Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas regarder l'iniquité: prends donc garde à ceux qui agissent cruellement, et retiens ta langue pendant que les méchants dévorent celui qui est plus juste que toi.

Au fond d'un bateau, qui remontait la rivière Rouge, Tom était assis, les chaînes aux mains, les chaînes aux pieds.... et sur le cœur un froid plus pesant que ses chaînes! Pour lui, toutes les clartés étaient éteintes dans les cieux, et la lune et les étoiles; et, devant ses yeux, pareils aux arbres de la rive, tous ses rêves s'étaient enfuis à jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses bons maîtres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son opulence, et la blonde tête d'Éva, et son regard angélique, et Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout cela était parti, parti pour toujours; et à la place, que restait-il?

C'est là une des plus grandes misères de l'esclavage. Un nègre, au caractère sympathique et liant, rencontre une famille distinguée, il y acquiert les sentiments et les goûts qui forment en quelque sorte l'atmosphère du luxe; puis il tombe entre des mains grossières et brutales, comme le meuble qui décorait jadis un salon superbe, avili et souillé, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a une différence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas sentir, et l'homme le peut. La fiction légale a beau dire qu'il sera réputé, pris et adjugé comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser son âme ni étouffer ce monde de souvenirs, d'espérances, d'amour, de crainte et de désirs qu'elle porte en elle....

Quand M. Simon Legree, le nouveau maître de Tom, eut acheté çà et là, à la Nouvelle-Orléans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux mains, et enchaînés deux à deux, à bord du steamer le Pirate, qui stationnait dans le port, tout prêt à remonter la rivière Rouge.

Legree les embarqua, le navire partit.

Alors, maître Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les passer en revue. Il s'arrêta en face de Tom. On avait fait prendre à Tom son meilleur vêtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise empesée et des bottes cirées. Legree lui adressa la parole en ces termes:

«Levez-vous!»

Tom se leva.

«Otez cela!»

Et comme le père Tom, embarrassé par les menottes, n'allait pas assez vite à son gré, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit dans sa poche.

Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste délabrée, que Tom ne mettait que quand il descendait aux écuries.... Le maître débarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une sorte de niche entre les colis:

«Allez là, et mettez cela!»

Tom obéit et revint au bout d'un instant.

«Tirez vos bottes!»

Tom les tira.

«Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais souliers,... mettez cela!»

Tom, malgré la rapidité de ce changement d'habit, avait pourtant fait passer sa chère Bible d'une poche à l'autre; bien lui en prit, car M. Legree, après lui avoir remis les menottes, commença l'inspection du contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour lui, différentes bagatelles, trésor recueilli par Tom parce qu'il avait fait la joie d'Éva, devinrent l'objet des dédains du marchand, qui les jeta à l'eau par-dessus son épaule.

Tom, dans sa précipitation, avait oublié son livre de cantiques méthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta.

«Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous êtes de l'Église, hein?

—Oui, maître, répondit Tom avec fermeté.

—Eh bien! vous n'en serez bientôt plus.... Je n'entends pas avoir chez moi de ces nègres qui chantent, qui prient et qui braillent.... souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux gris.... Je suis maintenant votre Église! Vous entendez? faites comme je dis! »

Le nègre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui répondait: «Non!» et, comme répétés par un invisible écho, ces mots d'une vieille prophétie, que si souvent Évangéline lui avait lue, revenaient sans cesse à ses oreilles: «Ne crains rien, car je t'ai racheté, je t'ai appelé de mon nom, tu es à moi!»

Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-là. Cette voix-là, il ne l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attristée de Tom et s'éloigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision abondante de vêtements propres, et alla sur l'avant du bateau, où il fut bientôt entouré des ouvriers et employés du bord. Alors, riant beaucoup des nègres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y avait dans la malle, et la malle elle-même; et ils pensaient tous que c'était là un très-bon tour, et ils se divertissaient à voir de quel œil Tom suivait ses effets, que l'on dispersait à droite et à gauche. La mise aux enchères de la malle fut regardée comme la meilleure farce du monde, et donna lieu à une foule de mots spirituels.

Quand ce fut une affaire terminée, Simon revint à sa marchandise.

«Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai délivré de tout bagage inutile. Prenez soin de ces habits-là, vous n'êtes pas près d'en avoir d'autres. J'aime que les nègres fassent attention à leurs effets. Chez moi l'habillement dure une année.»

Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchaînée avec une autre femme.

«Eh bien, ma chère, dit-il en lui caressant le menton, de la gaieté donc! de la gaieté!»

Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur. Ce regard ne lui échappa point: il fronça durement le sourcil.

«Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle, entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, n'ayez donc pas cette mine-là! il faut être plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrière, regardez-moi! regardez-moi dans l'œil!... bien droit!... là!»

Et il frappait du pied à chaque mot.

Comme s'il les eût fascinés, tous les yeux se fixèrent sur son œil gris étincelant.

«Maintenant, dit-il en grossissant son énorme poing pesant, qui ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!... pesez-le!...»

Et il l'abattit sur la main de Tom.

«Voyez-moi ces os-là! Je vous préviens que ce poing-là vaut un marteau de fer pour abattre les nègres. Je n'ai jamais rencontré un nègre que je n'aie pu abattre d'un seul coup.»

Et il brandit son poing si près du visage de Tom, que celui-ci se rejeta en arrière en fermant les yeux.

«Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis mon propre surveillant.... et je vous préviens que je vois tout.... Il faut emboîter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle. Avec moi, il n'y a que ce moyen-là! Vous ne trouverez jamais chez moi la moindre douceur.... je suis sans pitié.»

Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleversés. Le maître tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre!

«Voilà comment je m'y prends avec mes nègres, dit-il à un homme d'une tournure distinguée, qui s'était tenu à côté de lui pendant tout ce discours. C'est mon système.... mes commencements sont énergiques.... il faut qu'ils sachent ce qui les attend....

—En vérité! dit l'étranger, qui le regardait avec la curiosité d'un naturaliste examinant quelque phénomène étrange.

—Oui, en vérité, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent duper et voler par les damnés gérants. Voyez mes articulations! hein? Voyez mon poing! Voyez-vous ça? Là-dessus la chair est devenue dure comme la pierre, elle a durci sur les nègres.... tâtez!»

L'étranger mit son doigt à la place indiquée et dit simplement:

«C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait le cœur aussi dur....

—Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux éclats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne! personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est un fait.

—Vous avez là un très-joli assortiment!

—C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, là-bas, il paraît que c'est un sujet rare, je l'ai payé un peu cher, pour en faire un cocher ou un directeur de travaux. Son défaut, c'est de ne pas vouloir être traité comme il faut que les nègres soient traités.... mais ça lui passera.... La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas à épargner les nègres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achète d'autres, c'est moins de soin et moins de dépense.

—En général, combien de temps durent-ils? demanda l'étranger.

—Mon Dieu! je ne sais pas trop.... ça dépend de leur constitution! Les individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruinés en deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines du monde pour les conserver. Quand ils étaient malades, je les soignais, je leur donnais des vêtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant, malades ou bien portants, c'est toujours le même régime.... Ça ne servait à rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent. Maintenant, quand un nègre meurt, j'en achète un autre.... je trouve que c'est meilleur marché.... et, en tout cas, bien plus commode!»

L'étranger s'éloigna et alla s'asseoir à côté d'un autre voyageur qui avait écouté toute cette conversation avec une indignation mal contenue.

«Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spécimen des planteurs du sud.

—Non, certes! s'écria le jeune homme.

—C'est un vilain et misérable drôle!

—Et, cependant, vos lois lui permettent de posséder un certain nombre d'êtres humains soumis à sa volonté souveraine, sans même l'ombre d'une protection! et, si misérable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a pas de ses pareils par milliers.

—Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et vraiment humains.

—Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion à moi, ce sont ceux-là, ce sont ceux-là mêmes, avec leur intelligence et leur humanité, qui sont responsables des outrages et des violences que subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre sanction, tout le système ne tiendrait pas debout une heure de plus... S'il n'y avait que des planteurs comme celui-là, fit-il en désignant du doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coulé à fond comme une meule de moulin... Votre honorabilité et votre humanité sauvent et protègent sa brutalité!

—Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-être sur le bateau des gens qui ne seraient pas aussi tolérants que moi. Attendez que nous soyons arrivés à ma plantation, et alors vous pourrez à votre aise nous maltraiter.»

Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencèrent une partie de trictrac.

Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la mulâtresse avec laquelle elle était enchaînée. Elles échangeaient les particularités de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur position?

«A qui apparteniez-vous? disait Emmeline.

—Mon maître s'appelait M. Ellis. Il demeurait Levee-Street; vous devez avoir vu la maison.

—Était-il bon pour vous?

—Assez, jusqu'au moment où il tomba malade; mais il a été malade plus de six mois, et il était devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on dormît... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je tombais d'épuisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans une si grande colère, qu'il résolut de me vendre au plus dur maître qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu'à sa mort j'aurais ma liberté.

—Aviez-vous des amis?

—J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon maître le louait dehors... J'ai été emmenée si vite que je n'ai pas eu même le temps de le voir. J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...»

Ici la femme couvrit son visage de ses mains.

Quand on entend ces tristes récits, on tâche toujours de trouver quelque parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de leur frayeur, ne voulaient même pas faire allusion à leur nouveau maître.

Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le sais. La mulâtresse appartenait à l'Église méthodiste. Sa piété n'était pas éclairée sans doute, mais elle était sincère. Emmeline avait reçu une éducation plus soignée, elle avait appris à lire et à écrire. Elle connaissait la Bible; elle avait reçu les soins d'une pieuse et bonne maîtresse. Et cependant, même pour la plus robuste foi chrétienne, n'est-ce point une bien rude épreuve que de se voir, du moins en apparence, abandonnée de Dieu et entre les mains d'une violence que rien n'émeut? et combien cette foi doit être encore plus ébranlée dans de jeunes âmes faibles et ignorantes!

Le bateau s'avançait, portant son fret de douleurs! il remontait le courant fangeux et agité, à travers les sinuosités abruptes et capricieuses de la rivière Rouge. Les yeux attristés rencontraient partout devant eux ses bords escarpés, rouges comme ses ondes, qui les éblouissaient de leur éternelle et terrible uniformité.

Enfin le steamer s'arrêta devant une petite ville, et Legree descendit avec sa troupe.


CHAPITRE XXXII.

Lieux sombres.

«La terre est couverte de ténèbres et pleine de cruauté.»

Tom et ses compagnons se rangèrent derrière une lourde voiture, et s'avancèrent péniblement par une route malaisée.

Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore enchaînées, avaient été jetées au fond avec les bagages. On se dirigeait vers la plantation de Legree, située à quelque distance.

