Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialité blessante pour le vainqueur. «Ce sont deux grands esprits, se disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent.» Napoléon, en effet, comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup Gœthe. Il avait lu Werther dans sa jeunesse et Faust dans sa maturité.
Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du grand homme que dans les dix dernières années de sa vie. Voici comment il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut éteint la voix de Gœthe:
«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes conversations avec Gœthe, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet homme extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.
«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble; là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi éclatante que la lumière du soleil.
«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la veille. Gœthe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le timbre aimé de sa voix, à laquelle nulle autre ne peut être comparée. Je le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son habit noir, dans son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de son cercle, rire et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un beau temps, à côté de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en casquette bleue, son manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint brun est frais comme le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air, mêlées au roulement de la voiture qu'elles dominent. Ou bien, je me voyais encore, le soir, dans son cabinet d'étude, éclairé par la tranquille lumière de la bougie; il était assis à la table, en face de moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La douce émotion que l'on ressent au soir d'une journée bien employée respirait sur ses traits; notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus élevé, et mon âme s'enflammait à la sienne. Entre nous régnait la plus profonde harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais; puis je saisissais un verre rempli, placé près de moi, et je le vidais en silence, et je lui faisais une secrète libation, les regards passant au-dessus de mon verre et reposant dans les siens.
«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles résonnaient de nouveau comme autrefois.—Mais on le sait, quel que soit le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau, dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.—Il en était ainsi de moi avec Gœthe.—Souvent des mois se passaient où mon âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre de la fortune le retour des heures où le passé revivait et se représentait devant moi, où je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande, d'un bien-être physique assez complet pour élever mon âme à cette hauteur à laquelle il faut que je parvienne pour être digne de voir de nouveau reparaître en moi les idées et les sentiments de Gœthe.—Car j'avais affaire à un héros que je ne devais pas abaisser. Pour être vrai, il devait se montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, avec la pleine clarté et la pleine force de son intelligence, avec la dignité naturelle à un caractère élevé.—Ce n'était pas là une petite difficulté.
«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours, tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.
«Sa conversation était variée comme ses œuvres. Il était toujours le même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande idée, ses paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait alors être au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout éblouit, et empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui comme un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été avec tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons, dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en fleurs bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le cœur.
«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce vieillard de soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.
«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses œuvres ce fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.—Mais il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que renfermait son âme, et ce sont de pareils moments qui font comprendre comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles étaient bien supérieures à ses écrits imprimés.»
Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.
«Lundi, 2 mars 1823.
«Ce soir, chez Gœthe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours. Il était assis dans son fauteuil, et il avait auprès de lui sa belle-fille et Riemer. Le mieux était frappant. Sa voix avait repris son timbre naturel, sa respiration était libre; sa main n'était plus enflée, son apparence était celle de la santé, sa conversation était facile. Il se leva, alla dans sa chambre à coucher et revint sans embarras. On but le thé près de lui, et, comme c'était pour la première fois depuis sa maladie, je reprochai en plaisantant à madame de Gœthe d'avoir oublié de mettre un bouquet sur la table. Madame de Gœthe prit aussitôt à son chapeau un ruban de couleur et l'attacha à la cafetière. Ce trait de gaieté parut faire grand plaisir à Gœthe.»
«Weimar, mardi, 10 juin 1823.
«Je suis arrivé ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la première fois, je suis allé chez Gœthe. L'accueil a été extrêmement affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a été telle, que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.
«Il m'avait hier, sur ma demande, indiqué midi comme le moment où il pourrait me recevoir. J'allai à l'heure dite, et trouvai son domestique m'attendant déjà et prêt à m'introduire. L'intérieur de sa maison me fit une très-agréable impression; sans être riche, tout a beaucoup de noblesse et de simplicité; quelques plâtres de statues antiques placés dans l'escalier rappellent le goût prononcé de Gœthe pour l'art plastique et pour l'antiquité grecque. Je vis au rez-de-chaussée plusieurs femmes, occupées dans la maison, passer et repasser. Je vis aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans défiance de moi et me regarda avec de grands yeux. Après ce premier coup d'œil, je montai au premier étage avec le domestique, dont la langue était toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pièce, sur le seuil de laquelle on lisait en passant le mot Salve, présage d'un accueil amical. Nous traversâmes cette chambre, et nous entrâmes dans une seconde, un peu plus spacieuse, où il me pria d'attendre, pendant qu'il allait prévenir son maître. La température de cette pièce ranimait par sa très-grande fraîcheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du canapé et des chaises donnait de la gaieté à l'ameublement; sur un côté était un piano, et aux murs étaient suspendus des dessins et des tableaux de genres divers et de différentes grandeurs. Une porte ouverte laissait voir une autre chambre également ornée de tableaux, et par laquelle le domestique était allé m'annoncer.
