LA VALLÉE DE BIÈVRE.

C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte, un jour de printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M. Bertin l'aîné, notre père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait creusé ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il nous abritait, chaque année, de ces doux ombrages dont il était le dieu visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai mérite et le talent!

Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre: la vallée est entourée de bois et de prairies, les eaux sont penchées sous les arbres penchés, le soleil jette en rayons brisés, sur ces arbres, sur ces eaux, sur ce gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun bruit de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie. Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet Élysée, un poëte de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entouré de ses quatre enfants.

A cette heure enchantée, on n'entendait que le merle et le pinson, le linot et la mésange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa béatitude à pleine âme, et regardant parfois si Paris ne venait pas nous chercher, là où nous étions si bien, et si tremblants d'être dérangés.

Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutôt tout Paris nous vint dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des héros du Paris futile, traîné par un beau cheval; jeune homme d'une gaieté toute parisienne, très-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant, affable, amusant, élégant dans ses manières et dans son langage, d'une grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gâte jamais rien, même dans les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais parfait à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un véritable animal hors de son élément, qui marche et parle au hasard, sans savoir ce qu'il dit un être insupportable, aussi déplacé dans notre belle vallée que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais les légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère, pour t'asseoir sur le sofa de mademoiselle Taglioni.

Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'ouïe, et par tous les pores, nous fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui arrivait au galop: nous nous sentîmes pris comme dans un filet, et ce fut alors qui de nous tournerait la tête le dernier, pour savoir comment s'appelait cette oisiveté parisienne, cet habit noir qui nous arrivait, justement, avant le déjeuner.

Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air très-occupé, et, nous voyant silencieux et béants, couchés sur la terre en toutes sortes d'attitudes, il s'imagina que nous étions dans un moment d'ennui, et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à toute force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus ennuyeuse gaieté.

—Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour, messieurs; bonjour à vous tous; vous avez de singulières figures: on vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi! vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a que le boulevard des Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville!

»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se parle, on se coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose à dire, à voir, à faire. Est-on fatigué? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique, argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit très-vite à la ville: chaque journée de vingt-quatre heures en a cinq bien comptées. En dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de maintien, la Bourse et le palais de justice.» En disant ces mots, il fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous étions tous couchés, de sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante position que je sache pour un conteur.

Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée est à Paris un homme amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre premier moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir mal reçu, mais d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut de ce fugitif moment d'égoïsme involontaire dont il eût été bien empêché de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut dit bonjour à tous, chacun de nous se hâta de lui rendre un bonjour. Au silence qui régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions, succéda une conversation presque générale, tant nous avions hâte de faire honneur au nouveau venu!

Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être de plus de deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien n'arrête, ou bien cette espèce de discours semblable au feu de sarment qui pétille et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi que commença notre conversation: nous voulions faire une politesse au nouveau venu, et rien de plus; quoique réunis, nous étions amoureux de silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules au-dessus de nos têtes. Ainsi les premières paroles étant échangées, il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé d'anecdotes, bourré d'histoires de toutes sortes; il en était confit, il en était truffé, il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec nous le rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné à raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré, nous résolûmes de ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans répondre à l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous étions réveillés d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel.

—A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi passé à cet élégant troisième étage où tu nous conduisis avec un air si réservé.

—Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi bien que moi, et tu sais ce qui s'y est passé.

—Là, là! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi, j'arrive au bal en inspiré, en vrai hasard: à peine entré, je ne sais quel enivrement s'empare à la fois de ma tête et de mon cœur. Le frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis étourdi par le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche à tous les extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis porté, je rêve. Or, toi, c'est bien différent, mon fils: tu observes, tu écoutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis-à-vis le reflet d'une glace, et te voilà le roi de la fête! Toutes ces femmes parées, c'est pour toi qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet de fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines, les ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères de ces cœurs volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit à la fête de l'autre soir!

Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?—Je ne sais pas, dit Arthur; mais il était grand matin quand je l'ai quitté. Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, à ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle m'a dit adieu avec un sourire; et c'est là tout ce que je sais de ce bal.

—Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber toujours sur des heures qui ont leur équipage à la porte; pour toi, Apollon est un dieu complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre. Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des heures qui vont à pied; et le soir même dont tu me parles, j'en ai reconduit une à travers les rues de Paris.

A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre Parisien redoublait d'attention. Évidemment, il s'engluait dans l'intérêt du récit d'Arthur et de Gabriel.

—Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle heure, le matin dont vous parlez?

—Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu, j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as dansé, qui s'enveloppait de son manteau. C'était une belle et grande personne aux yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue. Et moi, la voyant seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans rien dire, et voilà tout.

—C'est étrange! dit le Parisien.

