«Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs. Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face. Leur grandeur native, leur primitive beauté, se sont effacées. Plus de rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve; les vieux arbres ont disparu, la hache éclaircit tous les jours ces belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile le sommet de tous les coteaux; le sang des indigènes et des nouveaux habitants s'est mêlé aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession exclusive. Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronné de son diadème de plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se frayaient passage en caravanes bruyantes, à travers les clairières des bois. Des villages, des hameaux et des villes ont envahi ces domaines (en 1825). Le marteau y retentit; la scie y prépare en criant de nouvelles habitations. Quand les instruments du charpentier et du maçon se reposent et se taisent, l'incendie dévore des forêts tout entières; et la civilisation s'annonce par des ravages. Le sein calme de l'Ohio est sillonné par une foule de bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes et obscurcissent l'air de leur trace de fumée. Le commerce vient s'asseoir sous ces rochers antiques; et l'Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme pour nous aider dans cet envahissement progressif, conquête inévitable.
«Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la civilisation doit être un objet de joie ou de mélancolie pour le penseur. Je l'ignore; mais, à force de vivre sous ces ombrages et de diriger mon bateau sur ces rivières, un sentiment de tendresse presque passionné et dont plus d'un lecteur blâmera peut-être l'audace, m'avait incorporé cette nature.»
Oh non! on ne le blâmera pas quand on lira l'histoire des États du Nord pendant cette période de 1825 à 1862. Est-ce qu'une solitude innocente peuplée des œuvres neuves de Dieu n'était pas supérieure en réalité à ces carnages d'hommes altérés du sang de leurs frères et se disputant la prééminence du dollar du Nord sur le dollar du Sud? Est-ce que le sang, cette séve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins d'herbe dont il est la rosée actuelle, plus abondamment en un jour de leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la ravissante et tragique histoire.
Je vais vous la donner:
Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut le témoin solitaire près de la crique du Canot:
«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement, je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin. Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner, s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes. Ces troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se trouvaient forcées de prendre une direction oblique et de fléchir: au-dessous et au-dessus d'eux, une masse épaisse de branchages, de rameaux brisés et de poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. L'espace occupé naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène vide, semée de racines et de débris; vous eussiez dit le lit du Meschacebé mis à nu. Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence; l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.
«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie, des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m'appelaient à Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres d'arbres dépouillés et renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol, où elles formaient un si épais rempart, que, souvent obligé de me frayer un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches enlacées, tantôt de les franchir d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps que je consacrai à ce travail, une mortelle fatigue.
«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont choisie pour asile.»
Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne serait pas déplacé dans un des romans de Cooper:
«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de moi. Chaussé de bons mocassins[2], suivi d'un chien fidèle, armé de mon fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri, un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques; le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la nuit.
«En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. Elle sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait pénétrer mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de femme passait et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme. Arrivé à la hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous son toit une retraite pour la nuit.
«Oui,» répondit-elle sans me regarder.
«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue. J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête. Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille; beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre. L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra du doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son visage; puis, de l'œil qui lui restait, il lança sur moi un regard singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son arc s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux de l'arme brisée était revenu frapper l'œil de l'Indien et l'avait crevé. Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile, dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.
«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle montre à répétition, et je dis à cette femme:
«—Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à manger?»
«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de moi.
«—Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit; j'ai aussi de la chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prêtez-la-moi, je vous prie.»
«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et finit par passer la chaîne d'or à son col.
«—Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je possédais une montre pareille!»
«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.
«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la dérobée ses œillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le regard le plus hardi.
«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je rentrai. L'Indien me suivait de l'œil. Je m'étendis sur une peau de buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, fermant les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien, appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.
«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte; ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais, ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi ce chien de sauvage était entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient pas à les mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de cet animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit l'œil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont le silence augmentait l'intérêt.
«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine, dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.
«—Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me charge de lui. Dépêchez cet Indien.»
«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la porte.
«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent, désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à peine intelligible:
«—Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge. Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»
«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs, tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer. La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions d'assassinat; la vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces trois misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.
«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges; nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes notre voyage, accompagnés du jeune guerrier indien qui fumait gravement sur la route.
«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et leurs mœurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables tanières. Des magistrats nommés régulateurs sont chargés de cet office; voici comment ils procèdent:
«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité, les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les régulateurs. Un premier délit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui! Les régulateurs le déclarent hors la loi. On brûle son habitation; le délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; meurtrier avec préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera peut-être comme barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissants.»
Voici la traduction de quelques scènes sauvages de l'Amérique:
«À la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en a déjà accroché une centaine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit, et l'orage menace. Il sait très-bien qu'en changeant seulement d'amorce et d'hameçon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles anguilles; mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et emporter tranquillement son butin à la maison.
«Voilà comment s'y prend le pêcheur à la ligne qui veut procéder méthodiquement et dans les règles; et certes, il y a du plaisir à le voir, lorsqu'avec aisance et grâce il tend l'appât à l'objet de ses désirs, soit au milieu même des flots turbulents, soit à l'abri sous les basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une multitude de ces petits êtres jouissant en paix de leur trompeuse sécurité. Rarement, entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mêle, tandis qu'avec une incomparable dextérité il les tire de l'eau l'un après l'autre.
«Cependant il y a bon nombre de pêcheurs qui, par un procédé beaucoup plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser même un instant pour se reconnaître. Voyez-moi ces joyeux petits garnements, dont l'un est planté debout sur la rive, pendant que les autres ont bravement enfourché les arbres qui sont tombés en travers de la rivière. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier ou de noyer; une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons ne paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a renfermé dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, également en vie; le troisième n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera à son voisin. Et les voilà, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs baguettes en l'air, afin de dérouler les lignes, à l'une desquelles est attachée une plaque de liége, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau de bois léger, et la dernière deux ou trois gros grains de plomb pour la faire couler. Maintenant, les hameçons ont reçu l'appât, et tout est prêt. Chacun jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau pour s'assurer que la petite bouée pourra se maintenir en place. Toc, toc... le liége file et s'enfonce, le morceau de bois disparaît, le plomb donne des secousses, et au même instant volent en l'air trois de ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se décrochent et vont tomber bien loin parmi les herbes, où ils sautillent et se débattent jusqu'à ce que mort s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de nouveau, sont retournés en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps est propice, la saison délicieuse (on est au mois d'octobre), et les poissons sont devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une douzaine à la fois sautent après le même appât. Nos jeunes novices, je vous l'assure, s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vidé le trou, et peuvent emporter une fameuse friture à leurs parents et à leurs petites sœurs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui du premier pêcheur, avec toute son expérience et sa méthode?
