Peu importe avec quelle solennité on l'ait dévoué sur l'autel de l'esclavage, du moment où il touche le sol sacré de l'Angleterre, l'autel et le Dieu tombent dans la poussière, et l'esclave est racheté, régénéré, sauvé par l'invincible génie de la liberté.
Curran.
Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses persécuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous avons abandonnés au milieu de leur fuite.
Quand nous avons quitté Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la couche immaculée d'un quaker, entouré des soins maternels de la vieille Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle malade.
Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et réservée. Un bonnet de mousseline cache à moitié ses cheveux blancs et bouclés, partagés sur un front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de pensées. Un mouchoir de crêpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son frôlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre.
Telle est la mère Dorcas.
«Au diable! s'écria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses couvertures.
—Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures.
—Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en empêcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire jurer!»
Dorcas enlève un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une telle façon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant à ces petits soins:
«Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugréer comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite....
—Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernière chose dont je m'occupe.... tonnerre!»
Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant le lit dans un désordre effroyable.
«Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout à coup, après un moment de silence.
—Oui, répondit Dorcas.
—Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tôt possible.
—C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit à part la tante Dorcas, en continuant à tricoter paisiblement....
—Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que ça me fait de le dire à présent? J'espère bien qu'ils se sauveront.... ne fût-ce que pour faire pester Marks, le s.... lâche!
—Eh bien, Thomas!
—Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouchées, elles éclatent.... Mais, à propos de la femme, dites-lui de changer de toilette.... son signalement est donné dans le Sandusky.
—Nous y veillerons,» reprit Dorcas avec son flegme habituel.
Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens, disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!»
Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de s'embarquer sur le lac.
La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc, hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos cœurs coule-t-il plus vite?
Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles d'entre leurs fils!
Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine, la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son cœur sa femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre.
Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui serait plus facile d'échapper.
«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage, ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas, de les voir tous tomber?»
Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas.
Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une, tombèrent les longues boucles opulentes.
«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle, souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.
—Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges.
—Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le lac.... et alors! et alors!
—Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.
—Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!
—Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment cette grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces longues années de misère finiront? Serons-nous libres?
—J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous tirer de l'esclavage.
—Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui, je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance, à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.»
La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra conduisant Henri déguisé en petite fille.
«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?»
L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à travers ses longues boucles.
«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras.
L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait amené.
«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne doit point rester à côté de nous?
—Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah! dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?
—Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules.
—Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....
—Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera plus facile à jouer....
—Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent.
—Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes fines suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez!
—J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon.
—En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles.... si je les rencontre.»
Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du départ.
Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux, de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre elle et ce jeune monsieur.
La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges surveillait les bagages.
Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui se tenaient tout près de lui.
«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je suis sûr qu'ils n'y sont pas.»
Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle, était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.
«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la main.»
La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau.
Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames, où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les compliments des voyageuses.
La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une distance désormais infranchissable.
C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait fièrement son sillon à travers les flots.
Oh! quel monde mystérieux le cœur de l'homme renferme dans ses profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance.
Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin, visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger....
On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent sur le rivage et élevèrent leur cœur jusqu'à Dieu.
Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur, pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse chercher un asile sur ces bords.
Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté?
Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer, aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur!
Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous pour répondre à Dieu?
Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre?
Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance—le sentiment de l'éternelle gloire.
Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce long martyre du cœur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte, le sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche qui fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.
Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son cœur battit brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti, quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint le sentiment de la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient brisés et moulus, alors il comprit à quel point il était abandonné, dégradé, avili, et sans espoir.
Ce fut une pénible et longue journée.
Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations, des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords, travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait? c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons.
La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là, faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir. Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne venait, et dans son cœur, sa pensée retombait plus désolée encore et plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le temps de s'occuper de personne!
Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages remarqués qui souvent avaient fait battre son cœur, ces paroles des patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils perdu leur pouvoir, l'œil obscurci et presque éteint n'en pouvait-il retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis toute-puissante?
Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche.
Un gros éclat de rire retentit tout près de lui.
Tom releva les yeux; il aperçut Legree.
«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de laine!»
Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la nudité!
Il ne répondit rien.
«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky.... Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons, jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église.
—Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur.
—Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait, il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!
—Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin.
—Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!»
Et Legree s'éloigna.
Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus douloureuse précède le reflux de la joie et du courage.
Il en fut ainsi pour Tom.
Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux. Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui remuait le cœur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse et de compassion, vers lui, et une voix dit:
«Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!»
Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et, dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son cœur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les espérances de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en sacrifice d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces étoiles, silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais jamais avec un tel sentiment:
Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les mœurs religieuses des esclaves ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que nous venons de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, recueilli de fort touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain état dans lequel les sentiments et les idées acquièrent une telle influence et une telle intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs et les contraignent à leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve intérieur. Qui pourra jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et dominateur peut amener notre pauvre machine humaine? Qui connaît tous les moyens qu'on emploie pour consoler les affligés? Si le pauvre esclave abandonné croit que Jésus lui est apparu et lui a parlé, qui donc osera le contredire? N'a-t-il pas annoncé que sa mission était de soulager ceux qui souffrent et de délivrer ceux qu'on opprime?
Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah! Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin, l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!
Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix entoura l'humble cœur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent, faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!
C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune injure ne pouvaient plus troubler.
«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un pinson!
—Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.
—Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!
—Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux. Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant, passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu! que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer.... Elle en porte encore les marques maintenant.
—Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus....
—Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin.... Ah! ah! ah!»
Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment où Legree montait à cheval pour se rendre à la ville voisine.
La nuit, en s'en revenant, il jugea à propos de faire un détour et d'inspecter le quartier.
La nuit était splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillité transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'était rare d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrêta pour écouter. C'était une voix de ténor; elle chantait:
«Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je hais ces maudits hymnes méthodistes!... Ici, nègre, ici! fit-il en s'élançant sur Tom et en levant son fouet.... Comment osez-vous bien être encore debout quand vous devriez être au lit?... Fermez votre vieille mâchoire noire et rentrez chez vous.... vite!
—Oui, maître,» dit Tom, empressé et joyeux; et il se prépara à rentrer chez lui.
Le bonheur évident de Tom excita au plus haut point l'irritation de Legree. Il s'avança et laboura de coups les épaules et la tête de l'esclave.
«Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?»
Les coups ne tombaient que sur l'homme extérieur, ils ne tombaient plus sur le cœur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et cependant Legree sentit que son pouvoir lui échappait.... sa victime n'était plus sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une volte à son cheval; un éclair passa dans cette âme sombre et méfiante, et y fit briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que c'était Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphéma Dieu! Cet homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les menaces, ni les cruautés ne pouvaient plus émouvoir, réveilla en lui une voix pareille à celle que le divin Maître faisait parler dans l'âme des possédés. Cette voix disait: «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?»
L'âme de Tom débordait de pitié et de sympathie pour tous les pauvres malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie étaient désormais passés, et, de ce trésor de paix et de joie dont le ciel lui avait fait don, il voulait épancher les richesses sur ceux qui souffraient à ses côtés. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion; mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures du travail, il trouvait encore le moyen de réconforter et de soulager les faibles et les découragés. Ces pauvres créatures, épuisées, abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois la persévérance de cette bonté, ils sentirent se remuer et vibrer les cordes les plus intimes de leur cœur! Graduellement, insensiblement, cet homme étrange, silencieux, patient, toujours prêt à porter le fardeau de chacun sans réclamer pour lui l'assistance de personne; qui se tenait à part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits glacées, abandonnait sa misérable couverture à quelque pauvre femme tremblante de fièvre; qui dans les champs remplissait le panier des plus faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids lui-même; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran, leur tyran à tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de blâme, une injure, une malédiction: cet homme acquit sur eux un étrange pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblèrent autour de Tom pour l'entendre parler de Jésus! Ils eussent été bien heureux de se réunir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter! Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des violences, il dispersa leurs petites réunions. La bonne nouvelle de l'Évangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du cœur à l'oreille. Plus d'entretien en commun!
Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hélas! n'était qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans espérance, entendaient parler d'un Rédempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie céleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'Évangile avec une docilité plus empressée que la race africaine. Le principe de la foi sans contrôle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des éléments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vérité, portée par le vent du hasard dans les cœurs les plus ignorants, a germé en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux cultures les plus habiles.
La pauvre mulâtresse, dont la simple foi avait été brisée et engloutie sous cette avalanche de cruautés et d'injures, sentait maintenant son âme se relever sous l'influence de la sainte Écriture et des hymnes que, sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait à son oreille. Cassy elle-même, cette âme troublée, cette intelligence égarée, retrouvait un peu de calme et de douceur auprès de cette candeur aimante!
Réduite à un désespoir qui touchait à la folie, irritée par toutes les tortures qui avaient déchiré sa vie, Cassy avait formé dans son âme le projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruautés dont elle avait été le témoin ou la victime.
Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout à coup réveillé. Il aperçut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui servait de fenêtre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager à sortir.
Tom sortit.
Il pouvait être une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique clair de lune. Autour d'eux, tout était silence et calme. Un rayon de lumière tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'était plus son morne désespoir.
«Venez ici, père Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras et en l'attirant à elle avec une telle force, qu'on eût dit que cette petite main était d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles à vous donner!
—Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout ému.
—Tom, voudriez-vous être libre?
—Je le serai, madame, quand il plaira à Dieu!
—Vous pouvez l'être cette nuit!... et il y eut encore un éclair sur le visage de Cassy.... Venez!»
Tom hésita.
«Venez! reprit-elle à voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux, venez! il dort profondément.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrière est ouverte; il y a une hache auprès, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait moi-même, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc!
—Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermeté et en reculant, malgré tous les efforts de Cassy pour le faire avancer.
—Mais pensez donc à tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre tous en liberté. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous trouverons une île, nous y vivrons indépendants. Ces choses-là se font, dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci.
—Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais mieux me couper la main!
—Eh bien! je ferai tout moi-même, dit Cassy en s'éloignant.
—O miss Cassy! et Tom se jeta à genoux devant elle; au nom de ce cher Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre précieuse âme au démon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous appelle point à la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de Dieu!
—Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu déjà que mon cœur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas fait souffrir.... à moi.... et à toutes ces misérables créatures?... et vous-même, n'épuise-t-il pas goutte à goutte le sang de votre vie?... Oui.... je suis appelée.... oui! on m'appelle à la vengeance!... son tour est venu! je veux avoir le sang de son cœur!
—Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des mouvements convulsifs. Non! pauvre âme perdue! il ne faut pas, il ne faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais versé d'autre sang que le sien, et il l'a versé pour nous quand nous étions ses ennemis.... Seigneur! aidez-nous à suivre vos traces et à aimer nos ennemis!
—Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela n'est pas dans la chair et le sang!
—Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la grâce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et prier, partout et malgré tout, la bataille est finie, et la victoire est venue! gloire à Dieu!...» Et l'œil humide, la voix tremblante, Tom regarda les cieux.
Oui, race africaine, appelée la dernière entre les nations, appelée à la couronne d'épines, à l'humiliation, à la sueur sanglante et aux agonies de la croix, race africaine, voilà ta victoire! voilà ton règne avec le Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre!
Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes émues, qui tombaient comme une rosée sur l'âme inquiète de cette pauvre femme, calmèrent le feu dévorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et Tom sentit se détendre les muscles de sa main.
«Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les méchants esprits me suivaient? O père Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien pouvoir! Je n'ai pas prié depuis que mes enfants ont été vendus. Ce que vous dites doit être juste.... oui, cela doit être!... Mais, quand je veux prier, je ne puis que haïr et maudire! non! je ne puis prier!...
—Pauvre âme! dit Tom tout ému, le démon veut vous avoir, et il vous passe à son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jésus, il est venu pour relever les cœurs brisés et pour consoler ceux qui pleurent.»
Cassy ne répondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux baissés...
Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hésitait:
«Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose était possible, je vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est-à-dire si vous le pouviez sans vous rendre coupable du sang versé.... Oh! pas autrement!
—Tenterez-vous la chance avec nous, père Tom?