La conversation tomba. Cette fois nous espérions que le silence allait durer une heure, et déjà nous nous blottissions sous ce bon silence comme on se tapit dans un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le compte de notre Parisien.

Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait qu'il était de son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires était un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue de nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il reprit la conversation:

—Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac est mort?

Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête, nous regarda l'un après l'autre; son regard plus encore que sa question demandait une réponse.

—Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.

En voyant Moncalm sortir de derrière son chêne, lui dont personne ne soupçonnait la présence en ce lieu, j'admirai son imprudence et sa politesse... Ajoutons que c'était un peu plus que la curiosité qui tirait Moncalm de son repos.

Moncalm était un grand amateur de livres. C'est lui qui vendit une ferme pour se présenter convenablement à la vente du fameux marquis de Châteaugiron.

—Le marquis de Nhérac, reprit-il, ne s'appelle-t-il pas Nhérac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort, que devient sa bibliothèque, et qu'a-t-on fait de son bel exemplaire in-4o d'Isaïe le Triste, aux armes de M. de Thou?

L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un ton sérieux, déjoua tous nos projets: nous entrions, malgré nous, dans ces désespérantes conversations de la ville que nous voulions éviter. La conversation allait commencer pour tout de bon entre Moncalm et le Parisien, si je n'étais pas intervenu:

—Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le marquis de Nhérac-Montorgueil qui est mort, ce petit vieillard avec lequel nous avons passé de si délicieux moments chez Sylvestre, un homme estimé de Crozet, à qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures plus de dix-huit mois.

—Et qu'est devenu son exemplaire d'Isaïe le Triste? demandait toujours Moncalm.

—Il est entre les mains de ses héritiers, probablement, lui dis-je: et je crus que la conversation s'arrêtait là.

Mais ce damné Moncalm, une fois à cheval sur son dada, rien ne l'arrête. Et puis le moyen d'empêcher Moncalm de répondre au Parisien, le Parisien d'interroger Moncalm?

Cependant, il y eut un moment de silence qui dura bien cinq minutes, pendant lequel nous fûmes entre la vie et la mort de la conversation, espérant bien que ces deux messieurs se tairaient.

Vains efforts! vain espoir! Après ces deux belles minutes de silence, au moment où tous les yeux se portaient mollement sur tous les points de l'admirable vallée:

—Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhérac-Montorgueil, reprit Moncalm.

Il n'en fallut pas davantage pour réveiller le Parisien; rien de ce qu'il avait sous les yeux, les saules qui se balancent au gré du vent, les platanes qui poussent, la maison blanche et qui fait un si délicieux point de vue, avec son portique de quatre colonnes, les aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent à demi sous les peupliers jaloux, rien ne put retenir une nouvelle question du Parisien, placée sur ses lèvres comme un pot de fleurs, sur les fenêtres d'une grisette, sans garde-fous.

—Vous avez donc beaucoup connu le marquis de Nhérac-Montorgueil? demanda le Parisien.

—Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois semaines encore, nous étions, lui et moi, chez Silvestre, à la vente Duriez. Vint le marquis après la Théologie, et je lui fis place. Il est riche; il s'y connaît, il achetait d'un ton ferme et sans balancer les plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif, je voyais les plus beaux incunables passer devant moi et s'en aller dans les mains des profanes: mon cœur se brisait, je n'avais jamais été si humilié de ma malheureuse pauvreté.

»—Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez pas ces Lettres Provinciales, Moncalm? Peste, un in-4o, la première édition dans sa reliure janséniste... C'est un beau livre, et qui vous convient parfaitement.

»Je ne répondis que par un profond soupir.

»—Vous êtes malade, Moncalm? me dit le marquis, donnez-moi le bras, et sortons. Il sortit, non sans donner ses ordres au libraire chargé de la vente, et quand nous fûmes dans la rue des Bons-Enfants:—Voyons, me dit-il, qu'avez-vous?

»—Hélas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette vente me tue! On ne reverra pas de sitôt ces livres qui s'en vont je ne sais où.

»—N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille francs? reprit le marquis.

—Et vous avez pris les cinquante mille francs? demanda le Parisien.

—Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunté l'argent que je ne pouvais pas rendre; seulement, j'ai dit au marquis:—Prêtez-moi votre exemplaire d'Isaïe le Triste, s'il vous plaît.

—Je suis sûr, lui dis-je après dix minutes, que le marquis ne vous a pas prêté Isaïe le Triste.

—Vous avez deviné juste, me dit Moncalm; il voulait me donner cinquante mille francs, il n'a pas voulu me prêter son livre. Ah! le digne homme!