«Gœthe, en redingote bleue et en souliers, entra peu de moments après.—Noble figure! J'étais saisi, mais les paroles les plus amicales dissipèrent aussitôt mon embarras. Nous nous assîmes sur le sofa. Le bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait, je ne savais presque rien ou rien lui dire.
«Il se mit aussitôt à me parler de mon manuscrit.
«Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matinée, j'ai lu votre écrit, il n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-même.»
«Il me dit que les pensées y étaient claires, bien exposées, bien enchaînées, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait été médité avec soin.
«Je veux l'expédier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'écris à Cotta par le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.»
«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur, sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est au-dessus de l'éloge ou du blâme.
«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue espérance, voit enfin exaucés ses vœux les plus chers. Il me parla de ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a su traiter avec clarté un certain sujet, il a prouvé par là qu'il pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes différentes.
«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin, j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous ces jours-ci.»
«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar, et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Krœuter, de vouloir bien me conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne peut plus heureux, car chacune de ses paroles respirait la bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»
«Mercredi, 11 juin 1823.
«J'ai reçu ce matin une carte de Gœthe sur laquelle était une nouvelle invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite heure. Il m'a paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout vif et décidé comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros volumes et me dit:
«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous. Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le Journal littéraire de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits dans la prochaine édition de mes œuvres[8]. Ces écrits sont maintenant trop loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, jeunes gens, vous devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et jusqu'à quel point, dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent être encore utiles. J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez plus tard pour les comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction, il est possible aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques suppressions ou quelques corrections sans altérer le caractère de l'ensemble.»
«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et que mon vœu le plus vif était de réussir à son gré.
«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait comme pour vous; cela ira tout seul.»
«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à Marienbad, qu'il désirait me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.
«Je me suis occupé d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les soins nécessaires pour que vous ayez là toutes vos aises. Vous trouverez tous les secours que vos études réclament, vous aurez des relations avec des personnes distinguées, et, de plus, la contrée est si variée, que vous avez bien cinquante promenades différentes à faire, toutes agréables et presque toutes très-favorables à la réflexion solitaire. Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'écrire du nouveau pour vous-même, et en même temps vous ferez ce que je demande de vous.»
«Je n'avais rien à opposer à ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous au surlendemain pour un nouvel entretien.»
«Lundi, 16 juin 1823.
«Je suis allé, ces jours-ci, plusieurs fois chez Gœthe. Aujourd'hui nous n'avons presque parlé que de nos affaires. Je lui ai dit ce que je pensais de ses articles de critique de Francfort, et je les ai appelés «des échos de ses années d'Université;» cette expression a paru lui plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on doit considérer ces travaux de jeunesse. Il m'a donné ensuite les onze premières livraisons de son journal l'Art et l'Antiquité, pour que je les emporte aussi à Iéna avec le Journal de Francfort.
«Je désire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que non-seulement vous en fassiez une table analytique générale, mais que vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas être considérés comme entièrement traités; par là je verrai quels sont les fils que je dois ressaisir pour continuer le réseau. Je gagnerai beaucoup par ce secours, vous-même vous gagnerez par ce travail positif une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en ne songeant qu'à votre plaisir.»
«Toutes ces idées me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau travail.»
«Je voulais être aujourd'hui à Iéna, mais Gœthe m'a prié de vouloir bien pour lui rester jusqu'à dimanche. Il m'a donné des lettres de recommandation, entre autres une pour la famille Frommann[9].
«Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai passé là de beaux soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne a vécu là autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le point de réunion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de personnes distinguées de tout genre. Dans quelques semaines, écrivez-moi à Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment vous vous plaisez à Iéna. J'ai dit à mon fils d'aller vous voir pendant mon absence.»
