«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les reverrez jamais....»
«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes larmes.
«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh! quelle vie c'était là! vivre le cœur brisé chaque jour.... continuer d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et âme à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à chanter pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce que je faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui refuser. Il était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une petite créature timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son père: il n'avait jamais plié sous personne.
«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils s'élancèrent après lui, et l'un d'eux—oh! jamais je n'oublierai son visage—dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours.... Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours: «Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon, hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout.... je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc en faire.
«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps je ne sus rien....
«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi.... Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris alors pourquoi j'étais si bien soignée....
«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais, quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient, ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas être gaie et me montrer aimable....
«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le cœur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille; elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!... comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis prendre du laudanum, et je le serrai sur mon cœur pendant qu'il s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah! tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi.... je fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena ici.... et m'y voilà!»
La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue chevelure noire qui l'inondait.
«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien! Au couvent où j'étais, les sœurs me parlaient d'un jour de jugement où tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de haine au cœur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes enfants.... perdue corps et âme!...
«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un moment viendra où je.... oui!...»
Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur fatale passa dans ses yeux.
«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller.... bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler vive....»
Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le plancher, en proie à un accès de frénésie violente.
Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se recueillir.
«Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? dit-elle en s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?»
Et il y avait dans ses manières, comme dans sa voix, une douceur pleine de grâce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus étonnant contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles....
Tom but encore, et la regarda avec intérêt et attendrissement.
«O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller à celui qui donne les sources d'eaux vives!
—Aller à lui! où est-il? quel est-il? demanda Cassy.
—C'est celui dont tout à l'heure vous me lisiez l'histoire.... le Seigneur!
—Quand j'étais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.»
Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression de rêverie attristée....
«Mais il n'est pas ici, s'écria-t-elle; il n'y a ici que le péché et le long désespoir! Oh!»
Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle eût voulu soulever un poids qui l'accablait....
Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste impérieux.
«Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tâchez de dormir, si vous pouvez....»
Elle mit de l'eau tout près de lui, fit tous les petits arrangements nécessaires à la nuit d'un malade.... et elle sortit.
Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le cœur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son, une fleur.... le vent, l'Océan.... qui rouvrent la blessure, en donnant un choc à cette chaîne électrique qui nous enserre dans ses noirs anneaux.
Byron, Childe-Harold, chant IV.
Le salon de Simon Legree était une longue et large pièce, garnie d'une ample et vaste cheminée; il avait été jadis tendu d'un riche et splendide papier. Ce papier, moisi, déchiré, décoloré, pendait des murs par lambeaux. On y respirait cette odeur nauséabonde et malsaine qui vient de l'abandon, de l'humidité, de la ruine, et que l'on trouve souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermées. Ce papier était souillé de taches de bière et de vin. En plusieurs endroits il portait des inscriptions à la craie. Il y avait dans la cheminée un brasier de charbon. Le temps n'était pas précisément froid; mais, dans cette vaste salle, les soirées étaient toujours d'une humidité pénétrante, et puis il fallait bien à Legree du feu pour allumer son cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougeâtre du charbon embrasé permettait à l'œil de découvrir le spectacle très-peu gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des par-dessus et de tout l'attirail de la toilette répandu et semé dans un désordre confus. Les énormes chiens dont nous avons déjà parlé avaient choisi là un gîte à leur convenance.
Legree se préparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une bouilloire ébréchée et fêlée, en murmurant:
«Ce gueux de Sambo!... faire naître cette dispute entre moi et mes nouveaux esclaves!... Voilà maintenant Tom incapable de travailler pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse!
—Cela vous est bien dû!» dit une voix derrière sa chaise.
C'était la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue.
«Ah! vous voilà, diablesse? Vous revenez, hein!
—Oui, répondit-elle froidement; mais je veux agir à ma guise.
—Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste.
—J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misérable hutte, que de rester sous votre pouvoir.
—Mais vous êtes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace; c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma belle, et causons raison!»
Et il la prit par le poignet.
«Simon Legree, prenez garde à vous!» s'écria-t-elle.
Et il y eut dans son œil un regard aigu, un éclair sauvage, quelque chose d'effrayant vraiment.
«Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton résolu, et vous n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.»
Ces deux mots, prononcés à l'oreille de Simon, s'échappèrent avec un sifflement.
«Oui, oui, je le crois; éloignez-vous! fit Legree en la repoussant et en la regardant d'un air inquiet... Après tout, Cassy, pourquoi ne voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude?