«Parfois, après qu'on avait lâché l'écluse d'un moulin, pour des raisons mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre à volonté avec la première ligne venue, pourvu qu'il y eût au bout une épingle amorcée de quelque sorte de ver ou d'insecte que ce fût, et même d'un morceau de poisson frais. Puis tout à coup, je ne sais pourquoi, sans aucune cause apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni précaution ni appât qui pût les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à reprendre à l'hameçon.
«Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espèce d'amorce; mais alors on peut le prendre à l'épervier ou à la seine, à condition que le pêcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou écarté, pas de remous à l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois flotté, où l'on ne puisse se promettre ample capture. Les nègres de quelques contrées du Sud en font d'abondantes pêches à la fin de l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des étangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en distance, un engin d'osier assez semblable à un petit baril et ouvert aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la partie inférieure qui pose au fond, leur frétillement avertit le pêcheur qui n'a pas alors grand mal à s'en emparer.
«Ces poissons, qui excèdent rarement cinq ou six pouces en longueur, n'en ont d'ordinaire que de quatre à cinq, sur un ou deux de large. Leur chair, qui renferme peu d'arêtes, fournit en toute saison un manger excellent. Ayant remarqué que leur couleur changeait suivant les différentes contrées et les rivières, lacs ou étangs qu'ils fréquentent, j'ai été conduit à penser que ce curieux résultat pourrait bien provenir de la différence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans les eaux profondes de la rivière Verte, au Kentucky, présentaient une teinte olive brun foncé tout autre que la couleur générale de ceux qu'on pêche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des eaux rougeâtres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne, et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cèdres ou des pins, se distinguent par une nuance pâle, jaunâtre et blême.
«En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche témoigne une préférence décidée pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de gravier, et toujours elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le moment du frai, cette préférence est encore plus marquée; on la voit alors passer et repasser sur les endroits où l'eau est basse, cherchant le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se laisse aller lentement jusqu'au fond, où, à l'aide de ses nageoires, elle creuse dans le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui peut avoir une étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un petit rebord s'élève à l'entour, et, la place ainsi préparée et rendue bien propre, elle y dépose ses œufs. Si vous regardez attentivement, vous compterez cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns séparés par un intervalle de quelques pieds seulement, d'autres à l'écart, à plusieurs pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa famille ont coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus avec toute la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile au-dessus du nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille tombée de l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger vienne à rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. C'est un fait dont j'ai été plusieurs fois témoin; et, frappé de la prudence et de la propreté de cet être si mignon, ayant remarqué d'ailleurs qu'à cette même époque il ne voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me mis en tête, un beau matin, de tenter plusieurs expériences, afin de voir ce que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si on le poussait à bout de patience.
«M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de son goût, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau environ, et où j'avais préalablement reconnu plusieurs de ces dépôts d'œufs. Je m'approchai tout près de la rive sans faire de bruit, mis à mon hameçon un ver de terre dont la plus grande partie était laissée libre pour qu'il pût se tortiller tout à son aise, et jetai ma ligne dans l'eau, de façon qu'en passant par-dessus le bord, l'appât vînt se placer au fond. Le poisson m'avait aperçu, et, quand le ver eut envahi son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans sa gueule et le repoussa de mon côté si gentiment et avec tant de précaution, qu'en vérité c'était à en demeurer confondu. Je répétai l'expérience six ou sept fois, et toujours avec le même résultat. Je changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis flotter dans l'intérieur du nid: l'insecte fut rejeté comme le ver; et vainement, à deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson. Alors je lui présentai l'hameçon nu, en employant la même manœuvre. Il parut d'abord grandement alarmé: il nageait d'un côté, puis de l'autre, sans s'arrêter, et semblait comprendre tout le danger de s'attaquer, cette fois, à un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore par s'en approcher, mais petit à petit, le prit délicatement, l'enleva, et l'hameçon, à son tour, fut rejeté hors du nid!
«Lecteur, si comme moi vous étudiez la nature pour vous élever l'esprit par la contemplation des phénomènes étonnants qu'elle offre à chaque pas dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frappé d'une admiration profonde en voyant ce petit poisson, objet si chétif et si humble, auquel le Créateur a donné des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la Nature avait pu le douer d'un sens aussi réfléchi et d'une telle puissance. Un désir irrésistible d'en apprendre davantage me poussa à continuer mon expérience. Certes, je savais alors manœuvrer un hameçon tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne pus jamais parvenir à prendre ce petit poisson, et ce fut de même inutilement que je dressai mes batteries contre plusieurs de ses camarades.
«Ainsi j'avais trouvé mon maître! Je repliai ma ligne, et donnai un grand coup de baguette dans l'eau, de manière à atteindre presque le poisson. D'un élan, il se lança comme un trait à la distance de plusieurs mètres, resta quelque temps à se balancer d'un air tranquille; puis, dès que ma baguette eut quitté l'eau, revint prendre son poste. Alors, je pus connaître tout le dommage que je lui avais causé, car je l'aperçus qui s'employait de son mieux à nettoyer et lisser son nid; mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin mes expériences.»
Lamartine.
(La suite au prochain entretien.)
(DEUXIÈME PARTIE.)
«Bientôt le chasseur entend venir l'élan, qui fait grand bruit; et, quand il le juge suffisamment près, il choisit une bonne place où le frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant s'en faut, de se tenir à portée de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à l'agresseur un mauvais parti.
«Un mâle, entièrement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut; et avec ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout à fait formidable. De même que le daim de Virginie et le karibou mâle, ces animaux jettent leur bois chaque année, vers le commencement de décembre; mais, la première année, ils ne le perdent pas même au printemps[4]. Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents, hérissent leur crinière, couchent les oreilles et frappent avec violence. S'ils sont inquiétés, ils poussent un lamentable gémissement qui ressemble beaucoup à celui du chameau.
«Dans ces régions désolées et sauvages qui ne sont guère fréquentées que par l'Indien, l'espèce du daim commun était extraordinairement abondante. Nous avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui en rencontraient des troupeaux presque à chaque pas. Ce dernier, par ses mœurs, se rapproche beaucoup de l'élan.
