—Dans ce dîner, vous vous surpassâtes, chacun le dit.... je me le rappelle.
—N'est-ce pas?... Moi, j'étais dans la salle à manger.... je vis le général passer trois fois son assiette pour retourner au pâté.... Il disait: «Vous avez là, madame Shelby, une cuisinière vraiment distinguée....» Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le général sait quelle cuisinière je suis, reprit Chloé en se rengorgeant.... un bien bel homme, le général; il descend d'une des premières familles de l'ancienne Virginie.... il s'y connaît aussi bien que moi, le général. Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points à noter dans un pâté.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le général le sait, lui, je m'en suis aperçue aux remarques qu'il a faites.... il connaît le pâté!»
Cependant, M. Georges en était arrivé à ce point où un enfant même peut en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces têtes de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air famélique, d'un angle à l'autre de l'appartement.
«Ici, Pierre, ici, Moïse! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chloé, donnez-leur des gâteaux.»
Georges et Tom se placèrent sur un siége confortable, au coin de la cheminée, tandis que Chloé, après avoir fait encore une pile de galette, prit le baby[4] sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-même, et distribuant les morceaux à Pierre et à Moïse, qui dévoraient en se roulant sous la table, criant, se pinçant et tirant les pieds de leur petite sœur.»
«Plus loin! disait la mère en allongeant de temps en temps un coup de pied sous la table en manière d'avertissement, quand le mouvement devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir décemment, quand les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!»
Quelle était la véritable portée de cette menace, c'est ce qu'il serait difficile de déterminer.... Il est certain que sa terrible obscurité ne produisit que peu d'impression sur les jeunes pécheurs à qui on l'adressait.
«Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom, que maintenant ils ne peuvent plus se tenir tranquilles.»
A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et le visage pleins de mélasse, commencèrent à embrasser vigoureusement la petite fille.
«Voulez-vous bien vous en aller? dit la mère, en repoussant les têtes crépues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez vous laver à la fontaine.» Et à ses exhortations elle ajouta une tape qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire des enfants qui tombèrent l'un sur l'autre en sortant, avec des éclats de rire joyeux et frais.
«A-t-on jamais vu d'aussi méchants garnements?» dit Chloé avec une certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette destinée à cet effet; elle prit un peu d'eau dans une théière fêlée, et débarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu'à les faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit disparaître les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez, égratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son père ses petites mains potelées. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer une joie particulière.
«N'est-ce point là un bijou d'enfant?» dit Tom en l'écartant un peu de lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large épaule et commença de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Moïse et Peter cabriolaient comme de jeunes ours. Chloé déclara enfin que tout ce bruit lui fendait la tête; mais, comme cette plainte énergique se faisait entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne réprima point la gaieté pétulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris continuèrent, jusqu'à ce que chacun tombât d'épuisement.
«J'espère à présent que vous en avez assez, dit la mère, qui venait de tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Moïse, Pierre, fourrez-vous là-dedans! Voici l'heure du meeting.
—Nous ne voulons pas nous coucher, mère, nous voulons être du meeting; c'est si curieux! Nous aimons cela, nous!
—Allons! mère Chloé, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting!» dit Georges en repoussant les lits grossiers.
Chloé, ayant ainsi sauvé les apparences, fut enchantée de la tournure que prenait la chose.
«Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.»
Toute la maison se forma en comité pour faire les dispositions et préparatifs du meeting.
«Comment aurons-nous des chaises? dit Chloé.... Je n'en sais rien, pour mon compte!...» Comme depuis longtemps le meeting se tenait chaque semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-là, il y avait lieu d'espérer que l'on placerait tout le monde.
«Le vieux père Pierre a brisé les deux pieds de cette vieille chaise la semaine dernière, murmura Moïse.
—Je crois plutôt que c'est toi, dit Chloé; je reconnais là un de tes tours.
—Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie contre la muraille.
—Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout de son long dans la chambre....
—Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Moïse; et quand il commencera: «Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi!» pouf! il tombera.»
Moïse imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour illustrer la catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher.
«Conduisez-vous donc décemment si vous pouvez, dit Chloé. N'avez-vous pas de honte?»
M. Georges prit part à la gaieté du délinquant, et déclara qu'il était un véritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son effet.
«Eh bien! bonhomme! dit Chloé à son mari, il faut disposer vos barils.
—Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne manquent jamais.
—Si! la semaine dernière un d'eux défonça, et tous tombèrent au milieu de leurs chants.... Te souviens-tu?»
Pendant cet aparté de Moïse et de Peter, deux barils vides furent roulés dans la case, et calés avec des pierres de chaque côté. On mit des planches en travers, puis on compléta les préparatifs en renversant des baquets et en rangeant les chaises boiteuses.
«Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sûre qu'il voudra bien rester et lire pour nous, dit Chloé.... ce serait si intéressant!»
Georges consentit avec joie: un enfant est toujours disposé à faire ce qui lui donne un peu d'importance.
La chambre fut bientôt remplie d'une compagnie bigarrée, depuis la vieille tête grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune garçon et à la jeune fille de quinze. On échangea d'abord quelques innocents commérages sur différents sujets.... «Où la mère Sally avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner à Lisa sa robe de mousseline à pois.... Monsieur devait acheter un cheval de trois ans, qui allait ajouter à la gloire de la maison....» Quelques-uns des fidèles appartenaient à des habitations du voisinage, et on leur permettait de se réunir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'était le même libre échange que dans les cercles d'un monde plus élevé.
Au bout d'un instant les chants commencèrent, à la satisfaction très-évidente des assistants. Le désagrément des intonations nasales ne pouvait détruire complétement l'effet de ces voix naturellement belles, chantant cette musique à la fois ardente et sauvage.... Les paroles étaient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous les temples, ou bien elles étaient empruntées aux missions ambulantes, et elles avaient je ne sais quel caractère étrange où l'on pressentait l'infini.