—Comme d'habitude!» murmura-t-elle d'une voix amère.... Mais elle s'arrêta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son cœur, ne lui permettait pas de trouver des paroles.
Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme énergique et passionnée aura toujours.... même sur le plus vil des hommes; mais dans ces derniers temps elle était devenue de plus en plus irritable et frémissante, sous le joug d'une servitude détestée. Son irritabilité s'emportait parfois jusqu'à la folie, et cette folie même faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur superstitieuse que les hommes grossiers et sans éducation ressentent toujours pour les insensés. Quand Legree ramena Emmeline à l'habitation, tous les sentiments de dignité féminine, endormis dans le cœur fatigué de Cassy, se réveillèrent et se ranimèrent tout à coup; elle prit parti pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle entre elle et Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme, elle irait travailler aux champs. Cassy, dédaigneuse et superbe, déclara qu'elle voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en effet, pour montrer à quel point elle dédaignait la menace.
Tout ce jour-là, Legree se sentit mal à l'aise. Cassy avait sur lui un empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle présenta son panier aux balances, il espérait quelques mots de soumission: il lui parla d'un ton à demi moqueur, à demi conciliant. Elle répondit avec une amertume méprisante.
«Je désire, Cassy, que vous vous conduisiez décemment.
—C'est vous qui parlez de se conduire décemment! et que venez-vous donc de faire? Vous n'êtes pas capable de vous contenir.... vous venez de ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus pressé.... Toujours votre damnée colère!
—J'ai été absurde, j'en conviens, de laisser naître cette querelle; mais, puisque l'esclave a ainsi manifesté sa volonté, il devait être réduit!
—Je déclare que vous ne le réduirez pas!
—Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colère. Je voudrais bien voir cela! Ce serait le premier nègre qui m'aurait résisté.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cédera!»
En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avança en faisant des saluts et en présentant quelque chose enveloppé dans un papier.
«Qu'est-ce encore, chien?
—Un sortilége, maître.
—Un quoi?
—Quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ça les empêche de sentir les coups quand ils sont fouettés.... Tom avait cela attaché autour du cou, avec un ruban noir.»
Legree était superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine.
Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulèrent d'eux-mêmes aux doigts de Legree.
«Damnation! s'écria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brûlé.... d'où cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apporté cela?»
Sambo restait là, bouche béante, immobile d'étonnement.... Cassy, qui était sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree, ne sachant trop que penser.
«Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable!» s'écria-t-il, en montrant le poing à Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite le dollar par la fenêtre.
Sambo fut enchanté de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut quelque peu honteux de cet accès de peur; il s'assit avec une grâce de boule-dogue en colère, et commença de humer son punch sans mot dire.
Cassy sortit sans qu'il y prît garde, et, comme nous l'avons déjà raconté, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom.
Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de cheveux blonds, pour faire ainsi pâlir un homme familiarisé avec toutes les formes de la cruauté?
Pour répondre à cette question, il nous faut ramener le lecteur en arrière.
Si dur, si réprouvé, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu un temps où il était bercé sur le sein d'une mère.... On murmurait à son chevet des prières et des cantiques; son front brûlant fut humecté des saintes eaux du baptême.... Pendant sa première enfance, au son de la cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le temple pour adorer et pour prier. Là-bas, bien loin, dans la Nouvelle-Angleterre, cette mère avait élevé son fils unique avec un amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait interrompus; mais, fils d'un père au cœur dur, sur lequel cette tendre femme avait en vain répandu tous les trésors de son amour, il avait suivi ses traces maudites.... Tapageur, déréglé, tyrannique, il méprisa les conseils de sa mère, et ne supporta point ses reproches. Bien jeune encore, il s'éloigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il n'était revenu qu'une fois au logis; sa mère, avec les aspirations d'un cœur qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien à aimer, s'attacha à lui, et s'efforça, par ses exhortations et ses supplications, de l'arracher à cette vie de péché, mort de son âme!
Pour Legree ce furent là les jours de grâce!
Les bons anges l'appelaient à eux.... Il fut presque touché.... la miséricorde le prit par la main.
Mais son cœur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus brutal que jamais.
Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire.
La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi, autour de ses doigts.
La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui avait pardonné et l'avait béni.
Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour qui pardonnait, ne furent pour ce cœur de démon.... ce cœur de péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu! Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit, et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son lit.... plein d'horreur!
O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu est amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du désespoir?...
«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié.... Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais bien la faire venir....»
Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et froid comme dans une cave.
Legree s'arrêta au pied de l'escalier.
Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme....
«Holà! qu'est-ce?» s'écria-t-il.
