LA MONTRE

Deux fois je regarde ma montre,

Et deux fois à mes yeux distraits

L'aiguille au même endroit se montre;

Il est une heure..., une heure après.

La figure de la pendule

En rit dans le salon voisin,

Et le timbre d'argent module

Deux coups vibrant comme un tocsin.

Le cadran solaire me raille

En m'indiquant, de son long doigt,

Le chemin que sur la muraille

A fait son ombre qui s'accroît.

Le clocher avec ironie

Dit le vrai chiffre et le beffroi,

Reprenant la note finie,

A l'air de se moquer de moi.

Tiens! la petite bête est morte.

Je n'ai pas mis hier encor,

Tant ma rêverie était forte,

Au trou de rubis la clef d'or!

Et je ne vois plus, dans sa boîte,

Le fin ressort du balancier

Aller, venir, à gauche, à droite,

Ainsi qu'un papillon d'acier.

C'est bien de moi! Quand je chevauche

L'Hippogriffe, au pays du Bleu,

Mon corps sans âme se débauche,

Et s'en va comme il plaît à Dieu!

L'éternité poursuit son cercle

Autour de ce cadran muet,

Et le temps, l'oreille au couvercle,

Cherche ce cœur qui remuait;

Ce cœur que l'enfant croit en vie,

Et dont chaque pulsation

Dans notre poitrine est suivie

D'une égale vibration,

Il ne bat plus, mais son grand frère

Toujours palpite à mon côté.

—Celui que rien ne peut distraire,

Quand je dormais, l'a remonté!

 
 

LES NÉRÉIDES

J'ai dans ma chambre une aquarelle

Bizarre, et d'un peintre avec qui

Mètre et rime sont en querelle,

—Théophile Kniatowski.

Sur l'écume blanche qui frange

Le manteau glauque de la mer

Se groupent en bouquet étrange

Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.

Comme des lys noyés, la houle

Fait dans sa volute d'argent

Danser leurs beaux corps qu'elle roule,

Les élevant, les submergeant.

Sur leurs têtes blondes, coiffées

De pétoncles et de roseaux,

Elles mêlent, coquettes fées,

L'écrin et la flore des eaux.

Vidant sa nacre, l'huître à perle

Constelle de son blanc trésor

Leur gorge, où le flot qui déferle

Suspend d'autres perles encor.

Et, jusqu'aux hanches soulevées

Par le bras des Tritons nerveux,

Elles luisent, d'azur lavées,

Sous l'or vert de leurs longs cheveux.

Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue

Se glace d'un visqueux frisson,

Et le torse finit en queue,

Moitié femme, moitié poisson.

Mais qui regarde la nageoire

Et les reins aux squameux replis,

En voyant les bustes d'ivoire

Par le baiser des mers polis?

A l'horizon,—piquant mélange

De fable et de réalité,—

Paraît un vaisseau qui dérange

Le chœur marin épouvanté.

Son pavillon est tricolore;

Son tuyau vomit la vapeur;

Ses haubes fouettent l'eau sonore,

Et les nymphes plongent de peur.

Sans crainte elles suivaient par troupes

Les trirèmes de l'Archipel,

Et les dauphins, arquant leurs croupes,

D'Arion attendaient l'appel.

Mais le steam-boat avec ses roues,

Comme Vulcain battant Vénus,

Souffletterait leurs belles joues

Et meurtrirait leurs membres nus.

Adieu, fraîche mythologie!

Le paquebot passe et, de loin,

Croit voir sur la vague élargie

Une culbute de marsouin.

 
 

LES

ACCROCHE-CŒURS

Ravivant les langueurs nacrées

De tes yeux battus et vainqueurs,

En mèches de parfum lustrées

Se courbent deux accroche-cœurs.

A voir s'arrondir sur tes joues

Leurs orbes tournés par tes doigts,

On dirait les petites roues

Du char de Mab fait d'une noix;

Ou l'arc de l'Amour dont les pointes

Pour une flèche à décocher,

En cercle d'or se sont rejointes

A la tempe du jeune archer.

