II

L'OBÉLISQUE DE LUXOR

Je veille, unique sentinelle

De ce grand palais dévasté,

Dans la solitude éternelle,

En face de l'immensité.

A l'horizon que rien ne borne,

Stérile, muet, infini,

Le désert sous le soleil morne,

Déroule son linceul jauni.

Au-dessus de la terre nue,

Le ciel, autre désert d'azur,

Où jamais ne flotte une nue,

S'étale implacablement pur.

Le Nil, dont l'eau morte s'étame

D'une pellicule de plomb,

Luit, ridé par l'hippopotame,

Sous un jour mat tombant d'aplomb;

Et les crocodiles rapaces,

Sur le sable en feu des îlots,

Demi-cuits dans leurs carapaces,

Se pâment avec des sanglots.

Immobile sur son pied grêle,

L'ibis, le bec dans son jabot,

Déchiffre au bout de quelque stèle

Le cartouche sacré de Thot.

L'hyène rit, le chacal miaule,

Et, traçant des cercles dans l'air,

L'épervier affamé piaule,

Noire virgule du ciel clair.

Mais ces bruits de la solitude

Sont couverts par le bâillement

Des sphinx, lassés de l'attitude

Qu'ils gardent immuablement.

Produit des blancs reflets du sable

Et du soleil toujours brillant,

Nul ennui ne t'est comparable,

Spleen lumineux de l'Orient!

C'est toi qui faisais crier: Grâce!

A la satiété des rois

Tombant vaincus sur leur terrasse,

Et tu m'écrases de ton poids.

Ici jamais le vent n'essuie

Une larme à l'œil sec des cieux,

Et le temps fatigué s'appuie

Sur les palais silencieux.

Pas un accident ne dérange

La face de l'éternité;

L'Égypte, en ce monde où tout change,

Trône sur l'immobilité.

Pour compagnons et pour amies,

Quand l'ennui me prend par accès,

J'ai les fellahs et les momies

Contemporaines de Rhamsès;

Je regarde un pilier qui penche,

Un vieux colosse sans profil

Et les canges à voile blanche

Montant ou descendant le Nil.

Que je voudrais comme mon frère,

Dans ce grand Paris transporté,

Auprès de lui, pour me distraire,

Sur une place être planté!

Là-bas, il voit à ses sculptures

S'arrêter un peuple vivant,

Hiératiques écritures,

Que l'idée épelle en rêvant.

Les fontaines juxtaposées

Sur la poudre de son granit

Jettent leurs brumes irisées.

Il est vermeil, il rajeunit!

Des veines roses de Syène

Comme moi cependant il sort,

Mais je reste à ma place ancienne,

Il est vivant et je suis mort!

 
 

VIEUX DE LA VIEILLE

15 DÉCEMBRE

Par l'ennui chassé de ma chambre,

J'errais le long du boulevard:

Il faisait un temps de décembre,

Vent froid, fine pluie et brouillard;

Et là je vis, spectacle étrange,

Échappés du sombre séjour,

Sous la bruine et dans la fange,

Passer des spectres en plein jour.

Pourtant c'est la nuit que les ombres,

Par un clair de lune allemand,

Dans les vieilles tours en décombres,

Reviennent ordinairement;

C'est la nuit que les Elfes sortent

Avec leur robe humide au bord,

Et sous les nénuphars emportent

Leur valseur de fatigue mort;

C'est la nuit qu'a lieu la revue

Dans la ballade de Zedlitz,

Où l'Empereur, ombre entrevue,

Compte les ombres d'Austerlitz.

Mais des spectres près du Gymnase,

A deux pas des Variétés,

Sans brume ou linceul qui les gaze,

Des spectres mouillés et crottés!

Avec ses dents jaunes de tartre,

Son crâne de mousse verdi,

A Paris, boulevard Montmartre,

Mob se montrant en plein midi!

La chose vaut qu'on la regarde:

Trois fantômes de vieux grognards!

En uniformes de l'ex-garde,

Avec deux ombres de hussards!

On eût dit la lithographie

Où, dessinés par un rayon,

Les morts, que Raffet déifie,

Passent, criant: Napoléon!

Ce n'était pas les morts qu'éveille

Le son du nocturne tambour,

Mais bien quelques vieux de la vieille

Qui célébraient le grand retour.

