Hauteville-House (Guernesey).

LA MAISON DE VICTOR HUGO
à Hauteville-House (Guernesey).

L'année 1853 vit paraître les Châtiments. Le poète habitait alors à Jersey, dans cette maison de Marine-Terrace à toit plat, à balcons, protégée par un long mur, qu'à certains jours franchissait l'écume des vagues. Expulsé de Jersey, il se réfugia à Guernesey, où il s'installa dans Hauteville-House. Ce séjour a été bien souvent décrit. Au-dessus de la maison meublée curieusement, à l'antique, s'élevait le look-out, une chambre vitrée, sorte d'observatoire, de fenêtre ouverte sur les quatre points de l'horizon. C'est là que le poète venait s'exalter au spectacle toujours nouveau, toujours émouvant de l'océan et du ciel agités ou paisibles. C'est là que sont nés vingt chefs-d'œuvre. C'est là que l'idée de presque tous les écrits parus même après le retour en France est venue à Victor Hugo. Plus d'un intime a pu lire, au début de l'exil, sur les cahiers du grand écrivain, les titres d'œuvres publiées près de trente ans plus tard, comme les Quatre vents de l'esprit, comme Torquemada.

Aux Châtiments, chef-d'œuvre issu des circonstances, succédèrent les Contemplations, œuvre mûrie avec lenteur, et dont certaines parties remontaient à plus de vingt ans en arrière. Victor Hugo a donné des Contemplations cette définition qui dit tout: les Mémoires d'une âme.

L'amnistie offerte aux proscrits par le régime impérial fut repoussée par Victor Hugo. Tout le monde a répété son vers devenu proverbial:

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là!

Il a exprimé les raisons de son refus dans cette autre formule: «Quand la liberté rentrera, je rentrerai.» Sa pensée continuait à franchir le détroit qui le séparait de la terre natale. Il envoyait le meilleur de lui-même à ses compatriotes. Mais le public banal et la presse vénale, que les Châtiments venaient d'irriter, que les Contemplations n'avaient pu émouvoir, étaient incapables de s'émerveiller devant ce prodige de résurrection qui s'appelle la Légende des siècles.

Jeté en dehors de la patrie française, Victor Hugo se fit concitoyen de tous les pays, comme il s'était déjà fait contemporain de tous les âges. Par delà les mers, il tendait la main à Garibaldi et lui prêtait, à défaut d'épée, l'appui des souscriptions. Il élevait la voix en faveur de John Brown; il arrachait au gibet les condamnés de Charleroi; il répondait au Russe Herzen; il réconfortait les proscrits de toute nation, tournés vers lui, comme vers une étoile. Enfin il tirait de son cœur ému les Misérables, ce roman colossal qui devait exciter l'admiration de la France, de l'Europe et du monde.

Son fils François-Victor travaillait à une œuvre restée unique dans son genre, la traduction complète et littérale de Shakespeare. Un an avant que cette traduction parût, Victor Hugo donna, en guise de préface, tout un volume en prose, l'étude critique intitulée William Shakespeare. En 1865 parurent les Chansons des rues et des bois, recueil lyrique qu'on a défini heureusement «le printemps qui fait explosion.»

En 1866 parut le roman des Travailleurs de la mer, moins vaste, mais aussi puissant et plus parfait que les Misérables. Et au moment où l'auteur semblait le plus absorbé par les fantômes que créait, qu'animait son imagination, il ressentait l'émotion de toutes les grandes choses qui se faisaient en Europe au nom du droit et de la justice pour le bonheur ou l'honneur de l'humanité. Il était de la commission chargée d'élever une statue au philanthrope Beccaria; il envoyait l'hommage de ses vers au centenaire de Dante; il demandait au gouvernement britannique la grâce des rebelles d'Irlande ou fenians, et il était assez heureux pour l'obtenir; il demandait vainement aux Mexicains révoltés la grâce de leur roi détrôné, Maximilien.

La renommée littéraire de Victor Hugo était une renommée européenne, universelle. Quand la France convia l'univers entier à venir dans les murs de Paris, à l'occasion de l'exposition de 1867, elle s'adressa au proscrit pour écrire les premières pages d'un livre auquel une élite d'écrivains français collabora. Les Parisiens eurent la surprise de trouver au bas de la préface de Paris-Guide le nom de Victor Hugo. Il n'en fallut pas davantage aux directeurs de théâtre pour s'attacher aussitôt à remonter ses pièces. Un vent d'opposition à l'Empire commençait à s'élever. La reprise d'Hernani à la Comédie-Française, le 20 juin, provoqua des acclamations d'enthousiasme. L'Odéon préparait, de son côté, une reprise de Ruy Blas. Le gouvernement s'inquiéta. Il interdit la représentation de Ruy Blas, et fit retirer Hernani de l'affiche.

L'année suivante fut affligée par des deuils domestiques. Victor Hugo vit mourir son premier petit-fils, et il perdit sa femme.

