«Mon fils,

»Pénètre-toi bien de cette lettre. De ta ponctualité à exécuter mes ordres dépend mon existence.

»Demain mardi, une heure avant le coucher du soleil, rends-toi au cimetière de la paroisse de la Bastille.

»Vers l'endroit où l'on entasse pêle-mêle la dépouille mortelle des indigents, tu trouveras une fosse fraîchement ouverte et attendant son cadavre.

»Cache-toi non loin de cette fosse et attends.

»A la tombée de la nuit, deux hommes, deux guichetiers de la Bastille, arriveront portant une bière. Ils la jetteront à la hâte dans la fosse,—Dieu veuille qu'ils ne la recouvrent que de peu de terre!—puis ils s'éloigneront.

»Épie leur sortie du cimetière.

»Alors, sans perdre une seconde, cours à la fosse, enlève la terre, tire le cercueil et décloue-le. Ne va pas trembler ni te troubler.

»Il faut, la bière ouverte, desserrer les dents du cadavre qu'elle renferme et faire glisser entre les dents trois gouttes de la liqueur rouge de la fiole que je t'envoie.

»Après quelques minutes d'attente, renouvelle la même expérience.

»Si, après un quart d'heure, le corps était toujours inerte, n'hésite pas à verser dans sa bouche le reste du contenu de la fiole.

»Ainsi, peut-être, tu me rendras la vie.

»Car c'est moi, Olivier, qui, las de ma prison, tente ce suprême et terrible moyen de recouvrer ma liberté.

»Un mot encore. En même temps que toi peut-être, prenant des précautions pour ne pas être vu, tu apercevras, au cimetière, un gentilhomme, grand et de noble figure.

»Si, les guichetiers funèbres partis, il court à la fosse, laisse-le faire, ne parais pas. S'il s'éloigne avec les guichetiers, agis alors, mais prends garde à lui, ce serait, dans ce dernier cas, mon plus mortel ennemi. Sois armé, et au besoin....

»Tu peux te fier à Cosimo, l'emmener même. Courage et espoir.»

Lorsque Olivier eut achevé la lecture de cette lettre étrange, il était plus pâle que le cadavre qu'il devait aller, le lendemain, arracher à la tombe.

Les dents de Cosimo claquèrent de terreur.

—Oh! monsieur, dit-il enfin, mes cheveux se dressent sur ma tête lorsque je songe aux terribles souffrances qu'a dû endurer mon pauvre maître avant d'arriver à cette idée effroyable.

—Mais quel moyen emploiera-t-il pour faire croire à sa mort!...

—Ah! monsieur, répondit Cosimo, frissonnant comme à un terrible souvenir, il est bien puissant, monseigneur le marquis, bien puissant.

La voix tremblante du vieux domestique, son effroi, remuèrent dans le cœur d'Olivier les plus étranges soupçons; ses pressentiments commençaient à prendre de la réalité. Il eut honte d'interroger cependant, et ce fut Cosimo qui, le premier, rompit le silence:

—Savez-vous, monsieur, dit-il, que nous risquerons demain trois ou quatre fois la potence, sans parler de l'épée de l'homme qui sera là! Violation de sépulture, sacrilège, prisonnier d'État... Enfin! nous exécuterons les ordres du marquis, n'est-ce pas?

—En doutes-tu? s'écria Olivier avec feu; hésiter seulement serait un crime horrible. Me demanderait-il la vie, je la donnerais sans réflexion, sans murmure. Et cependant, reprit-il après une pause, la vie m'est bien chère en ce moment!...

XI

LE CIMETIÈRE DE LA BASTILLE

Les derniers feux du soleil couchant empourpraient l'horizon, lorsque Cosimo et Olivier, tous deux armés jusqu'aux dents, dépassèrent les remparts ténébreux de la Bastille, se dirigeant vers l'humble cimetière où on enterrait alors les prisonniers morts dans la forteresse royale.

Le champ de repos où le terrible arbitraire du roi de France cachait ses victimes, parfois après les avoir hideusement défigurées, pour que la tombe, comme la prison, gardât un éternel secret, était situé dans un recoin complètement désert, bien que fort voisin de la porte Saint-Antoine, à droite de la grande route qui conduisait au château de Vincennes.

Dès le matin de ce jour, après une nuit enfiévrée des rêves les plus atroces, suffisamment expliqués par la lettre si étrange du marquis, Olivier avait voulu se mettre en route.

Pour justifier son impatience et amener à son avis Cosimo qui voulait attendre, le jeune homme s'obstinait à voir dans ses songes de la nuit de sombres avertissements.

—J'entendais, disait-il à chaque instant, comme une voix étouffée partant de dessous terre. Olivier, me disait cette voix, Olivier, le poids de cette terre écrase ma poitrine, hâte-toi, l'air me manque; un instant encore, et tu ne trouveras plus qu'un cadavre que tes soins ne ranimeront pas.

—Vaines imaginations de la fièvre, monsieur, répondait Cosimo, qui, pour rassurer son maître, trouvait encore la force de commander à ses propres inquiétudes, vous eussiez mieux fait d'agir comme moi, qui n'ai pas clos l'œil, et de ne point essayer de dormir.

—Mais, réfléchis donc, mon vieil ami, reprenait Olivier, réfléchis donc à la terrible responsabilité qui pèse sur nous; la vie de l'homme que nous aimons le mieux au monde dépend de notre empressement. Si l'heure avait été avancée?

Si, au moment où nous discutons ici froidement, on le descendait dans la fosse? Tiens, à cette idée, mes cheveux se hérissent d'horreur. Car, enfin, on peut avancer l'heure...

—Impossible, monsieur, ce n'est pas en plein jour qu'on enterre les prisonniers de la Bastille.

—Tu le crois, mon ami, tu le dis; mais si tu te trompais! Si aujourd'hui, par exemple, un hasard, un événement que tu ne peux prévoir, faisait violer toutes les règles habituelles! Ah! je ne m'en consolerais jamais, et toi, Cosimo, tu aurais, jusqu'à ton heure dernière, le plus terrible des remords.

—Non, monsieur, car j'aurais fait mon devoir.

—Ton devoir?

—Oui, mon maître, mon devoir. M. le marquis nous ordonne de suivre ses instructions à la lettre; suivons ses instructions à la lettre.

L'exactitude ne consiste pas à devancer l'heure, mais bien à arriver juste à l'heure. Je connais le marquis; il n'a rien donné au hasard, soyez-en convaincu.

Il nous a dit: «à la nuit tombante,» attendons. Savez-vous, d'ailleurs, si notre présence n'éveillerait pas certains soupçons?

J'ai entendu conter des histoires épouvantables de prisonniers auxquels on tranchait la tête, bien qu'ils fussent morts; le tronçon seul était porté au cimetière, et la tête était jetée dans quelque oubliette de la Bastille.

—Oh! mon ami, tu te fais donc un jeu de mes angoisses, que tu me racontes là des légendes populaires, qui, j'en suis sûr, n'ont pas le moindre fondement.

—Ce n'est que trop vrai, hélas!

—Oh! quelle terreur nouvelle et plus grande encore que toutes les autres! Cosimo, si nous n'allions trouver dans la bière qu'un cadavre mutilé!...

Le vieux serviteur garda un instant le silence.

L'émotion était trop violente pour ses forces; à combattre des angoisses qui étaient aussi les siennes, son courage s'épuisait. Enfin, d'une voix mal assurée, il répondit:

—Ce serait un horrible malheur, monsieur; mais alors la conscience d'avoir exécuté à la lettre les ordres donnés serait notre consolation.

