Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le moral de Bessie, déjà suffisamment éprouvé.


CHAPITRE V

RÊVES ET FOLIES

Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à l'approche de Frank Muller, Niel avait sifflé son chien, Pontac, et était parti sur son poney de chasse, à la recherche des perdreaux.

Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes pentes des collines, autour de Wakkerstroom, surtout dans les endroits où se trouve ce qu'on appelle l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel que se jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, dans toutes les directions, à la pointe du jour; il y a vraiment de quoi mettre en liesse le cœur de tout bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la colline située à l'arrière; son poney posait avec soin ses pieds parmi les pierres et Pontac fourrageait en avant, à une distance de deux ou trois cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire d'avoir des chiens qui battent volontiers le pays. Bientôt John le vit s'arrêter sous un mimosa épineux et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié; le maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes immobile, puis tourna lentement la tête comme si elle eût été mue par un ressort, pour voir si John s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; trois fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi la tête, puis, si le fusil n'était pas à portée, il courrait certainement au buisson et ferait lever les oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait jamais, car sa patience avait des limites. Elles n'étaient pas franchies, lorsque John arriva et, sautant à bas du poney, arma son fusil et monta lentement, rempli d'un doux espoir. Le chien se rapprochait, l'œil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête et la face empreintes d'une expression extraordinaire de férocité instinctive, tendues en avant autant qu'il était possible.

Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au ventre dans l'herbe rouge et chaude; où pouvaient être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un obus emplumé venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! Douze couples au moins! et tous avaient été couchés bec à bec, dans un espace pas plus grand qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un peu plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second coup; même résultat! Jetons un voile sur les exclamations profanes qui suivirent. Un instant après tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec autant de dédain que de colère.

«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que tu allais pénétrer dans le buisson et tu m'as fait aller trop vite.

—Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. A quoi bon arrêter pour vous? Il y a de quoi dégoûter un bon chien!»

La compagnie, ou plutôt la collection de vieux perdreaux, car cette espèce se réunit ainsi, un peu avant la saison des couvées, s'était dispersée de toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. Quatre fois Pontac tomba en arrêt; chaque fois, un oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un mètre!

La vie a des joies pour tous les hommes; mais en a-t-elle de comparable à celle du chasseur qui vient d'abattre une demi-douzaine de perdreaux, ou quelques faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de bruyère. Et c'est une joie qui dure, que rien n'altère, aussi longtemps que le chasseur peut épauler son fusil et poursuivre son gibier.

Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses beaux perdreaux, avant de les transférer dans sa carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas s'arrêter là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ cinq cents arpents, qui formait le faîte de la colline, qu'il aperçut, à une distance de cent cinquante mètres, le long cou et la tête étrange d'une grande outarde.

On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une outarde en droite ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité et fixer son attention, décrire autour d'elle un cercle de plus en plus étroit. Mettant son poney au petit galop, John se livra, le cœur battant, à cet exercice. L'outarde disparut sous la touffe d'herbe d'où elle avait émergé. Le dernier cercle décrit par John l'amena à soixante-dix mètres environ de l'oiseau; il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta de son cheval, courut le plus vite qu'il put vers sa proie et tira ses deux coups; l'oiseau tomba. Alors l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans recharger son fusil. Déjà il avançait la main pour saisir sa victime, lorsque tout à coup les grandes ailes s'étendirent et reprirent leur vol. John, d'abord désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il courut à son cheval et se mit à la poursuite du fugitif; enfin il le tint à portée de son fusil, tira et le roi des oiseaux tomba pour ne plus se relever. A ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût jamais vu.

On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois lions y avaient été un jour enfermés et tués par une compagnie de Boers. Cette gorge était longue d'un demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur variait de vingt à soixante mètres. Elle devait évidemment son origine à l'action des eaux, car au sommet, juste à la droite de John Niel, un petit ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de la colline, tombait de couche en couche, formant une série de petits lacs, clairs comme le cristal, et de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à demi caché sous les ombelles du mimosa et autres buissons épineux, pour aboutir aux plaines voisines. Sans aucun doute ce petit ruisseau était le père du gouffre qu'il descendait, mais combien de siècles lui avait-il fallu, pensait John Niel, pour produire un résultat si formidable; pour saturer d'abord le sol amoncelé sur et entre les rochers; pour emporter ensuite, à l'aide des pluies et des neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour donner aux débris leur relief actuel et compléter l'œuvre colossale? Que de siècles! que de siècles!