Pourtant un scrupule me trouble,

Je n'ai qu'un cœur, alors pourquoi,

Coquette, un accroche-cœur double?

Qui donc y pends-tu près de moi?

 
 

LA ROSE-THE

La plus délicate des roses

Est, à coup sûr, la rose-thé.

Son bouton, aux feuilles mi-closes

De carmin à peine est teinté.

On dirait une rose blanche

Qu'aurait fait rougir de pudeur,

En la lutinant sur la branche,

Un papillon trop plein d'ardeur.

Son tissu rose et diaphane

De la chair a le velouté;

Auprès, tout incarnat se fane

Ou prend de la vulgarité.

Comme un teint aristocratique

Noircit les fronts bruns de soleil,

De ses sœurs elle rend rustique

Le coloris chaud et vermeil.

Mais, si votre main qui s'en joue,

A quelque bal, pour son parfum,

La rapproche de votre joue,

Son frais éclat devient commun.

Il n'est pas de rose assez tendre

Sur la palette du printemps,

Madame, pour oser prétendre

Lutter contre vos dix-sept ans.

La peau vaut mieux que le pétale,

Et le sang pur d'un noble cœur

Qui sur la jeunesse s'étale,

De tous les roses est vainqueur!

 
 

CARMEN

Carmen est maigre,—un trait de bistre

Cerne son œil de gitana.

Ses cheveux sont d'un noir sinistre,

Sa peau, le diable la tanna.

Les femmes disent qu'elle est laide,

Mais tous les hommes en sont fous:

Et l'archevêque de Tolède

Chante la messe à ses genoux;

Car sur sa nuque d'ambre fauve

Se tord un énorme chignon

Qui, dénoué, fait dans l'alcôve

Une mante à son corps mignon.

Et, parmi sa pâleur, éclate

Une bouche aux rires vainqueurs;

Piment rouge, fleur écarlate,

Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.

Ainsi faite, la moricaude

Bat les plus altières beautés,

Et de ses yeux la lueur chaude

Rend la flamme aux satiétés.

Elle a, dans sa laideur piquante,

Un grain de sel de cette mer

D'où jaillit, nue et provocante,

L'âcre Vénus du gouffre amer.

 
 

CE QUE DISENT

LES

HIRONDELLES

CHANSON D'AUTOMNE

Déjà plus d'une feuille sèche

Parsème les gazons jaunis;

Soir et matin, la brise est fraîche,

Hélas! les beaux jours sont finis!

On voit s'ouvrir les fleurs que garde

Le jardin, pour dernier trésor:

Le dahlia met sa cocarde

Et le souci sa toque d'or.

La pluie au bassin fait des bulles,

Les hirondelles sur le toit

Tiennent des conciliabules:

Voici l'hiver, voici le froid!

Elles s'assemblent par centaines,

Se concertant pour le départ.

L'une dit: «Oh! que dans Athènes

Il fait bon sur le vieux rempart!

«Tous les ans j'y vais et je niche

Aux métopes du Parthénon.

Mon nid bouche dans la corniche

Le trou d'un boulet de canon.»

L'autre: «J'ai ma petite chambre

A Smyrne, au plafond d'un café.

Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre

Sur le seuil, d'un rayon chauffé.

«J'entre et je sors, accoutumée

Aux blondes vapeurs des chibouchs,

Et parmi des flots de fumée,

Je rase turbans et tarbouchs.»

Celle-ci: «J'habite un triglyphe

Au fronton d'un temple, à Balbeck.

Je m'y suspends avec ma griffe

Sur mes petits au large bec.»

Celle-là: «Voici mon adresse:

Rhodes, palais des chevaliers;

Chaque hiver, ma tente s'y dresse

Au chapiteau des noirs piliers.»

La cinquième: «Je ferai halte,

Car l'âge m'alourdit un peu,

Aux blanches terrasses de Malte,

Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»

La sixième: «Qu'on est à l'aise

Au Caire, en haut des minarets!

J'empâte un ornement de glaise,

Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»

«A la seconde cataracte,

Fait la dernière, j'ai mon nid;

J'en ai noté la place exacte,

Dans le pschent d'un roi de granit.»