Depuis la suprême bataille,

L'un a maigri, l'autre a grossi;

L'habit jadis fait à leur taille

Est trop grand ou trop rétréci.

Nobles lambeaux, défroque épique,

Saints haillons, qu'étoile une croix,

Dans leur ridicule héroïque

Plus beaux que des manteaux de rois;

Un plumet énervé palpite

Sur leur kolbach fauve et pelé;

Près des trous de balle, la mite

A rongé leur dolman criblé;

Leur culotte de peau trop large

Fait mille plis sur leur fémur;

Leur sabre rouillé, lourde charge,

Creuse le sol et bat le mur;

Ou bien un embonpoint grotesque,

Avec grand'peine boutonné,

Fait un poussah, dont on rit presque,

Du vieux héros tout chevronné.

Ne les raillez pas, camarade;

Saluez plutôt chapeau bas

Ces Achilles d'une Iliade

Qu'Homère n'inventerait pas.

Respectez leur tête chenue!

Sur leur front par vingt cieux bronzé,

La cicatrice continue

Le sillon que l'âge a creusé.

Leur peau, bizarrement noircie,

Dit l'Égypte aux soleils brûlants;

Et les neiges de la Russie

Poudrent encor leurs cheveux blancs.

Si leurs mains tremblent, c'est sans doute

Du froid de la Bérésina;

Et s'ils boitent, c'est que la route

Est longue du Caire à Wilna;

S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre

Les drapeaux étaient leurs seuls draps;

Et si leur manche ne va guère,

C'est qu'un boulet a pris leur bras.

Ne nous moquons pas de ces hommes

Qu'en riant le gamin poursuit;

Ils furent le jour dont nous sommes

Le soir et peut-être la nuit.

Quand on oublie, ils se souviennent!

Lancier rouge et grenadier bleu,

Au pied de la colonne, ils viennent

Comme à l'autel de leur seul dieu.

Là, fiers de leur longue souffrance,

Reconnaissants des maux subis,

Ils sentent le cœur de la France

Battre sous leurs pauvres habits.

Aussi les pleurs trempent le rire

En voyant ce saint carnaval,

Cette mascarade d'empire,

Passer comme un matin de bal;

Et l'aigle de la grande armée

Dans le ciel qu'emplit son essor,

Du fond d'une gloire enflammée,

Étend sur eux ses ailes d'or!

 
 

TRISTESSE

EN MER

Les mouettes volent et jouent;

Et les blancs coursiers de la mer,

Cabrés sur les vagues secouent

Leurs crins échevelés dans l'air.

Le jour tombe; une fine pluie

Éteint les fournaises du soir,

Et le steam-boat crachant la suie

Rabat son long panache noir.

Plus pâle que le ciel livide

Je vais au pays du charbon,

Du brouillard et du suicide;

—Pour se tuer le temps est bon.

Mon désir avide se noie

Dans le gouffre amer qui blanchit;

Le vaisseau danse, l'eau tournoie,

Le vent de plus en plus fraîchit.

Oh! je me sens l'âme navrée;

L'Océan gonfle, en soupirant,

Sa poitrine désespérée,

Comme un ami qui me comprend.

Allons, peines d'amour perdues,

Espoirs lassés, illusions

Du socle idéal descendues,

Un saut dans les moites sillons!

A la mer, souffrances passées,

Qui revenez toujours, pressant

Vos blessures cicatrisées

Pour leur faire pleurer du sang!

A la mer, spectre de mes rêves,

Regrets aux mortelles pâleurs

Dans un cœur rouge ayant sept glaives,

Comme la Mère des douleurs.

Chaque fantôme plonge et lutte

Quelques instants avec le flot

Qui sur lui ferme sa volute

Et l'engloutit dans un sanglot.

Lest de l'âme, pesant bagage,

Trésors misérables et chers,

Sombrez, et dans votre naufrage

Je vais vous suivre au fond des mers!

Bleuâtre, enflé, méconnaissable,

Bercé par le flot qui bruit,

Sur l'humide oreiller du sable

Je dormirai bien cette nuit!

... Mais une femme dans sa mante

Sur le pont assise à l'écart,

Une femme jeune et charmante

Lève vers moi son long regard.

Dans ce regard, à ma détresse

La Sympathie aux bras ouverts

Parle et sourit, sœur ou maîtresse.

Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!

Les mouettes volent et jouent;

Et les blancs coursiers de la mer,

Cabrés sur les vagues, secouent

Leurs crins échevelés dans l'air.

 
 

A

UNE ROBE ROSE

Que tu me plais dans cette robe

Qui te déshabille si bien,

Faisant jaillir ta gorge en globe,

Montrant tout nu ton bras païen!

Frêle comme une aile d'abeille,

Frais comme un cœur de rose-thé,

Son tissu, caresse vermeille,

Voltige autour de ta beauté.

De l'épiderme sur la soie

Glissent des frissons argentés,

Et l'étoffe à la chair renvoie

Ses éclairs roses reflétés.

D'où te vient cette robe étrange

Qui semble faite de ta chair,

Trame vivante qui mélange

Avec ta peau son rose clair?

Est-ce à la rougeur de l'aurore,

A la coquille de Vénus,

Au bouton de sein près d'éclore,

Que sont pris ces tons inconnus?

Ou bien l'étoffe est-elle teinte

Dans les roses de ta pudeur?

Non; vingt fois modelée et peinte,

Ta forme connaît sa splendeur.

Jetant le voile qui te pèse,

Réalité que l'art rêva,

Comme la princesse Borghèse

Tu poserais pour Canova.

Et ces plis roses sont les lèvres

De mes désirs inapaisés,

Mettant au corps dont tu les sèvres

Une tunique de baisers.

 
 

LE MONDE

EST MÉCHANT

Le monde est méchant, ma petite:

Avec son sourire moqueur

Il dit qu'à ton côté palpite

Une montre en place du cœur.

—Pourtant ton sein ému s'élève

Et s'abaisse comme la mer,

Aux bouillonnements de la sève,

Circulant sous ta jeune chair.

Le monde est méchant, ma petite:

Il dit que tes yeux vifs sont morts

Et se meuvent dans leur orbite

A temps égaux et par ressorts.

—Pourtant une larme irisée

Tremble à tes cils, mouvant rideau,

Comme une perle de rosée

Qui n'est pas prise au verre d'eau.

Le monde est méchant, ma petite:

Il dit que tu n'as pas d'esprit,

Et que les vers qu'on te récite

Sont pour toi comme du sanscrit.

—Pourtant, sur ta bouche vermeille,

Fleur s'ouvrant et se refermant,

Le rire, intelligente abeille,

Se pose à chaque trait charmant.

C'est que tu m'aimes, ma petite,

Et que tu hais tous ces gens-là.

Quitte-moi;—comme ils diront vite:

Quel cœur et quel esprit elle a!

 
 

INÈS

DE

LAS SIERRAS

A LA PETRA CAMARA

Nodier raconte qu'en Espagne

Trois officiers cherchant un soir,

Une venta dans la campagne,

Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;

Un vrai château d'Anne Radcliffe,

Aux plafonds que le temps ploya,

Aux vitraux rayés par la griffe

Des chauves-souris de Goya,

Aux vastes salles délabrées,

Aux couloirs livrant leur secret,

Architectures effondrées

Où Piranèse se perdrait.

Pendant le souper, que regarde

Une collection d'aïeux

Dans leurs cadres montant la garde,

Un cri répond aux chants joyeux;

D'un long corridor en décombres,

Par la lune bizarrement

Entrecoupé de clairs et d'ombres,

Débusque un fantôme charmant;

Peigne au chignon, basquine aux hanches,

Une femme accourt en dansant,

Dans les bandes noires et blanches

Apparaissant, disparaissant.

Avec une volupté morte,

Cambrant les reins, penchant le cou,

Elle s'arrête sur la porte,

Sinistre et belle à rendre fou.

Sa robe, passée et fripée

Au froid humide des tombeaux,

Fait luire, d'un rayon frappée,

Quelques paillons sur ses lambeaux;

D'un pétale découronnée

A chaque soubresaut nerveux,

Sa rose, jaunie et fanée,

S'effeuille dans ses noirs cheveux.

Une cicatrice, pareille

A celle d'un coup de poignard,

Forme une couture vermeille

Sur sa gorge d'un ton blafard;

Et ses mains pâles et fluettes,

Au nez des soupeurs pleins d'effroi

Entre-choquent les castagnettes,

Comme des dents claquant de froid.