Le chœur d'un de ces psaumes était chanté avec autant d'énergie que d'onction:
Un autre refrain favori fut souvent répété:
Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et à la nouvelle Jérusalem. L'esprit du nègre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux hymnes qui lui présentent de saisissantes images.... Tout en chantant, les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans leurs mains ou bien ils se les serraient les uns aux autres, comme s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve.
Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient avec les chants. Une vieille femme à tête grise, qui ne travaillait plus depuis longtemps, mais que l'on révérait comme la chronique du temps passé, se leva et s'appuyant sur son bâton:
«Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai à la gloire.... Mais je suis prête, mes enfants, mon petit paquet est fait, j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je regarde à la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prêts aussi.... je vous le dis à tous!»
Et frappant fortement la terre de son bâton:
«C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose, enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est étonnant!»
La vieille femme se rassit: ses larmes coulèrent par torrents, elle paraissait hors d'elle-même.... Toute l'assistance répétait:
Georges, à la demande générale, lut les derniers chapitres de la Révélation[5]. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: «Oh! Dieu! écoutez cela! pensez à cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!»
Georges, qui avait beaucoup de facilité et que sa mère avait soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention générale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravité et un sérieux louable. Il était admiré par les jeunes et béni par les vieux. On répétait de tous côtés qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et que c'était réellement merveilleux.
Pour tout ce qui touchait à la religion, Tom, dans le voisinage, passait pour une sorte de patriarche. Le côté moral dominait en lui: il avait en même temps plus de largeur et d'élévation d'esprit qu'on n'en rencontre parmi ses compagnons; il était l'objet d'un grand respect: il était parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincère de ses exhortations, aurait édifié des personnes d'une plus haute éducation. Mais c'était dans la prière qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser la simplicité touchante, l'entraînement juvénile de cette prière, enrichie du langage de l'Écriture, qu'il s'était en quelque sorte assimilée et qui tombait de ses lèvres sans qu'il en eût conscience. «Il priait juste!» disait un vieux nègre dans son pieux langage, et sa prière avait toujours un tel effet sur les sentiments de l'assistance, qu'elle courait souvent le risque d'être étouffée sous les répons abondants qui s'échappaient de toutes parts autour de lui.
Pendant que cette scène se passait dans la case de l'esclave, il s'en passait une bien différente dans la maison du maître.
Le marchand et M. Shelby étaient assis l'un devant l'autre dans la salle à manger, auprès d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut pour écrire. M. Shelby était occupé à compter des liasses de billets. Quand ils furent comptés, il les passa au marchand, qui les compta également.
«C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu'à signer.»
M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme pressé de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte signé et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il présenta à M. Shelby après l'avoir un moment examiné. Celui-ci s'en empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler.
«Maintenant, voilà qui est fait, dit Haley en se levant.
—C'est fait! reprit Shelby d'un air rêveur; et, tirant de sa poitrine un long soupir, il répéta encore: C'est fait!
—Vous n'en paraissez pas bien ravi, à ce qu'il me semble, dit le marchand.
—Haley, répondit M. Shelby, j'espère que vous vous souviendrez que vous m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre quelles mains il ira.
—Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-même, dit le marchand.
—Vous savez quelle nécessité m'a contraint!
—Mais elle pourrait m'obliger aussi, moi, reprit Haley. Cependant je ferai de mon mieux pour donner une bonne place à Tom. Quant à le maltraiter moi-même, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Si je remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.»
Le marchand avait trop bien expliqué tout d'abord comment il entendait l'humanité pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations. Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare pour se distraire.
M. et Mme Shelby s'étaient retirés dans leur appartement pour la nuit.
Le mari s'était étendu dans un fauteuil confortable: il parcourait quelques lettres arrivées par la poste de l'après-dîner; la femme était debout devant son miroir, déroulant les boucles et dénouant les tresses de ses cheveux, élégant ouvrage d'Élisa. Mme Shelby, remarquant la pâleur et l'œil hagard d'Élisa, l'avait dispensée de son service pour ce soir-là; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin, et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance:
«A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal élevé que vous avez fait asseoir à notre table aujourd'hui?
—Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son siége comme un homme mal à l'aise; et il tint ses yeux fixés sur la lettre.
—Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi?
—Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la dernière fois que je suis allé aux Natchez, dit M. Shelby.
—Bah! il s'est cru autorisé par là à venir s'installer chez nous et à nous demander à dîner?
—Mais non; c'est moi qui l'avais invité. J'ai quelques intérêts avec lui.
—C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un certain embarras dans les façons de son mari.
—Eh! ma chère, qui a pu vous mettre cela dans la tête? dit celui-ci en levant les yeux.
—Rien! seulement, dans l'après-dîner, Élisa est venue ici, émue, bouleversée, tout en larmes; elle m'a dit que vous étiez en conférence avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des offres pour son enfant!... Oh! la sotte créature!
—Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre, qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant à l'envers. Il faut que cela éclate, se dit-il en lui-même; aussi bien maintenant que plus tard!
—J'ai dit à Élisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses cheveux, qu'elle était vraiment bien folle de s'affliger ainsi, que vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre enfant moins que tout autre.
—Bien! Émilie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pensé. Mais aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel état.... que je ne puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns....
—A ce misérable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne parlez pas sérieusement!...
—J'ai le regret de vous dire que je suis sérieux.... j'ai consenti à vendre Tom.
—Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidèle créature, votre fidèle esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez promis sa liberté.... vous et moi nous lui en avons parlé maintes fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la pauvre Élisa....»
Mme Shelby prononça ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la douleur et l'indignation.
«Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai consenti à vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait tous les jours....
—Mais pourquoi ceux-là entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez vendre, pourquoi choisir ceux-là?...
—Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voilà pourquoi je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez là. L'individu m'a offert un bon prix d'Élisa... si cela vous convient mieux!
—Le misérable! s'écria Mme Shelby.
