—Où est Agathe? m'avait demandé la chère enfant en reprenant connaissance.

—On l'a retrouvée, répondis-je; ne vous effrayez pas. Soyez calme.

J'étais pourtant très inquiète, mais uniquement à cause de ma chérie. Qui avait pu ordonner cet enlèvement? Ce n'était, certes, pas l'amour qui l'avait inspiré, car pourquoi s'attaquer à ces deux malheureuses enfants! Je me perdais en conjectures.

—S'ils veulent t'enlever, m'écriai-je, il faudra qu'ils m'enlèvent avec toi, car je ne te quitte plus.

Par le jardinier, je fis armer d'un fusil, et poster derrière les cacaoyers, deux nègres dont j'ai eu déjà l'occasion d'éprouver la fidélité.

Si quelqu'un essaie d'entrer furtivement dans la maison, ils ont ordre de tirer.

De plus, Catherine et Marion vont transporter le lit d'Antoinette dans ma chambre, pour que je puisse mieux veiller sur mon enfant.

Je ne me fierai plus à personne, qu'à moi-même.

Au besoin je saurai la défendre. M. le comte de Provence avait donné à mon mari d'excellents pistolets. Ils resteront désormais sur ma table, près de mon lit, tout chargés. Je ne suis point maladroite.

Mais qui donc a eu l'audace de commander cet enlèvement?... Je ne crois pas que Dubousquens, ni Figeroux soient coupables. Et pourtant!... Dès demain j'irai porter plainte au Conseil; il faudra bien qu'on découvre les coupables et qu'on venge mon Antoinette!


Au milieu de tous les périls qui me menacent et dans l'inquiétude où je suis de perdre mon enfant, je n'espérais pas trouver un auxiliaire à la fois si précieux et si méprisé, ni qu'une main ignoble et charitable se tendrait vers la mienne et que je l'accepterais.

Je m'étais rendue dès le matin, au Cap, chez M. de la Pouyade. Il reposait encore. Par mes instances auprès de son esclave, je l'avais presque contraint de se lever et de venir entendre ma confession.

Il était accouru vers moi, l'habit à demi déboutonné, les souliers dénoués, une barbe de la veille et la perruque de travers. N'importe! c'était un prêtre, et j'avais si grand besoin à ce moment de me confier à un ministre de Dieu et d'entendre, par ses lèvres, que j'étais pardonnée d'en haut, que je l'avais, tel quel, entraîné dans l'église.

—Mon Dieu! s'écria-t-il, madame, qu'avez-vous, que vous est-il arrivé? Le diable est-il dans votre maison, que vous venez sitôt me réveiller?

—Hélas! fis-je. Plût au ciel, mon père, qu'il fût seulement dans la maison, mais je soupçonne qu'il est en moi.

—Ah! ah! voilà qui est amusant, par exemple. Moi qui, jusqu'ici, n'ai exorcisé personne! Comment vais-je faire pour chasser votre démon?

—Ne riez pas, mon père, repris-je. De cruelles tentations viennent souvent incliner au mal une nature portée instinctivement à la vertu; mais je ne saurais me reconnaître quand je fléchis. Il me semble qu'une autre personne emprunte alors mes sens, et mon âme désavoue des actes auxquels elle ne prend aucune part.

—Dieu s'en réjouit là-haut, ma fille, conclut-il en aspirant une pincée de tabac vanillé, tandis que je tombais à ses pieds, puis: Dites vos péchés, fit-il, et avec une ironie absolument déplacée, il ajouta: Ou plutôt ceux de votre démon.

La faute que j'avais commise ne me causait tant de trouble que parce qu'elle atteignait ma chère enfant et l'innocence de mon amour. Une autre ne s'en fût point émue, mais le lien qui m'unit à cet ange est saint à mes yeux, et je ne pouvais assez me reprocher d'en avoir terni la céleste pureté.

L'enlèvement d'Agathe, l'état dans lequel se trouvait mon enfant, tout me conseillait de ne point me fier à des soins mercenaires, mais de veiller moi-même sur ce bien sacré. C'est pourquoi j'avais fait transporter dans ma chambre le lit d'Antoinette, mais la chère enfant était trop loin encore! Le soir, je la pris tout endormie dans mes bras et la portai dans mon lit. Oh! quelle joie lorsque je sentis son corps contre le mien; que sa douce respiration approcha son jeune sein de ma poitrine et l'effleura d'une caresse délicieuse! Je ne sais pourquoi à ce moment, comme si le ciel se fût montré jaloux de mon plaisir, je me rappelai les paroles du docteur, et un soupçon affreux traversa mon esprit. Les brigands qui avaient attaqué la pauvre mère, avaient-ils osé porter leurs mains sacrilèges sur l'enfant? Le doute me suppliciait. Je voulus avoir une certitude,—dût-elle être douloureuse,—et profiter de ce sommeil. Repoussant tout ce qui voilait le corps de mon Antoinette, écartant ces jambes grassouillettes qui, chastement réunies, semblaient vouloir dérober leur trésor, j'approchai une petite lampe, et penchée vers elle, comme une mère vigilante ou un mari fervent, je découvris le secret adorable. Dieu soit béni! les barbares n'avaient point flétri mon enfant; la fleur chaste, à peine rosée, mince et délicate encore, dissimulait ses annelets dans les profondeurs de la chair, parmi les frisures d'une mousse capricieuse et dorée.

O ma chérie! m'écriai-je, se peut-il qu'un jour un mâle brutal déchire des grâces si parfaites et arrache à ton sein tranquille un cri de douleur! Va, je te défendrai contre leurs désirs. Je te garderai pour moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas tromper.

Alors, prise d'une étrange fureur amoureuse, je pressais toute cette jeunesse; au risque de la flétrir moi-même, j'imprégnais mes doigts de son odeur, et mes lèvres allaient, au plus intime de son être, goûter la saveur pénétrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes. J'aurais voulu m'abîmer en elle.

Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mère; à demi éveillée, à demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son mignon derrière, puis, de la main, légèrement et sans y prendre garde, elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'aperçût. Vite, doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide, puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'était dissipée. Il me sembla que je venais d'insulter à ma religion; je pleurai, et plus d'une de mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en était indigne, se refusait maintenant à baiser. Toute la nuit, auprès d'Antoinette, je souffris d'une solitude désespérée. En découvrant en elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel être qui, par ses séductions même, semblait outrager le premier.

Avec quelle émotion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!