Elle danse, morne bacchante,

La cachucha sur un vieil air,

D'une grâce si provocante,

Qu'on la suivrait même en enfer.

Ses cils palpitent sur ses joues

Comme des ailes d'oiseau noir,

Et sa bouche arquée a des moues

A mettre un saint au désespoir.

Quand de sa jupe qui tournoie

Elle soulève le volant,

Sa jambe, sous le bas de soie,

Prend des lueurs de marbre blanc.

Elle se penche jusqu'à terre,

Et sa main, d'un geste coquet,

Comme on fait des fleurs d'un parterre

Groupe les désirs en bouquet.

Est-ce un fantôme? est-ce une femme?

Un rêve, une réalité,

Qui scintille comme une flamme

Dans un tourbillon de beauté?

Cette apparition fantasque,

C'est l'Espagne du temps passé,

Aux frissons du tambour de basque

S'élançant de son lit glacé,

Et, brusquement ressuscitée

Dans un suprême boléro,

Montrant sous sa jupe argentée

La divisa prise au taureau.

La cicatrice qu'elle porte,

C'est le coup de grâce donné

A la génération morte,

Par chaque siècle nouveau-né.

J'ai vu ce fantôme au Gymnase,

Où Paris entier l'admira,

Lorsque dans son linceul de gaze

Parut la Petra Camara,

Impassible et passionnée,

Fermant ses yeux morts de langueur,

Et comme Inès l'assassinée

Dansant, un poignard dans le cœur!

 
 

ODELETTE

ANACRÉONTIQUE

Pour que je t'aime, ô mon poète,

Ne fais pas fuir par trop d'ardeur

Mon amour, colombe inquiète,

Au ciel rose de la pudeur.

L'oiseau qui marche dans l'allée

S'effraye et part au moindre bruit;

Ma passion est chose ailée

Et s'envole quand on la suit.

Muet comme l'Hermès de marbre,

Sous la charmille pose-toi;

Tu verras bientôt de son arbre

L'oiseau descendre sans effroi.

Tes tempes sentiront près d'elles,

Avec des souffles de fraîcheur,

Une palpitation d'ailes

Dans un tourbillon de blancheur,

Et la colombe apprivoisée

Sur ton épaule s'abattra,

Et son bec à pointe rosée

De ton baiser s'enivrera.

 
 

FUMÉE

Là-bas, sous les arbres s'abrite

Une chaumière au dos bossu;

Le toit penche, le mur s'effrite,

Le seuil de la porte est moussu.

La fenêtre, un volet la bouche;

Mais du taudis, comme au temps froid

La tiède haleine d'une bouche,

La respiration se voit.

Un tire-bouchon de fumée,

Tournant son mince filet bleu,

De l'âme en ce bouge enfermée

Porte des nouvelles à Dieu.

 
 

APOLLONIE

J'aime ton nom d'Apollonie,

Écho grec du sacré vallon,

Qui, dans sa robuste harmonie,

Te baptise sœur d'Apollon.

Sur la lyre au plectre d'ivoire,

Ce nom splendide et souverain,

Beau comme l'amour et la gloire

Prend des résonnances d'airain.

Classique, il fait plonger les Elfes

Au fond de leur lac allemand,

Et seule la Pythie à Delphes

Pourrait le porter dignement,

Quand relevant sa robe antique

Elle s'assoit au trépied d'or,

Et dans sa pose fatidique

Attend le dieu qui tarde encor.

 
 

L'AVEUGLE

Un aveugle au coin d'une borne,

Hagard comme au jour un hibou,

Sur son flageolet, d'un air morne,

Tâtonne en se trompant de trou,

Et joue un ancien vaudeville

Qu'il fausse imperturbablement;

Son chien le conduit par la ville,

Spectre diurne à l'œil dormant.

Les jours sur lui passent sans luire;

Sombre, il entend le monde obscur

Et la vie invisible bruire

Comme un torrent derrière un mur!

Dieu sait quelles chimères noires

Hantent cet opaque cerveau!

Et quels illisibles grimoires

L'idée écrit en ce caveau!

Ainsi dans les puits de Venise,

Un prisonnier à demi fou,

Pendant sa nuit qui s'éternise,

Grave des mots avec un clou.

Mais peut-être aux heures funèbres,

Quand la mort souffle le flambeau,

L'âme habituée aux ténèbres

Y verra clair dans le tombeau!

