. Jeune, fort, intrépide, il renverse une partie de cette escorte; Pulci, en caracolant devant la porte de Penthésilée, se casse la jambe, et meurt de sa blessure. Benvenuto est obligé de se cacher chez un seigneur napolitain, brave entre les braves.
Cependant sa renommée de bravoure le fait rechercher par la grande famille des Colonna, amie des Médicis, à l'époque où le connétable de Bourbon vient assiéger Rome. Les bravi, espèce de héros volontaires, faisaient alors le nerf des guerres italiennes. Le pape menacé accepte le secours de Benvenuto et d'une compagnie de cinquante bravi enrégimentés et soldés par les Colonna. Instruit et exercé dans l'art, encore récent, de l'artillerie, Benvenuto s'enferme dans le château Saint-Ange, citadelle des papes attenante au Vatican.
Le connétable de Bourbon était déjà aux portes de la ville. Nous nous portons, dit Benvenuto, au Campo Santo (cimetière), et de là nous vîmes l'armée du connétable qui faisait ses efforts pour pénétrer dans la ville de ce côté-là. Il avait déjà perdu plusieurs de ses gens, et le combat y était terrible. Je me tournai alors vers Alexandre, c'était le nom de Delbène, et je lui dis: Allons-nous-en, car il n'y a pas de remède. Vous voyez que les uns montent d'un côté, et que ceux-ci fuient de l'autre. Alexandre, effrayé, me répondit: Plût à Dieu que nous ne fussions pas venus ici! Cependant, repris-je, puisque vous m'y avez amené, je veux faire un coup de ma façon: je tournai alors mon arquebuse vers l'endroit où le combat était le plus animé, et je visai un homme qui était plus élevé que les autres. J'ignore s'il était à pied ou à cheval, à cause de la fumée qui m'empêchait de distinguer les objets bien nettement. Je dis ensuite à Alexandre et aux deux autres d'apprêter leurs armes, et je les postai de manière qu'on ne pouvait les atteindre du dehors. Après que nous eûmes fait notre feu, je me haussai sur la muraille, et je vis parmi les ennemis un tumulte extraordinaire; c'est que le connétable était tombé sous nos coups, comme nous l'apprîmes dans la suite. Étant sortis de là, nous nous en allâmes à travers le Campo Santo, et l'église de Saint-Pierre; et, par le derrière de celle de Saint-Ange, nous arrivâmes, non sans beaucoup de peine, à la porte du château. Là, Rienzo de Cerri et Laurent Baglioni tuaient tous ceux qui fuyaient devant les ennemis qui étaient déjà entrés dans Rome. Le capitaine du château voulant faire tomber la Sarrasine, nous eûmes le temps de nous y glisser tous les quatre.
Sur-le-champ le capitaine Pallone de Médicis s'empara de moi, parce que j'étais de la maison du pape, et me força de quitter Delbène: ce que je fis malgré moi. J'étais déjà dans le fort, lorsque le pape y entrait par le corridor du château; car il n'avait pas voulu partir plus tôt du palais de Saint-Pierre, ne pouvant s'imaginer que les Impériaux osassent entrer dans Rome.
Bientôt je vis quelques pièces d'artillerie qui étaient sous la garde d'un bombardier de Florence, nommé Juliano. Il se désolait de voir, du haut des fortifications, sa pauvre maison saccagée, et sa femme et ses enfants au pouvoir des ennemis: de sorte qu'il n'osait faire son devoir, de peur de tirer sur eux. Il avait jeté sa mèche tout allumée par terre, et se déchirait la figure, en pleurant à chaudes larmes; ce que faisaient aussi les autres bombardiers. À l'aspect de ce désordre, j'appelai à mon aide quelques hommes moins alarmés que ceux-là: prenant ensuite une mèche à la main, je tournai la bouche de quelques pièces où il le fallait, et je mis à bas plusieurs soldats ennemis; sans cela, une partie de ceux qui étaient entrés dans la ville le matin se dirigeait vers le château, et il était possible qu'elle y eût pénétré. J'y faisais un feu continuel; ce qui m'attirait les bénédictions de plusieurs cardinaux et seigneurs qui me regardaient. Enfin, ce jour-là, je sauvai le château, et je vins à bout, par mon exemple, de remettre à l'ouvrage les bombardiers qui s'en éloignaient. Cet exercice m'occupa tout le jour. Le pape ayant nommé le seigneur Santa-Croce chef de son artillerie, il entra dans le fort sur le soir, au moment où l'armée entrait dans Rome par le quartier des Transtéverins. La première opération qu'il fit fut de venir à moi, de me faire beaucoup de caresses, et de me donner cinq bonnes pièces d'artillerie, qui furent placées sur le lieu le plus élevé qu'on appelle l'Ange. C'est une plate-forme qui fait le tour du château, d'où l'on voit Rome et les prés de revers. J'eus plusieurs bombardiers sous mes ordres: il m'assigna une paye et des vivres, et me recommanda de continuer comme j'avais commencé.
La nuit venue, et les ennemis entrés dans Rome, moi, qui ai toujours aimé les choses nouvelles, je me plaisais à considérer le désordre d'une ville prise d'assaut, ce que je voyais du point où j'étais, beaucoup mieux que ceux qui étaient dans le château. Je fis jouer mes pièces de canon sans relâche pendant un mois entier que nous fûmes assiégés, et il m'arriva des choses dignes d'être racontées; mais j'en laisserai une partie pour n'être pas long, et ne pas trop m'éloigner de mon sujet principal.
Le pape, ébloui de ses services, vint plusieurs fois le visiter à son poste. Il lui démontra une fois la portée de ses pièces en coupant en deux un colonel espagnol qu'il prit pour but à sa couleuvrine. Puis, se jetant à ses pieds, il lui demanda de lui accorder le pardon des homicides commis par lui pour le service de l'Église.
La paix de Rome avec l'Espagne fit licencier Benvenuto; il revint à Florence la bourse pleine, avec un bon cheval et un page. Son père faillit mourir de joie de le revoir sauvé, riche et puissant. Le père et deux de ses sœurs l'engageaient à aller à Mantoue pour éviter la peste qui commençait à consterner Florence; il remonte à cheval et leur obéit. Il y retrouve Jules Romain, l'élève bien-aimé de Raphaël, qui rend hommage à son prodigieux talent; mais le mauvais climat de Mantoue le dégoûta de ce séjour, il revint à Florence. Son père était mort de la peste; il ne retrouve que sa sœur Reparata mariée, et qui le reconnaît avec une tendresse qui fera l'occupation et le souci du reste de sa vie. Il repart pour Rome; il y retrouve ses amis les bravi et les artistes.
L'audience qu'il reçoit du pape le jeudi saint, pour être relevé de l'excommunication, est une des circonstances les plus pittoresques de ses Mémoires:
«Nous nous acheminâmes donc vers le palais, c'était un jeudi saint; et, comme il y était connu, et moi attendu, nous fûmes introduits dans la chambre du pape sans attendre l'audience. Il était un peu malade, et il avait à côté de lui M. Salviati et l'archevêque de Capoue. Ma présence parut le réjouir beaucoup: je m'approchai de lui avec respect, je lui baisai les pieds; et, voyant que j'avais à lui parler de choses importantes, il fit un signe de la main pour qu'on se retirât; et je lui parlai ainsi:
Très-Saint-Père, depuis le sac de Rome, je n'ai pu ni me confesser, ni recevoir la communion, parce qu'on n'a point voulu m'absoudre. La raison en est que, lorsque j'eus fondu l'or de vos joyaux et celui de votre tiare, le cavalier que vous aviez chargé de me récompenser de toutes mes peines me paya avec des sottises. Me voyant sans ressource pour retourner chez moi, j'eus recours aux cendres de cet or, d'où j'en tirai à peu près une livre et demie, avec intention de vous le rendre, quand je le pourrais. Je suis à présent aux pieds de Votre Sainteté, qui est le véritable confesseur, et je la supplie de me pardonner, et de me permettre de me confesser et de communier, pour que je puisse obtenir la grâce de Dieu. Le pape alors, en poussant des soupirs que lui causait peut-être le souvenir de ses malheurs passés, prononça ces paroles: Benvenuto, je crois ce que tu me dis, et t'absous de ce péché et de tous ceux que tu peux avoir commis, m'eusses-tu pris la valeur d'une de mes trois couronnes.—Très-Saint-Père, lui répondis-je, je n'ai pas pris autre chose, et cela ne vaut pas cent cinquante ducats, qui, joints à pareille somme que j'obtins de la monnaie de Pérouse, me servirent pour aller porter du secours à mon vieux et malheureux père.—Ton père était un fort honnête homme, reprit le pape, et tu lui ressembles! Je suis fâché de n'avoir pu mieux reconnaître tes services dans le temps, et j'aurais voulu que cet or fût d'un prix plus considérable: va donc te confesser, si tu n'as pas d'autres péchés qui me regardent; et, quand tu auras reçu la communion, viens me retrouver, parce que je te veux beaucoup de bien.