Dans la crainte de me rendre odieuse à mon confesseur, j'essayais, sans lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que j'avais tant de honte à prononcer, tombèrent de mes lèvres. Jamais, je pense, repentir plus vif n'avait courbé une femme devant un prêtre, et toutefois une étrange ivresse se mêlait à mes remords. L'image de mon enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait à mes lèvres les roses naissantes de sa chair, et les délices maudites, jusque sous le crucifix de la pénitence, précipitaient les mouvements de mon cœur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer négligemment avec une chaînette d'or qui soutenait son carnet.

Etait-ce donc là l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui eusse rêvé l'éclat d'une sainte colère, une de ces pénitences sanglantes qu'imposait la primitive Eglise, à tout le moins de sincères reproches! Cette indifférence de la part d'un prêtre me révoltait. Je fus encore plus choquée lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva une main où je vis, à l'annulaire, briller une améthyste, entourée de topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'évêque, et l'eût-il, de semblables parures conviennent-elles à un ministre de Jésus-Christ?

Je me relevai tout irritée.

—Enfin, mon père, lui dis-je, que dois-je faire pour prévenir de pareils retours?

Il était parvenu à ne plus sourire et à se composer un grave visage.

—Que sais-je? vous séparer d'elle, la marier...

—La marier! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.

—Assurément, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous épargneriez des tentations inutiles. Mais vous êtes assez vertueuse, madame, pour y résister et je ne veux point vous donner de conseil à ce sujet. Le parti que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.

Je sortis, plus irritée, plus émue encore que je ne l'étais à mon arrivée. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai dû exagérer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mère à l'égard de cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que j'étais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce Gourgueil, qui m'interdit un second mariage à moins que je ne renonce à ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait être tendre, caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a été si cruelle, le continuerait; il faudrait être, comme pour l'autre, une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On s'est trop habitué à me considérer comme une des femmes les plus vertueuses de l'île; il faut que je porte le poids de ma réputation. Charge bien légère! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi seule, adorable Antoinette, tu émeus mon être de plaisir. J'oublie que je suis une femme devant toi; tu m'as donné comme un autre sexe pour t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connaîtras point l'étreinte odieuse qui détruirait la grâce de ton jeune corps et te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignoré tous les maux! Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour peut-être ta gratitude s'éveillera pour mon bienfait, mais, en attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dévore. Dieu ne nous maudira pas, ô la plus chérie; il ne peut condamner l'amour qui veut pénétrer et défendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre, mystérieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es pas seulement ma fille, mais mon épouse adorée!

J'étais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je rencontrai Mme de Létang. Ce n'était plus la femme qui se laissait porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien ne semblait émouvoir. Les yeux rougis et cernés, le sein soulevé de sanglots, elle marchait très vite et comme au hasard, se heurtant contre les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine à se soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait hébétée par la douleur.

—Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre chère Agathe et nous châtierons le misérable ravisseur. Ne m'a-t-on pas dit que le chef de la milice avait déjà commencé les recherches, et qu'il pensait être sur une bonne piste?

Elle me regarda fixement comme si elle eût voulu trouver dans mon regard un motif d'espérer, puis secouant la tête d'un air de désolation, elle me quitta sans un mot. Je la vis frapper à la porte de M. de la Pouyade. Puisse-t-il avoir témoigné quelque pitié à cette malheureuse mère! Pour moi, sa vue m'avait atterrée; je pleurai en pensant au rapt de sa fille, mais je songeais moins à son infortune qu'au péril de mon Antoinette. Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la destinée me réserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas. D'ailleurs nous sommes deux à présent à veiller sur elle, et deux femmes qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?

Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien étranges sont parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!

Je rentrais aux Ingas en palanquin, menée à grande vitesse par mes quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant l'abbé de la Pouyade avait cessé; je me sentais heureuse, pure de toute faute envers Dieu comme envers mon amour, prête à aimer mon enfant avec toute la force de mon âme et de mes sens. Déjà je me trouvais devant la porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au galop, palanquin de fillette gâtée plus que de femme sérieuse: tout en acajou avec des crépines dorées et des rubans de soie claire, enveloppé de grands rideaux de mousseline à fleurs roses qui bouffaient au vent comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux s'écartèrent et, embarrassée dans sa robe, entraînant les coussins, faisant trébucher un porteur, roula et dégringola vers moi, pattes de satin, cul doré et dentelles aux cheveux, une frétillante petite négresse qui, à peine sur ses jambes, s'avança vers moi avec l'air dégagé et la malice d'une jeune guenon:

Maame Gourgueil! fit-elle avec un sourire qui écarta et durcit ses lèvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout près de moi.

—Comment, répondis-je, me connais-tu si bien?

Li vue, li marquée. (Une fois qu'on t'a vue, on ne t'oublie pas).

Et, parlant ainsi, elle tira d'une pochette de sa candale une lettre odorante d'un parfum vif et entêtant. J'en rompis le cachet et j'y lus cette demande singulière:

«Madame,

«Je vous prie d'excuser la liberté d'une simple fille qui, n'étant point de qualité, et n'appartenant même pas à votre race, ne saurait prétendre à entrer en relations avec une dame de votre rang, si des intérêts, qui nous sont communs, ne me pressaient de solliciter humblement mais avec instance, un rendez-vous. Comme il est utile pour l'une et l'autre que l'on ignore notre entrevue, je vous demanderai de venir vous-même me trouver pendant la fête qu'on donnera ce soir au Cap, en déguisé, ou bien voilée. Vous ne serez pas remarquée au milieu de la foule. Tandis que si j'allais aux Ingas, des personnes que je connais et ne tiens pas à rencontrer pourraient m'y voir. Vous demanderez la maison du sieur Pichon au bout de l'Allée des Lataniers. Elle est à droite. Je demeure derrière, dans un pavillon qui donne sur le jardin. Vous n'avez qu'à traverser la cour, vous y êtes. Encore une fois, madame, je déplore mon audace et les ennuis que vous doit coûter cette visite, et pourtant j'ose espérer que vous n'en aurez point de regret.

«Daignez, Madame, accepter les sentiments de respectueux dévouement avec lesquels je suis votre très humble et très obéissante servante.

«Nanette Berthier.»