La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout le long de ses parois et çà et là, au fond, se dressaient de puissantes colonnes de roches, non pas d'un seul bloc, mais formées de grosses roches arrondies, superposées comme une sorte de maçonnerie; on eût dit que les Titans d'un âge disparu les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de chacune d'elles pour maintenir les autres, lors même que l'ouragan mugissait le long de la gorge et venait essayer ses forces contre elles. A cent pas environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus remarquable de ces piliers puissants; il était formé de sept énormes roches, la plus énorme à la base, grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, et la plus petite, au sommet, mesurant environ dix pieds de diamètre. La main de la nature avait posé ces roches arrondies par l'action des eaux, comme d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient réciproquement à leur place. Mais il n'en avait pas toujours été ainsi; près de ce pilier si parfait, un autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur le sol, ressemblant à de monstrueux boulets de canon pétrifiés. L'une d'elles s'était brisée en deux morceaux et sur l'un de ces fragments John aperçut Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et paraissant toute petite au fond du vaste abîme. Il mit pied à terre, examina le terrain autour de lui et découvrit que l'on pouvait descendre en suivant le cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles qu'il avait peu à peu creusées dans le roc. Jetant les rênes sur la tête du poney et le laissant, en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux, comme les poneys d'Afrique sont habitués à le faire, John déposa son fusil et son carnier et commença la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour admirer ce paysage grandiose et examiner les innombrables variétés de mousses et de fougères qui se suspendaient à toutes les roches, dans toutes les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades leur apportaient une nourriture suffisante. En approchant du fond de la gorge, il vit que sur les bords du ruisseau, partout où le sol était humide, croissaient des milliers de lis arum alors en pleine floraison; il les avait bien aperçus d'en haut, mais ils semblaient si petits, qu'il les avait pris pour des immortelles ou des anémones. En ce moment Jess était cachée par un buisson qui croît au bord des ruisseaux, dans l'Afrique australe, et se couvre, à certaines saisons, d'une profusion de fleurs du plus brillant écarlate, John marchait sans bruit sur l'herbe épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson, il vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle dormait. Elle avait ôté son chapeau; sa tête reposait sur sa main. Un rayon de lumière, se jouant à travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes et jetait des ombres chaudes sur son visage pâle, son poignet délicat et sa main blanche. John, debout en face d'elle, la regarda et de nouveau il se sentit pris de curiosité et du désir de comprendre cette énigme vivante. Plus d'un avant lui a été victime d'un désir semblable et a vécu pour regretter d'y avoir succombé.

Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de l'inconnu. Le savoir vient assez vite; combien diront qu'il leur est venu trop tôt et les a laissés désolés! Il n'est pas d'amertume semblable à celle de l'expérience! Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est souvent écrié le fils de l'homme qui a suivi la même voie! Ne cherche pas les mystères, ô fils de l'homme! Comprends celle qui se laisse pénétrer; quant aux autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui d'Ève et de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et là, tel cœur humain dont il n'est pas sage de soulever le voile, tel cœur dans lequel sommeillent bien des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas le voile, ne murmure pas le mot de vie dans le silence où dorment toutes choses, de peur que par ce souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent des ombres indécises qui prennent forme et t'épouvantent. Une minute à peine s'était écoulée, quand subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands yeux encore chargés d'ombre et regarda John.

«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce vous, ou mon rêve?

—N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien moi, en chair et en os.»

Elle se couvrit un instant le visage de la main et, lorsqu'elle la retira, il remarqua qu'en ce seul instant, ses yeux avaient changé d'une manière surprenante. Ils étaient grands et beaux comme toujours, mais ils avaient changé. Tout à l'heure on eût dit que, par eux, l'âme elle-même regardait. Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation des pupilles par le sommeil?

«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant.

—Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange qui excita plus que jamais sa curiosité. Les rêves ne sont que folies!»


CHAPITRE VI

L'ORAGE ÉCLATE

«Savez-vous que vous êtes une très singulière personne, miss Jess, reprit bientôt John, en souriant; je ne crois pas que vous ayez l'âme heureuse.»

Elle leva les yeux.

«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? Pas ceux qui sentent, assurément. En supposant que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses petits intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment peut-on être heureux, en face de la misère humaine et de la grande marée de peine et de douleur qui s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan d'équinoxe vous emporte, ou vous laisse surnager, mais on ne peut, si l'on a un cœur, rester impassible.

—Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?

—Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du reste est la même chose, l'indifférence étant la perfection de l'égoïsme.

—Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme en ce monde, car il y a beaucoup de bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le bonheur venait plutôt d'un bon cœur et d'un bon estomac.»

Jess secoua la tête et reprit:

«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse être heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort. J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était pauvre et sa destinée était dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient. Qui peut être heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires et peut-être coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle, en riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes cerveaux humains, de siècle en siècle, comme les mêmes nuages flottent dans le même ciel bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes, s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le résumé, le commencement et la fin des nuages et des larmes!

—Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse être heureux en ce monde?

—Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois à la possibilité du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte que l'on s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette personne; il est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le reste n'est que doré.

—Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais aimé?

—Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans ma vie, je l'ai dû à mes affections. Je crois que l'amour est le secret du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait autrefois et presque aussi difficile à trouver. Peut-être, quand les anges ont quitté la terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous élève au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, il survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit vrai; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!»

John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se fondait à la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si impassible, reflétait la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau, d'une beauté toute personnelle.

En la regardant parler, John commençait à comprendre l'intensité et la profondeur de cette curieuse nature, livrée à elle-même, sans guide et sans règle. Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge à lui le garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il s'avança vers elle, avec curiosité.

«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», dit-il à mi-voix, se parlant plutôt à lui-même qu'il ne s'adressait à Jess.

Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John Niel, et dans ce regard elle mit toute son âme; John se sentit comme magnétisé. Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si elle le voulait, elle pourrait s'emparer du cœur de cet homme et le conserver envers et contre tous, car sa nature morale était plus forte que celle de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi sûrement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une révélation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout le reste disparut. Tout à coup, elle baissa les yeux.

«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.»

John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient à la maison; il dit, au moment de s'éloigner, qu'il craignait un orage, car le vent était tombé subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête, et l'atmosphère était extraordinairement lourde.