Quand j'eus fini avec le pape, M. Salviati et l'archevêque se rapprochèrent; il leur parla de moi en termes les plus obligeants, et recommanda à ce dernier de m'absoudre de tous mes péchés, et de me faire toutes les caresses possibles, ce qu'il avait déjà fait lui-même.
Quand je sortis du palais avec Jacopin, il témoigna beaucoup de curiosité pour savoir ce que j'avais dit à Sa Sainteté. Il me le demanda deux ou trois fois; mais je lui répondis que je ne voulais pas le dire, parce que cela ne le regardait point. J'allai ensuite m'acquitter de mes devoirs chrétiens, et, les fêtes passées, je retournai auprès du pape. Il me reçut aussi bien que la première fois, et me dit que, si j'étais arrivé plus tôt, il m'aurait fait refaire les couronnes que nous avions mises en pièces dans le château, mais qu'il me donnerait des ouvrages plus relevés, et dans lesquels je pourrais montrer tout mon talent; et c'est à l'agrafe de la chape pontificale que je veux te donner à travailler. Il faut qu'elle soit large d'environ huit pouces, et parfaitement ronde. Il y aura Dieu le Père en demi-relief: tu emploieras du mieux possible ce superbe diamant avec d'autres belles pierreries. Caradosso l'a commencée, et ne la finit point. Pour que j'en puisse jouir encore quelquefois, fais-m'en promptement le modèle; et à l'instant il me fit apporter toutes les richesses dont il voulait l'orner, et qu'il me fit emporter chez moi.»
Le pape le fait surintendant de sa monnaie. Il fait des modèles magnifiques; il perd son frère d'un coup de poignard dans une rencontre sur le pont Saint-Ange. Il jure de le venger et tue lui-même son meurtrier d'un autre coup de poignard; le pape lui pardonne et lui donne le conseil de prendre garde à ses ennemis.
«J'ouvris alors une boutique fort belle aux Banchi, vis-à-vis celle de Raphaël. Le pape m'y fit porter tous ses joyaux, au gros diamant près, qu'il avait mis en gage chez un banquier génois, dans un cas de nécessité. J'y tenais cinq compagnons excellents, et ma boutique était brillante d'or, d'argent et de riches pierreries: j'avais un superbe chien à poil long, que le duc Alexandre m'avait donné, et qui, outre qu'il était bon chasseur, était d'une garde sûre pour ma maison. J'avais de plus une belle fille, qui me servait de modèle quand j'en avais besoin, et surveillait toutes mes affaires. Une nuit que je dormais profondément, contre mon ordinaire, un homme qui, sous la qualité d'orfévre, était venu souvent dans ma boutique, et la trouvait richement garnie, vint pour me voler; mon chien se jetait sur lui; mais il se défendait avec son épée, de sorte que cet animal courait çà et là dans toute la maison, entrait dans les chambres de mes garçons, qui étaient ouvertes à cause de la grande chaleur; et, voyant que ses aboiements ne les réveillaient pas, il leur arrachait les couvertures de leur lit, leur tirait les bras aux uns et aux autres; et, par les cris épouvantables qu'il faisait, et marchant devant eux, il leur montrait ce qu'ils avaient à faire; mais ils ne voulaient pas le suivre, et, pour le faire taire, lui jetaient des bâtons dans les jambes; car ma boutique était toujours éclairée pendant la nuit. Enfin mon chien, perdant l'espoir d'être secondé, se mit seul à combattre le voleur. Il lui déchirait ses habits, le poursuivait dans la rue, et l'aurait, je crois, égorgé, si le voleur n'avait pas demandé du secours à des passants, en les priant de le défendre contre un chien qu'il disait enragé. Ces gens le crurent, et, après beaucoup d'efforts, firent rentrer cet animal dans la maison. Le jour venu, mes malheureux compagnons, étant descendus dans la boutique, la virent entièrement bouleversée, et trouvèrent les armoires ouvertes. Ils poussèrent des cris qui me réveillèrent, et m'avertirent de ce qui venait de se passer. J'en fus tellement épouvanté que je n'eus pas la force d'aller visiter la cassette où étaient renfermés les joyaux du pape. Je leur dis d'aller y voir eux-mêmes; ils étaient tous en chemise, parce que, s'étant déshabillés dans la boutique, à cause du chaud qu'il faisait, ils y avaient laissé leurs habits, que le voleur avait emportés. Quand ils virent que la cassette n'avait pas été touchée, et que tous les trésors y étaient encore, ils poussèrent des cris de joie, ce qui me rendit toutes mes forces, et me fit remercier Dieu. Je leur dis ensuite d'aller acheter des habits, et que je les payerais. Quand je réfléchis sur cet événement, je fus effrayé de l'idée qu'on pouvait m'accuser moi-même de ce vol, et dire que je l'avais imaginé pour m'emparer des joyaux de Sa Sainteté. Elle l'apprit bientôt par la bouche d'un de ses serviteurs, et par d'autres, qui étaient François de Nero, Zanna, Billioti, son computiste, et l'évêque de Vaison[11]. Très-Saint-Père, lui dirent-ils, comment avez-vous pu confier tant de richesses à cet écervelé de jeune homme?—Avez-vous ouï dire, leur répondit le pape, qu'il avait volé quelqu'un?—C'est, répondit Nero, qu'il n'en a pas eu l'occasion.—Hé bien, riposta le pape, je le tiens encore pour un honnête homme.
Sans perdre un seul moment, je courus au palais avec ma cassette, pour la porter au pape, que Nero[12] avait depuis entièrement tourné contre moi, en lui mettant mille soupçons dans la tête. Que me veux-tu! me dit-il avec un regard terrible et une voix altérée.—Je vous apporte, lui dis-je, vos joyaux, où il ne manque rien. Alors le pape, tranquillisé, me répondit: En ce cas, tu es bien-venu. Tandis qu'il faisait le compte de ses joyaux, je lui racontais mon aventure malheureuse en présence de celui qui m'avait accusé. Ensuite le pape, après m'avoir regardé plusieurs fois attentivement, se mit à rire de tout ce que je lui avais dit, et me recommanda d'être toujours honnête homme, comme je l'avais été jusqu'alors.»
Dans son retour à Rome, Benvenuto eut une aventure.
Il devint éperdument épris de la fille d'une courtisane sicilienne. En apprenant le départ de cette fille pour son pays, il s'échappa comme un insensé de Rome pour la poursuivre. Arrivé à quelque distance de Naples, il la retrouve dans une hôtellerie et la perd de nouveau. C'est tout à fait une aventure d'Arioste, et qui, comme celle de ce poëte, n'a pas de suite dans la vie de ce héros. Mais cet amour de rencontre est agréablement raconté.
«En quittant Naples, je cachai mon argent sur mon dos, à cause des voleurs, qui ne sont point rares dans ce pays. À la Selciata, je me défendis contre eux avec beaucoup de courage, et je m'en débarrassai. Quelques jours après, ayant laissé Solosmeo au mont Cassin, j'allai dîner à l'hôtellerie des Adannani. Près de là, je voulus tirer quelques oiseaux avec mon arquebuse; un petit fer qui s'y trouvait me déchira la main droite; et, sans ressentir beaucoup de mal, ma main versait beaucoup de sang.