Toutes: «Demain combien de lieues

Auront filé sous notre essaim,

Plaines brunes, pics blancs, mers bleues

Brodant d'écume leur bassin!»

Avec cris et battements d'ailes,

Sur la moulure aux bords étroits,

Ainsi jasent les hirondelles,

Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu'elles disent,

Car le poëte est un oiseau;

Mais, captif, ses élans se brisent

Contre un invisible réseau!

Des ailes! des ailes! des ailes!

Comme dans le chant de Ruckert,

Pour voler, là-bas avec elles

Au soleil d'or, au printemps vert!

 
 

NOËL

Le ciel est noir, la terre est blanche;

—Cloches, carillonnez gaîment!—

Jésus est né.—La Vierge penche

Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées

Pour préserver l'enfant du froid,

Rien que les toiles d'araignées

Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,

Ce cher petit enfant Jésus,

Et pour l'échauffer dans sa crèche

L'âne et le bœuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,

Mais sur le toit s'ouvre le ciel

Et, tout en blanc, le chœur des anges

Chante aux bergers: «Noël! Noël!»

 
 

LES JOUJOUX

DE LA MORTE

La petite Marie est morte,

Et son cercueil est si peu long

Qu'il tient sous le bras qui l'emporte

Comme un étui de violon.

Sur le tapis et sur la table

Traîne l'héritage enfantin.

Les bras ballants, l'air lamentable,

Tout affaissé, gît le pantin.

Et si la poupée est plus ferme,

C'est la faute de son bâton;

Dans son œil une larme germe,

Un soupir gonfle son carton.

Une dînette abandonnée

Mêle ses plats de bois verni

A la troupe désarçonnée

Des écuyers de Franconi.

La boîte à musique est muette;

Mais, quand on pousse le ressort

Où se posait sa main fluette,

Un murmure plaintif en sort.

L'émotion chevrote et tremble

Dans: Ah! vous dirai-je, maman?

Le Quadrille des Lanciers semble

Triste comme un enterrement.

Et des pleurs vous mouillent la joue

Quand la Donna è mobile,

Sur le rouleau qui tourne et joue,

Expire avec un son filé.

Le cœur se navre à ce mélange

Puérilement douloureux,

Joujoux d'enfant laissés par l'ange,

Berceau que la tombe a fait creux!

 
 

APRÈS

LE FEUILLETON

Mes colonnes sont alignées,

Au portique du feuilleton;

Elles supportent, résignées,

Du journal le pesant fronton.

Jusqu'à lundi je suis mon maître.

Au diable chefs-d'œuvre mort-nés!

Pour huit jours je puis me permettre

De vous fermer ma porte au nez.

Les ficelles des mélodrames

N'ont plus le droit de se glisser

Parmi les fils soyeux des trames

Que mon caprice aime à tisser.

Voix de l'âme et de la nature,

J'écouterai vos purs sanglots,

Sans que les couplets de facture

M'étourdissent de leurs grelots,

Et portant, dans mon verre à côtes

La santé du temps disparu,

Avec mes vieux rêves pour hôtes

Je boirai le vin de mon cru:

Le vin de ma propre pensée,

Vierge de toute autre liqueur,

Et que, par la vie écrasée,

Répand la grappe de mon cœur!

 
 

LE CHATEAU

DU SOUVENIR

La main au front, le pied dans l'âtre,

Je songe et cherche à revenir,

Par delà le passé grisâtre,

Au vieux château du Souvenir.

Une gaze de brume estompe

Arbres, maisons, plaines, coteaux,

Et l'œil au carrefour qui trompe

En vain consulte les poteaux.

J'avance parmi les décombres

De tout un monde enseveli,

Dans le mystère des pénombres,

A travers des limbes d'oubli.

Mais voici, blanche et diaphane,

La Mémoire, au bord du chemin,

Qui me remet, comme Ariane,

Son peloton de fil en main.

Désormais la route est certaine;

Le soleil voilé reparaît,

Et du château la tour lointaine

Pointe au-dessus de la forêt.