La saillie de Moncalm nous fit rire; et maintenant que ce damné Parisien avait changé l'allure de notre esprit, nous sortîmes de notre recueillement sans trop nous plaindre, et nous fîmes le tour du beau parc, mollement tapissé de mousse. Alors, marchant et courant dans les bosquets, dans le bateau, sur le rivage, dans l'île, en parlant jeunes femmes et vieux livres, nous trouvâmes que le Parisien était un bon vivant. Mais à minuit, quand chacun de nous fut rentré dans sa chambre, chacun regretta son bon silence et sa tranquille contemplation de tous les jours; ce jour-là nous fûmes bien persuadés d'une vérité dont on n'est pas assez convaincu, à savoir, que de tous les contes fantastiques et non fantastiques, le silence est le plus difficile à faire... et le plus difficile à raconter.

LE HAUT-DE-CHAUSSES.

Le seul endroit de Versailles où l'on boive honnêtement de bon vin, même en comptant le palais du roi notre sire, c'est le cabaret des Deux Cigognes. Il est vrai qu'il est situé à l'extrémité de la ville, fort éloigné de ce château en tuile rouge et de ces belles allées où se promène madame de Montespan; mais c'est un joyeux cabaret. En été, il est protégé par un large tilleul dont les fleurs tombent par intervalle sur les tables en pierre; en hiver, il est chauffé par un poêle aux larges bords, autour duquel se réunissent les mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, plus amoureux de bon vin et de gais propos que de gloire et de tapage. Oui-dà, tout est dit quand on a dit: les Deux Cigognes, et je vivrais mille ans que je les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis que les frères d'Hélène, s'envolant du même vol, flanc contre flanc, à la tête blanche, au long bec; oiseaux hospitaliers dont la queue était cachée par le bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent.

Un jour que ma femme, et vraiment elle était fort jolie, elle portait de vastes paniers, de blanches dentelles, un chignon relevé avec des épingles d'or, et ça vous avait un petit pied que M. le surintendant général avait daigné remarquer quand ma femme n'avait que douze ans; un jour donc que ma femme avait été présenter, après la messe, un placet à Sa Majesté Louis XIV en personne, relativement aux affaires du régiment de monsieur son père, mon beau-père à moi, feu M. le baron de Saint-Romans, tué en duel sous le cardinal, vis-à-vis Notre-Dame des Champs, j'étais allé attendre le résultat de cette audience au cabaret des Deux Cigognes.

J'étais là depuis deux heures environ, aussi heureux que peut l'être un honnête bourgeois qui boit du vin de Mâcon, qui respire un air plein d'ambroisie, et qui attend patiemment sa femme attifée à la mode nouvelle; j'avais épuisé tous les sujets récréatifs de cette belle ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, vert et or, la maison du grand Condé, toute jaune, et madame de Maintenon avec ses deux jeunes élèves, enfants charmants qui promettaient d'être de jolis princes, qui saluaient de droite et de gauche; enfin monseigneur de Louvois, qui venait de commander une belle dragonnade; j'avais même aperçu M. de Condom, une grande croix violette sur la poitrine, et M. Despréaux en habit neuf: tout ce bruit, ces laquais, cette foule en habits brodés, faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O malheureux que je suis (me disais-je), et que viens-tu faire en ce tumulte? Eh! messieurs, vous qui allez à la cour, renvoyez-moi donc ma femme, s'il vous plaît.

Vous savez peut-être à quelles rêveries s'abandonne un buveur qui boit seul? La machine de Marly obéit moins rapide, que le verre au buveur. On est là comme une plante en plein midi: la plante est penchée, elle souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend quelque vigueur: s'il l'arrose encore et toujours, la plante à la fin succombe sous cette bienheureuse fraîcheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous étonner de cette comparaison poétique; je l'ai entendue sortir de la bouche même du célèbre M. de Bachaumont, un jour que j'eus l'honneur de dîner avec lui.

J'étais donc entre l'être et le non être de l'ivrognerie, et déjà les premiers arbres de la grande route se mettaient à défiler devant moi une belle parade, avec leurs têtes rondes et poudrées comme des têtes de chambellans. Il me plaît ce sabbat champêtre; les sapins élancés se mêlent aux chênes revêtus de chèvrefeuille, les ormes habillés de lierre renversent les bois taillés en pyramides, pendant que le saule apparaît en dessous de l'onde comme un clair miroir d'argent... Confusion des confusions: le sabbat commençait fort bien, quand dans ce miroir d'argent j'aperçus un homme.—Ah! ventrebleu! corbleu! sacrebleu! disait-il; et je vous prie de croire qu'il disait mieux que ventrebleu... Garçon! une veste, un haut-de-chausses!... Ah! malheur! ah! damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri! Je brûle comme la pucelle Jeanne!... Au secours, garçon! un haut-de-chausses! Au diable si je ne vous traite pas comme des Anglais! Corbleu! Ventrebleu! Sacrebleu!