—Je n'ai pas voulu l'écouter un moment.... non! à cause de vous, je n'ai pas voulu l'écouter. Sachez-m'en quelque gré.
—Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai été vive. Vous m'avez surprise. Je n'étais pas préparée à cela. Mais certainement vous me permettrez d'intercéder pour ces pauvres créatures. Tom est un nègre; mais c'est un noble cœur, et un homme fidèle. Je suis sûre, monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous....
—Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut!
—Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essayé.... je me suis efforcée, comme une femme chrétienne, d'accomplir mon devoir envers ces pauvres créatures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je les ai instruites, je les ai veillées. Il y a des années que je connais leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment pourrai-je élever ma tête au milieu d'eux, si pour un misérable gain nous vendons ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un instant tout ce que nous lui avons appris à aimer et à respecter?... Oui! je leur ai appris les devoirs de la famille, de père et d'enfant, de mari et de femme: comment supporter la pensée de leur montrer maintenant qu'il n'y a pas de liens, de relations, si sacrées qu'elles soient, que nous ne soyons prêts à briser pour de l'argent? J'ai souvent parlé avec Élisa de son enfant et de ses devoirs envers lui comme mère chrétienne. Je lui ai dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui, l'élever en chrétien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le lui arrachez pour le vendre, corps et âme, à un profane, à un homme sans principes?... et cela pour épargner un peu d'argent! Et je lui ai dit qu'une âme valait mieux que toutes les richesses du monde.... Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hélas! pour la ruine de son corps et de son âme.
—Je suis bien fâché, Émilie, que vous le preniez si vivement. Oui, en vérité; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prétendre les partager entièrement. Mais, je vous le dis maintenant solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, Émilie.... mais voyez-vous, s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-là, ou vendre tout! Ils doivent partir, ou tous partiront! Haley possède une hypothèque sur moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai économisé, j'ai gratté sur tout, j'ai emprunté, j'ai fait tout, excepté mendier.... et je n'ai pu arriver à la balance de mon compte sans le prix de ces deux-là.... J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette façon et non d'une autre.... j'étais en son pouvoir; j'ai dû obéir.... Eussiez-vous mieux aimé les voir tous vendus?»
On eût dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tête dans ses mains et poussa comme un gémissement.
«C'est la malédiction de Dieu sur l'esclavage.... Amère, amère et maudite chose! Malédiction sur le maître! malédiction sur l'esclave!... J'étais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec ce mal mortel.... c'est un péché que d'avoir un esclave avec des lois comme les nôtres. Je l'ai toujours pensé; je le pensais quand j'étais jeune fille, je le pense encore plus depuis l'église[6]. Mais j'avais aussi pensé à dorer l'esclavage; j'espérais, à force de soins et de bonté, faire aux miens l'esclavage plus doux que la liberté même.... folle que j'étais!
—Ma femme, vous devenez tout à fait abolitionniste.... mais tout à fait.
—Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage, ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous instruire. Vous savez que je n'ai jamais pensé que l'esclavage fût un droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves.
—Vous différez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche.
—Je n'ai pas besoin d'écouter de tels sermons, et je désire n'entendre plus jamais M. B.... dans notre église. Les ministres ne peuvent pas empêcher le mal; ils ne peuvent pas le guérir beaucoup plus que nous-mêmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosité, et je suis sûre que vous-même vous n'êtes point édifié de ce sermon.
—Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus loin que nous ne le ferions nous-mêmes, nous autres, pauvres pécheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcés, dans bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous n'aimons pas que les femmes et les prêtres nous imitent, et même nous dépassent, dans tout ce qui regarde les mœurs ou la charité. C'est un fait. Maintenant, ma chère, j'espère que vous voyez la nécessité de la chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les circonstances me le permettaient.
—Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre ses doigts fiévreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix, ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas quelque chose?... Elle a coûté cher... Pour sauver l'enfant d'Élisa, je sacrifierais tout ce que j'ai.
—Je suis désolé, Émilie, vraiment désolé que cela vous tienne si fort au cœur.... mais cela ne servirait à rien. La chose est faite. Les billets de vente sont signés. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez grâce à Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner tous, et le voilà désarmé.... Si vous connaissiez comme moi quel homme c'est.... vous verriez que nous l'avons échappé belle.
—Il est donc bien dur?
—Eh! mon Dieu! ce n'est pas précisément un homme cruel, mais c'est un homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il vendrait sa propre mère, s'il en trouvait bon prix.... sans pour cela souhaiter aucun mal à la pauvre vieille.
—Et c'est ce misérable qui achète le bon, le fidèle Tom et l'enfant d'Élisa!
—Oui, ma chère. Le fait est que cela m'est bien pénible.... Je ne veux pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prêt de très-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et emmener Élisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle.
—Non, non, s'écria Mme Shelby; je ne veux en aucune façon être aide ou complice de ces cruautés; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans son malheur; ils verront du moins que leur maîtresse souffre avec eux et pour eux. Quant à Élisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne! Mais qu'avons-nous fait pour en être réduits à cette cruelle nécessité?»
Cette conversation était écoutée par une personne dont M. et Mme Shelby étaient loin de soupçonner la présence.
Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet. Élisa, l'âme troublée, la tête en feu, avait songé à ce cabinet; elle s'y était cachée, et, l'oreille à la fente de la porte, elle n'avait pas perdu un seul mot de l'entretien.