«Quant au renne ou karibou, son pied est très-large et très-plat; il peut l'étendre sur la neige jusqu'au fanon[5], de sorte qu'il court aisément sur une croûte à peine assez solide pour porter un chien. Quand la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des grands lacs sur lesquels ils se retirent dès qu'on les poursuit, parce que la première couche y est bien plus résistante que partout ailleurs; mais, si la neige vient à durcir, ils se jettent dans les bois. Avec cette facilité qu'ils ont de courir à sa surface, il leur serait inutile de se tracer des sentier au travers, comme fait l'élan; aussi, pendant l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connaît pas bien exactement quelle peut être la vitesse de cet animal, mais je suis convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle du cheval le plus léger.»
«La grande étendue de pays que parcourt dans ses migrations ce petit oiseau est certainement le fait le plus remarquable de son histoire. À l'approche de l'hiver, il abandonne les lieux où il s'est retiré, bien loin au Nord, peut-être jusqu'au Labrador ou à Terre-Neuve, traverse, sur ses ailes concaves et qui semblent si frêles, les détroits du golfe Saint-Laurent, et gagne de plus chaudes régions, pour y demeurer jusqu'au retour du printemps. C'est comme en se jouant qu'il accomplit ce long voyage; il s'en va, sautillant d'une racine ou d'une souche à l'autre, voltigeant de branche en branche, hasardant une courte échappée de droite et de gauche; et cela, sans cesser de chercher sa nourriture, mais toujours sémillant et toujours gai, comme s'il n'avait souci ni du temps ni de la distance. Il arrive au bord de quelque large fleuve; qui ne connaîtrait ses habitudes pourrait craindre que ce ne fût là pour lui un obstacle insurmontable: point du tout, il déploie ses ailes, s'élance et glisse comme un trait au-dessus du redoutable courant.
«J'ai trouvé le troglodyte d'hiver dans les basses parties de la Louisiane et dans les Florides, en décembre et janvier; mais jamais plus tard que la fin de ce dernier mois. Leur séjour dans ces contrées dépasse rarement trois mois; ils en emploient deux autres, tant à bâtir leur nid qu'à élever leur couvée; et, comme ils quittent le Labrador vers le milieu d'août, au plus tard, ils passent probablement plus de la moitié de l'année à voyager. Il serait intéressant de savoir si ceux qui nichent au long de la rivière Colombie, près l'océan Pacifique, visitent nos rivages de l'Atlantique. Mon ami T. Nuttall m'a dit en avoir vu élever leurs petits dans les bois qui bordent nos côtes du Nord-Ouest.
«En passant à East-Port dans le Maine, lors de mon voyage au Labrador, j'y trouvai ces oiseaux extrêmement abondants, et en plein chant, bien que l'air fût toujours très-froid, et même que des glaçons pendissent encore à chaque rocher (on était au 9 mai). Le 11 juin, ils se montrèrent non moins nombreux sur les îles de la Madeleine, et je ne me rendais pas trop compte de quelle manière ils avaient pu venir jusque-là; mais les habitants me dirent qu'il n'y en paraissait aucun de tout l'hiver. Le 20 juillet enfin, je les retrouvai au Labrador, en me demandant de nouveau comment ils avaient fait pour atteindre ces rivages perdus et d'un si difficile accès. Était-ce en suivant le cours du Saint-Laurent, ou bien en volant d'une île à l'autre au travers du golfe? Je les ai rencontrés dans presque tous les États de l'Union, où cependant je n'ai trouvé leur nid que deux fois: l'une près de la rivière Mohauk, dans l'État de New-York; l'autre dans le grand marais de pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nombre dans le Maine, et probablement dans le Massachusetts, quoiqu'il y en ait peu qui passent l'hiver, même dans ce dernier État.
«Je ne connais aucun oiseau de si petite taille, dont le chant ne le cède à celui du troglodyte d'hiver. Il est vraiment musical, souple, cadencé, énergique, plein de mélodie; et l'on s'étonne qu'un son si bien soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle oreille y resterait insensible? Lorsqu'il se fait entendre, ainsi qu'il arrive souvent, dans la sombre profondeur de quelque funeste marécage, l'âme se laisse aller à son charme puissant, et, par l'effet même du contraste, en éprouve d'autant plus de ravissement et de surprise. Pour moi, j'ai toujours mieux senti, en l'écoutant, la bonté de l'auteur de toutes choses, qui, dans chaque lieu sur la terre, a su placer quelque cause de jouissance et de bien-être pour ses créatures.
«Une fois, je traversais la partie la plus obscure et la plus inextricable d'un bois, dans la grande forêt de pins, non loin de Maunchunk, en Pensylvanie; et je n'étais attentif qu'à me garantir des reptiles venimeux dont je craignais la rencontre en cet endroit, lorsque soudain les douces notes du troglodyte parvinrent à mon oreille, et produisirent en moi une émotion si délicieuse, qu'oubliant tout danger, je me lançai bravement au plus épais des broussailles, à la poursuite de l'oiseau dont le nid, je l'espérais, ne devait pas être loin. Mais lui, comme pour mieux me narguer, s'en allait tranquillement devant moi, choisissant les buissons les plus épineux, s'y glissant avec une prestesse étonnante, s'arrêtant pour pousser sa petite chanson près de moi, et l'instant d'après dans une direction tout opposée. Je commençais à en avoir assez de ce fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se poser au pied d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore que toutes celles qu'il avait jusqu'alors modulées. Tout à coup, un autre troglodyte surgit comme de terre, à ses côtés, et disparut non moins subitement, avec celui que je poursuivais. Je courus à la place où ils venaient de se montrer, sans la perdre une minute de vue, et remarquai une protubérance couverte de mousse et de lichen, assez semblable à ces excroissances qui poussent sur les arbres de nos forêts, sauf cette différence qu'elle présentait une ouverture parfaitement ronde, propre et tout à fait lisse. J'introduisis un doigt dedans et ressentis bientôt quelques coups de bec, accompagnés de cris plaintifs. Plus de doute: j'avais, pour la première fois de ma vie, trouvé le nid de notre troglodyte d'hiver! Je fis doucement sortir le gentil habitant de sa demeure, et en retirai les œufs à l'aide d'une sorte d'écope que j'avais façonnée pour cela. Je m'attendais à en trouver beaucoup, mais il n'y en avait que six; et c'est le même nombre encore que je comptai dans l'autre nid de troglodyte sur lequel, plus tard, je parvins à mettre la main. Cependant le pauvre oiseau avait appelé son camarade, et, par leurs clameurs réunies, ils semblaient me supplier de ne pas ravir leur trésor. Plein de compassion, j'allais m'éloigner, lorsqu'une idée me frappa: c'est que je devais avant tout donner une exacte description du nid, et que pareille occasion ne me serait peut-être plus offerte. Croyez-moi, lecteur, quand je me résolus à sacrifier ce nid, c'était autant pour vous que pour moi.—Extérieurement, il mesurait sept pouces de haut sur quatre et demi de large; l'épaisseur de ses murailles, composées de mousses et de lichen, était de près de deux pouces, de façon qu'à l'extérieur il offrait l'apparence d'une poche étroite dont la paroi était réduite à quelques lignes, du côté où elle se trouvait en contact avec l'écorce de l'arbre. Le bas de la cavité, jusqu'à moitié du nid, était garni de poil de lièvre, et sur le fond, ou nichette, avaient été étendues une demi-douzaine de ces larges plumes duveteuses que notre tétrao commun porte sous le ventre. Les œufs, d'un rouge tendre, rappelant la teinte pâlissante d'une rose dont la corolle commence à se flétrir, étaient marqués de points d'un brun rougeâtre et plus nombreux vers le gros bout.