La voix émue, pathétique, chantait un hymne assez répandu parmi les esclaves:
«Maudite fille! je vais l'étrangler!» Et d'une voix furieuse il appela: «Lina! Lina!»
Et seul l'écho moqueur répondit: Lina! Lina!
Et la douce voix chantait toujours:
Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles désertes.
Legree s'arrêta encore. Il eût eu honte de le dire.... mais de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait battre son cœur à coups pressés.... Il crut voir quelque chose de blanc qui se levait et glissait devant lui dans la chambre, et il frissonna en se disant que peut-être l'ombre de sa mère allait paraître devant ses yeux.
«Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, où il s'assit; maintenant, il faut laisser ce garçon tranquille.... Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis ensorcelé.... en vérité! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce moment-là.... Où a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas être celle.... oh! non.... je l'ai brûlée.... je suis sûr que je l'ai brûlée.... Ce serait trop drôle si les cheveux pouvaient quitter d'eux-mêmes la tête des morts.»
Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux murmurait une syllabe de terreur et de remords à ton oreille.... Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empêcher tes mains cruelles de tourmenter ces malheureux!
«Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens, réveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!»
Mais les chiens n'ouvrirent qu'un œil endormi, et le refermèrent bientôt....
«Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va chasser ces horribles idées.»
Il mit son chapeau, se rendit sous la véranda, et sonna d'une trompe dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes.
Legree, quand il était en belle humeur, admettait assez volontiers ces deux drôles dans son salon, et, quand il les avait échauffés par le wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice du moment.
Il pouvait être entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces trépignements, mêlés à l'aboiement des chiens, en un mot, tous les indices d'un sabbat d'enfer.
Elle s'approcha et regarda.
Legree et les deux surveillants, dans un état d'ivresse furieuse, chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns aux autres les plus affreuses grimaces.
Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fenêtre.... On pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colère et du mépris, et elle se dit:
«Serait-ce vraiment un péché que de délivrer le monde de ces misérables?»
Elle se détourna précipitamment et, passant par une porte de derrière, elle s'élança dans l'escalier et frappa bientôt à la porte d'Emmeline.
Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, pâle de terreur, assise à l'extrémité la plus éloignée de la porte. Quand elle entra, la jeune fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy, elle s'élança vers elle, et lui prenant le bras:
«Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais si peur que ce ne fût!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont fait toute la nuit....
—Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez souvent....
—Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous échapper? N'importe où.... dans les savanes.... parmi les serpents.... où vous voudrez! Ne pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici?
—Nulle part que dans le tombeau....
—N'avez-vous jamais essayé?
—J'ai assez vu essayer, et je sais le résultat.
—Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'écorce des arbres avec mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir un.... que lui.... auprès de moi!
—Bien des gens ici ont pensé comme vous; mais vous ne pourriez pas rester dans les savanes; vous y seriez traquée par les chiens, ramenée ici.... et alors.... alors....
—Que ferait-il?»
Et la jeune fille tout émue retenait son souffle et regardait Cassy.
«Ah! plutôt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son métier parmi les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manière de plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont restés dans la tête pendant des semaines. Tenez! là-bas, du côté du quartier, il y a un endroit où vous pourrez voir un arbre noirci et dépouillé; le terrain tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait là, et vous verrez si on ose vous répondre!
—Oh! ciel! que voulez-vous dire?
—Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persévère.
—Horreur! s'écria Emmeline; et elle devint pâle comme la mort.... Oh! Cassy, que ferai-je? dites-le moi!
—Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez faire, en maudissant et en haïssant.
—Il voulait me faire boire de cette détestable eau-de-vie.... Je ne peux la souffrir.
—Vous ferez mieux de boire. Je la détestais bien aussi, et maintenant je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi.... notre position est moins affreuse quand nous avons bu!
—Ma mère me disait toujours qu'il ne fallait même pas goûter à ces choses-là.
—Ah! votre mère.... Et Cassy prononça ce mot de mère avec une expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mères ont à dire? Vous êtes achetées et payées, vos âmes appartiennent à vos maîtres.... ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez, les choses n'en iront que mieux!
—Oh! Cassy, ayez pitié de moi!
—Pitié de vous!... Oh! n'ai-je pas pitié de vous? n'ai-je pas eu une fille? Dieu sait où elle est et à qui elle est à présent! Elle a marché sans doute sur les traces de sa mère, comme ses enfants marcheront sur les siennes; il n'y aura pas de fin à cela: la malédiction sur nous est éternelle!