Et elle nous manquerait, cette consolation, si l'idée pouvait nous poursuivre, que, par notre présence au cimetière au milieu du jour, par nos allées, nos venues, notre air morne et inquiet, nous avions éveillé les soupçons et ainsi amené une si affreuse catastrophe.

A toutes ces raisons, Olivier dut se rendre, Cosimo avait d'ailleurs déclaré qu'il ne l'accompagnerait que lorsque le moment serait venu.

Le jeune homme attendit donc, mais avec cette patience haletante que connaissent seuls ceux qui, le cœur serré, ont compté les secondes dans l'attente de quelque événement terrible, décisif sur leur vie, et dont ils ne pouvaient ni retarder ni précipiter le dénouement.

Il attendit avec cette anxiété folle du joueur qui vient sur une seule carte d'exposer toute sa fortune et qui, muet, immobile, le cou tendu, l'œil dilaté, un brasier ardent dans la poitrine, croit avoir vécu un siècle, durant la seconde nécessaire au banquier pour donner la carte qui doit décider de son sort.

Vingt fois, pour tromper l'attente, il relut dans cette journée la lettre du marquis.

Il s'arrêtait sur tous les mots, les méditait, les commentait, cherchait à en tirer quelque induction pour ou contre la réussite.

Tout à coup il s'interrompait; il lui semblait avoir entendu des pas dans l'escalier; il croyait entendre heurter à la porte.

D'étranges idées traversaient son cerveau comme une flèche de feu. Si le marquis avait été descendu dans la tombe?

S'il s'était éveillé dans la nuit du cercueil? Aurait-il réussi à briser la bière, à soulever la terre jetée dessus?

Alors une terreur voisine de la folie se lisait sur sa physionomie, l'égarement dans ses yeux.

—Écoute, disait-il à Cosimo, je ne me trompe pas, c'est bien la voix que j'entends...

En présence de l'exaltation du jeune homme, le pauvre Cosimo se faisait les reproches les plus amers.

—Comment faire, se disait-il, pour distraire un instant sa pensée? Si cela dure, il sera fou avant la fin du jour. Ah! cette lettre, j'aurais dû l'ouvrir moi-même et ne la communiquer qu'au dernier moment. Tu as manqué de prudence, vieux Cosimo, et tu en es cruellement puni.

Alors, pour ramener l'attention d'Olivier vers des faits plus réels, il recommençait avec lui le plan par eux discuté cent fois pour sauver le marquis.

Ils calculaient toutes les chances, rejetant toutes les bonnes, n'acceptant que les pires; et, tous les événements les plus malheureux admis, ils cherchaient des expédients, des ressources.

Puis, une fois encore, ils s'assuraient que toutes leurs précautions matérielles étaient bien prises; il ne fallait pas échouer au moment de toucher le but faute d'une précaution.

Ils avaient bien tous les objets qui pouvaient leur être nécessaires ou utiles: une pelle avec un manche fort court, pour creuser la terre, une petite pioche, un ciseau pour faire sauter les clous de la bière, un marteau.

Et encore mille réconfortants pour celui qu'ils allaient essayer d'arracher au trépas, des habits, un manteau.

Pour eux, des armes, car ils étaient déterminés à attaquer ou à se défendre jusqu'à la mort.

Pendant toutes ces occupations, toutes ces discussions perdues, le temps marchait. Quatre heures sonnèrent à l'église voisine.

—Enfin! s'écria Olivier en sautant sur son épée, l'heure est venue, partons.

—De grâce, monsieur, pas encore!...

—Si, reprit impérieusement le jeune homme, il est temps, je ne saurais attendre davantage.

Ne comprends-tu pas que demeurer ici, renfermé dans cette chambre, m'est impossible!

Nous marcherons lentement, si tu le désires, nous prendrons des détours, nous allongerons notre chemin d'une lieue, de deux, de quatre, peu m'importe! mais nous marcherons au moins!

Nous dépenserons un peu de cette activité qui me tue, nous ne serons plus immobiles et passifs. Nous cesserons de nous démener dans les incertitudes de l'espérance et de la crainte, de nous agiter dans le vide. Partons, je le veux.

Cosimo ne résista plus.

Ensemble, à la hâte, ils terminèrent leurs préparatifs; ils cachèrent sous leurs habits leurs armes et leurs outils, et enfin ils sortirent comme l'horloge venait de frapper le quart.

En arrivant dans la rue:

—Monsieur, dit Cosimo, nous n'avons point songé à nous assurer d'une voiture; il est bien possible que M. le marquis ne puisse marcher; d'ailleurs, il voudra peut-être quitter Paris immédiatement; d'une fuite rapide son salut peut dépendre.

Depuis le matin le vieux domestique pensait à prendre cette précaution si nécessaire; s'il n'en avait pas parlé plus tôt, c'est qu'il la gardait comme une ressource dernière contre l'impatience d'Olivier.

—Nous allions pourtant oublier cela, le plus utile peut-être. Où donc avions-nous la tête?

—Je crois que nous l'avions un peu perdue.

—Parle pour toi, Cosimo, je n'ai jamais été, quant à moi, si bien de sang-froid.

Ça, il nous faut de suite une bonne voiture et de vigoureux chevaux, qui puissent d'une traite mettre quinze lieues au moins entre Paris et nous.

Faisons vite, nous avons assez d'or pour faire hâter les plus lents.

—Mais où enverrons-nous la voiture nous attendre?

—Sur la petite place qui est en dehors de la porte Saint-Antoine. Je sais là un endroit fait exprès, le cocher pensera qu'il s'agit d'un duel, il sera parfaitement tranquille et dormira pour abréger le temps.

Au besoin, le dernier moment venu, si le marquis ne peut absolument pas marcher, nous ferons avancer la voiture jusque sous le mur du cimetière, car nous serons, j'imagine, obligés de passer par-dessus le mur.

On n'aura pas l'obligeance de nous laisser la porte ouverte; mais hâtons-nous, le temps presse.

Malgré toute leur activité, ils ne trouvèrent pas tout d'abord ce qu'ils cherchaient.

Alors, comme maintenant, quinze mille voitures ne broyaient pas, du matin au soir, le pavé de la capitale.

Enfin, ils rencontrèrent des chevaux à souhait. Mais il leur avait fallu plus de trois quarts d'heure de recherches et de démarches. C'était toujours autant de gagné.

Cette fois, il était vraiment temps de se mettre en route.

Cosimo regarda la voiture s'éloigner au petit trot, le cocher avait toutes ses instructions.

—Maintenant, dit-il à Olivier, je crois que nous pouvons partir.

Le soleil se couchait lorsqu'ils franchirent les portes du cimetière.

Ils commencèrent aussitôt à examiner les lieux avec le plus grand soin.

Au moment suprême, une connaissance exacte du terrain leur pourrait être de la plus grande utilité.

On pouvait en cet endroit se croire à vingt-cinq lieues de Paris, dans quelque coin de la forêt de Compiègne.

Des arbres séculaires y étalaient leurs branches puissantes.

Nul jardinier n'y était chargé d'arrêter une végétation luxuriante, et de tous côtés se dressaient des massifs d'aubépine ou de sureau.

Seuls les bruissements des feuilles ou le vol effarouché de quelque oiseau dans les branches troublaient le silence de ce désert.

Rien en cette solitude n'arrivait des bruissements de Paris, de ce tapage lourd et continu qui annonce au loin le voisinage de la capitale, semblable aux sourds mugissements des vagues lorsqu'on approche de la mer.

Les tombes y étaient peu nombreuses. A peine y apercevait-on, çà et là, quelque pierre moussue, à moitié cachée par le lierre et les ronces.

L'herbe drue, épaisse et forte, témoignait que depuis des années la terre n'y avait pas été retournée.