—Non. Il y a un temps où je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confié une tâche à remplir auprès de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec eux je porterai ma croix jusqu'à la fin! Il n'en est pas de même pour vous.... vous êtes trop tentée.... vous ne pourriez peut-être pas résister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez.
—Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bête sur la terre ou sous les eaux qui n'ait où se reposer; le serpent et l'alligator trouvent un gîte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il n'y a rien!... Là-bas, au fond des savanes les plus épaisses, les chiens nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre nous.... jusqu'aux bêtes.... Où irai-je?»
Tom n'osait répondre; mais enfin:
«Allez, dit-il, à celui qui a sauvé Daniel de la gueule des lions, à celui qui a sauvé les trois Hébreux du feu de la fournaise, à celui qui a marché sur les flots et ordonné aux vents d'être calmes. Il vit toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous délivrer! Essayez! et je prierai pour vous de toute ma force!»
Quelle est donc cette étrange loi des âmes qui fait qu'une pensée longtemps dédaignée, sur laquelle on marche, pierre inutile et méprisée, tout à coup jaillit en étincelles et rayonne de feux? c'est un diamant à présent!
Cassy, pendant de longues heures, avait médité toutes les probabilités d'une évasion possible, elle avait formé mille plans qu'elle avait bientôt rejetés comme impraticables.... et maintenant il se présentait à elle une idée si simple, si complétement réalisable, qu'elle se sentait toute remplie d'espérances....
«Père Tom, j'essayerai!
—Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!»
La route du méchant est ténébreuse: il ne sait point où est la pierre d'achoppement.
PROVERBES, IV, 19.
Le grenier de Simon Legree était, comme tous les greniers du monde, un lieu désolé, immense, plein de poussière, tendu de toiles d'araignée et jonché de débris de toute espèce. L'opulente famille qui avait occupé cette maison aux jours de sa splendeur y avait apporté des meubles magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait été laissé là, oublié, négligé, moisissant dans la chambre ou entassé dans ce grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout, appuyées au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fenêtre; à travers sa vitre terne et souillée glissait un jour douteux et rare qui tombait sur des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses qui avaient eu jadis de plus brillantes destinées. Ce grenier faisait rêver sorcières et revenants. Il avait aussi ses légendes qui augmentaient encore la terreur superstitieuse des nègres.
Il y avait de cela quelques années, une négresse qui avait encouru la disgrâce de Legree y avait été renfermée plusieurs semaines. Que se passa-t-il là? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le bruit courut que l'on entendait des jurements, des malédictions et des coups retentissants, mêlés à des voix plaintives et aux gémissements du désespoir! Ces légendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans une violente colère, et fit serment que le premier qui s'aviserait jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-même ce qu'il en fallait croire.... Legree ne menaçait de rien moins que d'enchaîner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace n'ébranla pas la croyance des nègres, mais elle suffit pour leur imposer silence.
Peu à peu l'escalier qui conduisait au grenier, et même le vestibule qui conduisait à l'escalier, furent bientôt abandonnés de tout le monde. La peur empêchait de parler; on oublia.
Il vint à l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte superstitieuse, et de la faire servir à sa délivrance et au salut de sa compagne.
Cassy couchait sous le grenier même.
Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire très-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une chambre très-éloignée. Les esclaves qu'on avait chargés de cette tâche causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment où Legree rentra d'une promenade à cheval.
«Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel côté souffle le vent aujourd'hui?
—Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revêche.... voilà tout!
—Cela me plaît!
—Eh que diable! pourquoi? vous dis-je.
—Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps....
—Dormir!... et qui vous en empêche?
—Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre.
—Parlez donc, gueuse.
—Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet à vous.... Ce ne sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher du grenier, la moitié de la nuit.... de minuit jusqu'au matin.
—Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal à son aise, mais s'efforçant de rire; et quelles gens donc, Cassy?»
Cassy releva ses yeux noirs et perçants, et regardant Legree avec une expression qui fit courir le frisson dans ses os:
«En vérité, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-être!»
Legree se mit à jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond de côté, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant:
«Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je vous conseille d'essayer.» Elle ferma la porte et tira le verrou.
