CHAPITRE XVIII

ET APRÈS?

Devant la porte du Palais et près d'une corbeille de fleurs quelque peu envahie par les mauvaises herbes, se trouvait une chaise en bois, dépourvue de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil de la petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir comme Jess. C'était l'effet de la fatigue, de la perte de son sang et des fortes émotions qu'il venait de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt aperçut Mme Neville qui revenait, une bouteille d'eau-de-vie à la main.

«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je ne bois pas un verre de cette eau-de-vie, je vais rouler à bas de mon siège, c'est certain.»

«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.

—Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»

Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu pour nous deux qu'elle ne revînt pas du tout.»

«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» s'écria Mme Neville, en s'éventant avec son chapeau. «Si vous saviez dans quel état on est au camp! Les volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires qui les ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, quand je leur ai dit que vous n'étiez pas mort. Mais, bonté du ciel! votre botte est pleine de sang! vous êtes blessé après tout.

—Seriez-vous assez bonne pour me donner un peu d'eau-de-vie?» dit John, d'une voix faible.

Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long du chemin, remplit à moitié le verre qu'elle tenait et ajouta une autre moitié d'eau-de-vie. John but et se sentit mieux.

«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! reprit Mme Neville. Si vous aviez vu cette petite s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit qu'on vous croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; si cette jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en est pas loin. Une jeune fille ne tombe pas comme ça pour le premier venu. Pardonnez à une vieille femme de vous parler franchement. C'est une fille étrange que Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de l'intelligence, et si vous n'y prenez pas garde, vous vous trouverez dans une situation fort embarrassante, vu que vous allez épouser sa sœur. Jess n'est pas capable d'avoir une petite «flirtation» pour passer le temps, vous pouvez m'en croire.» Elle secoua la tête d'un air solennel, comme si elle soupçonnait le capitaine de jouer avec le jeune cœur de sa future belle-sœur et, sans attendre un mot de réponse, rentra dans la maison.

Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; que pouvait-il faire de plus? La situation ne lui laissait aucun doute et si jamais homme eut honte de lui-même, ce fut John Niel en ce moment.

Profondément honorable, il souffrait cruellement de penser qu'il avait agi contrairement à l'honneur.

Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait et d'autant plus coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! Il s'était senti comme submergé par une vague immense, pendant qu'elle était debout devant lui, les yeux fixés sur les siens, réduisant à néant son affection pour Bessie, à qui l'unissaient les liens sacrés de l'honneur.

Quelle chose étrange et merveilleuse que cette passion sortie tout armée de son âme, pour en chasser tout ce qui n'était pas elle! Et malheureusement il le sentait; c'était une passion aussi durable que puissante.

Il se maudissait avec honte et colère, tout en essayant de reprendre son équilibre physique et en nouant un mouchoir aussi serré que possible autour de sa blessure.

Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas attendu plus longtemps, afin de se bien assurer de sa préférence pour l'une des deux sœurs? Pourquoi Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la tentation, auprès de sa sœur si jolie? Il était sûr maintenant que Jess l'avait aimé tout de suite.

Quelle situation désolante! Une seule chose lui paraissait certaine: il n'irait pas plus loin et ne romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était plus consolant ni pour lui, ni pour Jess!

Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, de sa blessure glissa et le sang se mit à couler en telle abondance, qu'il fut bien forcé de rentrer en boitant, pour demander du secours.

Jess, en apparence remise de son agitation, parlait à Mme Neville, qui s'efforçait de lui faire boire un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle aperçut le visage livide de John et la traînée de sang qu'il laissait derrière lui, elle s'écria en saisissant son chapeau:

«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la petite chambre; je cours chercher le docteur.»

Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, avec l'aide de Mme Neville, mais, longtemps avant l'arrivée du médecin, il avait, à son tour, et à la grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait en vain d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement connaissance. Le médecin, après avoir examiné la plaie, déclara que la balle avait frôlé l'enveloppe d'une des artères de la cuisse, sans la couper, mais que, depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il était maintenant nécessaire de la rattacher. Avec l'aide du chloroforme, l'opération réussit. L'opérateur fit observer cependant que beaucoup de sang avait été perdu.

Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on pouvait transporter John à l'hôpital; le docteur s'y opposa formellement, disant que Jess devait rester pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme d'un soldat pour la seconder.

Aux objections de Mme Neville, il répondit que, pendant le transport, le bandage de soie pourrait glisser et le blessé avoir une hémorragie mortelle.

Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt à faire les préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait de nouveau; elle acceptait avec joie une situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.

Une heure après, au moment où John se remettait des effets pénibles du chloroforme, la femme du soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle était, non seulement d'une nature grossière, mais ignorante et sans soin et qu'elle ne pourrait guère remplir que la partie la plus infime de la tâche. Quand John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, il poussa un gémissement sourd et se rendormit, mais Jess ne dormit pas. Elle resta assise là toute la nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il dormait toujours et, comme la nuit était très chaude, elle n'avait laissé qu'un drap sur lui. Avant d'aller prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le drap se teindre de sang.

L'artère s'était rouverte!...

Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, elle éveilla aussitôt son malade, qui aurait sans doute passé paisiblement de son sommeil actuel à un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur mieux pour arrêter ce flux mortel; Jess noua son mouchoir autour de la jambe et le serra au moyen d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient qu'à demi et Jess commençait à croire qu'il allait mourir dans ses bras. Quelle torture de voir ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler avec le sang!

«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, Jess, dit John. Soyez bénie, ma chérie. Tout commence à tourner autour de moi.»

Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents et attendre la fin!

Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser l'artère, et il s'évanouit; mais, par une coïncidence étrange, le sang coula beaucoup moins fort.

Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle entendit le pas rapide du docteur sur le gravier.

«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.

—J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une balle au poumon et cette stupide femme, au lieu de venir me chercher, a attendu chez moi que je revinsse. Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. Par Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le chloroforme!»

Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand le pauvre John rouvrit les yeux, trop faible pour parler, il ne put que sourire. Pendant trois jours il fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte une troisième fois, il lui restait si peu de sang, qu'il serait probablement mort, avant qu'on eût le temps de le secourir. Parfois le délire causé par la faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures dangereuses, car il était alors presque impossible de le faire tenir tranquille, et chaque mouvement jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu, elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle n'avait qu'un moyen de le calmer: c'était de lui abandonner sa petite main fraîche et blanche, ou de la lui poser sur le front; cela seul produisait l'effet désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des heures elle restait ainsi, quoique son bras fût tout endolori et que son dos semblât devoir se briser, et enfin elle était récompensée par le calme qui revenait aux yeux du malade, calme bientôt suivi d'un sommeil paisible.

En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la plus heureuse de sa vie. Il était là, celui qu'elle aimait avec l'intensité de sa nature profonde; elle le servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et qu'il avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa mère. Dans son délire, il avait sans cesse le nom de Jess sur les lèvres et presque toujours ce nom était accompagné d'une expression de tendresse.

Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, elle sentait que leurs deux vies se confondaient dans une identité divine, qu'elle ne pouvait ni analyser, ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi, et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette union ne pourrait jamais être brisée; et elle était heureuse, quoiqu'elle sût que la guérison de John, c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son empire sur elle-même, eût cédé à sa passion, elle n'entendait pas y donner suite. Elle avait, hélas! fait assez de mal à Bessie, en lui prenant le cœur de son futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais elle n'irait pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait près de sa sœur.

Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, elle passait ainsi les longues heures de la nuit et elle était heureuse. Là était sa joie! Bientôt il lui serait enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais aussi longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!

Il y avait pour son cœur de femme, une douceur infinie à le voir s'endormir, quand elle lui posait une main sur le front, car ce désir de veiller sur le sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et des plus étranges manifestations de la passion! Un poète, qui connaissait bien le cœur humain, a pu dire en toute vérité, qu'il n'est pas de joie semblable à la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle aime.

Le temps passait. Aucun accident ne survint et enfin, un matin, John put interroger le pâle et expressif visage penché sur lui. Évidemment il essayait de se rappeler quelque chose.

«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.

—Oui, John.

—Et vous m'avez soigné?

—Oui, John.

—Est-ce que je vais guérir?

—Mais certainement.»

De nouveau il ferma les yeux:

«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?

—Rien de nouveau; tout est dans le même état.

—Pas de nouvelles de Bessie?

—Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»

Il se tut. Peu après, Jess reprit:

«John, je désire vous dire quelque chose. Quand on a le délire, ou qu'on va l'avoir, on dit parfois des choses dont on n'est pas responsable et qu'il vaut mieux oublier.

—Oui, répondit-il, je comprends.

—Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous oublierons tout ce que vous pourrez imaginer avoir dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment où vous êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.

—Parfaitement, je renie tout.

Nous renions tout», dit-elle, avec un petit signe de tête solennel; puis elle soupira, et ainsi fut ratifié cet audacieux pacte d'oubli!

Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient bien. Si l'amour avait existé auparavant, y avait-il dans la faiblesse de l'un et dans le long et tendre dévouement de l'autre, quelque chose qui pût l'amoindrir! Hélas, non! Leur sympathie n'en était que plus complète et leur entente plus parfaite.

C'était un mensonge, comme on en voit chaque jour dans la vie. Tout le monde peut jouer plus ou moins la comédie, se peindre le visage, affecter de sourire, mais, malheureusement ou heureusement, on ne sait trop, on ne peut se tromper soi-même. Il y a certainement en nous une étincelle de l'éternelle vérité, car on ne peut mentir à son propre cœur.

Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce jour, ils affectèrent d'oublier cette heure, pendant laquelle l'une avait fait ployer l'autre devant sa force magnétique, comme le roseau devant la tempête.

Il fallait attribuer cela au délire.

Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient d'un amour qui puisait sa force dans son désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage de John, des projets européens de Jess, comme si tout cela n'était pas, pour eux, des questions de vie et de mort spirituelles. Bref, s'ils s'étaient égarés un court instant, désormais, disons-le à leur honneur, ils suivaient le chemin du devoir d'un pied ferme et sans crier quand les pierres les blessaient.

Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et ils le savaient; car entre eux s'élevait le souvenir du passé irrévocable, qui les avait unis par des liens indissolubles.


CHAPITRE XIX

HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA

Une fois commencée, la convalescence de John fut rapide. Sa constitution vigoureuse répara promptement la perte de sang qu'il avait subie et, un mois après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.

Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, assis dans le jardin du Palais. Étendu dans un long fauteuil américain, que Jess avait emprunté ou volé à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement. Près de lui s'étalaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par Jess, et sur ses genoux était ouvert ce curieux journal, les Nouvelles du Camp, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est pas facile de composer un journal dans une ville assiégée.

Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages de fumée de sa pipe, elle, les mains croisées sur son ouvrage, les regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient les collines boisées.

C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du camp pour souffrir du bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des ruisseaux et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide et gris des gommiers.

Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que Jess avait appris à aimer, comme jamais elle n'avait aimé aucun autre lieu; autour d'eux s'épandaient les flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des grenadiers semblaient vouloir humilier les roses, l'air embrasé frémissait au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent pris leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix, l'épanouissement d'une nature merveilleuse.

En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait voir un coin du ciel; et pourtant, entraînée par cet étrange courant de mélancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien d'êtres avaient subi en ce même lieu, les mêmes impressions, avant de rentrer dans l'oubli du passé; combien d'autres lui succéderaient, lorsqu'à son tour elle serait tombée dans le gouffre sans écho? Mais qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient aux siècles, le soleil continuerait à inonder la terre de sa lumière d'or, l'eau à murmurer dans sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et les femmes à rêver les mêmes rêves!

Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle, ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un mythe cruel? N'était-elle que poussière, ou possédait-elle une individualité au delà de la terre? Qu'est-ce qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? Elle avait souvent souhaité que ce ne fût pas autre chose; mais maintenant elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour lui et le jour viendrait où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme une auréole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et qui peut dire qu'il ne soit pas la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas un lieu où l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait qu'elle n'a pas en vain ouvert son cœur pur à l'espoir d'un bonheur dont, pendant quelques instants, l'ombre s'est approchée d'elle?

John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, contemplait son visage qui, en ce moment où elle ne se surveillait plus, avait perdu son impassibilité et semblait refléter la tendre et radieuse espérance flottant dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes et ses grands yeux, pleins d'une lumière étrange et douce, tandis que toute sa physionomie exprimait une aspiration ardente, un désir spiritualisé, semblables à ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mère, dans quelques tableaux des anciens maîtres. En ce moment, John trouvait à Jess une beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, l'attirait, non pas comme l'avait attiré celle de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie de sa nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en cet instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une créature humaine, et John en fut presque effrayé.

«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»

Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression habituelle; on eût dit qu'on lui mettait un masque.

«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.

—Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai jamais vue ainsi.»

Elle eut un petit rire.

«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais à quoi je pensais! Peu importe! Tout cela s'en est allé où s'en vont les rêves. En compensation, je vais vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il est temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie doivent être à moitié fous.

—Il y a deux mois que le siège dure; la colonne de secours ne peut tarder à se montrer», répondit John. Car ces bonnes gens de Prétoria nourrissaient le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le plaisir de voir briller au soleil, une longue file de baïonnettes anglaises, qui disperseraient les Boers comme un vent d'orage.

Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus croire aux armées de secours qui n'arrivaient jamais.

«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis que nous serons réduits par la famine; du reste nous n'en sommes pas loin. En attendant je vais chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous faut?

—Oui, merci.

—Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.

—Mais, répondit John en riant, je suis fort comme un cheval.

—C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. Au revoir.»

Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas fait cinquante pas, qu'elle aperçut tout à coup une silhouette bien connue, montée sur un poney non moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. Le personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.

Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans à Prétoria! Qu'est-ce que cela signifiait?

«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le voyant s'avancer à l'amble, vers la route de Heidelberg.

Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour de lui, d'un air tout mystifié.

«Par ici, Om Coetzee, par ici.

—Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire demi-tour à son poney. Vous, missie Jess, vous! qui aurait cru vous voir ici!

—Et vous donc, Om Coetzee?

—Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute bien; mais je suis un messager de paix, comme la colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le fait est», continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir si quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le gouvernement, pour faire accepter un échange de prisonniers.

—Mais quel gouvernement?

—Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, que le Seigneur bénisse et fasse prospérer! Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher Seigneur donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse qui lui permet de frapper son ennemi au bon endroit.

—Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, tout d'un coup, Om Coetzee, répliqua Jess, d'un ton acerbe.

—Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la moelle des os. Je hais le gouvernement anglais. Qu'il soit damné! Reprenons notre terre; ayons notre Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille de Laing, où était le bon droit. Ah! ces pauvres rooibaatjes! J'en ai tué quatre de ma main; le dernier roula la tête la première comme un chevreuil; j'en pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout d'aller me battre, mais Frank Muller m'envoya dire que si je n'y allais pas, il me ferait fusiller. Ah! c'est un démon que ce Frank Muller!

«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur avait mis dans la tête du général anglais d'être encore plus absurde ce jour-là que les autres, et de vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille de ses pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le disais, je vis où était le bon droit et je criai: Damné soit le gouvernement anglais! Que fait-il ici? Et je le répétai après la bataille d'Ingogo.

—Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu chanter sur un autre ton, et vous en changerez peut-être encore. Dites-moi comment vont mon oncle et ma sœur? Sont-ils toujours à la ferme?

—Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que je sois allé les voir, je pense? Mais j'ai entendu dire qu'ils sont à la ferme. C'est un joli domaine que Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand nous vous aurons chassés tous, vous autres Anglais. Et maintenant il faut que je continue ma route, sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra savoir ce qui m'a retardé.

—Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque chose pour moi? Nous sommes de vieux amis vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai mon oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), quand vos bœufs moururent d'épidémie.

—Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, quand nous aurons renvoyé tout les damnés Anglais.»

Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais Jess les saisit et répéta:

«Voulez-vous me rendre un service?

—Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme m'attend avec les prisonniers, au Kraal de Rooihuis.

—Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine Niel et une escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»

Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.

«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un laissez-passer! Quelle idée! Allons, allons, il faut que je parte.

—Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, Om Coetzee. Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, je parlerai à mon oncle, au sujet des cinq cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout rendre.

—Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, Missie, et je dis toujours: n'abandonnons jamais un ami. Seigneur! je ferais cent milles à cheval, je nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je verrai, je verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank Muller. Où vous trouverai-je? dans cette maison blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, elle vous l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez pas les cinq cents livres. Si vous n'en parlez pas à votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que c'est que d'avoir un bon cœur et d'aimer à aider ses amis! Bonjour, bonjour, Missie!» Et le vieux Boer s'éloigna, son large visage rayonnant d'une bienveillance inimaginable!

Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, Jess reprit sa route vers le camp.

Lorsqu'elle revint au Palais, elle dit à John ce qui s'était passé, ajoutant qu'il serait bon de tout préparer, dans le cas où la réponse serait favorable; en conséquence, le chariot fut rangé près de l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti reçut l'ordre de tenir les chevaux à proximité; tous étaient en bon état, quoiqu'un peu maigres, à cause du manque de très bonne nourriture.

Une heure environ après avoir quitté Jess, Hans Coetzee arriva en vue d'une petite maison en briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait, émergea un cavalier monté sur un robuste cheval noir. Le cavalier, grand et bel homme au visage dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa main, afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le cheval de ses éperons et le bel animal se précipita au galop, dans la direction de Hans Coetzee.