Quand les deux voix se furent éteintes dans le silence, elle se retira d'un pied furtif, pâle, frémissante, les traits contractés, les lèvres serrées.... Elle ne ressemblait plus en rien à la douce et timide créature qu'elle avait été jusque-là. Elle se glissa avec précaution dans le corridor, s'arrêta un moment à la porte de sa maîtresse, leva les mains, comme pour un silencieux appel à Dieu, puis tourna sur elle-même et rentra dans sa chambre. C'était un appartement calme et coquet, au même étage que celui de sa maîtresse. Voici la fenêtre, égayée, pleine de soleil, où elle s'asseyait pour coudre en chantant; voici l'étagère pour ses livres; voici, tout près d'eux, mille petits objets de fantaisie; voici les présents des fêtes de Noël et la modeste garde-robe, suspendue dans le cabinet ou rangée dans les tiroirs.... En un mot, c'était là sa demeure, et, après tout, une demeure où elle avait été bien heureuse! Sur le lit était couché l'enfant endormi. Ses longues boucles tombaient négligemment autour de son visage insoucieux encore, de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains potelées étaient jetées sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se répandait comme un rayon de soleil.
«Pauvre enfant! pauvre être! dit Élisa. Ils t'ont vendu, mais ta mère te sauvera!»
Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le cœur n'a pas de larmes à donner.... il ne verse que du sang, saignant lui-même, silencieux et solitaire!
Élisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle écrivit en toute hâte:
«Ah! madame! chère madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant. Vous ne me blâmerez pas. Dieu vous bénisse et vous récompense pour votre bonté.»
Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mère pense à tout, même dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle réserva un perroquet enluminé de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait l'éveiller. Elle eut assez de peine à faire lever le petit dormeur; enfin, après quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit à jouer avec son oiseau pendant que sa mère mettait son châle et son chapeau.
«Mère, où allons-nous?» dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa petite veste et sa casquette.
Sa mère l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire.
«Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un méchant homme allait venir pour prendre le petit Henri à sa maman et l'emmener bien loin, dans un endroit où il fait noir;... mais maman ne veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau à son petit garçon et s'échapper avec lui pour que le méchant homme ne puisse pas le prendre.»
En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et, le prenant dans ses bras, elle lui murmura à l'oreille: «Sois bien sage!» et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule, elle sortit sans bruit.
C'était une nuit étincelante, froide, étoilée; la mère jeta le châle sur son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague terreur, se suspendit à son cou. Le vieux Bruno, grand chien de Terre-Neuve, qui dormait au bout de la véranda, se leva à son approche avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et l'animal, qui avait joué cent fois avec elle, remua la queue, déjà disposé à la suivre, tout en se demandant, dans sa simple cervelle de chien, ce que pouvait signifier cette indiscrète promenade de minuit. La chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses idées se troubler; il ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien s'arrêta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin, comme rassuré par quelque réflexion intime, il s'élança sur les traces de la fugitive.
Au bout de quelques minutes, on arriva à la case de l'oncle Tom. Élisa frappa légèrement aux carreaux.
La prière et le chant des hymnes s'était prolongé assez avant dans la nuit. Tom, après le départ de la compagnie, s'était accordé à lui-même quelques solo supplémentaires, de sorte qu'à une heure du matin, ni lui ni sa digne moitié n'avaient encore fermé l'œil.
«Bon Dieu! qui est là? dit Chloé en se levant d'un bond; et elle tira le rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est là; il gratte à la porte.... Mais qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.»
L'action suivit de près la parole, et la porte s'ouvrit. La lumière du flambeau, que Tom avait rallumé en toute hâte, tomba sur le visage bouleversé et sur les yeux effarés d'Élisa.
«Dieu vous bénisse, Lisa! Vous faites peur à voir.... Êtes-vous malade?.... Que vous est-il arrivé?
—Je m'enfuis, père Tom, je m'enfuis, mère Chloé,... emportant mon fils;... monsieur l'a vendu.
—Vendu!... répétèrent-ils comme deux échos; et ils élevèrent leurs mains en signe de détresse.
—Oui, vendu, lui! reprit Élisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'étais glissée dans le cabinet de ma maîtresse; j'ai entendu monsieur dire à madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous deux à un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et l'homme doit venir aujourd'hui même pour prendre livraison de sa marchandise.»
Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'œil dilaté, comme dans un rêve. Lentement, graduellement, comme s'il eût commencé à comprendre, il s'affaissa, plutôt qu'il ne s'assit, dans sa vieille chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux.
«Que le bon Dieu ait pitié de nous, dit Chloé. Ah! je ne puis pas croire que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le maître le vende?...
—Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout était inutile, qu'il était dans la dette de cet homme, que cet homme avait pouvoir sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il finirait par être obligé de vendre plus tard l'habitation et les gens,... et de partir lui-même. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était obligé de vendre ces deux-là ou de vendre tous les autres.... L'homme est impitoyable.... Monsieur disait qu'il était bien fâché; mais madame! Oh! si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrétienne et un ange, c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misérable de la quitter ainsi, mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-même elle disait qu'une âme valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une âme; si je le laisse enlever, que deviendra cette âme? Ce que je fais doit être bien.... Si ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne pas le faire.
—Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chloé, pourquoi ne t'en vas-tu pas aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre côté de la rivière, où l'on fait mourir les nègres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux mourir mille fois que d'aller là, moi! Allons, il est temps... partez avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps.... Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.»
Tom releva lentement la tête, regarda autour de lui tristement, mais avec calme, puis il dit:
«Non, je ne partirai point; qu'Élisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez entendu ce qu'elle a dit: je dois être vendu, ou tout ici, choses et gens, va être ruiné. Je pense que je puis supporter cela autant que qui que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le maître, ajouta-t-il, m'a toujours trouvé à ma place,... il m'y trouvera toujours.... Je n'ai jamais manqué à ma foi, je ne me suis jamais servi de la passe contrairement à ma parole: je ne commencerai point: il vaut mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente de tous. Le maître ne doit pas être blâmé, Chloé, il prendra soin de vous et de ces pauvres....»
A ces mots, il se tourna vers le lit grossier où l'on voyait paraître les petites têtes crépues, et ses sanglots éclatèrent... Il s'appuya sur le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des sanglots profonds, bruyants, impétueux, ébranlèrent jusqu'au siége, et de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombèrent sur le sol. Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil de votre premier-né! telles étaient, madame, les larmes que vous avez répandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur, vous êtes un homme, et lui aussi était un homme! Madame, vous portez de la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes détresses de la vie, dans ces terribles épreuves, nous n'avons pour nous tous qu'une même douleur!
