Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le soleil, leurs haïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit, s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à petits pas la haute ville: la femme pliée en deux et portant l'outre, pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuelle d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête rasée et nue, car tous n'ont pas le luxe de la chechia, et répandant l'eau de toutes parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons; et un gros ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des yeux, des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins précoces que leurs sœurs, des enfants beaucoup moins aimables. On s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous voyons.
Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres, stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures écarlates de quelques petits garçons, qui continuent à briller exactement comme des coquelicots.
Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.
Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la droite ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé. Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras de ce petit fleuve appelé l'Oued-Lekier. Le barrage est gardé par un agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue alors, quand je passe, d'un salut amical.
C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre de fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamné à additionner, nœud par nœud, tous les quarts d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les jardins du canton ont assez bu et que le moment est venu de changer le cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul mélancolique.
Juin 1853.
—La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari, la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice, l'ouvrière, l'artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la bête de somme de la maison.
Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribué le rôle facile d'époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel géographe en belle humeur: «à fumer pipette et à ne rien faire». La définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point usage du tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer le tekrouri dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher l'ombre et à ne rien faire».
Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a créé de l'ombre: la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, résument tout l'Orient.
Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres, sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.
La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis, on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées: l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes, vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.—A deux heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.
Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.
Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de tekrouri et l'enveloppe de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se reposent.
Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respectés que parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore imberbe, mais déjà coiffé du ghaët viril et chaussé des tmags, à peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent.
Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge à faire la guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d'apathie la rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du oui arabe, par une inclination de tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler, quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts, visages camards,—des médaillons de la colonne Trajane,—tout brûlés, et ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de maïs; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l'air de venir de loin et témoignaient d'un climat indigent, rude et enflammé. Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans son cadre.
Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S'il passe, on entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse:
—Comment es-tu?
—Bien.
—Et comment, toi?
—Très bien.
Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos, dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui ressemble à de l'apoplexie; d'autres, la tête entièrement voilée comme César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit s'allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris; d'autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce, et sans cesser de se tenir par le petit doigt.
Tous ces visages somnolents ont de grands traits: même hébétés, ils conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée: la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur, s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le cadre de l'œil, tout en eux est robuste, construit largement, et semble sortir d'un moule au-dessus de nature.—Quant aux yeux, c'est là que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme, à certains moments, qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de flammes.
Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire. Peu importe les noms de gandoura, haïk, burnouss, ghaët, etc.; rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes superposées; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie. C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.
A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de fantasia, comme disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un peu le théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle espagnol ou targui, passé sous la selle ou pendant le long d'une épaule.
Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert. Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas.—Le cavalier, au contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché sur le cou de sa bête, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil, voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre: l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la Noce juive a bien son prix, même après les Sept Sacrements. Que suis-je venu chercher ici, d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme?
L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin; on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval.
Juin 1853.
—Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui, lieutenant de préférence à sidi; il n'est pas jusqu'aux factionnaires indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie qualité, ne me rendent les honneurs militaires.
Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces gens-là par cœur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes, le protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très redouté pour sa vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour moi, car il m'en fait obligeamment profiter.
Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec la connaissance exacte des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs, c'est un caractère enjoué, qui me paraît plein de bonne humeur, de philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi.
On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans cils, dont les ophtalmies ont enflammé les paupières; mais avec un regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de longues années chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artésiens, et chassant; il parle en outre de l'Oued-Ghir et du Djebel-Amour, comme s'il avait successivement habité tout le désert, depuis la frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir.
Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse, dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible que repoussant.
Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des animaux de toute sorte.
Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à un peigne; enfin, peu à peu, l'œil s'accoutumant aux ténèbres du lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands yeux stupéfiés fixés sur vous.
La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.
Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.
Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières, des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas. Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'œil; fais-y descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent; imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi nous allons visiter nos amis.
La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent, les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.
Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort, prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore, comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.
Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que certains jours d'Europe.
—Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.
Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion, a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les slougui; notre homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit l'affût. Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers; d'ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon œil.
En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines d'El-Assafia; à l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de Recheg; mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on recueille sur les terrains qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes brunes, et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au tabac, on les brûle en guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre ami Djeridi, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre, que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici, séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un emprisonnement.
Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait delim (l'autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu'il estimait, alors seulement, citer une aventure digne de lui.
Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes chaudes, les areq, où l'oiseau dépose ses œufs; çà et là des traces aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant: par-dessus tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de sauvage et le désert tout entier qui conspire à le décourager.
Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa manière, et quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on admet qu'il puisse aller loin, car cette singulière infirmité a l'air de le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, et, de son œil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d'un côté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et pendant un moment il ne bougea plus.
N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas du cercle des femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je ne sais par quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.
Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l'explosion par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un éclair il fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il partit d'un grand éclat de rire.