Le sol, enfin, n'avait pas ces ondulations qu'on remarque dans les cimetières, semblables aux sillons des champs de blé après la récolte, et qui annonce que la terre a eu sa moisson de cadavres.

Olivier et Cosimo allaient dans cette solitude, assourdissant le bruit de leurs pas.

Ils craignaient de troubler la morne tristesse de ce silence, et d'éveiller l'attention. Ils parlaient tout bas.

—Voyez donc le mur en cet endroit, monsieur, dit Cosimo.

—Oui, il est à peu près écroulé... l'accès de cette brèche est aussi facile que celui d'une porte.

—Certainement, c'est par là que nous passerons.

—Mais, reprit Olivier préoccupé, je ne vois pas ici de fosse béante; sans les deux ou trois pierres que je vois là-bas, je ne sais, vraiment, si je me croirais dans un cimetière.

—Chut, monsieur, murmura Cosimo, quelqu'un...

Olivier s'arrêta.

—Où? demanda-t-il.

—Là, un homme! Il creuse une fosse, nous n'avons plus besoin de chercher.

En cette partie de l'enclos, on avait abattu les arbres, l'herbe avait été arrachée, le terrain à peu près nivelé.

Les fossoyeurs avaient fait office de pionniers. Ils avaient défriché pour donner aux prisonniers les six pieds de terre qui reviennent à chacun de nous après la mort.

Le sol avait été fraîchement remué tout autour, l'herbe était rare. Des fosses à peine fermées apparaissaient à côté de la fosse qui s'ouvrait.

—Ne vous semble-t-il pas, monsieur, demanda Cosimo, que nous sommes un peu éloignés de l'endroit où nous allons avoir affaire tout à l'heure? Nous ne distinguons rien d'ici.

—Il faut nous rapprocher, dit Olivier, mais tâchons de ne pas appeler sur nous l'attention de cet homme.

—Autant que possible, il faut l'éviter; mais si par malheur un de nous, par un mouvement mal calculé, le fait regarder de notre côté, n'ayons plus l'air de nous cacher, nos allures mystérieuses l'inquiéteraient.

Nous feindrons d'aller prier sur la première venue de ces tombes.

—Ou plutôt, mon vieil ami, nous prierons réellement Dieu pour la réussite de notre tâche; hélas! ce que nous pouvons est bien peu de chose sans sa protection.

Ils se glissèrent alors entre les arbres, profitant des moindres replis du terrain, allant d'arbre en arbre, de buisson en buisson.

Ainsi ils réussirent à tourner la clairière et se trouvèrent à vingt pas, tout au plus, du fossoyeur.

Une touffe énorme de sureaux en fleur les abritait admirablement.

Ils s'assirent et déposèrent sous les feuilles leurs outils et les habits destinés au marquis. Puis, à tout hasard, ils préparèrent leurs armes.

—Maintenant, dit Olivier avec un soupir de soulagement, nous sommes prêts, attendons.

Le fossoyeur cependant continuait sa besogne, lentement, tranquillement, à son loisir, comme un homme qui a du temps devant lui. Il sifflait gaiement un refrain populaire.

De leur cachette, Olivier et Cosimo pouvaient suivre ses moindres mouvements.

Pour plus de facilité, il était descendu dans la fosse, qui pouvait avoir alors deux pieds de profondeur.

Entre chaque pelletée de terre, il marquait un instant de repos, par moment il se baissait: quelque caillou bizarre attirait-il son attention, il se baissait, le ramassait, l'examinait avec soin, puis le jetait au loin dans n'importe quelle direction.

Un de ces cailloux, assez gros, vint frapper une branche à une faible distance de la tête de Cosimo.

—Le butor a failli me blesser, grommela le vieux domestique.

—Il ne faut pas lui en vouloir de perdre son temps, murmura Olivier; à chaque pierre qu'il ramasse et qu'il lance, c'est deux pelletées de moins qu'il soulève; c'est autant de gagné pour nous.

L'homme, à ce moment, s'était relevé; appuyé sur sa bêche, il regardait quelque chose que les deux guetteurs ne pouvaient apercevoir.

—Les guichetiers arriveraient-ils déjà avec leur sinistre fardeau? demanda tout bas Cosimo.

—Non, dit Olivier, je vois, c'est le gentilhomme dont le marquis parle dans sa lettre, il se dirige du côté du fossoyeur.

—Je le vois aussi, dit Cosimo, mais je ne le connais pas, et cependant je n'ai oublié le visage d'aucun ami de mon maître.

—Et des ennemis?

—Non plus, c'est la première fois que je vois ce visage.

Un gentilhomme vêtu à la dernière mode, si merveilleusement habillé qu'il semblait se rendre à quelque fête, traversait la clairière et se dirigeait vers le fossoyeur; de crainte de tacher ses talons du plus beau carmin et de souiller de poussière ses bas et les boucles de ses souliers, il marchait avec précaution, enjambant avec soin les fosses fraîchement fermées.

A la vue d'un seigneur si magnifique, il semblait tout naturel que le fossoyeur se découvrît respectueusement et attendît ses ordres.

Loin de là, lorsque l'étranger ne fut qu'à quelques pas, il reprit son sifflet interrompu et se remit à remuer la terre avec une sorte de fureur.

Le gentilhomme s'arrêta, un peu surpris de cet accueil. Il prit le premier la parole.

—Mon ami, dit-il, vous faites là une triste besogne.

Le fossoyeur haussa les épaules, et regarda en face celui qui lui parlait:

—Pourquoi triste? demanda-t-il.

—Je la croyais telle, reprit le gentilhomme en souriant, et pour tout le monde elle a cette réputation.

—Je le sais, monsieur, dit le fossoyeur en se reposant sur sa bêche, on trouve notre métier lugubre; mais quel est donc le vôtre? Vous êtes homme d'épée, à ce que je crois, mon gentilhomme; lorsque vous êtes à la guerre, pensez-vous donc faire une besogne bien plus gaie que la mienne?

Est-il donc si réjouissant de trouer des poitrines, de fendre des têtes, de casser des bras et des jambes?

Cela me répugnerait à moi, qui ne suis qu'un manant, et je n'ai jamais pu comprendre qu'on s'en fît honneur.

J'en suis encore à me demander comment il y a des hommes qui osent avouer tout haut que leur métier est de tuer les autres hommes.

Vous faites des cadavres, monsieur; moi, je leur creuse une dernière demeure; à tout prendre, j'aime mieux ma besogne que la vôtre.

Ces paroles semblèrent plonger le gentilhomme dans la stupéfaction, puis il se mit à rire.

—Un fossoyeur philosophe, fit-il entre ses dents, c'est, ma parole, merveilleux! Le drôle mériterait cent coups de bâtons... Enfin, j'ai besoin de lui en ce moment.

Le travailleur avait repris sa bêche, le gentilhomme fit quelques pas comme pour rebrousser chemin, puis il s'arrêta: évidemment il hésitait à prendre une résolution.

De leur cachette Olivier et Cosimo avaient beau prêter l'oreille, ils n'entendaient rien.

L'étranger cependant se ravisa. Il revint près du fossoyeur.

—Mon ami, lui dit-il, je viens de réfléchir à vos paroles, je les trouve si pleines de sens, que je suis presque de votre avis; tant de raison dans un homme de votre condition me surprend, et, par ma foi! j'en suis si aise, que je veux que vous acceptiez le louis que voici pour boire à ma santé.

Le fossoyeur regarda fixement cet inconnu qui venait ainsi faire des générosités dans un cimetière; il semblait indécis s'il accepterait ou non; on lisait une question sur ses lèvres.

Mais le louis d'or brillait terriblement; le fossoyeur tendit sa main terreuse.