«Et puis, dit Élisa, qui se tenait toujours auprès de la porte, j'ai vu mon mari cette après-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui allait arriver. Ils l'ont poussé à bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il avait aussi l'intention de s'enfuir. Tâchez de lui donner de mes nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je ne le revois pas, dites-lui....»
Elle se retourna vers la muraille, leur déroba un instant son visage, puis elle reprit d'une voix brève:
«Dites-lui d'être aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bête! il ne faut pas qu'il me suive!»
Il y eut encore quelques dernières paroles, quelques larmes, quelques adieux bien simples, mêlés de bénédictions; puis, soulevant dans ses bras son enfant étonné et effrayé, elle disparut silencieusement.
Après leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout d'abord. Aussi le lendemain se réveillèrent-ils plus tard que de coutume.
«Je ne sais ce qui retient Élisa ce matin,» dit Mme Shelby, après avoir sonné plusieurs fois inutilement.
M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte s'ouvrit, et un jeune mulâtre entra avec l'eau pour la barbe.
«André, dit Mme Shelby, frappez donc à la porte d'Élisa et dites-lui que je l'ai sonnée trois fois. Pauvre créature!» ajouta-t-elle tout bas en soupirant.
André revint bientôt l'œil effaré.
«Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont jetées partout... je crois qu'elle est partie.»
La vérité passa comme un éclair devant les yeux des deux époux. M. Shelby s'écria:
«Elle a eu des soupçons... et elle s'est enfuie.
—Dieu soit loué! dit Mme Shelby de son côté. Oui, je le crois.
—Madame, ce que vous dites là n'a pas de sens: si elle est partie, ce sera vraiment fâcheux pour moi. Haley a vu que j'hésitais à lui vendre cet enfant; il pourra penser que j'ai été complice de la fuite... cela touche mon honneur.»
M. Shelby quitta la chambre en toute hâte.
Depuis un quart d'heure, c'était, dans la maison, un va-et-vient continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un pêle-mêle de visages de toutes nuances et de toutes couleurs.
Une seule personne eût pu donner quelques éclaircissements, et cette personne se taisait: c'était la cuisinière en chef, Chloé. Silencieuse, un nuage de tristesse couvrant sa face naguère encore si joyeuse, elle préparait les gâteaux du déjeuner, comme si elle n'eût rien vu, rien entendu de ce qui se passait autour d'elle.
Bientôt une douzaine de jeunes drôles, noirs comme des corbeaux, se rangèrent sur les marches du perron, chacun voulant être le premier à saluer le maître étranger avec la nouvelle de sa déconvenue.
«Il en perdra la tête, je gage, disait André.
—Je suis sûr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir.
—Oui, il jure, faisait à son tour Mandy Tête-de-laine. Je l'ai entendu hier à dîner; j'ai entendu tout, je m'étais fourré dans le cabinet où madame met la vaisselle... j'ai entendu!»
Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot à une conversation, se donna un petit air d'intelligence supérieure, en marchant fièrement au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle, elle n'avait fait qu'y dormir.
Haley apparut enfin botté, éperonné... De tout côté, on lui jeta au nez la mauvaise nouvelle.
Les jeunes drôles ne furent pas désappointés dans leur attente: il jura, il jura avec une abondance et une facilité de paroles qui les réjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se reculer de façon à être toujours hors de la portée de son fouet. Ils roulèrent bientôt les uns sur les autres, avec d'immenses éclats de rire, se débattant sur le gazon flétri de la cour, gesticulant, criant et hurlant.
«Oh! les petits démons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents.
—Mais vous ne les tenez pas, dit André avec un geste de triomphe accompagné d'indescriptibles grimaces, après toutefois que le marchand eut tourné le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de l'entendre.
—Eh bien! Shelby, voilà qui est assez extraordinaire, dit Haley en entrant brusquement dans le salon; il paraît que la fille a décampé avec son petit.
—Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignité.
—Pardon, madame, dit Haley en saluant légèrement et d'un air refrogné, mais je répète ce que je disais tout à l'heure: on fait courir un singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur?
—Monsieur, répondit Shelby, si vous voulez conférer avec moi, gardez un peu la tenue d'un gentleman. André, prenez le chapeau et le fouet de M. Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou soupçonné ce qui l'intéressait.... a enlevé son fils et est partie la nuit dernière.
—J'espérais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette affaire, reprit Haley.
—Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que dois-je entendre par là?... A celui qui met mon honneur en question, je n'ai qu'une réponse à faire.»
A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de ton:
«Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de faire un bon marché, de se voir berné de cette façon.
—Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet de désappointement, je n'aurais pas toléré la grossièreté de votre entrée dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication semble nécessaire, que je ne tolérerai pas la plus légère insinuation de votre part: on ne suspecte pas ma loyauté, monsieur! Je me crois cependant obligé à vous donner aide et protection. Prenez mes gens et mes chevaux, et tâchez de retrouver ce qui est à vous. En un mot, Haley, continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignité froide pour revenir à sa franche cordialité, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de reprendre votre belle humeur.... et de déjeuner.... Nous aviserons après.»
Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas d'assister au déjeuner; et, chargeant une digne mulâtresse de préparer le café et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement.
«La vieille dame n'aime pas démesurément votre serviteur, dit Haley, faisant un laborieux effort pour paraître très-familier.
—Je ne suis pas habitué à entendre parler si familièrement de ma femme, dit Shelby assez sèchement.
—Pardon; mais ce n'était qu'une plaisanterie, vous le savez bien.
—Les plaisanteries sont plus ou moins agréables, dit Shelby.
—Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signés, murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!»