C'était une route déserte et sauvage, qui se glissait, avec mille détours, à travers un bois de sapins: le vent gémissait dans leurs rameaux; de chaque côté d'une chaussée garnie de troncs d'arbres, les cyprès, s'élançant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber leurs funèbres guirlandes de mousses noirâtres. Çà et là quelques serpents aux formes hideuses se glissaient à travers les souches renversées et les branches éparses, qui pourrissaient dans l'eau.

C'était une affreuse route vraiment; triste même pour l'homme qui, monté sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller à ses affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortunés que chacun de leurs pas pénibles éloigne, éloigne pour toujours de tout ce que l'homme regrette, de tout ce que l'homme désire!

Telle eût été la pensée de tous ceux qui eussent pu voir l'expression d'abattement désolé, la profonde et morne tristesse des malheureux esclaves, en apercevant cette route fatale qui se déroulait devant eux.

Seul, Legree semblait enchanté; de temps en temps il tirait de sa poche un flacon d'eau-de-vie.

«Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes visages qu'il pouvait voir derrière lui. Allons! garçons, une chanson maintenant!»

Les esclaves s'entre-regardèrent...

«Allons donc!» répéta Simon en faisant claquer son fouet.

Tom commença un hymne méthodiste:

Jérusalem, ô fortuné séjour!
Jérusalem, ô fortuné séjour!
Dis, mes tourments finiront-ils un jour?
Dois-je bientôt....

«Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille entendre vos damnées chansons méthodistes?... Allons! quelque chose de gai... vite!»

Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez répandues parmi les nègres:

Hier, moussu, sur un chemin,
A la brune,
M'a vu prendre un lapin,
Au clair de la lune.
Il a ri,
Oh! oh! hi! hi!
Il a ri,
Oh! oh! hi! hi!

Le chanteur avait arrangé la chanson à sa guise, il consulta la rime bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en chœur le refrain:

Il a ri,
Oh! oh! hi! hi!
Oh! oh! hi! hi!
Il a ri.

Tout ceci était chanté à pleins poumons. Ils voulaient être gais! mais ni les soupirs du désespoir, ni les paroles les plus passionnées de la prière n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes sauvages reprises à l'unisson. Pauvre cœur torturé, menacé, enchaîné, et qui s'élance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire monter son invocation à Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait, disait-il, ses nègres en belle humeur.

«Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui posant la main sur l'épaule, nous voici bientôt chez nous!»

Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline.... Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser:

«J'aimerais mieux qu'il me battît,» pensa-t-elle.

Elle frissonna, et son cœur cessa de battre en apercevant l'expression de ses regards; elle se pressa contre la mulâtresse, comme elle eût fait contre sa mère.

«Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de ses gros doigts une charmante petite oreille.

—Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante....

—Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivés.... si vous êtes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi; vous vivrez comme une dame.... mais il faut être bonne fille.»

Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'être aimable.

On arrivait en vue de la plantation.

Elle avait appartenu d'abord à un gentleman riche et plein de goût, qui l'avait singulièrement embellie.... Il était mort insolvable. Legree s'était rendu acquéreur, et il se servait de cette propriété, comme il se servait de tout, pour gagner de l'argent. La plantation avait donc cet air dévasté et désolé que prend si vite la terre qui passe des mains soigneuses aux mains négligentes.

Devant la maison, ce qui jadis avait été une pelouse au gazon ras, toute pleine d'arbres d'agrément, n'était plus maintenant qu'une pièce d'herbe touffue, émaillée de paille, de tessons de bouteilles et de toutes sortes d'immondices. Çà et là l'herbe était enlevée et la terre écorchée au vif. Les jasmins éplorés, les beaux chèvrefeuilles retombaient des colonnes à demi renversées sous l'effort des chevaux qu'on y attachait maintenant sans plus de cérémonie. Le vaste jardin était envahi par les mauvaises herbes, au milieu desquelles, çà et là, quelque plante exotique élevait sa tête solitaire et négligée.... Les serres n'avaient plus de vitres à leurs châssis; sur leurs tablettes moisies on voyait encore quelques pots à fleurs desséchées, oubliées.... des tiges flétries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait été une plante!

La voiture roula sur une allée, sablée autrefois, envahie maintenant par toutes sortes d'herbes, entre deux superbes rangées d'arbres de la Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert semblaient être la seule chose que l'insouciance du maître n'avait pu abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondément enracinés dans le bien, qu'ils s'épanouissent et se développent plus puissants et plus beaux au milieu des épreuves et du malheur.

La maison avait été grande et belle. Elle était bâtie dans un style que l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amérique. Elle était, de toutes parts, entourée d'une véranda de deux étages, sur laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie inférieure s'appuyait sur des assises de briques.

Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde désolation. Les fenêtres étaient bouchées avec des planches; quelques-unes n'avaient plus qu'un volet, d'autres remplaçaient les vitres par des chiffons d'étoffes.... Tout cela était plein d'affreuses révélations.

Le sol était jonché de pailles, de morceaux de bois, de débris de caisses et de barils. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés par le bruit des roues, accouraient tout prêts à déchirer.... il fallut tout l'effort des esclaves du logis pour les empêcher de mettre en pièces Tom et ses compagnons.

—Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec une satisfaction qui faisait mal à voir, et se retournant vers les esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous enfuir.... Ces chiens ont été dressés à la chasse des nègres; ils vous avaleraient aussi aisément que leur souper.... Prenez donc garde à vous! Eh bien! Sambo, dit-il à un individu en haillons, dont le chapeau n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les choses ont-elles été?