—Et allons donc! s'écria le gentilhomme, aviez-vous peur qu'il ne fût pas de bon aloi? C'est égal, continua-t-il en souriant, vous faites une triste besogne.

—Pas si triste que vous croyez, mon gentilhomme.

—Eh bien! là, franchement, dites-moi pourquoi elle ne vous paraît pas ainsi.

—C'est que je creuse la fosse d'un prisonnier, et que prison pour prison...

—Eh bien?

—Je préfère une tombe à la Bastille.

Le gentilhomme tressaillit comme pris d'un frisson subit; le fossoyeur s'en aperçut.

—Sur ce point encore vous avez l'air d'être de mon avis, monsieur, et ce nom de Bastille ne semble pas vous être particulièrement agréable.

—Je le confesse.

—En connaîtriez-vous donc l'intérieur?

—Assez pour préférer la prison que vous préparez là.

—Hein, que disais-je? reprit le fossoyeur; c'est moi qui délivre les malheureux.

Ainsi, je suis sûr que celui qui va venir tout à l'heure me bénira du fond de son cercueil.

Ce fut presqu'un tressaillement qui agita cette fois le gentilhomme; un nuage sombre passa sur son front, ses lèvres se contractèrent.

—On va donc ce soir même enterrer un prisonnier? demanda-t-il d'une voix altérée.

—J'attends les guichetiers qui doivent apporter son cercueil; ils ne tarderont pas à venir.

—Eh bien, je reste. Je ne serai pas fâché d'assister à cette funèbre cérémonie.

Je veux voir ce qui serait advenu de mon corps si j'étais mort dans mon cachot.

—Et dire une prière sur la tombe du défunt, n'est-ce pas, monsieur?

—Oui, je prierai volontiers.

—Alors, monsieur, si telle est votre intention, vous ferez bien de vous éloigner.

—Pourquoi cela?

—Parce que votre présence pourrait inquiéter les guichetiers. On a vu quelquefois des familles prévenues, on ne sait comment, de la mort d'un de leurs parents, prisonnier à la Bastille.

Alors, ces familles voulaient au moins ravoir le cadavre de celui qu'elles avaient aimé vivant, pour le porter dans quelque sépulture de famille, ou même pour l'ensevelir pieusement de leurs mains, afin de pouvoir marquer la place et y venir prier quelquefois.

—Et, alors, qu'arrivait-il?

—Alors un frère, un ami, un fils venait, qui guettait le moment de l'inhumation et marquait la place; puis, les guichetiers retirés, ce fils, cet ami, ce frère, aidé d'un valet, comme je suppose que vous en avez un, se hâtait de soulever la terre, retirait le cercueil et s'enfuyait comme un voleur, emportant le corps que la justice du roi n'avait pas voulu lui rendre.

—Ah! cela se pratique ainsi?

—Oui, monsieur, je m'en suis aperçu plusieurs fois, je n'en ai jamais rien dit.

C'est d'ailleurs si facile! Moi parti, nul ne veille sur le cimetière jusqu'à demain; les gens du quartier font un détour plutôt que de passer dans le voisinage, et là, tenez, de ce côté, il y a au mur une brèche qui vaut une porte.

A chacune de ces paroles, qui semblait comme un avertissement ou une conseil, le gentilhomme tressaillait involontairement sous le poids d'une émotion trop forte; il était clair que le fossoyeur croyait avoir affaire à un de ces parents dont il parlait.

—Donc, monsieur, continua-t-il, suivez mon conseil, cachez-vous; les guichetiers vont venir, et s'ils vous voyaient, peut-être prendraient-ils peur et mettraient-ils un soldat en faction, pour ensuite, demain, faire transporter la bière dans un autre endroit.

—Merci, mon maître, fit l'étranger, et sortant un autre louis de sa poche, voici pour vous, dit-il; moi, je me cache.

—Comme vous pouvez voir, reprit en riant le fossoyeur, le trou n'est pas bien profond, et je suis trop fatigué pour le creuser beaucoup encore avant l'arrivée des guichetiers.

Le gentilhomme fit un geste de remerciement et en toute hâte gagna la partie boisée du cimetière, où il disparut bientôt; le fossoyeur reprit ou fit semblant de reprendre son travail.

Cette fois, la conversation avait eu lieu à voix haute. Olivier et Cosimo n'en avaient pas perdu une syllabe.

—Nous savons maintenant, dit Olivier, que rien n'entravera notre entreprise.

—Oui; mais si je suis rassure sur ce point, un autre m'inquiète.

—Et lequel, mon vieil ami?

—La présence de ce gentilhomme.

—Le marquis nous avait prévenu dans sa lettre.

—Peu importe, ses allures ne me plaisent pas.

—Moi, je dois avouer que je suis enchanté de le savoir ici près, il nous prêtera main-forte au besoin.

Cosimo ouvrait la bouche pour répondre, mais jetant par hasard les yeux sur l'espace vide, il fut comme pétrifié; la voix s'arrêta dans sa gorge, et, n'ayant pas la force de parler, il saisit Olivier par le bras... le jeune homme comprit.

Deux hommes, qu'à leur costume on reconnaissait aisément pour des guichetiers de la Bastille, s'avançaient.

Ils portaient une civière recouverte d'un lambeau de tapisserie noire; sous la tapisserie se dessinait un cercueil.

—Arrivez donc, lambins! leur cria le fossoyeur.

—Voilà, voilà! répondit l'un d'eux, mais c'est que nous sommes fatigués.

—Il est diablement lourd, fit l'autre.

Ils étaient arrivés sur le bord de la fosse, la tapisserie fut enlevée; alors, balançant la civière d'un mouvement égal, les guichetiers envoyèrent la bière rouler à deux pas.

—Ouf! firent-ils.

Le cercueil, en tombant, rendit un bruit sourd, qui retentit douloureusement dans le cœur d'Olivier.

—Les misérables! murmura-t-il avec rage.

—Monsieur, de grâce, conjura Cosimo.

Les guichetiers avaient déposé leur civière.

—Voyons, fit l'un, il faut se dépêcher, pourtant.

—La fosse n'est guère profonde, dit l'autre; puis s'adressant au fossoyeur: Ah! paresseux! on voit bien que c'est pour le compte de notre gouverneur que tu travailles; le moindre bourgeois voudrait au moins trois pieds de plus...

—N'as-tu pas peur qu'il ne s'en sauve?

—Non, mais il est capable de se plaindre de ce que son cachot est trop étroit.

Des éclats de rire accueillirent cette plaisanterie.

Dans leur cachette, Olivier et Cosimo se sentaient défaillir.

—Il paraît, dit le fossoyeur, lorsque l'hilarité fut un peu calmée et tout en aidant ses camarades à faire glisser le cercueil dans la fosse, que ce n'était pas un prisonnier huppé.

—Je ne pense pas, répondit un guichetier, je ne le connaissais pas.

—Allons, voilà qui est fait, aidez-moi à pousser la terre...

Tous nous connaissons ce bruit sinistre de la terre tombant à pelletées sur une bière; tous, le cœur gonflé et les yeux pleins de larmes, debout sur le bord de la fosse d'un ami, d'un parent, nous l'avons entendu ce bruit funèbre qui retentit dans l'âme comme le glas de l'éternité...

Que l'on juge donc de la douleur d'Olivier. Il savait, lui, que cette tombe se refermait, non sur un mort, mais sur un vivant.

Il ne put supporter ce spectacle, et sa douleur trouvant enfin un issue, il pleurait.

Le vieux Cosimo, lui, était plus pâle qu'un cadavre, et, comme Olivier, il avait détourné les yeux.

Enfin, le silence leur apprit que tout était fini. Lorsqu'ils relevèrent les yeux, un petit monticule s'élevait, là où un instant avant il y avait une fosse.