Disant ces mots, l'homme exaspéré se jetait sur un banc de pierre. Ah! malheur! damnation! dit-il en se relevant comme un pantin mécanique. En même temps, il tira son sabre, et déchirant les aiguillettes de son haut-de-chausses, il l'envoya à dix pas de là. Le haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide; on aurait dit un homme sans tête et sans jambes. Puis il ôta sa veste qui fut rejoindre le haut-de-chausses. La sueur ruisselait de tout le corps de ce pauvre homme: ses cuisses et ses bras étaient rouges comme du sang; une écrevisse n'est pas plus rouge en sortant de l'eau bouillante... De sorte que l'homme en question resta planté là, en chemise, devant moi, dans une espèce d'affaissement satisfait qui lui donnait le plus extraordinaire de tous les airs.

Oh! vraiment, c'était une figure hardie, un visage tannée, un poil rude et roux, les membres d'un Hercule et le cou tors, un véritable brigand: il avait conservé sur sa tête un chapeau fin orné de belles plumes blanches et d'une cocarde brodée, le chapeau d'un noble officier du roi.

Il s'approcha de la table où j'étais, il prit brusquement un verre de mon vin et il but, il but tout d'un trait; il prit ensuite la bouteille et la vida! Cependant un attroupement assez nombreux se faisait au dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche, qui revenaient dans de grands fourgons chargés de viandes et de légumes, les femmes du voisinage, tout le faubourg fut bientôt à la porte des Cigognes, bouche béante, espérant voir un fou.

Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de son habit et de ses épaulettes d'or, il emporta mon verre et son sabre; il traversa le salon du rez-de-chaussée sans que personne eût envie de rire, et par la main il me conduisit dans l'arrière-jardin, à une autre table.

—On est bien là, dit-il. Garçon, du vin! garçon, des habits et du vin; mais avant tout du vin!...

Puis, s'adressant à moi:

—Vous êtes un brave homme, bonjour!

Un garçon se présenta.

—Nous n'avons à vous offrir, monsieur, que des habits à moi, de pauvres habits de coton très-légers et qui seront peut-être un peu courts.

Il pensa embrasser le garçon.

—Oui, mon ami, des habits à toi, une culotte légère et fraîche, une veste dont les revers ne montent pas jusqu'aux blanc des yeux, et dont les basques n'inquiètent pas mes talons; un habit comme le tien, voilà ce qu'il me faut... En même temps il passait le pantalon de coutil, il mettait la veste à raies jaunes et vertes, gardant toujours son chapeau à plumes sur son front. Et quel soupir d'allégeance il poussait sous ce pampre enchanté.

—Voilà une pièce à votre genou gauche qui jure horriblement, lui dis-je en lui montrant le pantalon.

—Si monsieur voulait mettre un tablier tout blanc sur cette pièce, on ne l'apercevrait pas, dit le garçon.

—Non, pas de tablier! Je suis heureux, content; je suis bien: va chercher mes habits, mon garçon, je te les donne pour les tiens; prends garde surtout à la doublure, elle est en or massif la doublure, et tu pourras en acheter un cabaret à toi.

—Une culotte en or, monsieur!

—Oui, en or, me répondit-il; j'ai voulu une fois dans ma vie être habillé comme un grand seigneur; j'avais imaginé cette doublure pour me distinguer des autres courtisans qui mettent tout leur or en dehors; mais que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O bienheureuse culotte! et il regardait amoureusement la pièce noire qui se détachait à son genou, sur un fond blanc.

Je lui servis à boire, et je remplis son verre jusqu'au bord; il vida son verre d'un seul trait.—Vous ne savez pas verser le vin dans un verre, me dit-il sérieusement. Remplir un verre est une grande action, sur ma parole; quand on a une bonne culotte et une bonne veste, il faut prendre ses aises, et vous y allez comme un fils de famille qui vient de dérober sa première bouteille à la cave paternelle.

A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il se plaça vis-à-vis de son verre et le coude appuyé sur la table, prit la bouteille de sa pleine main, puis il renversa lentement le petit vin qu'elle contenait. En même temps, un large sourire, un sourire de bon homme, un sourire de buveur, laissait entrevoir dans sa bouche deux larges rangées de dents blanches et bien faites, pendant que son œil de feu suivait dans le verre la liqueur vermeille.

—Entendez-vous ce son léger, disait-il, cette imperceptible musique aussi douce que le son du canon? Tin! tin! tin!... le son vibre à fond dans le cœur, le vin est plus souriant, l'écume est plus blanche... Tin! tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon Dieu, que je suis heureux!

Puis il vidait son verre et reprenait ainsi:

—C'est une découverte que j'ai faite, une grande découverte: quand le temps est calme et que le vaisseau file ses dix nœuds, je m'amuse à interroger ma bouteille, ma harpe éolienne, mon téorbe, mon clavecin, mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon orchestre, ma fanfare; mon ami, mon bon ami!... Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai là!