Jamais la chute d'un premier ministre, après une intrigue de cour, ne produisit une plus violente tempête d'émotions que la nouvelle de ce qui venait d'arriver à l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la case comme aux champs, on discutait les résultats probables de l'événement. La fuite d'Élisa, étant le premier exemple d'un événement de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le trouble de tous.
Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint était de trois nuances plus foncé que celui des autres fils de la côte d'ébène), le noir Samuel déroulait en lui-même toutes les phases de l'affaire: il en étudiait la portée, il en calculait l'influence sur son propre bien-être, avec une puissance d'intuition et une netteté de regard qui eussent fait honneur à un politique blanc de Washington.
«C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait.» Il rehaussa son pantalon qui menaçait de tomber, remplaçant adroitement par un petit clou un bouton nécessaire.... et absent. Cet effort de génie mécanique sembla le ravir.
«Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, répéta-t-il encore. Maintenant, voilà Tom bas... cela va faire monter un nègre à sa place. Et pourquoi pas moi, ce nègre? Pourquoi pas Sam? C'est une idée! Comme Tom! à cheval! Aller à cheval! partout, dans la campagne.... belles bottes cirées... bottes noires!... Une passe dans ma poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je voudrais bien savoir la raison!...
—Ohé, Samuel! ohé, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et Jerry, dit André en interrompant le soliloque de Samuel.
—Ah! et pourquoi faire, petit?
—Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a décampé avec son petit...
— Tu veux en remontrer à ton grand-père, dit Samuel avec un mépris superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce nègre n'est pas si sot qu'on pense.
—Bien; mais m'sieu veut qu'on apprête à l'instant Jerry et Bell. Vous et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tâcher de la reprendre.
—Bon! voilà donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant Sam qui a la confiance! c'est moi, le nègre! Vous allez voir si je ne la reprends pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire!
—Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder à deux fois; madame ne veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare à vous!
—Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela?
—Moi-même, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoyé voir pourquoi Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle était partie, elle a dit: «Dieu soit béni!» et monsieur a été comme fou; et il lui a répondu: «Vous ne savez ce que vous dites!» Mais elle le ramènera, allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux être du côté de madame; c'est moi qui vous le dis!»
Le noir Samuel gratta sa tête crépue, qui ne renfermait pas sans doute une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose particulière qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et sous tous les régimes, et qui consiste à savoir de quel côté le pain est beurré.... Samuel se mit donc à réfléchir, en remontant encore une fois son pantalon: c'était le procédé dont il se servait habituellement pour faciliter les opérations de son cerveau.
«Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde,» murmura-t-il enfin.
Le mot ce fut murmuré avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si Samuel eût véritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette conclusion fût le résultat de ses comparaisons.
«J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis toute la maison sur pied pour reprendre Lisa.
—Eh oui! elle aurait, répondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir à travers une échelle, vieux nègre noir? Madame ne veut pas que ce M. Haley emmène l'enfant de Lisa.... Voilà la chose!
—High! fit Samuel avec une intonation impossible à noter pour les oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les nègres.
—Et maintenant, j'espère que vous irez vite chercher les chevaux. Ne perdez pas de temps. Madame vous a déjà demandé, et voilà que vous restez à jaser.»
Samuel se hâta en effet; il revint bientôt en triomphateur, ramenant au galop Bill et Jerry. Il sauta à terre pendant qu'ils couraient encore, et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval de Haley, qui était un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua son licou.
«Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous êtes farouche!... Et son noir visage brilla d'un éclair de malice.... Je vais bien vous faire tenir en place!»
Un large frêne ombrageait la cour: de petites faînes, triangulaires et tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du poulain, le flatta, le gratta, comme s'il eût voulu l'adoucir et le calmer; et, sous prétexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement en dessous la petite faîne, de telle façon que le moindre poids posé sur la selle dût exciter la sensibilité nerveuse de l'animal, sans laisser la moindre trace de blessure ou d'égratignure.
«Là! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....»
Au même instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe. Samuel s'approcha, déterminé à lui faire sa cour, comme un solliciteur, au moment d'une vacance à Washington ou au palais de Saint-James.
«Pourquoi avez-vous tant tardé, Samuel? j'avais envoyé André pour vous hâter.
—Dieu vous bénisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en une minute: ils ont couru, Dieu sait où, jusqu'au bout de la prairie.
—Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant répéter Dieu vous bénisse! Dieu sait! et autres phrases où vous mettez le nom de Dieu.... ce n'est pas bien!
—Dieu vous bénisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne recommencerai point.
—Eh mais, Samuel, vous avez déjà recommencé!
—Est-ce que?.... vraiment.... ô Dieu! Je ne voulais pourtant pas.
—Il faut faire attention, Samuel.
—Donnez-moi le temps de me reconnaître, madame.... vous verrez.... je ferai attention.
—Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M. Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passée Jerry était un peu boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.»
Mme Shelby prononça ces derniers mots à voix basse et avec une certaine intonation.
«Pour cela, rapportez-vous en à ce nègre, dit Samuel, en tournant deux yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le dire, reprit-il avec un tel luxe de démonstrations craintives, qu'en dépit d'elle-même sa maîtresse ne put s'empêcher de rire. Oui, madame, j'aurai soin des chevaux.
—Maintenant, André, dit Samuel en retournant à son poste sous le hêtre, je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait à danser un peu au moment où il montera en selle. Vous savez, André, les bêtes ont quelquefois de ces idées-là; et, en guise d'avertissement, il donna à son camarade un coup de poing dans les côtes.
—High! fit André avec le signe d'un homme qui a compris tout à coup.
—Vous le voyez, André, madame veut gagner du temps.
—Cela est visible, même pour l'observateur le plus ordinaire.... elle aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lâcher les chevaux pour qu'ils paissent tous ensemble auprès de nous et jusqu'au bois; je ne pense pas que cela fâche monsieur.»
André fit une grimace.
«Vous voyez, André, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions à lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.»