Sous l'arcade où le jour s'émousse,

De feuilles en feuilles tombant,

Le sentier ancien dans la mousse

Trace encor son étroit ruban.

Mais la ronce en travers s'enlace:

La liane tend son filet,

Et la branche que je déplace

Revient et me donne un soufflet.

Enfin au bout de la clairière,

Je découvre du vieux manoir

Les tourelles en poivrière

Et les hauts toits en éteignoir.

Sur le comble aucune fumée

Rayant le ciel d'un bleu sillon;

Pas une fenêtre allumée

D'une figure ou d'un rayon.

Les chaînes du pont sont brisées;

Aux fossés la lentille d'eau

De ses taches vert-de-grisées

Étale le glauque rideau.

Des tortuosités de lierre

Pénètrent dans chaque refend,

Payant la tour hospitalière

Qui les soutient... en l'étouffant.

Le porche à la lune se ronge,

Le temps le sculpte à sa façon,

Et la pluie a passé l'éponge

Sur les couleurs de mon blason.

Tout ému, je pousse la porte

Qui cède et geint sur ses pivots;

Un air froid en sort et m'apporte

Le fade parfum des caveaux.

L'ortie aux morsures aiguës,

La bardane aux larges contours,

Sous les ombelles des ciguës,

Prospèrent dans l'angle des cours.

Sur les deux chimères de marbre,

Gardiennes du perron verdi,

Se découpe l'ombre d'un arbre

Pendant mon absence grandi.

Levant leurs pattes de lionne

Elles se mettent en arrêt.

Leur regard blanc me questionne

Mais je leur dis le mot secret.

Et je passe.—Dressant sa tête,

Le vieux chien retombe assoupi,

Et mon pas sonore inquiète

L'écho dans son coin accroupi.

Un jour louche et douteux se glisse

Aux vitres jaunes du salon

Où figurent, en haute lisse,

Les aventures d'Apollon.

Daphné, les hanches dans l'écorce,

Étend toujours ses doigts touffus;

Mais aux bras du dieu qui la force,

Elle s'éteint, spectre confus.

Apollon, chez Admète, garde

Un troupeau, des mites atteint;

Les neuf Muses, troupe hagarde,

Pleurent sur un Pinde déteint;

Et la Solitude en chemise

Trace au doigt le mot: «Abandon»

Dans la poudre qu'elle tamise

Sur le marbre du guéridon.

Je retrouve au long des tentures,

Comme des hôtes endormis,

Pastels blafards, sombres peintures,

Jeunes beautés et vieux amis.

Ma main tremblante enlève un crêpe,

Et je vois mon défunt amour,

Jupons bouffants, taille de guêpe,

La Cidalise en Pompadour!

Un bouton de rose s'entr'ouvre

A son corset enrubanné,

Dont la dentelle à demi couvre

Un sein neigeux d'azur veiné;

Ses yeux ont de moites paillettes,

Comme aux feuilles que le froid mord,

Sa pourpre monte à ses pommettes,

Éclat trompeur, fard de la mort!

Elle tressaille à mon approche,

Et son regard, triste et charmant,

Sur le mien, d'un air de reproche,

Se fixe douloureusement.

Bien que la vie au loin m'emporte,

Ton nom dans mon cœur est marqué,

Fleur de pastel, gentille morte,

Ombre en habit de bal masqué!

La nature de l'art jalouse,

Voulant dépasser Murillo,

A Paris créa l'Andalouse

Qui rit dans le second tableau.

Par un caprice poétique,

Notre climat brumeux para

D'une grâce au charme exotique

Cette autre Petra Camara.

De chaudes teintes orangées

Dorent sa joue au fard vermeil;

Ses paupières de jais frangées

Filtrent des rayons de soleil.

Entre ses lèvres d'écarlate

Scintille un éclair argenté,

Et sa beauté splendide éclate

Comme une grenade en été.

Au son des guitares d'Espagne

Ma voix longtemps la célébra.

Elle vint un jour, sans compagne,

Et ma chambre fut l'Alhambra.

Plus loin une beauté robuste,

Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds,

Sertit le marbre de son buste

Dans les perles et le velours.