Les trois hommes étaient debout et causaient de leurs affaires. Mais l'honnête fossoyeur, qui, plus d'une fois, avait tourné les yeux vers l'endroit où s'était réfugié le gentilhomme, attira vite sur autre chose l'attention des guichetiers.

—Camarades, dit-il, je paie une bouteille.

—Tope, répondirent-ils, chacun la nôtre.

Et ils s'éloignèrent.

Ils avaient à peine disparu, qu'Olivier voulut s'élancer, Cosimo le retint.

—Et le gentilhomme, monsieur, que vous avez oublié!

—Peu importe.

—Les ordres du marquis sont formels.

—Sa vie avant tout. Ne me retiens plus, Cosimo, malheureux, tu tues ton maître en ce moment.

—Non, je lui obéis.... Eh! tenez, le voilà, le gentilhomme, voyons ce qu'il va faire.

L'étranger était debout tout près du monticule de terre fraîchement remuée; qui seule indiquait la demeure dernière du prisonnier.

Il avait ôté son chapeau garni de plumes d'une richesse extrême, moins par respect pour le tombeau que pour livrer à la brise fraîche du soir son front. Plus près, Olivier et Cosimo auraient pu lire sur le front de l'inconnu un monde de sinistres pensées.

Plus isolé par son trouble, par les remords que par la solitude, son désordre se trahissait par des gestes presque furieux.

Imprudent! il livrait son secret aux quatre vents du ciel, sans s'être demandé si près de là une oreille indiscrète n'allait pas le recueillir pour s'en servir plus tard comme d'une arme terrible.

—Ami, disait-il, tu es là, ô mon maître! pour tous, mort; pour moi, vivant...

Toi si fier jadis de ta science, qu'est devenue ta science? Là, sous cette terre, ton cœur bat encore, mais qui entendra ses battements, sinon moi?...

Imprudent! comment n'as-tu pas deviné que ton élève, l'élève d'Exili l'empoisonneur, trahirait son maître comme autrefois Judas!

Tu m'as donné la clef de la science, qu'ai-je besoin de toi, maintenant? Tu ne m'as pas dit ton dernier mot, sois tranquille, je le trouverai.

Ah! ah! continua-t-il avec un éclat de rire sinistre, le vieux maître n'humiliera plus son élève; le maître mort, l'élève commande à son tour, et désormais je suis seul maître du secret terrible de la mort.

Un instant encore il demeura immobile; puis replaçant son chapeau sur sa tête et repoussant avec mépris la terre du monticule:

—Maître, dit-il en ricanant, si tu pouvais me voir à cette heure, tu m'admirerais.

A ma place, tu ferais ce que je fais; je ne veux ni un maître, ni un complice; je suis digne de toi. Adieu, Exili, adieu, ton élève Sainte-Croix te salue.

Et il s'éloigna sans détourner la tête, marchant à grands pas vers cette brèche que lui avait montrée le fossoyeur.

Il était temps.

A contenir la fureur d'Olivier, les forces de Cosimo s'épuisaient.

Ni l'un ni l'autre n'avait pu entendre le monologue du gentilhomme; à peine la brise apportait-elle à leurs oreilles quelques sourdes exclamations; mais à ses gestes ils devinaient un ennemi.

Pour Olivier, pour Cosimo, il était évident que cet homme connaissait le secret terrible et qu'il repoussait du pied le marquis dans l'éternité.

Vingt fois Olivier avait voulu courir sur lui, l'attaquer et le tuer; Cosimo l'avait retenu de force.

—Et le temps de la lutte, murmurait-il, ne serait-il pas, en admettant que vous sortiez vainqueur, ne serait-il pas encore du temps perdu?

—Le misérable! disait Olivier. Je le retrouverai.

Enfin, l'étranger disparut sous les arbres.

D'un bond Cosimo et Olivier furent près de la fosse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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ÉPILOGUE

XII

RESSUSCITÉ

—Où, suis-je?

Telle fut la première pensée qui surgit, au réveil, dans le cerveau troublé d'Exili.

Habitué à vivre dans l'obscurité, ses yeux étaient blessés par la vive lumière du jour, qui entrait à flots par deux hautes fenêtres.

Il se souleva péniblement et jeta un regard étonné sur les objets qui l'environnaient.

La pièce assez spacieuse dans laquelle il se trouvait, d'une décoration simple, avait un aspect presque monacal.

La couchette basse sur laquelle il reposait, une dormeuse, des sièges recouverts en cuir, une table à pupitre, un lavabo, un coffre en bois de cèdre, des livres rangés sur une tablette fixée à la muraille nue, en composaient l'ameublement.

Cet examen sommaire terminé, il se dirigea d'un pas mal assuré à travers la chambre, ouvrit une des croisées et respira à longs traits l'air matinal qui rafraîchissait sa poitrine et donnait un jeu plus libres à ses poumons brûlés.

Le soleil était déjà haut sur l'horizon et les oiseaux tapageaient dans les arbres d'un jardin dont il apercevait les cimes.

En face, s'élevaient les toits bleus en trapèze des deux pavillons d'un hôtel qui, à en juger par son architecture, devait avoir été construit sous le feu roi Louis XIII.

—Où suis-je?... se demanda encore Exili en passant la main sur son front.

Il me semble qu'un voile est étendu sur ma mémoire et obscurcit la lucidité de mes souvenirs...

Cependant je ne suis pas le jouet d'un songe, mon cerveau n'est pas sous l'influence morbide d'une illusion vaine, d'un mirage trompeur, d'une hallucination décevante...

Oui, j'étais prisonnier d'État, plongé dans l'ombre et noyé dans la lourde atmosphère d'un cachot de la Bastille.

Je me souviens!... Je me souviens!...

Je ne rêve pas!...

Olivier est venu!...

Cette chambre de bénédictin doit être la sienne... Je suis libre!...

Ah! il y avait longtemps que je n'avais vu le soleil, respiré cet air subtil et pur, embaumé du parfum des fleurs, entendu chanter les oiseaux dans les arbres.

Autrefois aussi, plus loin, j'étais jeune, beau, riche, noble, aimé, sous le ciel clément et doux de l'Italie.

Mes palais baignaient leurs pieds blancs dans les flots bleus du Tibre, de la mer de Naples et de l'Adriatique.

Mes villas miraient leurs colonnades et leurs fantômes de marbre dans le miroir des grands lacs de Come et de Garde.

J'étais le roi de ces paradis terrestres.

O ma jeunesse, ma beauté, ma fortune, mon nom et mon honneur, ma force, mon amour et ma liberté, oui, j'ai donné tout cela pour les faveurs amères d'une divinité morose, implacable et jalouse.

O science, maîtresse inexorable, que tes amants n'apaisent que par des hécatombes, qu'as-tu fait pour moi, qui t'offrais en holocauste des victimes humaines?

Que m'as-tu donné en échange?

Quelques secrets qu'un enfant apprendra un jour sur le banc des écoles.

Et toi, Mort, pâle sœur de la Vie, toi qui n'as jamais trahi, toi dont je porte les sinistres couleurs, toi qui m'a vu passer de l'ombre de mon laboratoire à l'obscurité d'une prison et à la nuit de la tombe, pourquoi ne m'as-tu pas gardé dans tes bras où je m'étais endormi?

Me voilà donc vieilli, humilié, vaincu comme un ange rebelle au pied du maître.

O Dieu, il ne te faut autre chose que le joyeux cantique de ces oiseaux chanteurs, mélodies aériennes de tes artistes ailés, pour confondre l'orgueil de celui qu'on appelle le Maître des poisons, pour faire couler des larmes de son œil qui n'a jamais pleuré?