 
 

LIED

Au mois d'avril, la terre est rose

Comme la jeunesse et l'amour;

Pucelle encore, à peine elle ose

Payer le Printemps de retour.

Au mois de juin, déjà plus pâle

Et le cœur de désir troublé,

Avec l'Été tout brun de hâle

Elle se cache dans le blé.

Au mois d'août, bacchante enivrée,

Elle offre à l'Automne son sein,

Et, roulant sur la peau tigrée,

Fait jaillir le sang du raisin.

En décembre, petite vieille,

Par les frimas poudrée à blanc,

Dans ses rêves elle réveille

L'Hiver auprès d'elle ronflant.

 
 

FANTAISIES D'HIVER

I

Le nez rouge, la face blême,

Sur un pupitre de glaçons,

L'hiver exécute son thème

Dans le quatuor des saisons.

Il chante d'une voix peu sûre

Des airs vieillots et chevrotants;

Son pied glacé bat la mesure

Et la semelle en même temps;

Et comme Hændel, dont la perruque

Perdait sa farine en tremblant,

Il fait envoler de sa nuque

La neige qui la poudre à blanc.

II

Dans le bassin des Tuileries,

Le cygne s'est pris en nageant,

Et les arbres, comme aux féeries,

Sont en filigrane d'argent.

Les vases ont des fleurs de givre,

Sous la charmille aux blancs réseaux;

Et sur la neige on voit se suivre

Les pas étoilés des oiseaux.

Au piédestal où, court-vêtue,

Vénus coudoyait Phocion,

L'Hiver a posé pour statue

La frileuse de Clodion.

III

Les femmes passent sous les arbres

En martre, hermine et menu-vair,

Et les déesses, frileux marbres,

Ont pris aussi l'habit d'hiver.

La Vénus Anadyomène

Est en pelisse à capuchon,

Flore, que la brise malmène,

Plonge ses mains dans son manchon.

Et pour la saison, les bergères

De Coysevox et de Coustou,

Trouvant leurs écharpes légères,

Ont des boas autour du cou.

IV

Sur la mode parisienne

Le Nord pose ses manteaux lourds,

Comme sur une Athénienne

Un Scythe étendrait sa peau d'ours.

Partout se mélange aux parures

Dont Palmyre habille l'Hiver,

Le faste russe des fourrures

Que parfume le vétyver.

Et le Plaisir rit dans l'alcôve

Quand, au milieu des Amours nus,

Des poils roux d'une bête fauve

Sort le torse blanc de Vénus.

V

Sous le voile qui vous protège,

Défiant les regards jaloux,

Si vous sortez par cette neige,

Redoutez vos pieds andalous;

La neige saisit comme un moule

L'empreinte de ce pied mignon

Qui, sur le tapis blanc qu'il foule,

Signe, à chaque pas, votre nom.

Ainsi guidé, l'époux morose

Peut parvenir au nid caché

Où, de froid la joue encor rose,

A l'Amour s'enlace Psyché.

 
 

LA SOURCE

Tout près du lac filtre une source,

Entre deux pierres, dans un coin;

Allégrement l'eau prend sa course

Comme pour s'en aller bien loin.

Elle murmure: Oh! quelle joie!

Sous la terre il faisait si noir!

Maintenant ma rive verdoie,

Le ciel se mire à mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues

Me disent: Ne m'oubliez pas!

Les libellules de leurs queues

M'égratignent dans leurs ébats;

A ma coupe l'oiseau s'abreuve,

Qui sait?—Après quelques détours

Peut-être deviendrai-je un fleuve

Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon écume

Ponts de pierre, quais de granit,

Emportant le steamer qui fume

A l'Océan où tout finit.

Ainsi la jeune source jase,

Formant cent projets d'avenir;

Comme l'eau qui bout dans un vase,

Son flot ne peut se contenir;

Mais le berceau touche à la tombe;

Le géant futur meurt petit;

Née à peine, la source tombe

Dans le grand lac qui l'engloutit!

 
 

BUCHERS

ET

TOMBEAUX

Le squelette était invisible

Au temps heureux de l'Art païen;

L'homme, sous la forme sensible,

Content du beau, ne cherchait rien.