Samuel et André branlèrent leurs têtes noires d'une épaule à l'autre et se livrèrent à un rire inextinguible, dont ils tempéraient toutefois les éclats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trépignèrent avec une sorte de ravissement.
Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent café l'avaient un peu adouci. Il était d'assez bonne humeur: il s'avança en souriant et en causant; les deux nègres saisirent certaines feuilles de palmier, qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'élancèrent vers les chevaux pour être prêts «à aider le m'sieu.»
Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune prétention possible à la tresse. Elles retombaient de tous côtés, éparses et roides; ce qui lui donnait un air de révolte et d'indépendance superbe. On eût dit un chef de tribu.
Les bords de la coiffure d'André avaient complétement disparu; mais un ingénieux coup de poing l'avait arrangée en couronne sur sa tête. Il en paraissait fort charmé et semblait dire: «Qui prétend donc que je n'ai pas de chapeau?
—Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps à perdre.
—Pas une minute, m'sieu,» dit Samuel en lui tendant les rênes et en tenant l'étrier, pendant qu'André détachait les deux autres chevaux.
Au moment où Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol, par un élan soudain, et jeta son maître à quelques pas de là sur le gazon sec et doux, qui amortit la chute.
Samuel s'élança aux rênes avec un geste frénétique, mais il ne réussit qu'à fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal: la vue de cet étrange objet ne pouvait guère contribuer à calmer ses nerfs; aussi il échappa violemment des mains de Samuel renversé, fit entendre deux ou trois hennissements de mépris, et, après quelques ruades vigoureusement détachées, s'élança au bout de la prairie, suivi bientôt de Bell et de Jerry, qu'André n'avait pas manqué de lâcher, hâtant encore leur fuite par ses terribles exclamations.
Il s'ensuivit une indescriptible scène de désordre. Andy et Sam criaient et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Moïse, Amanda, Fanny, et tous les autres petits échantillons de la race nègre qui se trouvaient dans l'habitation, s'élancèrent dans toutes les directions, poussant des hurlements, frappant dans leurs mains et se démenant avec la plus fâcheuse bonne volonté et le zèle le plus compromettant du monde.
Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention des auteurs de cette petite scène avec le plus grand plaisir. Il avait pour carrière une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque côté vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il se voyait à portée de la main, il repartait avec une ruade et un hennissement, comme une méchante bête qu'il était, puis il s'enfonçait bien loin dans quelque allée du bois. Samuel n'avait garde de l'arrêter avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine vraiment héroïque. Pareil au glaive de Richard Cœur-de-Lion, qui brillait toujours au front de la bataille et au plus épais de la mêlée, le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours là où il y avait le plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins à pleins poumons: «Là! ici! prenez! prenez-le!» de telle façon cependant qu'il augmentait à chaque fois le désordre et la confusion.
Haley courait aussi à droite et à gauche, maudissant, jurant et frappant du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner des ordres. Mme Shelby suivait la scène de la fenêtre de sa chambre, riant et s'étonnant.... quoiqu'au fond elle se doutât bien de quelque chose.
Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, monté sur Jerry, tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de sueur, mais l'œil ardent, les naseaux dilatés et laissant voir que son ardeur et sa fougue n'étaient pas encore domptées.
«Il est pris! s'écria-t-il fièrement; sans moi ils en eussent été pour leur peine: ils n'auraient jamais pu!
—Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne serait pas arrivé!
—Dieu vous bénisse! répondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis mis en nage pour votre service!
—Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre bêtise! Maintenant, partons, et trêve de sottises!
—Ah! monsieur, s'écria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer net, bêtes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les dents... M'sieu restera bien jusqu'après dîner.... Il faut que le cheval de m'sieu soit bouchonné; voyez dans quel état il s'est mis.... Jerry boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser partir ainsi. Dieu vous bénisse, monsieur! nous n'avons rien à perdre pour attendre. Lisa n'a jamais été une bonne marcheuse.»
Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du perron pour y prendre part. Elle s'avança vers Haley, exprima très-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment à dîner à l'habitation, assurant qu'on allait immédiatement servir.
Haley, tout bien considéré, se détermina donc à rester, et prit d'assez mauvaise grâce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une expression que nous ne saurions décrire, conduisit gravement les chevaux à l'écurie.
«L'avez-vous vu, André? l'avez-vous vu? s'écria-t-il, dès qu'il fut hors de la voix et qu'il eut attaché ses chevaux. O Dieu! si ce n'était pas aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trépigner et jurer après nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drôle! me disais-je à moi-même; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu! André, il me semble que je le vois encore!»
Et les deux nègres, s'appuyant contre le mur, s'en donnèrent à cœur joie.
«Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramené son cheval. Dieu! je crois qu'il m'aurait tué s'il eût osé, et moi j'étais là comme un pauvre innocent.
—Oui, je vous ai vu.... Vous êtes un vieux rusé, Sam.
—Je le soupçonne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous vue à sa fenêtre, comme elle riait?
—J'en suis sûr; mais j'étais en train de courir, je n'ai rien vu....
—Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, André, comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la vie, André! Cultivez l'observation pendant que vous êtes jeune. Levez donc le pied de derrière. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait la différence entre un nègre et un nègre. N'ai-je pas vu de quel côté soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait, quoiqu'elle ne le dît pas?... C'est de l'observation, André! Je pense que vous appellerez cela une faculté! Les facultés diffèrent suivant les natures; mais l'éducation y est aussi pour beaucoup, André!
—Je crois, répondit celui-ci, que si je n'avais pas aidé votre observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair.
—André, vous êtes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous emprunter une idée. Il ne faut mépriser personne, André. Les plus malins peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui madame nous donnera quelque bon morceau.»
