—Du courage, madame Gooch, répliqua John, gaiement. Le gouvernement vous donnera des dédommagements, quand la guerre sera finie.»
Mme Gooch secoua la tête.
«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. Si seulement mon mari me revient et que nous puissions sortir vivants de ce maudit pays, je m'estimerai heureuse.
«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de provisions: pain, viande, œufs durs et une bouteille de bon cognac. Cela pourra vous être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez ce soir, car les Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer; il vous faudra faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss; j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez prudents toutefois et veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espèce. J'ai entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux blessés à Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garçons les a entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient débarrassés de vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-être va-t-on changer votre escorte; somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous prévenir.»
John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. Mais à ce moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route.
Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, la contre-partie de la première. Le chemin était absolument désert. Ils ne virent ni Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils n'aperçurent que quelques troupeaux de chevreuils.
Vers deux heures, comme on repartait après une courte halte, un petit incident se produisit. Le cheval de «la Bête fauve» mit le pied dans un trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci se releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la mâchoire d'un daim mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement comique, mais le blessé jurait de toutes ses forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de son vêtement.
«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare»; et, sans hésiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme à demi aveuglé par le sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux, baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à ce qu'elle cessât de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait avoir dans le chariot, et banda le front du blessé avec son propre mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché de sa bonté.
«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon cœur et la main douce; ma propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une damnée Anglaise.»
Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre et l'on repartit, «la Bête fauve» ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le mouchoir maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie par le sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver.
Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, une heure avant le coucher du soleil, on détela par ordre de l'escorte, dans un endroit où un sentier à peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.
La journée avait été si accablante, que nos voyageurs s'assirent littéralement haletants, à l'ombre du chariot. La brise légère de l'après-midi était tombée, et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.
Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, car ils s'étaient étendus sur l'herbe à quelques pas sur la gauche et paraissaient dormir profondément. Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient même de manger et s'éloignaient d'un pas lourd, à longueur de leur licou, mordillant délicatement une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le Zulu Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; assis sur un petit monticule, exposé en plein aux rayons du soleil couchant, il chantonnait tranquillement un air de sa composition, car les Zulus sont d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.
«Encore un œuf, Jess, dit John, cela vous fera du bien.
—Non, merci; il m'est impossible de manger par cette chaleur.
—Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre halte! Je ne peux rien apprendre de notre charmante escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien dire.
—Impossible, John; un orage se prépare et je ne peux jamais manger avant un orage, surtout quand je suis fatiguée.»
La conversation cessa.
«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous camperons cette nuit? Si nous suivons la grande route, nous serons à Standerton dans une heure.
—Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; nous traverserons sans doute le Vaal à gué et il faudra nous résigner à cheminer sur la prairie.»
A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent à discuter quelque chose avec animation.
L'immense disque rouge du soleil descendait à l'horizon et semblait teindre le ciel et la terre dans le sang.
A cent mètres environ, le petit sentier escaladait le sommet d'une colline et John suivait du regard le soleil qui, peu à peu, disparaissait derrière la hauteur. Quelque chose détourna son attention et quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette de cavalier immobile se montrait au sommet, sous la brillante lumière de l'astre à son déclin. C'était Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le cheval se présentait de profil, de sorte que, même à cette distance, chaque ligne des traits et jusqu'à la détente de la carabine se détachaient nettement sur le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le cheval semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire, que John le fit remarquer à sa compagne. Elle frissonna involontairement.
«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; le feu a l'air de courir le long de son corps.
—Certes, c'est un démon, répliqua John, mais malheureusement il n'est pas encore arrivé à destination. Le voici qui vient comme un tourbillon.»
En effet, quelques secondes après, le grand cheval noir s'arrêtait subitement auprès du chariot et Muller, souriant, soulevait son chapeau.
«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je vous assure que ce n'a pas été sans peine; j'ai cru au dernier moment qu'il me faudrait y renoncer. Enfin, me voici.
—Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda Jess; à Standerton?
—Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, je le crains. Mon plan est de traverser le Vaal à un gué que je connais, à douze milles d'ici, et de passer la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne vous inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez bien tous deux ce soir», ajouta-t-il, avec un sourire qui terrifia Jess.
«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il sûr? J'aurais cru que le Vaal serait grossi par les pluies récentes?
—Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je l'ai traversé moi-même, il y a deux heures. Je sais que vous avez mauvaise opinion de moi, mais vous n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais à un gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu d'atteler vos chevaux?»