Étant entré dans l'hôtellerie, je montai dans une chambre où se trouvaient à table plusieurs gentilshommes, et une dame de la plus rare beauté. Derrière moi était un jeune domestique que j'avais, qui me suivait avec une pertuisane au bras. Cette arme, le sang que je versais, et notre accoutrement, leur firent une peur effroyable, d'autant plus que ce lieu était un nid à voleurs. Ils se levèrent de table, et me prièrent de leur prêter secours; mais je leur dis en riant qu'ils n'avaient rien à craindre, et que j'étais homme à pouvoir les défendre; que je leur demandais seulement leurs bons offices pour bander ma blessure. Cette belle dame m'offrit aussitôt son mouchoir brodé d'or; et, comme je le refusais, elle le déchira par le milieu, et voulut elle-même m'en envelopper la main. Nous dinâmes ensuite fort tranquillement. Après le dîner, nous montâmes à cheval, et nous voyageâmes de compagnie. La peur n'était pas encore passée; et ces messieurs, qui restaient en arrière, me prièrent de marcher à côté de leur dame. Je fis signe alors à mon valet de s'éloigner un peu de nous, et nous eûmes le temps et la facilité de nous dire de ces douceurs qu'on ne trouve point chez le marchand. C'est ainsi que je fis le voyage le plus agréable de ma vie.»
Avant d'aller en prison, il eut un différend, pour une bagatelle, avec un gentilhomme du cardinal Santa-Fiore, et il voulut lui faire mettre les armes à la main. Celui-ci s'en plaignit au cardinal, qui lui répondit que, si Benvenuto le touchait, il lui ferait passer sa folie avec sa tête. Si l'on en croit le rapport que Pier Luigi fit au pape, Benvenuto, instruit de cette menace, tenait toujours son arquebuse prête pour tuer le cardinal, dont le palais était vis-à-vis de sa boutique. Un jour, le prélat étant à sa fenêtre, Benvenuto allait tirer sur lui, s'il ne s'était retiré; mais, ayant manqué son coup, il tira sur un pigeon qui couvait au haut du palais, et lui enleva la tête, chose difficile à croire; car il ne voyait que cela du corps de l'oiseau. «À présent, ajouta Pier Luigi, j'ai dit à Votre Sainteté ce que je voulais lui dire. Il pourrait bien, croyant avoir été injustement incarcéré, mettre aussi en danger les jours de Votre Sainteté. C'est un homme violent, emporté: lorsqu'il tua Pompeio, il lui porta deux coups de poignard, au milieu des dix soldats qui le gardaient, et se sauva, au grand mécontentement de tous les gens de bien.» Le gentilhomme appartenant au cardinal Santa-Fiore était présent quand Pier Luigi parla ainsi au pape, et lui confirma tout ce que son fils venait de lui dire. Le pape, gonflé de colère, ne prononça aucune parole.
«Il faut que je m'explique, dit Benvenuto, sur cette calomnie de M. Pier Luigi. Ce gentilhomme du cardinal Santa Fiore vint un jour à ma boutique, et m'apporta un petit anneau d'or couvert de vif-argent, en me disant de le lui nettoyer. Moi, qui avais des ouvrages plus importants, et qui me vis commander si grossièrement par un homme que je n'avais ni vu ni connu de ma vie, je lui répondis que je n'en avais pas le temps; qu'il s'adressât à un autre. Il me dit alors que j'étais un âne. Non, lui repartis-je, je ne suis pas un âne, et je vaux mieux que vous. Ne m'ennuyez pas davantage; car je vous donnerais des coups de pied plus forts que ceux d'un âne! Il alla rapporter au cardinal, en l'envenimant, ce que je lui avais dit. Deux jours après, je tirai, sur le haut du palais Santa-Fiore, un pigeon qui couvait dans un trou, et qui avait été manqué plusieurs fois par l'orfévre Tacca, qui était mon rival au tir de l'arquebuse. Quelques amis qui étaient dans ma boutique dirent: Voyez ce pauvre animal, il a peur, et à peine ose-t-il montrer sa tête!—Il a beau se cacher, répondis-je; si je prenais mon arquebuse, je ne le manquerais pas. Ils me défièrent. Je pariai une bouteille de vin grec de lui faire sauter la tête, qui était la seule chose que je visse de ce pauvre oiseau; et, le pari accepté, je pris mon merveilleux brocard (c'est ainsi que j'appelais mon arquebuse), et je gagnai la bouteille de vin grec, ne pensant ni à ce cardinal, ni à nul autre; car ce cardinal était un de mes protecteurs. Que l'on juge, d'après cela, des moyens que prend la fortune lorsqu'elle veut perdre un homme!
Le pape, de mauvaise humeur contre moi, pensait à ce que son fils lui avait dit. Deux jours après, le cardinal Cornaro vint lui demander un évêché pour un de ses affidés gentilshommes, appelé Andrea Centano, que le pape lui avait promis, lorsqu'il vaquerait. Le pape ne s'en défendit pas; mais il voulut que le cardinal lui livrât ma personne, en retour de cette grâce.—Mais si Votre Sainteté lui a pardonné, que dira-t-on d'elle et de moi dans le monde? lui répondit celui-ci.—On en dira ce qu'on voudra, dit le pape: si vous voulez l'évêché, il faut me donner Benvenuto. Alors le bon cardinal lui répondit: Donnez-moi l'évêché, et que Votre Sainteté fasse ce qu'elle croira convenable. Le pape, que cet odieux marché faisait rougir en lui-même, ajouta: J'enverrai, pour ma propre satisfaction, Benvenuto dans les chambres basses, où il pourra se faire guérir et recevoir tous ses amis; et, de plus, je payerai toute sa dépense. Le cardinal me fit redire toute cette conversation par M. Andrea, qui avait obtenu son évêché; mais je le suppliai de me laisser faire; que je m'envelopperais dans un matelas pour sortir de Rome; et que me donner au pape c'était me donner la mort. Le cardinal y consentit; mais M. Andrea, qui voulait son évêché, alla tout découvrir au pape, qui m'envoya saisir sur-le-champ, et me fit mettre dans une prison séparée. Le cardinal m'avertit de ne rien manger de ce que le pape m'enverrait; qu'il se chargeait lui-même de me nourrir; et il s'excusait envers moi sur ce qu'il avait été obligé de faire, mais qu'il allait tout employer pour me rendre la liberté.
Mes amis continuaient leurs visites et leurs offres de services. Parmi eux, il y avait un jeune Grec d'environ vingt-cinq ans, qui était une des meilleures épées de Rome; bon, fidèle dans son amitié, mais faible et crédule. Me défiant des intentions du pape, je dis un jour à cet ami: Ils veulent m'assassiner; il est temps de me prêter ton secours. Ces soins qu'ils prennent de pourvoir à toutes mes dépenses me confirment dans l'idée que j'ai qu'ils veulent me trahir.—Mon cher Benvenuto, me dit-il, on dit dans Rome que le pape te donne un emploi de cinq cents écus de rente; ainsi, je te prie de ne pas l'irriter par tes soupçons.—Je sais bien, lui répondis-je, qu'il pourrait me faire du bien, s'il le voulait; mais il croit son honneur intéressé à me perdre: c'est pourquoi je te supplie à mains jointes de me tirer d'ici; je te devrai la vie, et je te la sacrifierai, si tu en as besoin.
Le pauvre jeune homme me répondait tout en pleurs: Mon cher Benvenuto, tu veux courir à ta perte: mais, quoique je t'obéisse malgré moi, dis-moi ce que tu veux que je fasse. Alors je lui prescrivis la manière dont il devait s'y prendre, qui ne pouvait manquer de réussir; et au moment où je l'attendais il vint me dire que, pour mon avantage, il voulait me désobéir; qu'il savait de bonne part, et par des personnes qui étaient auprès du pape, qu'il n'avait que de bonnes intentions pour moi; ce qui m'affligea beaucoup. C'était le jour de la Fête-Dieu que cela se passait. Le cardinal Cornaro m'envoya une quantité de vivres, avec lesquels je me régalai avec mes amis; ensuite, la nuit étant venue, nous allâmes nous coucher. Deux de mes gens restaient dans mon antichambre, et mon chien sous mon lit; car il ne me quittait point. Je les appelai plusieurs fois pour le faire sortir, parce qu'il ronflait tellement qu'il interrompait mon sommeil; mais il se jetait sur eux pour les mordre, et les effrayait par ses hurlements. À quatre heures précises, le barrigel avec ses sbires entra dans ma chambre. Mon chien s'élança sur eux, leur déchira leurs habits, et leur fit tant de peur qu'ils le crurent enragé. Le barrigel, qui s'y entendait, dit alors: C'est la nature des bons chiens de deviner les malheurs de leur maître: prenez des bâtons pour l'écarter, et vous, attachez Benvenuto sur ce fauteuil, et portez-le où vous savez.