Toi qui vois ce que j'étais et ce que je suis devenu, toi qui connais ma vie perdue et désenchantée, donne-moi le calme de l'esprit, le repos du cœur et la paix de l'âme.

Permets-moi d'oublier le passé, laisse-moi ressaisir l'espérance avec la liberté, puisque tu me l'as rendue, et l'amour de mon enfant d'élection, puisque tu l'as envoyé pour me sauver.

—Oui, vous êtes libre, et voici votre fils! dit une voix joyeuse, sonore et vibrante.

—Olivier!...

—Mon père!...

Exili voulut s'élancer; mais ses membres, encore engourdis par sa terrible expérience, trahirent sa volonté.

Olivier le reçut chancelant dans ses bras, et le tint embrassé dans une longue étreinte; puis, le soulevant comme un enfant, il le déposa doucement étendu sur les coussins d'une dormeuse.

A ce moment, le regard d'Exili rencontra celui de Cosimo, debout sur le seuil de la porte, dans une attitude respectueuse.

—Et toi, mon vieil ami, ne viendras-tu pas m'embrasser aussi?

—Monsieur le marquis est toujours généreux, répondit Cosimo en s'agenouillant pour recevoir l'accolade de son ancien maître.

—Lequel est aujourd'hui l'obligé de l'autre? dit Exili avec un sourire lumineux, qui éclaira une seconde sa physionomie sévère, avant de s'éteindre comme un éclair fugitif.

—Je vous dois tout, maître, et vous ne me devez rien.

—Ne l'écoutez pas, mon père, interrompit Olivier avec sa vivacité juvénile. Sans lui, j'aurais tout compromis par ma folle précipitation.

—C'est la vertu de ton âge, mon fils.

—Mon imprudence irréfléchie a failli tout perdre; mais j'espère que cette leçon suffira et je me sens maître de moi comme de ma pensée.

—C'est le premier secret pour être celui des autres, ajouta Exili de sa voix musicale; mais ne m'imite pas, Olivier; je vois trop bien aujourd'hui que l'homme qui veut faire l'ange fait la bête.

—Si ces paroles sortaient d'une autre bouche que la vôtre, je percerais la langue qui les aurait prononcées d'une aiguille rouge, comme celle d'un blasphémateur.

—Dis-moi, Cosimo, reprit Exili sur un ton plus voilé, n'as-tu pas encore, dans quelque coin, un flacon oublié de cet élixir qui donne la force au bras, l'éclair aux yeux et la joie au cœur?...

Tu hésites?

Le vieux serviteur fit un geste indécis, qui pouvait être interprété comme une réponse.

—Je te comprends...

Je sais que la réaction est égale à l'action, et que les heures de vitalité artificielle comptent double; mais cet élixir m'aidera à dissiper les dernières vapeurs de ma longue léthargie...

Je boirai à la santé d'Olivier.

—Que votre volonté soit faite... Il faut vous obéir à tous deux comme aux enfants gâtés, dit Cosimo en ouvrant un coffre.

Il en tira un flacon plat, recouvert d'une armature métallique, et dévissa le bouchon de cristal qui en fermait hermétiquement l'orifice; puis il remplit un verre de la liqueur, semblable à de l'or en fusion, qui jetait un feu de topaze, et le présenta silencieusement à son maître.

Exili le vida d'un seul trait.

Au bout d'une minute, ses membres raidis recouvrèrent leur souplesse et leur élasticité, son visage prit une teinte chaude et vermeille, un sourire voltigea sur ses lèvres, et son œil étincela de l'insupportable éclat d'un diamant noir.

—Je sens la vie qui me redonne son étreinte.

Qu'en dis-tu, Cosimo? ajouta-t-il en se dressant devant lui, comme sous la pression d'un ressort caché, et en posant la main sur son épaule.

—Je dis que vous voilà jeune jusqu'à ce soir.

—Il s'agit maintenant de m'habiller.

—Ce n'est pas difficile, et nous avons songé à cela.

En un tour de main, Cosimo revêtit son maître d'une chemise de batiste à manchettes de dentelle, d'un justaucorps et d'un haut-de-chausses en velours noir, agrémentés de rubans et d'aiguillettes en satin bleu de ciel. Des bas de soie noire et des souliers à hauts talons rouges complétèrent ce costume élégant et sévère.

La toilette de son maître achevée, il se mit en devoir de raser ses cheveux, qui tombaient sur ses épaules, puis sa longue barbe noire, qui descendait jusqu'à la ceinture, à l'exception de la moustache, fine et soyeuse comme celle d'un adulte.

Cette double opération terminée, il posa sur sa tête nue une perruque bouclée, sur la perruque un chapeau à plumes, lui présenta une canne d'ébène à pomme d'ivoire, et recula d'un pas, comme un artiste en face de son œuvre.

Exili se prêta de bonne grâce à son examen, et, se regardant à son tour au miroir, il parut satisfait de sa métamorphose.

—Voilà qui est bien, dit-il.

Je suppose que tu as fait disparaître les habits du prisonnier de la Bastille?

—Il n'en reste plus rien, pas même les cendres, monsieur le marquis.

—Le marquis de Florenzi est mort depuis trois jours, Cosimo.

Tu es au service du comte de Kronborg.

—Ce nom a quelque chose de sombre et de terrible, dit Olivier.

—Terrible et sombre, en effet.

C'est celui d'une forteresse du Danemark, celui d'une prison d'État, noire comme une duègne, toujours ouverte comme la gueule de ses canons qui gardent le passage du Sund.

Ce nom me sied; il est en harmonie avec ma destinée, et il tiendra ses promesses.

—Je suis fort tranquille à cet endroit, ajouta Cosimo avec un bon sourire.

—Maintenant, Olivier, raconte-moi ce qui s'est passé depuis l'heure de mes funérailles jusqu'à celle de ma résurrection.

—Je n'ai pas besoin de vous dire, mon père, que toutes les recommandations de votre lettre ont été scrupuleusement étudiées et religieusement exécutées.

Nous étions dans le cimetière de la Bastille une heure avant le coucher du soleil.

—As-tu vu le gentilhomme?

—Oui.

—Eh bien?

—Il a d'abord causé avec le fossoyeur; puis il s'est caché.

—Ensuite?

—Quand le fossoyeur s'est éloigné du cimetière avec les guichetiers, après avoir fini leur besogne, le gentilhomme est sorti de sa cachette.

J'ai cru qu'il allait vous délivrer.

Je me trompais.

—Naturellement.

—Il a posé son pied sur la tombe, comme s'il voulait vous enfoncer plus profondément en terre.

Il prononçait, à haute voix, des paroles que la distance ne m'a pas permis d'entendre; mais à ses gestes, à l'expression sardonique de son visage, elles ne peuvent se traduire que par une insulte ou une malédiction.

—Je l'avais bien prévu. C'est pourquoi je n'ai pas hésité à te demander de venir au rendez-vous avec le fidèle Cosimo.

Je sais que je vous exposais à la peine capitale, pour violation de sépulture d'un prisonnier d'État; mais je risquerais ma vie de si grand cœur...

—Mon père, interrompit Olivier avec fermeté, vous avez l'âme trop haute pour attacher cette importance à un acte que le vulgaire considère comme héroïque chez l'homme, sans remarquer qu'il est naturel à tous les animaux.

—Bien parlé, fils.

L'homme, en effet, n'est digne de ce nom, qu'en affirmant sa supériorité sur les êtres inférieurs par le mépris de la mort et la nécessité du devoir.

Mais sa raison, dont il est si fier, n'est que la sœur aînée de l'instinct.

La science lui montre Dieu, la prière seule peut l'atteindre.