En 1879, il envoyait un nouveau roman, l'Homme qui rit, pour servir de feuilleton à un journal nouveau, le Rappel, fondé par les deux fils du poète, avec la collaboration d'Henri Rochefort, d'Auguste Vacquerie, de Paul Meurice. Ce journal fut un des béliers qui ébranlèrent l'absolutisme impérial. L'année d'après, le plébiscite eut lieu. La guerre avec la Prusse fut déclarée; les défaites se succédèrent; la révolution du 4 septembre détrôna «l'homme de décembre,» et Victor Hugo vint réclamer sa place sur le sol de la patrie envahie. Il rentra dans la capitale assez tôt pour assister au siège. Le 20 octobre, une édition des Châtiments paraissait à Paris; les droits d'auteur du premier tirage furent offerts à la souscription pour les canons. Deux lectures publiques du livre eurent lieu aux théâtres de la Porte-Saint-Martin et de l'Opéra. Avec le produit des places on fit deux canons, le Victor Hugo et le Châtiment. «Usez de moi comme vous voudrez pour l'intérêt public, disait le poète; dispensez-moi comme l'eau.» Il s'est dépeint lui-même, dans cette page de l'Année terrible écrite le 1er janvier 1871:

Enfants, on vous dira plus tard que le grand-père

Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre,

Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux,

Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux,

Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses,

Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses;

Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément;

Que dans l'hiver fameux du grand bombardement,

Il traversait Paris tragique et plein d'épées,

Pour vous porter des tas de jouets, des poupées,

Et des pantins faisant mille gestes bouffons;

Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.

Il faut relire aussi la pièce qui a pour titre: «Lettre à une femme. Par ballon monté, 10 janvier». Elle rend à la fois la physionomie du siège et l'état d'âme du poète, qui était venu communiquer aux assiégés sa flamme d'héroïsme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier.

Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier,

De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie:

«Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie!»

Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment

Où tout penche, elles sont sublimes simplement.

Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,

C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,

Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,

Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs,

Et leurs maris debout sur la porte Colline.

Ces temps sont revenus. La géante féline,

La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord

Ce grand cœur palpitant du monde à moitié mort.

Eh bien! dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine,

L'homme n'est que Français, et la femme est Romaine.

Elles acceptent tout, les femmes de Paris,

Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris,

Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes,

La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes,

La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir

Que la grande patrie et que le grand devoir;

Et Juvénal[2] au fond de l'ombre est content d'elles.

Après le siège, le Tyrtée de Paris vaincu fut envoyé à l'Assemblée nationale par plus de deux cent mille voix. Son attitude l'y rendit vite impopulaire. Il parla contre la paix; il demanda que les députés d'Alsace-Lorraine gardassent leur siège de représentants; il protesta contre le transfert du gouvernement hors de Paris. Il souleva de tels orages, que, le 8 mars, après avoir longtemps occupé la tribune au milieu du tumulte, il donna sa démission de député. Mais en renonçant à son mandat, il n'abandonnait pas la défense de ce qui lui semblait la vérité.

Un mois après la perte de son fils Charles, qui mourut à Bordeaux le 13 mars, d'une rupture d'anévrisme, Victor Hugo, retenu à Bruxelles par les intérêts de ses petits-enfants dont il fallait régler la succession, apprenait par les journaux les tragiques horreurs de la guerre civile, et une fois de plus il poussait son superbe appel à la concorde, à la clémence. Le 15 avril, dans la pièce intitulée Un cri, il disait:

Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?

Vous êtes comme un feu qui dévore les blés,

Et vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance!

Quoi! d'un côté la France et de l'autre la France!

Arrêtez! c'est le deuil qui sort de vos succès.

Chaque coup de canon de Français à Français

Jette—car l'attentat à sa source remonte,—

Devant lui le trépas, derrière lui la honte.

Verser, mêler, après Septembre et Février,

Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,

Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!

Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athènes!

Qui donc a décrété ce sombre égorgement?

Dans la pièce intitulée Pas de représailles, une semaine après, il protestait, avec une éloquence admirable, contre la loi du talion:

Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;

Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;

Nos ennemis tombés sont là; leur liberté

Et la nôtre, ô vainqueurs, c'est la même clarté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quoi! bannir celui-ci, jeter l'autre aux bastilles!

Jamais! Quoi! déclarer que les prisons, les grilles,

Les barreaux, les geôliers et l'exil ténébreux,

Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux!

Non, je n'ôterai, moi, la patrie à personne;

Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne.

On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas

Faire en dehors du juste et de l'honnête un pas;

J'ai payé de vingt ans d'exil ce droit austère

D'opposer aux fureurs un refus solitaire

Et de fermer mon âme aux aveugles courroux;

Si je vois les cachots sinistres, les verrous,

Les chaînes menacer mon ennemi, je l'aime,

Et je donne un asile à mon prescripteur même...

La même voix, qui cherchait à fléchir par avance les rigueurs des assiégeants, flétrit, le jour venu, le stupide vandalisme des assiégés qui renversaient la colonne Vendôme et mettaient le feu aux merveilleux monuments de Paris.

