—Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose à avouer, dit Topsy en se frottant les yeux.
—Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez pas faites.... c'est encore mentir.
—Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite innocence.
—Il n'y a pas un brin de vérité dans cette espèce, dit Rosa en regardant Topsy avec indignation.... Si j'étais que de M. Saint-Clare, je la ferais fouetter jusqu'au sang.... ça lui apprendrait.
—Non, non, Rosa, dit Évangeline d'un ton de commandement qu'elle savait prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas entendre parler ainsi.
—Ah! miss Éva, vous êtes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il faut agir avec les nègres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis....
—Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...» Et l'œil de l'enfant lança des éclairs.... et il y eut sur sa joue comme une nuance d'incarnat plus foncée.
Rosa fut subjuguée.
«Miss Éva a le sang de son père dans les veines.... c'est évident, murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout comme son père!»
Évangéline regardait Topsy.
Voici donc deux enfants qui représentent les deux pôles du monde social. Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or, à l'œil profond, au front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout près d'elle, rampante, noire, défiante, rusée, subtile et menteuse, une autre enfant. Oui, voilà bien deux types et deux races: la race saxonne, produit de la civilisation, portée dans les entrailles des siècles, et qui a derrière elle et pour elle de longues années de commandement, d'éducation et de suprématie morale et matérielle, et la race africaine, cette fille des siècles opprimés, ce produit de l'asservissement, de l'ignorance, de la misère et du vice....
Peut-être que quelque chose de ces pensées traversait l'âme d'Éva. Mais les pensées des enfants ne sont que des pensées vagues, des instincts obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le noble cœur de la jeune fille, sans qu'elle trouvât encore de mots pour les exprimer. Quand miss Ophélia s'emporta en reproches violents contre la méchante conduite de Topsy, Éva parut triste et incertaine, puis elle dit d'une voix bien douce:
«Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai que de vous voir voler....»
C'était la première parole de bonté que Topsy eût jamais entendue. La douceur de cette voix, le charme de ces façons, agirent étrangement sur ce cœur sauvage et indompté.... et dans cet œil rond, perçant et vif, on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un petit rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. Non! l'oreille qui n'a jamais entendu que des mots durs et cruels est nécessairement incrédule la première fois qu'elle entend la parole de cette céleste chose, la tendresse et la bonté! Pour Topsy, ce que disait Évangéline était tout simplement drôle et incompréhensible. Elle n'y croyait pas!
Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophélia y perdait son latin. Son plan ne semblait guère applicable.... Elle voulait avoir le temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-là, elle enferma Topsy dans un cabinet noir. Elle croyait à l'influence morale des cabinets noirs sur les enfants!
«Je ne vois pas trop, dit-elle à Saint-Clare, comment je pourrai élever cette enfant sans lui donner le fouet!
—Eh! fouettez-la à cœur joie.... Je vous donne plein pouvoir, faites à votre guise!
—Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophélia, je n'ai jamais entendu dire qu'on pût les élever sans cela!
—C'est évident! reprit Saint-Clare, riant en lui même. Faites comme vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu frapper cette enfant avec la pelle à feu; je l'ai vu assommer à coups de pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle est faite à tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet.
—Que faire alors?
—La question est grave.... je désire que vous y répondiez vous-même. Que faut-il faire avec un être humain qui ne peut être gouverné que par le nerf de bœuf? Cela arrive; cela est même assez commun ici-bas!
—Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!...
—On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent pas mieux. Que faire alors?
—C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophélia.
—Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruautés, les sévices dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple, quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blâmable conduite des uns et des autres.... Le maître devient de plus en plus cruel, l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la sensibilité diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu possesseur d'esclaves.... Je résolus de ne pas commencer, parce que je ne saurais pas où finir. Je voulus du moins sauver ma moralité, à moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des enfants gâtés.... Je crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous endurcir et de nous dégrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parlé de notre responsabilité dans l'éducation, cousine.... J'avais véritablement besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, après tout, qu'un échantillon de mille autres.
—C'est votre système qui fait de tels enfants, dit miss Ophélia.
—J'en conviens, mais les voilà faits.... ils existent.... quel parti prendre maintenant?
—Je ne puis pas vous remercier de l'expérience, mais je vois là un devoir; je persévérerai, et je tâcherai de faire de mon mieux.»
Miss Ophélia se mit résolûment à la tâche: elle eut du zèle, elle eut de l'énergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de lui apprendre à lire et à coudre.
La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'était une merveille.... elle lut bientôt couramment.... la couture offrit plus de difficultés. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait en horreur l'immobilité qu'exige ce genre de travail.... elle brisait les aiguilles, les jetait par la fenêtre, ou les glissait dans les fentes du mur. Elle cassait ou emmêlait son fil, ou bien encore, d'un geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entières: elle avait la rapidité de doigts d'un prestidigitateur, et composait son visage avec une incroyable puissance. Miss Ophélia avait beau se dire que de tels accidents, si répétés, ne pouvaient arriver tout seuls, jamais, malgré la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver en défaut.
Topsy fut bientôt remarquée dans la maison; elle avait d'inépuisables ressources; elle mimait, singeait et grimaçait; elle dansait, sautait, grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les intonations imaginables. Aux heures de récréation, elle avait invariablement à ses trousses tous les enfants de la maison, qui la suivaient, la bouche béante, admirant et étonnés. Miss Éva était elle-même comme éblouie de toute cette diablerie fantastique; l'œil magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophélia regrettait qu'Éva prît tant de goût à la société de Topsy; elle priait Saint-Clare d'y mettre ordre.
«Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien.
—Une enfant si dépravée! Ne craignez-vous point plutôt qu'elle ne lui enseigne le mal?
—Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-être! mais le mal glisse sur le cœur d'Éva comme la rosée sur une feuille, sans y pénétrer.
—Ce n'est jamais sûr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais pas mes enfants jouer avec Topsy.
—Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si Éva eût pu être gâtée.... ce serait fait depuis longtemps.»
Topsy avait d'abord été dédaignée et méprisée par les autres esclaves.
Ils comprirent bientôt qu'il fallait revenir sur son compte. On s'aperçut que ceux dont elle avait à se plaindre recevaient un châtiment qui ne se faisait jamais attendre. C'était une paire de boucles d'oreilles, c'était quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus. C'était un objet de toilette tout gâté.... ou bien on trébuchait par accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une libation d'eau sale tombait comme un déluge sur des épaules en habit de gala.... Ordonnait-on une enquête? impossible de découvrir l'auteur du délit.... Topsy était citée devant les grandes assises de la cuisine.... Elle parvenait toujours à établir son innocence.
On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre preuve, et miss Ophélia était trop juste pour sévir sans preuves.
L'instant, d'ailleurs, était toujours si bien choisi qu'il n'était pas possible de découvrir le coupable. Avait-elle à se venger de Jane ou de Rosa, elle attendait le moment (ce moment-là arrivait toujours) où elles étaient en disgrâce auprès de leur maîtresse, peu disposée alors à favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientôt comprendre à tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce que l'on fit.
Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une étonnante vivacité tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leçons elle sut faire la chambre de miss Ophélia comme celle-ci voulait qu'elle fût faite, et, malgré ses exigences, miss Ophélia ne pouvait la trouver en faute. Il était impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser l'oreiller, de mieux balayer, épousseter, arranger, que ne faisait Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas souvent.
Si miss Ophélia, après deux ou trois jours de surveillance attentive, s'imaginait que Topsy était maintenant tout à fait dans la bonne voie, et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnât à elle-même, Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos. Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant sa tête laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre diadème de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle grimpait au ciel du lit, et de là se suspendait la tête en bas; elle étendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle habillait le traversin avec la camisole de nuit de miss Ophélia; et au milieu de tout cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace, se faisait des grimaces: pour tout dire, un vrai diable!
Un jour, miss Ophélia, par une négligence bien étrange chez une femme comme elle, avait oublié la clef sur son tiroir. En rentrant, elle trouva Topsy parée de son beau châle rouge en crêpe de Chine, qu'elle avait enroulé en turban autour de sa tête; elle marchait devant la glace avec des airs de reine de théâtre en répétition.
«Topsy, s'écria-t-elle à bout de patience, qui vous fait donc agir ainsi?
—Sais pas, m'ame! c'est peut-être parce que je suis bien méchante!
—Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy.
—Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne maîtresse me fouettait toujours; j'ai besoin de ça pour travailler!
—Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez très-bien faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas?
—J'avais l'habitude d'être fouettée, m'ame; je crois que c'est bon pour moi!»
Miss Ophélia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perçants, elle sanglotait, pleurait, gémissait.... Une demi-heure après, perchée sur quelque saillie du balcon, entourée de la troupe des petits négrillons, elle témoignait le plus profond dédain pour tout ce qui s'était passé.
«Ah! ah! miss Phélia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien maître comme il faisait voler la chair.... il savait la manière, lui, mon ancien maître!»
Topsy faisait parade de ses monstruosités; elle les considérait comme une distinction flatteuse.
«Voyons, négrillons! disait-elle à ses auditeurs, savez-vous que vous êtes tous pécheurs. Oui, vous l'êtes, tout le monde l'est! Les blancs aussi sont pécheurs! C'est miss Phélia qui l'a dit.... Mais je crois que les nègres sont les plus gros pécheurs.... Personne ne l'est plus que moi! Je suis si méchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne maîtresse jurait après moi la moitié du temps. Je crois que je suis la plus méchante créature du monde!»
Et faisant une gambade, Topsy, vive et légère, s'élançait sur quelque grillage élevé, se pavanant dans ses malices.
Chaque dimanche, miss Ophélia s'occupait activement de lui apprendre son catéchisme. Topsy avait, à un haut degré, la mémoire des mots, et elle récitait avec une volubilité qui enchantait son institutrice.
«Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare.
—Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut leur apprendre, vous savez.
—Qu'ils comprennent ou non?
—Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais ça leur vient en grandissant.
—Ça ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire que vous m'avez joliment fourré mes leçons dans la tête.
—Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de bien belles espérances!
—Eh bien! est-ce que....
—Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'étiez alors, Augustin.
—Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez.... catéchisez Topsy; peut-être en ferez-vous quelque chose!»
Topsy qui, pendant cette conversation, s'était tenue les mains décemment croisées, immobile comme une statue de marbre noir, continua son récit sur un signe de miss Ophélia.
«Nos premiers parents, à qui Dieu avait laissé la liberté, tombèrent bientôt de l'état dans lequel ils avaient été créés.»
A ce passage, Topsy cligna de l'œil et parut désirer une explication.
—Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophélia.
—Cet état, missis, était-ce l'État de Kentucky?
—Quel état, Topsy?
—L'état de nos premiers parents. Mon maître disait toujours que nous venions de l'État de Kentucky.»
Saint-Clare se mit à rire.
«Voyez, dit-il à miss Ophélia; vous lui donnez une explication, elle s'en fait une autre. Il y a là, reprit-il, toute une théorie d'émigration.
—Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez ainsi?
—D'honneur, je ne veux plus troubler la leçon,» dit Saint-Clare. Il prit son journal et s'assit en silence. La récitation allait assez bien; seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait changé de place d'une façon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy s'obstinait dans sa transposition; et, malgré toutes ses promesses, Saint-Clare prenait un malin plaisir à ces méprises: il appelait Topsy et se faisait répéter le passage avec une joie diabolique, malgré les vertueuses remontrances de miss Ophélia.
«Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous conduisez ainsi?
—Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve cela si amusant de voir ces petites jambes trébucher sur ces grands mots!
—Vous la faites persévérer dans ses torts....
—Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre.
—Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous qu'elle est une créature raisonnable.... et prenez garde à l'influence que vous pouvez avoir sur elle....
—C'est juste.... mais, comme dit Topsy: «Je suis si méchant!»
Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'éducation de Topsy. Miss Ophélia s'habitua de jour en jour à elle comme on s'habitue aux maladies chroniques, à la névralgie et à la migraine.
Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien d'arrêt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle venait se réfugier derrière sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle distribuait avec une inépuisable générosité aux autres enfants de la maison: car, pour être juste, nous devons dire que Topsy était libérale, et qu'elle avait le cœur très-haut.... Elle ne faisait de mal qu'à elle.
Et maintenant que la voilà introduite dans notre corps de ballet, elle y figurera, à son tour, avec nos autres personnages.
Peut-être nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'œil en arrière, revenir vers la ferme du Kentucky, à la case du père Tom, et voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps négligés.
C'est le soir, le soir d'un jour d'été.... les portes et les fenêtres du grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafraîchit: on la désire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pièce qui communique avec le salon, et qui s'étend sur toute la façade de la maison.... il est à demi renversé sur une chaise, les pieds étendus sur une autre; il fume le cigare de l'après-dînée. Mme Shelby est assise à la porte de l'appartement, elle travaille à quelque belle couture. On voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion et le moment favorable pour le dire.
«Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom?
—Ah! vraiment? Il paraît qu'il a trouvé des amis là-bas.... Comment va-t-il, ce pauvre vieux Tom?
—Il a été acheté par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien traité et qu'il n'a pas trop à faire.
—Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit très-sincèrement M. Shelby; Tom va se trouver réconcilié avec les résidences du sud.... Il ne va plus songer à revenir ici, je pense bien.
—Au contraire, il demande très-vivement si on aura bientôt assez d'argent pour le racheter.
—Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent à tourner mal, on ne sait pas où cela s'arrête. C'est comme dans une savane, où l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un pour payer l'autre, prendre à celui-ci pour rendre à celui-là.... les échéances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grêle!
—Mais il me semble, cher, qu'on pourrait éclairer au moins la position. Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer partout.
—C'est ridicule, Émilie, ce que vous dites là! Tenez, vous êtes la plus charmante femme de Kentucky.... mais vous êtes en cela comme toutes les femmes.... vous n'entendez rien aux affaires....
—Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vôtres? me donner, par exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit.... J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider à économiser....
—Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais à peu près, mais on n'arrange pas les affaires comme Chloé arrange la croûte de ses pâtés.... N'en parlons plus.... Je vous le répète, vous n'entendez pas les affaires....»
Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses idées, grossit sa voix. C'est un argument irrésistible dans la bouche d'un mari qui discute avec sa femme.
Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne fût qu'une femme, comme disait son mari, elle avait cependant une intelligence nette, claire et pratique, et une force de caractère supérieure à son mari; elle était beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle avait à cœur d'accomplir les promesses faites à Tom et à Chloé, et elle se désolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle.
«Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver là? reprit-elle. Cette pauvre Chloé! elle ne pense qu'à cela.
—J'en suis fâché. Nous avons fait là une promesse téméraire.... Je ne suis maintenant sûr de rien; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de prévenir Chloé.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une autre femme.... et elle-même prendra quelqu'un.
—Monsieur Shelby, j'ai appris à mes gens que leur mariage est aussi sacré que le nôtre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil à Chloé.
—Il est désolant, ma chère, que vous les ayez ainsi surchargés d'une morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru.
—Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur.
—Soit! n'en parlons plus, Émilie.... Je n'ai rien à démêler avec vos idées religieuses.... seulement, je persiste à penser qu'elles ne conviennent pas à des gens de cette condition.
—Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas à cette condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le déclare mon ami, je me regarde comme liée par les promesses que j'ai faites à ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre façon.... eh bien! je donnerai des leçons de musique. Je gagnerai assez.... et je compléterai ainsi, à moi seule, la somme nécessaire.
—Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, Émilie, vous dégrader à ce point....
—Me dégrader! dites-vous.... Je serais plus dégradée par cela que par ma promesse violée! Non certes!
—Allons! vous êtes toujours héroïque et transcendantale, mais vous ferez bien d'y réfléchir avant d'entreprendre cet œuvre de don Quichottisme....»
Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mère Chloé au bout de la véranda.
«Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles[18]?»
Mme Shelby s'approcha.
«Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pâté de poulet.
—Mon Dieu! cela m'est indifférent; faites comme vous voudrez, mère Chloé.»
Chloé tenait les poulets d'un air distrait.... Il était bien évident que ce n'était pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire sec et bref, particulier aux gens de race nègre quand ils s'apprêtent à faire une proposition douteuse:
«Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...»
Chloé fit encore entendre un petit rire.
«Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux façons de Chloé qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas!
—Eh mais, fit Chloé, les autres gens louent leurs nègres et gagnent de l'argent avec.... Pourquoi garder à la maison tant de bouches qui mangent?
—Eh bien, parlez, Chloé, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de louer?
—Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui disait qu'il y avait à Louisville des fabricants qui donneraient bien quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gâteaux et la pâtisserie.... Oui, madame, quatre dollars!
—Eh bien, Chloé?
—Mais, madame, je pense qu'il est bientôt temps que Sally fasse quelque chose. Sally a toujours été sous moi; maintenant, elle en sait autant que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je gagnerais de l'argent là-bas.... pour les gâteaux et les pâtés, je ne crains pas un chabricant.
—Un fabricant, Chloé, un fabricant!
—Peut-être bien, madame! les mots sont si curieux.... je me trompe toujours.
—Ainsi, Chloé, vous consentiriez à quitter vos enfants?
—Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien à faire après elle...
—Louisville est bien loin d'ici.
—Oh Dieu! ça ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivière..., pas loin de mon vieux mari, je pense?...»
Cette dernière partie de la réponse fut faite d'un ton interrogatif, ses yeux attachés sur Mme Shelby.
«Hélas! Chloé, c'est à plus de cent milles de distance!»
Chloé fut comme abattue.
«N'importe, Chloé, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours.... et tout ce que vous gagnerez sera mis de côté pour le rachat de votre mari.»
Parfois un rayon éclatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout à coup brilla la face noire de Chloé.... Oui, elle rayonna!
«Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'écria-t-elle. Je pensais bien à cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je pourrais mettre tout de côté! Combien y a-t-il de semaines dans l'année, madame?
—Cinquante-deux, Chloé.
—Cinquante-deux! à quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il?
—Deux cent huit dollars par an.
—Ah! vraiment? fit Chloé d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il d'années pour....
—Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai.
—Oh! je ne voudrais pas que madame donnât des leçons.... ni rien de pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espère bien que personne de la famille n'en sera réduit là.... tant que j'aurai des mains....
—Ne craignez rien, Chloé, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir?
—Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivière pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmènerait bien avec lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais demain matin avec Sam.... Si madame voulait écrire ma passe et me donner une recommandation....
—Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut que je lui en parle.»
Mme Shelby rentra chez elle, et Chloé, ravie, courut à sa case pour faire ses préparatifs.
«Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville, dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupée de mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, je pars.... Quatre dollars la semaine.... et madame les mettra de côté pour racheter mon vieil homme.
—Eh bien! en voilà une affaire.... dit Georges. Et comment vous en allez-vous?
—Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez vous asseoir là et écrire à mon pauvre homme.... et lui dire tout.... Vous voulez bien?
—Certainement! dit Georges. Le père Tom sera joliment content de recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout!
—Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois avec votre pauvre mère Chloé!»
La vie passe jour après jour; ainsi s'écoulèrent deux années de l'existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son cœur aimait; il soupirait après tout ce qu'il avait laissé derrière lui, et cependant nous ne pouvons pas dire qu'il fût malheureux.... La harpe des sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas à la fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses douceurs et ses allégements, et que, si nous n'avons pas été complétement heureux, nous n'avons pas été non plus complétement malheureux....
Tom avait appris à se contenter de son sort, quel qu'il pût être. C'est la Bible qui lui avait enseigné cette doctrine; elle lui semblait raisonnable et juste. Elle était en parfait accord avec la tendance de son âme pensive et réfléchie.
Comme nous l'avons déjà dit, Georges avait répondu exactement à sa lettre, et d'une belle et bonne écriture d'écolier que Tom pouvait lire, à ce qu'il disait, d'un bout de la chambre à l'autre. Cette lettre lui donnait de nombreux détails domestiques; nos lecteurs les connaissent déjà. Elle annonçait que Chloé était en location à Louisville, où, par son habileté dans tout ce qui touchait aux pâtes fines, elle gagnait beaucoup d'argent.... On disait à Tom que cet argent était destiné à son rachat. Moïse et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait dans la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout le monde en général.
La case de Tom était provisoirement fermée, mais Georges s'étendait, avec beaucoup d'éloquence et d'imagination, sur les embellissements et agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom.
Le reste de l'épître contenait la liste des travaux scolaires de Georges. Chaque article avait reçu l'honneur d'une majuscule fleurie. Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde depuis le départ de Tom. Georges ajoutait, à ce propos, que le père et la mère se portaient bien.
Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen de faire voir à la fois les deux côtés de la page.
L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins qui assiégent les jeunes cœurs, mobiles et changeants comme les couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?»
L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire. Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau, la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son humble ami; puis cette ardente nature, comme une jeune vigne jetant ses vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre majestueux du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la touchait et qu'il produisait en elle ces émotions profondes et obscures, si chères à l'imagination des enfants.
Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties. Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord. Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente.... Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire.
A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise marine.
La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac, dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau changeant toujours, toujours charmant!
Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui passent; l'œil des petites étoiles scintillait sous leur paupière d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans le miroir des eaux.
Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin. C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux. Elle lisait:
«Et je vis une mer de verre mêlée de feu.»
«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac, c'est bien cela!
—Qu'est-ce, miss Éva?
—Vous ne voyez pas? dit-elle; là.... Et elle indiquait du doigt les eaux de cristal qui, s'élevant et s'abaissant, réfléchissaient les rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre mêlée de feu.
—C'est assez vrai, miss Éva.... Et Tom chanta:
—Où croyez-vous, père Tom, dit alors miss Éva, que soit située la Jérusalem nouvelle?
—Là-haut, dans les nuages, miss Éva!
—Oh! alors, dit Évangéline, je crois bien que je la vois. Regardez ces nuages-là, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.»
Et Tom chanta ces paroles d'un hymne méthodiste bien connu:
«Père Tom, je les ai vus!» dit Éva.
Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'étonna même pas de l'assertion d'Éva. Si Éva lui eût dit qu'elle était allée au ciel.... Tom aurait trouvé la chose fort probable.
«Ils viennent à moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.»
Et les yeux d'Éva prirent une expression rêveuse, et elle murmura:
«Père Tom, dit-elle ensuite à l'esclave... je m'en vais là!...
—Là! où, miss Éva?»
Évangéline se leva et étendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon du soir se jouait dans sa chevelure dorée; il versait sur ses joues un éclat qui n'était point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient invinciblement vers le ciel!
«Oui, je m'en vais là, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant peu!»
Le pauvre vieux cœur fidèle ressentit comme un choc.... et Tom se rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqué que les petites mains d'Évangeline devenaient plus fines, et sa peau plus transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand elle jouait et courait dans les jardins, combien elle était vite fatiguée et languissante. Il avait entendu miss Ophélia parler d'une toux que les médicaments ne pouvaient guérir.... Et maintenant encore les mains, les joues ardentes étaient comme brûlantes de fièvre.... et cependant, la pensée qui se cachait derrière les paroles d'Éva ne s'était jamais présentée à son esprit!
A-t-il jamais existé un enfant comme Éva? Oui, sans doute; mais le nom de ces êtres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux. Leur doux sourire, leurs yeux célestes, leurs paroles étranges sont maintenant parmi les trésors ensevelis des cœurs qui regrettent!... Dans combien de familles entendez-vous la légende de ces êtres, qui étaient toute grâce et toute bonté.... et auprès de qui les vivants ne sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destinés à séjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude cœur des hommes? Quand vous voyez dans l'œil cette lumière profonde, quand la jeune âme se révèle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en trouve dans la bouche des enfants, n'espérez pas que vous garderez cette chère créature.... le sceau du ciel est déjà posé sur elle, et cette lumière de ses yeux, c'est la lumière de l'immortalité!
Et toi aussi, Évangéline bien-aimée, belle étoile de la maison, tu disparais et tu t'effaces.... et ceux-là mêmes l'ignorent qui t'aiment le mieux!
La conversation de Tom et d'Éva fut interrompue par un soudain appel de miss Ophélia.
«Éva! Éva! comment, chère petite! mais voilà la rosée qui tombe.... il ne faut pas rester là!»
Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.
La vieille miss Ophélia était excellente pour les malades. Elle était de la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqué les premiers et terribles progrès de ce mal silencieux et perfide qui enlève par milliers les plus chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre de la vie soit brisée, semble les marquer irrévocablement pour la mort.
Elle avait observé cette petite toux sèche, cet incarnat trop vif de la joue; et ni l'éclat des yeux ni la fiévreuse animation du visage n'avaient pu tromper sa vigilance.
Elle essaya de faire partager ses inquiétudes à Saint-Clare.... Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaieté et son insouciance habituelles.
«Pas de mauvais augures, cousine, je les déteste! Ne voyez-vous pas que c'est la croissance? A ce moment-là les enfants sont toujours plus faibles.
—Mais cette toux?...
—Ce n'est rien, elle a peut-être attrapé un rhume....
—Hélas! c'est ainsi que furent prises Élisa Jams, Hélène et Maria Sanders.
—Assez de discours funèbres!... Vous autres, vieilles gens, vous devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou éternuer sans que vous ne voyiez là le désespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une chose: surveillez bien Éva, préservez-la de l'air du soir, ne la laissez pas trop s'échauffer au jeu.... et tout ira bien.»
Ainsi parla Saint-Clare.
Au fond de l'âme il se sentait inquiet. Il épiait Éva jour par jour, avec une anxiété fiévreuse.... Il répétait trop souvent: «Éva est très-bien,... cette toux n'est rien....» Il ne la quittait presque plus; il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval.... Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en eût besoin; mais cela ne pouvait pas lui faire de mal.
S'il faut le dire, ce qui jetait dans son cœur une angoisse plus profonde, c'était cette maturité précoce et toujours croissante de l'âme et des sentiments d'Éva.... Elle gardait sans doute toutes les grâces charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans même en avoir conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle portée et d'une si étrange profondeur, qu'on était forcé de les prendre pour une sorte de révélation. Dans ces moments-là, Saint-Clare éprouvait comme un malaise intérieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans ses bras, comme si cette douce étreinte eût pu la sauver.... et il lui prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la laisser sortir de ses bras....
Cependant, le cœur et l'âme de l'enfant semblaient se fondre en paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours été généreuse, mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en elle ce je ne sais quoi de touchant et de réfléchi qui révèle la femme. Elle aimait bien encore à jouer avec Topsy et les autres petits nègres; mais elle paraissait plutôt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle restait quelquefois une demi-heure à rire des tours et des malices de Topsy.... puis tout à coup un nuage passait sur ses traits.... il y avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses pensées étaient bien loin, bien loin....
«Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenons-nous pas à lire à nos esclaves?...
—Quelle question! On ne fait jamais cela.
—Pourquoi ne le fait-on pas?
—Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux travailler.... et ils n'ont été créés que pour travailler.
—Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre à connaître la volonté de Dieu.
—Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est nécessaire.
—Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise à soi-même.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est là pour la faire.
—Éva! vous êtes une enfant bien singulière!
—Miss Ophélia a bien appris à lire à Topsy!
—Oui, et vous voyez quel bien ça lui fait.... Topsy est la plus méchante créature que j'aie jamais vue.
—Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus la lire pour elle?»
Mme Saint-Clare, tout occupée à fouiller dans ses tiroirs, répondit d'un ton distrait: «Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientôt autre chose à quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible à vos esclaves toute votre vie.... non pas que ce ne soit une très-bonne chose, que j'ai faite moi-même quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez, ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez.... ce sont ceux que je portais à mon premier bal. Je puis vous dire, Éva, que je fis sensation.»
Éva prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands yeux pensifs s'arrêtèrent un instant sur lui.... Mais ses pensées étaient ailleurs.
«Comme vous semblez rêveuse, mon enfant!
—Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman?
—Sans doute: votre père les a envoyé chercher en France.... C'est presque une fortune.
—Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais.
—Et qu'en voudriez-vous faire?
—Acheter une ferme dans les États libres, y emmener tous nos esclaves, et leur donner des maîtres pour leur apprendre à lire et à écrire.»
Éva fut interrompue par les éclats de rire de sa mère.
«Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi à jouer du piano et à peindre sur velours?
—Je leur apprendrais à lire la Bible.... à lire et à écrire leurs lettres, dit Éva d'un ton calme et résolu.... Je sais, maman, combien il leur est pénible d'ignorer ces choses.... Demandez à Tom! et à bien d'autres.... Ils devraient savoir!
—Allons, c'est bien! Vous n'êtes qu'une enfant.... Vous ne connaissez rien à tout cela.... Et puis, vous me faites mal à la tête....»
Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tête en réserve pour le cas où la conversation n'était pas de son goût.
Éva sortit.
A partir de ce moment, elle donna très-assidûment des leçons de lecture à Mammy.
Ce fut vers cette époque de notre histoire qu'Alfred, le frère de Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garçon de douze ans, passer un jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain.
On ne pouvait rien voir de plus étrange et de plus beau que ces deux frères jumeaux l'un près de l'autre. La nature, au lieu de les faire ressemblants, avait comme pris à tâche de n'établir entre eux que des différences.
Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras dessous, dans les allées du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les traits vifs et toutes les formes ondoyantes et aériennes, et Alfred, l'œil noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la tournure hardie. Ils n'étaient jamais d'accord et ne s'ennuyaient jamais d'être ensemble: le contraste même devenait un lien.
Le fils aîné d'Alfred, Henrique, avait l'œil noir et le maintien aristocratique de son père. A peine arrivé à la villa, il se sentit comme fasciné par les attractions spirituelles[19] de sa cousine Évangéline.
Évangéline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il était commode comme un berceau et aussi doux que sa petite maîtresse.
Tom conduisait ce poney derrière la véranda au moment même où un jeune mulâtre de treize à quatorze ans amenait à Henrique un petit cheval arabe, tout noir, qu'on avait fait venir à grands frais pour lui.
Henrique était fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au moment de prendre les rênes des mains de son jeune groom, il examina le cheval avec soin, et sa figure s'assombrit...
«Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas étrillé mon cheval, ce matin?
—Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramassé cette poussière.
—Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?»
Le groom était un beau mulâtre aux yeux brillants, de la même taille qu'Henrique. Ses cheveux bouclés encadraient un front élevé et plein d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir au soudain éclat de sa joue et à l'étincelle de ses yeux quand il voulut répondre....
«M'sieu Henrique!»
A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre à genoux et le battit à perdre haleine.
«Impudent chien! cela t'apprendra à me répliquer! Remmenez ce cheval et pansez-le avec soin.... Je vous remettrai à votre place, moi!
—Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le cheval s'est roulé par terre en sortant de l'écurie.... il est si ardent!... c'est comme cela qu'il a attrapé toute cette poussière... j'assistais à son pansement...
—Vous, silence! jusqu'à ce qu'on vous interroge.»
Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers Éva, qui se tenait debout, en habit de cheval.
«Je regrette, cousine, que ce stupide drôle vous ait fait attendre.... Veuillez vous asseoir.... il va revenir à l'instant.... Qu'avez-vous donc, cousine? vous semblez triste!
—Comment avez-vous pu être si cruel et si méchant envers ce pauvre Dodo!
—Cruel! méchant! reprit l'enfant avec une surprise toute naïve. Qu'entendez-vous par là, chère Éva?
—Je ne veux pas que vous m'appeliez chère Éva quand vous vous conduisez ainsi.
—Chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de détours!... il faut l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est ainsi que fait papa...
—Mais le père Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais que ce qui est vrai.
—Alors, c'est un vieux nègre bien rare dans son espèce.... Dodo va mentir dès qu'il va pouvoir parler.
—Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi....
—Allons, Éva, vous avez un caprice pour Dodo; je vous préviens que je vais être jaloux...
—Mais vous venez de le battre, et il ne le méritait pas.
—Cela fera compensation avec une autre fois où il le méritera sans l'être. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.»
Éva n'était certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait inutile de vouloir faire partager ses sentiments à son beau cousin.
Dodo apparut bientôt avec les chevaux.
«Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux. Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss Éva, tandis que je vais la mettre en selle.»
Dodo approcha, et se tint tout près du cheval d'Éva. Son visage était bouleversé, et on voyait à ses yeux qu'il avait pleuré.
Henri, très-fier de ses façons aristocratiques, de son adresse et de sa courtoisie chevaleresque, eut bientôt mis en selle sa jolie cousine, puis, rassemblant les rênes, il les lui plaça dans la main.
Mais Éva se pencha de l'autre côté du cheval, du côté où se trouvait l'esclave....
«Vous êtes un brave garçon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.»
Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues.
«Ici, Dodo!» s'écria Henrique d'une voix impérieuse.
Dodo s'élança et tint le cheval pendant que son maître montait.
«Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi.» Et il lui jeta un picaillon.
Les deux enfants s'éloignèrent.
Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donné de l'argent.... l'autre lui avait donné.... ce qu'il désirait bien davantage: une bonne parole dite avec bonté!
Il n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves à cause de sa belle figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses débuts sous Henrique.
La scène avait eu pour témoin les deux frères Saint-Clare, qui se promenaient dans le jardin.
Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie habituelle:
«J'espère, Alfred, que c'est là ce que nous pouvons appeler une éducation républicaine.
—Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, répondit Alfred avec une égale ironie.
—Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez sèchement.
—Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empêcher. Henrique est une vraie tempête. Voilà longtemps que nous l'avons abandonné, sa mère et moi. Mais ce Dodo est un drôle, et une volée de coups de fouet ne peut pas lui faire de mal.
—Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la première ligne du catéchisme républicain: tous les hommes sont nés libres et égaux.
—Pouah! c'est une de ces bêtises sentimentales que Jefferson a pêchées en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant.
—C'est ce que je crois, répondit Saint-Clare d'un ton significatif.
—Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne sont pas nés libres ni égaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois qu'il y a moitié de vrai dans cette facétie républicaine. Les gens riches, instruits, bien élevés, civilisés, en un mot, doivent avoir entre eux des droits égaux. Mais pas la canaille!
—Fort bien.... si vous parvenez à maintenir la canaille dans cette opinion. Elle a eu son tour en France!
—Aussi faut-il la tenir à bas, continuellement et sans relâche.... Et c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le sol comme s'il eût tenu quelqu'un sous lui.
—Quand on lâche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: à Saint-Domingue, par exemple!
—Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer à toutes ces tentatives d'instruction, d'éducation que l'on fait maintenant. Il ne faut pas que les nègres soient instruits.
—Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reçoivent une éducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre système actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et avec des hommes nous faisons des bêtes.... Qu'ils aient le dessus, et nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits!
—Mais ils n'auront jamais le dessus!
—C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez où nous aborderons.
—Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir sur la soupape, tant que la chaudière sera solide et que la machine fonctionnera bien.
—Les nobles de Louis XVI en pensèrent autant.... et l'Autriche! et Pie IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand la chaudière sautera!
—Dies declarabit! fit Alfred en riant.
—Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant quelque prévision où l'on puisse retrouver des symptômes d'une irrécusable vérité, c'est la prévision du soulèvement des masses.... c'est le triomphe des classes inférieures, qui deviendront les supérieures.
—Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidités de républicain rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espère que je serai mort avant le millésime qui marquera l'avénement de vos mains sales!
—Sales ou non, ces mains-là vous gouverneront à leur tour.... et vous aurez des législateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse française a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu à cœur joie un gouvernement de sans-culottes et Haïti....
—Ah! de grâce, Augustin! n'avons-nous pas déjà assez de ce misérable Haïti? Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent été des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passées ainsi!... Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela sera!
—Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infusé dans les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux à qui maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour embraser de ses ardeurs tropicales notre fermeté calme et prévoyante.... Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la révolte: les fils des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans leurs veines brûlantes, ne seront pas toujours vendus, achetés et livrés.... Ils se lèveront.... et ils soulèveront avec eux la race maternelle!
—Sottises, folies, que tout cela!
—C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'était ainsi du temps de Noé... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils buvaient; ils plantaient, ils bâtissaient.... et ils ne s'apercevaient pas que le flot montait pour les prendre.
—Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assurées. Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons assez d'énergie pour ménager notre poudre.
—Oui! des enfants élevés comme votre Henrique seront d'excellents gardiens pour vos magasins à poudre.... Ils sont si calmes.... ils se possèdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se gouverner ne savent pas gouverner les autres....
—Oui, il y a là une difficulté, dit Alfred tout pensif; notre système embarrasse l'éducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux passions, qui sont déjà si violentes sous ce climat. Henrique m'inquiète parfois.... Il est généreux, il a le cœur chaud.... mais quand il est excité, c'est une véritable fusée! Je crois que je l'enverrai dans le nord, où l'obéissance est plus en honneur, où il verra plus de ses égaux et moins de ses inférieurs.
—Si l'éducation des enfants est l'œuvre la plus importante de l'humanité, poursuivit Augustin, ce que vous avouez là est bien une preuve que notre système à nous est mauvais.
—Il a ses avantages et ses désavantages.... Il nous donne des enfants mâles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif de la vérité, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot ordinaire de l'esclavage.
—Voilà, dit Augustin, une façon chrétienne d'envisager les choses!
—Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrétienne que la plupart des choses de ce monde.
—C'est possible! dit Saint-Clare.
—Enfin, Augustin, tout ce que nous disons là ne sert à rien, nous avons parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que diriez-vous d'une partie de trictrac?
Les deux frères remontèrent sous la véranda, et s'assirent à une petite table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les pièces, Alfred dit:
«En vérité, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose....
—Ah! ah! je vous reconnais là, vous voulez toujours faire quelque chose.... Eh bien! quoi?
—Mais, élevez et instruisez vos esclaves.... comme échantillon.»
Et Alfred sourit assez dédaigneusement.
«Me dire d'élever mes esclaves, quand ils sont écrasés sous la masse des abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire de se redresser! Un homme ne peut rien contre la société.... Pour que l'éducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'éducation de l'État.... il faut du moins que l'État n'y mette point d'entraves!
—A vous le dé!» dit Alfred.
Et les deux frères jouèrent silencieusement jusqu'à ce qu'ils entendissent le bruit des chevaux qui rentraient.
«Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frère, avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?»
C'était vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique, avec sa tête hardie, ses boucles noires et lustrées, ses yeux brillants, son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. Éva portait la toque bleue et un habit de cheval de la même couleur; l'exercice avait donné à ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment étrange la transparence de son teint et ses cheveux dorés comme une auréole.
«Par le ciel! quelle éblouissante beauté, dit Alfred.... Elle fera un jour le désespoir de plus d'un cœur, je vous jure!
—Oui, le désespoir.... Dieu sait que j'en ai peur,» dit Saint-Clare d'une voix qui devint amère tout à coup.
Et il s'élança pour la recevoir comme elle descendait de cheval.
«Éva, chère âme! vous n'êtes pas trop fatiguée? dit-il en la serrant dans ses bras.
—Non, papa.»
Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrassée.... et il tremblait.
«Pourquoi courez-vous si vite, chère? Vous savez que cela n'est pas bon pour vous!
—Je trouve cela si amusant!... ça me plaît tant!... J'ai oublié....»
Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y déposa.
«Henrique! vous devez avoir soin d'Éva, vous ne devez pas galoper si vite avec elle.
—J'en aurai soin,» dit Henrique en s'asseyant auprès du sofa et en prenant la main d'Évangéline.
Éva se trouva mieux; les deux frères reprirent leur jeu, et on laissa les enfants seuls.
«Savez-vous bien, Éva, que je suis tout triste que papa ne reste que deux jours ici? Je vais être si longtemps sans vous voir! Si j'étais avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille bien.... En somme, Dodo est assez heureux.
—Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne pour vous aimer?
—Moi? non, sans doute!
—Eh bien! vous avez pris Dodo à ceux qui l'aimaient.... et maintenant il n'a plus d'affection auprès de lui.... ce bien-là, vous ne pourrez pas le lui rendre.
—Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi, ni personne ici!
—Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit Évangéline.
—Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, Éva? Il me plaît assez.... mais l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves?
—Sans doute.
—Quelle folie!
—La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde?
—Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces choses-là, vous savez.... personne ne les fait! personne, Éva!»
Éva ne répondit rien.... ses yeux étaient fixes et pleins de larmes et de rêveries.
«En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par égard pour moi, mon cher cousin, et soyez bon pour lui!
—Pour vous, chère, j'aimerais tout au monde, car vous êtes bien la plus aimable créature que j'aie jamais vue.»
Henrique prononça ces mots avec une vivacité qui fit monter le sang à son beau visage. Éva reçut sa promesse avec une simplicité parfaite et sans aucune émotion.
«Je suis bien aise, mon cher Henrique, répondit-elle, que vous pensiez ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espère.»
La cloche du dîner mit fin à l'entretien.