«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank Muller! «Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? J'ai toujours froid dans le dos, quand il s'approche de moi.»

Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près du poney et l'arrêt était si soudain, que le Boer voyait, à sa grande terreur, les sabots du grand cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa tête.

«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant volte-face; faites attention, neveu; faites attention; je n'ai pas envie d'être écrasé comme un hanneton.»

Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; il avait fait exprès d'effrayer le vieillard dont il connaissait la lâcheté.

«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous fait des Anglais? demanda-t-il; vous devriez être ici depuis une demi-heure.

—Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été retenu; bien sûr vous n'admettez pas que je m'attarderais dans cette maudite place. Fi donc! Elle empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. «Je ne peux pas en perdre le goût dans la bouche.

—Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement Muller; Anglais avec les Anglais, Boer avec les Boers. Prenez garde, ou nous vous démasquerons! Je vous connais, vous et vos discours. Vous rappelez-vous ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à l'hôtellerie de Wakkerstroom, quand vous me vîtes en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au pays»?

Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage fleuri devint blême.

«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.

—Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais seulement en ami. J'ai entendu raconter certaines choses sur vous, par....» Il murmura un nom qui fit pâlir encore davantage le pauvre Hans.

«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut bien joui de sa terreur, «eh bien! quelles conditions?

«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, trop heureux de changer de sujet; «j'ai trouvé les Anglais souples comme des gants. Ils échangeront leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. Les hommes seront ici demain, à dix heures. J'ai raconté au commandant les affaires de Laing et d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait que j'étais un menteur, comme lui. On commence à avoir faim là-bas; j'ai vu un Hottentot de ma connaissance, qui m'a dit que les os se montraient déjà.

—Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. Nous voici arrivés à la maison, le général y est; il vient de Heidelberg; vous pouvez lui faire votre rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il vrai qu'il soit mort?

—Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré la nièce d'Om Croft, la brune. Elle est enfermée là-bas avec le capitaine, et elle m'a prié d'obtenir un laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez eux. Naturellement je lui ai répondu que c'était absurde et qu'il leur fallait subir la famine comme les autres.»

Muller, qui avait écouté cette dernière partie du récit avec un intérêt profond, arrêta subitement son cheval en s'écriant:

«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes un plus grand imbécile que je ne croyais. Qui vous a autorisé à décider s'ils auraient ou n'auraient pas un laissez-passer?»


CHAPITRE XX

LE GRAND HOMME

Complètement abasourdi par la riposte de Muller, Hans perdit contenance et se répéta au dedans de lui-même, pour la centième fois, que Frank était en vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils arrivaient à la porte de l'habitation, descendaient de cheval et Coetzee était introduit en présence de l'un des chefs de l'insurrection.

C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, court, voûté, laid, au nez long, aux yeux petits, aux cheveux plats. Le front toutefois était intelligent et la physionomie générale laissait deviner une finesse et des capacités au-dessus de la moyenne. Assis devant une table en bois blanc, le grand homme écrivait quelque chose, avec une peine évidente, sur un papier sale, tout en fumant une très grande pipe.

«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux compagnons entrèrent, et il leur indiqua, de la tige de sa pipe, un banc de sapin. Ils s'assirent donc, sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs pipes de leurs poches et se mirent en devoir de les allumer.

«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? demanda le général, un instant après; «je l'ai écrit de quatre manières différentes et chacune me paraît pire que les autres.»

Frank Muller fournit le renseignement demandé. En lui-même Hans se dit qu'il se trompait, mais il n'osa pas exprimer son opinion.

«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant sa page d'écriture d'un air de satisfaction presque enfantin. «Maudit soit celui qui inventa l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi ne ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il est vrai, utile pour les traités avec les Cafres. Neveu, je crois, après tout, que vous vous êtes trompé pour le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand un homme écrit une lettre comme celle-ci, à la reine d'Angleterre, il n'a pas à se préoccuper beaucoup de son orthographe!» Le général se renversa sur sa chaise, en riant doucement.

«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? Ah! je sais: des prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous fait?»

Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, lorsque le général l'arrêta tout court.

«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront douze hommes pour quatre? C'est une assez juste proportion: ah! un instant; encore un mot. On m'a parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne pouvait pas se fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; pour ma part je ne le crois pas. Seulement écoutez-moi; si c'était vrai et si je m'en assurais, par Dieu! je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, fusiller ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau aux Anglais.» A ces mots, il se pencha vers Coetzee, donna sur la table un vigoureux coup de poing dont le retentissement produisit un effet des plus désagréables sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur soudaine de férocité brilla dans les petits yeux du général, de manière à décontenancer un homme timide, fût-il parfaitement innocent.

«Je jure..., commença Hans.

—Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de l'Église! En outre, c'est inutile; je vous ai dit que je n'y croyais pas. Seulement il s'est produit dernièrement deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. Vous ne rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, cousin, bonjour. N'oubliez pas de remercier le Dieu tout-puissant, de nos victoires.»

L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant que les jours de celui qui essaye, si adroitement que ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à la fois, sont des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au fond de son cœur), comment prouverait-il qu'il avait nourri cette espérance? Pendant qu'il se dirigeait vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en broussaille.

«Un cauteleux, un lâche, un homme sans cœur pour le bien comme pour le mal, tel est Hans Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. Bah! laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, mais je crois l'avoir suffisamment effrayé; au reste, s'il le fallait, il s'apercevrait vite que je n'aboie jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur ce sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous avez prise à la bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse victoire! Les astres sont pour nous, Frank. Combien étiez-vous en partant pour escalader la montagne?

—Quatre-vingts hommes.

—Et combien en arrivant?

—Cent soixante-dix à peu près.

—Et combien de victimes?

—Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.

—Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été fou ce général anglais. Qui l'a tué?

—Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir blanc à la main; Breytenbach tira; Colley tomba comme une masse, et alors tous les autres coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. Oh! ç'a été merveilleux. Ils auraient pu nous faire reculer de la main gauche. Voilà ce que c'est que de combattre pour une bonne cause, mon oncle.»

Le général eut un mauvais sourire et répliqua: «Voilà ce que c'est que d'avoir des hommes qui savent tirer, qui connaissent le pays et qui n'ont pas peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont pour nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. Mais comment cela finira-t-il? Vous êtes intelligent; dites-moi comment cela finira.»

Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur de la chambre avant de répondre.

«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre la réplique, il continua: «Nous reprendrons le pays; voilà comment cela finira; voilà ce que signifie l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent l'occasion de céder, mon oncle; nous reprendrons le pays et vous serez président de la république.»

Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.

«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne l'avez pas perdue. Le gouvernement anglais va céder. Les astres continuent à nous être favorables. Mais cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais vous le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber son poing lourd sur la table) le triomphe des Boers dans tout le sud de l'Afrique. Bürgers n'était pas si absurde après tout, quand il parlait d'une grande république hollandaise. Je suis allé deux fois en Angleterre et maintenant je connais l'Anglais. Il ne sait rien, rien. Il comprend sa boutique, il s'y enfonce et ne peut penser à autre chose. Quelquefois il s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, parce qu'il comprend la boutique. Ils parlent beaucoup là-bas les Anglais, mais au fond c'est toujours une question de boutique. Ils parlent d'honneur et de patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, Frank, c'est la boutique qui a fait l'Angleterre; c'est par la boutique qu'elle périra. Amen! Nous aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le Transvaal d'abord, puis le reste. Shepstone était un habile homme; il voulait faire de tout le pays une grande boutique anglaise avec les noirs pour commis; mais nous avons changé tout cela. Cependant nous devons de la reconnaissance à Shepstone. Les Anglais ont payé nos dettes, battu les Zulus qui nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre et maintenant notre tour revient et, comme vous le dites, je serai le premier président.

—Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et moi, je serai le second.»

Le grand homme le regarda.

«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait les hommes et les pays. Vous serez peut-être bien président; une bonne tête suffit pour mener beaucoup d'imbéciles.

—Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais de l'Afrique Australe, avec l'aide des Zulus; ensuite je détruirai les Zulus, excepté un certain nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon plan, mon oncle; il est bon.

—Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait le dire? Vous l'exécuterez peut-être, neveu. Un homme qui possède une cervelle et l'argent, peut tout faire, s'il vit. Mais il y a un Dieu. Je crois, Frank Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! Si nous vivez, Frank Muller, vous ferez ces choses, mais peut-être Dieu vous frappera-t-il auparavant. Qui sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous voudrez!»

Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement maintenant. Muller sentit que ce n'était pas là le verbiage que les gens en autorité, chez les Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il pensait et Muller ressentit un frisson, malgré son prétendu scepticisme. Sa superstition endormie se réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui et ce brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait un gouffre glacé. Si c'était la mort et que l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il changea de visage et le général le remarqua.

«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant vous avez rendu de grands services à l'État et vous en serez récompensé, cousin, si je suis président....» Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa point à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, je deviens président, je ne vous oublierai pas.

«Maintenant il faut que je remonte à cheval et que je sois au Défilé dans soixante heures, pour y attendre la réponse du général Wood. Vous veillerez à l'échange des prisonniers.»

Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.

«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout à coup un ton respectueux, j'ai une faveur à vous demander.

—Qu'est-ce, neveu?

—Je voudrais un laissez-passer pour deux amis à moi, des Anglais qui désirent quitter Prétoria et retourner près de leurs parents, dans le district de Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par Hans Coetzee.

—Je n'aime pas à donner des laissez-passer, répondit le général, avec irritation; vous savez ce qui en résulte et je m'étonne que vous m'en demandiez.

—C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois sans importance. Prétoria ne sera pas assiégée bien longtemps maintenant et j'ai des obligations envers ces personnes.

—Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes responsable des résultats. Écrivez le laissez-passer; je le signerai.»

Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. Les termes en étaient simples: Laissez passer les porteurs sains et saufs.

«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, dit le général, en lisant.

—Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment Muller.

—Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le général; et il apposa une grossière signature au bas du papier.

«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter le chariot avec deux hommes. Vous savez que je pars demain, pour prendre le commandement du district de Wakkerstroom.

—Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de questions, pourvu que vos amis ne nuisent pas à la cause.» Et il sortit sans ajouter un mot.

Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda le laissez-passer et s'entretint avec lui-même, car il était bien trop prudent pour s'entretenir avec d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre mes mains», se dit-il, avec un sourire et caressant sa barbe d'or. «Je ne perdrai pas l'occasion qu'il m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu celle de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra sans doute tuer le vieux aussi; je le regrette, mais c'est inévitable. En outre s'il arrive quelque chose à Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un beau morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai assez.... Oui, j'épouserai Bessie. Elle mériterait que je n'en fisse rien; mais, après tout, le mariage est plus respectable et l'on est plus maître de sa femme. Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle femme est une puissance, même parmi ces miens concitoyens, si l'on sait se servir d'elle pour amorcer ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La captivité! Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; d'ailleurs elles aiment cela! Et cela leur donne du prix. Ce sera une cour sanglante. Les baisers n'en seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera pour ce que j'aurai osé pour elle. Allons, Frank Muller, allons! Il y a dix ans, tu t'es dit: Il y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse; secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou plutôt une femme, si on la désire au-dessus de toutes les autres; troisièmement le pouvoir. Eh bien! tu as déjà la richesse, car tu es l'homme le plus riche du Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que tu aimes et qui vaut plus, à tes yeux, que le monde entier. Dans cinq ans, tu auras le pouvoir absolu sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera président; mais je suis plus habile que lui. Je prendrai bientôt son siège comme celui-ci (il alla s'asseoir sur la chaise du général); il descendra d'un cran et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le pays comme un ouragan. Je chasserai les Anglais, avec l'aide des Cafres; ensuite j'exterminerai les Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra la peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, les narines dilatées.

