—Mais, mes enfants, ai-je observé, ces danses de négresses sont très inconvenantes; j'avais défendu plus d'une fois à Antoinette de danser avec nos esclaves; et votre mère, Agathe, a dû vous le défendre également. Comment avez-vous pu oublier ainsi la modestie qui sied à des jeunes filles?
—Oh! madame, s'écriait Agathe, je vous assure, ce n'était pas inconvenant; il n'y avait que des négresses. On ne nous a pas vues; nous étions les deux seules blanches.
Elles babillaient toujours lorsque le docteur Chiron qui se montre, partout où il va, plus familier que le parent le plus proche ou l'ami le plus intime, entra sans se faire annoncer, et comme les enfants, à demi nues à cause de la chaleur, semblaient fort effarées de cette visite matinale et cherchaient leurs chemises abandonnées pour se couvrir, il eut un geste dédaigneux.
—C'est inutile, mesdemoiselles, dit-il après un brusque salut. A force de voir les maux de l'humanité, je suis devenu insensible à ses grâces.
J'étais indignée de cette rusticité. J'essayai de le lui faire comprendre.
—Comment, docteur! osez-vous dire...
—C'est la vérité, répliqua-t-il en riant comme s'il ne m'avait pas entendue. Au vrai, j'exerce bien encore, quelquefois, mais c'est par habitude et par hygiène. J'ai, pour cet office un des échantillons les moins attrayants de la race esclave. De la sorte je ne crains pas les égarements de la passion.
Les enfants éclatèrent de rire presque en même temps. Le docteur leur jeta un regard de reproche.
—Oui, mesdemoiselles, reprit-il, j'ai beau avoir les cheveux blancs, sous ma vieille peau le cœur est jeune encore.
—Mais vous disiez tout de suite, observa Agathe, que vous étiez indifférent à nos grâces.
—Je le voudrais, seulement la nature, par malheur, n'a pas permis...
—Et la Faculté, reprit la malicieuse, a-t-elle permis au moins? c'est là l'important.
—Allons, taisez-vous, Agathe, m'écriai-je, et vous, docteur, trêve à ces compliments où vous me semblez à l'aise comme un chat dans une mare à canards. Dites-moi seulement comme il se fait qu'ayant juré de ne plus me voir qu'à mon lit de mort, vous vous trouviez sitôt devant moi.
—Mon serment, madame, n'avait rien de sérieux. On ne s'engage pas à faire le mal. J'étais seulement irrité de voir chez vous un coquin de l'espèce de Samuel Goring. Mais, si même nous avions été brouillés, je n'en serais pas moins venu aujourd'hui vous apprendre des événements que vous ignorez et que vous avez le plus grand intérêt à connaître.
Je le regardai. Son visage avait une expression grave qui m'émut.
—Je suis prête à vous écouter, lui dis-je, curieuse et assez alarmée.
Il me laissa voir qu'il ne tenait point à parler devant les jeunes filles. Alors nous sortîmes, et évitant les oreilles indiscrètes, nous traversâmes le jardin pour gagner un petit pavillon qui donne sur la route du Cap et sur la mer.
Autour de nous, séparés par des canaux miroitant au soleil, s'étendaient les champs de cannes aux larges ondulations vertes, où les élagueurs, cachés par les hautes tiges, coupaient les feuilles sèches et mettaient un frémissement continu. Il s'en élevait une plainte sourde, puis vibrante, pareille à l'écroulement des vagues sur le sable, mais perdue, comme le bourdonnement des murmures dans l'air silencieux, la joie et la splendeur de la lumière. Le cri d'une négritte châtiée, les roulements de la sucrerie, les bruits du travail, et les gémissements des esclaves viennent ici se briser entre les montagnes, sont étouffés par les grands arbres, les plantes et les cultures innombrables qui se pressent sur la côte et dans la vallée. Les cases disparaissent au milieu du floconnement des caféiers, sous la neige fine des cacaoyers. Et partout de grandes feuilles de velours s'étalent, ou se courbent vers nous; les oranges font plier les branches, et les grappes pendent sous le parasol des cocolobas. La voix d'un esclave chante:
Si Bonguiè di li bon,
Li divet gagnen so rèzon.
Si le bon Dieu dit que c'est bon, il doit avoir raison.
—Tu fais sagement, pensais-je, pauvre nègre, d'accepter le sort que t'envoie le bon Dieu, ici il faut être heureux ou bien mourir.
Comme devant la magnificence de cette matinée, j'oubliais tout, et le passé, et Zinga, et les appréhensions du docteur! Je me rêvais déjà un paradis de jouissance pour moi et ma chère petite Antoinette. Ah! que j'allais être promptement désabusée!
J'avais courbé vers le docteur une tige de canne, et je lui en faisais remarquer la lourdeur.
—La récolte sera belle, cette année, lui dis-je.
—Oui, répliqua-t-il, si vos noirs veulent bien la faire.
—Encore! repris-je en souriant, vous êtes donc incorrigible. On ne peut causer un instant avec vous sans que vous ne parliez de la révolte prochaine! Comme si nos plantations n'étaient pas tranquilles! Et qui la ferait donc, cette révolte!
—Mais, mon Dieu, les blancs d'abord, et vos esclaves ensuite. Il y a de riches colons, qui voudraient essayer de nouvelles cultures, remplacer la canne par le tabac; ils n'ont que faire de payer des impôts pour des esclaves qui leur sont inutiles. Il y a des négociants qui, ayant une quantité énorme de sucre à vendre, ne seraient point fâchés que l'on abandonnât et même que l'on ravageât quelques plantations. Cela renchérirait d'autant leur marchandise. D'autres enfin ont affermé des boutiques à leurs anciens esclaves et en retireraient plus de profit si les commerçants noirs n'étaient pas soumis à certaines impositions. Tous ces gens-là versent, après dîner, des larmes bien sincères sur le sort des malheureux esclaves. Ils sont de la Société des Amis des Noirs, ils vont applaudir Samuel Goring et Figeroux qui réclament pour les hommes de couleur les mêmes droits que pour les blancs. Ils disent que le roi et l'Assemblée désirent leur liberté. Les noirs ne voient pas tous du même œil arriver cet affranchissement de nom qui leur en coûtera peut-être un autre, moins honorable mais plus réel. Les nègres commerçants, en effet, sont pour le moment affranchis d'impôts, et, en dépit des entraves apportées par la loi à leur négoce, comme ils n'ont rien à payer, ils arrivent à se faire de jolis bénéfices; les esclaves n'ayant pas légalement le droit de vendre, les maîtres qui leur prêtent un nom et une boutique, ne sont pas autorisés à rien leur réclamer, et on leur donne ce qu'on veut. D'un autre côté, les noirs des plantations, établis dans l'île depuis longtemps, ne se soucient pas d'une liberté qui va les jeter à la porte de leurs maîtres, et leur enlever l'assurance qu'ils ont encore de pouvoir chaque jour de leur existence manger leur manioc et reposer leur corps sous un toit. Chose étrange! ils se mettent avec ceux des planteurs qui tiennent encore à leurs champs de cannes, et s'imaginent avec raison que des nègres citoyens se croiront déshonorés de cultiver autre chose que la politique; ils s'unissent même aux petits blancs qui ont un commerce, et redoutent que les marchands noirs, établis par les gros négociants, ne leur fassent une concurrence ruineuse, dès qu'ils auront le droit de tenir boutique. Mais soyez assurée que cette union du bon sens ne tiendra pas contre l'intérêt de quelques grosses fortunes; l'ambition, la vanité de deux ou trois mulâtres, avides de jouer un rôle ou de venger d'anciennes injures; la folie enfin de ces nègres bozales, récemment débarqués par la traite et que vous affectez de considérer comme des êtres raisonnables. Le mot de liberté à de telles oreilles signifie incendie, pillage, viol et massacre. L'ivresse que leur versent vos beaux discours se communiquera aux autres. Tout ce troupeau qui ne craint plus le fouet, va se précipiter avec délices dans la barbarie.