—Oh! je voudrais n'être jamais née! dit Emmeline en tordant ses mains.
—Ah! voilà un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais.... si j'osais....» Et elle regarda dans les ténèbres. Son œil avait la fixité immobile du désespoir; c'était du reste l'expression habituelle de sa physionomie au repos.
«Il est mal de se tuer, dit Emmeline.
—Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie que nous menons ici, jour après jour.... Mais au couvent les sœurs me disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'était que la fin de nous.... oh! dans ce cas....»
Emmeline se détourna et cacha sa tête dans ses mains.
Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline, Legree, dompté par l'ivresse, était tombé de sommeil dans le salon.
L'ivresse, chez Legree, n'était pas une habitude: sa constitution robuste pouvait braver les excès qui auraient ruiné une organisation plus délicate; mais sa prudence, défiante et rusée, ne lui permettait pas de s'abandonner souvent à ses instincts au point de perdre la raison.
Cette nuit-là, dans ses fiévreux efforts pour chasser le remords et le chagrin qui le dévoraient, il s'était livré complétement; quand il eut renvoyé ses deux compagnons, il s'étendit sur un siége du salon et s'endormit....
Oh! comment les méchants osent-ils pénétrer dans ce monde inconnu du sommeil, terre que ses horizons incertains séparent à peine du royaume mystérieux de la suprême justice?
Legree rêvait.
Au milieu de ce lourd sommeil tourmenté, une femme voilée se dressa bientôt à ses côtés, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il crut la reconnaître, quoiqu'elle fût voilée.... et il frémit.... Il crut encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le serrait, jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de respirer.... Et il crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le glaçait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un abîme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abîme et le précipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait encore.... Et la figure solennelle et voilée se leva, elle tira son voile: c'était sa mère!... Elle se détourna de lui, et il tomba, tomba, tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de cris et de rires de démons....
Legree s'éveilla.
Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissèrent dans le salon. L'étoile du matin, l'étoile solennelle entr'ouvrit son œil béni, et, du haut de son ciel brillant, regarda l'homme du péché. Oh! quelle solennité, quelle beauté, quelle fraîcheur entoure la naissance de chaque jour, comme pour dire à l'homme insensé: «Regarde! c'est une chance de plus qui t'est donnée.... Combats pour la gloire immortelle!» Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, là où cette voix n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit pas.... Il se réveilla avec un juron et une malédiction.... Qu'étaient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles renaissants, merveille de chaque matin? Qu'était-ce donc pour lui, la sainte pureté de cette étoile, que le Fils de Dieu a choisie pour emblème?... Véritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moitié.
«J'ai eu une affreuse nuit! dit-il à Cassy, qui entrait par la porte en face de lui.
—Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle sèchement.
—Que voulez-vous dire, coquine?
—Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous donne un bon avis.
—Au diable!
—Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pièce, est que vous laissiez Tom tranquille....
—Qu'est-ce que ça vous fait?
—Dame! ça ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents dollars, et que vous le mettiez hors d'état au milieu de la saison, dans un moment de dépit, ça ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour lui!
—Voyons! pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires?
—Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauvé quelques milliers de dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voilà comme on me remercie! Si votre récolte est inférieure à celle des autres, vous perdrez votre pari, voilà tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez comme une femme.... voilà tout!... Il me semble que je vous y vois!»
Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition.... c'était d'obtenir la plus abondante récolte de la saison.... Il avait en ce moment plusieurs paris engagés à la ville voisine. Cassy, avec le tact d'une main féminine, avait touché la seule corde qui pût vibrer.
«Eh bien! soit.... On va en rester là.... mais il va me demander pardon et promettre de se mieux conduire....
—Il ne le fera pas!
—Ah! il ne le fera pas?
—Non!
—Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire méprisant.
—Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il a tort.
—Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise comme il me plaît.... ou....
—Ou vous perdrez votre récolte pour l'avoir éloigné des champs au moment où le travail est le plus pressé!
—Mais il cédera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est qu'un nègre?... ce matin il va ramper comme un chien!
—Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espèce-là.... vous pouvez le tuer en détail.... vous ne lui arracherez pas le premier mot d'un aveu.
—C'est ce que nous verrons.... Où est-il? fit Legree en sortant.
—Dans la grande salle du magasin.»
Legree, bien qu'il parlât résolument à Cassy, n'en éprouvait pas moins une certaine émotion intérieure; il était fort irrésolu en sortant du salon. Les rêves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait Cassy ébranlaient fortement son âme. Il voulut que personne n'assistât à son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas à le réduire par des menaces, différer du moins sa vengeance et choisir son temps.