—Voilà bien des paroles perdues, murmura Cosimo.

—Comment! païen, s'écria Olivier, cette doctrine te paraît indigne de tes savantes oreilles?

—Il me semble, monsieur, que celles de mon maître gagneront plus à entendre ce qu'elles ignorent, que les vôtres à écouter des billevesées de prédicateur.

—Cosimo parle d'or, dit Exili avec bonne humeur.

Continue, Olivier.

Tu disais que le gentilhomme insultait mon cadavre et le foulait aux pieds.

—Oui, et c'est alors que j'ai perdu la tête.

J'allais courir à lui et le poignarder sur la place, si Cosimo ne m'avait retenu à bras-le-corps, avec une force que j'étais loin de supposer à notre vieil ami.

—Eh! eh! Cosimo, dit Exili d'un air de triomphe, voilà, si je ne me trompe, un effet de l'élixir que tu me marchandais tout à l'heure.

—Ah! maître, j'aurais avalé l'enfer, si vous l'aviez mis en pilules, car je prévoyais qu'Olivier me donnerait de la tablature.

—Que ne lui administrais-tu quelque bonne drogue, qui lui aurait ajouté les années que tu venais de jeter aux orties?

—Il est loisible au comte de Kronborg de se moquer du vieux serviteur du marquis de Florenzi; mais Olivier dira si j'aurais eu tort.

—Oui, et tu dois admirer avec moi cette belle folie de la jeunesse, que nous avons connue en des temps plus heureux.... A quoi songes-tu?

—Je réfléchis à notre dîner.

—Eh bien, laisse-nous.

Cosimo ne se fit pas répéter cet ordre, et il passa dans une pièce voisine pour vaquer aux préparatifs du repas de midi.

—Il me reste peu de chose à vous apprendre, reprit Olivier.

Dès que celui qu'il ne me convient pas d'appeler gentilhomme fut sorti du cimetière, nous nous mîmes à l'œuvre avec les instructions dont nous étions munis.

Il ne fallut pas longtemps pour déblayer la terre et soulever la planche de la bière.

J'eus alors un moment de faiblesse et de défaillance; mais un regard de Cosimo me rendit toute mon énergie.

Je chargeai le corps froid et rigide sur mon épaule, je franchis la brèche pratiquée dans le mur du cimetière, et j'arrivai sans encombre à la voiture, où je déposai mon fardeau.

Une fois là, je desserrai les dents avec la lame de mon poignard, et je fis couler dans la bouche trois gouttes de la liqueur rouge contenue dans la fiole apportée avec la lettre; puis, trois autres gouttes, à court intervalle.

Dans le même temps, Cosimo reclouait la bière, la repoussait dans la fosse et la couvrait de terre.

—De cette façon, dit Exili, le fossoyeur a retrouvé les choses dans l'état où il les avait laissées, et si mon ancien compagnon a la bonne inspiration de venir me faire une nouvelle visite, il restera convaincu que je suis mort et enterré dans toutes les règles.

Il fera bien de se presser, car je me propose de lui faire tenir, avant peu, les matériaux de sa propre oraison funèbre.

Moi supposé mort, le disciple va se croire le maître unique et sans rival.

J'aurais dû lui briser son masque de verre sur la figure quand il se penchait sur les creusets pour suivre mes expériences infernales; mais, comme dit Cosimo, celui qui doit finir pendu ne sera pas noyé.

A l'heure marquée, quand nul ne pourra suivre ma trace dans la vie, ni la retrouver après ma mort, une main invisible démasquera le traître, et il périra du poison qu'il aura distillé.

Morte la bête, mort le venin...

Achève, Olivier.

—Lorsque Cosimo me rejoignit, il me trouva la main posée sur le cœur du cadavre vivant, qui recommençait à battre faiblement.

La bouche, entr'ouverte, semblait respirer. Cosimo s'opposa formellement à ma proposition d'y infiltrer les dernières gouttes de la liqueur qui restaient dans la fiole, pour se conformer à la prescription de la lettre, qui ne conseillait ce moyen qu'au cas où, au bout d'un quart d'heure, les six premières gouttes n'auraient produit aucun effet visible.

—Bien.

—La voiture marchait lentement, et la nuit était tombée quand elle s'arrêta devant notre maison, voisine de la place des Victoires.

—D'après mon calcul, je dois avoir dormi quarante heures d'un sommeil de plomb, après trente heures de léthargie.

—Ce calcul est exact... Vous sentez-vous de l'appétit?

—Oui, je mangerai volontiers, si Cosimo veut bien me le permettre.

Le repas terminé, Cosimo se mit en devoir de préparer le café avec un soin méthodique.

—Voilà, dit Olivier, le fameux poison lent.

—Et le contre-poison de l'opium, ajouta machinalement Exili.

Quand la liqueur brûlante fuma dans les tasses, Cosimo apporta deux longues pipes en terre rouge de Smyrne dont les fourneaux, aux hiéroglyphes dorés, étaient chargés de tabac oriental d'une couleur pâle.

—Maintenant, dit Exili, qui fumait avec l'impassibilité d'un Indien devant le feu du conseil, raconte-moi, Olivier, comment tu as passé tes années d'apprentissage de la vie.

—A vrai dire, mon existence ne compte qu'un événement unique.

L'amore, murmura Exili avec un soupir.

—Oui, mon père.

—Eh bien, j'écouterai cette idylle, cher enfant; elle me rajeunira par le souvenir de mes jours heureux:

«O Printemps! jeunesse de l'année.
«O Jeunesse! printemps de la vie.»

—Mon histoire commence par une fraîche idylle, mais elle finit par une tragédie.

—Tu veux dire une élégie.

—Je n'exagère rien. Vous allez en juger.

—Raconte. Je ne t'interromprai plus.

XIII

PÈRE ET MÈRE

Olivier avec toute l'éloquence et la poésie du cœur, développa son roman d'amour avec Henriette, depuis les premières heures jusqu'à la catastrophe qui faisait de l'unique héritière du financier Hanyvel une orpheline réduite à la misère.

—Voilà, sur ma parole, un joli tour de roue de la Fortune, dit Exili avec un sourire étrange.

—Mon père...

—Les morts n'entendent pas leur oraison funèbre, et il n'est pas inutile que tu connaisses un peu l'histoire de ta nouvelle famille.

On dit que madame veuve Hanyvel est une excellente femme, je veux bien le croire.

Hanyvel, comme les autres, était un adroit coquin.

Ton Henriette est un ange; mais les anges ont des ailes, et si quelqu'un n'avait pas envoyé son père dans sa patrie céleste, tu l'aurais vu s'envoler sous tes yeux.

—Son mariage était résolu.

—Comme toi, cher enfant, un événement unique a marqué mon existence depuis notre séparation.

A mon déclin, je souriais à ton aurore.

Les murs ont des oreilles, même ceux de la Bastille.

Du fond de ma tombe de pierre, j'étais encore en communication avec le monde extérieur, et je puis dire que mon cœur plein d'amertume, se purifiait à la flamme de ton jeune amour.

Si Hanyvel avait eu le cœur d'un père, s'il ne s'était pas obstiné à sacrifier sa fille, je ne l'aurais point rayé du livre des vivants.

—Vous!

—Moi.

—Par qui?

—Par M. Penautier.

—Le trésorier général du clergé?

—Lui-même.

—Comment?

—Tu le sauras tout à l'heure... Cosimo?

—Maître?

—J'ai besoin de causer avec M. Penautier.

Tu le trouveras sans doute à son hôtel ou à la Ferme.

Tu lui diras qu'un ami d'Exili désire le voir.

Va et ramène-le.

Cosimo s'inclina et sortit.