«Quant au second nid, je le trouvai près de Mohauk, et par un pur hasard. Un jour, au commencement de juin, vers midi, me sentant fatigué, je m'étais assis sur un rocher qui surplombait les eaux, et m'amusais, en me reposant, à voir se jouer des troupes de poissons. Le lieu était humide, et bientôt, la fraîcheur me portant au cerveau, je fus pris d'un violent éternuement dont le bruit fit partit un troglodyte de dessous mes pieds. Le nid, que je n'eus pas de peine à découvrir, était collé contre la partie inférieure du roc, et présentait les mêmes particularités de forme et de structure que le précédent; mais il était plus petit, et les œufs, au nombre de six, renfermaient des fœtus déjà bien développés.
«Les mouvements de cet intéressant oiseau sont vifs et décidés. Observez-le quand il cherche sa nourriture, comme il sautille, rampe et se glisse furtivement d'une place à l'autre, semblant indiquer que tout cet exercice n'est pour lui qu'un plaisir. À chaque instant il s'incline, la gorge en bas, de manière à toucher presque l'objet sur lequel il se tient; puis, étendant tout d'un coup son pied nerveux que seconde l'action de ses ailes concaves et à moitié tombantes, il se redresse et s'élance, en portant sa petite queue constamment retroussée. Tantôt, par le creux d'une souche, il se faufile comme une souris; tantôt, il s'accroche à la surface avec une singulière mobilité d'attitudes; puis soudain il a disparu, pour se remontrer, la minute d'après, à côté de vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton langoureux; ou bien, une seule note brève et claire éclate en un tshick-tshick sonore, et pour quelques instants il garde le silence; volontiers il se poste sur la plus haute branche d'un arbrisseau, ou d'un buisson qu'il atteint en sautant légèrement d'un rameau à l'autre; pendant qu'il monte, il change vingt fois de position et de côté, il se tourne et se retourne sans cesse, et, lorsqu'enfin il a gagné le sommet, il vous salue de sa plus délicate mélodie; mais une nouvelle fantaisie lui passe par la tête, et sans que vous vous en doutiez, en un clin d'œil, il s'est évanoui. Tel vous le voyez, toujours alerte et se trémoussant, mais surtout dans la saison des amours. En tout temps, néanmoins, lorsqu'il chante, il tient sa queue baissée. En hiver, quand il prend possession de sa pile de bois sur la ferme, non loin de la maisonnette du laboureur, il provoque le chat par ses notes dolentes; et montrant sa fine tête par le bout des bûches au milieu desquelles il gambade en toute sûreté, le rusé met à l'épreuve la patience de Grimalkin.
«Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignées, de chenilles, de petits papillons et de larves. En automne, il se contente de baies molles et juteuses.
«Ayant, dans ces dernières années, passé un hiver à Charleston, en compagnie de mon digne ami Bachman, je remarquai que ce charmant oiseau faisait son apparition dans cette ville et les faubourgs, au mois de décembre. Le 1er janvier, j'en entendis un en pleine voix, dans le jardin de mon ami, qui me dit qu'il ne se montre pas régulièrement chaque hiver dans ces contrées, et qu'on n'est sûr de l'y rencontrer que durant les saisons extrêmement rigoureuses.
«Pour vous mettre mieux à même de comparer ses mœurs avec celles du troglodyte commun d'Europe (les mœurs des oiseaux ayant toujours été, comme vous le savez, le sujet de prédilection de mes études), je vous présente ici les observations que mon savant ami W. Mac Gillivray a faites sur ce dernier, en Angleterre.
«Chez nous, dit-il, le troglodyte n'émigre pas, et se trouve en hiver dans les parties les plus septentrionales de l'île, aussi bien que dans les Hébrides. Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et continu, et, par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue en droite ligne. Il n'est pas non plus soutenu, d'ordinaire l'oiseau se contentant de voltiger d'un buisson ou d'une pierre à l'autre. Il se plaît surtout à côtoyer les murailles, parmi les fragments de rochers, au milieu des touffes d'ajoncs et le long des haies où il attire l'attention par la gentillesse de ses mouvements et la bruyante gaieté de son ramage. Quand il veut demeurer en place, il porte sa queue presque droite, et tout son corps s'agite par brusques secousses; mais bientôt il repart en faisant de petits sauts, s'aidant en même temps des ailes, et s'accompagnant de son rapide et continuel chit, chit. Au printemps et en été, le gazouillement du mâle, qu'il répète par intervalles, est plein, riche et mélodieux. Même en automne et dans les beaux jours d'hiver, on peut souvent l'entendre précipiter les notes de sa chanson, si claires, si retentissantes et qui, toutes familières qu'elles sont, surprennent toujours, étant produites par un instrument aussi fragile.
«Durant la saison des œufs, les troglodytes se tiennent par couples, habituellement dans des lieux retirés, tels que les vallons couverts de broussailles, les bois moussus, le lit des ruisseaux, et les endroits rocailleux qu'ombragent et défendent des ronces, des épines ou d'autres buissons. Mais ils recherchent aussi les vergers, les jardins et les haies dans le voisinage immédiat de nos habitations dont même les plus sauvages s'approchent en hiver. Ils ne sont pas, à proprement parler, farouches, puisqu'ils se croient en sûreté à la distance de vingt ou trente mètres de l'homme; néanmoins, lorsqu'ils voient quelqu'un s'avancer trop près, ils se cachent dans des trous, parmi des pierres ou des racines.