Il s'interrompait pour s'asseoir plus à l'aise; il reprenait sur le même ton:—Par le son, par l'odorat, je devine aussitôt quel vin je me verse; un généreux vin de Bourgogne est un général d'armée; il commande, on obéit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur les bords de la Garonne a la voix claire de la première fillette que vous rencontrez, quand vous êtes resté deux ans à votre bord, et que vous trouvez le soir, au coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! là, là! se démène en écumant comme une passion de tragédie hurlant des vers de douze pieds. Ne me parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur. Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous soutient, et vous couvre en pétillant de son écume... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que voilà!

J'admirais, j'écoutais, je ne pensais plus à ma femme; honteux seulement de mon silence avec un si bon parleur.

—Et, à votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux de ma question, quel langage trouvez-vous au punch?

—Oh! pour le punch!... en même temps, il portait sa main à ses lèvres... pour le punch!... Il passa son bras robuste au-dessus du cou, il me fit pencher la tête jusque sur la table, et, s'étant bien emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles:

—Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin, et que j'ai reçu le baptême sous la ligne, j'aime le punch comme j'aime l'odeur de la poudre. Le punch est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux de mademoiselle Scudéri; le punch est un enfant qu'on met au monde; un esprit de feu, une âme légère qui folâtre, une fée; il est le produit des deux mondes, le lien des deux mondes; j'aime à le faire quand j'ai le temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste! que je suis heureux, mon Dieu!

»Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins et moi nous en avions bu, saturé de poudre, un certain jour que nous allions couler bas, et qu'en échange d'une méchante barque, nous donnâmes au roi de France un galion d'Espagne chargé des trésors de l'Amérique; de l'or, des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch!»

Il remplit lentement son verre et, après s'être assuré de la qualité du vin:

—J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la cargaison que nous avions prise, il y avait encore du sucre et du café, un café parfumé qui vous monte au front comme une couronne, et qui vous fait découvrir une voile, à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont! montrez-vous, encore un de pris! Vive le roi.

Il agitait son chapeau, il était rayonnant, c'était plaisir de voir ce brave marin se promenant de long en large dans le jardin du cabaret, en veste et en pantalon de nankin. Je criai moi aussi: Vive le roi!

Après un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir auprès de moi.—Quel grand roi! mais aussi quel ennui dans son palais! Il fronça les sourcils, et il reprit: Buvons!

Je m'aperçus alors que sa main gauche était saignante et déchirée.—Qu'avez-vous donc là? lui demandai-je en souriant; une petite main a déchiré la vôtre! O le mauvais coup! les jolies femmes de Paris n'en font pas d'autres, depuis longtemps!

—Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a égratigné de cette sorte, c'est le chat du roi. C'est un beau chat, j'en conviens, gros comme moi; ce chat blanc se promène en collier d'or comme un hidalgo dans l'antichambre; j'aperçois le ministre qui le salue et le confesseur qui le salue, et chacun lui fait place! Bon! je n'avais rien à faire, je m'approche agréablement du matou: Minet! Minet! viens, Minet!... On s'étonnait de mon audace... Minet! Minet, ici! Et Minet faisait le gros dos, je me baisse alors pour le caresser, et, niais que je suis! je veux passer la main sur la fourrure de Minet; voilà Minet qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent coup de griffe!—Il entre alors chez le roi, avant moi, pour le prévenir contre moi.

»—Sacrédié! m'écriai-je, vaincu par la douleur.

»Un huissier s'approche de moi.—On ne jure pas chez le roi, me dit-il.

»J'allai m'asseoir dans un coin. Le même huissier revint près de moi.—On ne s'assied pas chez le roi!

»Je me levai, et pour mieux vaincre ma colère, je me mis à siffler un air de mon pays; mon vaisseau tremble quand je siffle cet air-là; les matelots sont à leur poste, le pilote à son gouvernail, les canonniers à leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempête en plein minuit.

»Je sifflais donc, quand le même huissier, un insolent drôle, vint à moi, et, avec le même sang-froid:—On ne siffle pas chez le roi!

»J'étais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer? je n'en sais rien... Je pris ma pipe et je la remplis de tabac; l'huissier me laissait faire, et je pensais que du moins, à la cour, la fumée était permise...—On ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier.

»J'ai brisé ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter ainsi, moi, le serviteur du roi! m'empêcher de fumer, de jurer, de siffler, de faire chez le roi tout ce que j'ai appris à faire au service du roi! Je l'ai dit au roi, qui m'a promis de donner des ordres à son huissier, pour le jour où je reviendrai.»

Ainsi il parla. Il était si heureux de sa culotte de nankin!

