—Arrêtez-donc, voyons, brutes! ai-je crié à Berchoux et à Canqueteau, les deux nègres conducteurs qui poussaient les attelages au lieu de les arrêter comme s'ils n'avaient rien vu de l'accident.

Il était trop tard; les tambours avaient entraîné la malheureuse; le corps avait suivi le bras; un filet de sang qui coulait du moulin et je ne sais quelle bouillie qui engluait les cylindres étaient tout ce qui en restait. Quant à la tête, coupée violemment par les dents d'engrenage, elle s'était détachée du tronc et était tombée hors du moulin. Les yeux, agrandis par le désespoir, l'épouvante, une douleur excessive, la langue collée à la lèvre inférieure; la bouche qui s'ouvrait comme pour crier, tout le visage révélait l'atrocité du supplice.

L'abbé de La Pouyade s'est approché et faisant le geste de la pénitence:

Ego te absolvo, in nomine Domini.

—Qu'est-ce qu'il y a? a demandé Antoinette qui tournait la tête vers les cabrouets chargés de cannes que les négresses ramenaient des champs.

—Rien, mon enfant, ai-je répondu, car je voulais l'éloigner de ce répugnant spectacle; mais il a fallu que cette sotte d'Agathe lui apprît l'accident:

—C'est une négresse qui vient de se faire couper la tête.

Mme de Létang s'est alors approchée, ramenant contre ses pieds sa robe et son jupon et les relevant un peu de crainte que le sang qui coulait du moulin ne les tachât, elle s'est mise à examiner avec curiosité la tête de la morte.

—C'est affreux! a-t-elle fait, comme ces esclaves sont imprudentes!

—Faut-il continuer? a demandé Robert, le mulâtre qui remplaçait mon commandeur alors absent.

—Faites porter par des négresses la tête de Jacqueline dans sa case, lui ai-je répondu, on l'enterrera demain, et continuez le travail.

—C'est que l'un des conducteurs est son mari.

Berchoux, en effet, avait épousé Jacqueline l'année dernière, mais l'accident ne l'émouvait guère; toujours assis sur la volée qui termine le bras du moulin, le fouet à la main, prêt à activer ses chevaux, il conservait un visage impassible.

—Vous le ferez fouetter ce soir, m'écriai-je, indignée de cette indifférence; oui! vous le ferez bien fouetter, pour lui apprendre à arrêter son attelage quand on le lui commande. C'est son insouciance impardonnable qui est cause de cet accident.

L'abbé de La Pouyade me dit alors à mi-voix:

—Ce n'est pas un accident, mais un crime.

Et comme nous le considérions avec effroi:

—Vous vous rappelez que Berchoux s'était marié contre son gré, et par ordre de Mme Du Plantier, continua-t-il. Cette malheureuse Jacqueline se plaignait de l'abandon où la laissait son mari; or, voici ce que j'ai appris récemment. Berchoux et votre autre conducteur avaient les mœurs ordinaires des nègres musulmans; ils délaissaient les femmes pour un commerce infâme. Et comme Jacqueline menaçait de les dénoncer, ils ont aidé le moulin à l'écraser, quand ils pouvaient si aisément arrêter les chevaux, empêcher que les tambours ne vinssent presser tout le corps. Sans eux, Jacqueline aurait eu le bras coupé, mais on aurait pu lui sauver la vie.

—Les misérables! dis-je. Quand je pense que c'est Mme Du Plantier qui me les avait vendus et en me donnant les meilleurs renseignements! Fiez-vous donc à vos amies.

—Cette bonne Mme Du Plantier! reprit Mme de Létang avec un sifflement.

—C'est tout simple, dit l'abbé de La Pouyade. Avec ces nègres sodomites, elle craignait d'avoir des ennuis.

—Elle préférait que je les eusse à sa place.

—Et qu'allez-vous faire de ces deux nègres, madame? demanda l'abbé. Les dénoncer au Conseil colonial?

—Je vais bien les sangler, ce soir... et j'espère qu'ils se corrigeront de ce vice exécrable, mais je vous prierais, monsieur l'abbé, et vous, ma chère amie, de ne point parler de cette aventure, qui pourrait me causer les plus grands dommages.

Pourquoi en effet les dénoncer au Conseil?

C'est assez de perdre une bonne négresse, sans encore me priver de deux ouvriers qui sont d'excellents travailleurs.

Mais il était dit que cette journée ne m'apporterait que des ennuis.

Nous allâmes à la sucrerie, et après que Mme de Létang se fut amusée à voir courir les nègres, comme des démons, autour des chaudières noires, bouillonnantes et sifflantes, et des fourneaux embrasés et crépitants, nous fîmes mettre aux fers deux esclaves qui avaient été pris à voler du sucre; puis nous pénétrâmes dans le magasin, et c'est ici que l'employé se montra d'une suprême maladresse. Mme de Létang est trop absorbée par sa toilette, les fêtes, toutes les frivolités du monde et l'abbé a coutume de placer la vie trop haut, et il se croit trop près du ciel, pour rien comprendre aux usages du commerce. Il était donc inutile de les leur faire connaître. Mais l'employé, sottement, s'est mis à leur décrire la vente. Il est vrai qu'avec une insistance et une curiosité très indiscrète, qu'expliquerait seul le désir de vérifier d'odieuses médisances, Mme de Létang, l'abbé et jusqu'à Agathe le pressaient de questions. Pour compenser les pertes inévitables causées dans la récolte et la fabrication par les négligences, les maladresses ou les vols des noirs, il est admis que dans une vente importante ou lorsqu'on fait affaire avec un négociant inconnu, on change le fond de quelques-unes des barriques qu'il vous a fournies, et on le remplace par un bois plus lourd et qui, pesant davantage, permet d'y mettre moins de sucre; ou bien, on remplit la barrique à plusieurs reprises, de telle sorte que le premier sirop s'étant refroidi, les sirops qu'on verse ensuite se figent et se condensent, ce qui donne tout de suite un poids considérable. Je sais bien que cela enlève au sucre un peu de sa finesse mais à part des experts, je ne connais guère de gens qui puissent s'apercevoir de ce procédé, je le répète, tout naturel. L'abbé de La Pouyade ne s'en est pas moins permis, à ce sujet, une plaisanterie.

—Quand le bon Dieu vous demandera de goûter votre sucre, madame, prenez garde de vous tromper de barrique.

—Oh! il est avec le ciel des accommodements, a repris Mme de Létang, et même avec la terre d'ailleurs, quand on est jolie femme.

—Vous le savez sans doute mieux que moi, ma chère, ai-je répondu sur le même ton.

Nous sommes tous sortis de la sucrerie de fort méchante humeur, et le spectacle qui nous attendait, n'était point pour nous réjouir. Le commandeur, qui était de retour, avait fait aligner une vingtaine de jeunes négresses, dans le jardin, à quelques pas de la maison, et un Frère des Missions les examinait une à une, leur touchant le ventre, du bout des doigts, collant l'oreille sur leur abdomen, en des mouvements répétés et indécis.

—Qu'est-ce que signifient toutes ces façons? m'écriai-je. Voulez-vous me l'expliquer, mon frère?

Le petit capucin, qui avait les yeux enfoncés sous d'épais sourcils roux, un profil pointu dur et sans barbe, m'adressa d'un coup de tête vif, un salut dédaigneux qui me donna l'envie de le faire jeter sur la route: les jeunes négresses, derrière lui, riaient, chuchotaient, se pinçaient le derrière ou se heurtaient du coude. Une grosse, courte, qui était certainement enceinte, immobile, promenait sur nous des yeux ahuris.

—Madame, dit le capucin, d'un ton apitoyé et solennel, comme s'il allait m'annoncer un malheur, on a rapporté à l'hôpital que vos noirs ne se conduisent pas selon les règles de la religion et de la morale; on me signale de grands abus, dans les relations sexuelles, et notamment, plusieurs cas de grossesse. Or, vous savez quelle est la loi; toute négresse convaincue d'avoir eu des relations avec un blanc est confisquée par nos missions.

—Cela vous permet d'avoir des nègres pour rien, espèces de voleurs!