«Tant de sollicitude de la part de Gœthe m'inspirait de vifs sentiments de reconnaissance, et j'étais heureux de voir qu'il me traitait comme un des siens et qu'il voulait que je fusse considéré comme tel.
«Le 21 juin j'avais pris congé de Gœthe. Grâce à ses lettres de recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les quatre volumes d'Art et Antiquité le travail qu'il m'avait demandé, et je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville. Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:
«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir. Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de temps avec les personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.
«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations futures qui seront longues et intimes.
«Gœthe.
«Marienbad, le 14 août 1823.»
«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me laisser entièrement guider par Gœthe. Il revint le 15 septembre de Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.
«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, Gœthe me dit:
«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver près de moi à Weimar.»
«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:
«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous avez pour ces deux genres des dispositions naturelles, c'est là votre métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait. Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence, vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage, car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à un haut degré instructif et utile.»
«Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs mérites distinctifs, et continua:
«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde. Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à Weimar.»
«J'étais heureux de voir de nouveau Gœthe près de moi, de l'entendre parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.
«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout le reste me conviendra.»
«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le meilleur dans ma situation.»
On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de Gœthe, comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille, femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui répandait sur la vie de Gœthe la douce sérénité de son âme. Le grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique suffisait à son honorable état de maison.
Poursuivons:
«Mardi, 14 octobre 1823.
«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez Gœthe. J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les pièces pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre. Dans l'une des dernières, je trouvai Gœthe qui vint très-gaiement vers moi. Il portait le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec l'étoile d'argent. Nous restâmes encore quelques instants seuls et nous allâmes dans la pièce que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus surtout séduit par le tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la muraille au-dessus du canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les rideaux verts qui le couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me plus à le considérer tranquillement. «Oui, me dit alors Gœthe, les anciens ne se contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les belles idées produisaient de belles œuvres. Mais nous, modernes, si nous avons aussi de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au dehors avec la force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre esprit.»
«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de Gœthe et madame de Gœthe entrèrent aussi; je fis connaissance avec eux pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu, tout était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes étrangers avec lesquels Gœthe causait en français.
«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune Gœthe un entretien très-vif sur le Portrait de Houvald[10], joué au théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu le jeune Gœthe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. Gœthe, au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de l'un à l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et laisser parler les autres que parler lui-même. Madame de Gœthe venait souvent lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui avais dit peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand plaisir, et que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller tout simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans réfléchir à ce que j'éprouvais. Gœthe avait loué cette manière d'agir, et l'avait trouvée tout à fait appropriée à mon état d'esprit actuel. Je le vis s'approcher de moi avec madame de Gœthe.
«—Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»
«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire connaissance.
«—C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.
«—Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»
«—Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces, amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises arrivent.»
«—Non, répliqua Gœthe, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé de voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»
«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai que tout était pour le vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.
«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Gœthe s'était rapproché des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de Meyer sur l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt après, se mit au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent être écoutés avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit raconta des traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures avaient sonné, la soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus agréable.»
«Dimanche, 19 octobre 1823.
«Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec Gœthe, mademoiselle Ulrike[11] et le petit Walter; nous étions donc tout à fait à l'aise, et entre nous. J'ai vu Gœthe là tout à fait comme père de famille; il nous présentait les plats, découpait le rôti, et cela très-adroitement, sans oublier de nous verser à boire. Nous bavardions gaiement sur le théâtre, sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les petits incidents du jour. Mademoiselle Ulrike surtout était très-gaie et très-amusante. Gœthe était assez silencieux, et il se bornait à introduire çà et là quelques remarques significatives; en même temps il jetait un coup d'œil sur les journaux, nous lisant les passages les plus saillants, et surtout ceux qui parlaient des progrès de la révolution grecque. On vint à dire que je devrais apprendre l'anglais. Gœthe m'y engagea fortement, surtout à cause de lord Byron, homme selon lui d'une telle supériorité, qu'une pareille ne s'est pas rencontrée et sans doute ne se rencontrera pas de nouveau. On chercha quels étaient les meilleurs professeurs de la ville; mais on trouva que tous avaient une prononciation défectueuse, et on conclut qu'il valait mieux se borner à la conversation avec les jeunes Anglais qui habitent ici.»