Jamais une créature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus abandonnée qu'Élisa, au moment où elle s'éloigna de la case de l'oncle Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son enfant, tout cela se mêlait dans son âme avec le sentiment confus et douloureux de tous les périls qu'elle-même allait courir en quittant cette maison, la seule qu'elle eût jamais connue, en quittant une maîtresse qu'elle avait toujours aimée et respectée. N'allait-elle pas quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu où elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrité ses jeux, les bosquets où elle s'était promenée, le soir des jours heureux, à côté de son jeune époux? Tous ces objets, qu'elle apercevait à la lueur froide et brillante des étoiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser des reproches et lui demander où elle pourrait aller en les quittant.
Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger terrible. L'enfant était assez grand pour marcher à côté d'elle; dans toute autre circonstance, elle se fût contentée de le conduire par la main: mais alors la seule pensée de ne plus le serrer dans ses bras la faisait tressaillir; et, tout en hâtant sa marche, elle le pressait contre sa poitrine avec une étreinte convulsive.
La terre gelée craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le frôlement d'une feuille, une ombre balancée lui faisaient refluer le sang au cœur et précipitaient sa marche. Elle s'étonnait de la force qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait léger comme une plume. Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui l'emportait. Souvent quelque prière s'élançait de ses lèvres pâles et montait jusqu'à l'ami qui est là-haut: «Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu, ayez pitié de moi!»
O mère qui me lisez, si c'était votre Henri à vous qu'on dût vous enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si vous eussiez appris que l'acte de vente est signé et remis.... si vous n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le sauver.... quelle serait la rapidité de votre fuite, combien de milles pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau à votre sein, sa petite tête endormie sur votre épaule, ses deux petits bras confiants noués autour de votre cou?
Car l'enfant dormait.
D'abord, l'effroi, l'étrangeté des circonstances le tinrent éveillé; mais la mère réprimait si énergiquement chaque parole, chaque souffle, l'assurant que, s'il voulait seulement être tranquille, elle le sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant seulement, quand il sentait venir le sommeil:
«Mère, faut-il que je reste éveillé? dites, faut-il?
—Non, cher ange, dors si tu veux.
—Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mère!
—Oh Dieu! te laisser! non, va!» Et sa joue devint plus pâle, et plus brillant le rayon de ses yeux noirs....
«Vous êtes sûre, mais bien sûre?
—Oui, bien sûre!» reprit la mère d'une voix qui l'effraya elle-même, car elle lui sembla venir d'un esprit intérieur qui n'était point elle.
L'enfant laissa tomber sa tête fatiguée et s'endormit.... Le contact de ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou, donnaient aux mouvements de la mère comme une ardeur enflammée. Chaque tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme un courant électrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des fantômes.... Et elle marchait, marchait toujours, sans s'arrêter, sans reprendre haleine.... Les premières lueurs du jour la trouvèrent sur le grand chemin, à plusieurs milles de l'habitation.
Souvent, avec sa maîtresse, elle était allée visiter quelques amis dans le voisinage jusqu'au village de T., tout près de l'Ohio: elle connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le fleuve, c'était pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait plus désormais espérer qu'en Dieu.
Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler sur la grande route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte d'inspiration, elle comprit que sa marche égarée et sa physionomie inquiète allaient attirer sur elle l'attention soupçonneuse des passants. Elle posa donc l'enfant à terre, répara sa toilette, ajusta sa coiffure, et mesura sa marche de façon à sauver du moins les apparences. Elle avait fait provision de pommes et de gâteaux. Les pommes lui servirent à hâter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler à quelques pas devant lui: l'enfant courait après de toutes ses forces. Cette ruse, souvent répétée, lui fit gagner quelques milles.
Ils arrivèrent bientôt près d'un épais taillis, qu'un ruisseau limpide traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il commençait à se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent derrière un quartier de rocher qui les dérobait à la vue; elle le fit déjeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gâteau dans la bouche....
«Il m'étoufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne peut pas manger que tu ne sois sauvé.... Il faut aller.... encore, encore, jusqu'à ce que nous ayons atteint la rivière.»
Et elle se précipita sur la route.... puis elle reprit une marche régulière et calme.
Elle avait dépassé de plusieurs milles les endroits où elle était personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrât quelque connaissance, elle se disait que la bonté très-notoire de la famille écarterait bien loin toute idée d'évasion. Et puis, elle était si blanche qu'il fallait un œil attentif et exercé pour reconnaître le sang mêlé; son enfant était aussi blanc qu'elle; c'était une chance de plus de passer inaperçue.
Elle s'arrêta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et commander le dîner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se détendaient, et elle éprouvait à la fois de la fatigue et de la faim.
La fermière, déjà sur l'âge, bonne et un peu commère, fut enchantée d'avoir à qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'Élisa, qui allait, disait-elle, à quelque distance, passer une semaine chez une amie.... «Puissé-je dire vrai!» ajoutait-elle tout bas.
Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur les bords de l'Ohio, fatiguée, le corps malade, mais l'âme vaillante. Son premier regard fut pour la rivière, qui, pareille au Jourdain de la Bible, la séparait du Chanaan de la liberté.
On était au commencement du printemps; la rivière, gonflée et mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses. Grâce à la forme particulière du rivage, qui, dans cette partie du Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'énormes quantités de glace avaient été retenues au passage. Elles s'entassaient en piles énormes qui formaient comme un radeau irrégulier et gigantesque, interrompant la communication des deux rives.
Élisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant spectacle.... «Le bac ne marche plus!» pensa-t-elle.... et elle courut à une petite auberge pour y demander quelques renseignements.
L'hôtesse, occupée à ses fritures et à ses ragoûts pour le repas du soir, s'arrêta, fourchette en main, en entendant la voix douce et plaintive d'Élisa.
«Qu'est-ce donc?
—Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va à B...?
—Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.»
La douleur et l'abattement d'Élisa frappèrent cette femme.
«Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intérêt, besoin de passer de l'autre côté de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquiète.
—J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac.
—C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'éveiller toutes ses sympathies maternelles.... Je suis vraiment fâchée pour vous. Salomon!» cria-t-elle par la fenêtre, en dirigeant sa voix du côté d'une petite hutte toute noire.