On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis luire des dents pareilles à des crocs de carnassiers.
—Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant.
—Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude chasseur.
—Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.
Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.
—Ah! c'est toi, Tahar; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui garde les eaux?
Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et se rassit.
Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant sur nous toutes les bénédictions du ciel.
—Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand nous fûmes seuls.
—C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là, c'est un brave homme.
—Vous le connaissez?
—La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4 décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de Bab-el-Chettet, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre, puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.
Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer chez lui.
Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir tranquille; que son fils était enterré avec les autres; et qu'il n'y avait pas moyen de le lui rendre;—à moins qu'il ne se soit traîné, ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline, là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens, que personne n'a ramassés.
Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte, qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïk relevé à l'égyptienne; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait achever sa nuit chez Djeridi.
—Ya Aouïmer, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.
—Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer.
—Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard possible.
Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville, c'est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu; chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent, brave, excellent soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau, ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des almées du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur, et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à s'en griser.
On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l'heure avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du côté de l'échoppe à tabac—Djeridi fait ce double commerce—une douzaine de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles, quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de sbed, de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.
L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n'était guère éclairé que par le reflet rouge du fourneau: il était près de minuit. Un vent très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de demi-clair de lune.
Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus d'âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre, tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les rapportant pleines; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.
L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.
Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés comme s'il réfléchissait.
Je me penchai vers lui et je lui dis:
—A quoi pensez-vous?
—A rien, me répondit-il.
—Et que dites-vous de cette nuit?
—Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand philosophe pour un soldat.
Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire:
—Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?
Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage, depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main un des bouts de son foulard, il se mit à danser.
La danse d'Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.
Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent; quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était trois heures et demie.
—Allons dormir, me dit le lieutenant.
—Où ça? demandai-je.
—Sur la place, si vous voulez.
Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous, nous allâmes achever notre nuit sur la place d'armes.
Juin 1853.
Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement dans les palmes un doux balancement pareil à celui du panka indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en plein midi.
Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au contraire un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et, presque unanimement, on me détournait de m'y arrêter plus de quelques jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très simple et très beau, est peu propre à charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à la mer;—dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs, presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et des choses, avoir passé dans les visages.
La première impression qui résulte de ce tableau aident et inanimé, composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment de la terre, et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par les spectacles, en réalité les plus simples.
Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent qui réponde à l'idée extraordinaire qu'on se fait communément de ce pays. Il n'y a qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement. C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent—j'insiste avec intention sur cette remarque,—de celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien d'un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à l'opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco, l'horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a seulement une dernière rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec le ciel, et qui semble trembler dans la fluidité de l'air. Vers le plein sud, dans la direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces bois plus près et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante, et faut-il être averti pour s'en rendre compte.
C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la vue, dominant tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes, ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y suis à midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le signal blanc de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j'ai pour ces lieux élevés. C'est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur d'appui, où l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d'où l'on tomberait presque à pic dans les jardins. A l'heure où j'arrive, un peu après le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on vient la relever, car ce poste n'est gardé que la nuit. A cette heure-là, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds fleur de pêcher; la ville est criblée de points d'ombre, et quelques petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, brillent assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre que tous les pays du monde ont le réveil joyeux.
Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les gangas qui viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement précipité de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou s'accélère avec leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître de loin leur avant-garde; je compte les légions qui se succèdent; il y en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de paillettes lumineuses; je les suis de l'œil du côté de Rass-el-Aïoun; je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je continue souvent de les entendre, jusqu'au moment où la dernière bande est descendue à l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre égal, et, l'une après l'autre, regagnent leurs plaines désertes; cette fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, diminue, et par degrés s'évanouit dans le silence.—On peut dire que la matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée s'est écoulée entre l'aller et le retour des gangas. Le paysage, de rose qu'il était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins de petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s'élève; à mesure qu'il s'éclaire davantage, le désert paraît s'assombrir; les collines seules restent rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans l'air, comme si elles montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite; tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le midi qui commence.
A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune visite, car personne autre que moi n'aurait l'idée de s'aventurer là-haut. Le soleil monte, abrégeant l'ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête. Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là quatre heures d'un calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits abricots roses, exposés là pour sécher;—çà et là, quelques trous noirs marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d'un violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties sur leurs trois collines.
De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi muette et comme endormie de même sous la pesanteur du jour. Elle paraît toute petite, et se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse en entier: elle ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d'un long mur, comme un parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de murs, vue de cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double étage de forêts: le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il ne reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des parties rasées d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières, on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin, du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont passé par-dessus le mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'épaisseur de la forêt, certaines trouées sombres où l'on peut supposer qu'il y a des oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir.
C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, tout se couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel;—l'ignorât-on, on sent qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de la haute mer.
Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur la carte, des lieux qu'on sait être là-bas, dans telle ou telle direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus obscurs:—d'abord, droit au plein sud, les Beni-Mzab, avec leur confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent leurs dattes, les meilleures du monde; puis les Chambaa, colporteurs et marchands, voisins du Touat;—puis le Touat, immense archipel saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux Touareks; puis les Touareks, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, Tembektou et Ghadmes, Timimoun et le Haoussa; puis, le pays nègre dont on n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale comme pour un royaume; des lacs, des forêts, grande mer à gauche, peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances qu'on ignore, une incertitude, une énigme. J'ai devant moi le commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien.
On a beau regarder tout autour de soi, près ou loin, on ne distingue rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit seulement quand il aborde aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où viennent-ils? Ils ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon que j'ai sous les yeux.—Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout à coup se détache du sol comme une mince fumée, s'élève en spirale, parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout de quelques secondes.
La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme elle a commencé, par des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se colorent, de longues flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du côté du pays que la chaleur a fatigué pendant l'autre moitié du jour; tout semble un peu soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville; on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux qu'on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert ressemble à une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes violettes, et la nuit s'apprête à venir.
Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j'éprouve comme une certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j'ai absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien expliquer.
C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et se réfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver de lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour, même en l'absence du soleil, ce repos transparent traversé de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores, ce cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurité, tout cela ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas.
La nuit, fin de juin 1853.
Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de l'œil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois.
J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient mêlées de sable.
J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du tout.—Le désert était extraordinaire; à chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait alors comme un champ de blé.
J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à tâtons.
En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?—Oui, c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.—Quant à Ahmet, il est absent par congé jusqu'à demain.
En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis par m'endormir.
Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en rire et te l'avouer.
Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé, pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille, pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein de paille d'alfa.
J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume, car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de petits animaux de la famille des sauriens, qu'on appelle ici des tarentes; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on l'appelle ici guern-ghzel (cornes de gazelles) à cause de la ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand s'introduire dans la terrasse.
Quant aux tarentes, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me causent encore, même après un mois de connaissance, un insurmontable dégoût. Ce sont de petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux, qu'on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs, beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit, elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours.
Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à l'envie de leur donner la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s'étaient aventurées jusqu'à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqué à plat, je les ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après, elles n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui fuyait, traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine à tirer.
Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là, j'en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes.
Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être assez drôle.
Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures à peu près rendues, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu'à Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à peu près posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; Ya-Hia, rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé, taciturne et soumis; un petit juif, exempt des préjugés arabes; un désœuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m'a fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe à quel prix; enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le M'zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues où ces gens-là posent alors sans le vouloir.
Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne réussit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut être sûr que toute autre tentative échouera.
En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu'au moment où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c'est ainsi qu'elles l'entendent.
L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d'une maison de la basse ville où, pour mon coup d'essai, je m'étais aventuré en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens, paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle.
Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il entra tout à coup, essoufflé comme s'il avait couru.
—Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne répondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail.
Au bout d'un instant le lieutenant me dit:
—Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse tranquilles.
Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet:
—Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français; qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés d'en discuter.
Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en crois pas le premier mot, et je lui ai dit:
—Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le mien.
Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans la ville.
1er juillet 1853.
Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre donne à l'ombre sur ma terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44°, de neuf heures du matin à quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes plats, et les nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau de gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un jour encore, on les aperçut roulés sur le Djebel-Lazrag. Le lendemain, nous nagions de nouveau dans le bleu.
La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d'El-Aghouat. On ne rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie; on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à l'ombre. Aouïmer est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine laisse-t-il sa porte entrebâillée, comme pour prouver qu'il n'est pas mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit: Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l'étagère, et répond: Makan, il n'y en a plus.
En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui jeûne s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures.
Je me réveille avant l'aube, au fedjer. Un peu après, je sens comme une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le point du jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne absolu, comme tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts autant d'aumônes qu'ils ont bu de fois.
A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit.
Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures; et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice.
On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces gens-là, soit qu'ils festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit comme le jour, on les dirait en dévotion.
Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle torpeur. Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage.
Juillet 1853.
Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me dit:
—Que faisons-nous, ce soir?
—Ce que vous voudrez.
—Où allons-nous?
—Où vous voudrez.
Tous les soirs, c'est la même demande et la même réponse, faites toutes les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu où nous avons découvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est-à-dire une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante.
Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrêter chez Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes.
—Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffée de brise qui venait de l'est, il y a de l'air de ce côté.
Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes. Quelqu'un nous croisa; c'était le chasseur d'autruches qui regagnait la ville, une pioche à la main.
—D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant.
—De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre.
—Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.
Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous étions sans veste et nu-tête, n'ayant rien à craindre d'un air aussi sec que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de Paris, et que le lieutenant a adoptée par complaisance. Il n'y avait pas un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.
Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à pareille heure, du rocher aux chiens.
Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou dans les cimetières, on était tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups l'hiver.