«Ce matin j'avais reçu une invitation à un thé et à un concert chez Gœthe pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invités, je vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano. J'acceptai l'invitation. Mais un peu après on m'apporta le programme du théâtre. On jouait le soir l'Échiquier. Je ne connaissais pas la pièce. Mon hôtesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand désir de la voir. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait à mon aise, et il me semblait qu'il me valait mieux aller voir une comédie gaie que de me rendre en aussi belle compagnie.—Le soir, une heure avant le théâtre, je me rendis chez Gœthe. Sa maison était déjà très-animée. Je trouvai Gœthe seul dans sa chambre, habillé pour sa soirée. Il m'accueillit fort bien et me dit:
«—Restez jusqu'à ce que les autres viennent.»
«Je me disais tout bas:
«Tu ne vas pas pouvoir partir; avec Gœthe, seul, tu te trouves très-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui vont venir, tu ne te sentiras plus dans ton élément.»
«Cependant Gœthe allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne fallut pas longtemps pour que la conversation arrivât sur le théâtre. Je lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:
«—Oui, cela va si loin, que malgré tout le plaisir que j'attends à votre soirée, j'ai été aujourd'hui tout tourmenté.
«—Eh bien! savez-vous? dit Gœthe, en s'arrêtant et en me regardant avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette pièce amusante vous convient peut-être mieux ce soir, elle est mieux en harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de la musique, mais vous aurez cela encore souvent.
«—Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut mieux pour moi que je rie.
«—Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous pouvons encore causer un peu.»
«Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de travail de Gœthe. Gœthe me pria de m'asseoir près de la lumière: il voulait me donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa dernière, sa chère poésie, son Élégie de Marienbad.
«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après le retour de Gœthe des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il avait fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que spirituelle[12], et qu'il s'était pris de passion pour elle. En entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son cœur. J'avais longtemps éprouvé le plus ardent désir de connaître cette poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier Gœthe de me la montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand je la tins sous mes yeux. Gœthe avait écrit lui-même ces vers en lettres latines sur du vélin, et les avait attachés avec un ruban de soie dans un carton couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs prouvaient que Gœthe regarde ce manuscrit avec plus de faveur qu'aucun autre. Je le lus avec une joie profonde, et chaque ligne confirmait les bruits dont j'ai parlé; cependant les premiers vers faisaient voir que la connaissance n'avait pas été faite cette année, mais renouvelée. Le poëte tournait sans cesse autour d'une même idée et semblait toujours comme revenir à son point de départ; la conclusion, brisée d'une manière étrange, produisait un effet extraordinaire et saisissait vivement. Lorsque j'eus fini de lire, Gœthe revint vers moi:
«—Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»
«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur Gœthe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.
«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de chambre pendant vingt ans.»
«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me parler de la jeunesse de Gœthe, ce qu'il fit volontiers:
«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»
«Je lui demandai si Gœthe, dans les premiers temps de son séjour, avait été très-gai.»
«Oui, certes, répondit-il, il était rieur avec les rieurs, mais cependant sans excès; quand on dépassait les limites, il reprenait son sérieux. Toujours il s'est occupé de travaux, de recherches sur l'art et sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils restaient à causer sciences jusqu'à une heure avancée de la nuit; et souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne partirait pas. L'étude de la nature était dès lors son occupation. Un jour, il me sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roulé son lit de fer près de la fenêtre, et, de son lit, couché, il contemplait le ciel.»
«—N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.»
«—Non.»
«—Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.»
«Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai à mon maître, que je retrouvai dans la même position, toujours couché, toujours regardant le ciel.»
«—Écoute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.»
«Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui faisaient savoir.»
«Je demandai à ce bon vieillard quel temps il faisait alors.
«—Le temps était très-couvert, l'air immobile, très-silencieux et très-lourd.»
«—Et avez-vous cru Gœthe sur parole?»
«—Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine: «Gœthe extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru Gœthe, et on apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques semaines plus tard arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie de Messine avait été détruite par un tremblement de terre.»
«Lundi, 17 novembre 1823.