—Nous l'en empêcherons bien!
—Il sera trop tard, madame. Déjà M. de Larnage n'a plus chez lui que son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.
—Et où sont-ils?
—Dans les montagnes où, paraît-il, une armée s'organise. Et j'ai d'autres exemples du même genre à vous citer. Mme Dufourcq vient d'être assassinée par ses esclaves; ce matin même, j'apprends qu'on a pillé la maison du gouverneur en l'absence du maître et sous les yeux de l'intendant, désarmé ou complice.
—Mais ce n'est pas la première fois qu'on voit de pareilles aventures. Elles sont plus ou moins fréquentes: voilà tout.
—Vous avez trop d'insouciance des événements qui ne se passent pas sous vos yeux pour pouvoir les juger. Ils ont, à mon sens, une importance extrême.
Nous étions arrivés au pavillon; après une telle causerie j'hésitais à y entrer, de crainte de la continuer encore. Je lui demandai d'un ton assez impertinent:
—Ainsi, c'est pour m'entretenir de votre «politique» que vous êtes venu me déranger?
—Non, madame, répondit-il. Je n'ai ni le goût des paroles inutiles, ni celui des actes impossibles. Je ne prétends point empêcher une révolte qui est inévitable à Saint-Domingue; je veux seulement avertir mes amis assez tôt pour qu'ils puissent se défendre. Et je venais vous répéter: veillez à vos serviteurs!
—Ah! vous voulez encore me parler de Zinga, m'écriai-je irritée. Vous avez dû voir pourtant que vos médisances n'avaient eu, hier, aucun succès.
—C'est ce qui m'engage à les recommencer aujourd'hui, répartit le docteur.
Là-dessus il entra dans le pavillon et s'assit lourdement sur un sofa, renversant la tête sur le dossier, comme pour bien marquer qu'on ne l'en déposséderait pas malgré lui. On ne peut échapper à cet homme-là!
Je n'en avais pas d'ailleurs l'intention. Un incident, en apparence négligeable, semblait en effet confirmer les paroles du docteur et éveillait mon inquiétude. Je venais de voir le révérend Samuel Goring se glisser dans la plantation; ses yeux obliques et ridicules de lapin effrayé étaient encore plus soucieux qu'à l'ordinaire, et il détournait la tête à chaque instant, comme s'il craignait d'être aperçu. Une négritte, l'ayant vu, s'inclina devant lui. Sans répondre à son salut, le révérend, un doigt sur la bouche, lui recommanda le silence puis continua sa route. Il disparut derrière les cacaoyers. Que signifiaient cette visite matinale et tout ce grand mystère?
Le docteur avait suivi mon regard et il souriait de ma découverte.
—Etes-vous disposée à m'écouter, à présent? demanda-t-il.
Il n'avait pas besoin de ma réponse; j'étais assez attentive; il commença donc son récit sans prévoir le trouble qu'il allait me causer.
«Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa sœur, reçut à Bordeaux, où elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui demandant avec instance de venir s'établir dans l'île. Son frère, écrivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait détruit ses récoltes; il se trouvait ruiné, malade, mais un peu d'argent, en lui enlevant de grands soucis, lui rendrait la santé, lui permettrait de rétablir promptement ses affaires et, placé sur la plantation, rapporterait de larges bénéfices au prêteur. La lettre, bien que signée «Mettereau», était écrite par une main étrangère, celle, sans doute, d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour son frère l'amitié la plus vive; depuis longtemps elle avait formé le projet d'aller le rejoindre. Si elle avait reculé jusque-là son voyage, c'était à cause de la santé délicate de sa fille, mais comme celle-ci était alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-être de sauver de la mort un frère qu'elle aimait, elle se décida aussitôt à partir. Elle emmenait sa fille, et, comme pour un établissement définitif dans la colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux. Après une traversée difficile, elle débarqua à Saint-Domingue où l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire à l'habitation de son maître, située assez loin du Cap, dans les terres.
«Or, l'intendant savait et était alors peut-être le seul à savoir que M. Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer à Mme Lafon comme à tout le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver à la Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se jettent sur les voyageuses, les maîtrisent, leur arrachent tout ce qu'elles possèdent et, non contents de les dépouiller, veulent les massacrer après les avoir souillées de leurs embrassements immondes. La mère est tuée; la jeune fille échappe, et c'est chez vous qu'elle vient chercher un refuge.
—Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon émotion; des esclaves trouvèrent Antoinette évanouie à quelques pas des Ingas. Nous parvînmes à la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance. Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soignée, combien dura son délire; il était impossible de prêter un sens quelconque aux mots sans suite qu'elle prononçait durant sa fièvre. Je l'entendais seulement quelquefois appeler sa mère.
—Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?
—Ceci simplement: très fatiguée de la traversée, elle s'était endormie aux côtés de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut éblouie par la lumière des torches qui brillaient dans la nuit; des nègres aux physionomies féroces, qui ressemblaient plus à des bêtes sauvages qu'à des hommes, avaient commencé à lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des cris et des gémissements; elle voulut se débattre, on la maîtrisa, on lui mit un bâillon, on la frappa; elle s'est évanouie de terreur sous les coups.
—Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgré tous vos efforts vous n'avez pu les découvrir?
—Non, fis-je, effrayée de cette question.
—Moi, j'ai été plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un esclave que le misérable a voulu rendre complice et qui n'a été que témoin, m'a tout raconté.
Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix tremblante que je demandai:
—Qui est-ce donc, docteur?
—Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machiné cet horrible guet-apens, comme c'est lui qui a assassiné le frère de Mme Lafon, Mettereau, dont il était l'intendant.
—N'accusez pas sans preuves! m'écriai-je presque soulagée.
J'avais craint un instant qu'il ne prononçât mon nom.
—Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas arrêté?
—Le témoignage d'un seul homme, répondit-il, surtout d'un noir, n'a pas de force contre la dénégation de tous ces esclaves que Figeroux tient sous sa main et qui sont prêts à faire son apologie. Mais, pour moi, ce témoignage suffit. Le noir qui m'a raconté le crime n'a aucun intérêt à accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de Mettereau, on a déjà suspecté le mulâtre; les explications qu'il a données, l'alibi qu'il a réussi à se créer n'ont point calmé tous les soupçons. Seulement, Figeroux impose, même aux blancs.