Ce nom n'est que trop connu au Cap français. Nanette Berthier, que ses amis de couleur appellent Kouma-Toulou, la Langue Joyeuse, et que nous nommons familièrement Dodue-Fleurie, est une fort belle négresse, grande et grasse, une véritable pièce d'Inde[4]. Il n'est point de négociants, de voyageurs de passage à Saint-Domingue qui manquent d'aller souper avec Dodue-Fleurie; ils croiraient même ignorer les délices de l'île s'ils n'obtenaient, à prix d'or, une de ses nuits où, dit-on, elle ne se montre jamais oisive. La lourde volupté que dégage son corps lorsqu'elle se promène dans les rues et les jardins du Cap; tout ce qu'il y a de grossière et ardente luxure dans le balancement de ses hanches vastes, dans ses claquements provocateurs de langue, dans le jeu de ses paupières bordées de longs cils, tantôt retombées comme dans une extase, tantôt levées sur des yeux blancs, où le regard étincelle de colère ou de dédain; ses domestiques noirs qu'elle traite comme des animaux, mais auxquels elle donne des livrées dignes de la Cour; son luxe, ses toilettes, ses fantaisies ruineuses, les suicides des hommes qu'elle a désespérés par son mépris ou ses caprices, tout lui a fait une célébrité inouïe. Elle se croit reine et elle agit en despote. Combien a-t-elle brisé de mariages et fait pleurer de confiantes fiancées! Personne n'ose élever la voix contre elle. Il a fallu que le fils du gouverneur s'éprît de cette femme pour que le père alarmé et furieux d'une telle liaison menaçât la courtisane de la faire arrêter et de déchirer l'acte qui l'affranchissait. Alors pour quelques mois elle a abandonné sa magnifique maison et s'est retirée dans ce logis à demi secret qu'elle m'indique dans sa lettre, ne sortant plus et condamnant sa porte à son ancien amoureux afin d'apaiser le père. Je ne connais pas d'être qui me répugne davantage que cette Dodue-Fleurie. Zinga m'irrite; Zinga m'effraie; Zinga me rappelle d'atroces souvenirs; mais que de fois l'ai-je sentie liée et dévouée à mon être, soit qu'une caresse me l'eût conquise, soit que la beauté de mon corps ou la supériorité de ma race exerce sur son esprit quelque fascination, soit enfin que le fouet, quand il m'est arrivé d'en user avec elle, lui ait fait comprendre la force de ma volonté. Mais je n'ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans ressentir comme un soulèvement de dégoût; toute sa personne me révolte; sous ses cotillons de soie brochés d'or et parfumés à la poudre à la maréchale, je sens une odeur d'huile et de chair mal lavée. Elle me produit l'impression d'une latrine décorée somptueusement, et pourtant, moi comme les autres, je me sens dominée par elle, et si elle me regarde en face, à la promenade, je baisse les yeux. Ah! il ne fallait pas affranchir un pareil monstre; c'est comme si on ouvrait un cloaque, on serait vite infecté par son débordement. Mais vais-je être injuste envers l'être qui va sauver mon Antoinette; ne puis-je dominer ma répugnance et accepter, quel qu'il soit, le secours que m'envoie le Ciel!

Dès que j'eus pris connaissance de la lettre, je dis à la petite négrillonne que j'irais trouver sa maîtresse, le soir même. Aussitôt elle s'inclina, fit une pirouette de bouffonne, stylée à divertir sa maîtresse, et remonta dans le palanquin qui redescendit très vite vers le Cap, sur les épaules de ses porteurs.

Je n'avais pas hésité un seul instant à lui donner cette réponse; l'humiliation d'une pareille démarche ne me coûtait pas, ou plutôt j'avais le pressentiment que cette femme allait me parler d'Antoinette et cela seul suffisait à m'attirer chez elle. Peut-être aussi ai-je senti dans sa lettre ce mystérieux pouvoir qu'elle exerce sur tous et auquel il faut se soumettre, malgré soi.

Je passai la journée avec ma chère enfant; elle s'était remise peu à peu de son émotion, mais quand elle sut que son amie Agathe avait disparu, elle sanglota et rien ne put la consoler. Il fallait que j'eusse toutes ces inquiétudes et qu'elle m'occupât à ce point l'esprit, pour souffrir si courageusement les horribles douleurs d'entrailles qui vinrent me tourmenter. Je m'imaginais qu'un cercle de fer me comprimait, me rétrécissait le ventre de moment en moment; le mal avait des élans brusques et des coups féroces. Parfois j'aurais eu envie de me rouler par terre tant je souffrais, et je cachais ma torture à Antoinette de crainte de l'ennuyer. Une minute il me fut impossible de dissimuler. Elle m'interrogea. «Oh! ce ne sera rien,» lui dis-je. En réalité je ne m'expliquais point ce mal subit; et je me rappelai un fait dont le docteur Chiron m'avait parlé, peu de jours avant: l'empoisonnement d'une maîtresse par ses esclaves. Etais-je aussi, moi, empoisonnée? La crainte de laisser paraître une inquiétude vaine lorsque je m'étais montrée d'abord si tranquille, m'empêcha d'appeler le docteur. Je pensai qu'il se moquerait de moi.

Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu à Antoinette, je la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et, après l'avoir enfermée dans sa chambre, je descendis à pied vers le Cap, emportant, afin de n'être point reconnue, un voile léger de tulle noir que je me mis sur le visage, aussitôt que j'eus quitté les Ingas. Je me faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont dévoués, parce que souvent je leur donne des friandises et des piécettes à l'insu de leur mère. Ils sont les espions des autres noirs de la plantation, et bien que l'aîné n'ait pas quinze ans, ils sont si forts, si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient chacun, dissimulés dans un manteau, un petit pistolet et un poignard. Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon Antoinette pour m'exposer ainsi.

Le soleil, étincelant encore à mon départ, m'abandonna en route. Il tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets, jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse infinie pesa sur tout mon être. J'attirai mon plus jeune compagnon contre moi.

—Pas peur, maîtresse! dit-il. Zozo et Troussot près toi.

—Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?

—Maîtresse, sont bons.

Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit nègre, qui, à son tour, me lécha la main. Cette venue de l'obscurité m'apporte presque chaque jour un frémissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens perdue dans ces vastes ténèbres; j'embrasserais alors un animal dans ma terreur de la solitude.

Cependant mes petits nègres avaient allumé les lanternes. Troussot, le plus grand, marchait devant moi; et Zozo, à mes côtés, pour me rassurer.

De la route des Ingas j'aperçus le Cap dans une petite buée lumineuse. Les rumeurs de la fête venaient jusqu'à nous, assourdies. Dans l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts, les lumières, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de place que ces feux d'acacias que les nègres marrons allument en chantant pour conjurer les démons nocturnes.