«Je suis allé hier un instant chez Gœthe. La présence de Humboldt et sa conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable. Sa souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt que cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la cause principale de sa maladie.»
Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger qui disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne corrige pas sa nature.
«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié plusieurs fois de terminer.
«—Napoléon, dis-je, vous a désigné dans Werther un passage qui ne se soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»
«—Devinez!» dit Gœthe avec un mystérieux sourire.
«—J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les pistolets à Werther, sans dire un mot à Albert, sans lui communiquer ses pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce que vous pouviez pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif n'était suffisant en face de la nécessité pressante de sauver la vie de son ami.»
«—Votre observation, dit Gœthe, ne manque pas de justesse. Est-ce ce passage ou un autre dont Napoléon m'a parlé, je préfère ne pas le dire. Mais, je vous le répète, votre remarque est aussi juste que la sienne[13].»
«Je rappelai cette opinion qui prétend que l'effet produit par Werther a tenu au moment de sa publication.»
«—Je ne puis, dis-je, accepter cette idée généralement répandue. Werther a fait époque parce qu'il a paru, et non parce qu'il a paru dans un certain temps. Chaque temps renferme tant de souffrances inexprimées, tant de mécontentements secrets, de lassitude de l'existence, et il y a pour chaque homme dans ce monde tant de relations pénibles, tant de chocs dans sa nature contre l'organisation sociale, que Werther ferait époque aujourd'hui, s'il paraissait aujourd'hui.»
«—Vous avez pleinement raison, dit Gœthe, et voilà pourquoi le livre encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la même action qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par moi-même, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti Werther, ce sont bien plutôt certaines relations, certains tourments tout à fait personnels et dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais aimé, et j'avais beaucoup souffert! Voilà tout.»
Les opinions politiques de Gœthe, modifiées par le temps et les événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages ci-jointes.
«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame les Révoltés?»
«—Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de la nouvelle édition de vos œuvres, et j'ai infiniment regretté qu'elle soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste saura y voir votre manière de penser.»
«—Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été témoin des préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une mauvaise doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible d'opprimer le peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement révolutionnaire des classes inférieures est une suite de l'injustice des grands.»
—«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»
«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je ne veux pas répéter[14].»
«—La lecture seule d'Egmont, dis-je, suffit pour savoir ce que vous pensez. Je ne connais pas de pièce allemande où la cause de la liberté ait été plaidée comme dans celle-là.
«—On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour. Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du peuple. Je lui laisse le titre de tout cœur, et je me console en pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison, je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure, me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on cherchât à reproduire artificiellement en Allemagne les scènes qui, en France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement. Les révolutions seront absolument impossibles, dès que les gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner. Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800 sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.—Mais il n'y a de bon pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de changement n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la nation, et toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, parce qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi mauvaise besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel d'une grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était évidemment avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les peuples; il était aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins nécessaire de purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux grandes puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait établi; leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le vieux levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans la fausseté, l'injustice et l'imperfection.»
«Mardi, 27 janvier 1824.
«Gœthe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à laquelle il travaille dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie ne peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse, racontée dans Vérité et Poésie. «Je composerai le récit de ces dernières années sous forme d'Annales; il s'agit moins de raconter ma vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, pour tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du développement[15], et pour moi cette époque se termine dans les volumes détaillés de Vérité et Poésie. Plus tard commence la lutte avec le monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en sort quelque chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui pourrait être publié ne vaut pas la peine de l'être. Et où sont les auditeurs auxquels on aurait du plaisir à faire un pareil récit? Lorsque je regarde en arrière le commencement et le milieu de ma vie et que je viens à penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui étaient avec moi quand j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive à ceux qui vont passer un été aux eaux. En arrivant, on fait connaissance et amitié avec des personnes qui étaient déjà là depuis longtemps et qui sont près de partir. Leur perte fait de la peine. On se rattache alors à la seconde génération, avec laquelle on vit assez longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part aussi, et nous laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive presque au moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons rien du tout de commun.
«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui veut toujours être soulevée de nouveau. Mes Annales éclairciront ce que je dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait bien plus aussi comme poëte[16].»
«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'œil général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun aurait eu une opinion différente.»
Lamartine.
(La suite au prochain entretien.)