D'un air de reine qui s'ennuie

Au sein de sa cour à genoux,

Superbe et distraite, elle appuie

La main sur un coffre à bijoux.

Sa bouche humide et sensuelle

Semble rouge du sang des cœurs,

Et, pleins de volupté cruelle,

Ses yeux ont des défis vainqueurs.

Ici, plus de grâce touchante,

Mais un attrait vertigineux.

On dirait la Vénus méchante

Qui préside aux amours haineux.

Cette Vénus, mauvaise mère,

Souvent a battu Cupidon.

O toi, qui fus ma joie amère,

Adieu pour toujours... et pardon!

Dans son cadre, que l'ombre moire,

Au lieu de réfléchir mes traits,

La glace ébauche de mémoire

Le plus ancien de mes portraits.

Spectre rétrospectif qui double

Un type à jamais effacé,

Il sort du fond du miroir trouble

Et des ténèbres du passé.

Dans son pourpoint de satin rose,

Qu'un goût hardi coloria,

Il semble chercher une pose

Pour Boulanger ou Devéria.

Terreur du bourgeois glabre et chauve,

Une chevelure à tous crins

De roi franc ou de lion fauve

Roule en torrent jusqu'à ses reins.

Tel, romantique opiniâtre,

Soldat de l'art qui lutte encor,

Il se ruait vers le théâtre

Quand d'Hernani sonnait le cor.

... La nuit tombe et met avec l'ombre

Ses terreurs aux recoins dormants.

L'inconnu, machiniste sombre,

Monte ses épouvantements.

Des explosions de bougies

Crèvent soudain sur les flambeaux!

Leurs auréoles élargies

Semblent des lampes de tombeaux.

Une main d'ombre ouvre la porte

Sans en faire grincer la clé.

D'hôtes pâles qu'un souffle apporte

Le salon se trouve peuplé.

Les portraits quittent la muraille,

Frottant de leurs mouchoirs jaunis,

Sur leur visage qui s'éraille,

La crasse fauve du vernis.

D'un reflet rouge illuminée,

La bande se chauffe les doigts

Et fait cercle à la cheminée

Où tout à coup flambe le bois.

L'image au sépulcre ravie

Perd son aspect roide et glacé;

La chaude pourpre de la vie

Remonte aux veines du passé.

Les masques blafards se colorent

Comme au temps où je les connus.

O vous que mes regrets déplorent,

Amis, merci d'être venus!

Les vaillants de dix-huit cent trente,

Je les revois tels que jadis.

Comme les pirates d'Otrante

Nous étions cent, nous sommes dix.

L'un étale sa barbe rousse

Comme Frédéric dans son roc,

L'autre superbement retrousse

Le bout de sa moustache en croc.

Drapant sa souffrance secrète

Sous les fiertés de son manteau,

Pétrus fume une cigarette

Qu'il baptise papelito.

Celui-ci me conte ses rêves,

Hélas! jamais réalisés,

Icare tombé sur les grèves

Où gisent les essors brisés.

Celui-là me confie un drame

Taillé sur le nouveau patron

Qui fait, mêlant tout dans sa trame,

Causer Molière et Calderon.

Tom, qu'un abandon scandalise,

Récite «Love's labours lost»,

Et Fritz explique à Cidalise

Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.

Mais le jour luit à la fenêtre;

Et les spectres, moins arrêtés,

Laissent les objets transparaître

Dans leurs diaphanéités.

Les cires fondent consumées;

Sous les cendres s'éteint le feu,

Du parquet montent des fumées;

Château du Souvenir, adieu!

Encore une autre fois décembre

Va retourner le sablier.

Le présent entre dans ma chambre

Et me dit en vain d'oublier.

 
 

CAMÉLIA

ET

PAQUERETTE

On admire les fleurs de serre

Qui loin de leur soleil natal,

Comme des joyaux mis sous verre,

Brillent sous un ciel de cristal.

Sans que les brises les effleurent

De leurs baisers mystérieux,

Elles naissent, vivent et meurent

Devant le regard curieux.