Quand Jess se retourna un instant après, elle le vit qui remontait lentement, le long du précipice, vers le plateau.

L'après-midi était splendide dans sa tranquillité extrême, ainsi qu'il arrive souvent au printemps, dans ces contrées.

Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, et, de sa triste stérilité, s'élançait le jeune été revêtu de soleil et parfumé de fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rosée. Jess s'étendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages menaçants, qui reposaient comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien haut, un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la guettait et descendait pour s'assurer si elle était morte, ou seulement endormie.

Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort elle-même, toujours suspendue dans l'éther bleu et attendant l'occasion de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une branche du merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle était étendue, si immobile, qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs, passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. Son regard se porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'élançait au-dessus d'elle, semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; où sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux babouin, caché dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain: «Toutes mortes, toutes mortes!»

Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps dans sa vigueur; l'air était chargé de parfums; l'eau chantait en jaillissant et retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les innombrables ramiers des roches préparaient leurs nids et rompaient le silence par leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. Le vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une pointe de rocher, lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait déposé un œuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait et chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientôt l'hiver reviendrait, l'hiver mortel, et, l'été suivant, d'autres choses vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être oubliées.

Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la force magnétique de la nature, gonflait ses veines comme la sève dans les arbres qui bourgeonnent, et agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait à briser ses liens, à vivre et à aimer, à être femme! Et voilà que son esprit répondit, ouvrit toutes grandes les portes de son cœur, et quelque chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant avait sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et d'un autre et qui désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus mourir.

Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une femme, au premier mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba, sentant que l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée et qu'un autre avait pris sa place; il lui fut révélé qu'elle aimait de tout son être et qu'elle était femme!

Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés appellent la mort et l'amour était venu dans toute sa force et s'était emparé d'elle; et maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalité que la vraie passion donne à certaines natures profondes, lui resta seule. Elle sentit qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu de partir, comme elle y avait pensé, elle resta étendue, les yeux clos, s'enivrant de cette liqueur inconnue et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne s'aperçut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était allé chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu, solennel, qui avait succédé à toutes les voix joyeuses et qui annonçait la tempête prochaine.

Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se tourna vers l'endroit où son bonheur était venu la trouver, pour le revoir une fois encore, mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient devenus la lumière, le rayonnement et la vie heureuse qui l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à leur place l'obscurité, le brouillard, des ombres menaçantes. Pendant qu'elle songeait, le soleil était descendu derrière la colline, laissant la nuit se faire dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et intercepté la lumière. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le défilé, de larges gouttes de pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avançait. L'orage que John redoutait était au-dessus de Jess.

Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue à elle, savait ce qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles de dessin et se réfugia promptement au fond d'une petite grotte creusée par l'eau dans le rocher. Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête éclata. La pluie tomba comme un rideau; les éclairs se succédèrent presque sans interruption, dans l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements du tonnerre se répercutèrent effroyables dans les anfractuosités des rochers. Puis vint un instant de silence, suivi d'un éclair aveuglant, et, en même temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche de Jess, oscilla comme un peuplier au vent et s'écroula avec un fracas qui couvrit presque celui de la foudre et les cris des babouins affolés de terreur.

Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le brave vieux pilier qui avait résisté pendant tant de siècles, faisant jaillir un nuage de poussière et de débris et jetant l'effroi dans le cœur de la jeune fille témoin de sa chute.

L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu, et une pluie fine et grise se mit à tomber.

Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à gravir les degrés naturels que l'obscurité et la chute des eaux rendaient presque impraticables; puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait un étranger mort à Belle-Fontaine et atteignit enfin l'habitation, au moment où la nuit l'enveloppait comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une lanterne à la main, à la porte de derrière.

«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. «Seigneur! dans quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle surgit de l'obscurité, sa robe ruisselante, collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées par les roches, sa chevelure défaite lui couvrant les épaules et une partie du visage.

«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. Mais, où avez-vous été, Jess? Le capitaine est allé vous chercher avec les Cafres.

—J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et j'ai été surprise par l'orage. Laissez-moi passer, mon oncle; j'ai hâte de changer de vêtements. La nuit est froide.»

Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant sur le parquet une longue traînée d'eau. Le vieux Croft rentra, ferma la porte et éteignit la lanterne.

«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, en tâtonnant dans le corridor, pour se rendre au salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le soir où elle est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit connaître le climat depuis le temps qu'elle est ici. Elle aura rêvé, rêvé! Quelle singulière femme que Jess!»

Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait juste. Certes, Jess avait rêvé et, non moins certainement, c'était une étrange femme.

Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses vêtements mouillés et de faire disparaître les traces de sa lutte avec les éléments. Mais de l'autre lutte qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient autant que sa vie. C'était son ancien moi qu'elle avait dépouillé et qui gisait là-bas, comme les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien étrange! Ainsi donc, il était parti à sa recherche et ne l'avait pas trouvée? Elle était heureuse qu'il y fût allé, heureuse de penser qu'il la cherchait et l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure, quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait de ce qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, couverte de boue. Cela aurait pu le détourner d'elle. Les hommes aiment à voir les femmes propres, parées et jolies.

Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, éleva la lumière au-dessus de sa tête et examina attentivement son visage. Elle avait aussi peu de vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là, elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. C'était peu important dans le district de Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à coup, elle changea d'avis; cela devenait très important; elle contempla donc ses yeux merveilleux, la masse de ses boucles brunes, encore humides et luisantes de pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin net et ferme.

«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque laide, se dit-elle tout haut. Si seulement j'étais belle comme Bessie!» Alors, une autre idée surgit. «S'il allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de grandes attentions pour Bessie?»

Un sentiment terrible de doute et de jalousie la traversa comme une flèche, car les femmes telles que Jess savent ce qu'est la jalousie, par la douleur qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et pour toujours, de telle sorte qu'elle ne pourrait plus le reprendre, était donné à un homme aimant une autre femme, et cette femme, sa sœur si chère? Elle pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu dans ses yeux, cet après-midi; mais pouvait-elle, après avoir promis à sa mère mourante de chérir et de protéger cette sœur, que jusqu'à ce jour elle avait aimée plus que tout au monde, pouvait-elle, s'il en était ainsi, lui dérober le cœur de celui qui l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à elle! Elle serait comme le grand pilier abattu tout à l'heure par la foudre: un amas de débris. Elle le sentait déjà, et voilà pourquoi elle restait assise sur son petit lit blanc, pressant une main sur son cœur oppressé d'effroi.

Bientôt elle entendit la voix de John.

«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.

Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa chambre. La lumière tomba en plein sur le visage et les vêtements trempés de John. Il était pâle et anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.

«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en saisissant la main de Jess. Je commençais à vous croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de la Gorge aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.

—Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de nouveau leurs regards se rencontrèrent; cette fois encore il tressaillit sous celui de la jeune fille. Il y avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de Jess, ce soir-là!

Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie ne parut que vers la moitié du repas et resta silencieuse. Jess raconta son aventure; tout le monde écouta.

Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou peut-être chacun pensait-il à ses propres affaires. Après le souper, le vieux Silas parla de la situation politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il, que les Boers méditaient une révolte contre le gouvernement. Frank Muller le lui avait dit et il savait toujours ce qui se passait. Cette nouvelle ne contribua pas à relever le moral du petit cercle et la soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. Enfin Bessie se leva, étendit ses beaux bras, déclara qu'elle était fatiguée et qu'elle se retirait.

«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en passant près de sa sœur; j'ai à vous parler.»


CHAPITRE VII

JEUNE RÊVE D'AMOUR

Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir à son oncle et à John et alla droit à la chambre de Bessie. Celle-ci était assise sur le bord de son lit, enveloppée dans une robe de chambre bleue qui seyait admirablement à son teint délicat; son beau visage exprimait l'abattement. Elle était de celles qui sont facilement abattues et se redressent non moins aisément.

Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.

«Qu'y a-t-il, ma chérie?» demanda-t-elle; et nul n'aurait pu deviner l'anxiété cruelle qui la mordait au cœur en ce moment.

«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez venue! J'ai tant besoin de vos conseils! Ou du moins de savoir ce que vous pensez....» Elle s'arrêta.

«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère Bessie», répondit Jess, s'asseyant en face de sa sœur, de telle manière que son propre visage restât dans l'ombre.

Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait le parquet. Il était bien joli, ce pied!

«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux mots: Frank Muller m'a demandé de l'épouser!

—Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un soupir de soulagement. Il lui semblait qu'on venait de lui enlever un poids énorme, qui lui écrasait le cœur.

«Il voulait mon consentement et, quand je le lui ai refusé, il s'est conduit comme..., comme....

—Comme un Boer? suggéra Jess.

—Comme une brute! s'écria Bessie.

—Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?

—Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point je le hais, avec son beau et mauvais visage et ses yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais plus que jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est passé.»

Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux commentaires et parenthèses.

Jess attendit immobile qu'elle eût fini.

«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez pas Frank Muller, donc tout est dit. Vous ne pouvez pas le détester plus que moi. Je le surveille depuis plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je vous affirme que Frank Muller est un menteur et un traître. Cet homme trahirait son propre père, s'il y trouvait son intérêt. Il hait mon oncle, j'en suis certaine, quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je suis sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers contre lui. Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut Frank Muller qui fit réquisitionner les deux plus beaux chariots de mon oncle, avec leurs attelages, tandis que lui fournissait seulement deux sacs de farine. C'est un mauvais homme et un homme dangereux, Bessie, mais il a plus de cervelle et d'influence qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera sur nous tous.

—Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua Bessie, il ne peut pas faire grand chose.

—Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout certaine que le pays restera anglais. Vous vous moquez de moi, parce que je lis les journaux d'Angleterre, mais j'y vois bien des choses qui me font douter. Le pouvoir n'est plus aux mains du même parti et qui sait ce que feront les nouveaux ministres? Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce soir. On pourrait bien nous abandonner aux Boers. N'oubliez pas que les colons, au loin, sont les pions avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.

—Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais ne sont pas ainsi; quand ils disent une chose, ils n'en démordent pas.

—Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant pour se retirer.

Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.

«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai encore quelque chose à vous dire.»

Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, si pâle qu'elle fût, pâlit encore. Bessie, au contraire, de rose qu'elle était, devint rouge.

«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.

—Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix sonna étrange et froide à ses propres oreilles. «A-t-il suivi l'exemple de Frank Muller? Vous a-t-il fait une déclaration, lui aussi?

—Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant sur un tabouret aux pieds de sa sœur, posa son front sur ses genoux. «Non, mais je l'aime, Jess, et je crois qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a dit que j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus charmante, et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la tête et souriant d'un sourire joyeux, «je crois qu'il le pense.

—Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?

—Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte de le dire. Je commençai à l'aimer quand il tua l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il paraissait si fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une belle chose de voir un homme déployer toute sa force. Et puis c'est un vrai gentleman, si différent des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je l'ai aimé de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il ne veut pas m'épouser, mon cœur se brisera. Voilà toute la vérité, chère Jess.» Et sa belle tête dorée s'inclina de nouveau et ses larmes coulèrent doucement.

Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main pendant inerte à son côté, son visage pâle aussi fermé, aussi impassible que celui d'un sphinx d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers les vitres contre lesquelles battait la pluie, au loin, dans la nuit et la tempête. Elle pouvait entendre, voir et sentir et cependant il lui semblait qu'elle était morte. La foudre avait frappé son âme, comme tantôt elle avait frappé le pilier de rochers dans la Gorge aux Lions, et tel était le pilier, telle était son âme! La foudre était tombée si vite! Son espoir et son bonheur avaient duré si peu!

Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, tandis que Bessie pleurait devant elle, comme une belle suppliante, et toutes deux formaient un tableau et un contraste tels que celui qui étudie la nature humaine, n'en rencontre pas souvent.

Ce fut la sœur aînée qui parla la première.

«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? Vous aimez le capitaine Niel et vous croyez qu'il vous aime. Il n'y a certainement pas là de quoi pleurer.

—C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais je pensais combien ce serait affreux si je le perdais.

—Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, chérie. Et maintenant laissez-moi aller me reposer; je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère enfant! Que Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; le capitaine Niel est un homme que toute femme pourrait être fière d'aimer.»

Un instant après elle était dans sa chambre et là son calme l'abandonna, et il ne resta plus que la femme aimante. Elle se jeta sur son lit, enfouit sa tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, bien différents des douces larmes de Bessie. Ce fut une véritable convulsion de désespoir. Elle mordit ses draps, dans la crainte que John Niel ne l'entendît, car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des choses la frappa, même au milieu de sa souffrance.

Séparé d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de plâtre, à quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se désespérait ainsi, et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au souvenir de sa journée, et Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui, épanchant son pauvre cœur en sanglots dont il est la cause, ne sont, après tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre étrange monde.

Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur enfin apaisé, marchait de long en large, sans interruption, les pieds nus, sans bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement la première amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir d'effacer les dernières heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais! Elle se connaissait bien! Son cœur avait parlé une fois pour toutes! Il n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps à autre, il se trouve une nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette pauvre jeune fille sont trop profondes, ont reçu une part trop large de l'immutabilité divine, pour s'adapter aux changements des circonstances humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur destinée sur un coup de dé; si elles perdent, elles se brisent et leur bonheur disparaît comme un oiseau de passage.

Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons; nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent être profondément remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. La vraie, la grande souffrance est une de ses prérogatives, et, au fond de cette souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et lui fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait mesurer les souffrances et le pêché du monde, lui donnait en même temps le pouvoir de voir au delà; et il en est de même pour ceux de ses enfants qui prennent part, si obscurément que ce soit, à sa divinité.

Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un rayon de consolation pénétra dans son cœur, en même temps qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait pour sa sœur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et froid rayon de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'était révoltée. Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait victorieusement contre la beauté de sa sœur, si loin que fussent allées les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Mais bientôt, pendant cette marche douloureuse, le meilleur de sa nature se révolta et dompta son cœur. Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible qu'elle, moins faite pour souffrir, et Jess avait promis à sa mère mourante, de travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la protéger par tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment sans limites qu'elle avait fait là, n'étant encore qu'une enfant; mais sa conscience n'en était pas moins engagée. En outre elle aimait Bessie de toutes les forces de son cœur, plus, bien plus qu'elle-même. Bessie garderait son bien-aimé et ne saurait jamais à quel prix. Quant à elle! eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil blessé, et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle guérît ou... mourût.

Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment où la première lueur d'aurore s'étendait sur la prairie brumeuse; mais cette fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait désormais. Ensuite elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'épuisement, jusqu'à l'heure où il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa douleur nouvelle.

Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré que trois heures!


«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas Croft qui sortait du kraal où il venait de compter ses moutons, «je vais vous demander une faveur.

—Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! Il est vrai que vous l'êtes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il?

—Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui part de Wakkerstroom demain, dans l'après-midi, et y passer deux mois avec mon amie de pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais tenu ma promesse.

—Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière Jess qui veut partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, Jess?

—J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, je vous l'assure. J'espère que vous ne me refuserez pas?

—Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de certain. Mieux vaut ne pas être trop curieux, quand il s'agit d'une jeune fille. Très bien, chère enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.

—Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et elle le quitta.

Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et essuya son front chauve, avec un foulard rouge.

«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, paraissant s'adresser à un lézard qui s'avançait prudemment entre les pierres, pour se chauffer au soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et certainement Jess a quelque chose. Elle est plus étrange que jamais. C'est égal, je suis bien aise que ce ne soit pas Bessie. Je ne pourrais pas, à mon âge, me résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»


CHAPITRE VIII

JESS PART POUR PRÉTORIA

Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à coup qu'elle irait le lendemain à Prétoria, pour voir Jane Neville.