—Madame! s'écria-t-il, vous manquez au respect dû à ma robe!

—Votre robe, je vous la lèverai tout à l'heure par dessus la tête, malotru!

—Enfin, madame, vous avez des négresses enceintes, et qui ne sont pas mariées. Celle-ci, par exemple, ajouta-t-il en indiquant de la main le ventre bombé de la grosse ahurie.

—Soutiendrez-vous que c'est un blanc qui l'a engrossée? Je suis veuve. Il n'y a pas de blanc dans la plantation.

—Eh! eh! répliqua le Frère des Missions avec un air d'incrédulité des plus insolents.

—Que prétendez-vous insinuer, misérable! m'écriai-je.

—Je ne prétends rien, madame, mais je dois vous dire, que je dois emmener toute négresse enceinte et non mariée à l'hôpital; si elle accouche d'un mulâtre, elle y sera retenue; si elle met au monde un noir, elle vous sera au contraire renvoyée fort honnêtement.

—Et comment osez-vous me l'enlever sur une simple présomption?

—Oh! fit-il, ce n'est pas une simple présomption qu'un aveu de l'intéressée.

—Quoi! elle a avoué.

La surprise un instant me paralysa; me tournant enfin vers l'esclave incriminée:

—Oserez-vous soutenir que vous êtes enceinte d'un blanc, malheureuse!

La grosse négresse, dont sa voisine, fille dégingandée, à l'air malicieux et sournois, pinçait le derrière, répondit oui tranquillement; et, sans broncher, les yeux fixes, soufflée sans doute par sa camarade, montrant le capucin du doigt, d'un geste lent:

—Li, papa!

Les négresses, à ce mot, partirent toutes d'un rire criard qui ressemblait à un aboiement de petits chiens. Dans leur hilarité, elles se courbaient sur les genoux, ou bien rejetaient la face en arrière; certaines sautaient en se frappant les fesses ou le haut de la tête, tandis que le frère, tout rouge, balbutiait des explications qu'il était seul à entendre. La gaieté des jeunes noires nous gagna nous-mêmes, et encouragées par notre tolérance, voilà qu'elles se mettent à danser autour du ridicule capucin, se baissant jusqu'à terre, se relevant d'un bond, d'une tension de reins impayable, et répétant en chœur:

—Li papa! Li papa!

Il ne manquait à la calenda qu'un tambourin. Leur derrière sonore, qu'elles claquaient en cadence, en faisait l'office. Seule la grosse fille qu'on avait réclamée, restait contemplatrice, de tous ces mouvements joyeux. Le moinillon essayait de fuir, mais le cercle des négresses s'était fermé autour de lui; et, s'il voulait s'en échapper, une danseuse le heurtait par derrière et le renvoyait comme un ballon à la croupe de sa voisine; ainsi secoué, il faisait, malgré lui, son tour de ronde et ses pirouettes. Trouvant enfin que le divertissement avait assez duré, je dis à mon commandeur de l'interrompre; sur un ordre un peu vif et un battement de mains, les négresses se dispersèrent. Mon capucin rajusta sa robe qu'elles avaient retroussée, chercha une de ses sandales qu'il avait perdue, et suant, rouge de colère, il dit d'une voix courte et rageuse:

—Je vais faire ma déclaration à l'hôpital, et je ne manquerai pas, soyez-en sûre, madame, d'en avertir le Conseil colonial.

A peine était-il disparu que M. de La Pouyade, si indulgent d'ordinaire à toutes nos plaisanteries, prit un air grave pour nous saluer.

—Je regrette, dit-il, qu'on ait ainsi traité ce frère, car je le connais, sa conduite est non seulement à l'abri de tout soupçon, mais digne des plus grands éloges.

—Pourquoi est-il venu ainsi nous ennuyer?

—Soyez persuadée, madame, répondit-il, qu'il ne vient pas de lui-même, mais à la requête de quelque puissant personnage auquel on vous aura méchamment dénoncée.

Quand je fus seule avec Mme de Létang, je ne manquai pas de me plaindre d'un procédé aussi vexatoire.

—Vous savez comme moi, chère amie, me dit-elle, que ces visites ont lieu bien rarement, mais vous avez une ennemie, et même plusieurs, qui, sous l'apparence d'une trompeuse amitié, vous font en secret, tout le mal qu'elles peuvent.

Un nom me vint de suite aux lèvres:

—Vous songez à Mme Du Plantier, n'est-ce pas?

Mme de Létang me répondit d'un signe de tête puis, se tournant vers Agathe et Antoinette:

—Vous seriez bien aimables, mes chéries, de vous promener au jardin. Nous avons, Madame Gourgueil et moi, à parler sérieusement.

Les jeunes filles nous ont fait une moue, d'ailleurs fort gracieuse, Agathe a chuchoté à l'oreille d'Antoinette, et elles ont quitté la galerie vitrée. Nous nous sommes assises à l'entrée, dans la nuit ardente des hauts feuillages; la lumière lissait les palmes les plus élevées, veloutait le parasol des cocolobas et semblait détacher au-dessus de nos têtes le beau fruit des aciers, rouge comme une chair à vif. Mais l'ombre était profonde autour de nous, et à nos pieds, toute une végétation de lianes rampait et, eût-on dit, nous enlaçait, fortifiant notre intimité.

—Ma chère, me dit vivement Mme de Létang, je vous l'affirme, Mme Du Plantier est une catin... le mal qu'elle essaie de vous faire est incalculable. Elle vous a longtemps calomnié auprès de M. le gouverneur. Mais M. le gouverneur était un homme de trop bon goût pour souffrir une vieille fée de sa tournure.

—N'est-il plus son amant? fis-je d'un ton de surprise qui n'était que joué, car je savais fort bien que le gouverneur avait remplacé cette ancienne maîtresse par Mme de Létang.

—Vous comprenez, répliqua-t-elle, qu'une personne de son âge, aussi mal conservée et aussi ridicule, n'a point les amants qu'elle voudrait. Par bonheur pour elle on la dit fort riche; sans doute fait-elle part à ses amis de ses richesses. Il y a des gens qui ne demandent à une femme que de telles complaisances... Ainsi cet odieux Montouroy.

—Je croyais qu'il vous faisait la cour...

—Un moment je l'ai eu à mes pieds, mais je lui ai donné de tels camouflets qu'il est allé porter ailleurs ses hommages. Tout l'argent qu'il gaspille au Cap avec des créatures lui vient de la Du Plantier. Mais elle est bien forcée de s'avouer plus d'une fois l'impuissance de ses charmes, or savez-vous le moyen qu'elle emploie pour retenir dans ses jupons un homme qu'elle dégoûte? Elle essaie d'attirer des jeunes filles et des plus jolies à ses collations. D'abord j'ai cru que ces réunions étaient convenables, j'y ai envoyé Agathe; on s'est permis de tels retroussis, de tels examens, et pour parler net de telles indécences, que ma pauvre enfant m'est revenue deux heures après être partie, toute rouge et en larmes. La dame qui me l'a reconduite m'a dit qu'elle avait pris sur elle de l'emmener, tant elle s'était sentie indignée des manières de Mme Du Plantier et de Montouroy.

—Elle avait invité aussi Antoinette, dis-je, fort satisfaite d'avoir prévu l'aventure; mais j'ai trouvé qu'il sied à une jeune fille de ne point trop se montrer avant son mariage. Dans ces sortes de réunions il se noue plus d'intrigues qu'il ne s'ébauche de fiançailles.

—Vous avez mille fois raison, mais soyez sûre que Mme Du Plantier vous en veut à mort, surtout après l'espèce d'injure que vous avez faite à Montouroy.

—Quelle injure?

—Vous l'avez mis à la porte.

—Nullement. J'ai trouvé qu'il faisait des visites trop fréquentes aux Ingas et qu'il paraissait désirer mon absence pour être seul avec Antoinette; j'ai prétexté quelquefois des sorties, voulant modérer son zèle qui me semblait excessif et compromettant, mais si j'avais su quel homme il était, je n'aurais pas manqué, je vous le confesse, de lui dire moi-même de ne plus revenir chez moi.