—Très-bien, maître.

—Quimbo! fit-il à un autre nègre, qui s'efforçait d'attirer son attention, vous vous êtes rappelé ce que je vous avais dit.

—Je crois bien!»

Ces deux noirs étaient les principaux personnages de l'habitation; ils avaient été entraînés systématiquement par Legree... Il avait voulu les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force de soins et d'exercices, il y était parvenu. C'était la férocité même.

On a remarqué que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que les blancs. On tire de ce fait une conclusion fâcheuse contre la race nègre. Cela ne prouve qu'une chose, à savoir que la race nègre est plus avilie et plus dégradée que la race blanche, et voici ce qui n'est pas plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, dès qu'il peut!

Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait ses États par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se détestaient cordialement, et, dans la plantation, on les détestait également tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-là, et tous les autres par eux deux, et ces deux-là par tous les autres! c'était une surveillance générale et complète, établie au profit de Legree. Rien ne lui échappait.

Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait à ses deux satellites une certaine familiarité avec lui, familiarité qui pouvait être dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au moindre signe du maître, l'un des deux était toujours prêt à égorger l'autre. A les voir tous deux auprès de Legree, ils ne prouvaient que trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bête. Leurs traits noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie, leurs voix rauques et bestiales, leurs vêtements en lambeaux et flottant au vent.... tout cela était en harmonie parfaite avec l'aspect général de la scène sur laquelle ils se trouvaient.

«Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garçons au quartier. Voilà une femme que j'ai achetée pour vous, ajouta-t-il, en séparant la mulâtresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis de vous en rapporter une, vous savez.»

La femme bondit et se rejeta vivement en arrière.

«Oh! maître, j'ai laissé mon pauvre mari à la Nouvelle-Orléans.

—Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant? Taisez-vous, et filez!»

Legree prit son fouet.

«Vous, ma belle, vous allez entrer là avec moi,» fit-il à Emmeline.

A ce moment, une face noire et sauvage apparut à une des fenêtres. Comme Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, impérieuse et violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un véritable intérêt, entendit cette voix.... Legree, irrité, répondit: «Taisez-vous! avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.»

Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux quartiers.

Les quartiers formaient une sorte de rue bordée de huttes grossières, à une certaine distance de l'habitation. C'était d'un aspect sombre, triste et dégoûtant. Tom se sentait défaillir. Il se réjouissait déjà à la pensée d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait pu rendre tranquille et calme, où il aurait eu une planchette enfin pour mettre sa Bible, une petite retraite où venir penser, après les rudes heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'était que des abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures, jetée sur l'aire; l'aire, c'était la terre nue, battue par mille pieds!

«Laquelle de ces cases sera à moi? dit-il à Sambo d'un ton soumis.

—Je ne sais pas.... peut-être celle-ci.... je crois qu'il y a encore de la place pour un. Il y a des tas de nègres dans toutes, je ne sais comment faire pour y en fourrer d'autres.»



Il était déjà tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses misérables huttes, hommes et femmes, vêtus de haillons souillés et misérables! fort peu disposés sans doute à voir d'un bon œil les nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des moulins à main, où il fallait moudre le mauvais grain destiné au gâteau du soir, triste et maigre souper! Ils étaient dans les champs, depuis l'aube matinale, courbés vers la rude tâche sous le fouet vigilant du gardien. C'était le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est déjà pas si pénible d'éplucher du coton! En vérité! mais il n'est pas non plus si pénible de recevoir une goutte d'eau sur la tête.... Eh bien! l'inquisition elle-même, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau, tombant goutte à goutte, incessamment, avec une succession monotone, à la même place!... Un travail assez doux par lui-même devient insupportable par la continuité des heures, par la monotonie de l'occupation.... et par cette affreuse pensée que ce travail, on est obligé de le faire.

Pendant que la troupe défilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait pas quelque visage sociable. Les hommes étaient sombres, misérables, abrutis; les femmes faibles, tristes, découragées.... Il y en avait qui n'étaient même pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles. C'était l'égoïsme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre de bon. Traités comme des bêtes, ces malheureux étaient descendus aussi bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien tard.

«Or çà! dit Sambo allant vers la mulâtresse et jetant devant elle un sac de maïs, quel diable de nom avez-vous?

—Lucy.

—Eh bien! Lucy, vous voilà maintenant ma femme; faut moudre ce grain-là et me faire mon souper: vous entendez?

—Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'être, dit Lucy avec le soudain et brûlant courage du désespoir. Allez-vous-en!

—Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace.

—Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tôt sera le mieux.... Je voudrais être morte.

—Eh bien! Sambo, voilà comme vous tourmentez les gens!... je le dirai à votre maître, fit Quimbo, occupé autour d'un moulin, d'où il avait chassé deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour.

—Et moi, vieux nègre, répliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder votre rang.»

Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'épuisement.

«Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de maïs; prenez ça, nègre, et tâchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas d'autre cette semaine.»

Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touché de la faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner la roue, il se mit à moudre pour elles.... il raviva le feu, où tant de gâteaux avaient déjà cuit, et il prépara son maigre souper. Tom avait fait bien peu pour ces femmes; mais une œuvre de charité.... si peu que ce fût.... était chose nouvelle pour elles.... et cette charité fit résonner dans leur cœur une corde sensible; une expression de tendresse rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mêmes, elles voulurent préparer son gâteau et le faire cuire. Tom s'assit alors auprès du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations.