Ils obéirent, et me transportèrent ainsi à la tour de Nona, me couchèrent sur un mauvais matelas, et laissèrent un garde auprès de moi, qui me disait sans cesse: Hélas! pauvre Benvenuto, que leur avez-vous fait?
Le lieu où j'étais, et les paroles de cet homme, m'annonçaient assez ce qui devait m'arriver. Je réfléchis toute la nuit sur ce que je pouvais avoir fait qui m'attirât un si rude châtiment, et je n'en trouvai point le motif. Mon garde me consolait et cherchait à me donner du courage; mais je le priai de me laisser tranquille, parce que je savais mieux que lui ce que je devais faire. Alors je me remis tout entier entre les mains de Dieu, et je le priai de venir à mon secours. Je sais, disais-je, que j'ai commis des homicides; mais je ne l'ai fait que pour défendre cette vie que vous m'avez donnée en garde; et d'ailleurs ils m'ont été pardonnés: dans ce moment-ci, je suis innocent, selon toutes les lois humaines, et je suis comme un homme qui, passant dans la rue, reçoit une grosse pierre qui lui tombe sur la tête.
Je pensais ensuite à la puissance des étoiles, non qu'elles puissent nous faire du mal ni du bien par elles-mêmes, mais par le hasard de leurs conjonctions auxquelles nous sommes exposés. D'après ma foi et mon innocence, disais-je, les anges devraient me délivrer de cette prison; mais je ne suis pas digne d'un tel bienfait, et ils me laisseront soumis à toute la malignité de mon étoile.
C'était au milieu de ces tristes pensées que le sommeil vint un moment s'emparer de moi. Je fus réveillé par mon garde au point du jour. Malheureux brave homme! me dit-il, il n'est plus temps de dormir; on vient vous apporter une mauvaise nouvelle.—Le plus tôt sera le meilleur, lui répondis-je, persuadé que mon âme sera sauvée en faveur de mon innocence. Jésus-Christ n'abandonne jamais ceux qui le servent, et je lui en rends grâces. Pourquoi ne vient-on pas me lire ma sentence?—Celui qui en est chargé en est aussi affligé que vous, me répondit le garde. Alors je l'appelai par son nom, parce que je le connaissais. Venez, lui dis-je, monsieur Benedetto de Cagli, venez, je suis tout résolu: il vaut mieux mourir innocent que coupable. Envoyez-moi seulement un prêtre auquel je puisse me confesser, quoique je l'aie déjà fait devant Dieu, mais pour me soumettre aux lois de l'Église, à laquelle je pardonne, malgré tout le mal qu'elle me fait. Lisez-moi ma sentence, expédiez-moi promptement, de peur que mes saintes résolutions ne m'abandonnent. Cet honnête homme, à ces mots, ordonna que l'on refermât ma prison, parce que l'on ne pouvait rien faire sans lui; et il partit sur-le-champ pour aller chez la duchesse, femme de Pier Luigi, qui se trouvait en ce moment avec l'autre duchesse, femme d'Octavio, et lui parla ainsi: Madame, je vous prie, au nom de Dieu, de dire au pape d'envoyer un autre que moi lire à Benvenuto sa sentence, parce qu'il m'est impossible de le faire; et il la quitta aussitôt, le cœur rempli de douleur. L'autre duchesse s'écria à ces mots: C'est donc ainsi qu'on rend la justice à Rome, au nom du vicaire de Jésus-Christ! Mon premier mari, qui aimait beaucoup Benvenuto, à cause de ses talents et de ses bonnes qualités, avait raison de vouloir le retenir à Florence, et de l'empêcher de revenir à Rome; et elle s'en alla en murmurant des paroles fort aigres.
La femme de Pier Luigi alla soudain trouver le pape, et, se jetant à ses pieds en présence de plusieurs cardinaux, lui dit tant de choses qu'elle le fit rougir, et lui arracha ces paroles:—Je lui fais grâce pour l'amour de vous, et d'autant plus que je ne lui en veux point.
Il parla ainsi, parce qu'il était devant ces cardinaux qui avaient entendu les paroles hardies de cette dame généreuse. En attendant, j'étais dans des transes cruelles, qui étaient redoublées par la présence de ceux qui devaient m'exécuter; mais l'heure du dîner étant venue, et voyant les provisions qu'on m'envoyait, je m'écriai, plein de surprise: La vérité a donc vaincu ma mauvaise étoile! Je prie Dieu qu'il m'arrache bientôt de ce lieu-ci. Je commençai à manger d'assez bon appétit, car l'espérance fit cesser toutes mes craintes; et je restai dans cet état jusqu'à une heure de la nuit, que le barrigel revint avec ses gens, et, avec des paroles plus douces, me fit reporter avec beaucoup de ménagement, à cause de ma jambe, au lieu où ils m'avaient pris.
Le châtelain vint bientôt m'y trouver en s'y faisant porter, parce qu'il était malade. Voilà, dit-il, celui qui t'a repris!—Voilà, lui répondis-je, celui qui vous a échappé, et que vous n'auriez pas, s'il n'avait été vendu pour un évêché, au mépris des lois les plus sacrées! Mais, puisque c'est l'usage de cette cour, faites ce que vous voudrez, et pis encore, tout m'est indifférent dans ce monde. Ce pauvre homme, à ces paroles, s'écria: Hélas! il ne se soucie ni de vivre ni de mourir, et il est plus hardi que lorsqu'il n'était point malade. Qu'on le porte sous le jardin, et qu'on ne me parle plus de lui, car il serait cause de ma mort. On me transporta donc sous le jardin, dans une chambre très-obscure et très-humide, pleine de vermine et de tarentules. On me jeta une mauvaise paillasse, et je fus enfermé, sans souper, sous quatre guichets. À dix heures du matin seulement, on m'apporta quelque chose à manger. Je demandai quelques-uns de mes livres; on me donna la Bible vulgaire et la Chronique de Villani. J'eus beau en demander quelques autres, on me répondit que j'en avais trop de ceux-là.
C'est dans cette situation que je passais ma vie, couché sur une triste paillasse tout humide, sans pouvoir me remuer, à cause de ma jambe rompue, et obligé de ramper au milieu des ordures pour aller faire mes besoins au dehors, afin de ne pas augmenter l'air infect de ma chambre. Je ne pouvais lire qu'une heure et demie par jour, parce qu'il n'entrait qu'en ce seul moment dans cette caverne affreuse, et le reste du temps, je le donnais à Dieu et à mes réflexions sur les fragilités de cette vie, que j'espérais bientôt quitter. Cependant quelquefois je reprenais mon courage, et je me consolais en me voyant moins exposé dans cette prison que dans le monde, à me livrer à mon caractère emporté et au poignard de mes ennemis jaloux. Un sommeil plus doux s'emparait de moi, et peu à peu je sentis ma santé se rétablir, l'ayant accoutumée à ce purgatoire.
Je lisais tous les jours la Bible, et j'y prenais tant de plaisir, que je n'aurais fait autre chose, si je l'avais pu. J'étais si désespéré, lorsque l'obscurité venait interrompre mes lectures, que je me serais tué si j'avais eu des armes. Un jour, je me décidai à le faire, et je suspendis avec beaucoup d'efforts, au-dessus de ma tête, un énorme morceau de bois qui l'aurait écrasée; mais, comme je voulus le faire tomber avec la main, je fus arrêté, et jeté à quatre pas de là d'une manière invisible. J'en demeurai tout étourdi et à demi mort, jusqu'au moment où l'on vint m'apporter mon dîner. J'entendis le capitaine Monaldi qui disait: Malheureux homme! quelle fin ont eue ses talents admirables! Ces paroles me réveillèrent, et je le vis avec un prêtre à côté de lui, qui s'écria: Vous disiez qu'il était mort! Le geôlier répondit: Je l'ai dit, parce que je l'avais cru. Aussitôt ils me levèrent de dessus mon matelas tout trempé et pourri, qu'ils jetèrent dehors pour m'en donner un autre de la part du châtelain, auquel ils allèrent tout rapporter.