Je savais, hélas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de faux dans ce récit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvelé pour moi l'horrible scène; je me rappelais cette arrivée de Mme Lafon; les coups à la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans l'entrebâillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne, les cheveux sanglants, la tête sanglante et qui semble détachée du corps, et cette grande femme aux yeux élargis et sans regard, qui entre tout à coup comme un fantôme, portant ou plutôt traînant une masse informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chère Antoinette!... râlant d'une voix éteinte, stupide: «Sauvez-la! Sauvez-nous!» Tandis que nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant évanouie, la mère perdit elle-même connaissance. Ah! Dieu m'est témoin que je les ai couchées toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignées comme j'aurais soigné ma mère et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga était près de moi, l'immonde créature! Je la vois qui s'approche du manteau dont j'avais débarrassé la pauvre femme, qui le regarde curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son jargon: «Maîtresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas été bien adroits.» Il y avait là, dans un sac de cuir dissimulé entre les doubles pans du manteau, tout un trésor. Mme Lafon, avant son départ, avait dû réaliser en espèces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et contemplait l'or: «Voilà» disait-elle, «pour me faire plaisir, à moi!» Elle ajoutait en me regardant: «Et à toi aussi, maîtresse.» Elle n'ignorait pas qu'à ce moment j'étais dans un embarras extrême; un jeune mulâtre, fils d'affranchi, furieux d'avoir été chassé de la maison, menaçait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais soumis, avec d'autres noirs et même des domestiques blancs, à d'abominables luxures. Il savait si bien mêler les vérités aux mensonges qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me déshonorer à jamais. Il fallait à tout prix fermer la bouche à cette canaille, mais j'étais alors sans argent; une mauvaise récolte, des constructions dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gêne momentanée, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me répugnaient. «Cette somme-là serait bien utile,» disait Zinga.—«Portez tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre», dis-je en affectant de la colère, mais Zinga sourit, car elle me voyait déjà vaincue. Sans s'occuper de mes ordres, sans paraître les entendre, elle continuait à regarder cet or tentateur. «C'est le bon Dieu qui nous a envoyé ces voyageuses,» faisait-elle, «et puisqu'elles sont à moitié mortes...» Un geste affreux achevait sa pensée. Et j'avais beau m'indigner de ces paroles, le désir me venait, à moi aussi, de profiter du hasard. Loin du Cap, dans cette plantation isolée où tous me sont soumis, ne suis-je pas maîtresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me défendais mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute l'autorité que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-être aussi l'or l'avait-elle fascinée, peut-être la haine féroce que j'avais déjà remarquée chez elle à l'égard des femmes blanches l'enivrait-elle contre les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga, ensuite, a porté elle-même dans la montagne le corps de l'infortunée. Mon Dieu! que votre miséricorde s'étende sur moi! Vous savez que je ne fus pas la vraie coupable, que cette infâme négresse est la véritable inspiratrice, la seule exécutante du meurtre, que ma faute n'a été que de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper Antoinette sous prétexte que son existence compromettrait la mienne? Certes je devinais bien à quelle dissimulation, à quels mensonges, à quels périls continuels allait m'entraîner cette enfant, quelles fables il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa présence auprès de moi. N'importe, je n'ai pas hésité; et vous avez béni ma charité, mon Dieu; au Cap, malgré tant de calomnies, on vante mon âme généreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...
Hélas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle a appelé mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit où je me suis disputée, battue avec elle—une esclave!—où elle m'a menacée de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas «sa part.» Ah! comme elle se sent bien maîtresse de mon existence, comme elle se moque bien de mes ordres! «Sa part», c'est ma fortune! oui, voilà ce qu'elle désire.
Et dire que pour m'épargner une calomnie ridicule, par avarice, par lâcheté, je suis sous le coup d'une dénonciation capitale!
Il est vrai que le témoignage d'un esclave est nul devant la justice. Le docteur m'a bien semblé le dire. Et pour en être plus sûre encore, je le lui ai demandé:
—N'est-ce pas, docteur, on n'admet pas les plaintes des noirs au Conseil?
Il fut surpris de ma question. Le trouble que je montrai tout d'abord au récit du crime, lui avait laissé croire qu'il m'avait convertie à sa méfiance et à sa haine extrême des noirs. Ma demande, au contraire, qui tombait inopinément au milieu de son discours, lui prouvait que depuis plusieurs minutes, je n'écoutais que d'une oreille fort distraite ses commentaires.
—Et qu'importe! s'écria-t-il, revenant toujours à son sujet. Le nègre a beau être dissimulé et hypocrite, il y a des circonstances où il ne peut mentir, où il faut le croire. La loi a souvent la vue claire, mais le regard trop rapide; elle ne distingue que les ensembles; pour se familiariser et s'assouplir aux variétés de l'existence, elle a besoin de l'armée des légistes. Mais aux colonies nous ne connaissons pas ces animaux-là!
—Fort heureusement, dis-je.
Il leva les yeux et attacha sur moi un regard fixe, presque insolent, comme pour deviner ma pensée. Mon cœur battait plus fort. Se doutait-il de ma complicité? Etait-il venu m'arracher des aveux? Mais je vis bientôt l'absurdité de mes craintes. Le bon docteur ne soupçonnait rien. Déjà il s'était remis à me parler de Figeroux.
—Tout l'accuse, reprit-il. C'est seulement le surlendemain du crime que Figeroux est venu annoncer la mort de son maître, M. Mettereau, et s'engager chez vous en qualité de commandeur. Le médecin, mon confrère Pasdeloup, a trouvé le corps en putréfaction; on avait essayé de l'embaumer. Figeroux, m'a-t-on raconté, avait voulu d'abord le faire disparaître, puis il s'était décidé à le garder sous clef jusqu'à l'arrivée de Mme Lafon à Saint-Domingue. Il s'était sans doute proposé d'accomplir le triple assassinat le même jour, mais le navire qui amenait les dames Lafon subit en route des avaries et fut obligé de faire relâche. Le voyage fut ainsi beaucoup plus long qu'il n'aurait dû l'être, ce qui déjoua les projets du misérable.
—S'il est réellement l'assassin de Mme Lafon, dis-je, c'était bien maladroit de se rapprocher d'Antoinette. Il n'ignorait pas, en effet, quand il est venu chez moi, que je l'avais recueillie. Il voulait donc se faire reconnaître?
—Oh! fit le docteur, l'assassinat a eu lieu la nuit; Figeroux avait peut-être le visage couvert, masqué; peut-être aussi a-t-il dirigé les meurtriers de loin et sans se montrer à ses victimes.
—Mais quel avantage pouvait-il avoir à entrer chez moi?
—Il paraît qu'après le crime, Figeroux n'a pas trouvé sur sa victime l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon eût laissé tomber l'argent, au milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'échapper aux bandits, soit que les noirs qu'il conduisait l'eussent emporté à son insu. Il s'est imaginé que Mme Lafon l'avait confié à Antoinette. Il est entré chez vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-être.
—Oh! docteur, comme cette idée est étrange!
—Mais dans cette affaire tout est étrange! Pourquoi, par exemple, Figeroux a-t-il froidement commandé qu'on violentât ces femmes. Ce ne pouvait pas être une vengeance, et d'après tout ce qu'on sait de ses mœurs, ce n'est pas un de ces tempéraments de fauve tels qu'on en rencontre parfois chez les mulâtres. Froidement cruel, il n'a point leurs passions de mâle. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait agi au nom d'un inconnu. Je vous le répète, madame, il faut vous tenir sur vos gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.
Je ne répondais rien. La pensée de ce mulâtre que m'avait recommandé Zinga, qu'elle m'avait presque forcée de prendre chez moi, me remplissait d'inquiétude. Connaissait-il «mon crime», ma destinée dépendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir, devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi, comme ils avaient tué Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur n'avaient rien de chimérique. Et pourtant, au milieu de tant de craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait à mon esprit. Je songeais à ma chère Antoinette. Je ne parvenais pas à éloigner de moi une scène d'horreur, d'une obscénité révoltante. Je voyais la délicieuse enfant se débattre au milieu de noirs fous de luxure; je voyais sa peau délicate comme les fleurs, meurtrie, ensanglantée par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prétendait, qu'on se fût attaqué à tant de grâces, qu'un sauvage eût osé souiller une si charmante jeunesse?
—Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violenté ces malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois où j'ai fait allusion à la mort de sa mère, n'a paru troublée comme aurait dû l'être une enfant, à la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parlé de cette nuit horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.
—Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent à merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sûr que vous-même autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez raconté que vous l'aviez trouvée évanouie. Elle n'a donc rien senti pendant l'opération, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle n'ait éprouvé beaucoup de plaisir. D'où sa réserve. La coquine tient à garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la demoiselle; elle est en âge. Vous ferez une excellente action. Mais d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.
—Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'écriai-je toute en fureur.
En vérité cet homme a des paroles si grossières que j'avais envie de le gifler et de le mettre à la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticité.
Tout à coup, comme il considérait la plantation, il s'est levé brusquement et, m'attirant derrière le vantail de la fenêtre ouverte, protégée de rideaux légers de manière à laisser voir au dehors et à vous dérober aux passants:
—Regardez Zinga! m'a-t-il chuchoté à l'oreille.
La négresse était encore mieux vêtue, plus élégante et plus parée qu'au soir où je l'avais surprise dans la chambre d'Antoinette. Sa chemisette fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte à raies roses, dont les fentes, resserrées par des nœuds de ruban écarlate, laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son collier d'agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s'en allait la tête haute, les paupières légèrement retombées, les yeux à peine entr'ouverts sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines palpitantes à la brise de mer. Elle avait oublié ses airs railleurs et méchants; elle semblait presque jolie dans son bonheur.
Elle passa devant la fenêtre; en même temps, à quelque distance apparut Samuel Goring. Oubliant tout à fait que des yeux indiscrets pouvaient le voir, le quaker courait derrière elle; il la rejoignit enfin; et, tout essoufflé, d'une voix haletante:
—Zinga, dit-il, je vous ai attendue.
—M'enfû! répliqua-t-elle en haussant les épaules, sans le regarder et elle voulut continuer sa marche.
Alors il l'étreignit, mais, elle, des deux mains, se dégagea, avec une brusquerie si vive et si violente que le révérend trébucha et s'en fut heurter la muraille de notre pavillon.
—Ou pati, Kouraj! aguié! (Partez, bonne chance, adieu!) cria-t-elle en le saluant de la main.
Mais, ivre de douleur, de rage aussi, Goring se mit à la suivre. Il ne la suivit pas longtemps. Voyant qu'il la serrait de près, elle se détourna à demi et, la jambe allongée, d'un coup expert de boxeuse, elle lui envoya le pied en plein visage; puis, comme il perdait l'équilibre, elle le poussa de sa croupe tendue et reprit sa marche en chantant la chanson créole:
E si nou kontré ké roch,
M'a kasé-yé ké mo do.
(Et si nous rencontrons quelque caillou, je le casserai avec mon dos.)
Le révérend se releva, la regarda, secoua la tête et prononça plusieurs paroles d'une voix entrecoupée. On eût dit que les mots se collaient à ses lèvres.
—Ils la suivent, disait-il, comme les bœufs qu'on va immoler... Que mon esprit ne se laisse point entraîner dans les sentiers de cette femme: elle a fait perdre la vie aux plus forts.
Et, lui tournant le dos, il s'essuya les yeux.
—Il a beau citer la Bible, observa le docteur, cela ne l'empêche pas de pleurer.
Puis se tournant vers moi:
—J'ai envie d'aller voir où court cette fille.
—Et moi de même, dis-je. Mais si elle s'aperçoit que nous la suivons?
—Nous verrons bien ce qu'elle fera. En tout cas, nous ne nous laisserons pas envoyer des coups de pied au visage comme ce pauvre Goring. Nous lui en donnerons plutôt. D'ailleurs, voyez, elle a dans la cervelle des papillons blancs; elle suit ses fantaisies, elle ne regarde rien, elle ne nous verra pas.
Nous partîmes sans nous montrer à Goring, ce qui nous fut aisé, car le révérend était trop absorbé par sa douleur amoureuse pour prendre garde à ce qui se passait autour de lui.
Zinga sortit de la plantation et prit la route du Cap. Nous la suivîmes à quelque distance. Elle s'avançait d'un pas rapide et dégagé, en fredonnant toujours sa romance créole. Le ciel, la mer étincelaient; au loin les monts avaient encore de grandes écharpes d'ombre, mais la route, presque partout découverte, brûlait; un vent chaud, de temps à autre, soulevait des tourbillons.
Sur ce chemin morne les aspics étaient nos seules rencontres. Nous les apercevions, qui dormaient repliés au soleil. A notre approche ils s'allongeaient, et disparaissaient brusquement dans une palpitation de lumière.
Je regrettais déjà cette promenade d'espionnage; le docteur s'essuyait le front; mais Zinga, alerte, marchait du même pas et chantait toujours.
Lontan, lontan tout moun té nwê
San pa oun blang lasou la té
Tan-là sa pa té kou jodi;
Souvan Bonguié koutmé vini
Pou palé ké sa moun ki bon,
Yé pa pé li okin' fason,
Tout sa moun li téki palé
Li té, guen kichoz pou bay-yé.
(Longtemps, longtemps tout le monde fut noir, sans un blanc dessus la terre. Temps-là n'était pas temps-ci.
Souvent Bon Dieu venait pour parler au monde qui était bon, et on n'avait peur de lui en aucune façon.
A tous les gens à qui il parlait, il avait quelque chose à donner.)
Après deux grandes heures de marche, des ombrages de plantations apparurent, des indigotiers, agités un instant par la brise de mer, nous éventèrent par dessus les palissades, et des feuilles légères, détachées de l'arbuste, vinrent courir sous nos pieds. Nous goûtâmes l'ombre et l'odorante fraîcheur. Un parfum de vanille remplissait l'air tandis qu'une neige blanche, s'échappant des massifs, volait devant nos yeux. On ne voyait personne, comme si tout le monde, maîtres et esclaves, eussent été endormis. Cependant, au milieu des champs de cannes, s'entendaient les ciseaux d'élagage, et, sur l'écorce des cacaoyers, le claquement sec de la rigoise qui tue les insectes rongeurs.
Zinga, apercevant les maisons du Cap, s'arrêta devant des sterculias qui étendaient jusque sur la route leurs grandes feuilles contournées; s'étant troussé la candale et la jupe, elle s'accroupit et pissa, puis nous la vîmes attirer un flacon de son sein et s'oindre la croupe, le ventre et les jambes. L'odeur était si forte qu'à cinquante pas nous en étions comme grisés. Ayant vidé sur son corps le flacon, elle le lança derrière elle, et reprit sa marche.
—C'est sa toilette d'amour, dis-je au docteur.
—Elle est, ma foi, bien faite, pour une négresse, fit-il pensif.
—Allez-vous donc, répliquai-je en riant, vous convertir à la négrophilie, comme le révérend Samuel Goring!
Mais il releva la tête et étendant la main, d'un geste solennel:
—Ça, jamais, s'écria-t-il, et il ajouta à demi-voix, comme honteux: D'ailleurs la science l'a voulu, je suis un chaste!
Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues d'écrasage, et exhalant l'odeur écœurante des mélasses, nous suivîmes la négresse jusqu'à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite avenue ténébreuse et fraîche en plein soleil. Des fenêtres ouvertes s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin. Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je ne sais pourquoi, je me sentis irritée comme si j'avais reçu un soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosité insurmontable m'attacha devant ces fenêtres; je voulus même entrer dans l'avenue.
—Où allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.
—Qu'est cela, Dubousquens?
—Un négociant fort riche de Bordeaux, et le propriétaire de ces sucreries.
—Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui dirai bien, à ce monsieur!
—Arrêtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Châtiez Zinga, enfermez-la, dénoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas ainsi compromettre votre dignité chez un étranger! Ne vous suffit-il pas de savoir où elle est. Je craignais qu'elle n'eût une liaison moins inoffensive.
—Inoffensive! me récriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-là est peut-être aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je permettrai jamais à une esclave de s'échapper de la plantation quand il lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confié la surveillance des autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vérité, c'est inouï, un tel dédain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les mœurs, ma réputation, il dédaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort, sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de parler de précaution et de défense. Ce sont des gens de votre sorte, tenez, qui perdront l'île!
—Calmez-vous, madame, on va vous entendre.
—Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, être entendue! Ce serait une occasion de lui dire, à ce goujat, ce que je pense de sa conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrière cette haie de lianes on ne nous verra pas.
Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille soulevait mon indignation et ma colère. Dire que c'était les lèvres salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait à moi. Ah! l'ignoble coureuse. J'avais envie de me précipiter sur elle, de la frapper, de la déchirer de mes ongles; puis, un instant après, j'aurais voulu m'éloigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la curiosité fut plus forte que mon dégoût et ma fureur. Il me fallut rester là, devant ces fenêtres, qu'ils n'avaient même pas la pudeur de fermer. Derrière la haie de lianes nous nous glissâmes, le docteur et moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.
Je fus très étonnée que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimât à peu près comme une blanche qui n'aurait pas été à l'école. S'était-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi témoigné le désir, «acheté une langue»? ou bien m'avait-elle trompé en feignant de ne savoir que le créole?
Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je néglige seulement l'accent, la concision fatigante des nègres qui veulent parler français, quelques expressions grossières ou bizarres dont le sens m'échappe ou que j'ai oubliées.
—Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!
—Ne joue pas à la passion, ma fille, lui répliquait Dubousquens. Ce serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la première venue. A Paris et ailleurs, j'ai déjà entendu maintes fois un ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourné la tête.
—Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!
—Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles à toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le cœur? En vérité, cela n'est pas difficile à voir... Il faut être raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on n'en compte point des centaines comme toi, c'est sûr; mais vas-tu, pour cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont payé tes baisers? Je ne suppose pas que tu aies l'âme si despotique... ni si niaise.
Là-dessus, Dubousquens apparut à la fenêtre, haussa les épaules et eut un coup d'œil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et d'étudier son visage. C'était un homme d'une trentaine d'années, et, bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brodé et sa chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose de ce dédain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et superficiel. Son œil n'observait pas; à demi-clos, peut-être ne se faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son éclair méprisant. La graisse, qui déjà alourdissait sa face, ne lui permettait pas de montrer cette vivacité des physionomies tout en traits, que transforment les moindres impressions; elle était comme un déguisement de sa pensée et une défense contre son entourage; en revanche elle accusait ses instincts avides et violents: la luxure, peut-être la cruauté. Sa bouche, aux lèvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans âme, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sèches tombent de l'arbre. On eût dit que rien chez lui ne pouvait l'émouvoir, en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus que le plaisir égoïste, elle commandait la passion.
Nous autres femmes, les indifférents nous prennent avec tant d'aisance, lorsque seulement nous leur soupçonnons quelque goût pour le plaisir: nous nous piquons à leur conquête, et c'est nous, hélas! qui sommes conquises!
Dubousquens s'était mis à siffloter à la fenêtre; cependant Zinga, qui avait laissé passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout à coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:
—Et à qui donc me suis-je donnée pour que tu me traites ainsi! Dis-le donc, pour voir!
Il se retourna vers elle, étonné; il n'avait point prévu que ses paroles dédaigneuses provoqueraient chez une esclave une telle colère:
—A qui tu t'es donnée? s'écria-t-il; en vérité la demande est plaisante. A qui! mais une colonne de mon grand registre ne suffirait pas à inscrire le nom de tous tes amants.
Il n'achevait pas qu'une gifle, puis deux, puis trois éclataient sur sa face. Cette dispute, dont je ne voulais rien perdre, me fit abandonner toute prudence. Au risque d'être vue, et malgré les conseils du docteur, j'approchai un banc et montai dessus; de la sorte, le visage encadré de deux feuilles de raisinier, je pouvais découvrir tout ce qui se passait dans la chambre. Mais Dubousquens, vaincu avant de combattre, avait déjà fait sa soumission.
Il essayait d'enlacer Zinga qui détournait de lui le visage:
—Pardon, disait-il, je ne voulais pas t'offenser. Allons, Zinga, pardonne-moi!
—Jamais, répliqua-t-elle.
Elle parvint à desserrer les mains qui la tenaient et gagna la porte. Dubousquens courut après en criant:
—Où va-t-elle? Elle est folle, cette fille!
—Non, répondit Zinga, je ne suis pas folle. Je pars. Tu ne me verras plus.
Il eut un sourire railleur, plein de dédain:
—Et quand viendras-tu me demander de l'argent?
Zinga lui jeta un coup d'œil féroce; je crus qu'elle allait se précipiter sur lui. Elle dénoua seulement l'extrémité de son mouchoir de soie, y prit des pièces d'or et les lança violemment contre la muraille; puis, comme écrasée par l'émotion, elle alla tomber sur un canapé en sanglotant. Dubousquens parut très embarrassé de ce chagrin. Il s'employa pourtant le mieux qu'il put à la consoler.
—Non, répétait-elle à toutes ses protestations, je n'ai pas besoin de tes belles paroles, ni de tes pièces d'or: tu m'as méprisée...
—Oh! grand Dieu! s'écriait Dubousquens.
—Si! tu as cru que j'étais une de ces putains que le premier venu peut avoir. Imbécile que tu es! Tu penses que c'est ton argent qui m'attire. Eh bien, veux-tu que je te le dise: il me brûle, ton argent, il me torture! Quand tu me le mets dans la main, j'ai mal là, tiens! Je m'imagine que plus tu me donnes, plus tu me mets au-dessous de toi... Ah! ton argent, c'est le paiement de ma liberté, de mon amour. Sans cet argent, je ne pourrais venir ici. C'est pour ça que je l'accepte. ...N'as-tu pas vu cette sale gueule de mulâtre qui m'épie, chaque fois que je sors de chez toi?... Il n'est pas là encore, mais il va venir tout à l'heure... C'est mon tourment, cette face-là. Si je ne lui rapportais rien, s'il pouvait penser que j'ai plaisir à te voir, que je viens pour toi...
—Oui, il me battrait à la mort!
—Et pourquoi ne le quittes-tu pas? Pourquoi ne viens-tu pas demeurer ici comme je te l'ai demandé?
—Oh! il est mon mari.
Dubousquens se mit à rire.
—Tu le trompes pourtant avec un bel entrain!
—Il le permet, mais il ne veut pas que je le quitte.
—On se passerait de sa volonté.