«Rien n'est plaisant à voir comme ce petit oiseau. Il est d'une humeur si charmante et si gaie! Dans les jours sombres, les autres oiseaux paraissent tout mélancoliques; quand il pleut, les moineaux et les pinsons restent silencieux sur la branche, les ailes pendantes et les plumes hérissées; mais tous les temps sont bons pour le troglodyte; les larges gouttes d'une pluie d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une légère bruine venant de l'est; et quand il regarde de dessous le buisson, ou qu'il présente sa tête par le creux du mur, ne semble-t-il pas aussi mignon, aussi propret que le jeune chat qui fait gros dos sur les tapis du parloir?
«C'est vraiment un spectacle amusant que d'observer une famille de troglodytes qui vient de sortir du nid. En marchant à travers des ajoncs, des genêts ou des genévriers, vous êtes attiré vers quelque hallier d'où vous avez entendu s'élever un son doux, assez semblable à la syllabe chit plusieurs fois répétée; le père et la mère troglodyte voltigent autour des jeunes rameaux; et bientôt vous voyez un petit qui, d'une aile faible encore, mais en toute hâte, rentre sous le buisson, en poussant un cri étouffé. D'autres le suivent à la file; tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme, aux environs, et font retentir leur bruyant chit, chit, dont les diverses intonations indiquent le degré de passion qui les anime.—En rase campagne, on peut facilement prendre un jeune troglodyte à la course; et j'ai aussi entendu dire qu'un vieux ne tarde pas à être fatigué, par un temps de neige, alors qu'il ne trouve rien pour se cacher. Toutefois, même en pareil cas, il n'est pas aisé de ne jamais le perdre de vue, car au pied d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une touffée, qu'il se rencontre le moindre trou, il s'y glisse à l'improviste, et, cheminant par-dessous la neige, ne reparaît qu'à une grande distance.
«Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du printemps, et, dès les premiers jours d'avril, commencent à bâtir leur nid, dont la forme et les matériaux varient suivant la localité. Mon fils m'en a apporté un qui m'a paru d'un volume étonnant, comparé à la taille de l'architecte: il n'a pas moins de sept pouces de diamètre sur une hauteur de huit. Ayant été placé sur une surface plate, en dessous d'un banc, sa base en a pris naturellement la forme, et se compose de fougère sèche et d'autres plantes, mêlées à des feuilles d'herbe et à des végétaux ligneux. Les parois, à l'extérieur, sont construites des mêmes matériaux; et l'intérieur, d'un diamètre de trois pouces, est parfaitement sphérique. Plus en dedans, la paroi ne présente que des mousses encore toutes vertes, et se trouve arc-boutée avec des feuilles de fougère et des brins de paille. Les mousses s'y entrelacent curieusement à des racines fibreuses ainsi qu'à du poil de différents animaux. Enfin, la surface tout à fait interne est lisse et compacte, comme du feutre très-serré. Jusqu'à la hauteur de deux pouces, on y remarque une ample garniture de plumes larges et soyeuses, appartenant les unes, et pour la plupart, au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au canard domestique et même au merle. L'entrée, adroitement ménagée vers le haut, sur le côté, a la forme d'une arche surbaissée. Sa largeur, à la base, est de deux pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil, si je puis dire, se compose de brindilles très-flexibles, de fortes tiges d'herbe et jeunes pousses, le reste étant feutré de la manière ordinaire. Il contenait cinq œufs, d'une forme ovale allongée, ayant huit lignes de long sur six de large; le fond en était d'un blanc pur, avec quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un rouge clair.
«On trouve ces nids en différents endroits: très-souvent dans un enfoncement, sous le rebord de quelque rive; parfois dans une crevasse parmi des pierres, dans le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le toit de chaume d'un cottage ou d'un hangar, sur le faîte d'une grange, sur une branche d'arbre, soit qu'elle s'étende au long d'une muraille, ou croisse seule et sans appui; enfin, parmi le lierre, les chèvrefeuilles, la clématite et autres plantes grimpantes. Quand le nid repose par terre, sa base et souvent tout l'extérieur se composent de feuilles et de brins de paille; mais, lorsqu'il est autrement placé, le dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux soigné, et principalement formé de mousse.
«Quant au nombre d'œufs qu'il contient, les auteurs ne sont pas d'accord. M. Weir dit que d'habitude il est de sept ou huit, mais qu'il peut monter jusqu'à seize ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de Bathgate, m'a raconté qu'il y a quelques années, il trouva un de ces nids sur le bord d'un petit ruisseau, qui en contenait dix-sept; et je tiens de James Baillie Esq., qu'en juin dernier, il en a retiré seize d'un autre qui était sur une sapinette.
«Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du troglodyte d'Europe, de vous présenter une petite scène dont je dois la description à l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.