Je fis ensuite réflexion sur la cause qui m'avait empêché de me donner la mort, et je la jugeai toute divine. Pendant la nuit, m'apparut en songe un jeune homme d'une beauté merveilleuse, qui me dit, en ayant l'air de me gronder: Tu sais qui t'a donné la vie, et tu veux la quitter avant le temps. Il me semble que je lui répondis que je reconnaissais tous les bienfaits de Dieu. Pourquoi donc, reprit-il, veux-tu les détruire? Laisse-toi conduire, et ne perds pas l'espérance en sa divine bonté. Je vis alors que cet ange m'avait dit la vérité; et ayant jeté les yeux sur des morceaux de brique que j'aiguisai en les frottant l'un contre l'autre, et avec un peu de rouille que je tirai des ferrures de ma porte avec les dents, et dont je fis une espèce d'encre, j'écrivis sur le bord d'une des pages de ma Bible, au moment où la lumière m'apparut, le dialogue suivant entre mon corps et mon âme:
LE CORPS.
Pourquoi veux-tu te séparer de moi?
Ô mon âme! le ciel m'a-t-il joint avec toi
Pour me quitter, s'il t'en prenait l'envie?
Ne pars point, sa rigueur semble s'être adoucie!
Puisque le ciel m'en impose la loi,
Je serai ta compagne encore;
Oui, des jours plus heureux vont se lever, je croi,
Et déjà j'en ai vu l'aurore.
Ayant donc repris courage par mes propres forces, et continuant de lire la Bible, je m'étais tellement accoutumé à l'obscurité de ma prison, qu'au lieu d'une heure et demie, j'en pouvais employer trois à mes lectures. Je considérais avec étonnement quelle est la force de la puissance divine dans les âmes simples et croyantes avec ferveur, auxquelles Dieu accorde de faire tout ce qu'elles s'imaginent; et j'espérais la même grâce de Dieu, à cause de mon innocence. C'est ce qui faisait que je le priais, et que je m'entretenais sans cesse avec lui. J'y trouvais un si grand plaisir, que j'oubliais entièrement tout ce que j'avais souffert; et, tout le jour, je chantais des psaumes ou des cantiques à sa gloire.
Le seul malaise que j'éprouvasse venait de mes ongles, qui étaient devenus si longs que je ne pouvais ni me vêtir ni me toucher sans me blesser. Mes dents se gâtaient, ou se séparaient tellement de leurs alvéoles que je pouvais les en arracher sans douleur, comme si elles eussent été dans une gaîne. Cependant je m'étais accoutumé à ces nouvelles douleurs. Tantôt je chantais ou je priais, tantôt j'écrivais avec ma brique et l'encre dont j'ai parlé; et je commençai, sur ma captivité, des vers que l'on verra plus bas.
Le bon châtelain envoyait souvent en secret savoir ce que je faisais; et comme, le dernier du mois de juillet, me réjouissant en moi-même de cette grande fête qui se célèbre tous les ans à Rome, le premier d'août, je me disais: Jusqu'ici j'ai fait cette fête avec un esprit mondain; cette année, je la ferai avec un cœur tout en Dieu: combien j'y trouverai plus de plaisir! ceux qui m'écoutaient allèrent le redire au châtelain, qui s'écria avec douleur: Ô Dieu, il vit content au milieu des souffrances, et moi, je meurs à cause de lui, au milieu de toutes les commodités de la vie! Allez! et mettez-le dans cette caverne souterraine où l'on fit mourir de faim le prédicateur Fojano[13]; peut-être cette prison lui fera-t-elle sortir la joie du cœur!
Aussitôt le capitaine Manaldi vint avec vingt hommes armés, et me trouva à genoux devant Dieu le Père entouré de ses anges, et un crucifix ressuscitant victorieux, que j'avais figurés sur le mur, avec un peu de charbon que j'avais trouvé dans la terre.
Depuis quatre mois que j'étais couché sur le dos, à cause de ma jambe, j'avais rêvé tant de fois que les anges venaient eux-mêmes me la panser, que je m'en servais; et j'étais devenu aussi fort que si je n'y eusse jamais eu de mal. Ces hommes armés qui étaient venus me prendre me redoutaient comme si j'eusse été un vrai dragon. Le capitaine me dit: Nous venons ici beaucoup de gens armés, et avec grand bruit; et vous ne daignez pas nous regarder! Voyant bien, à ces paroles, qu'ils venaient pour accroître mes maux, mais préparé à tout souffrir, je lui répondis: J'ai tourné vers ce Dieu, roi des cieux, toutes les pensées de mon âme, de sorte qu'il ne reste rien pour vous. Tout ce qu'il y a de bon en moi n'est point de votre ressort; ainsi, faites ce que vous voudrez. Le poltron de capitaine, ne sachant ce que je voulais dire, ordonna à quatre de ses hommes les plus robustes de reculer leurs armes, de peur que je ne m'en emparasse, et leur cria ensuite: Vite! vite! sautez-lui sur le dos, et saisissez-le, serrez-le bien fort! J'aurais moins peur du diable que de lui! Prenez garde qu'il ne vous échappe! Moi, garrotté et maltraité par eux, m'attendant à de plus grands maux encore, je levais mes yeux vers le Christ, en disant: Dieu juste! vous avez payé toutes nos dettes sur votre croix; pourquoi faut-il que mon innocence paye celles de gens qui me sont inconnus? Mais que votre volonté soit faite!
Ils me transportèrent ensuite, avec un gros flambeau allumé devant eux; et je croyais qu'ils m'allaient jeter dans le trébuchet de Sammalo, lieu épouvantable qui en avait englouti plusieurs, et où l'on tombait tout en vie de haut en bas, jusqu'au fond des fondations du château. Mais cela n'arriva pas; et je crus m'en être tiré à bon marché. L'on se contenta de m'enfermer dans la caverne du Prédicateur. Dès que je fus seul, je chantai un Miserere, un De profundis, et le cantique In te, Domine, speravi. Je célébrai la fête du jour avec Dieu, et je remplissais mon cœur de foi et d'espérance. Le jour d'après, ils me tirèrent de cette caverne, et me remirent au lieu où ils m'avaient pris; et devant eux, en revoyant la figure de mon Dieu, je répandis des larmes de joie.
Le châtelain voulait toujours savoir ce que je faisais. Le pape, qui s'informait aussi de tout, et auquel les médecins avaient annoncé la mort prochaine du châtelain, dit qu'il voulait que celui-ci me fît mourir avant lui, de la manière qu'il le jugerait à propos, puisque j'étais la cause de sa mort. Le châtelain ayant su ces paroles du pape, par son fils Pier Luigi: Le pape veut donc, lui dit-il, que je me venge de Benvenuto, et le laisse à ma disposition? Hé bien, qu'il me laisse faire! Il devint alors plus cruel envers moi que le pape même. Le jeune invisible qui m'avait empêché de me tuer vint encore vers moi; et, d'une voix fort claire: Mon cher Benvenuto! me cria-t-il, allons! allons! fais ta prière à Dieu, et crie fort! Tout effrayé alors, je me jette à genoux, et je dis mes oraisons accoutumées; j'y ajoutai le psaume Qui habitat in adjutorio, et je m'entretins un moment avec Dieu; et la même voix me dit: Va te reposer à présent, et sois sans crainte. Dans le même instant, le châtelain, ayant donné l'ordre de me faire mourir, changea soudain de sentiment, en disant: N'est-ce pas le même Benvenuto que j'ai tant défendu, et dont je connais toute l'innocence? Comment Dieu me pardonnera-t-il, si je ne pardonne moi-même? Allez lui dire qu'au lieu de la mort, je lui donne la liberté. Je veux de plus, par mon testament, l'acquitter de toutes les dépenses qu'il m'a faites. Le pape, qui en fut informé, s'en mit fort en colère.
Cependant je priais toujours, et je composais mon chapitre sur ma prison. La nuit je faisais les songes les plus agréables; et il me semblait être toujours avec cet esprit invisible qui me donnait de si salutaires avertissements.»