La conversation de cet homme m'intéressait au dernier point; rapporter tout ce qu'il me raconta m'est impossible: le roi lui avait dit: «Je vous ai fait chef d'escadre,» il avait répondu: «Vous avez bien fait, sire.» Il avait dit au roi: «Voyant que le Neptune était engagé, j'appelai la Gloire!...—Elle vous obéit, répliqua Sa Majesté. Et comment, amiral, avez-vous fait pour traverser l'escadre ennemie?... En ce moment, les courtisans me serraient à m'étouffer... à coups de poings, j'écartai la foule à droite, à gauche, »Voilà comment j'ai fait, sire!...

»Sur quoi je suis sorti pour échapper au supplice de ma doublure en or...

»Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient... et me voilà!... Mais quelle est donc cette aimable femme, aux yeux bleu de mer, qui vient me chercher? reprenait l'amiral.

—C'est ma femme elle-même, ne vous déplaise, monseigneur...

C'était ma femme, en effet, qui avait parlé à M. de Lauzun, l'ami du roi. Sa demande étant accordée (ah! c'était une enjôleuse), elle eut l'honneur de rentrer à Paris, dans le carrosse de notre ami... Jean-Bart.

L'ÉCHELLE DE SOIE

—Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il, tout ce qu'il y a de charme et d'innocence dans un bain de femmes turques: ignorant comme vous l'êtes, vous avez tort d'en parler si légèrement.

A ces mots, le vieux général reprit son brûle-gueule, il s'enfonça dans son fauteuil, il croisa les jambes, et retomba dans cette rêverie éveillée qui fait le charme du tabac de la Havane, opium bâtard de nous autres orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.

La conversation finit là. Je me levai;—à l'autre extrémité du salon, je fus saluer la fille du général, Fanny, jolie et rieuse personne, qui, sous ce masque de fumée, paraissait aussi brillante qu'une belle gravure de Wilkie sous un verre sans défaut.

C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait poëte dans une ondoyante fumée; une jeune fille qui respire et qui chante à travers le nuage. Vous la voyez comme une apparition au delà des sens: à peine vous distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on dirait une sylphide qui s'est trompée d'élément. Mais j'étais trop accoutumé à voir Fanny avec son père, pour faire toutes ces belles réflexions.

Je fus donc m'asseoir près d'elle, et bien plus près que je n'aurais osé le faire, sans la fumée qui comblait les distances: cette atmosphère ondoyante est si favorable à l'amour!—Il y a des moments où vous êtes seul entre deux nuages, vous rêvez à vos amours.... Tout à coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voilà au sommet de ces alpes fantastiques, à côté de la belle Fanny, enveloppé du même voile, isolé avec elle du monde extérieur, à vos pieds les mêmes orages, le même calme sur vos têtes. Alors la belle sourit avec plus d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace; pas de nuage et pas de rempart... A la fin, vous voilà retombés, elle et vous, dans le salon enfumé, au milieu des guerriers de l'Empire qui décorent la muraille; vous entendez sonner dix heures, le signal du départ: c'est à peine si vous avez le temps de reculer votre siége de celui de Fanny.

—Votre pipe est-elle déjà vide, général?

Le général avait sa tête penchée; son fourneau tout noirci, reposait à terre à côté de son chien. A voir cette large machine entourée encore de légères vapeurs, on l'eût prise pour l'Etna, quand il se repose enfin, lassé de jeter sa lave et sa fumée.

Après deux minutes, le général répondit à ma question.

—C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Théodore; je ne suis plus ce que j'étais: j'ai vu le temps où je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l'air plus de fumée que n'en pourrait faire, en un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de grands et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain, le vin, la paille... Heureusement le tabac nous soutenait. Le tabac! beau rêve! Il y avait à l'armée d'Egypte des hommes qui avaient le cœur de faire des vers français devant les pyramides. Un d'entre eux a osé faire un poëme épique au milieu du désert. J'ai fumé aux pyramides, j'ai fumé partout et toujours. La première fois que je vis ta mère, ma chère Fanny, elle recula de trois pas! j'avais les lèvres enflées à force d'avoir pensé à ta mère. Elle était si douce et si jolie! Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves, le linge brodé et odorant! Son œil était si pur, sa joue était si blanche! Eh bien, ma chère enfant, je l'avais apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre élégante, et fraîche, sur mes lèvres brûlées par le tabac! Que de fois elle a chargé ma pipe de sa main charmante. As-tu vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tiré son coup de fusil, il respirait l'odeur de la poudre: ainsi était ta mère. J'allais à elle, je lui tendais ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mère arrivait à petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; et Dieu sait qu'elle se sauvait en éternuant, la peureuse! Rentrée chez elle, elle déroulait ses cheveux, elle changeait de robe et de mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!