De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les deux Boers.
John leva les épaules, puis alla aider Mouti à rassembler les quatre chevaux gris, très occupés, pour le moment, à combattre les mouches qui piquent toujours plus cruellement avant un orage. Les deux chevaux de l'escorte se tenaient à une cinquantaine de pas, connue s'ils eussent compris la situation et refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux de l'Anglais maudit.
Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et se rapprochèrent de leurs chevaux, lentement suivis par le Hollandais.
En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore d'une trentaine de mètres; là, les trois hommes se réunirent.
«Écoutez», dit Muller sévèrement.
Les deux Boers levèrent les yeux.
«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»
Ils obéirent.
«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, vous.»
L'homme à la grande dent se mit à réciter sa leçon, tout en ayant l'air de s'occuper des rênes.
«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les forcer à entrer dans l'eau, où il n'y a pas de gué, le soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne se noient pas, tirer sur eux.
—Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» avec un ricanement.
—Vous les comprenez?
—Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, l'affaire est grave. Vous avez donné les ordres, montrez-nous la preuve qui vous y autorise.
—Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. Ces gens sont assez inoffensifs; montrez-nous l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi les gens, même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand il y a une jolie fille dont on ferait bien sa femme.»
Frank Muller grinça des dents.
«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je suis votre officier; quelle autre autorité vous faut-il? Mais j'ai pensé à cela. Voyez, dit-il, en tirant un papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous voie pas du chariot.»
Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours courbé vers les jambes de son cheval:
«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un Anglais, une jeune fille anglaise et un Cafre zulu) comme ennemis de la république, d'après notre décret et selon les ordres de votre commandant. Pour cet acte, ceci sera votre garantie.»
—Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? dit Muller.
—Nous la voyons et nous la reconnaissons.
—Très bien; rendez-moi le mandat.»
L'homme à la dent allait obéir; son compagnon l'arrêta.
«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette commission ne me plaît pas. S'il ne s'agissait que de l'Anglais et du Cafre..., mais la jeune fille? Si nous vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer pour nous justifier de l'œuvre de sang? Il faut que le mandat nous reste.
—Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez le papier dans votre poche, Jan.
—Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents serrées.
—Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; si vous insistez pour avoir le papier, on vous le rendra, mais alors nous monterons à cheval, nous partirons et vous ferez votre besogne d'assassin vous-même. Allons, choisissez! Nous ne serons pas fâchés de retourner chez nous, car la tâche nous répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou des Cafres, mais pas sur des blancs.»
Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.
«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers des champs; mais peut-être avez-vous raison. Après tout, peu importe qui garde le mandat, pourvu que la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là l'important.
—Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à nous pour ça; ce ne seront pas les premiers que nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai mon mandat, je ne demande pas mieux que de tirer sur des Anglais toute la nuit. Je ne connais pas de spectacle plus charmant que de voir tomber des Anglais.
—Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. Vous autres imbéciles, vous ne comprenez jamais la différence entre tuer quand c'est nécessaire, ou tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir, parce qu'ils ont trahi la patrie.»
Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un sourire particulièrement méchant se dessinait sur son beau visage. «Ah! mon ami, pensa-t-il en hollandais, ce mandat te faussera compagnie avant longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire pendre, dans ce bienheureux pays! Le vieux.... ne pardonnerait pas, même à moi, d'avoir pris cette petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à se débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la peine, mais, sans cette guerre, je ne serais jamais arrivé à mon but. J'ai bien fait de la voler. Je suis fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il le faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un témoin vivant. Ah! nous allons avoir un orage. Tant mieux! il est bon que de tels actes s'accomplissent pendant un orage.»
Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait rapidement, recouvrant les étoiles d'un voile couleur d'encre. Il y a peu de crépuscule dans le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque sans transition. A peine le disque sanglant du soleil avait-il disparu, que la nuit et des astres sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces beautés. L'air était d'une chaleur étouffante. Vers l'est, les éclairs brillaient sans intermission. Vers l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil couchant, se montrait encore à l'horizon.
Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité croissante. Heureusement le chemin était assez bon et Frank Muller marchait en avant, pour guider les autres; sa belle silhouette virile se détachait nettement sur la lueur du couchant. Un silence de mort régnait sur la terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin d'herbe ou bouffée d'air n'en animaient la surface. Les seuls signes de vie venaient des langues de feu qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient aux milles sur la lande désolée. On ne devait plus être loin de la rivière et l'on entendait au loin le sourd grondement du tonnerre.