—Il est pire encore que vous ne pouviez vous l'imaginer. C'est un homme capable de tous les crimes!

Et Mme de Létang poussa un long soupir.

—Vous avez eu à vous plaindre de lui, ma chère amie?

—Certes! fit-elle d'une voix furieuse, puis changeant de ton: Il a répandu sur moi les calomnies les plus atroces. Peut-être, hélas! va-t-il se révéler à vous dans toute sa méchanceté. C'est lui, n'en doutez pas, qui a inspiré la visite du capucin.

—Comme je vous remercie, ma chère bonne, lui dis-je en lui prenant les mains, comme je vous remercie de m'avertir ainsi. Ah! j'ai toujours mis en vous ma plus vive affection, et je vois aujourd'hui comme elle était bien placée!

—Et croyez que je vous aime bien aussi, pauvre chère, répartit-elle en portant ma main à ses lèvres avec une effusion qui me toucha, je ferai tout pour vous rendre service!

—Vous avez un bon ami dans le gouverneur?

—Il me chérit comme son enfant,... c'est un père pour moi. Il m'a connue si jeune! Mais une telle affection, qui a la caducité de l'âge, ne peut satisfaire un cœur tel que le mien... Allez, pauvre chère, j'ai bien aimé, mais j'ai eu des déceptions cruelles.

Et elle éclata en sanglots.

—Notre infortune est la même, lui dis-je en l'embrassant, depuis la mort de mon pauvre mari, rien n'a égayé mon existence.

Elle me serra frénétiquement dans ses bras, et ses lèvres vinrent se coller aux miennes; elle me prenait à pleines mains comme si elle eût voulu s'unir à moi, et qu'elle trouvât dans cette étreinte charnelle une consolation.

J'étais étonnée d'un attendrissement si subit. Je songeai cependant qu'elle pouvait m'être d'un grand secours auprès du gouverneur pour lequel,—ce n'est pas un secret,—elle a les extrêmes complaisances que réclament des vieillards usés et libertins; j'avoue que moi-même j'étais grisée par le parfum intense qui montait de son jupon soulevé et de son corsage libre; tout à coup sa main m'a surprise sous les robes, par une curiosité plus qu'indiscrète; je ne sais si ses yeux, sa bouche souriaient alors de volupté, de raillerie ou de tendresse; mais il m'a paru convenable de ne pas me choquer de familiarités qui, sans être ordinaires, n'avaient d'abord rien de répréhensible, et d'y répondre sans contrainte: puis j'ai voulu savoir si elle était aussi bien faite que l'assurait Madame de Mauduit; la nudité mignonne de ses petites chairs, qui sous le tulle, la gaze, et l'ampleur des robes, se tendait, se serrait ou bâillait à mes caresses, a tenté et retenu quelques instants ma main paresseuse comme à un jeu énigmatique et insolite. Elle était si émue qu'elle tremblait et soupirait contre mon épaule, je me demande si c'était toujours de douleur. J'étais, je l'avoue, heureuse de son émotion, qui me gagnait peu à peu, bien que ses gestes plaisants d'abord, fussent devenus d'une brutalité trop égoïste. Tout à coup, elle eut un tressaillement, se détacha de mes bras, mit entre nous l'espace d'une personne, rabattit sa robe dérangée d'un geste modeste, et passa doucement la main sur son front.

—Je rêve, dit-elle.

Une lumière rouge qui venait de la galerie, éclairait devant nous les plantes bizarres et leur donnait une apparence humaine; les cierges des sables, les aloès, les agas, les figuiers d'Inde, apparaissaient comme des virilités menaçantes.

A ce moment le balcon de bois qui entoure la galerie eut un craquement. Craignant d'être épiée, je détournai la tête. Oh! la désagréable surprise. Zinga, appuyée sur la balustrade, se penchait vers nous et souriait. Dès qu'elle se vit découverte, elle fit une brusque volte-face et rentra dans la maison.

—Je me suis confiée à vous, ma chère, dit Mme de Létang, j'espère que vous ne tromperez pas ma bonne foi.

Je ne remarquai point aussitôt l'impertinence de ces paroles prononcées d'une voix toute nouvelle pour moi. Je répliquai sur un ton de tendre prière:

—Mon amie, défendez-moi auprès du gouverneur, je vous en aurai une obligation éternelle.

J'ajoutai, comme si vraiment j'étais obligée de lui faire cet aveu:

—Vous ne savez pas combien j'ai besoin de votre aide!

Elle me considéra avec étonnement, sourit, et prit une allure dégagée qui ne lui était pas ordinaire.

—Il faut appeler Agathe, dit-elle, car il est grand temps de retourner au Cap. Je me suis bien attardée chez vous, chère madame.

Ces mots «chère madame» semblaient effacer tout ce qui s'était passé entre nous. Agathe arriva en sueur, et la robe un peu salie; elle avait dû s'asseoir par terre.

—Oh! que je vous gronde, dit Mme de Létang, se met-on dans des états pareils quand on est en visite!

Nous brusquâmes les adieux qui furent cérémonieux, et je les fis accompagner par des lanterniers jusqu'au Cap, car la nuit était fort sombre. A leur départ je restai quelque temps seule dans la galerie, étendue sur un sofa, gênée, amusée, troublée par le souvenir de Mme de Létang dont l'image la plus intime me poursuivait avec insistance.

Quand j'allai me coucher, Antoinette était dans sa chambre occupée à écrire. Aussitôt qu'elle m'a vu entrer, elle a mis brusquement la main sur son papier et a essayé de le faire disparaître sous un livre.

—Voyons, mon enfant, lui ai-je dit, pourquoi ces cachotteries? montrez-moi ce que vous écriviez.

Après de longues hésitations et toute rougissante, elle m'a tendu une lettre singulière qui commençait par ces mots: «Mon ami bien aimé.»

—C'est Agathe, madame, a-t-elle expliqué, qui a inventé ce jeu. Je suis la fiancée, elle est le prétendu, et nous nous écrivons l'un à l'autre, pour rire!

—Voilà un jeu, dis-je, tout à fait contraire aux bienséances, et je vous prie, ma chère enfant, de le laisser à l'avenir à votre amie. Qu'elle s'écrive et se réponde elle-même, autant qu'il lui plaira. Pour vous, je vous défends un pareil amusement.

J'étais fort contrariée, et il me venait des soupçons qu'il m'était difficile d'écarter. Au risque d'instruire la jeune imagination d'Antoinette, je ne pus me défendre de lui demander l'emploi de sa journée.

—Qu'avez-vous fait avec Agathe?

—Oh! madame, figurez-vous qu'elle a absolument changé d'idée; l'autre jour elle ne pouvait pas sentir M. de Montouroy, et maintenant elle lui embrasserait ses chaussures. Elle me dit que je devrais l'épouser.

—Et naturellement vous avez écouté votre amie, comme toujours, fis-je vivement pour l'éprouver.

—Oh! madame, vous savez combien je déteste cet homme-là. Je n'ai pas changé de sentiment. J'ai dit à Agathe qu'elle pouvait le garder pour elle, s'il lui plaisait tant; mais elle ne cessait de me vanter ses qualités comme si elle eût répété une leçon de sa maman.

—Voilà qui est extraordinaire! m'écriai-je, puis la prenant dans mes bras et l'embrassant de toute ma force: Mon enfant, ma chère enfant, lui disais-je, je vous prie, ne me cachez rien et aimez-moi un peu. Si vous saviez comme je vous aime moi-même et quel malheur ce serait pour moi de vous quitter. Je n'ai que vous au monde.

Elle avait, tandis que je l'étreignais, des yeux étonnés, puis indifférents; elle est si neuve, si ignorante de la vie, me disais-je d'abord, elle ne peut deviner toutes les exigences de l'amitié! et pourtant cette froideur me devint infiniment douloureuse. Tout à coup j'eus honte de moi-même, je m'en voulus d'étreindre ce petit corps frais et intact, avec ces mains encore souillées d'attouchements bêtes et inutiles. Et je la quittai en pleurant, blessée de la trouver si insensible.

Je souffrais à cause d'elle et elle ne le savait même pas! A un amant impitoyable, j'aurais du moins l'ivresse d'avouer mon sacrifice. Elle ne pouvait me comprendre.