Au contraire, à peine étions-nous entrés dans le faubourg des Milices, que je me sentis comme étouffée par la foule. En ce dimanche de la Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles idées, beaucoup de maîtres ont cru devoir laisser pleine licence à leurs esclaves. Pour la première fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie de frayeur quand il me fallut, pour passer, écarter des poitrines, des épaules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes où les lampes fumeuses des éventaires faisaient courir d'étranges reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des poings. J'entendis autour de moi gronder des colères; mon cœur battait violemment, et je me disais: «S'ils devinent que j'ai peur, je suis perdue.»

Il y avait là tous les nègres récemment débarqués, ceux que l'on n'a pu dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement des rigoises et la chaîne aux pieds. Par quelle étrange aberration les avait-on lâchés ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de blancs, ni même de ces esclaves policés qui ont pris auprès de nous nos mœurs, notre costume et nos façons de vivre. Point, non plus, de serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'étaient installés pour la journée. Des têtes ricaneuses et féroces d'un noir luisant comme le bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frisée, des têtes aux yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges, à la bouche grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaçantes, m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons dans nos insomnies, sans âme et toutes semblables; elles me frôlaient, me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les têtes se multipliaient à l'infini, me regardant de leurs gros yeux immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus animées de joie furieuse et comme de délire; les bouches d'abord muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le mouvement des vagues humaines était plus rapide, plus violent, comme lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant elles me heurtaient et me pressaient davantage.

Deux jeunes blanches qui s'étaient aventurées dans cette multitude, curieuses des verroteries et des menus objets qu'offraient les petits marchands sous les lampes, furent entraînées dans une chica ridicule et fatigante, à trois temps, que ces nègres dansent dos à dos en s'accroupissant, en se heurtant les fesses et en se relevant d'un élan brusque. Au milieu de cette foule les mouvements étaient encore plus grossiers et plus brutaux. Ces brutes lâchaient en dansant des vents infects.

—Bola! Bola! criaient-ils lorsque les deux jeunes filles, d'abord essayant de rire, puis effarées, muettes de terreur, se mirent à tourner avec eux. Par ces appels ils leur demandaient de se dévêtir pour danser nues ainsi qu'ils étaient eux-mêmes.

Comme elles ne paraissaient pas avoir même l'idée d'obéir ou de refuser, insensibles aux plaisanteries et aux menaces, on les dépouilla, on leur arracha cotillons, chemise, mouchoirs de cou, et des mains noires et rugueuses assaillirent, se disputèrent ces peaux de blanches. Epouvantée je regardais les noirs, attirée par l'ignoble spectacle comme dans le vertige on est attiré par l'abîme; moi-même je fus entraînée, emportée vers le tourbillon des grandes ombres bondissantes sous les lampes fumeuses, au milieu des exhalaisons puantes de ces animaux en rut, pincée, frappée, mordue jusqu'au sang par tout le corps. A mes cris Troussot fit le geste de tirer son pistolet, mais Zozo l'arrêta: un coup de feu eût causé notre massacre; avec une force étonnante pour son âge, il m'enleva aux bras qui m'étreignaient, et, tandis que son frère frappait à poings fermés cette canaille, il me poussa sous la tente d'un marchand, dressée juste en face d'une petite allée qui heureusement était déserte. Nous nous échappâmes par cette issue. Quand nous fûmes loin des brutes, je m'arrêtai pour arranger mes vêtements. J'étais toute meurtrie, et ils avaient déchiré ma robe. Tandis que, le jupon retroussé, je réparais tant bien que mal le désordre de ma toilette, Zozo vit, sur le haut de ma jambe qui était découverte, des gouttes de sang; alors ce bon petit être colla ses lèvres sur ma blessure et la lécha. Je fus bien touchée de cette marque d'affection, et je l'en remerciais, quand des voix gutturales partirent autour de nous, jacassantes et criardes. Je me serais crue transportée au milieu d'une volière immense de perroquets. C'était une troupe de noirs qui passait; elle nous rejeta contre une maison. Ils n'étaient pas très nombreux, mais ils emplissaient la ruelle d'un bruit énorme; leurs pieds nus résonnaient sur la terre comme des claques sur une peau nue; ils chantaient ou plutôt ils criaient sur une mélopée monotone de trois notes cette bizarre complainte:

Tili saba, a kouma

I soumousso akha gni

I assan nté

Nté: Mousso a bé fourou

Nieba, baguifing debenta

Nté ndimata.

Hé gni tubabulengo

Ouory a sota abé

Kono nian-a bé

Nté moussodé.

Gni dé, ibé mousso la.

Tyo tili kile abé fourota

Nieba. Tan i foula misse.

Ni sira

Nté ndimata

Hé gni tubabulengo.

Ouory a sota abé

Nimbe a kha mina dion.

Marka abée mousso.

Man ouory, sira, missé.

Tita Marka, galo diani

Konkho bena, aman doumount

Nté a mon dibissa kou bété Nté a takha sesouma koro Khang tombi khoto.

Ne gni tubabulengo.

Ouory a sota abé.

Moun nté a blo sounia da foula

Mousso ni ouory.

Aman ke fen nté.


(Il y a trois jours il me dit:

«Ta jument est belle.

Vends-la moi.

Mais c'est ma femme, elle est mariée.

Ça ne fait rien. Je te donnerai cinquante pièces de guinée.»

Ah! ces Européens rouges

Ils ont tous de l'argent.

Dans l'œil il avait aussi

Ma fille aînée.

«Est-ce ton enfant? me demande-t-il

Oui, elle va se marier dans un mois.

Ça ne fait rien. Je te donnerai

Douze bœufs

Et du tabac.»

Ah! ces Européens rouges

Ils ont tous de l'argent!

Ils ont emmené captives

Toutes les filles de Marka.

Et je n'ai eu ni argent, ni bœufs, ni tabac:

Marka démoli, le village brûlé,

La faim est venue, je n'ai pas mangé,

Je suis bien malheureux.

Je n'ai plus d'autre abri contre le soleil

Que le vieux tamarinier.

Ah! ces Européens rouges

Ils ont tous de l'argent!

Mais pourquoi m'as-tu laissé voler ton fusil à deux coups.

Argent ni femmes maintenant ne te serviront guère.)

Lorsque la troupe fut passée, Zozo cracha dans leur direction.