C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur de boue s'avançaient sur la prairie, poussés par un vent mystérieux. Tout à coup la lune, entourée d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière lugubre sur l'immensité obscure, qui sembla frissonner, comme si elle avait le pressentiment des terreurs si proches. Le chariot arrivait à la rivière, dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait une plaine semée de larges pierres blanches, semblables à des pierres tombales, sur lesquelles se jouaient les pâles rayons de la lune.
«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un rire nerveux; on croirait voir un vaste cimetière, et les ombres qui les séparent, semblent être celles des morts enterrés là.
—Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. A quoi pensez-vous donc?»
Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre moral et, comme il n'était pas loin de subir la même impression, il lui en voulait d'autant plus et tenait à se montrer positif et pratique.
Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans pouvoir dire pourquoi. Elle croyait faire un rêve horrible; en outre, l'approche de l'orage ébranlait ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués, hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.
Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on venait de franchir le sommet d'une de ces ondulations de terrain dont nous avons parlé.
«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup John à Muller, qui le précédait toujours de quinze ou vingt pas.
«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; nous coupons par le plus court, pour arriver au gué.»
Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs du silence. A cent mètres, la faible lumière qui brillait encore, se réfléchissait sur la large surface de la rivière.
En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité augmentait et l'on ne distinguait pas l'autre bord.
«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à quelques mètres en aval; l'eau est trop profonde ici, pour les chevaux.»
John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur de trois cents mètres environ et l'on atteignit un endroit où l'eau se précipitait et tourbillonnait en grondant.
«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la maison est sur l'autre rive et vous ferez bien d'y arriver avant que l'orage éclate.
—Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je ne vois pas à un pouce devant moi et je ne sais où passer.
—Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds d'eau et pas une roche.
—Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.
—Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester ici, et en tout cas nous ne le pouvons pas. Regardez!» De la main, il montrait l'orient, qui maintenant présentait un spectacle aussi effrayant que magnifique.
Droit devant eux, gonflé par le poids du vent comme le centre d'une voile, se précipitait le grand nuage, chargé de tempête, illuminé sur toute sa surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient comme d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y avait peut-être de plus terrifiant, c'était le silence absolu de la nature, en ce moment. Le grondement lointain du tonnerre se taisait et la grande tempête s'avançait majestueuse et muette, semblable au passage d'une armée d'ombres, sans bruit de pas ni de roues. Seul le vent ailé courait devant elle, et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.
Comme Muller parlait, un courant d'air glacé s'abattit sur le chariot, le fit pencher et les éclairs devinrent encore plus fréquents. L'orage éclatait au-dessus des voyageurs.
«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués ici; la foudre frappe toujours près de l'eau.»
Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux de timon.
«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi pour m'aider à tenir les rênes», dit John au Zulu, qui obéit aussitôt et se plaça entre lui et Jess.
«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que nous en avons besoin. Doucement, mes chevaux! doucement!»
Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller d'un côté et le gros Boer de l'autre les frappaient si cruellement, qu'enfin ils plongèrent dans la rivière.
Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant quelques instants, que le bruissement de l'eau et le sifflement de la pluie qui s'avançait.
Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt mètres; puis, tout à coup, John découvrit qu'il entrait dans l'eau profonde; les deux chevaux de volée perdaient pied et résistaient avec peine au courant de la rivière grossie.
«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.
—Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», répondit la voix de Muller.
John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré pour détourner les chevaux. Jess, à ce moment, se retourna sur son siège et un éclair lui montra Muller et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon de leurs carabines braqué droit sur le chariot.
«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur nous!»
A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues de flamme jaillirent des carabines et le Zulu Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la tête la première, au fond du chariot, tandis que l'un des chevaux se cabrait droit dans les airs, avec un cri d'agonie, et plongeait aussitôt dans l'eau jaillissante.
Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute description. Au-dessus, l'orage faisait explosion dans toute sa fureur et la foudre frappait à tout instant la rivière.
Le tonnerre résonnait comme la trompette du jugement dernier. Le vent tourbillonnait et faisait écumer la surface des eaux. Tout à coup, il s'engouffra sous la couverture du chariot, enleva celui-ci de dessus les roues et le déposa sur l'eau, où il se mit à flotter. Alors les deux chevaux de volée, affolés par la furie de l'ouragan et par les convulsions du pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle force sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir et disparurent entre l'obscurité du ciel et celle des ondes bouillonnantes. Le chariot flottait toujours, tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau comme un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis tournant lentement sur lui-même. Avec lui flottait le cheval mort, qui attirait après lui l'autre timonier dont les efforts pour se détacher étaient horribles à voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça et fut étouffé.
Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de la tempête, on entendait nettes et claires, les détonations des trois carabines, chaque fois qu'un éclair montrait le chariot aux meurtriers debout sur la rive. Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, une balle entre ses larges épaules, une autre dans le crâne; mais John se sentait encore bien vivant, quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé sa joue. Instinctivement il étendit le bras, attira Jess, la plaça en travers sur ses genoux et se pencha sur elle, avec un faible espoir que son corps la protégerait contre les balles.
Quelque puissance miséricordieuse les protégeait sans doute, car, bien qu'un projectile eût coupé l'habit de John et que deux autres eussent traversé la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir s'égara et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa d'un voile si épais, que les éclairs mêmes furent impuissants à les révéler aux regards des assassins.
«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coulé; ils sont morts! Comment auraient-ils échappé à notre feu et au Vaal débordé?»
Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», hochant doucement la tête, fit observer à son compagnon que les damnés Anglais ne pouvaient guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes sous la pluie. «La Bête fauve» ne répondit pas. Sa conscience était troublée; il lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains qui avaient pansé sa blessure le matin; le mouchoir, son mouchoir, à elle, entourait encore son front à lui! Maintenant ces doigts se crispaient sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les pierres glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent déjà détendus par la mort. C'était une pensée pénible, mais il se consolait, en se rappelant le mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tué personne, car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est-à-dire du chariot.
Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprît d'une manière quelconque, même si....
«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près d'ici, à une cinquantaine de mètres, un endroit où elle s'incline et surplombe. La pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. Seigneur tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'éclair me l'a montrée, juste au moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel, la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel!» C'était «l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête fauve» ne répondit pas et le suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.
Muller, debout près du sien, vit les deux hommes disparaître dans l'obscurité. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus rouges qu'elles ne l'étaient déjà?
La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A ce moment même, un éclair aveuglant, suivi aussitôt d'un épouvantable coup de tonnerre, illumina tout le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du jour; il n'est pas rare que la tempête se termine ainsi au midi de l'Afrique. Au cœur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperçut ses deux complices et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, aussi distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la fournaise. Ils étaient debout; une seconde après, bêtes et gens roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre.
Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en appelant les Boers, mais l'écho seul de sa voix lui répondit. Il arriva près du groupe; la lune commençait à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles rayons tombaient sur deux formes étendues, l'une sur le dos, les traits convulsés, tournés vers le ciel, et l'autre sur le visage; près d'eux étaient les deux chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes en l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables étaient allés rendre leurs comptes à Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être un effet tangible du jugement suprême, il se précipita vers son cheval et s'enfuit comme un possédé poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.
Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait sa présence d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment du moins, il n'y avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une idée horrible traversa le cerveau de Niel. Peut-être Jess avait-elle été atteinte! Peut-être était-elle morte!
«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la tempête, «êtes-vous saine et sauve?»
Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le crois; que se passe-t-il?
—Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»
Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en danger imminent d'être noyés. Ils descendaient, dans un chariot, une rivière en furie; bientôt sans doute le chariot verserait et alors....
Un instant après, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand bond, puis avança un peu, en grinçant sur le fond.
«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait le véhicule et le faisait pencher de côté.
Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. Ils avaient touché, par le travers, une roche qui s'élevait du lit de la rivière et la force du courant avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le chariot de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, à l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres et les traits en cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient relativement en sûreté, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si ce n'est qu'ils étaient là, atomes vivants et sans ressources, ballottés sur les eaux furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de mort de tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient bercer, lorsque brilla cet éclair terrible qui, à leur insu, frappa deux de leurs ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgré le rideau de pluie, les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.
Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, la tête de l'un des pauvres chevaux qui, secoué par le courant, semblait lutter contre la mort, et le corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage, le bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant filtrer l'eau entre les doigts, comme font souvent (rapprochement ironique et sinistre) les passagers d'une barque de plaisance.
Tout cela disparut en un clin d'œil; mais peu à peu l'orage s'éloigna et la lune se fit jour à travers les nuages. La pluie cessa enfin, la tempête se tut et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux agitées.
«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque chose?