«Qu'est-ce que cela?

—Une Bible!

—Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky.

—Avez-vous été élevée dans le Kentucky? fit Tom avec intérêt.

—Oui! et bien élevée encore.... Je ne me serais jamais attendue à en venir là, répondit-elle en soupirant.

—Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme.

—La Bible, donc!

—La Bible! qu'est-ce que ça, la Bible?

—Oh ciel! reprit la première interlocutrice, vous n'en avez jamais entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de l'entendre lire à Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et des coups de fouet.

—Lisez-m'en un peu pour voir,» dit la femme en remarquant l'attention de Tom.

Tom lut:

«Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous soulagerai.»

«Voilà de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites?

—Le Seigneur, répondit Tom.

—Je voudrais bien savoir où le trouver, dit la femme, j'irais à lui. Hélas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais été soulagée, moi! et ma chair est bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours après moi, parce que je n'épluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse souper, et je n'ai pas fermé les yeux que déjà j'entends les sons du cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais où est le Seigneur, comme j'irais lui dire cela!

—Il est ici, il est partout, reprit Tom.

—Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire ça à moi. Adieu! je vais me coucher.... si je puis dormir un peu!»

Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son visage.

La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres du ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaissé sur la misère et l'esclavage, elle contemplait le pauvre nègre, abandonné, seul, et qui, les bras croisés, ne voyait plus au monde que sa Bible.

Dieu est-il ici?

Ah! je le demande, pour des cœurs ignorants, est-il possible de garder une foi inébranlable, en face d'une injustice évidente, palpable et impunie?

Un rude combat se livrait dans le cœur de Tom. Le sentiment terrible de ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misère.... le naufrage de toutes ses espérances passées.... tout cela se levait et passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis.

Ah! dites-le-moi, pour Tom était-il facile de s'attacher, avec une inébranlable étreinte, à cette grande croyance du monde chrétien?

Dieu est ici, et il récompensera ceux qui l'auront toujours aimé!

Tom se leva, en proie au désespoir, et il entra dans la case qui lui avait été désignée.

Le sol était couvert de dormeurs épuisés. L'air corrompu le repoussa. Mais la rosée de la nuit tombait, pénétrante et glacée; ses membres étaient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'était tout son coucher. Il s'étendit sur la paille et dormit.

Il eut des songes. Une douce voix revint à ses oreilles. Il était assis sur un siége de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain. Éva, baissant ses grands yeux sérieux, lui lisait la Bible. Il entendait ce qu'elle disait:

«Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne t'engloutiront pas; si tu passes à travers le feu, les flammes ne s'attacheront point à toi, et tu ne seras pas brûlé: car je suis le Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Israël, ton Sauveur!»

Et peu à peu les mots semblaient se fondre en une musique divine. L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de ces doux yeux vers son cœur il s'échappait comme de chauds et bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emportée par la musique, elle s'éleva sur des ailes brillantes d'où tombaient des étincelles d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut.

Tom s'éveilla. Était-ce un rêve? Dites que c'est un rêve! mais osez donc prétendre que cette douce et jeune âme, dont toute la vie se passa à soulager et à consoler, Dieu ne permettra pas qu'après la mort elle remplisse toujours cette sainte mission!

Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaissés....
Voyons, du moins, en nos rêves étranges
Sur l'aile des archanges
Errer autour de nous l'âme des trépassés.

CHAPITRE XXXIII.

Cassy.

J'ai vu les larmes des opprimés, et ils n'avaient point de soutien, et du côté des oppresseurs était la puissance.

Il ne fallut pas beaucoup de temps à Tom pour savoir ce qu'il avait à craindre ou à espérer de son genre de vie; dans tout ce qu'il entreprenait, c'était un homme habile et capable. Par principe et par habitude, il était laborieux et fidèle. Tranquille et rangé, il comptait, à force de diligence, éloigner de lui, du moins en partie, les maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et d'injustices pour être triste et malheureux, mais il avait pris la résolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en remettant à celui dont les jugements sont conformes à la justice. Il se disait aussi que peut-être une chance de salut s'offrirait à lui.

Legree prit note des bonnes qualités de Tom; il le rangea tout de suite parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des méchants contre les bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalité ne tombaient jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarquât. L'opinion des autres nous pénètre sans paroles, subtile comme l'atmosphère, et l'opinion d'un esclave peut gêner son maître. Legree, de son côté, était jaloux de cette tendresse d'âme et de cette commisération pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait songé que plus tard il en pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences, il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la première, la seconde et la troisième condition, c'était la dureté. Tom n'était pas dur: Legree se mit dans la tête de l'endurcir. Au bout de quelques semaines, il voulut commencer son éducation.

Un matin, comme on allait partir pour les champs, l'attention de Tom fut attirée par une nouvelle venue, dont la tournure et les façons le frappèrent.

C'était une grande femme élancée: ses mains et ses pieds étaient d'une beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil. Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux, l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.

D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient. Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et à demi nues.

«Ah! la voilà enfin.... bravo!

—Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!

—Nous la verrons à l'œuvre.

—Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.

—Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le gagerais!»

La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa ni un regard ni une parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux champs.

Tom se mit activement à l'œuvre; mais, comme la femme ne s'était pas fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail et sa condition présente.

Tom, ce jour-là, travailla à côté de la mulâtresse achetée avec lui. On voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait à chaque instant prête à défaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignées de coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme.

«Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera quelque désagrément.»