—Un ami d'Exili?...

—Pourquoi pas?

Olivier sembla réfléchir; mais son regard semblait éviter celui de son père adoptif.

—Exili avait pour compagnon de captivité le gentilhomme félon qui m'a si lestement brûlé la politesse au cimetière de la Bastille.

Il en avait fait son disciple sans l'initier à tous ses secrets.

Il s'appelle Gaudin de Sainte-Croix.

Il est bâtard d'une illustre famille, qui n'a jamais voulu l'avouer.

C'est un caput mortuum, un homme de plaisir, sans caractère et sans génie, infatué de sa personne et capable de tout par faiblesse et par vanité, même d'une bonne action.

Il est officier au régiment de Normandie, grand ami du mestre-de-camp, le marquis de Brinvilliers, et amant de sa femme.

Il reprit après une pause:

—C'est précisément cette belle marquise à qui tu as offert la main pour la conduire à son carrosse, le jour de la mort d'Hanyvel, et que ton ami, le chevalier de Tancarvel, lieutenant aux gardes, t'a dit avoir connue chez sa sœur, madame de Sarremont.

—Vous avez la mémoire d'un vieux juge.

Exili sourit à ce compliment, et poursuivit:

—Or, suis bien la filière:

Penautier, qui voit les choses de loin, et comprenant que le marquis de Brinvilliers ne prendrait jamais ombrage de la conduite scandaleuse de sa femme, la dénonça sous main au père de la marquise, Dreux d'Aubray, le lieutenant civil.

Celui-ci, homme intègre, jaloux de l'honneur de sa famille, écrivit le nom de Sainte-Croix sur une lettre de cachet, et l'envoya directement à la Bastille, où il a passé une année.

Il en est sorti vingt-quatre heures avant moi.

Penautier, rusé comme un renard, fourbe comme un chat et malfaisant comme un vieux singe, visitait Sainte-Croix pour lui faire tirer les marrons du feu.

C'est ainsi qu'il a obtenu d'Exili le poison qui a foudroyé Hanyvel.

Dreux d'Aubray, qui croit au repentir de sa fille, serait bien étonné d'apprendre qu'elle l'a versé de sa propre main, le sourire à la bouche, moyennant trente mille livres, une bagatelle qui rapporterait quatre millions à Penautier, si je ne lui faisais rendre gorge.

C'est une justice à lui rendre:

Il entend merveilleusement les affaires.

—Quoi! un tel forfait peut se commettre à la face du ciel.

—Et des convives d'une fête, ajouta Exili.

—Il est impossible que les meurtriers restent longtemps impunis.

Ce serait à douter de Dieu lui-même.

—Mais c'est de l'enfantillage!

Penautier tremble comme un enfant et Sainte-Croix n'est qu'un écolier maladroit.

La marquise; par exemple, est ignorante à plaisir, mais elle a le génie du crime et elle ira loin.

—Vous avez un sourire qui me fait frissonner.

—Ce n'est pas dans le cabinet de M. de Mondeluit, ton patron, conseiller au Châtelet, que tu feras des progrès dans la jurisprudence criminelle.

—Je ne puis douter de vos affirmations; et pourtant, en songeant à cette jeune femme, mon cœur se révolte et ma raison se refuse à comprendre.

—Cette jeune femme s'est mariée en 1651, à vingt et un ans. Elle a donc aujourd'hui trente-six ans sonnés à toutes les horloges, comme elle a des enfants de toutes les paroisses, que le marquis de Brinvilliers couvre de son pavillon avec une immuable sérénité.

—Je méprise cet homme.

—Oui, mais nul ne peut mépriser la marquise de Brinvilliers.

Elle ne faillira pas à la devise antique:

«Adultera, venefica.»

—Son visage est doux comme celui des madones, son œil limpide comme celui des enfants. Le jour où je l'ai vue, elle pleurait, et jusque dans sa douleur sa démarche languissante était harmonieuse, il y avait comme un charme secret dans le moindre de ses mouvements, et il me semble encore entendre à mon oreille la musique de sa voix argentée.

—Si tu avais étudié l'histoire naturelle autre part que dans les livres, tu verrais apparaître, sur le masque humain, les lignes mystérieuses des animaux inférieurs.

L'impression que t'a causée la marquise peut se traduire en deux mots:

La grâce onduleuse d'une chatte et la fascination de la vipère.

—Oui! s'écria Olivier comme frappé d'une révélation soudaine:

Son œil était calme et glacial...

J'ai touché sa main satinée.

Elle était souple et froide comme le corps d'un reptile.

—Écoute-moi, Olivier.

Les paroles que tu vas entendre sont une prophétie d'Exili, et le Maître des poisons sait analyser et pétrir l'argile humaine.

Cette femme a l'enfer dans l'âme.

Elle ferait rougir Messaline et Locuste en serait jalouse.

Elle est sur une pente fatale, où nul bras humain ne peut plus la retenir.

Il lui faut de l'or et la liberté absolue.

Son père est un censeur morose; elle l'empoisonnera en lui prodiguant ses infernales caresses.

Elle empoisonnera ses deux frères, pour avoir seule l'héritage de sa famille.

Elle empoisonnera sa fille, parce qu'elle sera belle.

Elle empoisonnera son mari débonnaire, pour épouser son amant.

Elle empoisonnera son amant, quand elle en sera lasse.

La Mort la conduit par la main et la Fatalité la pousse.

Tu la verras, les pieds nus, couverte du voile des parricides, une torche à la main, sur le parvis de Notre-Dame, avant d'avoir le poignet droit coupé et la tête tranchée par la main du bourreau sur la place de Grève.

—C'est horrible...

—La nature a ses lois inconnues:

Elle donne la vie au serpent qui rampe, comme à l'oiseau qui plane.

Et cependant ne vois-tu pas le serpent lové, immobile, qui semble dire à l'oiseau fasciné:

«Descends du ciel, et meurs?»

—Oui.

—Henriette est douce et pure comme une colombe.

Un jour, elle sera attirée par la fascination de la vipère.

Toi-même, elle t'a vu, elle t'a souri...

Olivier, prends garde.

—Les aigles déchirent les reptiles.

Prenez à votre compte la mort de Sainte-Croix.

J'irai au-devant de la marquise de Brinvilliers.

C'est moi qui la jetterai dans les bras du bourreau.

—Lui, mourra de cette main, j'en fais le serment.

—Et moi, je jure par mon amour...

—Tais-toi, Olivier.

Reste silencieux devant la destinée.

—Pourquoi?

—Tu veux la vérité?

—Oui.

—La marquise de Brinvilliers est ta mère!

Olivier laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura.

Exili l'observait.

Il rompit le silence.

—Oui, dit-il d'une voix timbrée, qui fit vibrer toutes les cordes du cœur de son enfant d'élection, c'est une chose cruelle pour un fils de mépriser son père et de ne pouvoir embrasser sa mère sans horreur.

Et moi, reprit-il après une pause, je viens d'accomplir la plus difficile et la plus dangereuse de mes expériences.

—Vous avez empoisonné mon âme, mon père.

Exili se leva comme si la main de l'ange des ténèbres s'était posée sur son épaule.

Dominant cette faiblesse passagère, il répondit d'une voix sourde:

—J'ai mérité ce reproche; mais la nature est une bonne mère, Olivier, et elle me montre le baume qui calmera ta blessure.

Je viens de voir passer une jeune fille sous le couvert de ces arbres.

Sans doute, c'est ta fiancée, car elle regarde avec persistance du côté de cette fenêtre.

Elle est belle comme un lys, et sa vue fera sur toi l'office de contre-poison.

Comme ils échangeaient un signe d'intelligence avec Henriette, la porte s'ouvrit.