—Il peut me lancer une piaye[3]. C'est un sorcier.
—Je te défendrai contre lui.
—Et la maîtresse, la Madame Gourgueil. Je ne peux pas l'abandonner.
—J'irai lui demander de t'affranchir.
—Et quand même!... Il y a des serpents entre nous.
—Raison de plus pour t'éloigner d'elle.
—Tu ne comprends pas: il y a quelque chose d'inconnu qui nous lie.
Allait-elle me dénoncer? Le docteur qui était tout oreilles à cet entretien, semblait surpris. Cependant elle détourna la conversation.
—...et puis je ne veux pas que tu me parles d'elle; je ne veux pas que tu viennes comme hier...
—N'as-tu pas été heureuse?
—J'ai été heureuse de ton baiser, et ensuite, quand j'ai pensé à toi, j'ai eu très mal.
—Très mal, pourquoi?
—Parce que j'ai pensé que tu n'étais pas venu pour moi.
—Et pour qui donc serais-je venu?
—Pour la demoiselle... Rappelle-toi: quand tu m'as demandé avant-hier: «Seras-tu à la villa demain à midi, Zinga?—Mais non,» t'ai-je répondu, «tu sais bien, j'accompagne la Mme Gourgueil à la promenade. «—Alors,» as-tu dit, «elle laisse sa maison toute seule?—Non, il y a la demoiselle et Figeroux pour la garder.—Ah!» as-tu fait. Pourquoi es-tu venu si ce n'est pour elle? Sans l'orage tu ne me trouvais pas.
—Je venais voir où tu demeurais, Zinga. Cela m'intéressait de connaître la maison de mon amie et de visiter une plantation. Tout m'est encore inconnu ici; il y a si peu de temps que je suis dans l'île!
—Ne fais pas le fourbe, pourquoi es-tu entré dans la chambre de la demoiselle?
—Je t'avais vue à une fenêtre. J'ai essayé de trouver la chambre où était cette fenêtre. J'ai réussi par hasard. Comment aurais-je pu savoir où était la chambre de Mlle Antoinette!
—Tu mens, vois-tu! Je sais bien que tu mens! L'autre jour, comme tu dormais près de moi, tu as parlé d'elle; oui, tu as prononcé son nom, et tu as parlé aussi de l'enlever. C'est sûr! Ah! ami, ami blanc, moi qui t'aime, comme c'est mal ce que tu m'as fait!
—Tu ne sais pas ce que tu dis.
—Oh! si. Et encore tout à l'heure, tu as parlé de Mme Gourgueil. Tu voulais la connaître?
—Et qu'importe, bon Dieu! Je puis désirer connaître une dame de mon pays. Je puis prendre plaisir à causer avec elle!
—Moi, je ne cause pas bien, n'est-ce pas? Tu ne me comprends pas toujours?
—Mais si, ma petite Zinga, tu causes bien.
—Non, je ne sais pas le français, mais je vais l'apprendre, et plus tard je saurai parler comme toi, tu verras. Alors, tu ne connaîtras plus que moi. Tu m'aimeras seule. Est-ce qu'il y a des femmes au Cap, dans l'île, dans ton pays de Bordeaux, qui sont plus belles que moi? Je suis noire, c'est vrai, mais tu te souviens de la chanson: «Il y a longtemps, longtemps, tout le monde était noir.» Je suis d'une meilleure race que tes faces à la crême. Vois donc si les blanches ont des nênets comme ceux-ci!
Elle ouvrait sa chemise et montrait ses seins, larges et rigides, puis, comme il avançait les lèvres, elle évita son baiser en riant. Elle n'avait plus envie de partir. Vite elle laissa couler candale et jupe; vite la toile fine dont elle était enveloppée se roula, se froissa autour de ses épaules et de ses hanches, tomba à ses pieds, et elle apparut comme une idole de bronze. Un instant elle jouit de l'admiration de Dubousquens qui devant cette superbe nudité avait abandonné ses airs d'orgueil et d'insouciance, et l'attirait, la bouche avide, les yeux brillants; mais bientôt l'idole s'anima; le corps s'échappait, se lançait en des jeux sveltes et gracieux. Dubousquens tendait les mains, ou les fermait sur le vide, il ne pouvait la saisir; Zinga courait par la chambre, se glissait derrière les meubles, les jetait au-devant de lui avec des rires gutturaux pareils au cancannage des jeunes aras. Et ses bonds, ses détours, ses glissades, semblaient n'être qu'une malice voluptueuse pour projeter, faire saillir davantage les magnificences du sexe, que la gracilité de son buste rendait plus apparentes: cette croupe vaste qui se tendait menaçante et narquoise, ces seins énormes qui semblaient écraser la poitrine. Enfin il l'étreignit, mais comme pour assurer sa défaite. Il l'avait prise à bras le corps sur le canapé, et elle semblait lutter avec lui, le fouler sous son ventre en rut, dans l'effort et sous la saccade de ses fesses majestueuses.
—Quelle impudicité révoltante! dis-je au docteur.
—Ah! c'est une belle fille, s'écria-t-il sans m'écouter, puis comme s'il venait de deviner mon observation: Que voulez-vous, elle va à l'amour comme l'abeille va aux fleurs!
—Qu'elle aille où elle voudra, répliquai-je, elle devrait se souvenir de l'instruction que je lui ai donnée. C'était bien la peine de lui enseigner la morale!
Les baisers de Zinga ne montraient pas seulement l'obscénité abjecte de ses penchants; ils accusaient encore un oubli plus coupable de ses devoirs envers moi. N'est-elle pas ma servante et ne me trahit-elle point en se livrant ainsi à un homme? En vain se croit-elle jolie,—et certes je l'ai trouvée mieux que je ne l'avais jamais vue—sa beauté ne serait point une excuse, au contraire! elle la doit à sa maîtresse, à la maison qui la nourrit et l'a faite ce qu'elle est.
Je voudrais la châtier pour lui bien montrer toute l'ignominie de sa conduite, et je n'en ai pas l'audace. Si elle parlait! certes on ne la croirait pas, mais on pourrait me soupçonner. Je suis condamnée à supporter ses répugnantes débauches; maîtresse, il faut me soumettre à l'esclave. Que va dire de moi le docteur, lui qui sait maintenant à quel point Zinga méprise mes ordres et son service? Ne va-t-il pas suspecter mon indulgence, deviner le pacte criminel qui asservit ma volonté, et me rend le pantin de cette gueuse?
Au moment où ils s'enlaçaient avec frénésie, un coup de sifflet retentit derrière nous. Zinga n'y prit pas garde. Seul le plaisir semblait inspirer les tressaillements de sa chair heureuse. Cependant un second coup, suivi de deux autres, fit se disjoindre les amants. Zinga, encore sur les genoux de Dubousquens, tourna la tête vers la fenêtre et, prêtant l'oreille, parut attendre un nouvel appel.
—C'est lui, fit Zinga avec une grimace d'ennui.
—Qui donc? demanda Dubousquens.
—Ne peux-tu le laisser siffler?
—Oh! non, dit-elle toute triste, je vais aller le trouver. Il le faut bien.
Et elle se revêtit en toute hâte, eut un baiser pressé, inattentif pour Dubousquens qui l'étreignit avec passion. Les rôles d'amour semblaient renversés. C'était lui, à présent, qui paraissait l'aimer.
—Ah! tes chères lèvres, disait-il, quand me les donneras-tu, Zinga? Toutes les caresses seraient fades auprès des tiennes!