Au même moment Sambo arrivait.

Il détestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque:

«Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez!» Et il lui donna un coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet.

Tom reprit sa tâche sans rien dire; mais la femme, épuisée, émue, s'évanouit.

«Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque chose qui vaut mieux pour cela que le camphre....» Et prenant une épingle sur la manche de sa veste, il l'enfonça jusqu'à la tête dans la chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gémissement et se leva à moitié.... «Debout! sotte bête, et travaillez!... entendez-vous?... ou je recommence!»

La femme parut un instant aiguillonnée par une énergie nouvelle.... elle avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du désespoir....

«Tâchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de telle sorte que vous aimerez mieux mourir!

—Je le sais bien!» murmura-t-elle.

Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter:

«O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous secourir?»

Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac de la femme.

«Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils vont vous faire.

—Je suis plus capable que vous de le supporter.»

Tom retourna à sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant.

Tout à coup l'étrangère, que son travail avait rapprochée de Tom, et qui avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et, pendant une seconde, les tint fixés sur Tom; et elle-même passa à Tom quelques poignées de son coton.

«Vous ne savez pas où vous êtes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas cela. Quand vous aurez été un mois ici, vous ne songerez plus à soulager personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau.

—Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis-à-vis de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, empruntée aux habitudes du monde auprès duquel il avait vécu.

—Dieu ne visite jamais ces parages,» répondit la femme, d'une voix remplie d'amertume.

Elle s'éloigna rapidement, et le même sourire dédaigneux revint plisser ses lèvres.

Le surveillant l'avait aperçue; il courut à elle en brandissant son fouet:

«Eh bien, eh bien! dit-il à la femme d'un air de triomphe, vous aussi, vous fraudez!... Allons!... vous voilà en mon pouvoir maintenant.... Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!»

Un regard, un éclair, jaillit des yeux noirs de l'étrangère; la lèvre frémissante, les narines dilatées, elle se retourna, s'approcha de Sambo, darda sur lui des regards tout brûlants de colère et de mépris.

«Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de pouvoir pour te faire déchirer par les dogues, couper en morceaux et brûler vif; je n'ai qu'un mot à dire!

—Eh bien! alors, pourquoi diable êtes-vous ici? reprit Sambo atterré, en faisant timidement quelques pas en arrière; je ne veux pas vous faire de mal, miss Cassy!

—Décampez, alors...»

La femme se remit à l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidité prodigieuse. Tom était ébloui; l'ouvrage se faisait comme par enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier jusqu'au bord. C'était tassé et empilé. Plusieurs fois cependant elle était venue au secours de Tom. Longtemps après le coucher du soleil, les esclaves, fatigués, le panier sur la tête, et marchant à la file, se rendirent aux bâtiments où le coton était pesé et emmagasiné.

Legree se livrait à une conversation fort animée avec ses deux surveillants.

«Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux nègres qu'ils sont maltraités, si le maître ne le surveille pas.»

Ainsi parlait Sambo.

«Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leçon, n'est-ce pas garçons?»

Les deux nègres firent une épouvantable grimace.

«Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable lui-même ne pourrait lui en remontrer.

—Eh bien, garçon, le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées, c'est de le forcer à donner le fouet lui-même. Amenez-le-moi.

—Ah! maître aura bien du mal à lui faire faire cela.

—On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique d'une joue à l'autre.

—Ah! voici maintenant Lucy, la plus scélérate, la plus misérable coquine, poursuivit Sambo.

—Prenez garde, Sambo, je commence à savoir le motif de votre rancune contre Lucy.

—Eh bien! alors, maître sait qu'elle n'a pas voulu lui obéir, et me prendre quand il le lui a dit.

—Le fouet la fera obéir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si pressé que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est maigre; mais ces femmes maigres, ça se fait à moitié tuer pour agir à sa guise....

—Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaillé pour elle.

—En vérité!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la fouetter. Ce sera une bonne leçon pour lui, et puis il la ménagera plus que vous ne feriez, vous autres, maudits démons!»

Les misérables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait bien choisi sa qualification.

«Le poids peut bien y être, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son panier.

—C'est moi qui pèse!» dit Legree avec emphase.

Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique.

«Ainsi, reprit le maître, miss Cassy a fait sa journée?

—Elle épluche comme le diable et toutes ses légions.

—Elle les a tous dans le corps!» fit Legree; et, après un juron grossier, il passa dans la salle du pesage.


Lentement, un à un, accablés de fatigue, les travailleurs arrivaient, et, avec une hésitation craintive, présentaient leurs paniers.

Legree tenait une ardoise sur laquelle était collée une liste de noms; après chaque nom il ajoutait le poids.

Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la pauvre femme qu'il avait assistée.

Faible et chancelante, Lucy s'approcha et présenta son panier. Le poids y était; Legree le vit bien, mais feignant la colère:

«Eh bien! dit-il, paresseuse bête! pas encore le poids!... Mettez-vous là, on s'occupera de vous tout à l'heure.»

La femme poussa un long gémissement et se laissa tomber sur un banc.

Cassy s'avança et présenta son panier d'un air hautain et dédaigneux. Legree lui regarda dans les yeux; ce regard était moqueur et pourtant inquiet.

Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lèvres se remuèrent lentement, et elle lui adressa quelques mots en français....

Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent dédain, se détourna et s'éloigna lentement.

«Maintenant, Tom, venez ici,» fit Legree.

Tom s'approcha.

«Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas acheté pour faire un travail grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous conduirez les travaux; ce soir vous commencerez à vous faire la main. Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous en avez assez vu!

—Pardon, maître. J'espère que mon maître ne va pas me mettre à cette besogne-là. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le ferai pas.... C'est impossible... tout à fait!

—Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en avoir fini avec moi,» dit Legree, en prenant un nerf de bœuf dont il frappa violemment Tom en plein visage.

Ce fut une grêle de coups.

«Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que vous ne pouvez pas?

—Oui, maître, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et jamais je ne le ferai, non... jamais!»

Tom avait une voix d'une extrême douceur; ses manières étaient respectueuses. Legree s'était imaginé qu'on en viendrait facilement à bout. Quand l'esclave prononça ces dernières paroles, un frémissement courut dans la foule étonnée; la pauvre femme joignit les mains en disant: «Seigneur!...» et involontairement tous ces malheureux se regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme à l'approche d'une tempête.

Legree parut tout d'abord stupéfait, confondu; enfin il éclata.

«Comment! misérable bête noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce que je dis! Est-ce qu'un misérable troupeau d'animaux comme vous sait ce qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme à tout cela!... Que croyez-vous donc être?... Vous vous prenez, sans doute, pour un gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites à votre maître ce qui est juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prétendez donc qu'on ne doit pas fouetter cette femme!

—Oui, maître. La pauvre créature est faible et malade.... il serait cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant à ce qui est de lever la main sur personne ici... non!... on me tuera plutôt!»

Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il était facile de voir à quel point sa résolution était inébranlable. Legree tremblait de colère; ses yeux verts étincelaient; les poils de ses favoris se tordaient... Mais, comme certains animaux féroces qui jouent avec leur victime avant de la dévorer, il contint d'abord sa violence et railla Tom avec amertume.

«Enfin, disait-il, voilà un chien dévot qui tombe parmi nous autres pécheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir... Ah! ce doit être un homme fièrement puissant.... Ici, misérable! Ah! vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez donc pas la Bible, qui dit: «Serviteurs, obéissez à vos maîtres!» Ne suis-je pas votre maître? N'ai-je pas payé douze cents dollars pour tout ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien à présent, corps et âme?...»

Et de sa botte pesante, il donna à Tom un grand coup de pied.

«Réponds-moi!»

Tom était brisé par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le courbait jusqu'à terre, et pourtant cette question fit passer dans son âme comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa hauteur, il regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son visage coulaient et le sang et les larmes:

«Non! non! mon âme n'est pas à vous, maître.... vous ne l'avez pas achetée.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a été achetée et payée par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe? qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal.

—Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez à ce chien une telle volée de coups qu'il ne s'en relève d'ici un mois.»

Les deux gigantesques noirs s'emparèrent de Tom. On voyait sur leur visage le triomphe de la férocité. C'était la personnification de la puissance des ténèbres. La pauvre mulâtresse jeta un cri de douleur; tous les esclaves se levèrent d'un même élan; Quimbo et Sambo emmenèrent Tom qui ne résistait pas.


CHAPITRE XXXIV.

Histoire de la quarteronne.

La nuit était fort avancée déjà. Tom, sanglant et gémissant, est étendu dans une pièce abandonnée, qui avait fait partie du magasin, au milieu des instruments brisés, du coton gâté, enfin de tout le rebut de la maison.

L'obscurité est profonde; dans l'atmosphère épaisse bourdonnent par essaims des myriades de moustiques; une soif brûlante, le plus cruel des supplices, comble la dernière mesure des angoisses de Tom.

«O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi, donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!»

Il entendit un bruit de pas derrière lui.... une lumière brilla devant ses yeux....

«Qui est là?.... Oh! pour l'amour de Dieu, à boire! un peu d'eau.... s'il vous plaît!»

Cassy, c'était elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Dans sa fièvre embrasée il épuisa plus d'une coupe.

Quand il eut fini de boire: «Merci! madame, dit-il.

—Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misérable esclave... plus misérable encore que vous ne pourrez l'être jamais.... Et sa voix devint amère.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la porte et tirant à elle une petite paillasse sur laquelle elle avait étendu des draps imbibés d'eau fraîche, voyons, mon pauvre homme, tâchez de vous mettre là-dessus....»

Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine à exécuter le mouvement. La fraîcheur de l'eau calma ses blessures.

La femme avait souvent donné des soins aux pauvres victimes de l'esclavage. Elle était habile dans l'art de guérir. Elle pansa les blessures de Tom, qui bientôt se trouva soulagé.

Elle posa la tête du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller.

«Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.»

Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux, qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son chapeau se détacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselèrent en vagues épaisses autour de son visage mélancolique.

«C'est bien inutile, mon pauvre garçon, c'est bien inutile, ce que vous avez voulu faire! Vous êtes un brave homme! vous aviez le droit de votre côté, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut céder! vous êtes entre les mains du diable: il est le plus fort!»

Céder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas déjà murmuré cette parole à ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont on devinait les secrètes amertumes, cette femme à la voix mélancolique, à l'œil sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne, la tentation contre laquelle il avait lutté!

«O Seigneur! Seigneur! céder! comment pourrais-je céder?

—Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la femme d'une voix énergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point aller?»

Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de l'athéisme.

«Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien à cela. Moi, si! voilà cinq ans que je suis ici, corps et âme sous le talon de cet homme, et je le hais comme le diable. Vous êtes sur une plantation solitaire... à dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un blanc qui puisse témoigner que vous avez été brûlé vif, déchiré par morceaux, écorché, jeté aux chiens et fouetté jusqu'à la mort... Ici pas de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, à vous ni à personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux, si je disais ce que j'ai vu et su.... Mais il est inutile de lutter.... Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'étais-je pas une femme délicatement élevée? Et lui! Dieu du ciel!... quel était-il, et quel est-il?... Et cependant j'ai vécu avec lui cinq ans, maudissant chaque instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en a une autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a été pieusement élevée, dit-elle. Sa bonne maîtresse lui avait appris à lire la Bible, et elle a apporté sa Bible ici.... Au diable, elle et sa Bible!»

Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit avec je ne sais quel éclat étrange et surnaturel à travers les ruines.

Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurité.

«O Jésus, Seigneur Jésus! disait-il, avez-vous tout à fait abandonné vos pauvres créatures? Seigneur! secourez-moi, je péris!»

La terrible femme continua:

«Et que sont donc ces misérables chiens, vos compagnons, pour que vous vouliez souffrir à cause d'eux? Pas un qui, à la première occasion, ne se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur faire du mal.... c'est bien inutile, allez!

—Pauvres créatures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?... Si je cède, moi aussi, petit à petit, comme eux-mêmes, je vais devenir cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison, un bon maître qui m'eût affranchi s'il eût vécu huit jours de plus. J'ai perdu, perdu sans espérance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne faut pas que je perde encore le ciel.... Non, après tout, je ne veux pas devenir méchant!

—Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce péché-là sur notre compte.... nous sommes forcés de le commettre! il sera sur le compte de ceux qui nous y obligent!

—Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empêchera pas de devenir méchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe comment je serai devenu tel?.... c'est d'être tel que j'ai peur.»

La femme jeta sur Tom un regard effaré.... on eût dit qu'elle venait d'être frappée d'une idée toute nouvelle.... elle poussa un long gémissement, et elle s'écria:

«Miséricorde! vous venez de dire la vérité.... hélas! hélas!»

Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brisée par la souffrance et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y eut un instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom, d'une voix éteinte:

«Madame, s'il vous plaît!»

La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche mélancolie.

«Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la donner!»

Cassy lui donna la Bible.

Tom l'ouvrit du premier coup à un passage couvert de marques et tout usé. C'était le récit des derniers moments de celui dont les souffrances nous ont sauvés.

«Si madame était assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un verre d'eau.»

Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur le passage indiqué; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec une beauté d'intonation vraiment étrange, toute cette histoire pleine d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altérait par intervalles. Souvent elle lui manquait tout à fait; et alors elle s'arrêtait, conservant un maintien glacial, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue maîtresse d'elle-même. Quand elle en vint à ces touchantes paroles: «Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font,» elle rejeta le livre, et, ensevelissant son visage sous le voile épais de ses cheveux, elle éclata en sanglots violents et convulsifs.

Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait échapper quelque tendre exclamation.

«Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui était tout naturel, à lui, et ce nous est bien difficile, à nous. O Seigneur! aidez-nous. O doux Jésus! secourez-nous.

—Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'êtes supérieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous, parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui arriva à son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours pauvre? Et nous-mêmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas oubliés, j'en suis sûr. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui, l'Écriture le dit. Mais si nous le renions, lui-même nous reniera. N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils furent chassés à coups de pierres, livrés à la faim, errants à demi nus par le monde, abandonnés, affligés, torturés. Non, la souffrance ne doit pas nous faire croire que Dieu est contre nous. C'est le contraire.... pourvu que nous-mêmes nous nous attachions à Dieu et que nous ne nous livrions pas au péché!

—Mais pourquoi nous réduit-il en de telles extrémités qu'il nous soit impossible de ne pas pécher?

—Ce n'est jamais impossible!

—Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?... Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus à l'œuvre.... Je ne puis supporter la pensée de ce qu'ils vous feront souffrir.... ils vous feront céder à la fin!

—Seigneur Jésus! vous prendrez soin de mon âme.... Oh! ne me laissez pas succomber!

—Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline! comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se soumettre..... ou mourir en détail....

—Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!.... Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt.... Dieu m'assistera.... je le sais.»

La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs fixés sur le plancher....

«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance.... non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez, dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les orangers, avec mes frères et mes sœurs.... Je fus mise au couvent.... J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas? J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes.... Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... J'avais toujours ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne, vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant.... Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et, quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?... Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane.... il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent il me disait de les parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour entendre ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que l'on avait dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! c'étaient là d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on puisse l'être. Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son ami intime, vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand cas.... mais moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le redoutai.... je sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... Souvent il emmenait Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou trois heures dans la nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si ombrageux!... mais j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons de jeu, et il était ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait plus sortir.... Son ami le présenta à une autre femme.... je vis bientôt que son cœur n'était plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le vis bien.... Oh! jour après jour je le voyais s'éloigner.... Mon cœur se brisait.... Le misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants, pour payer les dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il l'entendait; et il nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la campagne, et qu'il y resterait deux ou trois semaines; il me parla avec plus de tendresse que d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne me trompa point.... Je sentais que le temps était venu.... il me semblait que j'étais changée en statue. Je ne pouvais ni dire une parole, ni verser une larme. Il m'embrassa; il embrassa les enfants à plusieurs reprises, et il sortit. Je le vis monter à cheval.... Tant que je pus, je le suivis des yeux. Quand je ne le vis plus, je tombai et je m'évanouis.