Disant ces mots, l'œil du bon général était humide. Vous avez vu cela souvent: une larme qui roule dans un œil vif encore, et qui reste suspendue à de gros cils; et la joue honteuse de se sentir humide! Fanny entendant parler de sa mère, jeta ses deux bras au cou de son père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine du vieillard; ce fut alors seulement que cette larme après avoir roulé sur le visage du général, rejaillit sur le visage de son joli enfant: le bon père se sentit soulagé.

—Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon bon garçon. Voilà une femme, elle a la grâce et la beauté de sa mère... Elle ne craint pas plus le tabac et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée au gré de mon cœur. Quand elle vint au monde, et que sa mère me la donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que je n'avais fumé; j'étais défait et livide! J'avais prié le bon Dieu, tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant, je repris ma fumée, et je couchai ma fille en son petit berceau-voyageur. Nous étions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur. Elle arriva la nourrice, grosse mère rebondie, œil noir, cheveux noirs, visage idem, mais tout le reste était très-blanc. Je la vois encore; elle tenait à la bouche un long cigaretto que lui avait donné quelque muletier en passant sur la route.—Tenez, Maria! prenez cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fumée, commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y prendre, halte-là, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais fumé avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te le promets, Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.

J'avais pris machinalement la pipe du général, et, l'entendant parler avec tant de véhémence, j'avais approché le tuyau de ma bouche et j'étais dans l'attitude d'un homme qui médite ou qui fume, quand le général, me regardant avec la plus profonde pitié:—Pauvre espèce! et quelle triste génération! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec des gaillards de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme de fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas reculé d'un pas, devant un excès quel qu'il fût; c'est qu'alors nous avions des âmes d'une haute trempe. Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race molle et blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande misère ces jambes grêles, ces mains mignonnes, ces poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces cheveux bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix flûtées, et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, morbleu! Un homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait le latin, qui lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau, et fume des cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des habits étroits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de préférence des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée, même quand ils seraient allés en Orient.

—Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long détour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire que vous avez envie de me conter à ce sujet.

—Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le général, sans répondre à ma réponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses cendres, assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter ivre-mort sur ce tapis jusqu'à demain!—Or ça, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en me disant, à moi aussi: Bonsoir!

Le général la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus que le lendemain, nous fûmes d'une grande tristesse son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de très-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout à l'heure si rapide, et si lente à présent, je pensai, avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille fît le tour du cadran, avant de vous revoir, ma chère Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous eûmes une de ces longues conversations qui viennent du cœur, si pleines de choses, et de tendresse et de serments d'amitié; une conversation du sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnête qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second père. C'est ainsi que, peu à peu, nous fûmes consolés, pensant tous les deux au lendemain.

Quand nous eûmes bien épanché notre cœur dans ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui à moi, de moi à lui, furent épuisés, la conversation reprit son cours:

—Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du thé, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir, quand il aura deux ou trois tasses de thé vert dans le cerveau.

Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai la pipe; le tabac et le thé jetèrent leur arome. Le général se retourna pour regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur moi, sur le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie heureuse d'un homme heureux.

—Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gêne étrangement; je suis mal à l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une époque où tout est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire? Vous n'avez pas assisté à ce moment de plaisirs solennels, quand toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait dans toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à la façon d'un écolier échappé aux étrivières du pédagogue. Les guerres d'Italie, le général Bonaparte et l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat à la suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de tout cela avec toi, mon enfant.

—Général, répondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la génération présente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous l'imaginez: elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun, il n'y a plus de Cambronne, il y a des rêveurs qui lisent les Méditations poétiques. C'est notre petite santé qui fait nos grandes vertus, mon général, mais, de grâce, ne le dites à personne, et surtout n'en parlez pas à votre enfant qui dort!

Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que votre pipe est brillante comme une étoile, que le thé est versé pour nous deux, si vous me racontiez votre scène dans les bains des femmes turques? Faisons cette débauche à nous deux, le voulez-vous?

—Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter; aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigué de vous entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres à gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché l'Egypte!...

A la fin, il commença brusquement ce récit si longtemps attendu:

«J'étais à bord de l'Orient avec le général Bonaparte; nous allions en Egypte lui et moi, lui général, moi soldat. Nous sommes entrés à Malte ensemble; nous avons débarqué ensemble dans la même chaloupe, suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit la main à moi soldat. Il a tendu ainsi sa main à dix armées; puis nous avons pris tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au Caire; traverser le désert et les Arabes: point de verdure, point d'eau, des puits comblés, et le mirage qui faisait de tous ces sables, autant de lacs argentés sous un ciel de France! C'était beaucoup souffrir. Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout seul, Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces siècles qui nous saluaient de ces hauteurs. J'étais à l'avant-garde et j'entrai au Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et de peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si cruellement et si souvent! Je dis à quelques-uns de nos compagnons:—Mettons-nous quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le général en chef!