A l'abri de murs diaphanes,

De leur sein ouvrant le trésor,

Comme de belles courtisanes,

Elles se vendent à prix d'or.

La porcelaine de la Chine

Les reçoit par groupes coquets,

Ou quelque main gantée et fine

Au bal les balance en bouquets.

Mais souvent parmi l'herbe verte,

Fuyant les yeux, fuyant les doigts,

De silence et d'ombre couverte,

Une fleur vit au fond des bois.

Un papillon blanc qui voltige,

Un coup d'œil au hasard jeté,

Vous fait surprendre sur sa tige

La fleur dans sa simplicité,

Belle de sa parure agreste

S'épanouissant au ciel bleu,

Et versant son parfum modeste

Pour la solitude et pour Dieu.

Sans toucher à son pur calice

Qu'agite un frisson de pudeur,

Vous respirez avec délice

Son âme dans sa fraîche odeur.

Et tulipes au port superbe,

Camélias si cher payés,

Pour la petite fleur sous l'herbe,

En un instant, sont oubliés!

 
 

LA FELLAH

SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M...

Caprice d'un pinceau fantasque

Et d'un impérial loisir,

Votre fellah, sphinx qui se masque,

Propose une énigme au désir.

C'est une mode bien austère

Que ce masque et cet habit long,

Elle intrigue par son mystère

Tous les Œdipes du salon.

L'antique Isis légua ses voiles

Aux modernes filles du Nil;

Mais, sous le bandeau, deux étoiles

Brillent d'un feu pur et subtil.

Ces yeux qui sont tout un poème

De langueur et de volupté

Disent, résolvant le problème,

«Sois l'amour, je suis la beauté.»

 
 

LA MANSARDE

Sur les tuiles où se hasarde

Le chat guettant l'oiseau qui boit,

De mon balcon une mansarde

Entre deux tuyaux s'aperçoit.

Pour la parer d'un faux bien-être,

Si je mentais comme un auteur,

Je pourrais faire à sa fenêtre

Un cadre de pois de senteur,

Et vous y montrer Rigolette

Riant à son petit miroir,

Dont le tain rayé ne reflète

Que la moitié de son œil noir;

Ou, la robe encor sans agrafe,

Gorge et cheveux au vent, Margot

Arrosant avec sa carafe

Son jardin planté dans un pot;

Ou bien quelque jeune poète

Qui scande ses vers sibyllins,

En contemplant la silhouette

De Montmartre et de ses moulins.

Par malheur, ma mansarde est vraie,

Il n'y grimpe aucun liseron,

Et la vitre y fait voir sa taie,

Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.

Pour la grisette et pour l'artiste,

Pour le veuf et pour le garçon,

Une mansarde est toujours triste:

Le grenier n'est beau qu'en chanson.

Jadis, sous le comble dont l'angle

Penchait les fronts pour le baiser,

L'amour, content d'un lit de sangle,

Avec Suzon venait causer.

Mais pour ouater notre joie,

Il faut des murs capitonnés,

Des flots de dentelle et de soie,

Des lits par Monbro festonnés.

Un soir, n'étant pas revenue,

Margot s'attarde au mont Breda,

Et Rigolette entretenue

N'arrose plus son réséda.

Voilà longtemps que le poète

Las de prendre la rime au vol,

S'est fait reporter de gazette,

Quittant le ciel pour l'entresol.

Et l'on ne voit contre la vitre

Qu'une vieille au maigre profil,

Devant Minet, qu'elle chapitre,

Tirant sans cesse un bout de fil.

 
 

LA NUE

A l'horizon monte une nue,

Sculptant sa forme dans l'azur:

On dirait une vierge nue

Émergeant d'un lac au flot pur.

Debout dans sa conque nacrée,

Elle vogue sur le bleu clair.

Comme une Aphrodite éthérée,

Faite de l'écume de l'air;

On voit onder en molles poses

Son torse au contour incertain,

Et l'aurore répand des roses

Sur son épaule de satin.

Ses blancheurs de marbre et de neige

Se fondent amoureusement

Comme, au clair-obscur du Corrége,

Le corps d'Antiope dormant.