«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer cet Anglais, ce John Niel, mon rival, par exemple! Aujourd'hui il est fort et plein de vie; dans trois jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour viendra où je n'aurai qu'à étendre la main pour envoyer des milliers d'hommes le rejoindre, alors ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai heureux!»

Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce qu'enfin sa raison se perdit dans une ivresse morale. Les tableaux se succédaient devant ses yeux. Il se voyait président et adressant la parole à l'Assemblée nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait général en chef d'une grande armée, battant les forces de l'Angleterre et les contraignant, par le carnage, à fuir devant lui; il choisissait même le champ de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le Natal. Il se voyait ensuite chassant les naturels de l'Afrique méridionale et régnant sans conteste sur un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui brillait à ses pieds. C'était une couronne!

Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction survint. L'imagination qui l'avait entraîné, comme le papillon brillant entraîne l'enfant, changea subitement de couleur et le fit retomber à terre. Alors il se rappela les paroles du général: Dieu limite l'action de l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!

Le papillon s'était posé sur un cercueil!


CHAPITRE XXI

JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER

Vers dix heures et demie du matin, le lendemain de son entrevue avec Hans Coetzee, Jess était, selon son habitude, au Palais et John achevait d'emballer dans le chariot les quelques objets en leur possession. Cela ne servirait probablement à rien, car ils n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, mais, disait-il gaiement, c'était une distraction comme une autre.

«Jess, venez ici.

—Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise sur le seuil de la porte et, sous prétexte de raccommoder quelque chose, contemplait son paysage de prédilection.

«Parce que j'ai à vous parler.»

Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.

«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y a-t-il?

—J'ai fini d'emballer, voilà tout.

—Et vous allez me faire croire que vous m'avez fait venir pour me dire cela?

—Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»

Il se mit à rire et elle fit de même.

Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. Certaine affection réciproque, même sans être exprimée, a de ces façons de mettre du bonheur partout et de trouver toujours à rire.

A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme à l'ordinaire, avec son chapeau.

«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, très agitée. Les prisonniers sont revenus et j'ai entendu un Boer de l'escorte, dire qu'il avait un laissez-passer signé par le général pour des Anglais, et qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui cela peut-il être?

—C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons chez nous. J'ai vu Hans Coetzee hier et je l'ai prié d'essayer de nous procurer un laissez-passer; il a sans doute réussi.

—Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la chance! Permettez-moi de m'asseoir et d'écrire une lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la mettrez à la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze ans et il est un peu en enfance, mais c'est égal, il sera content d'avoir de mes nouvelles.

—John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir Mouti d'atteler les chevaux; il nous faudra partir tout à l'heure.

—Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît que nous allons partir»; et il ajouta: «Êtes-vous contente de partir?

—Non! dit-elle, avec une explosion de colère et frappant du pied; puis elle rentra dans la maison.

«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon caractéristique de cette race intelligente, mais paresseuse, «attelez les chevaux: nous retournons à Belle-Fontaine.

—Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; et il se mit à l'œuvre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde, de quitter une ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une des beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; ils pensent sans doute que ce mélange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la race blanche, est capable de tout.

John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait est que, lui aussi, ne pouvait s'empêcher d'éprouver des regrets; il en était honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait dans un rêve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rêve, était confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses; la seule réalité, c'était son rêve; tout le reste était vague comme les gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne retrouvons que dans la vieillesse.

Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard se dissiperait et John serait contraint de regarder les événements face à face. Jess, avec qui il avait partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à lui, il épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se perdrait dans les ténèbres du passé. Il le fallait; c'était là le devoir et il ne le fuirait pas; mais il n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, dans le secret de son cœur.

Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il devait atteler.

«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement une mauvaise plaisanterie.»

A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut deux Boers, armés jusqu'aux dents, et d'un aspect particulièrement désagréable, qui s'avançaient à cheval vers le Palais, escortés par quatre carabiniers. A la grille, ils mirent pied à terre et l'un d'eux vint le rejoindre à la porte de l'écurie.

«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur.

—C'est moi.

—Alors voici une lettre pour vous»; et il lui tendit un papier plié.

John l'ouvrit et lut:

«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit que vous désirez, paraît-il, afin de retourner avec miss Jess Croft, au district de Wakkerstroom. La seule condition attachée au laissez-passer, qui est signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, est que vous n'emportiez aucune dépêche de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre parole d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»

Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, n'avait pas de signature.

«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.

—Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu brièvement; voulez-vous donner votre parole?

—Oui.

—Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture était la même que celle de la lettre, mais il y avait la signature du général boer.

John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui traduisit.

«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs sains et saufs; et la signature est bien celle du général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.

—Quand devrons-nous partir? demanda John.

—Tout de suite, ou pas du tout.

—Il faut que je passe par le quartier général afin d'expliquer mon départ; on croirait que je me suis sauvé.»

Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille consulter son compagnon, et tous deux déclarèrent qu'ils allaient se rendre aussi au quartier général, pour y attendre le chariot.

On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut prêt et John, après avoir examiné avec soin les harnais et les bagages, alla chercher Jess. Il la trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle aimait tant, et où elle avait été si heureuse. Sa main était posée sur son front, comme pour protéger ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne donnait pas sur elle et John devina pourquoi elle cachait ses yeux. Elle pleurait de cette manière calme et si émouvante, qu'ont certaines femmes; quelques grosses larmes coulaient lentement sur ses joues. John sentit sa gorge se serrer et tout naturellement chercha un dérivatif dans la brusquerie.

«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous faire attendre les chevaux toute la journée?»

Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment Mme Neville accourut, achevant de cacheter sa lettre.