Le pape Clément VII, protecteur de Benvenuto, meurt en admirant ses chefs-d'œuvre. Benvenuto crie quelquefois après Pompeio, un officier milanais de Sa Sainteté, qui s'était de tout temps déclaré son ennemi. Il se retire chez son ami Delbène, où tout Rome vient le féliciter de son assassinat.
Le cardinal Farnèse, nommé pape quelques jours après, envoie lui demander son travail et l'assurer de sa protection. Le fils du pape Pier Luigi, assassiné depuis par ses ordres, pour le punir de son ingratitude envers son père et son bienfaiteur, se déclara contre Benvenuto et l'obligea à chercher sa sûreté à Florence.
Il y fut bien accueilli par le duc Alexandre de Médicis, qui lui donna une forte somme d'argent pour aller à Venise, et revenir ensuite travailler à son service. Mécontent du sculpteur Sansovino, qui, plein de son mérite, se préférait à Michel-Ange, il repart pour Florence avec son ami Tribolo.
Les persécutions du pape devinrent une vengeance privée.
Quelques jours après, nous repartîmes, dit-il, pour Florence. Nous logeâmes en route dans une hôtellerie près de la Chioggia, où l'hôte nous invita à le payer, et à aller nous coucher ensuite. Je trouvai ce procédé si nouveau, que je lui dis qu'on ne payait, selon l'usage, qu'en partant. Mon usage est de faire payer ainsi, me dit-il. Hé bien, lui répondis-je, faites un monde à votre mode! Payez, reprit-il, et ne me rompez pas la tête de vos discours! Tribolo, toujours peureux, me retenait, de crainte que l'hôte ne m'en dît encore davantage; et nous le payâmes, comme il le voulait, avant de nous coucher. Les lits étaient neufs, et tout était fort propre dans la chambre qu'il nous donna. Cependant toute la nuit je songeai à me venger de son impertinence. Tantôt j'avais envie de mettre le feu à sa maison, tantôt de lui estropier quatre bons chevaux qu'il avait dans son écurie; mais je craignais que Tribolo ne pût se sauver avec moi. Je fis donc porter mes effets dans la barque; j'y fis entrer Tribolo, et je lui recommandai de ne point partir que je ne fusse revenu de l'auberge où j'avais oublié mes pantoufles. J'y fis appeler l'hôte qui m'envoya au diable. Il y avait dans la maison un jeune garçon d'écurie à moitié endormi, qui me dit que l'hôte ne se dérangerait pas pour le pape, et me demanda la bonne main; je lui ordonnai d'aller causer avec celui qui tenait la corde du bateau, en attendant que j'eusse trouvé mes pantoufles, et que je fusse de retour. Je pris ensuite un petit couteau, et j'allai mettre en pièces les lits tout neufs de mon hôte; de manière que je lui fis au moins pour cinquante écus de dommage; et, emportant quelques morceaux des couvertures dans mes poches, je dis au batelier de nous faire partir. Tribolo, qui avait véritablement oublié les courroies de sa valise, voulait aussi retourner à l'auberge, et je ne pus l'en empêcher que lorsque je lui racontai le mal que j'y avais fait, en lui montrant des morceaux de couvertures. La peur s'empara de lui de plus belle, il ne cessait de crier au batelier de démarrer; et ce ne fut qu'arrivé à Florence qu'il se crut en sûreté, et qu'il cessa de trembler. Il me dit alors: Pour l'amour de Dieu, liez votre épée, et n'en faites plus rien; car il me semblait à toute heure voir mes entrailles percées.—Compère, lui répondis-je, vous n'aurez pas la peine de lier la vôtre, puisque vous ne l'avez point tirée. En effet, je n'en ai jamais vu de plus poltron que lui. À ces mots, regardant son épée: Vous dites la vérité, répondit-il; elle est telle qu'elle était lorsque je me suis mis en route. Il trouvait que j'étais mauvais compagnon de voyage, attendu que j'avais su me défendre; et moi je le lui rendais, parce qu'il ne me fut d'aucun secours. On en jugera par ce que j'en ai raconté.
Le duc Alexandre de Médicis le reçut bien, il lui confia les dessins de ses monnaies et lui fit faire son portrait. Dans l'intimité de ses rapports il vit plusieurs fois le duc Alexandre de Médicis dormant seul dans sa chambre en compagnie de son cousin Laurenzino de Médicis, qui rêvait déjà l'assassinat du grand-duc. Laurenzino favorisait les vices d'Alexandre. Il se faisait, comme Brutus, passer pour idiot et pour lâche, mais, sous prétexte d'un rendez-vous secret donné par une belle dame de Florence, dont il savait Alexandre épris, il l'entraîna seul la nuit dans le piége, le poignarda et s'enfuit à Ferrare. Alexandre, dans un de ses entretiens avec Benvenuto, pria Laurenzino de se joindre à lui pour l'engager à ne pas retourner à Rome. Laurenzino, dit Benvenuto, s'y employa très-froidement, en regardant le duc de mauvais œil. Lorsque j'eus fini mon modèle, je l'enfermai dans une petite boîte, et je dis au duc: Que Votre Excellence soit tranquille, je lui ferai une médaille plus belle que celle du pape Clément, parce que la sienne était la première que j'eusse faite; et Mgr Laurent, qui a de l'esprit et de la science, me donnera l'idée d'un revers qui soit digne de vous. Le duc sourit, et ayant regardé Laurent: Vous lui donnerez un revers, lui dit-il, et il ne partira point. Celui ci répondit sur-le-champ: Je vous en donnerai un[14] qui surprendra tout le monde. Le duc, qui le tenait tantôt pour un fou et tantôt pour un poltron, se mit à rire, et s'enfonça dans son lit. Ayant ensuite appris que j'étais parti malgré lui, il m'envoya cinquante ducats d'or à Sienne, où m'atteignit un de ses serviteurs, qui me dit, de la part de Laurent, qu'il me préparait un beau revers pour mon retour.
Quelques jours après son retour à Rome, arriva la nouvelle de l'assassinat mystérieux du duc Alexandre par Laurenzino. Benvenuto fut consterné et comprit alors le sens du mot infâme des REVERS de la médaille. Les fugitifs de Florence, ennemis des Médicis, le raillèrent sur son amour pour eux et crurent au retour de la république. Mais le courrier suivant leur apprit la nomination de Jean de Médicis à la place de son frère. Il triompha et se réjouit d'avoir mieux connu la versatilité des Toscans.
Le pape Farnèse, qui voulait plier à lui Charles-Quint, fit venir Benvenuto, et lui commanda pour ce prince, qu'il attendait à Rome, une reliure en or massif entourée de diamants d'un prix énorme.
«Je mis aussitôt la main à l'ouvrage, et peu de temps après je le portai au pape. Il fut si émerveillé de sa perfection qu'il me combla d'éloges, et défendit à ce sot de Juvénal, son ministre, de se mêler de mes affaires.»
Ce livre précieux était presque achevé lorsque l'empereur arriva à Rome, au milieu des arcs de triomphe et des fêtes que d'autres sauront décrire mieux que moi. À leur première entrevue, ce prince fit présent au pape d'un beau diamant qui avait coûté douze mille écus, et que je devais monter sur un anneau à la mesure de son doigt; mais Sa Sainteté voulut auparavant que je lui portasse le livre, quoique imparfait encore. Me consultant sur les excuses que nous pourrions donner à l'empereur, sur cette imperfection, je lui dis que l'excuse serait ma maladie, à laquelle Sa Majesté croirait facilement en me voyant si maigre et si défait. C'est à merveille, me dit le pape; mais il faut que tu le lui offres toi-même de ma part. Il m'ajouta ce que je devais faire et dire en cette circonstance; ce que je répétai devant lui. C'est fort bien, me répondit le pape, si la présence d'un empereur ne te trouble pas. Que Votre Sainteté ne craigne rien, lui dis-je, je ferai et je parlerai encore mieux! L'empereur est vêtu et fait comme un autre homme, et je ne me trouble point devant Votre Sainteté, malgré son auguste dignité, ses ornements pontificaux et sa vieillesse. Ce prince lui fit compter cinq cents écus.—Juvénal, ministre et confident du pape Farnèse, le calomnia auprès de lui. On ne le reçut plus comme autrefois.