—Guiambas, dit-il, Bambaras qui sentent encore cale où maître les a parqués, sales nègres! Ah! si moi étais maître à eux, les laisserais pas courir comme ça!

—Et que leur ferais-tu donc?

—Tannerais cuir à eux, et bien! Sales nègres, va!

—Mais tu es un nègre, pourtant, toi aussi!

Il baissa la tête:

—Maîtresse, dit-il, les larmes aux yeux et la voix tremblante, qu'ai fait moi à toi pou qu'insultes moi!

—Mais je ne t'insulte pas, tu es fou, voyons.

Et je lui tapotais les joues.

Je le calmais de mon mieux quand j'entendis des pas précipités; une femme courant à toutes jambes passa près de moi, puis un homme trapu qui la rattrapa, et enfin un troisième individu qu'ils devaient chercher à éviter, mais qui courant plus vite qu'eux parvint à les rejoindre à l'extrémité de la ruelle. Ils eurent ensemble une violente altercation. Les invectives, les injures pleuvaient; les deux hommes se menaçaient de leurs cannes hautes. La femme, muette et les bras croisés, attendait la fin de la querelle.

—Dieu! m'écriai-je, mais c'est Zinga, et Figeroux, et Dubousquens. Les misérables! Voilà comment ils gardent la plantation!

Nous nous étions réfugiés dans une galerie ouverte pour ne pas nous laisser voir. Zinga provoquait Figeroux de sa voix criarde et enfantine, avec des mots aussi grossiers que ceux que l'on entend crier aux portefaix, et un babil gouailleur de gosseline qui sent son derrière protégé. Elle n'employait plus ce langage prétentieux qu'elle avait tenu à Dubousquens, mais un patois ignoble, demi-créole, demi-français, comme si tantôt elle eût voulu n'être comprise que de Figeroux, et tantôt au contraire n'eût parlé que pour Dubousquens, vers qui elle se retournait avec un sourire d'intelligence, chaque fois qu'elle avait lancé au mulâtre une bonne injure.

Elle disait:

Ato li pa guen soumaké. Sa pa arien. (Il n'a pas d'argent, à présent, mais peu importe). Fe'ai toi cornard si m'amuse!

—Je t'enlèverai la peau de la carcasse, gouapeuse! répondait Figeroux.

—Moi, te la coupe'ai, un soi', pendant toi do'mi'.

Le mulâtre leva le bras. Alors, le visage protégé de ses mains, elle dit comme pour s'excuser:

—C'était pou rire, pou rire. Toi, n'en as pas!

Et se tournant vers Dubousquens, elle ajouta:

—I n'en a pas! I n'en a pas! Dors touzou quand z'ai envie.

Figeroux rugissait, voulait la battre, mais elle riait aux éclats, collée à Dubousquens qui, la canne toujours levée, écartait le mulâtre.

—On vous a payé, dit-il, laissez-nous.

—L'autre m'a payé aussi, répliqua froidement Figeroux; elle lui doit sa nuit.

A ce moment, des sanglots s'élevèrent et j'aperçus un homme qui pleurait. La lanterne de la galerie qu'on alluma soudain au-dessus de nous lui éclaira le visage: c'était Samuel Goring.

—Moi, dois nuit, moi, dois nuit, répétait Zinga furieuse, moi dois rien du tout. Ze vais lui paler tout de suite, à gros coçon.

En une minute elle fut devant nous. Je ne voulais pas qu'elle m'aperçût et je me cachai derrière un sterculia, mais c'était bien inutile; elle était trop occupée de Samuel Goring, de Figeroux et de Dubousquens pour glisser un regard dans la galerie.

—Viens dire à toi, fit-elle, que Zinga veut plus toi, plus zamais!

Samuel Goring tomba à genoux, joignit les mains. Mais cette timidité de geste et d'attitude ne fit que provoquer chez Zinga des sarcasmes et des fusées de rire.

Gadé li! disait-elle, li ka fé so benjoli. So dé wey ton pasé trou krab. (Regardez-le, regardez-le! Le voilà qui fait le joli cœur avec ses yeux pareils à des trous de crabes.)

—Au nom du Ciel! implora Goring.

—Toi pas nommer Ciel, porte malheur, répliqua-t-elle songeuse.

—Zinga, écoute-moi, tu m'avais promis...

Elle s'écria furieuse:

—Moi zamais ai promis, tu mens, coçon!

Goring tendit les mains, l'enlaça et l'étreignit avec violence.

—Toi, lacer moi, et tout de suite, veux-tu! veux-tu! Moi vais cracer sur toi, moi vais péter sur toi, moi vais battre, tiens! tiens!

Et elle essayait de se dégager, le heurtait de sa croupe, lui envoyait des ruades et des coups de poing; Goring recevait les coups et les injures, mais la tenait toujours; Dubousquens dut s'interposer:

—Allons, viens, Zinga, laisse ce malheureux!

Hors d'haleine, la voix entrecoupée:

—Veux pas trouver sa sale figure touzou su route à moi, répétait-elle, veux pas! moi hais lui!

—Puisqu'elle ne veut pas de vous, laissez-la donc s'en aller, dit à son tour Figeroux.

Samuel Goring avait enfin lâché sa rétive maîtresse; il se releva, la regarda s'éloigner avec Dubousquens, et ses sanglots recommencèrent. Figeroux restait devant lui et le contemplait en haussant les épaules.

—Vous n'êtes pas un homme! dit-il. Vous ne pourrez pas prononcer votre sermon ce soir.

—Oh! ayez pitié! soupira Goring.

—Il faut que vous parliez ce soir à l'Assemblée, dit Figeroux. Je le veux!

—J'essaierai, dit Goring.

Les deux hommes partirent ensemble, Figeroux toujours criant et gesticulant, Goring la tête basse et les lèvres scellées.

Je pris l'Allée des Lataniers et n'eus pas de peine à trouver la demeure du sieur Pichon. Mais une fois rendu là, on n'est pas encore chez Nanette. La maison Pichon en effet forme un vaste îlot de cases africaines et de constructions européennes entourées de jardins. Quand on a franchi la grande grille et traversé ce long couloir qui part de la rue pour aboutir aux jardins, on se trouve devant un entrecroisement infini d'allées et de sentes étroites, bordées de clôtures. De grands arbres cachent les maisons et achèvent de dérouter les visiteurs inaccoutumés. Nous heurtâmes à plusieurs portes, mais toutes restèrent obstinément closes. Enfin nous avisâmes un passage obscur, au fond duquel nous aperçûmes, dans une cour ombragée, des lumières aux fenêtres. Ce devait être l'habitation de Nanette. Au hasard nous suivîmes un corridor tortueux où brillait, dans un enfoncement de muraille, la lueur tremblotante d'une petite lampe.