—Rien, chère Jess.
—Échapperons-nous au danger?»
Il hésita.
«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère enfant. Si le chariot verse, nous serons noyés. Savez-vous nager?
—Non.
—Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons peut-être la rive, à moins que ces démons ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous ayons grand'chance de leur échapper.
—Avez-vous peur de mourir, John?»
De nouveau il hésita.
«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir en homme.
—Dites-moi franchement ce que vous pensez. Nous reste-t-il quelque espoir?»
Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire toute la vérité; après réflexion il s'y décida.
«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas noyés, nous serons certainement fusillés. Ils nous attendront jusqu'au matin sur la rive et, pour leur propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»
Il ignorait que deux des assassins étaient morts et que le troisième avait fui terrifié.
«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre fin peut venir à tout instant; il semble impossible qu'elle ne vienne pas avant le lever du soleil.»
C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et le lecteur le comprendra, s'il peut se rendre compte de la situation de nos deux personnages. Il est affreux de se sentir, en pleine force, en pleine jeunesse, face à face avec une mort violente, de savoir que l'on peut, d'un instant à l'autre, entrer dans cet inconnu, plus redoutable peut-être que la vie. John sentait son cœur défaillir devant cette force de la mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: c'est l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la mort elle-même ne peut pas prévaloir. Au regard de John, répondait en ce moment le regard de Jess rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait pas la mort, si elle allait au-devant d'elle avec son bien-aimé. La mort était son espoir et sa délivrance. Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle pouvait trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une main toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa mission remplie et elle était libre!... libre de mourir avec son bien-aimé. Oui, son amour était plus profond que la tombe et maintenant il se redressait dans toute sa force, prêt à s'élancer vers les régions de l'amour éternel.
«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.
—Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à vous le répéter? Je ne vois aucun espoir.»
Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de John; il sentait sur ses joues la caresse de ses boucles soyeuses et le souffle de son haleine.
«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et je ne peux vous le dire que si nous devons mourir. Vous savez ce que c'est, mais je désire que vous l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je vous aime, John, je vous aime, je vous aime! et je suis heureuse de mourir, parce que je peux mourir et quitter ce monde avec vous.»
Il entendit! Et si puisant était cet amour, que le sien, oublié dans la terreur du moment, se réveilla dans toute sa force et son ardeur; lui aussi oublia la mort imminente, pour ne penser qu'à sa passion refoulée jusque-là. Jess était dans ses bras, telle qu'il l'avait prise pour la protéger contre les balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. La lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans ses yeux, ce dont aucun homme ne peut se détourner, quand il l'a vu. Une fois encore, même à cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission complète à la douce tyrannie de Jess s'empara de lui, comme cet autre jour, dans la petite maison de Prétoria. Mais maintenant toute considération terrestre ayant disparu, il n'hésita plus à presser de ses lèvres les lèvres de la jeune fille. Jamais, peut-être, la lune n'avait éclairé scène d'amour aussi saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient la joie la plus entière, la plus intense que la vie puisse offrir, tandis que sur eux planait l'ombre de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot se balançait dans le courant de la rivière torrentueuse; les corps des chevaux morts plongeaient et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus des deux amants, le ciel étendait ses profondeurs d'un bleu sombre et parsemées d'étoiles, que tout à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se perdre dans l'ombre; mais ils ne voyaient rien de tout cela; ils ne se rappelaient rien, si ce n'est que leurs cœurs s'étaient rencontrés; ils étaient heureux d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. Le passé n'existait plus; l'avenir allait commencer et entre les deux planait leur passion sanctifiée par la fin prochaine.
Pourquoi les blâmerait-on? Ils avaient été fidèles à leurs promesses et suivi, en se sacrifiant, le chemin du devoir. Mais les engagements de la vie cessent avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, que la dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils refusé ce bonheur, avant d'entrer dans l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils encore?
Jess avait posé sa tête sur le cœur de son ami, dans ce muet abandon d'adoration, si rare en ce monde et si supérieur à la passion vulgaire. En plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel était heureux d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la mort. Quant à elle, perdue dans l'immensité de son amour, elle soulageait son cœur par des sanglots.
Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent garde, lorsqu'enfin un air plus froid vint leur annoncer l'approche de l'aube. La mort qu'ils attendaient n'était pas encore venue; elle ne devait pas être loin désormais.
«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous tueront avec leurs carabines?
—Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut pour leur propre salut.