Lamartine.
(La suite au prochain entretien.)
(SECONDE PARTIE.)
Ce mécontentement et sa renommée croissante commencèrent à tourner ses yeux vers la France. Mais, avant de le suivre à la cour de François Ier, ce prince que la triple passion de la guerre, des arts et de l'amour égalait à Henri IV, à Louis XIV et aux Valois, racontons par sa bouche une anecdote qui semble donner la clef de quelques-uns de ses goûts secrets, très-communs en ce temps-là dans cette corruption de la Grèce et de l'Italie.
Je voulais voyager seul; mais je ne le pus, à cause d'un jeune homme que j'avais, nommé Ascanio, qui était le meilleur serviteur du monde. Je l'avais eu d'un orfévre espagnol, qui me le céda volontairement. Nous l'appelions Petit Vieux, parce qu'il était fort maigre, et que sa raison paraissait au-dessus de son âge, de treize ans; mais en peu de mois il se rétablit si bien, et devint d'un si bel embonpoint, qu'il passait pour le plus beau garçon qu'il y eut à Rome. Il apprenait facilement tout ce que je lui enseignais, et je le traitais comme mon fils. C'était pour lui une bonne fortune d'être tombé entre mes mains: aussi allait-il souvent en rendre grâces à son ancien maître, qui avait une jeune femme fort belle. Ascanio, lui disait-elle, qu'as-tu donc fait pour devenir si beau garçon? C'est mon maître Benvenuto, répondit-il, par ses bons traitements. Cette femme, assez maligne, était piquée de ces réponses; et, comme elle passait pour très-galante, je crois qu'elle lui fit quelques avances peu honnêtes, car il allait la voir plus souvent que de coutume.
Un jour que j'étais absent de la maison, ce jeune homme s'avisa de dire des sottises à l'un de mes garçons de boutique, qui, à mon retour, s'en plaignit à moi. Je défendis à Ascanio de prendre à l'avenir de telles licences; mais, m'ayant répondu impertinemment, je lui tombai dessus à coups de pied et à coups de poing, et il ne put sortir de mes mains que sans son bonnet et sans son manteau; je fus deux jours à savoir ce qu'il était devenu; un gentilhomme espagnol, nommé don Diego, homme excellent, pour lequel j'avais travaillé, et qui était mon ami, me dit qu'il était retourné chez son ancien maître, et qu'il me priait de lui rendre son bonnet et son manteau. Je répondis à don Diego que cet homme était un mal élevé d'avoir repris Ascanio sans m'en prévenir; que je n'en avais point agi ainsi avec lui, et que j'exigeais qu'il chassât ce petit insolent, qui s'était mal conduit avec moi. Don Diego s'acquitta de ma commission, dont l'autre se moqua. Le jour suivant, je vis, en passant devant sa boutique, Ascanio qui travaillait à côté de lui. Celui-ci me salua, et son maître eut l'air de rire, et me renvoya le gentilhomme espagnol pour me demander les hardes que j'avais données à Ascanio, auxquelles d'ailleurs il ne tenait pas, parce que ce jeune homme n'en manquerait jamais. Seigneur don Diego, lui répondis-je, je vous ai connu en tout comme un fort honnête homme; mais ce Francesco (cet orfévre se nommait ainsi) est tout le contraire de vous. C'est un homme de mauvaise foi. Vous pouvez lui dire de ma part que, s'il ne me ramène pas Ascanio d'ici à ce soir, il aura affaire à moi, et que je traiterai de même le garçon, s'il ne sort pas de sa boutique. Don Diego, sans me répondre, alla rapporter mes paroles à Francesco, qui en eut tant de peine qu'il ne savait que devenir. Pendant ces entrefaites, Ascanio alla chercher son père, qui était ce jour-là venu à Rome, de Taglia Cozzo, d'où il était, et qui conseilla à Francesco de me rendre et de me ramener son fils. Ramenez-le-lui vous-même, lui disait-il; don Diego, d'un autre côté, disait à Francesco: Il arrivera quelque malheur; vous savez quel est Benvenuto: allons, venez, je vous accompagnerai chez lui. Moi, en les attendant, je me promenais impatiemment dans ma boutique, disposé à faire une des plus épouvantables scènes que j'eusse faites de ma vie, lorsque je les vis arriver tous les trois, avec le père que je ne connaissais pas. Je les regardai d'un œil courroucé lorsqu'ils entrèrent. Francesco, pâle et tremblant, me dit: Voici Ascanio que je vous ramène, et que j'avais repris, ne croyant pas vous offenser. Celui-ci ajouta respectueusement: Mon maître, pardonnez-moi, je ferai tout ce que vous me commanderez. Je répondis alors: Viens-tu ici pour achever ton temps, comme tu l'avais promis? Pour toujours, si vous le voulez, me dit-il. Qu'on lui apporte ses habits et ses hardes, répondis-je, et qu'il s'en aille où il voudra. Don Diego resta surpris de ma conduite; lui, Ascanio et son père me prièrent de le reprendre. Ayant demandé quel était celui-ci, et ayant appris que c'était son père: Pour l'amour de vous, je le reprends, lui dis-je. Ainsi se termina cette querelle.
Benvenuto confia son atelier à Rome à un de ses meilleurs élèves, Filici. Il prit avec lui Ascanio et un jeune homme de Pérouse, et partit de Rome à cheval et armé avec eux. Le cardinal Bembo les reçut à Padoue, lui fit faire son portrait, et lui donna trois chevaux turcs pour continuer son voyage. Ses aventures, en traversant les Alpes de Padoue à Lyon, sont écrites à la façon de Gil Blas. Nous y arrivâmes, dit-il, toujours en riant et en chantant. Ainsi de Lyon à Paris.
François Ier, quoique menacé d'une guerre dispendieuse, le reçut à Fontainebleau, Vatican des Valois. Le roi, qui partait pour l'Italie, l'engagea à le suivre pour causer des ouvrages qu'il se proposait de lui commander. Benvenuto remonta à cheval avec sa suite, franchit le Simplon et arriva au bord d'une rivière des États vénitiens. Il y eut une nouvelle rixe.
La rivière, dit-il, était fort large et très-profonde, et on la traversait sur un pont long et étroit qui n'avait pas de garde-fou. Arrivé le premier, et jugeant ce passage dangereux, je recommandai à mes jeunes gens de descendre de cheval, et de les mener par la bride: ce qui nous le fit franchir sans danger. Les deux Français avec qui je voyageais étaient, l'un gentilhomme, et l'autre un notaire qui se moquait de ce que nous étions descendus de cheval pour si peu de chose. Je lui disais, pour répondre à ses railleries, d'aller doucement, parce qu'il y avait du danger; mais il ne tint compte de mes avis, et il me répondit en français que j'étais un peureux, avec ce ton avantageux qu'ils ont tous; et sur-le-champ, piquant son cheval qui glissa, il alla tomber avec lui, bête sur bête, sur une grosse pierre, et de là dans la rivière. Mais, comme Dieu a pitié des fous, je courus aussitôt, je sautai sur la pierre, et, m'y attachant d'une main, de l'autre je le saisis par son manteau, au moment où il allait disparaître dans l'eau, et je lui sauvai la vie. Mais, comme je m'en félicitais, il me dit presque en colère et en murmurant, que je n'avais rien fait, si je ne sauvais aussi ses écritures, qui étaient de la plus haute importance. Alors j'invitai un de nos guides à l'aider, en lui promettant une récompense; ce qui fut heureusement exécuté, car il n'y eut rien de perdu. Arrivés à Isdevedra, nous fîmes une bourse commune pour la dépense du voyage, dont je fus chargé. Après dîner, je donnai quelque argent de cette bourse au guide qui avait sauvé les papiers du notaire; mais celui-ci me dit que j'avais promis de donner du mien, et que celui de la bourse commune ne m'appartenait pas; ce qui me mit si en colère que je lui dis les sottises qu'il méritait. En ce moment, l'autre guide, qui n'avait rien fait, voulut aussi être payé pour avoir aidé, disait-il, à sauver les écritures; mais lui ayant répondu que celui qui avait porté la croix en méritait seul la récompense: Je vous en donnerai une, me dit-il, près de laquelle vous pleurerez.—Et moi, lui répondis-je, j'y attacherai un cierge près duquel tu pleureras avant moi. Comme nous étions là sur les confins de l'État vénitien et de l'Allemagne, il alla chercher du monde avec lequel il vint sur moi, une lance à la main; mais, comme j'avais un bon cheval, je préparai mon arquebuse, et je dis à mes gens: Je tuerai celui-ci, défendez-vous contre les autres; ce sont des voleurs de grand chemin qui ont pris cette occasion pour nous assassiner. L'aubergiste chez lequel nous avions dîné appela un vieux caporal pour mettre l'ordre, en lui disant que j'étais un jeune homme très-courageux; que si l'on me tuait, j'en aurais auparavant tué bien d'autres. Allez en paix, me dit le caporal; quand vous auriez été cent, vous ne vous seriez pas tirés d'ici. Moi qui voyais qu'il disait la vérité, et qui avais déjà fait le sacrifice de ma vie, je secouai ma tête, en lui disant que je me serais défendu jusqu'à la mort. Nous étant remis en route, à la première auberge, nous fîmes le compte de la bourse: je me séparai de ce sot de notaire, et, emportant l'amitié du gentilhomme, j'arrivai à Ferrare avec mes deux garçons seulement.