(DEUXIÈME PARTIE.)
Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.
«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future jouisse de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des tableaux de cet avenir. À l'occasion de l'Uranie de Tiedge, j'ai remarqué que les personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie comme les personnes nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été obligé de supporter de la part de plusieurs d'entre elles une espèce d'examen à mots couverts sur ce point. Je les indignais en leur disant:
«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de sérieux, et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à lutter, à agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à être actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont bonnes aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour le bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»
L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?
Gœthe rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps lui enseigne l'immortalité!
«Il me dit, ce jour-là, que la connaissance du monde était innée chez le vrai poëte, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande expérience ni de longues observations.
«J'ai écrit mon Gœtz de Berlichingen, disait-il, quand j'avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité de mes peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le monde extérieur, je n'éprouvais de plaisir qu'à reproduire mon monde intérieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde était réellement comme je l'avais pensé, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre. Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.»
«C'est ainsi que Gœthe disait de Byron que le monde était pour lui transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron réussirait à peindre une nature inférieure, animale; son caractère personnel me semblait trop puissant pour qu'il aimât à se livrer à de pareils sujets. Gœthe me l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'étendaient pas au-delà des sujets qui sont analogues au talent du poëte, et nous convînmes ensemble que l'étendue plus ou moins grande des pressentiments donnait la mesure du talent.
«Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inné dans le poëte, elle ne parle sans doute que du monde intérieur, et non du monde des phénomènes et des rapports; par conséquent, pour que le poëte puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la réalité.
«—Oui, certainement, répondit Gœthe. Les régions de l'amour, de la haine, de l'espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les passions de l'âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le poëte, voilà ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements, ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets, blesser la vérité, il faut que le poëte étudie ou voie par lui-même. Je pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les sombres émotions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les émotions de l'amour, mais avant d'écrire ce passage: «Avec quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève dans une vapeur humide,» il me fallait observer la nature.»
«Dimanche, 29 février 1824.
«Je suis allé à midi chez Gœthe, qui m'a invité à une promenade en voiture avant dîner. Je le trouvai à déjeuner, et je m'assis en face de lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent à la nouvelle édition de ses œuvres. Je lui conseillai d'y comprendre les Dieux, les Héros et Wieland et les Lettres d'un Pasteur.
«De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma jeunesse, me dit-il. C'est à vous, jeunes gens, à décider. Cependant je ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'étais encore dans l'obscurité, et je marchais en avant sans trop savoir où j'allais, mais cependant j'avais déjà le sens du vrai, une baguette divinatoire qui m'enseignait où était l'or.»
«J'observai qu'il en était ainsi pour tous les grands talents, car autrement, lorsqu'ils s'éveillent dans ce monde si mélangé, ils ne sauraient pas saisir le vrai et éviter le faux. Cependant on avait attelé; nous suivîmes la route vers Iéna. Gœthe, au milieu de différents sujets, me parla des nouveaux journaux français. «La constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant d'éléments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la révolution française même a été menée à l'aide de corruptions.»
Il pensait à Mirabeau.
Une délicieuse et minutieuse description de la maison des champs de Gœthe à la fin de l'hiver vient ensuite, cadre du portrait qui en relève l'originalité pensive. Lisez:
«Lundi, 22 mars 1824.