Si la Prusse à l'orgueil sauvage habituée,

Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon,

Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,

Nous eût crié:—Je veux que vos gloires s'enfuient.

Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient,

Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut

M'en délivrer; ici, dressez un échafaud,

Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre.

Vous démolirez l'un; vous mitraillerez l'autre.

Je l'ordonne.—O fureur! comme on eût dit: Souffrons!

Luttons! C'est trop! ceci passe tous les affronts!

Plutôt mourir cent fois! nos morts seront nos fêtes!

Comme on eût dit: Jamais! jamais!—

Et vous le faites!

Ces vers étaient écrits à la date du 6 mai dans la pièce qui a pour titre Les deux trophées. Dans Paris incendié éclataient d'autres reproches non moins indignés.

O torche misérable, abjecte, aveugle, ingrate!

Quoi! disperser la ville unique à tous les vents!

Ce Paris qui remplit de son cœur les vivants,

Et fait planer qui rampe et penser qui végète!

Jeter au feu Paris comme le pâtre y jette,

En le poussant du pied, un rameau de sapin!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour qui travaillez-vous? où va votre démence?

Mais, tout en répudiant le crime, le poète avait encore plus de pitié que de haine pour les criminels; il leur accordait le bénéfice des circonstances atténuantes, l'ignorance, la misère, l'inconscience.

Il fit plus que de solliciter la clémence pour les vaincus; il leur offrit un asile, pour protester contre l'attitude du gouvernement belge qui leur refusait le titre de réfugiés politiques. Lui-même fut expulsé, après avoir vu sa maison assaillie et ses fenêtres lapidées par la jeunesse réactionnaire. Il revint en France, et dès que le journal le Rappel reparut, il y écrivit un mot que personne n'osait encore prononcer: amnistie.

Victor Hugo atteignait ses soixante-dix ans. Chez la plupart des hommes, cet âge est celui du repos absolu et, trop souvent, de la caducité. Pour le grand poète, ce fut comme le début d'une renaissance, et pendant treize années encore il n'a cessé de produire, pareil à ces chênes plusieurs fois séculaires, dont le trône usé et dévoré menace ruine, mais dont la cime continue à verdir sous l'influence d'une sève circulant comme par miracle à travers les puissants rameaux.

L'Année terrible, qui avait été écrite au jour le jour entre le mois d'août 1870 et le mois de juillet 1871, parut au printemps de 1872. Certains vers, qui avaient été supprimés à cause de l'état de siège, furent rétablis dans les éditions ultérieures. En septembre 1873, Victor Hugo ajoutait à son livre une dernière page admirable d'émotion patriotique, et dont un seul vers ne saurait être retranché: la Libération du territoire. Aucune pièce ne justifie mieux ce que, l'ancien proscrit Eugène Despois écrivait de l'Année terrible à son apparition: «Et maintenant, ô nos vainqueurs, vous avez conquis des milliards, des provinces, et les fracas des triomphes; il ne vous manque parmi tout cela qu'un rien, une superfluité, un accessoire, je veux dire un poète qui chante vos victoires comme nous en avons un pour pleurer nos désastres.»

Le besoin d'oublier les tristesses et les hontes de l'heure présente poussa le poète à regarder, vers ce passé si glorieux où la France tenait tête à l'Europe coalisée; il se consola en remuant les souvenirs

De tous nos ouragans, de toutes nos aurores

Et des vastes efforts des Titans endormis.

A la fin de l'année 1874, le grand roman, ou, pour mieux dire, l'épopée en prose de Quatre-vingt-treize paraissait. Ce livre avait été écrit en cinq mois et vingt-sept jours.

Le 30 janvier 1875, Victor Hugo était repris par les occupations de la politique. Un siège de sénateur lui était offert par les électeurs de Paris. Ce fut pour lui l'occasion de réunir les écrits de la seconde et de la troisième série des Actes et paroles. Ces écrits furent publiés avec les sous-titres Pendant l'exil, Depuis l'exil.

Le 26 février 1877, Victor Hugo donnait les deux volumes de la Seconde légende des siècles, et, le 14 mai, l'Art d'être grand-père. Le poète achevait à peine de parler, que le politique reprenait la plume pour conjurer les périls du présent en achevant le récit toujours frémissant des attentats passés. Le 1er octobre, l'Histoire d'un crime sortait des presses, et contribuait à faire avorter une conspiration. La suite de l'ouvrage parut au printemps de l'année suivante.

D'avril 1878 à octobre 1880, Victor Hugo écrivit quatre poèmes qui forment comme les quatre parties d'un système philosophique dont nous donnerons ailleurs l'explication aisée. Ces poèmes ont pour titres le Pape, la Pitié suprême, Religions et Religion, l'Ane.