«Voici, dit-elle; j'espère que je ne vous ai pas fait attendre. Adieu, ma chère; que Dieu vous garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez, d'écrire au Times. Allons! Ne pleurez pas. Je vous assure que je ne pleurerais guère si j'étais à votre place.»

Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la chaude embrassade de Mme Neville, pour fondre en larmes.

Une minute après, ils étaient dans le chariot et Mouti grimpait derrière eux.

«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en posant une main sur l'épaule de Jess; «il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.

—C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.

Au quartier général, le capitaine expliqua les motifs de son départ. Tout d'abord l'officier qui remplaçait momentanément le commandant blessé, fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que Niel avait donné sa parole de ne pas emporter de dépêches; mais, en réfléchissant, il reconnut que ce départ pouvait faire plus de bien que de mal, en permettant au capitaine de faire savoir ce qui se passait dans ce trou. On échangea une poignée de main et John sortit pour se trouver en face d'une grande foule.

Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le monde voulait s'en assurer; semblable événement ne s'était pas produit depuis deux mois et plus et causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.

«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, comme Jess, été surprise par le siége pendant une visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer une ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que je me porte bien, à part les rhumatismes que j'ai gagnés en couchant par terre, et qu'il embrasse les jumeaux de ma part.

—Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers que nous leur donnerons une bonne volée quand Colley nous aura secourus», dit à son tour un jeune et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers de Prétoria. Il ne se doutait guère que le pauvre Colley dormait paisiblement à six pieds sous terre, avec une balle boer dans le crâne.

«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il faut nous mettre en route.» Joignant le geste aux paroles, l'un des Boers donna un tel coup de sa lourde cravache au premier cheval, que l'animal bondit presque en dehors des traits.

Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent la foule et nos voyageurs commencèrent leur voyage au milieu d'une bordée d'adieux.

Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne se produisit; John allait bon train et les deux Boers suivaient à cheval. Au bout de ce temps, et à une courte distance de la maison rouge où Frank Muller avait obtenu, la veille, le laissez-passer du général, l'un des Boers se rapprocha et dit assez rudement qu'ils devaient dételer à la maison, où on leur servirait un repas. Comme il était près d'une heure, cette communication ne leur fut nullement désagréable; donc, à cinquante mètres de l'habitation, John arrêta les chevaux, les fit dételer et, après les avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les deux Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe aux voyageurs d'entrer dans une petite pièce où ils trouvèrent une femme hottentote, en train de placer le repas sur la table.

«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait quand nous en aurons un autre.»

Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; l'un d'eux fit à l'autre une observation ironique, accompagnée d'un regard insultant et tous deux se mirent à rire.

John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. L'un des Boers, grand, gros, flasque, avait une expression particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur la lèvre inférieure. L'autre était un petit homme à la physionomie sardonique, orné d'une profusion de barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils s'abaissaient, ses favoris se rapprochaient et ses moustaches se relevaient de telle sorte, qu'on ne voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait plus à un grand singe barbu qu'à un homme. Il avait le type boer le plus sauvage de la frontière la plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais. Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre «l'Unicorne», à cause de sa dent. Celui-ci parlait bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à Natal, qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées sur des Cafres.

L'Unicorne était un homme extraordinairement pieux, et surprit fort le capitaine, en lui saisissant le bras, au moment où il allait découper la viande.

«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.

Le Boer secoua tristement la tête.

«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit maudite et nous ait été livrée comme le grand roi Agag fut livré aux Israélites. Vous vous asseyez pour votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»

Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier du nez, un long benedicite en hollandais, qu'il voulut ensuite traduire en anglais, ce qui prit un temps considérable. «La Bête fauve» termina par un amen, de son ton sardonique, et enfin les voyageurs eurent la liberté de commencer leur désagréable dîner; mais ne pouvant s'attendre à rien de très agréable, ils se résignèrent et firent contre fortune bon cœur; en somme il eût été plus fâcheux encore de ne pas dîner du tout.


CHAPITRE XXII

EN ROUTE

Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever de table, quand la porte s'ouvrit et Frank Muller parut, toujours le même, caressant sa barbe d'or et conservant son expression sinistre.

Quand son regard froid tomba sur John, un faible sourire détendit sa bouche finement dessinée, mais cruelle.

Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un se curait les dents avec une fourchette d'acier, tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux pouces de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une expression de colère.

«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que vous ne deviez pas manger avec les prisonniers (ce mot frappa désagréablement l'oreille de Jess). Je vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le respect possible et je vous trouve vautrés sur la table et fumant en leur présence. Sortez!»

L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec un soupir, déposa sa fourchette et partit sans réflexion, car il reconnaissait que Meinheer Muller n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, mais son compagnon se montra plus récalcitrant.

«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, ne suis-je pas assez bon pour m'asseoir à table avec deux maudits Anglais, un soldat et une femme? Si j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait mon tabac.»

Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur insubordonné et, d'une poussée de sa puissante épaule, l'envoya rouler à travers la porte ouverte, dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et de son plus beau trait—son nez.

«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la seule manière de traiter un individu de cette sorte; et maintenant permettez-moi de vous souhaiter le bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune fille une main qu'elle prit assez froidement, il faut l'avouer.

Il ajouta poliment:

«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce bon office. Je n'ai pas obtenu le sauf-conduit sans quelque peine; il m'a même fallu faire valoir mes services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me charge de vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»

Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui était resté debout, lui parla ainsi:

«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords autrefois; j'espère vous prouver par le service que je vous rends, que moi, du moins, je n'ai pas de rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je reconnais que les torts étaient de mon côté, dans l'affaire de l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous la main et oublions tout cela.» Et s'avançant vers John, il lui tendit la main.

Jess était au courant de la situation; tout d'abord elle espéra que John ne prendrait pas cette main, puis, se rappelant leur position respective, elle espéra le contraire.

John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il mit sa main derrière son dos.