Comme nous passions devant cette lampe, une forme humaine traversa le couloir. A sa candale de coton blanc et à sa taille un peu courte, il me sembla que c'était une jeune esclave et je lui demandai mon chemin:

—La maison de Nanette Berthier?

On poussa un cri, une porte fut ouverte précipitamment et un flot de lumière se répandit aussitôt dans le corridor. Je tressaillis: la personne que j'avais prise pour une esclave venait, avant de disparaître, de laisser voir son visage, et en vain me disais-je que mes yeux me trompaient, j'avais bien reconnu Agathe de Létang!

Avant que je fusse revenue de ma surprise, le petit nègre qui m'avait porté la lettre de Nanette aux Ingas, tout habillé de soie rose brochée d'argent, vint au-devant de moi:

—Maîtresse attend Mame Gourgueil, fit-il.

Alors je quittai le corridor sombre et mal tenu pour entrer dans un appartement vraiment extraordinaire de luxe et d'incurie, où l'on était d'abord ébloui par une profusion de meubles en bois de rose et d'ébène, ornés d'incrustations en or et en argent massif, où les lumières, le cristal des lustres et les hautes glaces mettaient partout un jeu magique de clartés, qu'adoucissaient à peine çà et là des tentures de l'Inde aux tissus transparents. Ce rayonnement et la violence des parfums âcres et capiteux que l'on respirait dès le seuil me suffoquèrent presque. Mais le petit domestique m'entraînait déjà vers la chambre de sa maîtresse, parmi des couloirs encombrés de toilettes autrefois somptueuses, à présent défraîchies, déformées, passées de couleurs, odorant l'étoffe ancienne et la négresse malpropre, jetées pêle-mêle en travers du passage, dans un abandon et un désordre qui en disaient long sur la paresse, l'insouciance et la saleté de la riche affranchie.

Dodue-Fleurie était vautrée parmi des mousselines brodées et des soies étincelantes, sur un petit canapé qu'elle écrasait de son corps large et robuste. Elle semblait jouer à frôler et à froisser ces étoffes fines, veloutées ou rudes; elle s'amusait de tous ces tissus que l'ingéniosité des hommes avait inventés pour elle et ses pareilles. Elle s'abîmait pour ainsi dire dans sa chair, elle rentrait dans sa bestialité jouisseuse et triomphante.

La chambre où elle était, pareille à un bazar, ne contenait guère que des étoffes déroulées, en pièces ou formant des toilettes pompeuses qui, disposées aux quatre angles, et rigides sur les mannequins, semblaient les autels de cette étrange église. Les lumières, éblouissantes dans le vestibule, étaient ici à demi-voilées. Des tulles couvraient les lampes et laissaient la chambre dans une pénombre où Dodue-Fleurie se laissait deviner plutôt que voir. On distinguait seulement les lèvres épaisses dans la large face, un regard sournois et plein de méchanceté, où semblaient briller mille mauvais désirs; puis quelquefois, à un mouvement capricieux ou plutôt voulu, comme un animal secret, majestueux et mutin apparaissait à demi, dans le relèvement des jupes et l'encadrement des dentelles: la raie d'ombre, attirante et mystérieuse, les joues énormes, happantes ou serrées, de la Croupe. Une odeur de fin de souper, de vin répandu et d'amour emplissait la chambre. Dodue-Fleurie en parut incommodée, et, au moment où j'entrais, sans paraître me voir, elle dit au petit domestique qui m'avait précédée:

—Dis à Gatte de se dépêcher à venir.

Gatte apparut brusquement, comme si elle avait entendu l'ordre de sa maîtresse.

Hélas! quelle fut mon émotion en reconnaissant Agathe de Létang, à peine vêtue et qui tremblait sous le regard de la négresse. Surprise et honteuse de me voir, elle rougit tout à coup et détourna la tête.

—Vas-tu finir d'emporter la collation, limaçonne! cria Dodue-Fleurie.

J'aperçus alors, à terre, un très large plateau, tout chargé de plats, de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe, à grand'peine, et en prenant mille précautions, essayait de transporter dans l'antichambre; mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversèrent.

—Attends, je vais t'apprendre à briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie en envoyant sa pantoufle à la tête d'Agathe, puis d'un bond elle se précipita sur elle.

—Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Létang et je ne pense pas que ce soit pour me faire assister à des scènes si inconvenantes que vous avez réclamé ma visite.

—Je suis confuse, confuse et charmée en même temps, madame, fit Dodue en balbutiant, d'une voix zézayante et minaudière. Ah! ce n'est pas ici le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre négresse, madame, mais prenez place près de moi. Ce que j'ai à vous dire doit vous intéresser. Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misère.

Et elle eut un rire éclatant et forcé qu'on pouvait prendre aussi bien pour une marque d'affabilité que pour une affectation d'insolence.

—Vous êtes étonnée, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite Létang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue, pour Madame Gourgueil, tu vas te dépouiller et recevoir cent coups de pieds dans le derrière, je vous aime bien, ma bonne et chère madame, (elle reprenait sa voix mielleuse, zézayante, et me baisait les mains), je vous aime bien et tout de même je ne le ferais pas. Eh bien, avec Létang c'est la même chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que ça! Elle ne vous aime guère, elle, et sa mère donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames, de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'étais dans leur maison!

—Et que disaient-elles donc de moi?

—Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de jolie manière, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer à la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chère âme!

—Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a été enlevée en même temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgré vos démonstrations d'amitié, j'ai lieu d'être inquiète d'un dévouement que les événements semblent si fort démentir.

—C'est pour vous expliquer ce qui s'est passé et vous demander votre aide pour plus tard que je vous ai demandée. Vous allez voir combien la destinée nous a unies et comme nous aurions tort d'être des adversaires.