Pas de cadavre sous la tombe,

Spectre hideux de l'être cher,

Comme d'un vêtement qui tombe

Se déshabillant de sa chair,

Et, quand la pierre se lézarde,

Parmi les épouvantements,

Montrant à l'œil qui s'y hasarde

Une armature d'ossements;

Mais au feu du bûcher ravie

Une pincée entre les doigts,

Résidu léger de la vie,

Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;

Ce que le papillon de l'âme

Laisse de poussière après lui,

Et ce qui reste de la flamme

Sur le trépied, quand elle a lui!

Entre les fleurs et les acanthes,

Dans le marbre joyeusement,

Amours, œgipans et bacchantes

Dansaient autour du monument;

Tout au plus un petit génie

Du pied éteignait un flambeau;

Et l'art versait son harmonie

Sur la tristesse du tombeau.

Les tombes étaient attrayantes:

Comme on fait d'un enfant qui dort,

D'images douces et riantes

La vie enveloppait la mort;

La mort dissimulait sa face

Aux trous profonds, au nez camard,

Dont la hideur railleuse efface

Les chimères du cauchemar.

Le monstre, sous la chair splendide

Cachait son fantôme inconnu,

Et l'œil de la vierge candide

Allait au bel éphèbe nu.

Seulement pour pousser à boire,

Au banquet de Trimalcion,

Une larve, joujou d'ivoire,

Faisait son apparition;

Des dieux que l'art toujours révère

Trônaient au ciel marmoréen;

Mais l'Olympe cède au Calvaire,

Jupiter au Nazaréen;

Une voix dit: Pan est mort!—L'ombre

S'étend.—Comme sur un drap noir,

Sur la tristesse immense et sombre

Le blanc squelette se fait voir;

Il signe les pierres funèbres

De son paraphe de fémurs,

Pend son chapelet de vertèbres

Dans les charniers, le long des murs,

Des cercueils lève le couvercle

Avec ses bras aux os pointus:

Dessine ses côtes en cercle

Et rit de son large rictus;

Il pousse à la danse macabre

L'empereur, le pape et le roi,

Et de son cheval qui se cabre

Jette bas le preux plein d'effroi;

Il entre chez la courtisane

Et fait des mines au miroir,

Du malade il boit la tisane,

De l'avare ouvre le tiroir;

Piquant l'attelage qui rue

Avec un os pour aiguillon,

Du laboureur à la charrue

Termine en fosse le sillon;

Et, parmi la foule priée,

Hôte inattendu, sous le banc,

Vole à la pâle mariée

Sa jarretière de ruban.

A chaque pas grossit la bande;

Le jeune au vieux donne la main;

L'irrésistible sarabande

Met en branle le genre humain.

Le spectre en tête se déhanche,

Dansant et jouant du rebec,

Et sur fond noir, en couleur blanche,

Holbein l'esquisse d'un trait sec.

Quand le siècle devient frivole

Il suit la mode; en tonnelet

Retrousse son linceul et vole

Comme un Cupidon de ballet

Au tombeau-sofa des marquises

Qui reposent, lasses d'amour,

En des attitudes exquises,

Dans les chapelles Pompadour.

Mais voile-toi, masque sans joues,

Comédien que le ver mord,

Depuis assez longtemps tu joues

Le mélodrame de la Mort.

Reviens, reviens, bel art antique,

De ton paros étincelant

Couvrir ce squelette gothique;

Dévore-le, bûcher brûlant!

Si nous sommes une statue

Sculptée à l'image de Dieu,

Quand cette image est abattue,

Jetons-en les débris au feu.

Toi, forme immortelle, remonte

Dans la flamme aux sources du beau,

Sans que ton argile ait la honte

Et les misères du tombeau!

 
 

LE SOUPER

DES

ARMURES

Biorn, étrange cénobite,

Sur le plateau d'un roc pelé,

Hors du temps et du monde, habite

La tour d'un burg démantelé.

De sa porte l'esprit moderne

En vain soulève le marteau.

Biorn verrouille sa poterne

Et barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l'aurore,

Biorn, sur son donjon perché,

A l'horizon contemple encore

La place du soleil couché.

Ame rétrospective, il loge

Dans son burg et dans le passé;

Le pendule de son horloge

Depuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodales

Il erre, éveillant les échos,

Et ses pas, sonnant sur les dalles,

Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,

Ni gentilshommes, ni bourgeois,

Mais les portraits de ses ancêtres

Causent avec lui quelquefois.