«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, même dans les circonstances actuelles, je ne peux pas vous donner la main; vous savez pourquoi.»

Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible de Muller, se refléter sur son visage.

«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous expliquer.

—Très bien, répondit John. Vous avez essayé de m'assassiner.

—Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix tonnante.

—Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, sous prétexte de tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» Il lui tendit son feutre mou, qu'il portait encore. «Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je refuse de vous tendre la main.»

Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.

«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, en portant la main au couteau de chasse qui pendait à sa ceinture.

Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en face. John ne bougea pas. Calme et fort comme le tronc d'un chêne, son loyal visage présentait un contraste étrange avec la beauté démoniaque du grand Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:

«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank Muller et, si c'est nécessaire, je l'aurai encore, malgré votre couteau. Mais en attendant je vous rappelle que j'ai un sauf-conduit signé par votre général et qui garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur Muller, ajouta-t-il, avec un éclair de ses yeux bleus, je suis prêt.»

Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa dans le fourreau. Il avait eu un instant la pensée d'en finir tout de suite; mais, même dans sa rage, il songea qu'il y aurait un témoin.

Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, pour qu'il s'écriât:

«Un sauf-conduit du général! grand bien vous fasse, Capitaine! Vous êtes en mon pouvoir; je peux vous écraser, si bon me semble; mais (se maîtrisant tout à coup) je dois peut-être prendre certaines choses en considération; vous êtes un vaincu, vous en souffrez et cela vous en fait dire plus long que vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout devant une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le loisir de vider notre querelle, Capitaine; jusque-là, avec votre permission, nous n'en parlerons plus.

—Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; seulement ne me demandez pas de vous donner la main.

—Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me le permettez, je vais dire qu'on attelle vos chevaux; il faut nous remettre en route, si nous voulons être à Heidelberg ce soir.»

Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence avait encore une fois failli compromettre le succès de son plan.

«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les Anglais appellent un vrai gentleman. Il a été courageux de refuser ma main, quand il sait qu'il est en mon pouvoir!»

«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut refermée, j'ai peur de cet homme. Si j'avais su qu'il fût pour quelque chose dans l'affaire du sauf-conduit, je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que nous fussions encore à Prétoria!

—Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, répéta John, une seconde fois. Tâchons seulement d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains rien pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause de Bessie, sans doute.

—Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de Bessie.

—C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, remarqua John, en allumant sa pipe. Quel étrange mélange que la composition de la nature humaine! Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi m'a-t-il fait donner un laissez-passer? Quel a pu être son but?

—Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la tête, mois tout cela ne me plaît guère.

—Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de m'assassiner? Il a essayé une fois déjà, pourtant.

—Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec angoisse.

—Je ne sais trop, après tout, si cela importerait beaucoup», répliqua John, avec une apparence de gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien des ennuis et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de bonnes intentions pour le moment. Voilà Mouti qui nous appelle. Ces brutes lui auront-ils donné à manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste de gigot; M. Frank Muller ne nous fera pas mourir de faim.» Sur ce, John sortit en riant gaiement.

Quelques minutes après, ils repartaient; au moment où ils allaient se mettre en route, Frank Muller s'approcha, ôta son chapeau et leur dit qu'il les rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, ou tout serait préparé pour qu'ils passassent une bonne nuit. S'il ne les rejoignait pas, c'est qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les deux hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté jusqu'à Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:

«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles impolitesses.»

Un instant après, il partait au galop, sur son grand cheval noir, laissant les deux voyageurs assez intrigués, mais surtout très soulagés.

«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour, dit John; à moins cependant qu'il n'aille nous préparer une chaude réception.»

Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je n'y comprends rien; et tous deux s'installèrent pour leur longue et solitaire étape. Ils avaient plus de quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer qu'une seule fois, en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au crépuscule. La route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, à neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures, ils arrivèrent à Heidelberg. La ville semblait presque déserte. Évidemment, le plus grand nombre des Boers était parti en avant, et l'on n'avait laissé qu'une petite garnison au siège du gouvernement.

«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», qui trottait à moitié endormi, près du chariot.

—A l'hôtel», répondit-il sèchement.

Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de penser qu'ils allaient se reposer et de voir, en approchant, que les lumières n'étaient pas éteintes dans la maison.

Malgré les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux heures, le bras passé dans le dossier du siège et la tête appuyée sur un pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla en tressaillant.

«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve affreux. Il me semblait que j'étais morte.... Je voyageais à travers la vie, quand, soudain, tout s'arrêta; j'étais morte!

—Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; aucune vie ne peut être plus dure que la route où nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici les garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»

Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutôt porta Jess, car elle ne pouvait plus se mouvoir.

Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée au-dessus de sa tête, se tenait une femme, une Anglaise au visage agréable, qui leur souhaita cordialement la bienvenue.

«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, et m'a donné l'ordre de vous attendre, dit-elle. Je suis bien contente de revoir des visages anglais, vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi si mon mari est à Prétoria. Il y est allé avec son chariot, juste au moment où le siège commençait, et je n'ai plus entendu parler de lui.

—Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il a été légèrement blessé à l'épaule, le mois dernier, mais il est tout à fait guéri.

—Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en pleurant; ces démons m'ont dit qu'il était mort, pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss; j'ai préparé pour vous un souper chaud; les garçons s'occuperont des chevaux.»

Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon souper, bon accueil et bons lits.

Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs estimables gardes du corps leur fit dire qu'on ne partirait qu'à dix heures et demie, parce que les chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque a fait un voyage dans un chariot de poste de l'Afrique australe, comprendra la satisfaction avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires de repos dans de bons lits. A neuf heures, ils déjeunèrent et, comme dix heures et demie sonnaient, Mouti amena le chariot devant la porte et les deux Boers parurent.

«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? demanda John.

—Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel poids vous m'avez enlevé du cœur! En outre, nous sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont pris les chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la semaine dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir un sou; il importe donc peu que vous me payiez.