Et, après m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu elle-même un verre, elle commença ce récit que le ton sérieux, avec lequel elle me l'a conté, me fait croire véridique:

—Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas toujours été révérée et servie comme je le suis à présent. A quatorze ans j'étais esclave chez Mme de Létang, je travaillais aux sucreries. Dur emploi pour une fille qui était alors d'une santé fort délicate. On ne me ménageait point; le commandeur, qui prétendait jouir de mon corps, avec sa face abominable, marquée de petite vérole et son corps pourri, dans sa rage de me voir toujours lui résister, me maltraitait plus que mes compagnes. Il ne se passait guère de jour qu'on ne m'attachât aux trois piquets et qu'on ne me déchirât de cordes ou de lianes. Ce fut après avoir été ainsi châtiée, alors qu'on me détachait toute sanglante, et si brisée de coups que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes, que M. de Montouroy me prit à mes bourreaux; mais ne croyez pas que la pitié lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possédée brutalement, il me laissa évanouie. On me fit reprendre connaissance à coups de fouet; car l'honneur d'avoir été distinguée par un maître ne me fut pas compté. Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui était pas indifférent, mais il ne me savait aucun gré des plaisirs que je lui donnais,—il est vrai, bien malgré moi. La nuit, il venait me chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprès de lui. Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dégoût, il me fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue, les coups pleuvaient sur mes épaules. M. de Montouroy assista quelquefois à ces exécutions; il ne disait rien, quand il eût pu facilement les arrêter. Peut-être se plaisait-il à me voir ainsi torturée! Cependant la sensualité grossière qui l'attachait à mes jupes ne l'empêchait pas de s'intéresser à des liaisons plus élégantes. Il était lié avec Mme de Létang et un jour je les surpris ensemble. Il se soucia peu de ma découverte, car il ne craignait pas,—et il avait raison,—ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que j'étais une fille rusée et que je mettrais à profit ce que le hasard m'avait révélé.

«En effet, une nuit que je le savais avec sa maîtresse, j'entre dans sa maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais caché dans mon bonnet un couteau, et passé un pistolet dans ma jupe. J'arrive au moment où ils étaient tous deux au lit et se tenaient embrassés: «Létang;» dis-je à ma maîtresse, «je n'ignore point que ton mari est un jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus léger soupçon, et je suis sûr que, s'il vient à apprendre que tu le trompes, il n'hésitera pas à te tuer, or je vais sur le champ le lui dire...—Je te tuerai avant, vipère!» s'écria Montouroy qui voulut s'élancer sur moi. Mais, sortant mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. «Je n'ai point l'intention de rien dire,» repris-je, «si ta femme veut bien signer mon affranchissement.» Et je lui présente la feuille qui, d'après la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Létang, qui s'est concertée du regard avec Montouroy, se jette sur moi en même temps que son amant, et, par la rapidité de leur agression, sans pouvoir m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilité de m'en servir. «Nous allons t'apprendre à nous épier et à nous dénoncer,» disent-ils. «Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous t'aurons tuée!—Tuez-moi,» dis-je, «mais il y a des esclaves qui me vengeront.» Et je pousse un cri d'appel. C'était une ruse. Je n'avais personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut à ce moment un grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait furtivement de la ville s'était heurté contre un meuble, un siège quelconque, et l'avait renversé; mais ce bruit, survenant après ma menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait réellement des noirs cachés dans la maison. «Eh bien, dit Montouroy, Mme de Létang va t'affranchir, mais décampe.—Oh! répliquai-je, pas avant d'avoir l'acte.» Ils eurent un moment d'hésitation. «Signe, ma chère amie» fait enfin Montouroy, «notre existence vaut plus que la liberté de cette misérable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un jour.» La Létang, pâle et tremblante, signa donc mon affranchissement, et je les laissai à leurs amours, que mon interruption avait peut-être refroidies.

«J'étais libre, mais la liberté, quand on est pauvre, ce n'est guère que le droit de mourir de faim. Une jeune négresse qui, bien qu'esclave de fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche, me prit avec elle et m'enseigna l'art d'être belle et de charmer. Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'étais esclave, me revint amoureux passionné. Il me prend chez lui, m'installe place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire bâtir, me couvre d'or et de joyaux. Dès que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris à cœur d'être réellement sa maîtresse et de le traiter à mon tour comme il m'avait traitée jadis. Quelle joie j'eus à l'humilier, à le mettre en fureur, à le jeter à la porte de chez moi, à me jouer de lui devant ses amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir: à table, à la toilette, à la garde-robe; et je m'amusais à le châtier comme un nègre. Il souffrait tout; il semblait même heureux de souffrir. Avec moi il était si soumis que je lui aurais commandé de se tuer, il l'aurait fait. Mais, quand je n'étais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec haine et colère. Je compris que son amour n'était pas sûr, et que, si je voulais le garder à cause de ses hautes relations et de son pouvoir dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut nécessaire pour le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses colères, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et m'enrichir.

«J'acquis une fortune en très peu de temps; lorsqu'une femme a quelque empire sur les hommes et veut vraiment parvenir à la toute puissance, ce n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme à moi, bien à moi, il ne me suffisait pas qu'il fût ruiné et que moi, j'eusse des richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont j'attendais protection et honneur. Alors la destinée de ces gens dépendrait de ma volonté.

«Voici ce que j'ai fait: j'avais eu à me plaindre, au cours de mes relations amoureuses avec les jeunes gens de l'île, d'un certain Mettereau qui habitait seul une plantation isolée et assez éloignée du Cap; je savais qu'il était détesté de ses esclaves et surtout de son commandeur, (le vôtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donné toute votre confiance. Vous pourrez voir tout à l'heure si elle était bien placée. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, très avare et peu confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux d'or. Après m'être assuré la complicité du gouverneur je décidai une esclave qui m'est dévouée, à s'en aller trouver Montouroy et à lui conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.

A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi calme que si elle eût parlé de la pluie et du beau temps. Une pareille sérénité dans le crime m'effraya.

—Vous êtes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-même ne dit-on pas...

—Que dit-on? m'écriai-je, affectant un ton de colère pour cacher mon émotion.

—Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes, que nous devons être des alliées, et vous me pardonnerez ces violences, ces crimes s'il vous plaît de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de tels actes ne doivent pas répugner à quiconque est obligé de faire la guerre, car ils sont indispensables.

Hélas! j'avais besoin de bonnes ou de mauvaises raisons pour calmer ma conscience, et je fus plutôt reconnaissante à Dodue-Fleurie de composer une justification qui me convenait si bien.

—Mettereau fut donc assassiné, reprit-elle, et comme vous le savez, les meurtriers ne furent pas recherchés. J'avais dès lors le gouverneur et Montouroy à ma merci, car je pouvais les accuser et eux, au contraire, n'avaient aucune preuve contre moi. Le gouverneur et Montouroy avaient trouvé dans la demeure de leur victime de quoi rétablir leur fortune, mais vous pensez bien que j'avais gardé la meilleure part.