Et certains soirs, pour se distraire,

Trouvant manger seul ennuyeux,

Biorn, caprice funéraire,

Invite à souper ses aïeux.

Les fantômes, quand minuit sonne,

Viennent armés de pied en cap;

Biorn, qui malgré lui frissonne,

Salue en haussant son hanap.

Pour s'asseoir, chaque panoplie

Fait un angle avec son genou,

Dont l'articulation plie

En grinçant comme un vieux verrou;

Et tout d'une pièce, l'armure,

D'un corps absent gauche cercueil,

Rendant un creux et sourd murmure,

Tombe entre les bras du fauteuil.

Landgraves, rhingraves, burgraves,

Venus du ciel ou de l'enfer,

Ils sont tous là, muets et graves,

Les roides convives de fer!

Dans l'ombre, un rayon fauve indique

Un monstre, guivre, aigle à deux cous,

Pris au bestiaire héraldique

Sur les cimiers faussés de coups.

Du mufle des bêtes difformes

Dressant leurs ongles arrogants,

Partent des panaches énormes,

Des lambrequins extravagants;

Mais les casques ouverts sont vides

Comme les timbres du blason;

Seulement deux flammes livides

Y luisent d'étrange façon.

Toute la ferraille est assise

Dans la salle du vieux manoir,

Et, sur le mur, l'ombre indécise

Donne à chaque hôte un page noir.

Les liqueurs aux feux des bougies

Ont des pourpres d'un ton suspect;

Les mets dans leurs sauces rougies

Prennent un singulier aspect.

Parfois un corselet miroite,

Un morion brille un moment

Une pièce qui se déboîte

Choit sur la nappe lourdement.

L'on entend les battements d'ailes

D'invisibles chauves-souris,

Et les drapeaux des infidèles

Palpitent le long du lambris.

Avec des mouvements fantasques

Courbant leurs phalanges d'airain,

Les gantelets versent aux casques

Des rasades de vin du Rhin,

Ou découpent au fil des dagues

Des sangliers sur des plats d'or...

Cependant passent des bruits vagues

Par les orgues du corridor.

La débauche devient farouche,

On n'entendrait pas tonner Dieu;

Car, lorsqu'un fantôme découche,

C'est le moins qu'il s'amuse un peu.

Et la fantastique assemblée

Se tracassant dans son harnois,

L'orgie a sa rumeur doublée

Du tintamarre des tournois.

Gobelets, hanaps, vidrecomes,

Vidés toujours, remplis en vain,

Entre les mâchoires des heaumes

Forment des cascades de vin.

Les hauberts en bombent leurs ventres,

Et le flot monte aux gorgerins;

—Ils sont tous gris comme des chantres,

Les vaillants comtes suzerains!

L'un allonge dans la salade

Nonchalamment ses pédieux.

L'autre à son compagnon malade

Fait un sermon fastidieux.

Et des armures peu bégueules

Rappellent, dardant leur boisson,

Les lions lampassés de gueules

Blasonnés sur leur écusson.

D'une voix encore enrouée

Par l'humidité du caveau,

Max fredonne, ivresse enjouée,

Un lied, en treize cents, nouveau,

Albrecht, ayant le vin féroce,

Se querelle avec ses voisins,

Qu'il martèle, bossue et rosse,

Comme il faisait des Sarrasins.

Échauffé, Fritz ôte son casque,

Jadis par un crâne habité,

Ne pensant pas que sans son masque

Il semble un tronc décapité.

Bientôt ils roulent pêle-mêle

Sous la table, parmi les brocs,

Tête en bas, montrant la semelle

De leurs souliers courbés en crocs.

C'est un hideux champ de bataille

Où les pots heurtent les armets,

Où chaque mort par quelque entaille

Au lieu de sang vomit des mets.

Et Biorn, le poing sur la cuisse,

Les contemple, morne et hagard,

Tandis que, par le vitrail suisse,

L'aube jette son bleu regard.

La troupe, qu'un rayon traverse,

Pâlit comme au jour un flambeau,

Et le plus ivrogne se verse

Le coup d'étrier du tombeau.

Le coq chante, les spectres fuient

Et, reprenant un air hautain,

Sur l'oreiller de marbre appuient

Leurs têtes lourdes du festin!