»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit bâtiment sombre et sans grâce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'étendait une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur cette terrasse, nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait six jours que nous n'avions été à l'ombre, six jours que nous n'avions eu un moment de repos: que cette halte était belle, et nous cinq, sur un des toits de la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!

»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une armée en marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers pas des soldats républicains, et le pas du général, qui battait plus haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour et la trompette, le coq gaulois aux ailes déployées qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vîmes entrer tous ces travaux, tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; il nous semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En présence de cette gloire, nous nous levâmes, pénétrés de respect; et, comme nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en vrais croyants: Dieu est grand!

»Il y a des heures où la religion est un besoin. C'était la première fois, depuis mon départ, que je m'avisais de croire en Dieu!

»Au moment où nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et des mains et criant: Dieu est grand!, le toit fragile vient à s'enfoncer mollement sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que nous devions craindre, nous nous sentîmes descendre au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupté et de repos; un instant nous crûmes au paradis de Mahomet.

»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez cette histoire à raconter, vous seriez une heure à décrire ce bain turc, à examiner ces femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs cheveux, éternels descripteurs que vous êtes! Malheur à la description, elle a tué l'intérêt du récit et du voyage. La description, c'est votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces beautés, le maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant ainsi l'effet de cet accident heureux.

»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de vingt femmes effrayées; cinq Français, dont un Corse qui devenait plus Français chaque jour, à mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les cinq, tombés au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur d'échapper un instant au bruit, au soleil, à la poussière, à la gloire de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystères! Pas un de nous ne se mit à réfléchir, à décrire, et notre premier soin fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientôt nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées, bientôt nous fûmes à l'aise comme dans un salon français tout rempli de femmes habillées à la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,—et les mains grêles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps; chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'étaient de petits cris de joie, et des cris effarés, des mouvements de curiosité haletante, des rivalités charmantes. Elles étaient là, ces vingt princesses et reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour le bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant beaucoup de la guerre et de la conquête, et répétant en toute espérance le nom sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par cœur. Le nom de Bonaparte était déjà un nom si grand, que les muets eux-mêmes l'auraient tous répété au besoin.

»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau d'eau tiède. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de roses; elles démêlèrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages, elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles murmuraient doucement à nos oreilles; elles s'étonnaient de nous voir si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant respectueusement les mains!

»Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours français, et nous vidions nos coupes à la santé de nos frères d'armes, plus glorieux et moins heureux que nous.

»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai, je me suis hébergé dans des couvens de moines tout ruisselants des vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées de neiges; en revenant de Moscou, mort de misère, en haillons et les pieds nus, je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût traité son propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrême qui succède à l'extrême douleur, dans cette extrême abondance qui remplace une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à moi, le sultan à trois chevrons, témoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant, il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de toutes mes privations depuis que j'avais quitté la France. A la fin, j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions tous; je les avais trouvées ces houris qui nous agitaient dans nos rêves sous les tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette terre de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous étions plus réellement les vainqueurs du Caire que ne l'étaient Bonaparte et le reste de l'armée, et voilà pourquoi, si vieux que je suis, je te rappelle tout cela en détail.

»Quand les femmes turques sont au bain, pas un homme, quel qu'il soit, n'a le droit de les troubler. Les nôtres restèrent longtemps au bain, ce jour-là. Mais enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu, nous leur donnâmes à toutes un nom: adieu, Louise! adieu, Victoire! adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles! adieu, les houris! adieu, mes amours! adieu, Fanny! Quand je dis Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est un nom que je ne donnerais pas, pour le bâton d'un maréchal, à la femme du Grand Turc: mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes en bloc tous les noms de nos premières amours, et ces noms de Paris, ces noms de nos soirées de fête, ces noms de nos théâtres ouverts de nouveau, ces noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargés de diamants, nous les fîmes retentir dans ce bain des péris, qui les prit pour les noms les plus voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent longs. Quels sourires, que de larmes! que de belles mains tendues vers nous! Déjà battait la retraite du soir; déjà les sons de la diane nous rappelaient à la garde du camp.

»Mais hélas! hélas! comment sortir de ce piége enchanté? Le toit est enlevé, la muraille est à pic.—Il était si facile de se laisser glisser sur l'humide mosaïque: mais comment remonter? à la porte, veillent les esclaves; à la porte, si l'on nous voit, nous entendrons des cris féroces, nous aurons désobéi au général; nous exciterons une révolte dans la ville soumise à peine; le musulman jaloux invoque Allah!... Ces femmes sont perdues, et nous serons fusillés sur l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais en vrais soldats, sinon sans reproches, au moins sans peur.

»Albert, qui était déjà caporal, tirant de sa poche la proclamation du général, se mit à lire solennellement de la proclamation militaire, les passages qui pouvaient nous concerner!