—Mais, fis-je tout à coup, je suis surprise que vous me fassiez de telles confidences. Vous ne me connaissez nullement. Ne craignez-vous pas que je vous trahisse?

—Je n'ai aucune crainte, répondit Dodue-Fleurie. Une dénonciation vous vaudrait une vengeance de ma part et ne m'inquiéterait en rien. On ne peut pas m'arrêter. Et d'ailleurs, je vous le répète, votre intérêt vous commande de vous taire et de rester mon alliée.

—Ah! m'écriai-je, je n'aurais jamais soupçonné que M. de Montouroy fût un tel criminel.

Dodue, sans répondre, me sourit de ses grosses lèvres et de ses dents féroces que l'on imagine toujours mordant de la chair humaine.

—M. de Montouroy est en effet un malhonnête homme, dit-elle, parce qu'il ne tient pas ses engagements. Il n'avait pas plutôt l'argent que je lui avais procuré, qu'il songeait à un mariage qui devait l'enrichir, l'éloigner de moi et du Cap. Or c'est un mariage qui, m'a-t-on dit, ne vous agrée point.

—Certes! fis-je. Mais M. de Montouroy sait très bien que je n'accorderai jamais mon consentement à un mariage qui répugne à ma protégée. Et d'ailleurs, ajoutai-je, ce mariage ne pourrait l'enrichir, puisqu'Antoinette n'aura rien.

—Rien! s'écria Dodue-Fleurie surprise, et elle eut encore son insolent sourire.

—Rien que ce que je lui donnerai, répondis-je d'un ton que je m'efforçais de rendre assuré.

—Il compte peut-être vous voler l'or avec la fille. N'a-t-il pas déjà essayé de vous enlever Antoinette.

—Grand Dieu! c'était lui!

—Oui, lui et Figeroux.

—Le docteur m'avait bien dit que ce Figeroux était un misérable.

—Il fallait que vous n'eussiez pas d'yeux pour ne pas vous en apercevoir.

—La canaille! je le ferai surveiller.

—Surveiller, c'est peu; il faudrait le faire disparaître, et doucement; car le gouverneur ne souffrira pas qu'on l'accuse, mais il serait heureux qu'il n'existât plus.

J'étais comme suffoquée d'une telle audace.

—Mais enfin, madame, lui dis-je, qui m'assure que vous êtes réellement avec moi? Que peut vous faire le mariage de M. de Montouroy? Vous ne pouvez l'aimer, après ce que vous m'avez dit; vous n'attendez pas la richesse, puisque vous l'avez; et vous n'espérez pas non plus l'accroître, puisque Montouroy a peu ou point d'argent. Je ne vois pas quel intérêt vous lie à ma fortune et vous oppose à la sienne.

—Vous allez le savoir, fit-elle. Tant que Montouroy demeurera au Cap, je resterai sa maîtresse; or Montouroy, s'il est sans fortune, a, comme je vous l'ai déjà dit, une influence et des relations. Je prépare son mariage avec la fille du gouverneur: la fille et le père sont favorables à cette union. Une fois que Montouroy sera marié, je gouvernerai réellement Saint-Domingue derrière eux, et croyez que je saurai en tirer tout l'or et exercer toute l'autorité dont je suis ambitieuse.

Cette négresse me remplissait d'effroi et d'admiration. Je me demandais si j'étais en présence d'une folle ou d'une sorte de génie monstrueux et pervers.

—Il n'y a que deux obstacles à mon projet, continua-t-elle. Le premier, c'est la Létang. La Létang est la maîtresse du gouverneur, elle aime Montouroy, mais elle l'aime en despote, et ne veut pas d'un mariage qui nuirait à sa puissance. Le gouverneur ne fera rien contre moi, mais il ne désobéira point non plus à sa maîtresse.

«Quant à Agathe de Létang, voici comment elle est ici.

«Montouroy, ne pouvant obtenir votre consentement ni celui d'Antoinette, décida de s'en passer. Deux nègres devaient enlever votre pupille en votre absence. Mais les nègres trouvèrent Antoinette avec Agathe. Soit méprise, soit crainte que la restante ne les dénonçât, ils les enlevèrent toutes deux: seulement l'un des nègres, poursuivi et serré de près par vos esclaves, abandonna Antoinette; l'autre revint avec Agathe à un pavillon que possède M. de Montouroy à l'entrée du Cap. J'y étais venue par hasard, je fus ainsi avertie de l'enlèvement avant Montouroy, et je me réjouis que l'entreprise eût eu ce résultat. Je fis conduire aussitôt Agathe chez moi liée et bâillonnée, dans un palanquin fermé et entouré de mes esclaves. C'était un otage. Depuis elle n'a pas quitté cette maison. Un nègre à la porte, et un autre dans la cour l'empêchent, non seulement de sortir, mais encore de se montrer aux fenêtres. Je la garderai ainsi jusqu'à ce que la mère se décide enfin à laisser le gouverneur donner sa fille à Montouroy.

—Et quel est le second obstacle à vos projets? lui demandai-je.

—Le second, c'est vous, en ne mariant pas Antoinette.

—Jamais, dis-je, jamais Antoinette ne se mariera: elle n'aura qu'un amour, le mien!

Le sang me montait à la face.

—C'est parfait, répliqua-t-elle, mais alors faites bonne garde. Un mari pourtant la protégerait mieux que vous.

—Mais c'est contre les maris, quels qu'ils soient, dis-je, que je veux la protéger. Au surplus quel pouvoir vous flattez-vous donc d'avoir, madame, pour oser donner des ordres à des gens qui vous sont inconnus?

—Entrez ici, madame, dit à voix basse Dodue, qui entr'ouvrit une porte et souleva des tentures, ne soufflez mot, regardez et écoutez.

Elle m'avait poussée dans une sorte de petite loge obscure mais fermée par une glace, qui vous permettait de voir ce qui ce passait dans la chambre voisine, sans laisser soupçonner votre présence; par une fente assez large pratiquée dans la tapisserie, et que dissimulait un mince rideau, je pouvais aussi entendre tout ce qui se disait à côté.

Je fus bien surprise de reconnaître la voix du docteur Chiron, de Montouroy, de M. Léveillé, un des plus grands négociants de Saint-Domingue, de M. de La Marzelle, le chef de la milice. Un jeune homme disait des vers: