CHAPITRE XXIV.

Sinistres présages.

Deux jours après cette petite scène, Alfred et Augustin se séparaient. Éva, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excitée, s'était livrée à des exercices au-dessus de ses forces; elle commença à décliner rapidement. Saint-Clare songea donc à consulter. Il avait toujours reculé. Appeler un médecin, n'était-ce pas reconnaître la triste vérité? Mais Éva ayant été assez mal pour garder deux jours la chambre, le médecin fut appelé.

Marie Saint-Clare n'avait pas remarqué ce déclin rapide de la force et de la santé de sa fille. Elle était alors absorbée par l'étude de deux ou trois maladies nouvelles, dont elle-même se croyait atteinte, mais elle ne croyait pas que personne pût souffrir autant qu'elle: c'était son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation l'idée que quelqu'un pût être malade autour d'elle. Elle était toujours certaine que, pour les autres, c'était paresse ou manque d'énergie. «S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils auraient bientôt vu la différence!»

Miss Ophélia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tenté d'éveiller ses craintes maternelles au sujet d'Éva.

«Je ne la trouve pas mal du tout, répondait-elle. Elle court.... elle joue....

—Mais elle a une toux!

—Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai toussé toute ma vie. A l'âge d'Éva, on me croyait minée par la consomption; Mammy me veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'Éva n'est rien.

—Mais cette faiblesse.... cette respiration courte....

—Oh! j'ai eu cela pendant des années et des années. C'est nerveux, purement nerveux!

—Mais, la nuit, elle a des sueurs....

—J'en ai eu moi-même pendant dix ans.... Souvent tous mes linges étaient trempés; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vêtements de nuit. Mammy était obligée d'étendre mes draps pour les faire sécher. Les sueurs d'Éva ne sont rien à côté de cela!»

Miss Ophélia se tut pendant quelques jours.

Quand la maladie d'Éva devint trop visible, quand le médecin eut été appelé, Marie se jeta dans un autre extrême. Elle savait bien, disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait bien qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des mères.... Malade comme elle était, il lui faudrait voir son enfant unique et bien-aimée emportée avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet affreux malheur.

«Ma chère Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut point se désespérer tout de suite!

—Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le cœur d'une mère! vous ne pouvez pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez!

—Mais, Marie, le mal n'est pas sans remède.

—Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indifférence; si vous ne sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel état.... je ne suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, après ce que j'ai déjà souffert.

—Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'Éva est bien délicate, je l'ai toujours remarqué; elle a grandi si vite que la croissance l'a épuisée.... elle est dans une période critique.... Mais ce qui l'accable maintenant, ce sont les chaleurs de l'été, et puis elle s'est trop fatiguée avec son cousin.... Le médecin dit qu'il y a bien de l'espoir encore.

—Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il est heureux que tout le monde n'ait pas des délicatesses de sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je fais; cela n'aboutit qu'à me rendre complétement malheureuse! J'aimerais mieux avoir votre calme d'esprit.»

Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme à Marie, car elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui démontrait, disait-elle, qu'elle était environnée de cœurs durs, d'êtres insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La pauvre Éva l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les tristesses de sa mère, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi.

Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amélioration dans les symptômes. Il y eut une de ces trêves décevantes que ce mal inexorable accorde si souvent à ses victimes, pour se jouer de l'espérance sur le bord même du tombeau. Éva promène encore ses petits pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue, elle rit.... et son père, ivre de joie, dit à tout le monde qu'elle a retrouvé sa belle santé.... Seuls le médecin et miss Ophélia ne partagent point cette mortelle sécurité. Il y avait aussi un autre cœur qui ne s'y trompait pas, c'était le pauvre petit cœur d'Éva. Quelle voix vient donc parfois dire à l'âme, une voix si douce et si claire! que ses jours terrestres sont comptés?... Ah! c'est le secret instinct de la nature qui se sent défaillir, ou c'est l'élan enthousiaste de l'âme qui pressent l'approche de l'immortalité.... Qu'importe? il y avait dans le cœur d'Éva une certitude calme, douce, prophétique, qu'elle était maintenant près du ciel. Oui, calme comme un beau coucher de soleil! Oui, douce comme la sérénité brillante d'une après-midi d'automne! Et dans cette certitude même le jeune cœur trouvait un repos qui n'était troublé que par la pensée du chagrin de ceux qui l'aimaient si chèrement.

Pour elle, bien qu'entourée de si charmantes tendresses, et malgré les perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de mourir.

Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait vu, l'espoir dans le cœur, l'image de celui qui aima tant les petits enfants. Elle y avait tant pensé, elle l'avait regardé si souvent, que pour elle il avait cessé d'être une image et une peinture d'un passé lointain, mais il était devenu une réalité vivante, qui l'entourait à chaque instant! L'amour de celui-là remplissait son cœur d'une tendresse surhumaine. C'était à lui, disait-elle, c'était à lui, c'était vers sa demeure qu'elle allait!

Et cependant elle éprouvait les angoisses d'une amère tendresse, quand elle songeait à tous ceux qu'elle allait laisser derrière elle, à son père surtout! Sans peut-être s'en rendre compte bien distinctement, elle sentait pourtant qu'elle était plus dans ce cœur-là que dans tout autre. Elle aimait sa mère.... elle était si aimante! mais l'égoïsme de Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait à la fois, car elle croyait bien fort que sa mère devait toujours avoir raison.... Il y avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; mais elle se disait: Après tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien!

Elle regrettait aussi ces bons et fidèles esclaves pour lesquels elle était comme la lumière du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants ont rarement des idées générales.... mais Éva n'était point un enfant ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait été le témoin, étaient tombés un à un dans les profondeurs de cette âme pensive et réfléchie: elle avait le vague désir de faire quelque chose pour eux, de soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-là qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pénible contraste entre l'ardeur de ses désirs et la fragilité de sa frêle enveloppe.

«Père Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien pourquoi Jésus a voulu mourir pour nous....

—Pourquoi? miss Éva.

—Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi.

—Comment? expliquez-vous, miss Éva.... je ne comprends pas.

—Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez? quand je vis ces pauvres créatures.... les unes avaient perdu leurs maris, les autres leurs mères.... il y avait des mères aussi qui pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis l'histoire de Prue (n'était-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait mettre fin à toutes ces misères.... Oui, je voudrais mourir pour eux,» reprit-elle avec une profonde émotion, en posant sa petite main fine sur la main de Tom.

Tom la regardait avec vénération. Saint-Clare appela sa fille; elle disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux.

«Il est inutile d'essayer de retenir ici miss Éva, dit-il à Mammy qu'il rencontra un instant après; le Seigneur lui a mis sa marque sur le front.

—Oui, oui, fit Mammy en élevant ses mains vers le ciel, c'est ce que j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressemblé aux enfants qui doivent vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en ai bien souvent parlé à madame.... Voilà que cela approche.... nous le voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!»

Évangéline vint en courant rejoindre son père sous la galerie. Le soleil descendait à l'horizon, et semait derrière elle comme des rayons de gloire. Elle était en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses joues étaient animées, et la fièvre, qui brûlait son sang, donnait à ses yeux un éclat surnaturel.

Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une émotion aussi soudaine que pénible. Il y a un genre de beauté à la fois si parfaite et si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre père la serra tout à coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire.

«Éva chérie, vous êtes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que vous êtes mieux?

—Papa, dit Éva avec fermeté, il y a bien longtemps que j'ai quelque chose à vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois devenue trop faible.»

Saint-Clare se sentit trembler. Éva s'assit sur ses genoux, appuya sa petite tête sur sa poitrine et lui dit:

«Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir le moment où je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus revenir....»

Évangéline soupira.

—Ah! comment, ma chère petite Éva, dit Saint-Clare d'une voix qu'il voulait rendre gaie et que l'émotion rendait tremblante, vous devenez nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner à ces sombres pensées.... Voyez! je vous ai acheté une petite statuette.

—Non, père, dit Éva en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas abattre.... Si ce n'était pour vous, père, et pour ceux qui m'aiment, je serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin, bien loin!

—Mais qu'as-tu, chère, et qui donc a rendu ce pauvre petit cœur si triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse!

—J'aime mieux aller au ciel: cependant, à cause de ceux que j'aime, je voudrais bien consentir à vivre encore. Il y a bien des choses ici qui m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux être là-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela me brise le cœur.

—Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, Éva! Dites-moi ce qui vous semble si terrible.

—Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais qu'ils fussent libres....

—Mais, chère petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux chez nous?...

—Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens font et peuvent faire!... Elle frissonna.

—Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que l'on vous ait jamais conté de telles histoires.

—Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon cœur et s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa, est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté à tous les esclaves?

—C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le condamne.... Je désirerais de tout mon cœur qu'il n'y eût plus un seul esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le connais pas!

—Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais!

—Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi, enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde?

—L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir. Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible de voir ces choses-là tous les jours.

—Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous promets de faire tout ce que vous voudrez.

—Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je serai partie.

—Oui, chère, je ferai tout ce que vous me demanderez.

—Cher père, ajouta-t-elle en mettant sa joue brûlante contre la joue de son père, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble!

—Et où donc, chère?

—Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le séjour de la paix.... de la douceur et de l'amour....»

L'enfant en parlait naïvement comme d'un lieu dont elle serait revenue.

«Ne voulez-vous point y venir, père?»

Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne répondit rien.

«Vous viendrez à moi,» reprit l'enfant d'une voix calme, mais pleine d'assurance.

Elle prenait souvent cette voix-là sans même s'en douter.

«Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....»

Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle. Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son cœur cette forme frêle et charmante. Il ne voyait plus le regard profond, mais la voix venait encore à lui, pareille à la voix d'un esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui sembla revoir tout le passé de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il entendait les prières et les cantiques de sa mère; il sentait de nouveau ses jeunes désirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces moments bénis et l'heure présente, il y avait les années sceptiques et mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les réflexions et les sentiments se pressaient dans l'âme de Saint-Clare, mais il ne trouvait pas de paroles.

La nuit était venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand elle fut prête pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore une fois dans ses bras, il la berça jusqu'à ce qu'elle se fût doucement endormie.


CHAPITRE XXV.

La petite Évangéliste.

C'était une après-midi de dimanche. Saint-Clare était étendu sur une chaise longue. Il fumait sous la véranda. Marie était couchée sur un sofa, contre la fenêtre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle était protégée contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait, d'une main languissante, un livre de prières élégamment relié; elle tenait ce livre parce que c'était dimanche, et elle s'imaginait qu'elle l'avait lu, bien qu'en réalité elle se fût contentée de faire quelques petits sommes, le livre à la main.

Miss Ophélia qui, après bien des recherches, avait découvert, à quelque distance, une réunion méthodiste, y était allée, conduite par Tom et accompagnée d'Éva.

«Je vous dis, Augustin, faisait Marie après avoir un instant rêvé, qu'il faut envoyer à la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sûre que j'ai une maladie de cœur!

—Eh! mon Dieu, ma chère, qu'avez-vous besoin de ce médecin? Celui d'Éva me paraît fort capable!

—Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose le dire.... J'y ai songé ces deux ou trois dernières nuits.... J'ai eu tant d'épreuves à subir.... et j'ai une sensibilité si douloureuse!...

—Imaginations! Marie! Je ne crois pas à votre maladie de cœur....

—Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre à cela!... Un rhume d'Éva vous inquiète..., mais moi! je suis bien le moindre de vos soucis....

—Mon Dieu! ma chère, si vous y tenez, après tout, à avoir une maladie de cœur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez une.... seulement, je ne le savais pas!...

—Je désire qu'un jour vous n'ayez pas à vous repentir de vos railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquiétudes pour Éva, la peine que je me suis donnée pour cette chère enfant, ont développé le germe que je porte en moi depuis longtemps.»

Il eût été assez difficile de dire quelles peines Marie s'était données. C'est la réflexion que Saint-Clare se fit à part lui en s'en allant fumer plus loin, comme un vrai mari sans cœur, jusqu'à ce que la voiture revint, ramenant miss Ophélia et sa nièce Éva, qui descendirent au pied du perron.

Miss Ophélia, suivant son habitude, alla tout droit à sa chambre pour ôter son châle et son chapeau. Éva alla se poser sur les genoux de son père, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à l'office.

Ils entendirent bientôt les retentissantes exclamations de miss Ophélia, dont la chambre s'ouvrait aussi sur la véranda. Miss Ophélia adressait de violents reproches à quelqu'un.

«Quel nouveau méfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare.... Tout ce bruit est à cause d'elle, je le parierais!»

Un instant après miss Ophélia, toujours indignée, parut, traînant la coupable après elle.

«Venez ici, disait-elle, je vais le dire à votre maître.

—Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin.

—Il y a que je ne veux plus être tourmentée par cette petite peste. Je ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enfermée là-haut, et je lui avais donné une hymne à étudier. Que fait-elle? Elle épie l'endroit où je mets ma clef, elle va à ma commode, prend une garniture de chapeau et la taille en pièces pour faire des robes de poupées. Je n'ai de ma vie rien vu de pareil!

—Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un jour qu'on ne peut élever ces créatures-là sans sévérité. S'il m'était permis, ajouta-t-elle en lançant un regard plein de reproches à son mari, s'il m'était permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais cette créature à la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu'à ce qu'elle ne pût tenir sur ses jambes....

—Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une douzaine dans ma vie qui ne fussent disposées à vous faire assommer un cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laissât faire.

—Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.»

Miss Ophélia était susceptible de l'indignation que peut éprouver, à ses heures, une sage et calme maîtresse de maison. Cette indignation avait été assez justement excitée par la conduite de Topsy, et, à sa place, beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de Marie, qui allaient bien au delà du but, la refroidirent singulièrement.

«Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis à bout de voie. Je lui ai donné leçons sur leçons.... je l'ai sermonnée à m'en fatiguer.... je l'ai même fouettée.... punie de toutes les manières.... et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle était le premier jour.

—Allons, ici, petite guenon!» fit Saint-Clare, appelant l'enfant à lui.

Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On y voyait un mélange de crainte et d'espièglerie.

«Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette étrange physionomie intéressait toujours.

—C'est mon mauvais cœur, à ce que dit miss Phélia, répondit Topsy d'un ton piteux.

—Ne savez-vous tout ce que miss Ophélia a fait pour vous? Elle assure qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer....

—Las! m'sieu, ma vieille maîtresse en disait autant aussi.... Elle me fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me cognait la tête contre la porte.... mais ça n'me faisait pas de bien! Je crois que, si on m'avait arraché tous les cheveux brin à brin, ça n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si méchante! Las! m'sieu, vous savez, je n'suis qu'une négresse! c'est comme cela que nous sommes, nous autres!

—Allons, je l'abandonne, fit miss Ophélia, je ne puis pas avoir ce tracas plus longtemps.

—Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare.

—Laquelle?

—Si votre Évangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces pauvres petits païens que vous avez là entre les mains, à vous toute seule, à quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un échantillon d'un million d'autres!»

Miss Ophélia ne répondit rien; mais Éva, qui était restée témoin silencieux de toute la scène, fit signe à Topsy de la suivre. Il y avait dans un coin de la galerie une petite pièce vitrée dont Saint-Clare se servait comme de salon de lecture. C'est là qu'Éva et Topsy se retirèrent.

«Que veut faire Éva? dit Saint-Clare; il faut que je voie.»

Et, s'avançant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte vitrée et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lèvres, il fit signe à miss Ophélia de s'approcher tout doucement.

Les deux enfants étaient assises sur le plancher, le visage tourné du côté de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice habituelle. Mais, au contraire, Éva, en face d'elle, paraissait profondément émue; il y avait des larmes dans ses grands yeux.

«Qu'est-ce qui vous rend si méchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous point essayer d'être bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy?

—Je n'ai personne à aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime pas autre chose.

—Mais vous aimez votre père et votre mère.

—Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai déjà dit, miss Éva.

—Oh! c'est vrai, répondit Éva tristement. Mais n'avez-vous point un frère, une sœur, une tante!

—Non, non.... ni rien, ni personne!

—Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'être bonne, vous pourriez....

—J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une négresse! dit Topsy. Ah! si je pouvais me faire écorcher et devenir blanche, alors j'essayerais....

—Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous étiez bonne, miss Ophélia vous aimerait.»

Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait habituellement pour exprimer son incrédulité.

«Vous ne croyez pas? reprit Éva.

—Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!... Personne ne peut aimer les nègres, et les nègres ne peuvent rien faire de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit à siffler!...

—O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit Éva, dont le cœur éclata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur l'épaule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez ni père, ni mère, ni amis.... parce que vous êtes une pauvre fille maltraitée.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez, Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir méchante.... je voudrais vous voir essayer d'être bonne par amour pour moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps à rester avec vous!»

Et les larmes débordèrent des yeux perçants de la petite négresse et roulant lentement, une à une, elles tombèrent sur la petite main blanche d'Éva. Oui, dans cet instant, un éclair de la vraie foi, un rayon de la clarté céleste traversa les ténèbres de cette âme païenne; elle posa sa tête entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle enfant, penchée sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui s'incline pour relever le pécheur abattu.

«Pauvre Topsy! reprit Éva, ne savez-vous pas que Jésus nous aime tous également? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous aidera à être bonne, et à la fin vous pourrez aller au ciel et devenir un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez été blanche. Songez-y bien, Topsy, vous pouvez être un jour un de ces esprits tout brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom.

—O chère miss Éva! ô chère miss Éva! dit l'enfant, j'essayerai, j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait été bien égal!»

Saint-Clare laissa retomber le rideau.

«Elle me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; c'est bien ce qu'elle me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire comme le Christ faisait, les appeler à nous et mettre nos mains sur eux!

—J'ai toujours eu un préjugé contre les nègres, dit miss Ophélia, je ne pouvais souffrir que cette petite me touchât; mais je ne pensais point qu'elle s'en aperçût!

—N'espérez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette répugnance de votre cœur.... c'est étrange, mais cela est.

—Je ne sais comment je pourrai me vaincre là-dessus, dit miss Ophélia, ils me sont désagréables.... particulièrement cette petite.... Comment vaincre ces sentiments?

—Voyez Éva!

—Oh! Éva! elle est si aimante!.... Après tout, elle fait comme le Christ.... Ah! je voudrais être comme elle: elle me fait ma leçon!

—Ce ne serait pas la première fois qu'un petit enfant aurait instruit un vieil écolier,» répondit Saint-Clare.


CHAPITRE XXVI.

La mort.

«Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie
Par la faux de la mort au matin de la vie.

La chambre à coucher d'Éva était très-grande; comme toutes les autres, elle ouvrait sur la véranda. Cette chambre communiquait d'un côté avec l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophélia. Saint-Clare s'était donné cette joie du cœur et des yeux, de décorer l'appartement de façon à le mettre en harmonie avec la personne à qui il était destiné. Les fenêtres étaient tendues de mousseline blanche et rose. Le tapis, exécuté à Paris sur ses dessins, était encadré de feuilles et de boutons de roses. Au milieu, c'étaient des touffes de roses épanouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de bambou étaient travaillés en mille formes de la plus gracieuse fantaisie. Au-dessus du lit, sur une console d'albâtre, un ange, admirablement sculpté, déployait ses ailes et tendait une couronne de feuilles de myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de légers rideaux de gaze rose rayée d'argent, protection indispensable du sommeil, sous ce climat livré aux moustiques. Les beaux sofas de bambou étaient garnis de coussins de damas rose, tandis que des figures posées sur le dossier laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du lit. Au milieu de l'appartement, sur une petite table de bambou, on voyait un vase en marbre de Paros, taillé en forme de lis entouré de ses blancs boutons: son calice était toujours rempli de fleurs. C'était sur cette table qu'Éva plaçait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre d'ivoire sculpté. Son père le lui avait donné quand il vit qu'elle voulait sérieusement apprendre à écrire.

On avait mis sur la cheminée une statuette de Jésus appelant à lui les petits enfants; de chaque côté, des vases de marbre. C'était la joie et l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, représentant des enfants dans diverses attitudes. En un mot, l'œil ne rencontrait partout que les images de l'enfance, de la beauté et de la paix; et, quand les yeux d'Éva s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes pensées.

La force trompeuse qui avait soutenu Éva pendant quelque temps s'était évanouie, ses pas légers sous la véranda ne se faisaient entendre qu'à des intervalles de plus en plus éloignés.... Mais on la voyait plus souvent étendue sur sa chaise longue, près de la fenêtre ouverte, ses grands yeux profonds fixés sur le lac, dont les eaux s'élèvent et s'abaissent tour à tour.

C'était au milieu de l'après-midi; sa Bible, devant elle, était à moitié ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mère montée sur les notes aiguës.

«Qu'est-ce encore? un de vos méchants tours... Vous avez ravagé mes fleurs? hein!»

Éva entendit le bruit d'un soufflet bien appliqué.

«Las! m'ame! c'était pour miss Éva, dit une voix qu'Éva reconnut pour être la voix de Topsy.

—Miss Éva! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs, méchante propre à rien!»

Éva quitta le sofa et descendit dans la galerie.

«O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais!

—Comment? votre chambre en est remplie.

—Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!»

Topsy, qui s'était tenue, pendant cette scène, toute triste et la tête basse, s'approcha d'Éva et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit avec un regard timide et hésitant, qui était bien loin de ressembler à sa pétulance et à son effronterie ordinaires.

«Charmant bouquet!» dit Éva en le contemplant. C'était plutôt un singulier bouquet. Il se composait d'un géranium pourpre et d'une rose blanche du Japon, avec ses feuilles lustrées. Topsy avait compté sur l'effet du contraste: cela se voyait de reste à l'arrangement du bouquet.

«Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit Éva, tenez, je n'ai rien dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre des fleurs....»

Topsy parut enchantée.

«Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?...

—Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le fît pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux?

—Comme vous voudrez, chère, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez votre jeune maîtresse. Faites!»

Topsy fit une courte révérence et baissa les yeux. Comme elle se retournait, Évangéline vit une larme qui roulait sur ses joues noires....

«Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose pour moi.

—Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas prendre les fleurs.... elle les prend! Voilà tout.... mais, si cela vous plaît.... soit!

—Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle était.... Elle essaye d'être bonne fille maintenant....

—Elle essayera longtemps avant de réussir, dit Marie avec un rire insouciant.

—Ah! mère! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours été contre elle!

—Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas été prêchée, sermonnée.... en un mot, tout ce qu'il a été possible de faire!... Et elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien faire d'une pareille créature.

—Hélas! il y a tant de différence entre avoir été élevée comme moi, avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre bonne et heureuse.... ou bien avoir été élevée comme elle jusqu'au jour où elle est entrée chez nous!

—Vraisemblablement, dit Marie en bâillant.... Dieu! qu'il fait chaud!

—Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme nous, si elle était chrétienne?

—Topsy! quelle idée ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces idées-là... Sans doute, elle le pourrait.... quoique....

—Mais, maman, Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre? Jésus n'est-il pas son sauveur?

—Cela peut bien être.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... Où est mon flacon?

—Oh! c'est une pitié, une si grande pitié! dit Éva, se parlant à demi-voix et promenant ses yeux sur le lac.

—Une pitié!... quoi?

—Eh bien!... qu'une créature qui pourra devenir un ange de lumière et habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait personne pour l'aider!... Oh!

—Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, Éva! Je ne sais pas ce qu'on pourrait faire.... Nous devons être reconnaissants pour nos avantages à nous.

—C'est à peine si je le puis, dit Éva; je suis si triste quand je pense à tous ces infortunés!

—C'est étrange ce que vous me dites là.... Moi, je sais que ma religion me rend très-reconnaissante de mes avantages!

—Maman, dit Éva, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup.

—Pourquoi?

—Maman, c'est pour en donner à mes amis, pendant que je puis les offrir moi-même: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?»

Marie appela miss Ophélia, qui se trouvait dans l'autre pièce.

Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur ses coussins... et secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un ton enjoué:

«Venez, cousine, et tondez la brebis!

—Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant à la main des fruits qu'il était allé chercher pour elle.

—Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai trop, cela me fait mal à la tête.... et puis je veux en donner....»

Miss Ophélia entra avec des ciseaux.

«Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gâtez pas.... coupez en dessous, où cela ne paraîtra pas: les boucles d'Éva sont mon orgueil.

—Oh, papa! dit Éva d'une voix triste.

—Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient très-belles pour l'époque où je vous conduirai à la plantation de votre oncle, voir le cousin Henrique....

—Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui père, c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour....

—Pourquoi, Éva, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle?

—Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez maintenant, cela vous aidera.... au moment....»

Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles, qui, séparées de la tête de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle les prenait, les regardait avec émotion, les enroulait autour de ses doigts amaigris.... puis regardait son père....

«Voilà bien ce que j'avais prédit, dit Marie.... C'est là ce qui minait ma santé.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique personne n'y prît garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous saurez bientôt si j'avais raison....

—Et cela vous consolera sans doute,» dit Saint-Clare d'un ton plein de sécheresse et d'amertume....

Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir de batiste....

L'œil limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait, sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les deux.

Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès d'elle.

«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne peut plus différer.... Voulez-vous maintenant?

—Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main et de l'autre prenant la main d'Éva.

—Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il faut que je leur dise!

—Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde.

Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent.

Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste avec la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses membres et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec une indicible expression sur chacun des assistants.

Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le cœur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils entrèrent dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et baissèrent la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de mort....

La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards attendris.... Tous paraissaient profondément affligés et sous l'impression d'une attente pénible.... Les femmes se cachaient la tête dans leur tablier.

«Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit Éva; oui, je vous aime tous, et j'ai quelque chose à vous dire dont il faudra vous souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me verrez plus.»

Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gémissements, des lamentations, qui éclatèrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de tous, elle dit:

«Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. Écoutez bien ce que je dis.... c'est de vos âmes que je parle.... Hélas! beaucoup d'entre vous n'y pensent pas.... vous ne pensez qu'à ce monde.... Il faut vous rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, où est Jésus! Je vais là, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-là est fait pour vous aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas vivre d'une vie indifférente, paresseuse et sans pensée. Il faut être chrétiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange.... être un ange à jamais! Si vous êtes chrétiens, Jésus vous assistera.... Il faut le prier, il faut lire....»

Ici l'enfant s'arrêta, jeta sur les esclaves un regard de pitié, et d'une voix plus triste:

«Hélas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres âmes!»

Elle cacha sa tête dans les coussins et sanglota.

Les gémissements de ceux qui l'écoutaient la rappelèrent à elle: tous les esclaves s'étaient mis à genoux....

«N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai prié pour vous, et je sens que Jésus vous assistera, quand même vous ne sauriez pas lire.... Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de vous assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous pourrez, et j'espère que je vous verrai tous au ciel....

—Amen!» murmurèrent discrètement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus vieux esclaves, qui appartenaient à l'Église méthodiste.

Les autres pleuraient, la tête appuyée sur leurs genoux.

«Je sais, dit Éva, je sais que vous m'aimez tous!

—Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bénisse!» Telles étaient les réponses qui s'échappaient de toutes les lèvres.

«Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait toujours été bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand vous le regarderez, vous fera penser à moi.... je vais vous donner à tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que j'espère vous y revoir!...»

Il est impossible de décrire une pareille scène, pleine de larmes et de gémissements. Ils se pressaient autour de la chère créature, ils recevaient de ses mains cette dernière marque d'amour.... Ils s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de ses vêtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bénédictions et des prières....

Miss Ophélia, qui connaissait l'effet de cette scène sur la petite malade, les faisait successivement sortir dès qu'ils avaient reçu leur présent.

Il ne resta bientôt plus que Tom et Mammy.

«Tenez, père Tom, dit Éva, en voici une belle pour vous! Oh! je suis bien heureuse, père Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel.... Et vous, Mammy, chère, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais bien que vous aussi vous irez au ciel!

—Oh! miss Éva, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidèle créature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici!» Et Mammy s'abandonna à toute l'effusion de sa douleur.

Miss Ophélia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils étaient tous partis.... Elle se retourna et aperçut Topsy.

«D'où sortez-vous? lui dit-elle brusquement.

—J'étais là, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss Éva, j'ai été une bien méchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner, à moi?

—Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi. Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aimée et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille....

—Oh! miss Éva, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'être bon.... On voit bien que je n'y étais pas accoutumée!

—Jésus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra à votre aide.»

Topsy couvrit sa tête de son tablier. Miss Ophélia la fit silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la précieuse boucle dans sa poitrine.

Tout le monde était parti. Miss Ophélia ferma la porte. Pendant toute cette scène, la respectable demoiselle avait essuyé plus d'une larme. Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur Éva.

Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement; il restait encore immobile.

«Papa!» dit Éva en posant doucement sa main sur une des mains de son père.

Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole.

«Cher papa! reprit Éva.

—Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement traité!»

Il prononça ces mots d'une voix où l'on devinait tant d'amertume!

«Augustin, dit Ophélia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens comme il lui plaît?

—Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une sécheresse sans larmes.

—Papa, vous me brisez le cœur, dit Éva en se levant et en se jetant dans ses bras.» Et elle sanglota et pleura avec tant de violence, qu'elle les effraya tous.

Les pensées du père prirent une autre direction.

«Eh bien! eh bien! Éva, chère Éva.... paix, paix! j'avais tort.... j'étais méchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne pleure pas: vois, je suis résigné! j'avais tort de parler ainsi.»

Éva, comme une colombe fatiguée, s'abandonna aux bras de son père; et lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles.

Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans de violentes convulsions.

«Vous ne m'avez pas donné une boucle, à moi, dit Saint-Clare avec un sourire navrant.

—Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, père; mais vous en donnerez à cette bonne cousine Ophélia autant qu'elle en voudra.... Seulement, j'ai voulu en donner moi-même à ces pauvres gens, de peur qu'ils ne fussent oubliés après, et puis j'espérais que cela pourrait les faire se ressouvenir.... Vous êtes chrétien, père, n'est-ce pas? dit Éva d'une voix où perçait le doute.

—Pourquoi me demandez-vous cela?

—Je ne sais.... mais vous êtes si bon que je ne sais comment vous pouvez vous empêcher d'être chrétien!

—Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien, Éva?

—C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose....

—C'est ce que vous faites, Éva?

—Oh, oui!

—Vous ne l'avez jamais vu.

—C'est égal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....» Et un éclair de joie illumina son visage.

Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrétien chez sa mère; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son âme.

Éva descendait la pente rapide. Le doute n'était plus permis, et les plus tendres espérances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle chambre n'était plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophélia remplissait assidûment son office de garde attentive. Jamais les Saint-Clare n'avaient été plus à portée d'apprécier tout son mérite. C'était une main si habile, un œil si perspicace, une telle adresse, une telle expérience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tête était si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne négligeait rien, ne se trompait en rien. On avait bien parfois haussé les épaules à ses manies et à ses étrangetés, si différentes de cet insouciant abandon des gens du sud; mais il fallut bien reconnaître que, dans les circonstances présentes, la personne indispensable, c'était elle.

Tom était souvent dans la chambre d'Éva.... Éva était en proie à une irritation nerveuse.... elle éprouvait un grand soulagement à être portée. C'était le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements.... et quand la brise plus fraîche soufflait du lac, et qu'Évangéline, le matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait quelques-uns de ses vieux cantiques favoris....

Quelquefois c'était Saint-Clare qui la portait; mais il était beaucoup moins fort: il se fatiguait, et alors Évangéline lui disait:

«Père, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela lui fait plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous savez qu'il veut faire quelque chose.

—Et moi, Éva? répondait-il.

—Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous êtes tout pour moi.... Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne le fatigue pas....»

Mais le désir de faire quelque chose ne se bornait pas à Tom. Tous les esclaves étaient dans les mêmes sentiments, et tous, chacun à sa manière, faisaient ce qu'ils pouvaient.

Le cœur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chère petite maîtresse.... mais c'était l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme Saint-Clare avait déclaré que, dans l'état où elle était, il lui était impossible de dormir.... Il eût été contraire à ses principes de laisser dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour lui frotter les pieds ou lui baigner la tête, pour lui trouver son mouchoir de poche, pour voir quel était ce bruit que l'on faisait dans la chambre d'Éva, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de lumière, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le jour, au contraire, si la bonne négresse voulait aller soigner sa favorite, Marie était mille fois ingénieuse à l'occuper ici et là, et même autour de sa personne.... Des minutes volées, un coup d'œil furtif,... voilà tout ce qu'elle pouvait obtenir....

«Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause cette chère enfant....

—Ah! ma chère, répondait Saint-Clare, je croyais que de ce côté la cousine Ophélia vous avait beaucoup soulagée.

—Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mère peut-elle être soulagée de ses inquiétudes, quand un enfant, son enfant, est dans un pareil état? C'est égal! personne ne sait ce que j'éprouve. Je n'ai pas votre heureuse indifférence, moi!»

Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empêcher.... Pardonnez-lui de pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chère âme était si paisible!... Une brise si douce et si parfumée emportait la petite barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce fût la mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'éprouvait qu'une sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour, mais insensiblement. Et elle était si aimante, si résignée, si belle, que l'on ne pouvait résister à la douce influence de cette atmosphère de paix et d'innocence que l'on respirait autour d'elle. Saint-Clare sentait venir en lui je ne sais quel calme étrange.... Ce n'était pas l'espérance.... elle était impossible.... ce n'était pas la résignation.... c'était une sorte de paisible repos dans un présent qui lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer à l'avenir; c'était quelque chose de semblable à la mélancolie que nous ressentons au milieu de ce doux éclat des forêts aux jours d'automne, quand la rougeur maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernières fleurs se penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de ce charme et de cette beauté, parce que nous sentons que bientôt tout va s'évanouir et disparaître!

Tom était l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rêves et les pressentiments d'Éva. Elle lui disait ce qu'elle n'eût pas dit à son père, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où se détendent pour toujours les cordes de la vie.

Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la galerie de la porte d'Éva, pour être debout au moindre appel.

«Père Tom, lui dit un jour miss Ophélia, quelle singulière habitude de vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous étiez rangé et que vouliez dormir dans un lit comme un chrétien?

—Oui, miss Ophélia, dit Tom d'un air mystérieux; oui, sans doute, mais à présent....

—Eh bien! quoi, à présent?

—Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous savez, miss Ophélia, il faut que quelqu'un veille pour le fiancé.

—Que voulez-vous dire, Tom?

—Vous savez ce que dit l'Écriture: «A minuit, un grand cri fut poussé.... Voyez! le fiancé arrive!» C'est ce que j'attends chaque nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'étais à portée de la voix....

—Mais qui vous fait songer à cela, père Tom?

—Les paroles de miss Éva. Le Seigneur envoie des messagers à son âme.... Il faut que je sois ici, miss Phélia; car, lorsque cette enfant bénie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phélia!

—Miss Éva dit-elle qu'elle se soit trouvée plus mal la nuit dernière?

—Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont eux qui disent cela à l'enfant, miss Phélia; ce sont les anges! C'est le son de la trompette avant le point du jour,» dit Tom en citant un de ses cantiques favoris.

Tom et miss Ophélia échangeaient ces paroles entre dix et onze heures du soir, au moment où, tous les préparatifs de la nuit étant faits, elle allait pousser le loquet de la porte extérieure; c'est là qu'elle avait aperçu Tom, étendu sous la galerie.

Miss Ophélia n'était ni impressionnable ni nerveuse; mais les manières solennelles et émues du nègre la touchèrent vivement. Éva, toute l'après-midi, avait été d'une animation et d'une gaieté peu ordinaires; elle était longtemps restée assise dans son lit, regardant ses petits bijoux et toutes ses choses précieuses, désignant celles de ses amies à qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait parlé d'une voix plus naturelle.... Le père avait dit, dans la soirée, qu'elle ne s'était pas encore trouvée si bien depuis sa maladie, et quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit à miss Ophélia:

«Cousine! nous la sauverons peut-être.... elle est mieux!»

Et il sortit ce soir-là le cœur plus léger.

Mais à minuit, l'heure étrange, l'heure mystique, moment où s'éclaircit le voile qui sépare le présent fugitif de l'avenir éternel, le messager arriva.

Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme; c'était le pas de miss Ophélia: elle avait résolu de veiller toute la nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes expérimentées appellent un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui était toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout.

«Le médecin, Tom! ne perdez pas une minute!»

Puis elle traversa l'appartement et frappa à la porte de Saint-Clare:

«Cousin! venez, je vous prie!»

Ces paroles tombèrent sur le cœur de Saint-Clare comme tombent les pelletées de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'œil fut-il debout dans la chambre d'Éva, penché sur elle?

Que vit-il donc qui calma tout à coup son cœur? Pourquoi pas un mot d'échangé entre eux?

Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face chérie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'espérance, qui ne permet pas le doute, et qui vous dit que déjà votre bien-aimé n'est plus à vous!

Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'Éva; c'était, au contraire, une expression sereine et presque sublime: c'était comme le reflet d'une transformation idéale; c'était comme l'aube du jour immortel!

Ils se tenaient devant elle, l'épiant, et dans un silence si profond, que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun!

Tom revint bientôt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit, et, comme tout le monde, garda le silence.

«Quand ce changement? dit le docteur à l'oreille de miss Ophélia.

—Vers minuit.»

Marie, réveillée par l'arrivée du médecin, apparut tout effarée dans la chambre voisine.

«Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi?

—Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voilà qui meurt.»

Mammy entendit ces paroles; elle courut éveiller les esclaves. Toute la maison fut bientôt sur pied; on aperçut des lumières, on entendit le bruit des pas; des figures inquiètes passaient et repassaient sous les longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient à travers les portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus que le visage de son enfant.

«Oh! disait-il, si seulement elle s'éveillait et parlait encore une fois!... Et, se penchant vers elle: Éva!... chère!...»

Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lèvres, elle essaya de soulever sa tête et de parler.

«Me reconnais-tu, Éva?

—Cher père....»

Et par un suprême effort elle lui jeta ses bras autour du cou.

Puis ses bras se dénouèrent et retombèrent. Saint-Clare releva la tête, il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et tendit ses petites mains en avant.

«Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortuné; et il se retourna tout égaré... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me tue!»

Tom garda la main de son maître entre les siennes... les larmes coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait toujours...

«Priez pour la fin de cette épreuve.... dit Saint-Clare.... elle me déchire le cœur....

—Ah! l'épreuve est terminée... tout est fini... regardez, cher maître, regardez-la!»

L'enfant était retombée sur l'oreiller, haletante... épuisée; ses yeux se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils, ces yeux qui si souvent parlèrent au cœur?... C'en était fait de la terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un éclat si victorieux, si mystérieux et si solennel, qu'il apaisait les sanglots du désespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une sorte de recueillement calme...

«Éva!» dit Saint-Clare d'une voix douce.

Elle n'entendit pas.

«O Éva! dites-nous ce que vous voyez!... dites, Éva, que voyez-vous?»

Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée elle murmura:

«Oh! amour... joie... paix!» Puis elle poussa un soupir... et elle passa de la mort à la vraie vie.

Et maintenant, adieu, ô bien-aimée! les portes étincelantes, les portes éternelles se sont refermées sur toi... ton doux visage, nous ne le verrons plus... oh! malheur à ceux qui t'ont vue monter dans les cieux.... malheur à eux, quand ils se réveilleront, et qu'ils ne retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne... toi absente pour toujours!