Il semblait que la source fût épuisée. Comme si le poète eût abdiqué, on fêta triomphalement l'anniversaire de sa 80e année. Vivant, on l'honora comme le plus illustre des morts. On avait déjà célébré la cinquantaine d'Hernani, et renouvelé à ce propos les ovations que Paris fit à Voltaire à l'occasion de la pièce d'Irène. On dépassa de beaucoup ces hommages le jour anniversaire de la 80e année du poète. Mais cette manifestation, si spontanée et si frappante qu'elle fût, le cède encore au spectacle inouï que, trois années plus tard, devaient offrir les funérailles. Pourtant ce ne fut pas une pompe vulgaire que cette démarche de la ville de Paris, venant, par la bouche du préfet de la Seine, Hérold, lire à Victor Hugo le double décret qui attribuait son nom à une rue et à une place de la capitale française.

Victor Hugo répondit à ces honneurs quasi posthumes en donnant une éclatante preuve de vitalité; le même mois de la même année (mai 1881), il publiait les Quatre vents de l'esprit, cet ouvrage dont la partie satirique rappelait les Châtiments, et par endroits les égalait sans les imiter, dont la partie tragique avait la fraîcheur des premiers drames et rayonnait de la même lumière idéale qu'Hernani ou Marion De Lorme, dont la partie lyrique semblait neuve après les Orientales, les Feuilles d'automne, les Chansons des rues et des bois, dont la partie épique apportait aux lecteurs et aux poètes à venir les éléments d'un merveilleux qui égalait, dans sa puissante nouveauté, celui des Milton et celui des Homère.

Un an plus tard, Torquemada paraissait, et inaugurait une nouvelle série d'œuvres dont les titres seuls furent connus du vivant de Hugo. Plusieurs de ces écrits posthumes ont été édités par les soins des fidèles compagnons d'exil du poète, Auguste Vacquerie et Paul Meurice. Le Théâtre en liberté, publié tout d'abord, n'a rien ôté, mais n'a rien ajouté à l'idée qu'on pouvait se faire des ressources du poète dans la fantaisie dramatique. Aucune pièce de ce volume ne surpasse le chef-d'œuvre dramatique des Quatre vents de l'esprit, la seconde trouvaille de Gallus. Quant à l'épopée Miltonienne qui s'appelle la Fin de Satan, c'est une superbe ébauche, rappelant, en certaines parties, pour l'exécution impeccable, la merveille des Châtiments.

Victor Hugo est mort à 83 ans deux mois vingt-six jours à la date du 23 mai 1885. Il s'en est allé, selon sa prophétie, «dans la saison des roses». Il repose au Panthéon, où tout un peuple l'a conduit; jamais triomphe d'empereur n'a égalé la majesté de ces obsèques de poète.

Dans cette étude détaillée de la longue et laborieuse vie de Victor Hugo nous n'avons pas tracé un seul portrait de lui. Mais quel lecteur ne se représente, au seul nom de Hugo, un beau vieillard aux cheveux blancs, droits et serrés, au large front bombé, et comme agrandi par l'effort de la réflexion! Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher l'homme, n'oublieront jamais ses yeux, d'une couleur un peu insaisissable, mais singulièrement lumineux et vivants; ils entendent encore, dans leur mémoire, l'accent profond de sa voix au timbre très pur; ils resteront toujours sous le charme de sa bonté.

C'est là le Hugo des dernières années, celui du quatrième âge, semblable à quelque aède grec, qui se plaît dans les longs récits: c'est le Hugo des épopées.

Si nous remontions de vingt-cinq ans en arrière, jusqu'au milieu de la période d'exil, nous rencontrerions, sur la grève de Guernesey, un promeneur solitaire, dialoguant avec le vent, avec la houle de la mer, et, comme l'antique orateur, jetant aux flots en rumeur des lambeaux de satire.

Théophile Gautier compare le Hugo de cette époque à un lion. «Son front, coupé de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et plus formidablement échevelée.... Ses yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes; et, s'il rugit, les autres animaux se taisent.»

Cette attitude farouche de l'exilé répond à l'accent des poèmes que lui soufflait alors l'indignation; il semblait que le charbon dont parle Isaïe eût brûlé ses lèvres, et à voir ses traits comme irréconciliables, on se souvenait des prophètes hébreux.

Trente ans plus tôt, Victor Hugo vient de remporter la grande victoire d'Hernani. Son chef-d'œuvre dramatique a soulevé les acclamations de tout ce qu'on nommait la jeune France. David d'Angers, le statuaire, va sculpter ce visage de poète triomphateur; il lui donnera la sereine beauté d'un marbre antique; mais les marbres antiques ne pensent pas; devant le buste moderne, on devine quel flot d'idées, d'images, de symboles bouillonne sous ce vaste front couronné de lauriers.

Dix ans auparavant, Lamartine, déjà tout rayonnant de gloire, allait visiter Hugo, dont il avait lu et apprécié les premiers vers. «Dans une maison obscure, au fond d'une cour, au rez-de-chaussée, une mère grave, triste, affairée, faisait réciter des devoirs à des enfants de différents âges: c'étaient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse, un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle tête lourde et sérieuse, écrivait ou lisait: c'était Victor Hugo, celui dont la plume aujourd'hui fait l'effroi ou le charme du monde.»

Ces quatre portraits, qui semblent différer si fort, offrent un trait commun qui domine les différences. Le front puissant, les yeux contemplateurs, se retrouvent aussi bien dans les rares lithographies représentant l'auteur des premières Odes, que dans les portraits répandus partout du «grand-père», du poète blanchi par les ans.

L'ŒUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO

L'ŒUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO

L'ODE

Victor Hugo a ramené lui-même à quatre formes de poésie, ou, si l'on veut, à quatre inspirations tous les vers qu'il a pu écrire. La classification s'impose à nous.

Il compare l'idéal à une croix immense dont les extrémités forment les quatre angles des cieux. Il personnifie la pensée dans l'aigle à quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe, épopée. L'âme du poète ressemble à un sonore instrument dont les cordes sont agitées tour à tour par des souffles venus des quatre points de l'horizon. Chacun de ces «vents de l'esprit» produit une harmonie distincte et donne ainsi naissance à un genre spécial, et toute poésie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou épique. Parfois pourtant deux souffles se mêlent, et l'œuvre est alors, comme il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en même temps (les Châtiments, les Contemplations), ou dramatique et épique à la fois (les Burgraves). Et le rêve du poète, qui vécut vingt ans au seuil des tempêtes, c'était de rivaliser avec l'ouragan, de faire chanter toutes les voix de l'espace dans un seul écrit, d'inaugurer un concert tout-puissant où résonnât «toute la lyre.»

De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frémir l'âme de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le poète de vingt ans a débuté, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui s'est épanché à flots dans les Odes et Ballades, les Orientales, les Feuilles d'automne, les Chants du Crépuscule, les Rayons et les Ombres, n'a pas cessé de circuler à travers ses autres écrits. Drame, satire, épopée, tout genre poétique dans Hugo est soulevé, transposé, superbement dénaturé par une émotion, par un ébranlement d'images et d'idées qui appartient plus proprement à l'Ode. Hernanie ne vit pas seulement, il vibre; la satire des Châtiments n'est pas empennée comme une flèche qui vole à peine jusqu'au but; elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et des écueils; elle surgit, vers le zénith, dans la lumière. En l'épopée de la Légende des siècles n'est-elle pas traversée de musique comme une tragédie d'Eschyle ou une comédie d'Aristophane? Rappelez-vous la sérénade de Zéno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le Romancero du Cid Rodrigue de Bivar.

Hugo, toute sa vie, a été un lyrique; mais, au début de sa carrière poétique, il l'a été plus exclusivement. Dès son premier recueil de vers, il prétendait renouveler le genre, et il avait quelques droits à cette prétention. Dans sa préface datée de décembre 1822, il indique très justement pourquoi l'ode française est restée monotone et froide. C'est qu'elle est toute faite de procédés, de moyens, pour ainsi dire, extérieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopopée. «Asseoir la composition sur une idée fondamentale» tirée du cœur et des entrailles du sujet, «placer le mouvement de l'ode dans les idées plutôt que dans les mots,» rejeter comme des oripeaux usés, fripés, les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cessé d'interpréter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux moins profond qu'exalté, mais moderne du moins, et, par certains côtés, sincère, telle était, dans ses traits essentiels, la doctrine poétique professée, je ne dis pas inventée, à vingt ans par le précoce auteur des Odes.

LES ODES ET BALLADES.

Les Odes et Ballades marquent une date illustre dans l'histoire des lettres françaises.

La préface de 1822 contient ce mot qui est à lui seul toute une poétique: «La poésie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.» Ce premier recueil des Odes se réduit en effet à l'expression de quelques sentiments personnels, à la traduction de certains états d'âme. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pièces qui ont pour titre la Vendée, les Vierges de Verdun, Quiberon, Louis XVII, le Rétablissement de la statue de Henri IV, la Mort du duc de Berry, la Naissance du duc de Bordeaux, les Funérailles de Louis XVIII, le Sacre de Charles X. A relire tous ces morceaux de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur fût d'être adopté comme un héraut du trône aux fleurs de lis, et qu'il y eût surtout en lui l'étoffe d'un «poète-lauréat.» On trouve même qu'il va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de définir en ces deux vers la carrière de «Buonaparte»:

Il passa par la gloire, il passa par le crime,

Et n'est arrivé qu'au malheur,

on ne peut guère s'expliquer qu'il arrache à l'usurpateur déchu le prestige de la victoire pour en décorer, à l'occasion d'une promenade aux frontières, le moins belliqueux des Bourbons.

Un catholicisme mystique anime et colore à des degrés divers le dialogue de la Voix et du Siècle qui a pour titre Vision, l'ode intitulée La Liberté avec l'épigraphe Christus nos liberavit, le Dernier chant, qui contient ces vers souvent cités:

Le Seigneur m'a donné le don de sa parole.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.

Citons encore la Lyre et la Harpe, où la Muse antique et la pensée chrétienne sont mises en regard comme dans un diptyque; la Mort de Mademoiselle de Sombreuil, qui est un hymne à la charité, à la sainteté virginale; le Dévouement, où l'adolescent exalté n'aspire à rien moins qu'au martyre.

Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littéraire, celle qu'avait créée Chateaubriand et qui a influencé Lamartine et Hugo. Pour le poète des Odes comme pour son maître l'éloquent prosateur, le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de tableaux inédits; il est la source précieuse du pittoresque. Il ramène la pensée aux fêtes sanglantes de Néron et aux sacrifices humains du cirque impérial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il montre au poète, à travers les roseaux du Nil, tous les berceaux prédestinés; il l'incite à paraphraser le nom presque oublié de Jéhovah.

Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, après soixante ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnaître au moins dans les pièces où le disciple rend hommage au maître (A Monsieur de Chateaubriand), où l'éphèbe, récemment armé, choisit son frère d'armes (A Monsieur Alphonse de Lamartine):

Montés au même char, comme un couple homérique,

Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique,

Toi la lance, moi les coursiers.

Mais, où la rhétorique perd ses droits, et où la poésie apparaît avec la fraîche pureté et l'éclat touchant d'une aurore, c'est dans l'expression des vraies intimités. Les souvenirs d'enfance idéalisés par le regret d'une félicité qu'on s'exagère d'autant plus qu'elle ne peut pas revenir; les impressions de l'heure présente notées avec une fidélité qui sait choisir et un goût du détail précis qui n'exclut pas l'émotion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage; la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d'été et des merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succède, voilà les éléments d'un lyrisme nouveau et incapable de vieillir.

Dans cette poésie nouvelle, la forme était plus neuve que le fond. La pensée n'est pas très puissante encore; mais le dessein de l'ode est grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite; mais il excelle déjà à les circonscrire et à les embrasser. On peut s'en assurer en relisant la pièce des Deux Iles.

Il est deux îles dont un monde

Sépare les deux Océans,

Et qui de loin dominent l'onde,

Comme des têtes de géants.

On devine, en voyant leurs cimes,

Que Dieu les tira des abîmes

Pour un formidable dessein;

Leur front de coups de foudre fume,

Sur leurs flancs nus la mer écume,

Des volcans grondent dans leur sein.

Ces îles, où le flot se broie

Entre des écueils décharnés,

Sont comme deux vaisseaux de proie,

D'une ancre éternelle enchaînés.

La main qui de ces noirs rivages

Disposa les sites sauvages

Et d'effroi les voulut couvrir,

Les fit si terribles peut-être,

Pour que Bonaparte y pût naître,

Et Napoléon y mourir!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère,

Lui révélaient déjà sa couronne éphémère,

Et l'aigle impérial planant sur son pavois;

Il entendait d'avance, en sa superbe attente,

L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente,

Son peuple universel chantait tout d'une voix:

«Gloire à Napoléon! gloire au maître suprême!

Dieu même a sur son front posé le diadème.

Du Nil au Borysthène il règne triomphant.

Les rois, fils de cent rois, s'inclinent quand il passe,

Et dans Rome il ne voit d'espace

Que pour le trône d'un enfant!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il a bâti si haut son aire impériale,

Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale

Où jamais on n'entend un orage éclater!

Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête;

Il faudrait, pour frapper sa tête,

Que la foudre pût remonter!»

La foudre remonta!—Renversé de son aire,

Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre.

Les rois punirent leur tyran.

On l'exposa vivant sur un roc solitaire;

Et le géant captif fut remis par la terre

A la garde de l'Océan.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Voilà l'image de la gloire;

D'abord un prisme éblouissant,

Puis un miroir expiatoire,

Où la pourpre paraît du sang!

Tour à tour puissante, asservie,

Voilà quel double aspect sa vie

Offrit à ses âges divers.

Il faut à son nom deux histoires:

Jeune, il inventait ses victoires;

Vieux, il méditait ses revers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

S'il perdit un empire, il aura deux patries,

De son seul souvenir illustres et flétries,

L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco;

Et jamais, de ce siècle attestant la merveille,

On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille

Aux bouts du monde un double écho!

Telles, quand une bombe ardente, meurtrière,

Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire,

Se balance au-dessus des murs épouvantés,

Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle,

Qui frappe, en s'abattant, la terre de son aile,

Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités,

Longtemps après sa chute, on voit fumer encore

La bouche du mortier, large, noire et sonore,

D'où monta pour tomber le globe au vol pesant,

Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles,

Mourut en vomissant la mort de ses entrailles,

Et s'éteignit en embrasant!

Juillet 1825.

On le voit, l'auteur des Deux Iles sait conduire l'effort poétique, par un chemin hardi autant qu'arrêté, à son but, et ce but est un point radieux, une image finale, une formule symbolique dont le poème est tout illuminé.

Quant à l'habileté de main du versificateur, elle est déjà incomparable. Jamais, avant l'apparition des Ballades, on n'aurait soupçonné que le clavier poétique pût produire de tels effets. L'éclat des rimes, la richesse du vocabulaire, la nouveauté et la hardiesse du rythme, toutes les formes de la virtuosité sont déjà rassemblées dans ces vers de la première heure.

Hugo a procédé comme les maîtres musiciens, les Bach et les Beethoven. Il s'est cru obligé de posséder à fond tous les secrets de son métier; il a compris qu'on est malaisément le premier de son art, si l'on n'a pas pour soi la supériorité même de la technique.

LES ORIENTALES.

Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre à y trouver surtout l'Orient de l'actualité, celui qui hantait à ce moment-là, grâce au journal, grâce au roman, les imaginations même les plus vulgaires, l'Orient qui avait passionné Byron, et fait du viveur un héros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de l'évêque Joseph, et du «bon» Canaris. Le poète a été ému, comme toute la jeunesse d'alors, par le départ de Fabvier; fils de soldat, le bruit que font au loin les fusils français «éveillés de leur long sommeil,» le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mélancolie le magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux délicates émotions de sa destinée de rêveur:

J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois,

D'un bruit de feuilles remuées.

Mais sa pensée franchit l'espace, et cette Grèce, où se joue le drame sanglant de l'émancipation du peuple jadis le plus libre des peuples, il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et son haut promontoire, voici les blancs écueils de l'Archipel, voici la colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'étang d'Arta, et Mikos, la ville carrée aux coupoles d'étain, et Navarin, la ville aux maisons peintes.

La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin,

Sur la colline assise entre les térébinthes.

Avec les paysages lumineux, que de figures animées paraissent devant nous: les icoglans bercés sur la mer dans les caravelles légères, les spahis, les timariots aux triangles d'or, aux étriers tranchants sur leurs juments «échevelées,» le klephte à l'œil noir, au long fusil sculpté, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure près des murs noircis et veut «de la poudre et des balles.»

Les tableaux turcs des Orientales ont vieilli. Ces odalisques rêveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'éventail est suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hérissés d'armes comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse, donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils firent le succès. Ils sont démodés aujourd'hui comme les troubadours des Odes et Ballades.

En revanche, l'Orient espagnol a gardé tout son éclat de coloris, toute sa vivace fraîcheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits définitivement dans ces aquarelles faites d'un seul vers?

Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,

Sème les murs de trèfles blancs.

C'est là l'Espagne pittoresque. L'odeur de sainteté qui s'exhale de ses cités peuplées de vierges, de martyrs, et tout illustrées de légendes, n'a-t-elle pas persisté dans ce distique curieux?

Le poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tobie

Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.

Et ses mœurs animées, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas dans cette fin de couplet, sonore et rythmée comme un concert de bandouras?

Salamanque en riant s'assied sur trois collines,

S'endort au son des mandolines,

Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.

Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pièce des Rayons et des Ombres, intitulée «Que la musique date du XVIe siècle,» se manifeste d'un bout à l'autre des Orientales par des raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de rythme dont le crescendo des Djinns donne l'idée:

La rumeur approche,

L'écho la redit.

C'est comme la cloche

D'un couvent maudit;

Comme un bruit de foule,

Qui tonne et qui roule,

Et tantôt s'écroule

Et tantôt grandit...

C'est l'essaim des Djinns qui passe,

Et tourbillonne en sifflant.

Les ifs, que leur vol fracasse,

Craquent comme un pin brûlant.

Leur troupeau lourd et rapide,

Volant dans l'espace vide,

Semble un nuage livide,

Qui porte un éclair au flanc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!

L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,

Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure.

Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle, penchée,

Et l'on dirait que, du sol arrachée,

Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,

Le vent la roule avec leur tourbillon!

Ce chef-d'œuvre d'industrie lyrique montre quel doigté merveilleux le musicien avait acquis. D'autres pièces, l'Ode du feu de ciel, par exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il pouvait, à son gré, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en effet une fresque déjà puissante que cette suprême orgie des deux villes damnées, Sodome et Gomorrhe, avec leurs pâles lampes de débauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nuée fulgurante? Qui n'a pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux habité par une tribu qui mêle au bruit de la grande mer la voix grêle de ses cymbales; le «Nil jaune, tacheté d'îles,» bordé «de monts bâtis par l'homme» et gardé par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le simoun enflammé «ne fait pas baisser les paupières;» et l'édifice immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas semblent des brins d'herbe, dont les murs lézardés laissent passer des éléphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si neuve, si riche, si éclatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette manière n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais, en dépit des efforts et des ambitions de poètes venus depuis et coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dépassée.

N'y a-t-il donc que de la couleur dans les Orientales? On a ressassé cette erreur. N'y a-t-il pas de pensée dans cette superbe définition du génie et de sa destinée cruelle, fatale, mais glorieuse et souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le héros de l'Ukraine garrotté, emporté, jusqu'au trône, sur son cheval que la mort seule arrêtera?

Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,

Tous ses membres liés

Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines,

Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds;

Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile,

Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile

Ses bourreaux tout joyeux,

Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche,

La sueur sur le front, l'écume dans la bouche

Et du sang dans les yeux,

Un cri part; et soudain voilà que par la plaine

Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,

Sur les sables mouvants,

Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre

Pareil au noir nuage où serpente la foudre;

Volent avec les vents!

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,

Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,

Comme un globe de feu;

Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume,

Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume

Au vaste océan bleu.

Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense,

Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,

Ils se plongent tous deux

Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes,

Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes,

Tout chancelle autour d'eux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfin après trois jours d'une course insensée,

Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée,

Steppes, forêts, déserts,

Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie,

Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie

Eteint ses quatre éclairs.

Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable,

Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable

Dans la saison des fleurs.

Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête;

Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête

Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien! ce condamné qui hurle et qui se traîne,

Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,

Il dédommagera par de larges pâtures

L'orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.

Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,

Grand à l'œil ébloui;

Et quand il passera, ces peuples de la tente,

Prosternés, entendront la fanfare éclatante

Bondir autour de lui!

Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale,

S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,

Génie, ardent coursier,

En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes

Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,

Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme,

Boit au fleuve éternel;

Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,

Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,

Flamboie au front du ciel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.

Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable,

Il ploie avec effroi;

Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe

Enfin le terme arrive..., il court, il vole, il tombe,

Et se relève roi!

LES FEUILLES D'AUTOMNE.

On risque de surprendre le lecteur en écrivant que les Feuilles d'automne, les Chants du Crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres ne marquent pas un progrès sur les Orientales. Ce qui a le plus fait pour mettre ces recueils, les Feuilles d'automne surtout, très en faveur chez les esprits d'éducation classique, c'est l'absence ou l'atténuation de défauts qui, dans les Orientales, s'accusaient vigoureusement. A notre avis, c'est au retour de ces défauts qu'il faudra applaudir; car, avec eux, les qualités sortiront aussi à outrance.

Demandez au peintre Rembrandt s'il produirait sa lumière sans ombre. Le contraste violent, qui caractérise la poésie de Hugo, s'effaça donc à un certain moment, et les yeux délicats, amoureux du tempérament, de la transition ménagée, du convenable, ou peut-être du convenu, en furent tout réjouis. Qu'il nous soit permis de penser qu'en faisant jusqu'au bout ces concessions au goût moyen, Hugo aurait perdu une bonne part de son originalité, de sa toute-puissance. Heureusement l'exil l'isolera de toute influence, le rendra tout entier à lui-même, et il écrira, avec ses procédés originaux et sa poétique exclusive, les Contemplations, les Châtiments, la triple Légende des siècles.

Est-ce à dire qu'il faille dédaigner les ouvrages en vers qui ont suivi les Orientales? Ce serait une puérile et inepte rigueur. Il y a dans chacun d'eux des beautés de l'ordre le plus élevé; il y a même des accents nouveaux; la forme seule a perdu de son étrange éclat; mais peut-être a-t-elle gagné quelques qualités de délicatesse, et je ne sais quel parfum d'intimité; quant au fond, il s'est enrichi; le champ s'est amendé, et il produit de plus nourrissantes moissons.

Dans les Orientales, le poète avait éprouvé le besoin de voir, ne fût-ce qu'en rêve, des pays lointains, presque fabuleux. Avec les Feuilles d'automne nous le trouvons assis au foyer, les yeux tournés sur ses enfants, la pensée attachée au souvenir de ceux qui ne sont plus, le cœur ému de la fuite de la jeunesse. Préoccupé de la destinée, il analyse les grandes conceptions du temps, de l'espace, de l'éternité. Il affirme sa double foi, faite de sentiment, à l'existence de Dieu, à l'immortalité des âmes.

Ce qui domine ici, c'est le Moi, qui tiendra désormais tant de place dans l'œuvre du poète et qui donnera un accent si personnel même à ses tragédies, même à ses épopées. Il se révèle dès la première pièce, qui est une autobiographie. Il se dissimule mal sous des affectations de modestie ou des explosions de dédain dans les odes au statuaire David et à Lamartine, dans l'expressive allégorie Æstuat infelix, dans les confidences A Monsieur Fontaney. Dans toutes ces pages, le poète poursuit la définition du génie, et, sans le vouloir, il définit son génie propre. Quelle destinée rêve-t-il? Il convoite la couronne de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napoléon. C'est encore le moi qui se glorifie dans les ascendants, quand Hugo fait un retour vers son père, et se repaît du souvenir des guerres impériales; c'est le moi qui s'enivre d'orgueil mélancolique, en exprimant le regret, peut-être un peu prématuré, des jeunes ans, et des «lettres d'amour;» c'est le moi qui persiste, mais cette fois sous sa forme la plus désintéressée et la plus touchante, dans les effusions de la tendresse paternelle, dans la contemplation émue du «doux sourire» de l'enfance.