Elle eut un sourire railleur.
—Celles de «la demoiselle» sont plus douces encore.
—Méchante! cria-t-il comme elle ouvrait la porte. Et quand reviendras-tu?
—Après-demain, à la même heure. Adieu.
—Pourquoi pas demain?
Il n'eut point de réponse; elle était déjà partie. Elle effleura vivement la haie de lianes derrière laquelle nous étions cachés et gagna la ruelle. Une voix en colère gronda aussitôt et nous entendîmes une vigoureuse claquade puis des cris, des sanglots.
—Je t'apprendrai, disait la voix, à ne pas venir quand on t'appelle.
—Mais je n'entendais pas.
—Tu n'entendais pas? C'est donc qu'il t'ensorcelle, pour que tu ne penses plus à le quitter! Sais-tu combien de temps tu es restée avec lui? Et qu'est-ce qu'il t'a donné pour ta peine?
Nous étions sortis de notre cachette et nous assistions de loin à l'algarade. Zinga levait le bras pour se défendre la figure contre les coups. Mon commandeur, Joseph Figeroux, était à côté d'elle, et le docteur, à demi-voix, me faisait observer l'expression féroce du mulâtre. Il est singulier que moi, qui l'ai tous les jours, à toute heure, devant les yeux, ce soit la première fois que je remarque sa physionomie. Je la trouve astucieuse, fausse; elle annonce aussi, par moments, une décision cruelle et hardie, que rien n'arrête. Comment ne m'a-t-elle pas frappée plus tôt? Figeroux a donc employé un sortilège pour m'aveugler, et pour aveugler Zinga, car qui peut attacher cette femme à un être pareil?
En vain Figeroux eut pour père un blanc, en vain est-il affranchi, son visage, bien plus que celui de Zinga, garde les caractères de dissimulation et de cruauté de certains Africains. Il ne rappelle pas ces belles races sénégalaises qui ne diffèrent des nôtres que par la couleur, mais plutôt ces tribus sauvages de la Guinée, qui, dit-on, boivent à certaines fêtes le sang humain. La bouche extraordinairement lippue, et qui ne sourit jamais, le nez écrasé, retroussé, aux narines larges, ne paraissent avides que de carnage. Le front est si bas qu'il apparaît à peine sous la touffe blanche et fine qui s'élance de ses cheveux, ailleurs noirs et laineux. L'œil à fleur de visage, brillant d'un regard fixe, inflexible, sous des sourcils toujours froncés, donnerait à croire que l'existence n'apporte à cet homme que motifs de colère ou de chagrin. Court, trapu, le ventre proéminent, il ressemble, malgré l'étonnante activité de son existence, toujours en éveil et en mouvement, à quelque planteur oisif qui ne quitte le lit que pour la table et le palanquin. Il portait un accoutrement ridicule et prétentieux: un tricorne de visite, l'habit de drap, que personne ne revêt par cette chaleur, et l'épée au côté, qui n'allait guère avec sa chemise ouverte, sa culotte de toile, ses mollets nus et ses énormes souliers.
Il ne cessait de menacer et d'injurier sa femme dans ce créole du port, rempli d'obscénités grossières, et que je n'entends pas toujours. Voici du moins ce que j'ai compris.
—Veux-tu me dire ce qu'il t'a donné? répétait-il en secouant le bras de Zinga qui se cachait toujours la figure, les coudes levés comme pour prévenir de nouvelles violences.
—J'ai oublié de prendre l'argent, gémit-elle.
—Tu as oublié! Tu as oublié!
Les yeux du mulâtre s'élargissaient d'étonnement. Il ne pouvait concevoir une telle négligence.
—Eh bien, je vais te donner de la mémoire, cria-t-il tout en fureur, tandis que Zinga s'adossait à une muraille, résignée à son sort, se protégeant seulement le plus qu'elle pouvait le dos et le visage. Il la battit de toute la force de son poing, frappant au hasard: les épaules, la poitrine, les hanches.
—Ah! ah! disait-il, je le vois bien, madame aime, madame a une passion; le blanc l'a embagouinée! Le devoir à présent lui importe peu. Qu'elle jouisse, la truie; c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien, je t'en donnerai des jouissances. Comment trouves-tu celle-là?
Sous les coups, Zinga soupirait, sanglotait sans répondre.
—Et veux-tu me dire aussi pourquoi tu as repoussé Samuel Goring, pourquoi tu l'as frappé. Qu'est-ce qu'il t'avait fait?
Zinga, au milieu de ses larmes, eut un cri de révolte:
—Ah! tu ne vas pas aussi me forcer à voir cette brute-là!
—Et pourquoi donc pas?
—Il me dégoûte. Je le déteste, je l'exècre!
—Ravale ton exécration, alors, parce que tu le verras, et pas plus tard qu'aujourd'hui. Je le veux!
—Pour l'argent qu'il me donne!
—Il ne s'agit pas d'argent. Il s'agit du bien qu'il fait à notre cause, par ses prédications.
—Je m'en fous de ses prédications, fit Zinga. Jamais il ne me touchera.
—Tu dis? demanda Figeroux en levant sa lourde canne, répète un peu, pour voir!
—Jamais! reprit-elle d'une voix résolue, jamais il ne me touchera.
Le mulâtre abaissa le bras, mais elle avait glissé de côté, évitant ainsi le coup de bâton, et s'était mise à courir. Figeroux la poursuivit quelques instants, jusqu'à ce qu'il fût hors de souffle. Alors il s'arrêta, tout haletant, et d'une main furieuse lui jeta son bâton dans les jambes.
—Carne! cria-t-il, je te retrouverai.
Dans sa fuite Zinga se retourna, et ramassant à pleine mains de la bouse de vache qui séchait sur un mur, elle la lui lança au visage en éclatant de rire. Figeroux s'essuya sa face souillée, grommela je ne sais quelle injure et reprit sa marche lentement derrière la négresse. Il était patient dans la vengeance.
—Vous êtes maintenant édifiée, me dit le docteur.
—Ils sont révoltants d'impudeur et de scélératesse! m'écriai-je.
—Et qu'allez-vous faire?
Il souriait en me regardant avec curiosité comme s'il avait deviné ma réponse et déjà s'en égayait. Je lui répondis d'un ton ferme:
—Renvoyer le mulâtre et enfermer Zinga, dès que je serai de retour.
Je le quittai sur ces mots. J'étais outrée de colère, et, en ce moment, bien décidée à traiter le couple Figeroux comme je l'avais dit. Mais la prudence domina mon ressentiment, ou plutôt une image qui me revient sans cesse à l'esprit, la douce image d'Antoinette, chassa toutes les autres. Je ne songeai plus qu'au danger qu'elle pouvait courir, entre cette Zinga jalouse et ce Dubousquens amoureux, car, j'en étais sûre, les reproches que cette fille avait adressés à son amant étaient fondés. Si je l'avais surpris dans la chambre d'Antoinette, c'est qu'il voulait voir mon enfant bien aimée, lui parler, lui crier sa détestable passion, qui sait? peut-être la déshonorer.
Zinga n'était pour lui qu'un passe-temps, une de ces luxures sans âme où les hommes n'apportent que leur perversité, mais il aimait ou du moins il désirait Antoinette, tout me le laissait croire, jusqu'à cette répulsion secrète que j'éprouvais pour lui sans rien connaître de son existence, et qui me faisait redouter de sa part de grands maux: les pressentiments ne m'ont jamais trompée.
Je revins en toute hâte aux Ingas. Dès mon arrivée l'attitude accablée, l'air de consternation que je remarque chez tous les esclaves m'avertissent d'un malheur. La bouche sèche, la voix rauque, je demande à chacun: «Antoinette! où est Antoinette?» N'obtenant pas de réponse, je vole à la chambre de mon enfant, je la trouve enfin, mais dans quel état, grand Dieu! La robe en lambeaux, les cheveux épars, la tête rejetée en arrière, elle paraît morte. Hors de moi, je prends par le bras la grosse Marion qui regarde devant elle et bouche bée; je secoue Catherine Fuseau qui pleure, la tête dans les mains. Je menace, je prie, j'injurie, je veux des explications: «Qu'est-il arrivé? Voyons! Voulez-vous répondre, canailles?» Alors, au milieu de gémissements et avec toutes sortes d'excuses pour se mettre hors de cause, Marion, Catherine, des filles de cuisine qui surviennent, me versent leur bavardage intarissable, se coupant la parole, se contredisant, s'enfiévrant, parlant toutes à la fois, et ainsi elles essaient de me raconter ou plutôt de me faire deviner l'aventure. «Les demoiselles étaient à s'habiller, nous, nous préparions le dîner.—Dis donc que tu dormais!—Si on peut mentir!...—Je mens point. Même que je disais: elle fait plus de bruit à elle seule en ronflant que toute la maison en travaillant. C'est vrai que ces demoiselles qui s'ébattent comme des diables d'ordinaire, ne menaient cette fois pas plus de tapage que de petites souris. On pensait qu'elles s'étaient rendormies... Mais voici tout à coup un cri, puis deux, puis toute une suite qui partent de la chambre de Mam'zelle, des cris à emporter le gosier de qui les pousse, des cris qui vous entrent dans le cœur. Catherine a peur, elle veut se sauver—Non, c'est toi!—C'est elle, maîtresse! J'ai dû l'emmener avec la cuisinière. Nous la tenions chacune par un bras. Nous arrivons ainsi à la chambre de mam'zelle Antoinette. Bon Dieu! qu'est-ce que nous voyons! Des chaises renversées, les draps du lit arrachés, des traces d'ongles sur la tapisserie comme si on s'y était accroché, mais personne... La fenêtre était grande ouverte et, à présent, les cris venaient du dehors; nous avons regardé dans le jardin: deux diables de nègres, des solides et qui n'avaient pas les jarrets en coton! décampaient si vite entre les champs de cannes, que le vent n'aurait pu les attraper. Ils portaient dans leurs bras des robes gonflées et frétillantes. C'étaient nos demoiselles. J'ai bien reconnu la jupe à pois roses d'Agathe et ses petits pieds chaussés de pantoufles à rubans amarantes, qui battaient l'une après l'autre les côtes de son voleur. C'était elle qui criait. Antoinette, pour son compte, ne remuait pas plus les jambes ni les lèvres qu'une statue. Comme le jardinier et Justin venaient de notre côté, ça nous a donné du courage, nous avons appelé: «A l'aide! à l'aide!» et nous nous sommes lancés à la poursuite de ces brigands. L'un des diables, tout fort et tout grand qu'il était, nous voyant à ses trousses, a senti, je crois bien, grouiller ses entrailles. Il a lâchée mam'zelle. Paf! elle est tombée de ses bras comme un paquet. Puis il a pris ses plus belles jambes de dimanche pour rejoindre son compagnon qui était déjà loin, disparu derrière les cannes. Nous sommes allées à mam'zelle qui était évanouie; et nous l'avons portée dans sa chambre. En voilà-t-il une aventure!»
Je laissais bavarder Marion et Catherine, sans leur répondre. Dans un autre moment je les aurais battues, mais je ne songeais qu'à Antoinette. Agenouillée devant son lit, j'ouvris son corsage, et je passai sous ses narines un flacon de sels. Elle avait perdu tout sentiment.
—Vite! vite! dis-je en secouant par les épaules les brutes insensibles qui m'entouraient. Vite! vite! Courez chez le docteur Chiron. Ramenez-le! Vous dépêcherez-vous, fainéantes!
Cependant Antoinette peu à peu reprit connaissance; je vis ses paupières se relever lentement, les ailes de son nez palpiter; ses lèvres en s'entr'ouvrant parurent me sourire.
—Mon enfant adorée! m'écriai-je en la serrant contre mon cœur, et mes larmes vinrent rafraîchir son front et les ondulations souples de ses beaux cheveux.
Lorsque le docteur entra et qu'il sut ce qui était arrivé:
—Eh bien, dit-il, on se fait enlever par les nègres à présent... Qu'est-ce que je vous disais, madame?
A ces mots les yeux de la pauvre petite se remplirent de larmes.
—Ménagez-la, voyons, docteur! cette enfant souffre!
Il observa le pouls d'un air détaché, puis laissant tomber la main:
—Un peu de fièvre. Ce ne sera rien. Les émotions sont bonnes pour la jeunesse, ajouta-t-il avec un rire stupide, et il ordonna, au hasard, quelque remède.
Il semblait enchanté comme si l'événement donnait raison à ses prophéties. Même l'enlèvement d'Agathe ne l'inquiétait pas.
—Bah! elle reviendra! Cette jeune fille avait évidemment des dispositions au libertinage.
—Vous êtes fou, docteur!
—Ma théorie est faite, madame: point n'enlève-t-on fille qui n'y consente. La bouche dit non, le cul dit oui... D'ailleurs, si cela pouvait vous rendre à l'avenir plus prudente envers vos esclaves et plus attentive à mes conseils, l'aventure aurait été excellente.
A ce moment j'aperçus Zinga qui glissait un regard sournois vers Antoinette. L'infâme! était-elle donc complice des ravisseurs? Si j'en étais sûre, je crois que je ne redouterais plus ni poursuites ni vengeances. J'aurais sa vie!
—Oh! Oh! fit le docteur qui aperçut Zinga, vous ne vous décidez donc pas à enfermer cette fille, chère madame.
—Ah! dis-je, en arrivant ici je n'ai pensé qu'à Antoinette.
Puis, comme pour lui montrer mon repentir, j'ajoutai en me tournant vers la négresse:
—Voilà donc les conséquences de votre inconduite, coureuse!
Elle feignit une profonde surprise; la bouche entrebâillée, les yeux innocents, elle me considérait de la tête aux pieds comme si elle ne me reconnaissait plus et semblait attendre mes paroles:
—Je vous défends, repris-je, de sortir de la maison. Sinon...
Et je levai le bras sur elle.
Elle resta immobile quelques instants, me fixant avec insolence, puis elle leva les épaules, et se retira, remplissant le vestibule de son rire éclatant, de sa gaieté criarde de perroquet.
—Elle vous respecte bien, fit le docteur d'un ton ironique; j'admire, pour ma part, votre courage. Ah! si la rosse était à moi, je la ferais marcher, avec une bonne rigoise pour lui éventer les fesses.
Mais que n'importaient maintenant Zinga, le docteur et le monde entier! Antoinette était là, les roses revenaient à ses joues: je n'avais plus cette idée horrible de la mort qui m'avait accablée en entrant dans la plantation. J'oubliais même l'enlèvement d'Agathe, je ne pensais même pas aux angoisses ni au désespoir que devait éprouver sa pauvre mère.