Zinga me rejoignit au moment où j'allais m'étendre sur mon lit.

Maîtress, pa veni, pimigno Létang. (Maîtresse, c'est inutile que je vienne, puisque tu aimes mieux la Létang.)

Je ne lui ai pas répondu, mais je crains d'irriter sa jalousie. Je tenais cette misérable par les caresses. Ah! comme j'ai été dupe aujourd'hui, et dans quel piège grossier suis-je tombée!

Oui je le vois à bien à présent: malgré ce que Mme de Létang m'a conté sur Montouroy, elle l'aime toujours; persuadée qu'Antoinette est riche, elle espère me détacher de mon enfant et la décider à se réfugier chez elle, pour la marier à cet homme qui, d'après ce qu'elle m'a laissé entendre, ne cherche que l'argent. Elle pense que ce mariage lui donnera un nouvel ascendant sur Montouroy et lui rendra son amour. Quant à Antoinette, elle la sacrifie sans remords, avec sa fortune.

Dire que j'ai pu me fier à cette femme et que j'avais songé un instant, à unir Antoinette à ce gredin!

Ah! que cette journée est affligeante. Il me semble que j'ai perdu considération, honneur, et que ma chère Antoinette n'est plus à moi. Elle paraissait, l'autre soir, m'être si attachée! Agathe lui a-t-elle dit du mal de moi? Je tremble que Zinga ne lui raconte la mort de Mme Lafon.

Canaille! si tu en avais l'audace, je te tuerais!

Mais non, Antoinette n'a que l'indifférence de son âge. Je dois la surveiller davantage, l'amuser, lui donner mille plaisirs. Il faudra bien qu'elle m'aime.

Surtout j'aurai l'œil sur mes ennemis.


Par une soirée étouffante, nous étions tous réunis dans le salon des jalaps: Mme de Létang, Agathe auprès d'Antoinette, Mme Du Plantier, le docteur Chiron, l'abbé de La Pouyade et moi. De la galerie vitrée dont les volets viennent d'être retirés, nous pouvons découvrir la mer que le ciel, couvert de lourds nuages, a subitement assombrie et qui nous étreint de la menace infinie et obscure de ses vagues. Elles sont confondues en une montagne mouvante qui s'avance lentement vers nous, qui brille ici de l'éclat dur d'un métal en fusion, et là-bas, jusqu'à l'horizon, se creuse, plonge en une profonde vallée de ténèbres. Au large, dans l'immensité, un lac glauque, lumineux et tranquille semble dormir.

—Regardez donc, ma chère amie, dit Mme Du Plantier, cette admirable clarté d'émeraudes. Cela me rappelle la jupe que je portais au bal du gouverneur. Vous la voyez, ma chère, cette toilette qui m'avait été envoyée de Paris?... le bas de la robe en crêpe blanc, la jupe vert d'eau, couverte de crêpe rayé en paillon d'argent. La couturière de la reine l'avait faite pour la comtesse de Chimay qui l'avait trouvée trop chère, et comme j'ai absolument sa taille, c'est à peine s'il y avait eu besoin de quelques retouches.

Mme Du Plantier parle en se rengorgeant avec un jeu bien amusant de mentons, dont les uns ont l'air de crever, tandis que d'autres en dessus ou en dessous naissent et grandissent.

—Ma toute belle, lui dis-je, au prochain bal du gouverneur, vous devriez vous déguiser en paon. Cela vous irait à ravir.

—Vous croyez? a-t-elle répondu, sans comprendre.

Antoinette regardait à une fenêtre; elle avait le haut du corps un peu penché, et ses hanches s'arrondissaient gracieusement dans l'embrasure; cette petite sèche, maigriotte d'Agathe s'est approchée, lui a claqué puis pincé la fesse, tandis qu'Antoinette se retournait vers elle, souriant, se défendant, rougissant.

—Oh! maman, viens donc voir, Antoinette qui n'a rien sous ses jupes. Moi aussi, je ne mettrai plus de chemise. Ce sera plus frais.

Mais Mme de Létang s'abandonnait toute à une contemplation qui semblait être pour elle des plus agréables, à en juger par le mouvement de ses narines, son sourire enivré, le vague de son regard. Elle considérait les cacaoyers du jardin, dont les fleurs fines et abondantes formaient sur le lisse feuillage comme une neige légère; puis, se tournant de l'autre côté de la galerie, elle respirait les odeurs de jasmin qui montaient des plantations. Je la contemplais: plus mince encore que sa fille, avec des yeux énormes aux paupières en deuil, elle semble ruinée par la passion. Son confident ordinaire, l'abbé de la Pouyade, jeune et vieilli, tout en aspirant par une paille sa raisinade, ramène à chaque instant sur sa culotte les longues basques de son habit, comme pour cacher les merveilleuses jarretières en or ciselé, ornées de rubis qu'on lui voit porter depuis quelques jours, et qu'on prétend être un cadeau d'une pénitente. Derrière nous, à l'oreille de l'abbé qui ne l'écoute pas, le docteur Chiron parle sans trêve, chassant, de pli en pli, dans son gilet aux broderies ternies et à la soie tachée, le tabac qu'il laisse fuir entre ses doigts, en se chargeant le nez.

Nous avions les nerfs un peu irrités par l'approche de l'orage et l'odeur entêtante qui montait du jardin; Mme de Létang caressait les cheveux de sa fille qui, serrée contre Antoinette, se livrait à des jeux de mains si inconvenants que je me disposais à intervenir et à rappeler une mère à cette vigilance qui est le premier de ses devoirs. Soudain, derrière l'habitation, un cri s'éleva, perçant, exhalant quelque extrême douleur, et nous fit tous tressaillir.

Ce cri, suivi de beaucoup d'autres, nous annonçait qu'on châtiait quelque jeune esclave. La voix qui le poussait et qui était évidemment une voix de petite fille, lançait une sorte de bêlement si bizarre qu'Agathe de Létang, qui n'a pas l'âme bien pitoyable, surprise et amusée, éclata de rire. Pour une fois et sans raison, ainsi qu'il arrive toujours, Mme de Létang, abandonnant tout à coup cette indulgence maternelle, dangereuse d'ordinaire, mais ici bien excusable, souffleta par deux fois Agathe, et comme la pauvre enfant, les yeux en larmes et rouge de honte, se levait pour quitter le salon et pleurer à son aise:

—Prenez exemple sur votre jeune amie, lui dit sa mère, je suis sûre qu'elle a horreur de votre cruauté.

—Oh! répliqua Antoinette, j'admets qu'on frappe les vieux esclaves, mais cela me révolte qu'on maltraite les tout petits.

—Je croyais, ma chère amie, me dit Mme Du Plantier, que, chez vous, on ne châtiait plus les esclaves?

—Ma toute, belle, fis-je à cette remarque obligeante, je ne vais pas soigner vos victimes, permettez-moi donc d'être seule à m'occuper des miennes; je suffis sans effort à cette tâche, d'autant mieux que je ne les aime pas assez pour me donner la peine, comme vous, de les envoyer en paradis.

Mme Du Plantier avait eu dernièrement des ennuis pour avoir tué, ou du moins contribué par un supplice horrible à faire mourir l'un de ses nègres: tout le monde s'accorde à dire que, sans sa liaison avec le gouverneur, elle aurait subi une condamnation. Cependant, c'est à peine si ma répartie la blessa: elle est grasse, elle aime son repos, et laisse passer les impertinences sans y répondre. Elle se contenta de hausser légèrement les épaules, de baisser les yeux d'une façon innocente, et de battre l'air plus vivement de son éventail.

—Ces cris sont insupportables! fit à demi-voix l'abbé de la Pouyade.

—Croyez bien, monsieur l'abbé, lui dis-je, que je ne suis point la cause de cette barbarie; j'ai rarement ordonné un châtiment, cela me répugne; j'abandonne d'ailleurs tout le soin de ma propriété à mon commandeur.

—Un mulâtre, n'est-ce pas? demanda le docteur Chiron.

—Oui, c'est un homme instruit, fort honnête. On dit même que son père était un riche négociant.