—Je voudrais que ce fût fini.»
Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un petit cri, et le chariot oscilla violemment.
«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi ne gagneriez vous pas la rive et ne vous sauveriez-vous pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y a pas plus de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi rapide.»
L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas venue à John, et lui parut si absurde, qu'il se mit positivement à rire.
«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.
—Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous attendrai. Oh! John, n'importe où je serai, si je vis et si je me souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez, je l'exige; je vous défends de me désobéir; je me jetterai plutôt dans la rivière. Oh! le chariot verse!
—Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont brisés!»
Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé par la friction continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-même, puis s'inclina de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la rivière. Le chariot, allégé de ce poids, reprit un instant l'équilibre, mais n'étant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent, il se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant sur lui-même. John comprit que tout était perdu et que la mort serait certaine, s'ils restaient dans le véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit Jess par la taille et sauta dans la rivière; au même instant le chariot sombra.
«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, quand il revint sur l'eau.
A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive gauche du Vaal, par laquelle ils étaient entrés dans la rivière le soir précédent. Elle semblait être à une quarantaine de mètres, mais la vitesse du courant était au moins de six nœuds et il comprit qu'avec son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose à faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'était pas froide et John était un nageur vigoureux. Bientôt il aperçut, à cinquante pas environ, de larges roches éparses dans le lit du Vaal. Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré. L'eau écumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, qui le contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva, tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess dans ses bras. En la soulevant, il éprouva une défaillance qui lui parut mortelle; néanmoins il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une masse sur une large roche plate, où John perdit connaissance.
Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, revenue à elle plus promptement, essayait de lui réchauffer les mains. Il comprit que son évanouissement avait dû être assez long, car le soleil était levé. Se redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions.
«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui pâle, faible et meurtrie, les vêtements déchirés par les balles et les roches et ruisselants d'eau, présentait un spectacle vraiment digne de compassion.
«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»
Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil.
«Que faire? dit John.
—Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais mourir; pourquoi m'en avez-vous empêchée? Il est des situations dont on ne sort que par la mort; la nôtre est du nombre.
—Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite satisfait; les assassins nous poursuivront sans tarder.»
De légères couches de brouillard couvraient le lit et les bords de la rivière, mais elles s'élevaient à mesure que le soleil montait dans le ciel. L'endroit où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres en aval de celui où la foudre avait frappé les deux Boers et leurs chevaux. Voyant le brouillard s'élever, John insista pour que Jess se blottît avec lui derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive, sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à deux cents mètres, deux chevaux qui paissaient tranquillement.
«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont mis pied à terre là-bas. Dieu merci! j'ai encore mon revolver et les cartouches ne sont pas mouillées. J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.
—Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement de son bras étendu vers la rive, «ce ne sont pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux chevaux de volée qui se sont détachés dans l'eau; voyez, ils ont encore leur collier.
—Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement les attraper sans être pris nous-mêmes, nous sortirons peut-être d'ici.
—Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et je ne vois pas apparence de Boers. Ils auront cru nous avoir tués et seront partis.»
John porta ses regards alentour et, pour la première fois, un rayon d'espoir se glissa dans son cœur. Ils survivraient peut-être, après tout!
«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut que nous cherchions à manger quelque part; je suis d'une faiblesse indicible.»
Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui tendait et ils se mirent en marche le long de la rive.
Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque John poussa un cri de joie et se précipita vers quelque chose de blanc, qui s'était pris dans les roseaux. C'était le panier de provisions que la femme de l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait été enlevé par l'eau et, comme le couvercle était bien attaché, rien ne s'était perdu. John l'ouvrit et retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les œufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, par exemple. Il se hâta de déboucher la bouteille, remplit à moitié, avec de l'eau, un verre cassé au fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie et fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, ressembla bientôt un peu moins à un cadavre. Il répéta la même cérémonie pour son propre compte et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en lui. Après cela ils avancèrent prudemment.
Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne paraissant pas avoir souffert de l'aventure, quoique l'un d'eux eût été égratigné par une balle.
Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; nous ferons bien d'y attacher les chevaux, de procéder à notre toilette et de déjeuner, dit John presque gaiement.
Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.
Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula en poussant un cri de frayeur et les chevaux devinrent rétifs; devant eux, raidis par la mort et déjà gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux gens foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs mains, leurs vêtements hachés et enlevés par l'explosion des cartouches, étaient étendus les corps des deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire réfléchir les plus sceptiques!
«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y a ni Dieu, ni châtiment pour les coupables!» s'écria John.
On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine pour Prétoria, vers la fin de décembre. Avec lui avaient disparu la vie et la joie de la maison.
«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui suivit le départ, «comme cette maison est triste sans John!»
Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut entièrement de cet avis.
Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de l'investissement de Prétoria, mais rien de John; tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait traversé Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans rien apporter et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots convulsifs.
«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à son oncle. Je savais bien que c'était absurde. Il ne pouvait aider Jess en rien, ni la ramener; il était certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont tué; tout cela est de votre faute et, s'il est mort, je ne vous parlerai plus jamais!»
Le vieillard battit en retraite, assez confus et effaré de cette explosion qui n'était pas du tout dans les habitudes de Bessie.
«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; elles deviennent de vraies tigresses, quand il s'agit de l'homme qu'elles aiment.»
Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; mais une tigresse n'est pas agréable, en qualité d'animal domestique, et le pauvre vieux Silas eut le loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait qu'on eût éloigné son fiancé; elle oublia même qu'elle avait consenti à cet éloignement; bref son humeur changea complètement sous l'influence du chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque plus prononcer le nom de John.
Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible au dedans, comme au dehors. Le lendemain du départ de John, deux ou trois Boers restés fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la province de la Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine et supplièrent Silas Croft de se réfugier à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui affirmèrent que les Boers tueraient certainement les Anglais sans défense. Il ne voulut rien entendre.
«Je suis Anglais, Civis Romanus sum, répondit-il, de son ton résolu, et je ne crois pas que les gens parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt ans me toucheront. En tout cas, je ne vais pas me sauver et laisser mon bien à la merci d'une bande de voleurs. S'ils me tuent, ils auront à en répondre devant le gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me laisseront tranquille. Bessie peut partir, si bon lui semble, mais moi je reste; c'est mon dernier mot.»
Celui de Bessie fut le même et les braves gens repartirent sans délai, déplorant cette confiance imprudente et cet orgueil insulaire. Cette petite scène s'était passée avant le dîner. Après le repas, le vieux Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à ses ennemis. Il se rendit dans sa chambre à coucher, tira d'une armoire un très grand drapeau anglais et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé devant la maison, où un gommier jeune et très élevé servait de mât au pavillon et se voyait de très loin, quand, aux grands jours comme Noël, ou l'anniversaire de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait plaisir à l'arborer.
«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»; et aussitôt que les larges plis flottèrent au vent il se découvrit, agita son chapeau et, de sa voix puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit accourir Bessie pour savoir ce qui arrivait.
«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé mon pavillon, afin que tous ces gens sachent bien qu'un Anglais demeure ici. «God save the Queen!»
—Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle n'était pas bien sûre que ce défi jeté aux rebelles fût une sage mesure et faite pour calmer leurs passions surexcitées.
En effet, deux jours après, une patrouille composée de trois Boers, ayant aperçu de très loin l'étendard qui flottait au vent, arriva au galop et demanda des explications. Silas vit les hommes venir et, prenant sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour lequel il éprouvait une vénération presque superstitieuse. On n'oserait pas, pensait-il, y toucher ou molester ceux qu'il abritait.
«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef des trois Boers, que le vieillard connaissait fort bien.
«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.
—Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.
—Je vous enverrai au diable d'abord.»
A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança vers le mât et là se trouva face à face avec le canon du fusil de Silas Croft.
«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.
Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.
Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft était très aimé des Boers, qui, pour la plupart, le connaissaient depuis leur enfance et l'avaient vu siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut à cette popularité qu'il dut de n'être pas sommé, dès le début de la révolte, d'avoir à choisir entre la prison, ou le service actif contre son gouvernement et ses compatriotes.
Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout de ce temps, arriva la nouvelle de la défaite écrasante, subie au défilé de Laing-Hill par les Anglais. Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun général n'aurait été assez fou pour livrer bataille en cet endroit», disait-il. Bientôt, hélas! la nouvelle fut confirmée par les indigènes.
Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle on apprit la défaite d'Ingogo. Un matin, pendant le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la véranda. Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut d'une montagne; les Anglais, complètement bloqués, se battaient admirablement, mais «leurs armes étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais ne pouvaient pas tirer droit!»
La journée se traîna péniblement. A minuit, un espion indigène, que M. Croft avait envoyé chercher des nouvelles, revint dire que le général anglais avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait des pertes cruelles et abandonné ses blessés dont un grand nombre étaient morts sous la pluie.
Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit ces événements; mille bruits couraient, sans apporter de nouvelles positives. Silas reprit courage, quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux renforts aux Anglais.
«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils chanteront bientôt un autre air! Et il est grand temps. Je ne peux pas comprendre du tout à quoi l'armée a pensé.»
Le temps continuait sa marche lente et pénible, lorsqu'enfin arriva un jour terrible, jour que Bessie n'oubliera de sa vie. C'était le 20 février, juste une semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.
Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement ses regards le long de la sombre avenue des Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que l'on n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante se livrait à quelques milles de là. Les Cafres semblaient aller et venir comme d'habitude, pour leurs travaux, mais un observateur attentif aurait remarqué qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour regarder du côté du Drakensberg et ensuite échanger quelques mots entre eux. Ils se racontaient que des choses extraordinaires se passaient, que les Boers battaient la grande nation blanche, qui était venue par les mers et avait fait trembler leur terre. On profitait de ces confidences pour s'accroupir sur le sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, car lorsque les Boers sont appelés pour le service, les Cafres ne couchent pas dans leurs huttes, de crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se demandait ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient dévoré les Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait généralement à déclarer que mieux vaudrait émigrer au Natal.
Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et parfois quelques paroles en harmonie avec ses tristes pensées parvenaient à son oreille. Impatientée, elle se détourna et son attention se fixa sur son vieux lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses pieds, qui maintenant grognait sourdement et dont les poils se hérissaient.
«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit Bessie. Stomp détestait les Cafres qu'il ne connaissait pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était pas trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne, à la physionomie scélérate et vêtu seulement d'un pantalon déguenillé, retenu autour de la taille par une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure, plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent les soi-disant médecins sorciers. De la main gauche, il tenait un long bâton fendu à un bout. Dans la fente était une lettre.
«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir brillait subitement dans son cœur. «Si la lettre était de John!»
Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce Cafre lui déplaisait; aussi celui-ci ne s'approcha-t-il que lorsque Stomp eut été rappelé; du reste il se montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie et se contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée.
«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les lèvres tremblantes.
«Une lettre, répondit l'homme.
—Donnez-la-moi.
—Non, Missie, pas avant que je vous aie bien regardée, pour voir si je ne me trompe pas: cheveux d'or, un» (il comptait sur ses doigts); oui, c'est cela; grands yeux bleus, deux; très bien; grande, blanche et brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est pour vous.» Sur ce, il lui poussa le bâton presque dans la figure.
«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et saisie d'un soupçon soudain.
«De Wakkerstroom, en dernier.
—De qui est-elle?
—Lisez-la et vous le saurez.»
Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un morceau de journal, et la retourna plusieurs fois. Nous éprouvons tous une méfiance instinctive pour les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne portait pas d'adresse sur son enveloppe fort sale. Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous lui avait servi de cachet.
«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.
—Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec un rire insolent. Il n'y a pas beaucoup de blanches comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs je vous ai détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc.
Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait une feuille de papier ordinaire, couverte d'une écriture hardie et ferme, quoique trahissant un certain manque d'habitude.
Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment de malheur. C'était celle de Frank Muller.
La jeune fille eut froid au cœur, mais il lui fallut lire ce qui suit:
«Au camp, près de Prétoria, 15 février.
«Chère Miss Bessie,
«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique nous nous soyons querellés dernièrement, vous, votre bon père et moi, je crois de mon devoir de vous envoyer cette lettre par un messager choisi. Hier, les malheureux habitants affamés de Prétoria ont fait une sortie et nos armes ont été de nouveau victorieuses; les habits rouges se sont enfuis, abandonnant leurs ambulances et emportant beaucoup de morts et de blessés. Parmi les premiers était le capitaine Niel....»
Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la lettre et saisit des deux mains l'un des piliers de la véranda.
Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui tendit. Elle la prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, puis se remit à lire comme en un rêve affreux.
«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan Vanzil l'a tué et plusieurs l'ont vu emporter; ils assurent qu'il était bien mort. Je crains que ceci ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards de la guerre et il est mort en combattant bravement.
«Présentez mes compliments respectueux à votre oncle. Nous nous sommes séparés avec colère, mais j'espère, dans les circonstances nouvelles où se trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je n'ai pas de rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie, votre humble et dévoué serviteur.