«Avant dîner je suis allé en voiture avec Gœthe à son jardin. Par sa situation au-delà de l'Ilm, dans le voisinage du parc, sur la pente occidentale d'une rangée de collines, ce jardin à quelque chose d'aimable et d'attrayant. Protégé contre les vents du nord et de l'est, il est ouvert aux chaudes et bienfaisantes exhalaisons qui viennent du sud et de l'ouest; il offre ainsi, surtout en automne et au printemps, un séjour très-agréable. On est si près de la ville, qui s'étend au nord-ouest, que l'on peut y arriver en quelques minutes, et cependant, quand on regarde autour de soi, on ne voit s'élever dans les environs aucun édifice, aucun sommet de tour, pouvant rappeler le voisinage de la ville. Les arbres du parc, grands et serrés, arrêtent toute vue de ce côté. Ils se prolongent à gauche, vers le nord, formant ce qu'on appelle l'Étoile; à côté est le chemin de voitures, qui passe tout à fait devant le jardin. Vers l'ouest et le sud-ouest le regard s'étend librement sur une vaste prairie à travers laquelle, à la distance d'un bon trait d'arbalète, l'Ilm coule en replis silencieux. Au-delà de la rivière, le rivage s'élève de nouveau en collines; leurs pentes et leurs hauteurs sont couvertes des verts ombrages et du feuillage varié des grands aunes, des chênes, des peupliers blancs et des bouleaux, dont est planté le parc. Cette verdure s'étend bien au-delà et va au loin, vers le sud et vers le couchant, former un horizon harmonieux. L'aspect du parc au-delà de la prairie ferait croire, surtout en été, que l'on est près d'un bois qui se prolongerait pendant des lieues entières. On croit à chaque instant que l'on va voir apparaître sur la prairie un cerf ou un chevreuil. On se sent plongé dans la paix profonde d'une nature solitaire, car le silence absolu n'est interrompu que par les notes isolées des merles qui alternent avec le chant d'une grive des bois. Mais on est tiré de ce rêve de solitude par l'heure qui vient à sonner à la tour, ou par le cri des paons du parc, ou par les tambours ou les clairons qui retentissent à la caserne. Ces bruits ne sont pas désagréables; ils nous remettent en mémoire que nous sommes près de notre ville, dont nous nous croyions éloignés de cent lieues. À certaines heures du jour, dans certaines saisons, ces prairies ne sont rien moins que solitaires. On voit passer tantôt des paysans qui vont à Weimar au marché ou qui en reviennent, tantôt des promeneurs de tout genre, qui, suivant les sinuosités de l'Ilm, se dirigent surtout vers Ober-Weimar, petit village très-fréquenté à certains jours. Puis le temps de la moisson donne à cette place la plus vive animation. Dans les intervalles on y voit venir paître des troupeaux de moutons et même les magnifiques vaches suisses de la ferme voisine. Aujourd'hui cependant, il n'y avait encore aucune trace de ces spectacles qui l'été nous rafraîchissent l'âme. C'est à peine si dans la prairie quelques places çà et là commençaient à verdir; aux arbres du parc, rameaux et bourgeons étaient encore bruns; cependant le cri du pinson et le chant du merle et de la grive, qui résonnaient de temps en temps, annonçaient l'approche du printemps. L'air était doux et agréable comme en été; un souffle à peine sensible venait du sud-ouest. Sur un ciel serein glissaient quelques petites nuées d'orage; plus haut on en remarquait d'autres, ayant la forme de longues bandes, qui se dénouaient. Nous contemplâmes les nuages avec attention, et nous vîmes que ceux qui dans les régions inférieures s'étaient réunis en amas arrondis étaient aussi en train de se dissoudre; Gœthe en conclut que le baromètre allait monter. Il parla beaucoup sur l'élévation et l'abaissement du baromètre; sur ce qu'il appelait l'affirmation et la négation de l'humidité. Il parla sur les lois éternelles d'aspiration et de respiration de la terre, sur la possibilité d'un déluge, au cas d'une affirmation d'humidité constante. Il dit que chaque endroit avait son atmosphère particulière, mais que cependant l'état barométrique de l'Europe avait une grande uniformité. Comme la nature est incommensurable, ses irrégularités sont immenses et il est très-difficile d'apercevoir les lois.