La lueur solennelle de l'aube, les angéliques rayons de l'étoile du matin avaient pénétré dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces paroles: «Je suis le rejeton de David, la brillante étoile du matin.» Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son âme; au contraire, elle s'était relevée comme à un appel qui lui venait d'en haut.... Il se disait que peut-être c'était son dernier jour qui se levait maintenant dans le ciel; et son cœur battait d'une émotion suprême.... pleine de désirs.... Il pensait que peut-être ce tout mystérieux, qu'il avait si souvent rêvé, ce grand trône éclatant de blancheur, entouré de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vêtue de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparaître à ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il entendit le pas et la voix de son bourreau.
«Eh bien! garçon, dit Legree, en le touchant dédaigneusement du pied, comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La leçon vous convient-elle? Êtes-vous aussi crâne qu'hier soir? Êtes-vous disposé à régaler le pauvre pécheur d'un bout de sermon.... hein?»
Tom ne répondit rien.
«Allons! levez-vous, animal,» dit Simon en lui donnant un second coup de pied.
Se lever, c'était là une opération assez difficile pour un homme moulu et brisé. Tom s'efforça vainement de se lever.... Legree fit entendre un rire brutal.
«Tiens! vous n'êtes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier soir, peut-être?»
Tom cependant s'était levé, et il s'était mis en face de son maître, le front calme et serein.
«Eh! que diable! vous voilà debout! Allons! je vois bien que vous n'en avez pas eu assez.... Voyons, Tom, à genoux maintenant, et demandez-moi pardon pour vos réponses d'hier soir.»
Tom ne fit pas un mouvement.
«Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet.
—Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi à l'avenir. Je ne ferai jamais rien de mal.... advienne que pourra!
—Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, maître Tom!... Vous croyez que c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du tout.... Aimeriez-vous à être attaché à un arbre et à voir allumer un petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agréable, Tom.... hein?
—Maître, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....»
Il se redressa et joignit les mains.
«Mais, quand vous aurez tué le corps, vous ne pourrez plus rien; et, après cela, il y aura l'Éternité!»
Éternité! ce seul mot remplit de force et de lumière l'âme du pauvre esclave,... et le pécheur se sentit au cœur comme une morsure de scorpion.... Legree grinça des dents, mais sa rage même le fit taire; et Tom, comme un homme délivré de toute contrainte, parla d'une voix claire et joyeuse.
«Monsieur Legree, vous m'avez acheté, je vous serai un bon et fidèle esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps, toute ma force.... Mais mon âme! je ne veux pas la donner à un homme mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements, à lui, je les mets avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en être sûr, monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je l'attends.... dès qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire mourir de faim.... me brûler.... ce sera m'envoyer plus tôt où je dois aller!
—Vous céderez auparavant, dit Legree furieux.
—Vous ne réussirez pas, dit Tom, j'aurai du secours.
—Qui diable viendra vous secourir?
—Le Seigneur tout-puissant.
—Damnation!»
Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom.
Une petite main douce, mais glacée, se posa sur son épaule.... il se retourna.... c'était la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et froid, lui rappela ses rêves de la nuit, et toutes les sentences effrayantes murmurées dans les songes traversèrent son cerveau ébranlé, ramenant avec eux leur lugubre cortége d'horreurs.
«Encore des bêtises! dit Cassy en français, laissez-le! Laissez-moi faire; je vais le remettre en état de retourner aux champs. Qu'est-ce que je vous disais?»
On prétend que l'alligator et le rhinocéros, bien qu'enfermés dans une cuirasse à l'épreuve de la balle, ont cependant un point vulnérable: le point vulnérable de ces scélérats réprouvés de Dieu et des hommes, c'est ordinairement la crainte superstitieuse.
Legree se détourna de Tom, bien résolu d'attendre.
«Soit! à votre guise, fit-il à Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez garde, dit-il à Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie jamais.... j'inscris cela à votre compte, et je me payerai sur votre vieille peau noire! Souvenez-vous-en!»
Et Legree sortit.
«Allez! vous aurez aussi votre compte à régler, vous!» Et Cassy lui jeta un regard noir.... Puis revenant à Tom:
«Eh bien! comment êtes-vous, mon pauvre garçon?
—Dieu m'a envoyé un de ses anges, et il a fermé la bouche du lion, répondit Tom.
—Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colère va vous suivre, jour par jour, s'élançant comme un chien à votre gorge, buvant votre sang, épuisant votre vie goutte à goutte.... Je connais l'homme.