—Le père d'Obalukun?

—Qu'est cela, Obalukun?

—Mais votre commandeur!

—Il s'appelle Joseph Figeroux-Larougerie.

—Pour vous, madame, mais les noirs l'appellent Obalukun. Figeroux a pris le nom de son ancien maître, un négociant de Bordeaux. Son père a été domestique en France.

—Vous le connaissez donc bien?

—Trop, madame... Oui! Et puisque l'occasion s'en présente, permettez à votre vieux docteur d'être sincère: vous avez, dans cette plantation, des êtres que je tiens à vous signaler comme les plus dangereux, non seulement pour vous, mais pour la colonie.

—Il est bien certain que Mme Gourgueil est trop bonne, dit Mme Du Plantier d'un ton aigre.

—Trop confiante, ajouta Mme de Létang. Cependant je crois volontiers que le docteur exagère.

—Et en quoi donc, madame, je vous le demande? La plantation des Ingas est éloignée de la ville. Quelle défense auriez-vous contre vos esclaves, s'il leur prenait fantaisie de se révolter?

—Pourquoi se révolteraient-ils, mon Dieu! observa l'abbé. Ne sont-ils pas heureux ici?

—Heureux, dit le docteur en souriant, permettez-moi d'en douter; la petite voix que nous entendons encore maintenant, et qui a fait rire Mlle Agathe tout à l'heure, ne chanterait pas sur ce ton-là, si elle éprouvait réellement de la félicité.

—Mais il faut bien battre les noirs de temps à autre, pour leur décrasser la peau! D'ailleurs, je voudrais savoir qui ne les bat pas à Saint-Domingue!

—C'est que justement ils sont peut-être fatigués d'être battus.

—Voilà le docteur parti sur sa corvette favorite, l'expédition n'est pas près d'être terminée!

—Ah! plût au Ciel!...

—Le docteur invoque le Ciel auquel il ne croit pas, observa l'abbé.

—Il faut bien parler votre langue, monsieur. Tout ce que je voulais dire, c'est que je désire vivement que mes soucis soient vains et mes paroles insensées.

—Alors vous pensez, dit Mme de Létang, qu'une révolte au Cap serait possible?

—Non seulement je la crois possible, mais inévitable.

—Vous avez trop lu Diodore, mon cher docteur, dit l'abbé qui cessa enfin de siroter sa raisinade. Seulement nous ne sommes pas à Syracuse, mais au Cap, colonie française. Nous ne sommes pas païens, mais chrétiens. Ne confondons pas des époques qui n'ont aucun trait commun. Vous ne pouvez comparer en effet aux infortunés esclaves du paganisme—plus malheureux, plus maltraités que des bêtes domestiques,—des êtres qui reçoivent le baptême et les autres sacrements, qui peuvent participer aux joies et obtenir les consolations de tous les chrétiens et qui, s'ils font le bien, jouiront avec nous du bonheur éternel. Ce sont nos égaux après tout. Que nous leur enseignions parfois la vertu et la civilisation avec quelque rudesse, je ne le nie point: nous ne sommes pas parfaits, ni eux non plus. Nous sommes des hommes.

—Puisque vous n'êtes que des hommes, il fallait agir en hommes. Vous pouviez être bons avec les noirs si vous en aviez le désir, mais vous deviez vous garder de leur attribuer des droits que vous étiez décidés à ne jamais reconnaître.

L'abbé eut un mouvement d'indignation.

—Comment, à ne jamais reconnaître? Est-ce que Mme de Létang n'a pas un hospice pour ses femmes malades? je l'ai visité, moi qui vous parle, j'en ai admiré la propreté, l'excellente disposition; j'ai loué la prévoyance délicate qui avait si bien secondé l'architecte. D'autres hospices vont se construire.

—Ah! fit Mme de Létang avec ennui, car elle tient à garder le monopole de son originalité.

—Oui, une jeune Anglaise mariée à un Français a le dessein de vous imiter... Oh! je sens que la religion fait de grands progrès. C'est incontestable. Ainsi on ne voit plus à Saint-Domingue les atroces exécutions dont j'ai été témoin dans mon enfance; les mœurs s'adoucissent.

—Dites que les nerfs s'affaiblissent, ce sera plus vrai. On est aussi cruel, on l'est même plus qu'autrefois. Seulement on tient à proclamer son bon cœur, sa charité, son humanité. De la sorte on peut tout se permettre. Vos âmes vous paraissent si belles, mesdames, quand vous les regardez, que vous n'avez plus souvenir de ce qu'ont fait vos mains, ces inconscientes!

—Docteur, je vous prie, m'écriai-je, cessez cet entretien; vous blessez ces dames.

—De grâce, ma bonne, laissez-le divaguer à son aise, il nous divertirait.

Le docteur s'était levé, la face légèrement congestionnée; il s'approcha de la fenêtre pour respirer un peu d'air, mais l'atmosphère était toujours étouffante; alors il s'éventa, et ses cheveux blancs, qu'il porte arrangés en perruque, s'agitèrent autour de son front et lui firent comme une auréole burlesque. Après s'être promené quelques minutes silencieusement, les mains croisées sur son ventre qui formait, sous l'habit serré, de larges bourrelets de chair, il demanda, à brûle-pourpoint:

—Enfin, madame Du Plantier, avez-vous envie de recevoir des coups de fouet?

—Seigneur mon Dieu!

—Et vous, mademoiselle Antoinette, vous plairait-il d'éventer une négresse, accroupie à ses côtés?

—En vérité, dit Mme du Plantier, je crois que le docteur est devenu fou.

—Non, mesdames, je ne suis pas devenu fou. Je dis des choses très sensées au contraire. Vous avez eu les beaux rôles assez longtemps. Puisque vous avez proclamé l'égalité de tous les hommes, il est logique que vos noirs jugent bon à présent de prendre votre place et de vous donner la leur.

A ces paroles, les dames et l'abbé se regardèrent en riant et en secouant la tête.

—Je ne vois pas, fis-je, quel rapport tout cela peut avoir avec mon commandeur.

—Je vous parlerai de cet homme plus tard, répliqua le docteur: quand nous serons seuls.

—Docteur, vous manquez de respect à M. l'abbé, à ces dames et à moi-même. Nous sommes ici entre amis.

—Raison de plus pour ne rien dire!

—Antoinette va sortir, si vous l'exigez.

—C'est inutile. Plus tard vous saurez quel est l'homme et aussi quelle est la femme en qui vous avez mis votre confiance.

—Cette pauvre Zinga! s'écria Antoinette.

—Justement, mademoiselle, cette pauvre Zinga.

—Vous allez encore l'accuser, vous! je ne vous aimerai plus.

—Tant pis. On n'est pas toujours récompensé du bien que l'on peut faire. On se résigne.

—Enfin, docteur, on n'accuse pas sans raison. Vous ne pouvez plus vous taire!

—Ce que j'ai à vous dire ne regarde que vous. Je puis cependant vous citer un trait de vos fidèles serviteurs. Connaissez-vous Samuel Goring?

—Oui, dit l'abbé, et bien qu'il ne pratique pas notre religion, c'est un excellent homme.

—C'est un quaker, dit dédaigneusement Mme Du Plantier, tandis qu'Antoinette et Agathe, qui avait essuyé ses larmes, répétaient en riant: «Couacre! Couacre!»

—Attendez un peu avant de le juger, continua le docteur. Samuel Goring, sous prétexte de soigner les noirs malades, d'instruire les enfants, d'annoncer à tous l'Evangile, leur prêche la révolte contre leurs maîtres.

Ce fut un cri d'indignation.

—Mais c'est un maître lui aussi! Qu'aurait-il à gagner à une révolte?

—Peut-être, continua le docteur, son orgueil se flatte-t-il de l'apaiser et de la dominer. Peut-être n'écoute-t-il que sa haine de pauvre contre votre luxe, son animosité hautaine contre vos plaisirs!

—Et que peut avoir de commun Samuel Goring avec Joseph Figeroux?