«Une après-midi, pendant ma résidence à Springvale, non loin de Hammersmith, je m'amusais à suivre de l'œil les évolutions d'un couple de poules d'eau qui prenaient leurs ébats, au bord de ces grands roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur un troglodyte qui, un fétu dans le bec, s'était enfoncé tout à coup au milieu d'une petite haie, précisément au-dessous de la fenêtre où je me tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut, et, prenant son vol vers un champ voisin où du vieux chaume avait été abandonné, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste à la même place où la première avait été déposée. Pendant deux heures à peu près, cette opération fut continuée avec la plus grande diligence; puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la plus haute branche de la haie où il modula sa douce et joyeuse chanson qu'interrompit une personne qui vint à passer par là. De tout le reste de la soirée je n'aperçus plus mon petit architecte; mais, dès le lendemain, son ramage m'attira de bonne heure à la fenêtre, et je le vis, quittant sa perche accoutumée, reprendre avec une nouvelle ardeur son travail de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps de m'occuper de ses allées et venues; mais, d'un coup d'œil en passant, je pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relâche où son gazouillement frappait mon oreille, la construction avançait avec un degré d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. À la fin du deuxième jour, j'examinai l'état des choses, et reconnus que l'extérieur d'un vaste nid sphérique s'en allait terminé, et que tous les matériaux provenaient du vieux chaume, quoiqu'il fût tout noir et à moitié pourri. Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessèrent; il ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses chants prolongés et continuels, semblait plutôt se féliciter de ses progrès, que songer, pour le moment, à les pousser plus loin. Au soir, je trouvai l'extérieur du nid complétement achevé; j'introduisis avec précaution mon doigt dedans: la doublure n'était point encore commencée, probablement à cause de l'humidité qu'avait conservée le chaume. J'y revins encore une demi-heure après, avec un de mes cousins: non-seulement l'oiseau s'était aperçu que son nid avait été envahi, mais, à ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colère, il en avait bouché l'entrée, pour en pratiquer une nouvelle du côté opposé de la haie. L'ouverture était fermée avec de la vieille paille, et le travail si proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de l'ancienne porte. Tout cela, pourtant, était l'ouvrage d'un seul oiseau; et durant tout le temps qu'il mit à bâtir, nous ne remarquâmes jamais d'autre troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matériaux aussi bien que dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment curieux. Ainsi, bien qu'au fond et sur les côtés, le jardin fût bordé d'une haie épaisse dans laquelle il eût pu s'établir en parfaite sûreté, et que tout auprès fussent les étables avec une ample provision de paille fraîche, cependant il avait préféré le vieux chaume et la clôture du haut du jardin. Cette partie de la haie était jeune, maigre et séparée des bâtiments par un étroit sentier où passaient et repassaient sans cesse les domestiques; mais les interruptions venant de ce côté lui étaient, je m'imagine, indifférentes, car, dérangé de ses occupations à chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout aussi confiant que s'il n'avait pas été troublé. Malheureusement tout son travail fut détruit par un étranger sans pitié; mais il ne déserta pas pour cela la place, et se remit à charrier du vieux chaume avec autant de zèle et d'activité qu'auparavant. Cette fois, néanmoins, il prit si bien ses précautions et fit tant et tant de détours, que je ne pus jamais savoir où il avait caché son second nid.
«Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que j'ai cru longtemps à leur identité; mais des comparaisons faites avec soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux certaines diversités constantes de coloration; toutefois j'hésite encore, et n'oserais dire, avec une entière certitude, qu'ils sont spécifiquement différents.»
«Les détails dont se compose la biographie de ce gobe-mouche sont, pour la plupart, si intimement unis avec les particularités de ma propre histoire, que, s'il m'était permis de m'écarter de mon sujet, ce volume serait consacré bien moins à la description et aux mœurs des oiseaux qu'aux impressions de jeunesse d'un homme qui a vécu, longues années, de la vie des bois, en Amérique. Quand j'étais jeune, en effet, je possédais une plantation sur les bords inclinés d'une crique, le perkioming.—Je crois avoir déjà dit son nom; mais, plus que jamais cher à mon cœur, j'aime à le répéter encore.—Quel plaisir pour moi de m'égarer le long de ses rivages sinueux et couverts de rochers! J'étais toujours sûr d'y voir quelque douce et belle fleur s'épanouir au soleil, et d'y rencontrer le vigilant roi-pêcheur en sentinelle à la pointe d'une pierre dont l'ombre se projetait au-dessus du limpide cristal des ondes. De temps en temps aussi passait l'orfraie, suivie d'un aigle à tête blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein des airs, emportaient ma pensée bien loin au-dessus d'eux, dans les régions du ciel les plus sereines, et me conduisaient ainsi délicieusement et en silence jusqu'au sublime auteur de toutes choses.»
Comme la science qui nourrit la piété devient vivante et éloquente sans chercher les mots!
«Ces profondes et douces rêveries accompagnaient souvent mes pas à l'entrée d'une petite caverne creusée dans le roc solide par les mains de la nature. Elle était, du moins je la trouvais alors, suffisamment grande pour mes études: mon papier, mes crayons et parfois un volume des contes si naturels et si charmants d'Edgeworth ou des fables de la Fontaine m'y procuraient d'amples jouissances. C'est dans ce lieu que, pour la première fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force de la tendresse paternelle chez les oiseaux; c'est là que j'étudiai les mœurs du pewee; c'est là que j'appris, de manière à ne plus l'oublier, que détruire le nid d'un oiseau ou lui arracher ses œufs et ses petits, c'est un acte d'une grande cruauté.
«J'avais trouvé un nid de ce gobe-mouche à couleur terne, accroché contre le mur, immédiatement au-dessus de l'espèce d'arche qui servait d'entrée à cette paisible retraite. Je regardai dedans: il était vide, mais propre et en bon état, comme si les propriétaires absents comptaient y revenir avec le printemps.—Déjà sur chaque tige les bourgeons étaient gonflés; quelques arbres même se paraient de fleurs; mais la terre était encore couverte de neige, et, dans l'air, on sentait toujours le souffle glacial de l'hiver. Un matin, de bonne heure, je vins à ma grotte: les rayons brillants du soleil coloraient de riches teintes chaque objet autour de moi. Quand j'entrai, un bruit sourd au-dessus de ma tête me fit me retourner, et je vis s'envoler deux oiseaux qui furent se reposer tout près de là.—Les pewees étaient arrivés!—J'en ressentis une vive joie; et, craignant que ma présence ne troublât le joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un regard en arrière. Ils étaient sans doute arrivés tout nouvellement, car ils paraissaient bien fatigués. On n'entendait point leur note plaintive; leur huppe n'était pas redressée et les vibrations de leur queue, si remarquables dans cette espèce, semblaient faibles et languissantes. Il n'y avait encore que peu d'insectes, et je jugeai que l'affection qu'ils portaient à ce lieu avait dû, bien plus qu'aucun autre motif, déterminer leur prompt retour. À peine m'étais-je éloigné de quelques pas, que tous deux, d'un même accord[6], ils glissaient de leur branche pour entrer dans la caverne. Je n'y revins plus de tout le jour, et, comme je ne les aperçus ni l'un ni l'autre aux environs, je supposai qu'ils devaient avoir passé la journée entière dans l'intérieur. Je conclus aussi qu'ils avaient gagné ce bienheureux port, soit de nuit, soit tout à fait à la pointe du jour. Des centaines d'observations m'ont prouvé, depuis, que cette espèce émigre toujours pendant la nuit.