«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en ouvrant tout grands ses grands yeux bleus. «Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop vulgaire. Vous rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, l'année passée, en allant à Natal et s'écria, en levant au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est un génie! C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut vous faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de frère et vous lui dites que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du précieux privilège. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et de plus, ce n'est pas gentil à vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.»

A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant sa décision. John aussi fut très surpris et, en outre, fort mécontent. Depuis la veille, depuis sa visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess l'intéressait. Jusque-là, elle avait été pour lui une énigme; maintenant il en avait deviné une partie et n'en désirait que plus vivement de connaître le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point elle l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'éloigner pour longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir de son pas silencieux et résolu. Bessie était certainement belle et charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalité de sa sœur, et John Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et l'autre chez une femme, au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intéressait profondément, pour ne pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva une grande contrariété, voire de la mauvaise humeur, à l'idée de son départ. Il lui adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation, renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses regards et ne fit pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il pouvait, il s'en alla voir les autruches, après avoir attendu quelques instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle préparait ses bagages, mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la malle, il ne fut pas très convaincu.

Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus impassible qu'au dîner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa, déclara qu'elle renonçait au chant pour le moment et persista dans son refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les oiseaux ne chantent que pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui semble venir à l'appui de la théorie affirmant que les mêmes grands principes régissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur, dépouillée de l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait plus faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence, mais elle était curieuse.

Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite à Wakkerstroom, d'où la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'était une autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans le Transvaal.

En conséquence, à huit heures et demie, par une belle matinée, s'avança le chariot recouvert d'une tente, posé sur deux roues massives et attelé de quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels se tenaient le Hottentot Jantjé et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une moocha, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une tabatière en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le premier, puis Bessie et Jess après elle. Jantjé grimpa derrière; et alors les chevaux, reculant, se cabrant, se précipitant tour à tour, et cherchant à s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manière qui eût épouvanté quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. John avait grand peine à maintenir les quatre chevaux à une allure presque régulière, ce qui, joint aux bonds et au fracas du véhicule, rendait toute conversation impossible. Ils arrivèrent en deux heures à Wakkerstroom, située à dix-huit milles de Belle-Fontaine.

Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla retenir la place de Jess dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au magasin où elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, tous trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, et, comme ils finissaient, ils entendirent le cor plus énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus là qu'un garçon métis.

«Combien de temps pensez-vous être absente, miss Jess? demanda John.

—Environ deux mois, Capitaine.

—Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton convaincu. La ferme sera triste sans vous.

—Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le visage tourné vers la fenêtre et affectant de regarder avec intérêt l'attelage de la malle-poste dans la cour. Puis tout à coup:

«Capitaine, dit-elle.

—Plaît-il?

—Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; je vais vous dire quelque chose. Vous connaissez Frank Muller?

—Oui, je le connais; c'est un individu bien déplaisant.

—Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il est très capable de mettre sa menace à exécution. Je ne peux vous en dire plus long, mais je désire que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion s'en présente. Voulez-vous me le promettre?

—Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si vous me le demandiez, Jess», ajouta-t-il tendrement, car maintenant qu'elle partait, il se sentait étrangement attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.

«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un petit mouvement d'impatience. «Bessie est assez charmante pour être protégée pour elle-même, ce me semble.»

Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, leur dit que le conducteur était prêt et tous trois sortirent.

«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess à l'oreille de John, s'inclinant vers lui pendant qu'il l'aidait à monter, si près que ses lèvres le touchaient presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine de la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.

Un instant après, les deux sœurs s'étaient embrassées tendrement, le conducteur avait fait de nouveau retentir son affreux bugle et la malle partait au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs et les dépêches de Sa Majesté! John et Bessie suivirent quelques moments des yeux les soubresauts désordonnés du véhicule, dans la longue rue qui conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent à l'auberge pour se préparer à repartir. Comme ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans Coetzee, que John connaissait déjà un peu, les aborda et leur souhaita le bonjour, en leur tendant une main énorme. Hans Coetzee était un excellent spécimen du Boer respectable et se rapprochait réellement du type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple simple et pastoral. Très grand et très fort, il avait un beau visage ouvert et de bons yeux. John le mesura du regard et estima son poids à plus de cent kilos!

«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il en anglais, car il parlait bien cette langue, «et que pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas: république de l'Afrique australe; c'est haute trahison maintenant, ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.

—J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.

—Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas d'épidémie sur les chevaux, ni sur les moutons; de beaux pâturages pour le bétail. Vous devez vous trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure maison du pays, avec ses autruches et le reste. Non que je tienne pour les autruches dans ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant qu'il faudrait. J'en ai essayé et je sais ce que je dis.

—Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru le monde presque entier et je n'en ai pas vu de plus beau.

—En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu tout-puissant! Ce n'est pas que je désire voyager moi-même. Je crois que le Seigneur préfère nous voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. Oui, je le répète, c'est un beau pays et (baissant la voix) plus beau, selon moi, qu'autrefois.

—Vous voulez dire que le pays a été cultivé, Meinheer?

—Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, répondit-il mystérieusement, et quoique je n'ose pas dire cela parmi mes compatriotes, j'espère qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain, j'étais républicain, et elle avait du bon la république, mais maintenant que je suis Anglais, je suis Anglais. Je sais que le gouvernement anglais signifie: bon argent et sécurité, et si nous n'avons plus d'assemblée, peu importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici! Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au coucher du soleil! Et où menaient-ils la république, Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un fossé de tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone (ah! quelle langue a cet homme et comme il aime les petits enfants!) n'était venu l'en retirer. Mais voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais par-ci et le maudit gouvernement par-là, et des meetings et des discours! Les imbéciles sautent les uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous, Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple tirera sur les pauvres jaquettes rouges comme sur des chevreuils, et reprendra le pays. J'en pleurerais volontiers, quand j'y pense.»

John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à démontrer que tous les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques régiments anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement d'attitude de son compagnon. Posant son énorme main sur l'épaule du capitaine, Coetzee éclata d'un rire forcé, dont la cause n'était autre que la présence de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait au moulin, il semblait absorbé par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait d'une queue de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses oreilles les paroles de Coetzee.

«Ah! ah! nef (neveu), dit le vieux Coetzee à John abasourdi, ce n'est pas étonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veillée avec la jolie nièce du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle. Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je l'ai vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas, nef Frank? (Ceci s'adressait à Muller.) Je parle que le capitaine brûle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein, Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce côté?»

Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquiétude, attendant une réponse, tandis que John, paralysé par ce flux de paroles, poussait un soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude était singulière. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait, il était devenu, sans que Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui être adressée, quoiqu'il ne la comprît pas, et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.

«Dieu tout-puissant!» s'écria le vieux Hans, s'essuyant le visage, avec un mouchoir de coton rouge, «j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes compatriotes, me fera passer pour un traître au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut monter deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un démon; un démon! Et pourquoi a-t-il juré comme cela contre vous? Est-ce à cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres, à dix milles de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me faites l'effet d'un chasseur.

—Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté à l'idée d'une bonne chasse.

—Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous êtes tous des sportsmen. Prenez la petite voiture légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux, venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez à tirer nos bêtes sauvages.»

Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. John le vit partir, monté sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au petit galop, comme s'il portait une plume.


CHAPITRE IX

L'HISTOIRE DE JANTJÉ

Peu après le départ du Boer, John rentra dans l'hôtellerie pour surveiller l'attelage du chariot, et son attention fut aussitôt attirée par le bruit d'une querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne se trompait pas. Dans un coin de la cour, près de la porte des écuries, se tenait Frank Muller entouré de la foule, une lourde cravache en nerf de bœuf levée au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. Devant lui, ivre de rage, les lèvres relevées comme celles d'un chien hargneux et découvrant deux rangées de dents blanches, qui brillaient au soleil comme de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et tout son visage convulsé, se dressait le Hottentot Jantjé. A travers sa figure, la cravache avait laissé un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un grand couteau qu'il portait toujours.

«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un passage dans la foule, à coups d'épaule.

«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour le donner aux vôtres!» cria Muller, hors de lui, et il essaya de frapper Jantjé de nouveau. Celui-ci évita le coup en sautant derrière John, de sorte que la mèche du fouet frappa la jambe de l'Anglais.

«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit John, avec un grand effort pour rester calme. Comment savez-vous que cet homme a volé le fourrage de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si vous aviez à vous plaindre, c'était à moi que vous deviez le faire.

—Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une voie aiguë et tremblante. Il ment; il a toujours été un menteur. Oui, oui, je peux vous en dire long sur son compte. Le pays est anglais maintenant et les Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon plaisir. Cet homme, ce Boer, Muller, il a tué mon père et ma mère ensuite, et d'un second coup, car elle ne mourut pas du premier.

—Démon jaune! diable à peau et à cœur noirs, menteur, fils de Satan!» hurla le grand Boer, dont la barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi que vous parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer comment nous traitons les menteurs de sa couleur.» Et, sans plus attendre, il se précipita sur le Hottentot.

Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, se pencha en avant et repoussa Muller de toute sa force. Sans être très grand, il était remarquablement robuste et le Boer recula en trébuchant.

«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide de fureur. Hors d'ici! ou je laisserai ma marque sur votre joli visage. Je vous dois déjà quelque chose et je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»

Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. Cette fois, John, presque aussi furieux que son adversaire, ne l'attendit pas, mais il bondit en avant, passa son bras autour du cou de Muller et, avant que celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse terrible qui le fit se renverser en arrière, tandis qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout grand qu'il était, dans une mare contiguë à l'écurie.

Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui éclata de rire, comme font les foules en pareil cas, et sa tête alla frapper avec force le chambranle de la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, ce qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement blessé. Bientôt cependant il se releva, et sans nouvelle démonstration hostile, sans un mot, il se dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer si bon lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, détestait les bagarres, bien qu'en bon Anglo-Saxon il ne reculât jamais, quand une fois il y était mêlé.

Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, car il savait que l'histoire serait contée avec amplifications, par tout le pays et que, de plus, il s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il le besoin de s'en prendre à quelqu'un.

«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» dit-il avec colère au Hottentot, qui, maintenant calmé, pleurnichait, se lamentait et appelait le capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.

«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je n'avais pas pris le fourrage. C'est un méchant homme ce baas Muller.

—Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à moitié ivre», grommela John, et après avoir assisté à l'opération presque entière, il alla retrouver Bessie qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part que lorsqu'ils étaient déjà loin; elle devint très grave en l'écoutant, car elle se rappelait sa propre querelle avec le Boer et les menaces qu'il lui avait adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, quand il apprit les faits dans la soirée, après le retour des voyageurs.

«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, et un méchant ennemi. Certes, vous avez eu raison de défendre le Hottentot; j'en aurais fait autant il y a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à oublier que vous l'avez jeté sur le dos, devant une foule de Cafres et de blancs. Jantjé doit être dégrisé maintenant; je vais l'appeler pour savoir la vérité au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»

Cette conversation avait lieu le lendemain matin, sous la véranda, où les deux hommes s'étaient assis après le déjeuner.

Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot sale et en guenilles; celui-ci ôta son chapeau, s'accroupit sur l'allée, l'air honteux et désolé, exposé aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il ne paraissait même pas sentir.

«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. Hier vous vous êtes encore grisé, malgré ma défense; je ne veux vous dire que ceci: la première fois que cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.

—Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, c'est vrai, mais pas beaucoup; je n'avais bu qu'une demi-bouteille de fumée du Cap!(Rhum.)

—Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous avez été cause d'une querelle entre baas Muller et le Capitaine. Quand baas Muller vous a frappé, vous avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. Était-ce vrai, ou non?

—Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit Jantjé avec animation. Je l'ai dit et je le répète. Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute l'histoire. Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille d'un Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire mon père, ma mère, mon oncle, un homme très vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous étions squatters autorisés, sur des terres appartenant à Jacob Muller, le père de baas Frank, là-bas, près de Lydenburg. C'était une ferme dans la plaine et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses troupeaux, quand il n'y avait plus d'herbe pour son bétail, sur les hautes terres; avec lui venaient sa femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui que nous avons vu hier.

—Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.

Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, et l'ouvrit quatre fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt ans, l'hiver dernier. Baas Frank était jeune alors; il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année, quand baas Jacob s'en alla, il laissa six bœufs qui étaient trop maigres pour le suivre et dit à mon père de les soigner comme ses propres enfants. Mais les bœufs étaient ensorcelés. Trois moururent de pleurésie; un lion en mangea un quatrième; un serpent en tua un cinquième et le dernier s'empoisonna en mangeant des tulipes sauvages. Quand le vieux Jacob revint, il entra dans une grande colère contre mon père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à ce qu'il fut tout en sang, et quoiqu'on lui montrât les os des bœufs, affirma que nous les avions volés et vendus.

«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize bœufs noirs, qu'il aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et présentaient la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme des chiens. Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent promptement et, au bout de deux mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était blessé au pied. Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colère, sous prétexte que tout Basutu était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir le soir même. Le lendemain matin, la porte du kraal était renversée et les bœufs avaient disparu. Toute la journée on les chercha en vain. Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon père vendre les bœufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait dû au printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank haïssait mon père, à cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrèrent dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachèrent à des mimosas, avec des rênes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon père où étaient les bœufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. Alors le Baas ôte son chapeau, adressa une prière au Grand Homme dans le Ciel et, quand il eut fini, baas Frank approcha tout près avec un fusil, tira et tua mon père. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tête toucha ses pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle s'enfuit; il courut après elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il revint sur ses pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais pas qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de m'épargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, et le vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était désolé, mais qu'il exécutait la volonté du Seigneur. Et juste au moment où baas Frank levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize bœufs! Ils étaient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés et ennuyés d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux Jacob devint tout pâle, se gratta la tête, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce que ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la mère de baas Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand elle vit tous ces morts et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant, elle devint folle, car elle avait le cœur bon, quand elle n'avait pas bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait sur eux et qu'ils mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa mes liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empêcher de parler. Aussitôt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car j'avais très peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; j'y travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et que baas Croft me louât pour conduire son chariot de Maritsburg ici, où, pour mon malheur, j'ai retrouvé baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout comme autrefois, excepté sa barbe.

«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais baas Frank, et baas Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai été le témoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui qu'on a blessé avec sa lance.»

Ayant terminé son récit, le misérable petit homme ramassa son vieux feutre graisseux, orné de deux plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça sur ses oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, avec ses longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. Une histoire si atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutèrent pas un instant qu'elle ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, était convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagère parfois.

«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prédit une malédiction et une mort sanglante. Sa prédiction s'est réalisée. Il y a douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. Cela fit grand bruit, je m'en souviens; mais il n'en résulta rien. Baas Frank était absent, à la chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des troupeaux de son père et vint vivre ici.

—Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le moindre étonnement, mais je regrette de n'avoir pas été là pour le voir. J'avais bien vu que la femme anglaise était possédée d'un démon et qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possédés d'un diable, ils disent toujours la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon pied; je dis des paroles et enfin les deux extrémités se touchent. Là, c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités se sont touchées et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a enseigné à tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrémités se rencontrent. Il en sera de même pour baas Frank. Quelque jour une pierre surgira, mais les extrémités finiront par se rejoindre et lui aussi, mourra dans le sang. Le démon de la femme anglaise l'a dit et les démons ne peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et maintenant voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mémoire mourra avec eux et qu'ils seront tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront inconnues.»

Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, Jantjé demanda avec le plus parfait sang-froid:

«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise une ou deux bottes de verdure?»