—Ce sont deux amis, et ce qui suffirait à les rendre suspects, deux amis secrets. Ma profession exige que je sorte souvent la nuit. Samuel Goring a une chambre dans une maison qui se trouve tout près de la mienne. Combien de fois Figeroux s'est attardé à causer devant la porte du prédicateur évangélique!... Sitôt qu'ils m'entendaient sortir, ils rentraient dans l'habitation, mais j'avais eu le temps de les voir.

—Figeroux, dis-je, est pourtant d'une sévérité cruelle; souvent j'ai dû intervenir pour l'empêcher d'appliquer avec tant de rigueur les châtiments. Il me répondait que je n'avais pas assez l'habitude de commander à des noirs pour connaître les moyens de les dompter et de les forcer au travail: «Si je ne puis à mon gré diriger la plantation, ajoutait-il, je préfère qu'un autre que moi en prenne le soin.» Sont-ce les paroles d'un homme qui prépare une révolution?

—Le misérable est adroit et cache bien son jeu. Mais croyez que s'il est cruel pour les noirs, ce qui n'aurait rien d'étonnant, il ne le laisse point paraître. Toutes les punitions, tous les supplices plutôt qu'ils peuvent subir, sont commandés par vous!

—Grand Dieu!

—Il le dit et on le croit. C'est votre Zinga qui est chargée de porter vos prétendus ordres de torture. Il lui a bien fait la leçon.

—Comment ose-t-elle après toutes ses démonstrations d'amitié!...

—Ah! vous comprenez que pour elle, Figeroux passe avant Mme Gourgueil.

—Serait-elle donc?...

—Ce qu'elle est, je ne saurais vous le dire. Les uns prétendent qu'elle est sa fille, et les autres sa maîtresse. Les uns et les autres ont peut-être raison.

—Docteur, s'écria Mme Du Plantier, il y a des jeunes filles ici!

—Si elles ne pèchent jamais que par les oreilles, madame, il n'y aura pas grand mal.

—Cet homme est d'une inconvenance! fit à demi-voix Mme Du Plantier à Mme de Létang dont les yeux erraient toujours sur le jardin, et qui semblait ne pas se soucier de la conversation. Pour moi les révélations du docteur m'avaient causé un trouble que je ne parvenais pas à cacher à mon entourage. J'éprouvais surtout un désir violent de voir Zinga, comme si le visage de cette fille pouvait m'apprendre sa trahison ou son innocence. J'aurais voulu ne pas croire le docteur.

Afin d'avoir un prétexte pour la faire venir:

—Zinga, appelai-je, en entr'ouvrant le salon, apportez des raisinades.

Je pensais qu'elle était assise devant la porte. Mais je n'eus pas de réponse. J'allais voir où elle se trouvait, lorsqu'un nouveau visiteur entra, et que nous n'attendions point, certes! le révérend Samuel Goring.

C'est un petit homme bossu, avec une énorme tête à jaunisse dont le menton semble être toujours tiré, allongé par des mains invisibles. Ses yeux vairons sont inquiets, troubles, de la couleur d'une eau saumâtre; défiants, tournés de côté, en yeux de lapin, comme s'ils craignaient que quelque chose ne vînt déranger la bosse de leur propriétaire; ou bien enfoncés sous les poils roux épars qui lui tiennent lieu de sourcils, comme s'ils ne voulaient voir le monde que de loin, en contempteurs. Les jeunes filles aiment entendre prêcher le révérend, car, à la fin de ses sermons, il a une manière de poser à l'extase, en levant le front vers le ciel et en laissant la bouche toute grande ouverte à la manne divine, qui est impayable. En ces moments-là, le manteau dont il est enveloppé même par les plus grandes chaleurs, glisse le long de son dos contrefait et emporte son chapeau à larges bords. Aussitôt Agathe, Antoinette, toutes, nous nous précipitons pour le lui ramasser. Quand c'est une jeune fille qui arrive la première, il lui donne une tape sur la joue, et pousse au fond de lui-même un grognement sourd, mais où l'on devine de la reconnaissance; quand c'est une de ces dames ou moi, du bout des dents et avec une rage contenue, il se contente de dire: «Je n'avais pas besoin de vous». Et il continue à prêcher d'une voix tour à tour grinçante et geignarde.

Vraiment il faut avoir, comme le docteur Chiron, cette manie de découvrir partout des choses extraordinaires, et de ne rien juger comme le commun des mortels, pour voir dans ce pantin un homme dangereux.

Loin d'avoir peur de lui, et d'ajouter foi aux médisances, nous avons tous pris un air de fête à son apparition. Mme Du Plantier s'est épanouie davantage; Agathe a oublié les soufflets de sa mère; l'abbé, qui somnolait un peu, s'est complètement réveillé, et Mme de Létang qui rêvait, a bien voulu abaisser sur Goring son regard voluptueux. Jusqu'à la petite négresse qu'on battait au loin, qui a cessé ses cris subitement, comme si elle en avait senti tout à coup l'inconvenance.

—Bonjour, mon révérend, bonjour, faisait-on à Goring qui ne desserrait pas les lèvres et n'eut même pas pour ces dames une inclination de tête.

L'abbé s'avança au-devant de Goring avec une politesse souriante:

—Mon cher rival en Jésus-Christ, commença-t-il...

Mais, voyant que le prédicateur semblait médiocrement touché de ses avances:

—Nous travaillons l'un et l'autre pour le ciel, ajouta-t-il, dans deux voies parallèles: je cherche à purifier les blancs...

—Et le révérend voudrait bien faire blanchir les noirs, ajouta le docteur en haussant les épaules, et en se dirigeant vers la porte. J'essayai vainement de le retenir.

—Je vois, dit-il, qu'il faut unir le temple à la sacristie. Si cela vous amuse d'être la passerelle, madame, grand bien vous fasse!

—Allons, docteur, m'écriai-je, sans prendre garde à ses paroles, vous ne partez pas... Enfin, quand vous reverra-t-on?

—Quand vous serez malade, madame, bien malade!

Et il descendit l'escalier de la galerie avec le bruit et la rapidité d'une avalanche.

Samuel Goring détourna vers lui son regard inquiet, craignant que son départ ne fût qu'une fausse sortie; puis, les yeux baissés, d'une voix criarde qui avait le son d'une clef rouillée dans une vieille serrure:

—Je vous apporte, mes sœurs, une nouvelle bien réjouissante. La société des Amis des Noirs vient d'achever sa grande œuvre. L'Assemblée nationale s'est rendue aux conseils de la raison et de la vertu. Elle est, m'écrit-on de France, sur le point de promulguer ce décret attendu depuis si longtemps, qui doit assurer à nos frères de couleur la liberté et les droits politiques. Enfin la nature fait entendre sa voix!

—M. Goring, dit avec malice Mme de Létang, défend les noirs avec tant d'éloquence que je le soupçonne fort d'avoir donné son cœur à l'une de ces belles dames d'ébène, dont les lèvres ont des baisers, m'a-t-on dit, paradisiaques.

—Il ne s'agit point de voluptés criminelles, s'écria Goring, mais des vertus de nos frères. Eux seuls sont animés de ces grands principes de justice que la nature inspire. Et je vous le déclare: je serais plus fier d'avoir pour épouse une chaste mulâtresse, que l'une de ces femmes blanches dont les paroles ne sont que des mensonges, et les moindres gestes un hommage au vice et à l'impudeur.

—Bravo! s'écria Mme Du Plantier.

—Le révérend, vous le savez, ajouta Mme de Létang, ne nous gâte point de confitures. Mais j'aime cette sévérité, moi! Ça m'aiguillonne.

—Je ne parle pas pour faire plaisir, mais pour enseigner la vérité.

—Cette fois pourtant, observa l'abbé, j'ai peur que vous ne vous abusiez. J'ai entendu parler aussi, moi, du décret prochain de l'Assemblée nationale, ce ne sera sans doute pas celui que vous attendez. On a l'intention, paraît-il, de laisser aux colons de couleur qui sont libres, les droits de citoyens actifs, mais sous la réserve que les assemblées particulières des colonies fixeront elles-mêmes les conditions d'éligibilité. Or...

—Or, comme ces assemblées sont composées d'aristocrates...

—De blancs!...

—Vous espérez que jamais elles n'accorderont les droits demandés?