«Pendant qu'il me donnait ces hauts enseignements, nous avancions sur la route sablée qui conduit au jardin. Quand nous fûmes arrivés, il fit ouvrir la maison par son domestique, pour me la montrer[17]. Les murs extérieurs, peints en blanc, étaient entièrement garnis de rosiers disposés en espaliers, qui avaient grimpé jusqu'au toit. Je fis le tour de la maison, et je remarquai avec beaucoup d'intérêt, le long des murs, dans les branches de rosiers, un grand nombre de nids différents qui s'étaient conservés là de l'été précédent, et qui, n'étant plus couverts par le feuillage, se laissaient voir. Je vis entre autres des nids de linots et de diverses espèces de fauvettes, à des hauteurs différentes suivant leurs habitudes. Gœthe me conduisit ensuite dans l'intérieur de la maison, que, l'été précédent, j'avais oublié de visiter. Au rez-de-chaussée je trouvai une seule pièce d'habitation; aux murs étaient suspendus quelques cartes et quelques gravures, et un portrait de Gœthe, de grandeur naturelle, peint par Meyer quelque temps après le retour des deux amis d'Italie. Gœthe y a l'aspect d'un homme vigoureux d'âge moyen, très-brun et un peu gros. Le visage, qui a peu de vie dans le portrait, est très-sérieux d'expression; on croit voir un homme dont l'âme sent qu'elle a charge d'actions pour l'avenir[18]. Nous montâmes l'escalier, nous trouvâmes en haut trois pièces et un cabinet, mais le tout très-étroit et très-incommode. Gœthe me dit qu'il avait passé là de joyeuses années et y avait travaillé dans la tranquillité. Il faisait un peu frais dans cette chambre, nous allâmes chercher la chaleur en plein air. En nous promenant sous le soleil de midi dans l'allée principale, nous causâmes sur la littérature contemporaine, sur Schelling et sur Schelling et Platen. Mais bientôt cependant notre attention se porta de nouveau sur la nature qui nous entourait. Déjà les couronnes impériales et les lis dressaient leurs tiges vigoureuses, et des deux côtés de l'allée on voyait paraître les feuilles vertes des mauves. La partie supérieure du jardin, sur la pente de la colline, est garnie de gazon et parsemée de quelques arbres fruitiers. Des chemins sinueux, tracés sur les flancs du coteau, s'élèvent vers son sommet et en redescendent en serpentant; l'envie me prit de monter, Gœthe passa devant moi et je suivis son pas rapide, en me réjouissant de sa verte vigueur. En haut, près de la haie, nous trouvâmes un paon femelle qui paraissait être venu du parc du château, et Gœthe me dit que l'été il les attirait et les habituait à venir en leur donnant leurs graines favorites. En descendant le coteau par l'autre allée sinueuse, je trouvai, entourée d'un bosquet, une pierre sur laquelle étaient gravés les vers connus:
Ici, dans le silence, l'amant pensait à son amante[19]...
Et je me sentis dans un lieu classique. Tout à côté était un groupe de chênes, de sapins, de bouleaux et de hêtres de demi-grandeur. En tournant autour de ces arbres, nous retrouvâmes la grande allée; nous étions près de la maison. Le group d'arbres est d'un côté en demi-cercle, et forme comme la voûte d'une grotte; nous nous assîmes sur de petites chaises placées autour d'une table ronde. Le soleil était si ardent, que l'ombre légère de ces arbres sans feuillages faisait déjà du bien.
«Par les fortes chaleurs d'été, me dit Gœthe, je ne connais pas de meilleur asile que cette place. J'ai planté de ma main tous les arbres il y a plus de quarante ans; j'ai eu le bonheur de les voir pousser, et je jouis déjà depuis assez longtemps de la fraîcheur de leur ombrage. Le feuillage de ces chênes et de ces hêtres est impénétrable au soleil le plus ardent; j'aime à m'asseoir ici, pendant les chaudes journées d'été, après dîner, lorsque sur la prairie et dans tout le parc à l'entour règne ce silence que les anciens peindraient en disant que Pan dort.»
«Nous entendîmes sonner deux heures dans la ville, et nous revînmes.»
«Mardi, 30 mars 1824.
«Ce soir, chez Gœthe, j'étais seul avec lui; nous avons causé de différentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons parlé du théâtre français, en l'opposant au théâtre allemand.
«Il sera bien difficile, a dit Gœthe, que le public allemand arrive à une espèce de jugement sain, comme cela existe à peu près en Italie et en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scènes on joue de tout. Là où nous avons vu hier Hamlet, nous voyons aujourd'hui Staberle[20], et là où demain doit nous ravir la Flûte enchantée, il faudra, après-demain, écouter les farces du plaisant à la mode.»
Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:
«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut d'abord qu'il ait une grande âme.»
«Gœthe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est immortelle.
«Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blâmé sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans ma vie beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux. Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été malheureux et pauvre, ils auraient cessé.
«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur eux.
«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de l'homme, et mes écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon développement était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé sans relâche à faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse marché en avant, et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un défaut dont je m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà éloigné d'eux de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini m'était assez indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à quelque chose de nouveau.