«Ne pensant plus qu'à mes petits pèlerins, le lendemain, de grand matin, j'étais à leur retraite, mais pas encore assez tôt pour les y surprendre. Longtemps avant d'arriver, mes oreilles furent agréablement saluées par leurs cris joyeux, et je les vis qui traversaient les airs de côté et d'autre, donnant la chasse à quelques insectes, à ras de la surface de l'eau. Ils étaient pleins d'entrain, volaient fréquemment dans la caverne, en ressortaient, et, se posant parfois à l'entrée, sur un arbre favori, semblaient engagés dans l'entretien le plus intéressant. Le léger frémissement de leurs ailes, les battements de leur queue, leur crête redressée, leur air propret, tout indiquait que la fatigue était oubliée, et qu'ils étaient reposés et heureux. Quand je parus dans la grotte, le mâle se précipita violemment à l'entrée, fit claquer plusieurs fois son bec avec un bruit strident, accompagnant cette action d'une note prolongée et tremblante dont je ne tardai pas à deviner le sens. Puis il vola dans l'intérieur et en ressortit avec une rapidité incroyable: on eût dit le passage d'une ombre.
«Plusieurs jours de suite, je revins à la caverne, et je vis avec plaisir qu'à mesure que ces visites se multipliaient, les oiseaux, de leur côté, devenaient plus familiers. Une semaine ne s'était pas écoulée, qu'eux et moi nous étions sur un pied d'intimité complète. On était alors au 10 d'avril; il n'y avait plus de neige et le printemps se trouvait avancé pour la saison. Ailes-rouges et étourneaux commençaient à paraître. Je m'aperçus que les pewees se mettaient à travailler à leur vieux nid. Désireux d'examiner les choses par moi-même, et de jouir de la société de cet aimable couple, je me déterminai à passer auprès d'eux la plus grande partie de mes journées. Ma présence ne les alarmait plus du tout; ils apportèrent de nouveaux matériaux pour garnir leur nid, et le rendirent plus chaud en y ajoutant quelques moelleuses plumes d'oie qu'ils ramassaient le long de la crique. Leur chant alors, quand ils se rencontraient sur le bord du nid, se faisait remarquer par un petit gazouillement et des accents de joie que je n'ai jamais entendus dans aucune autre occasion: c'était, je m'imagine, la douce, la tendre expression du plaisir qu'ils se promettaient, et dont ils semblaient jouir par anticipation sur l'avenir. Leurs mutuelles caresses, si simples peut-être pour tout autre que moi, la manière délicate dont le mâle savait s'y prendre pour plaire à sa femelle, m'empêchaient d'en détacher mes yeux, et mon cœur en recevait des impressions que je ne puis oublier.
«Un jour, la femelle demeura très-longtemps dans le nid; elle changeait fréquemment de position, et le mâle manifestait beaucoup d'inquiétude. Il descendait par moments auprès d'elle, se plaçait un instant à ses côtés, puis soudain se renvolait, pour revenir bientôt avec un insecte qu'elle prenait de son bec avec un air de reconnaissance. Environ vers trois heures de l'après-midi, le malaise de la femelle parut augmenter; le mâle aussi témoignait d'une agitation qui n'était pas ordinaire, lorsque tout à coup la femelle se haussa sur ses pieds, regarda de côté sous elle, puis s'envola suivie de son époux attentif, et prit son essor haut dans les airs, en accomplissant des évolutions bien plus curieuses encore que toutes celles que j'avais observées. Ils passaient et repassaient au-dessus de l'eau, la femelle conduisant toujours le mâle qui reproduisait, après elle, toutes les capricieuses sinuosités de son vol. Je laissai les pewees à leurs ébats, et regardant dans le nid, j'y aperçus leur premier œuf, si blanc et d'une telle transparence (transparence qu'il perd, je crois, bientôt après être pondu), que cette vue me fit plus de plaisir que si j'eusse trouvé un diamant d'une égale grosseur. Ainsi, sous cette frêle enveloppe existait déjà la vie; et dans quelques semaines, une créature faible, délicate et sans défense, mais parfaite en chacune de ses parties, allait briser la coquille et réclamer les plus doux soins et toute l'attention de ses parents qui n'existeraient que pour elle! Cette pensée remplissait mon âme d'un suprême étonnement. De même, regardant vers les cieux, j'y cherchais, hélas! en vain, l'explication d'un spectacle bien autrement grandiose, mais non plus merveilleux.
«En six jours, six œufs furent pondus; mais j'observai qu'à mesure que leur nombre augmentait, la femelle restait moins longtemps sur le nid. Le dernier fut déposé en quelques minutes. Serait-ce, me disais-je, une prévoyance, une loi de la nature, pour conserver les œufs frais jusqu'à la fin? Et vous, cher lecteur, qu'en pensez-vous? Il y avait une heure environ que la femelle avait quitté son dernier œuf, lorsqu'elle revint, se mit sur son nid, et après avoir, à plusieurs reprises, arrangé ses œufs sous sa plume, étendit un peu les ailes et commença doucement la tâche pénible de l'incubation.
«Les jours passèrent l'un après l'autre. Je donnai des ordres formels pour que personne n'entrât dans la caverne, ni même n'en approchât, et pour qu'on ne détruisît aucun nid d'oiseau sur la plantation. Chaque fois que j'allais voir mes pewees, j'en trouvais toujours un sur le nid; tandis que l'autre était à chercher de la nourriture, ou bien, perché dans le voisinage, remplissait l'air de notes bruyantes. Quelquefois j'étendais ma main presque jusque sur l'oiseau qui couvait; et ils étaient devenus si gentils tous les deux, ou plutôt si bien apprivoisés avec moi, que, quoique je les touchasse pour ainsi dire, ni l'un ni l'autre ne bougeait; pourtant la femelle faisait mine parfois de s'enfoncer un peu dans son nid; mais le mâle me becquetait les doigts. Un jour, il s'élança du nid, comme bien en colère, voltigea plusieurs fois autour de la caverne en poussant ses notes plaintives et gémissantes, puis il revint prendre son poste.
«En ce même temps, un second nid de pewee était accroché contre les solives de mon moulin, et un autre, sous un hangar dans ma cour aux bestiaux. Chaque couple, on n'en pouvait douter, avait marqué les limites de son propre domaine, et c'était bien rarement que l'un d'eux passait sur le territoire de son voisin. Ceux de la grotte cherchaient généralement leur nourriture, ou faisaient leurs évolutions si haut au-dessus du moulin, ou de la crique, que ceux du moulin ne les rencontraient jamais. Ceux de la cour se confinaient dans le verger, et ne troublaient pas davantage les autres. Cependant, quelquefois j'entendais distinctement les cris de tous les trois retentir au même moment; alors, l'idée me vint qu'ils sortaient originairement du même nid. Je ne sais si je me trompais à cet égard; mais du moins j'ai pu m'assurer depuis que les jeunes pewees élevés dans la grotte étaient revenus, le printemps suivant, s'établir un peu plus haut, sur la crique et les dépendances de ma plantation.