—J'en ai peur.

—Alors nous nous passerons des assemblées coloniales. Il nous suffira que la nation se soit prononcée pour nous.

—Mais les assemblées coloniales sont aussi la nation!

—Non, elles n'en représentent que la pourriture! Mais en vain s'opposent-elles aux revendications sacrées d'un peuple malheureux. J'irai, dans chaque plantation, dans chaque case, s'il le faut, dire à tous les esclaves, aux vieillards vénérables comme aux enfants innocents, que la nation désire leur liberté.

—Faites-le, si cela vous amuse, mon révérend, répliqua Mme du Plantier. Seulement attendez que les travaux des plantations soient finis. Nos esclaves sont trop occupés à présent. Une telle nouvelle leur causerait une émotion violente, les détournerait de leur labeur et pourrait nuire à la colonie.

—Ce qui nuit à la colonie, c'est l'ignorance et le servage dans lesquels on force à vivre des êtres sensibles, faits à l'image de Dieu. On a trop tardé à leur apprendre ce qu'ils étaient!

—Et s'ils allaient ne plus vouloir nous servir? dit Mme de Létang.

—Ma bonne, répliquai-je, il faudrait nous soumettre et les laisser partir. N'usons jamais de la contrainte. Elle ne produit que des fruits sans saveur. Pour ma part je suis toute prête à me servir moi-même, à user de mes mains, à faire la cuisine et le ménage, si cela est nécessaire. Ma mère, qui était une fervente de Rousseau, m'a enseigné tous les métiers. Si vous goûtiez de mes soufflés à la maréchale, vous deviendriez gourmande.

A ce moment j'entendis comme un écroulement dans l'escalier qui conduisait à l'office. Je sortis vivement. Le couloir était plein d'assiettes et de verres brisés. L'auteur de ce bel exploit devait être Cochonnette, la fille de cuisine: elle avait glissé, selon son habitude, et laissé toute la vaisselle s'échapper de ses mains.

—Vilaine mazette! m'écriai-je, je vais te frotter le cul d'une pimentade qui t'apprendra bien, à l'avenir, à être solide sur tes jambes!

Et saisissant un balai de lianes, je courus après elle; mais l'avisée, qui avait sans doute entendu mes menaces, s'était si bien cachée que je ne parvins pas à la découvrir. Alors je songeai à Zinga dont l'absence inexplicable pouvait causer dans le domestique plus d'un désordre, car elle sait se faire craindre et obéir, et je me mis à la chercher dans la maison.

Comme j'errais partout, fort en colère de ne point la rencontrer, un bruit s'éleva de la chambre d'Antoinette. J'y entre aussitôt et ma surprise n'est pas légère de voir un homme qui enjambe la fenêtre. Je m'approche. Il courait à toutes jambes à travers la plantation. Bientôt il disparut derrière les bananiers du jardin. C'était un blanc, habillé à la mode française, et qui m'a semblé fort bien fait et élégant.

Pourquoi s'introduire ici? Dans quelle malhonnête intention?

Je m'adressais cette demande lorsque, tournant la tête, j'ai aperçu Zinga qui, sur la pointe du pied, tout doucement, essayait de se couler le long du lit et de se glisser hors de la chambre sans se laisser voir. Sa mise, d'ordinaire très simple, parfois même malpropre, était cette fois d'un soin et d'un apprêté extrêmes; elle avait une chemise de soie à rubans, une jupe de mousseline sur une candale rayée, et elle portait aux mains des bracelets de rassade. A mon entrée dans la chambre, elle devait être couchée; comme mon regard s'était tourné d'abord du côté opposé au lit, elle espérait peut-être se dérober.

Lorsqu'elle se vit découverte, elle s'adossa au lit et, d'un air honteux, se protégea la figure de ses mains, mais entre ses doigts je la voyais rire. Sa gaîté insultante me donna l'idée de la frapper.

—Pourquoi es-tu ici? que faisait cet homme? m'écriai-je en écartant ses mains et en la souffletant.

Tout de suite son air narquois disparut; et ses yeux se remplirent de larmes.

Maîtress! fit-elle d'une voix étouffée, avec un gémissement.

—Tu te moques de moi! lui dis-je, mais je vais te vendre, et sans tarder.

Elle se redressa fièrement et, me regardant en face, d'une voix assurée:

Maîtress, mô libre!

—Et que m'importe, lui criai-je, que tu sois libre! Tu serais la femme du gouverneur, espèce de racoleuse d'hommes, traînée de boue, que je te fouetterais comme une bozale[2].

Et du balai de lianes que j'avais emporté pour châtier Cochonnette, je lui cinglai les jambes. Elle poussa un rugissement terrible, plus honteuse que blessée; puis, au milieu de sanglots, elle criait:

Parler, mô, di tout ké fi, mame Lafon ki fi mouri! (Je parlerai moi, je dirai tout ce que tu as fait, oui, que tu as fait mourir Mme Lafon.)

La gueuse! elle a prononcé le nom de Mme Lafon! elle m'a accusée; et elle hurlait si fort que du salon des jalaps, mes hôtes pouvaient l'entendre!

Je courus après elle, je la ramenai dans la chambre.

—Tais-toi, fis-je. Je te pardonne! mais je veux que tu te taises, entends-tu!

Elle me regarda au milieu de ses larmes, avec un mauvais rire qui me fit croire que tout ce chagrin n'était qu'une comédie, puis elle partit sans prononcer un mot. Au même instant, j'aperçus Antoinette, qui, me voyant chez elle, parut très surprise et devint toute rouge.

—Qu'avez-vous, mon enfant? lui dis-je et en la serrant contre moi, je sentais son cœur battre très vivement.

Elle eut un coup d'œil vers le lit défait et vers le jardin, et elle arrêta sur moi un regard plein d'anxiété.

—Enfin, que se passe-t-il ici? repris-je. Que signifie cet air étonné? Pourquoi avez-vous quitté le salon? Quel est ce mystère? Voulez-vous me parler, Antoinette?

Comme elle demeurait la tête basse, sans ouvrir la bouche:

—Je remplace votre mère, Antoinette, rappelez-vous ce que vous me devez. Je vous ordonne de me répondre, et tout de suite.

Mais elle ne m'obéit pas davantage. Elle était moins troublée que moi-même; je ne le lui laissai pas voir; je fermai les volets de la fenêtre avec une clef, comme lorsque nous allions en promenade, puis je la laissai dans sa chambre, après avoir poussé le verrou extérieur de la porte.

—Si vous vous décidez à parler, mademoiselle, vous m'appellerez, lui criai-je du vestibule. En attendant, bonne soirée! On vous apportera votre souper ici.

Je l'entendis sangloter, et pourtant j'eus le courage de m'arracher à cette porte derrière laquelle ma chérie se lamentait; alors, il est vrai, je sentais je ne sais quelle haine contre elle. Il m'avait même fallu me retenir pour ne pas la battre comme j'aurais battu une enfant; et j'étais presque heureuse d'avoir pu, sans la frapper, lui faire mal. Ce secret qu'elle garde pour elle seule m'irrite comme un affront. Hélas! à peine commençais-je à sentir les joies d'une affection réelle, et déjà elle échappe à mon désir! Mon Dieu! quand je songe que c'est près de cette enfant que j'espérais trouver le pardon et l'oubli du passé. Pourquoi ne l'avez-vous pas voulu, Seigneur!

Au milieu de ma rage, et par une sorte d'instinct irréfléchi, je me suis dirigée vers le salon des jalaps, comme si mes hôtes, dans une inquiétude si cruelle, ne devaient pas m'être indifférents!

L'orage, menaçant tout à l'heure, venait d'éclater. Les coups de tonnerre se succédaient, sourds, lointains, ou, par des explosions soudaines, répétées par mille échos, harcelaient l'oreille et terrifiaient comme un fléau imminent, prêt à vous anéantir. Derrière la maison, les montagnes semblaient se rompre et s'écrouler dans des craquements, tandis que des fenêtres de la galerie, nous voyions la mer s'avancer en colonnes noires, hautes et profondes, pareilles à quelque cordillère mouvante, où les lueurs brusques des éclairs révélaient des mondes infinis. Elle crevait en torrents d'écume, qui, tels que des trombes, s'élevaient du rivage et nous semblaient aussi élevés que les pics les plus inaccessibles. Nous nous croyions perdus et ensevelis quand déjà elle se retirait vaincue, hurlante et tonnante de colère, pour accroître encore son effort et renouveler son immense menace.