Elle plane dans la lumière

Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin;

Reflet de la beauté première,

Sœur de «l'éternel féminin».

A son corps, en vain retenue,

Sur l'aile de la passion,

Mon âme vole à cette nue

Et l'embrasse comme Ixion.

La raison dit: «Vague fumée,

Où l'on croit voir ce qu'on rêva,

Ombre au gré du vent déformée,

Bulle qui crève et qui s'en va!»

Le sentiment répond: «Qu'importe!

Qu'est-ce après tout que la beauté?

Spectre charmant qu'un souffle emporte

Et qui n'est rien, ayant été!

«A l'Idéal ouvre ton âme,

Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,

Aime une nue, aime une femme,

Mais aime!—C'est l'essentiel!»

 
 

LE MERLE

Un oiseau siffle dans les branches

Et sautille gai, plein d'espoir,

Sur les herbes, de givre blanches,

En bottes jaunes, en frac noir.

C'est un merle, chanteur crédule,

Ignorant du calendrier,

Qui rêve soleil, et module

L'hymne d'avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse;

L'Arve jaunit le Rhône bleu,

Et le salon tendu de perse,

Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l'épaule ont l'hermine,

Comme des magistrats siégeant;

Leur blanc tribunal examine

Un cas d'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu'il essuie,

L'oiseau persiste en sa chanson,

Malgré neige, brouillard et pluie,

Il croit à la jeune saison.

Il gronde l'aube paresseuse

De rester au lit si longtemps

Et, gourmandant la fleur frileuse,

Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derrière l'ombre;

Tel un croyant, dans le saint lieu,

L'autel désert, sous la nef sombre,

Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se confie,

Car son instinct pressent la loi.

Qui rit de ta philosophie,

Beau merle, est moins sage que toi!

 
 

LA FLEUR

QUI FAIT

LE PRINTEMPS

Les marronniers de la terrasse

Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,

La villa d'où la vue embrasse

Tant de monts bleus coiffés d'argent.

La feuille, hier encor pliée

Dans son étroit corset d'hiver,

Met sur la branche déliée

Les premières touches de vert.

Mais en vain le soleil excite

La sève des rameaux trop lents;

La fleur retardataire hésite

A faire voir ses thyrses blancs.

Pourtant le pêcher est tout rose,

Comme un désir de la pudeur.

Et le pommier, que l'aube arrose,

S'épanouit dans sa candeur.

La véronique s'aventure

Près des boutons d'or dans les prés,

Les caresses de la nature

Hâtent les germes rassurés.

Il me faut retourner encor

Au cercle d'enfer où je vis;

Marronniers, pressez-vous d'éclore

Et d'éblouir mes yeux ravis.

Vous pouvez sortir pour la fête

Vos girandoles sans péril,

Un ciel bleu luit sur votre faîte

Et déjà mai talonne avril.

Par pitié donnez cette joie

Au poète dans ses douleurs,

Qu'avant de s'en aller, il voie

Vos feux d'artifice de fleurs.

Grands marronniers de la terrasse,

Si fiers de vos splendeurs d'été,

Montrez-vous à moi dans la grâce

Qui précède votre beauté.

Je connais vos riches livrées,

Quand octobre, ouvrant son essor,

Vous met des tuniques pourprées,

Vous pose des couronnes d'or.

Je vous ai vus, blanches ramées,

Pareils aux dessins que le froid

Aux vitres d'argent étamées

Trace, la nuit, avec son doigt.

Je sais tous vos aspects superbes,

Arbres géants, vieux marronniers,

Mais j'ignore vos fraîches gerbes

Et vos aromes printaniers.

Adieu, je pars lassé d'attendre;

Gardez vos bouquets éclatants!

Une autre fleur suave et tendre,

Seule à mes yeux fait le printemps.

Que mai remporte sa corbeille!

Il me suffit de cette fleur;

Toujours pour l'âme et pour l'abeille

Elle a du miel pur dans le cœur.

Par le ciel d'azur ou de brume

Par la chaude ou froide saison,

Elle sourit, charme et parfume,

Violette de la maison!