«Dans une autre occasion, je vous donnerai de telles preuves de cette disposition qu'ont les oiseaux à revenir, avec leur progéniture, au lieu de leur naissance, que peut-être vous serez convaincu, comme je le suis en ce moment, que c'est précisément à cette tendance que chaque contrée doit l'augmentation qu'on remarque souvent parmi ses espèces, soit d'oiseaux, soit de quadrupèdes. Ils arrivent attirés par les nombreux avantages qu'ils y trouvent, à mesure que le pays devient plus ouvert et mieux cultivé. Mais reprenons l'histoire de nos pewees.
«Au troisième jour, les petits étaient éclos. Un seul œuf n'avait rien produit, et la femelle, deux jours après la naissance de sa couvée, le poussa résolûment hors du nid. Je l'examinai et reconnus qu'il contenait un embryon d'oiseau en partie desséché, et dont les vertèbres adhéraient entièrement à la coquille, ce qui avait dû causer sa mort. Jamais je n'ai vu d'oiseaux témoigner autant de sollicitude pour leur famille. Ils rentraient si souvent au nid avec des insectes, qu'il me semblait que les petits croissaient à vue d'œil. Les parents ne me regardaient plus comme un ennemi, et venaient souvent se poser tout près de moi, comme si j'eusse été l'un des rochers de la caverne. Fréquemment je m'enhardissais jusqu'à prendre les jeunes dans ma main; plusieurs fois même, j'ôtai du nid toute la famille, pour le nettoyer des débris de plumes qui les gênaient. Je leur attachai de petits cordons aux pattes, mais ils ne manquaient pas de s'en débarrasser avec leur bec ou l'assistance de leurs parents. J'en remis d'autres, jusqu'à ce qu'ils s'y fussent entièrement habitués; et à la fin, quand arriva le moment où ils allaient quitter le nid, je fixai à la patte de chacun d'eux un léger fil d'argent, assez lâche pour ne pas les blesser, mais cependant arrangé de façon qu'aucun de leurs mouvements ne pût le défaire.
«Seize jours s'étaient écoulés, lorsque la couvée prit l'essor. Les vieux oiseaux, mettant le temps à profit, commencèrent aussitôt à préparer de nouveau le nid. Bientôt il reçut une deuxième ponte; et, au commencement d'août, une seconde couvée faisait son apparition.
«Les jeunes se retiraient de préférence dans les bois, comme s'y sentant plus en sûreté que dans les champs. Mais, avant leur départ, ils paraissaient convenablement forts, et n'oublièrent pas de faire de longues sorties en plein air, sur toute l'étendue de la crique et des campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne restait plus un seul pewee sur la plantation; mes petits compagnons étaient tous partis pour leur grand voyage. Cependant, quelques semaines plus tard, j'en vis arriver du nord, et qui s'arrêtèrent un moment, comme pour se reposer; puis ils continuèrent aussi dans la direction du sud. À l'époque qui ramène ces oiseaux en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de l'année précédente, dans ma caverne et aux environs; et là, toujours dans le même nid, deux nouvelles couvées s'élevèrent. Plus haut, à quelque distance sur la crique, je trouvai, sous un pont, d'autres nids de pewees, et plusieurs, dans les prairies adjacentes, étaient attachés à la partie intérieure de quelques hangars qu'on y avait construits pour serrer le foin. Ayant pris un certain nombre de ces oiseaux sur le nid, je reconnus avec plaisir deux de ceux qui portaient à la patte le petit fil d'argent.
«Je fus, sur ces entrefaites, obligé de me rendre en France où je demeurai deux ans. À mon retour, dans le commencement du mois d'août, je trouvai trois jeunes pewees dans la caverne; mais ce n'était plus le nid que j'y avais laissé lors de mon départ. Il avait été arraché de la voûte, et le nouveau était fixé un peu au-dessus de la place qu'occupait l'ancien. J'observai aussi que l'un des parents était très-sauvage, tandis que l'autre me laissait approcher à quelques pas. C'était le mâle; je soupçonnai alors que la première femelle avait payé sa dette à la nature. M'étant informé au fils du fermier, j'appris qu'effectivement il l'avait tuée avec quatre de ses petits, pour servir d'appât à ses hameçons. Le mâle alors avait amené une autre femelle dans la grotte. Aussi longtemps que la plantation de mill-grove m'appartint, il y eut toujours un nid de pewee dans ma retraite; mais, quand je l'eus vendue, la caverne fut détruite, et l'on démolit les rochers majestueux des bords de la crique. Leurs débris servirent à élever un nouveau barrage dans le perkioming.
«Ces pewees aiment si particulièrement à accrocher leurs nids contre la paroi des roches caverneuses, que le nom qui leur conviendrait le mieux serait celui de gobe-mouches des rochers. Partout où ces sortes de rochers existent, j'ai vu ou entendu de ces oiseaux durant la saison des œufs. Je me rappelle qu'une fois en Virginie, je voyageai avec un ami qui m'engagea à me détourner un peu de notre route pour visiter le fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remarque dans cet État. Mon compagnon, qui déjà plusieurs fois avait passé dessus, s'offrit à parier qu'il me conduirait jusqu'au beau milieu, sans même que je me fusse douté de son existence. On était au commencement d'avril, et d'après la description du lieu, telle que je l'avais vue dans les livres, j'étais certain qu'il devait être fréquenté par des pewees. Je tins la gageure, et nous voilà partis au trot de nos chevaux, moi désirant beaucoup me prouver ici encore, qu'à force d'appliquer son esprit à un sujet, on peut finir tôt ou tard par le bien connaître. Je prêtais l'oreille aux chants des différents oiseaux; enfin, j'eus la satisfaction de distinguer le cri du pewee. J'arrêtai mon cheval pour juger de la distance à laquelle l'oiseau pouvait être, puis, après un moment de réflexion, je dis à mon ami que le pont n'était pas à plus de cent pas de nous, bien qu'il nous fût tout à fait impossible de l'apercevoir. Mon ami resta stupéfait: «Comment avez-vous pu le savoir? me demanda-t-il, car vous ne vous trompez pas.—Simplement, lui répondis-je, parce que j'ai entendu le chant du pewee, et que cela m'annonce que, non loin, il doit y avoir une caverne ou quelque crique aux roches profondes.» Nous avançâmes; les pewees s'élevèrent en troupe de dessous le pont; je le lui montrai du doigt, et de cette manière gagnai mon pari.