—Comme à Moïse sur le Sinaï, disait Samuel Goring, les yeux fixés sur les nuages sombres, c'est aux clartés de la foudre que se révèle à nous la loi du Seigneur.

Mais personne ne l'écoutait plus. Mme Du Plantier, tournée contre la muraille, poussait de petits gémissements: Mme de Létang, assise sur le canapé, se cachait la face de ses mains, tandis qu'Agathe, agenouillée, appuyait la tête contre les genoux de sa mère comme si elle devait y trouver abri et sécurité. Seul, l'abbé, les mains croisées derrière le dos, regardait froidement les palpitations flamboyantes de l'orage, les déchirures de feu du ciel, les incendies subits qui éclairent l'horizon et s'éteignent dans un tremblement.

—Mes sœurs, continuait Samuel Goring, écoutez la voix de Dieu!

—Tartuffe! m'écriai-je en haussant les épaules.

Je me souvenais des paroles du docteur et la colère, dont j'étais pleine, s'étendait à tous. Cependant Zinga passait au dehors, et malgré la pluie qui s'était mise à tomber par torrents, je courus à elle, je l'arrêtai; puis, sans me soucier du désespoir qu'elle montrait en voyant l'eau gâter toute sa fraîche toilette, sans m'occuper moi-même de l'inondation qui me suffoquait:

—Zinga, dis-je, parle-moi franchement: pourquoi cette homme était-il dans la chambre d'Antoinette?

Pou Figeroux pa wé mo! (Pour que Figeroux ne me vît pas!) a-t-elle répondu simplement. La chambre d'Antoinette se trouve en effet à l'aile droite de la maison, tandis que celle du mulâtre est tout à fait à gauche.

—Alors cet homme venait pour toi?

Wi! pou mo! (Oui, pour moi!)

—C'est bien vrai? Jure-le sur ton talisman.

Mais sans s'occuper de ma demande:

Maîtress, moy ye tou di lo! (Maîtresse, je t'ai tout dit!)

Elle se secoua comme une perruche trempée sous l'averse qui redoublait, et rentra dans la maison en courant.

A quoi bon l'interroger encore, puisque je ne puis avoir foi à ses paroles, malgré toute mon envie de les croire véridiques.

J'ai laissé mes hôtes s'effrayer et se rassurer à la parole du quaker; j'ai regagné ma chambre, je me suis jetée sur mon lit, et j'ai pleuré. Zinga n'est pas venue cette nuit; elle savait bien que je l'aurais chassée. Mais Dieu a eu pitié de moi; il m'a envoyé un rêve de délices: j'ai vu près de moi la chérie; elle était douce et elle m'aimait.

Seigneur! je vous en supplie, faites qu'elle ne me quitte pas, qu'elle ne s'éprenne pas d'un homme.—C'est pour son bien! elle serait si malheureuse!


Je m'étais éveillée avec tant de plaisir! Ah! je n'aurais pas prévu la fin horrible de cette journée!

Quand je me levai, le soleil étincelait sur la mer, et une brise fraîche m'apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C'est à peine si l'orage a laissé de traces autour de la maison tandis qu'à une demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert.

Mes angoisses de la veille s'étaient dissipées à la clarté limpide du ciel; à peine hors du lit, je courus à la chambre d'Antoinette. Je voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler une excuse qui pût motiver mon pardon. La chère enfant! j'éprouve tant de peine à lui causer le moindre chagrin! mais je ne puis vaincre l'égoïsme cruel de mon affection. Ah! si j'étais sûre qu'elle m'aimât, j'aurais de moins dures exigences.

Par bonheur, Antoinette n'a pas eu trop à pâtir de ma méchanceté. Ces dames, qui connaissent l'inconstance de mon humeur, excusèrent ma brusque disparition, l'attribuant aux nerfs ou à l'orage. Profitant d'une courte accalmie, elles firent demander leurs palanquins et partirent pour le Cap en même temps que l'abbé. Seule, Agathe de Létang que le tonnerre épouvante, ne voulut pas s'en aller avec sa mère. Zinga eut alors l'inspiration, peut-être indiscrète, mais dont je lui sais gré, d'offrir à la jeune fille le lit d'Antoinette. Agathe accepta. Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre à trouver fermée la porte de mon enfant. Mais Zinga ne s'émut pas de si peu. Elle devina ce qui s'était passé entre nous; et sans crainte de ma fureur, elle vint, pendant que je dormais, fouiller mes jupes, en retira la clef et délivra la prisonnière. On devine si Antoinette en eut du plaisir. A trois elles ont organisé une petite fête. Agathe, à côté de son amie, n'a plus eu peur de l'orage; et c'est dans toutes sortes de jeux qu'Antoinette a fini sa pénitence. Marion, la cuisinière, m'a arrêté dans le vestibule pour tout me raconter.

Après avoir terminé ses médisances, la négresse a eu un sourire de fierté comme d'un acte méritoire. Je lui ai montré mon indignation.

—Tu attends une récompense, moucharde, lui dis-je, mais tu devrais plutôt attendre la rigoise pour tes méchantes dénonciations. Prends garde une autre fois de baver ton venin sur ta jeune maîtresse. Il en cuirait à ta peau.

Agathe et Antoinette, lasses d'avoir dansé la veille, reposaient encore. Un souffle léger, d'un mouvement égal, soulevait leur sein. Agathe avait la tête à demi-cachée par les cheveux dénoués d'Antoinette; frêle, presque maigre, elle semblait chercher protection auprès de sa grande amie dont le bras s'allongeait sur son épaule. Une ombre charmante couvrait leurs paupières, jouait autour de leurs cils et de leurs lèvres; elles devaient voir des choses merveilleuses et leur souriaient en rêve.

A mon pas elles tressaillirent toutes deux, eurent des grimaces et des attitudes plaisantes, s'étirèrent de compagnie, puis, quand elles furent éveillées et qu'elles me reconnurent, elles laissèrent voir un léger effroi. Les joues d'Antoinette s'empourprèrent; Agathe poussa même un cri.

—Ne vous effrayez pas, mes chéries, fis-je, je ne veux point vous gronder. J'en veux seulement à Antoinette comme à Agathe de ne pas me montrer plus de confiance.

C'est tout ce que j'eus le courage de leur dire. Alors, de joie et de surprise sans doute, car elles s'attendaient à une semonce, elles partirent d'un éclat de rire. Ce fut délicieux comme un égouttis de source mêlé à des trilles d'oiseau. Cette gaieté franche, trop ingénue pour être coupable, acheva de m'enlever mes inquiétudes, et voyant que je ne me fâchais pas, elles me racontèrent leur soirée, avec une vive abondance de détails inutiles et gracieux.

—Nous nous sommes bien amusées, allez! madame, Zinga nous a appris à faire du gâteau galeux... c'est un vilain nom, mais c'est follement bon. On prend une livre de farine, une demi-livre de beurre et trois œufs, mais il faut que l'œuf soit sans blanc, et puis vous détrempez la farine avec du lait froid, et puis vous roulez la pâte, et puis... Ah! je ne me souviens plus, tu sais, toi, Antoinette?

—Mais oui, seulement tu t'es trompée; on prend aussi du fromage fait, tu ne te rappelles rien!

—Moi, je m'en moque... de la cuisine, seulement je l'aime; si vous n'aviez pas dormi, madame, on vous en aurait donné à goûter. C'était adorable!

—Prodigieux, ajoutait Antoinette. Ah! vous avez bien manqué.

—C'est que nous avons dansé, le soir, après le goûter, et de jolies danses, celles des négresses. Si vous aviez vu les contorsions de Zinga, on crevait de rire!

—On ne peut rien voir de plus drôle que la calenda!

—Et la chica! Elles se tortillent comme cela; on dirait qu'elles ont la colique.