J'allai sur-le-champ présenter mes respects au duc, afin de pouvoir partir le lendemain pour Lorette. Après deux heures d'attente, j'eus l'honneur de le voir et de lui baiser les mains. Il voulut me faire mettre à table avec lui, mais je le priai de m'excuser, attendu que, vivant de peu depuis ma maladie, je craignais d'abuser, pour ma santé, de l'excellence de ses mets; que j'aurais plus de temps, en ne mangeant pas, pour répondre à ses questions. Je restai quelques heures avec lui; et lui ayant demandé congé, je trouvai à mon auberge ma table couverte de quelques plats délicats, qu'il avait eu la bonté de m'y envoyer, avec d'excellent vin. Comme l'heure de mon repas était passée, j'en eus beaucoup plus d'appétit, et ce fut, depuis quatre mois, le jour où je pus manger avec plaisir.
Le lendemain je partis pour Lorette, où je fis mes prières à la sainte Vierge.
Rentré à Rome, Benvenuto est poursuivi par le pape Farnèse et par son bâtard Pier Luigi, sous prétexte de lui faire restituer des richesses qu'il avait dérobées à Clément VII pendant le siége du château Saint-Ange. Il se justifie, mais n'en est pas moins retenu captif au château. François Ier le fait réclamer par son ambassadeur Monluc. Le Pape, inflexible, continue à le retenir prisonnier. Il se décide enfin à s'évader: il tresse en cordes les draps de son lit, il accomplit son dessein et parvint à franchir la dernière enceinte, mais avec la hanche cassée. Un pauvre aniero le conduit sur son âne jusque sur les marches de Saint-Pierre de Rome. Le cardinal Cornaro le recueillit, le fit guérir et le garda dans une chambre secrète du palais. Cornaro alla demander sa grâce au pape Farnèse. Le pape l'accorda avec bonté; il avoua que lui-même, dans sa jeunesse, il en avait fait autant. Farnèse disait vrai; il avait été autrefois incarcéré dans le château pour avoir falsifié des brefs lorsqu'il en était secrétaire. Le pape Alexandre avait décidé de le faire décapiter, mais Farnèse, qui le sut, fit dire en secret à Pietro Careluzzi de venir avec plusieurs chevaux, corrompit ses gardes à force d'argent, et, tandis que le pape était à la procession le jour de la fête, on le fit descendre dans une corbeille, et on le sauva ainsi; car, dans ce temps-là, on n'avait pas encore entouré la tour des murailles dont j'ai parlé. Le pape, en racontant cela au gouverneur de Rome, voulait passer à ses yeux pour un brave; mais il ne voyait pas qu'il se faisait aussi passer pour un coupable. Il dit ensuite au gouverneur: «Allez lui demander qui l'a aidé dans sa fuite, et dites-lui que je fais grâce à tous.»
Quelques jours après, le gouverneur du château Saint-Ange mourut, persuadé que j'étais tout à fait libre. Sa place fut donnée à M. Antonio Ugolini, son frère. Le pape avait chargé celui-ci de me laisser où j'étais alors, jusqu'à ce qu'il en ordonnât autrement.
Ce M. Durante de Bresce, dont j'ai déjà parlé, était convenu avec un soldat, pharmacien de Prato, de mêler à mes vivres quelque liqueur mortelle qui pût me faire périr dans quatre ou cinq mois: on imagina du diamant pilé, qui n'est pas un poison par lui-même, mais qui est le seul, parmi toutes les pierres, qui conserve des coins aigus, lesquels, introduits dans l'estomac ou dans les entrailles, les déchirent insensiblement, et vous donnent enfin la mort. On fournit à cet homme un diamant de peu de valeur, et l'on m'a dit qu'un certain orfévre, Léon Aretino, l'un de mes plus grands ennemis, fut chargé de le mettre en poudre; mais comme il était fort pauvre, et que ce diamant valait pourtant quelques dizaines d'écus, il le garda pour lui, et donna au soldat la poudre d'une autre pierre à sa place. On la mêla avec tous les mets que l'on me servait. C'était un jour de fête, j'avais grand appétit, parce que j'avais jeûné la veille; je sentis en effet craquer quelque chose sous mes dents, mais j'étais loin de penser à une telle scélératesse. Cependant je vis luire quelque chose sur mon assiette, parmi un reste de salade, et, l'ayant regardé de plus près, je crus que c'était réellement du diamant pilé. Cela me rappela le craquement que j'avais éprouvé dans ma bouche, et je me jugeai mort.
Sur-le-champ j'eus recours à mes prières ordinaires, et je remerciai Dieu de mourir d'une mort si douce et bien différente de celle dont j'avais été tant de fois menacé. Mais, comme l'espérance ne nous quitte jamais, je pris un couteau, je broyai sur des morceaux de fer quelques grains de cette poudre, et je m'assurai enfin que ce n'était pas du diamant, mais de la pierre molle, qui ne pouvait me faire aucun mal. J'en bénis Dieu; et, quelque temps après, je bénis aussi la pauvreté qui m'avait sauvé la vie, tandis qu'elle tue tant de malheureux.
Dans ce temps-là, M. Rossi, frère du comte de Sansecondo, et évêque de Pavie, était aussi prisonnier dans le château; je l'appelai à haute voix, pour lui dire et lui faire voir que ces scélérats m'avaient empoisonné avec du diamant en poudre; mais je lui cachai que ce n'était que de la pierre pilée; je le priai, pour le temps que j'avais encore à vivre, de me donner de son pain, parce que je ne voulais rien manger de ce qui viendrait de leur part. Comme c'était mon ami, il me promit de partager ses vivres avec moi.
Quand le nouveau châtelain fut instruit de cela, il fit beaucoup de bruit, et voulut voir cette poudre; mais il se tut ensuite, se doutant qu'elle m'était donnée par l'ordre du pape. Il me faisait toujours apporter mes repas par le même soldat qui avait voulu m'empoisonner; mais je lui signifiai que je ne mangerais rien de ce qu'il m'apportait, sans qu'il en eût mangé avant moi. Il me répondit qu'on ne faisait l'essai que pour le pape. Hé bien, si ce sont des gentilshommes, lui répartis-je, qui font l'épreuve pour le pape, un vilain tel que tu es peut bien le faire pour un homme comme moi! Honteux de ce qui s'était passé, le châtelain ordonna de m'obéir dans la suite, à un autre de ses gens qu'il m'envoya, et cet homme ne s'y refusa pas. Comme celui-ci était du nombre de ceux qui me plaignaient, il me disait que le pape était souvent sollicité par M. de Montluc, de la part du roi de France, de me donner la liberté, et que le cardinal Farnèse, autrefois mon patron et mon ami, avait dit que je ne l'aurais point de longtemps encore. À quoi je répondais toujours que je l'obtiendrais malgré eux. Mais il me priait de ne pas tenir de pareils discours, parce qu'ils pourraient me nuire, et d'attendre tranquillement ce que le ciel voudrait faire en ma faveur. Ma réponse continuelle était que Dieu était au-dessus de la méchanceté des hommes.