Legree tempêta, jura, menaça de jeter la porte à terre.... ce qu'il ne fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet. Cassy vit bien que la flèche avait touché le but, et depuis ce moment, avec la plus habile persévérance, elle ne cessa d'accroître les vaines terreurs de son maître.
Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le plus léger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs et en gémissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort, c'étaient des sanglots et des cris de désespoir.
Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits étranges, et le souvenir de la vieille légende leur revenait à l'esprit. Une sorte de terreur mystérieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en entretenir devant Legree; mais cette atmosphère d'invincible horreur l'enveloppait et pesait sur lui.
Il n'y a au monde que l'athée pour être superstitieux.
Le chrétien se repose plein de calme dans sa foi en un père sage et souverain régulateur, dont la présence remplit d'ordre et de lumière le vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a détrôné Dieu, le monde des esprits est, suivant l'expression du poëte hébreu «un monde de ténèbres et l'ombre de la mort!» Pour lui, la vie et la mort sont peuplées de spectres et de fantômes terriblement inconnus, mystérieusement vagues!
L'élément moral, endormi dans l'âme de Legree, avait été réveillé à chacune de ses rencontres avec Tom, mais réveillé pour rencontrer les terribles résistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui un frémissement, une émotion qui se faisait sentir jusque dans les abîmes du monde intérieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de ces prières et de ces hymnes.... et tout cela se convertissait en mystérieuses terreurs.
Rien de plus étrange que l'influence de Cassy sur cet homme.
Il était son maître, son tyran, son bourreau.... elle était dans ses mains, sans appui, sans protection.... tout entière! il le savait! Mais l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse à côté d'une femme de quelque supériorité sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta, c'était, comme elle-même l'avait dit à Tom, une femme délicate.... Lui, sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le désespoir, des influences fâcheuses émoussèrent chez elle les grâces féminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le maîtrisa, jusqu'à un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait tout à la fois....
Cette influence était devenue plus réelle et plus importune depuis qu'une demi-folie avait donné à ses paroles une teinte d'étrangeté fantastique.
Une nuit ou deux après cette petite scène, Legree était assis dans le vieux salon, auprès d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour ses lueurs incertaines. C'était une de ces nuits, pleines de tempête et de vent, qui soulèvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons de bruits indescriptibles! Les fenêtres craquaient, les volets battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se précipitaient en tourbillonnant dans la cheminée, rejetant dans la chambre des cendres et de la fumée, comme si une légion de démons fût descendue avec eux. Legree s'était d'abord occupé de faire des comptes, puis il avait lu les journaux: Cassy était assise dans un coin, regardant le feu tristement.
Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soirée. Legree se mit à le feuilleter. C'était un de ces recueils d'affreuses histoires, meurtres sanglants, légendes fantastiques, visions surnaturelles; édition grossière, illustrations enluminées, mais qui vous empoignent et vous fascinent dès que vous les avez seulement ouverts!
Legree poussa bien quelques exclamations dédaigneuses et pleines de dégoût, mais il tournait toujours la page. Après avoir lu un instant, il rejeta le livre avec une imprécation.
«Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser effrayer par des bruits.
—Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? répondit Cassy d'un ton maussade.
—Quand j'étais à la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec des histoires terribles.... Ça ne me faisait rien du tout.... Je suis trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?»
L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses yeux avaient cet éclat étrange qui le troublait toujours....
«Ce bruit, c'étaient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au vent, qu'est-ce que ça me fait, le vent?»
Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui répondit pas; mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses yeux étranges et presque surnaturels.
«Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela?
—Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule et ouvrir une porte, quand vous l'avez fermée au verrou, et que vous avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher, marcher jusqu'à votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme ceci?»
Et Cassy posa sa main glacée sur la main de Legree, et le regarda avec des yeux étincelants.
Legree fit un bond en arrière avec l'effroi d'un homme que tourmente le cauchemar.
«Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela?
—Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non! reprit Cassy avec un sourire de froid dédain.
—Comment! on a fait.... Vous avez vu?... réellement! Allons, Cassy, parlez donc! dites-moi!
—Allez coucher là-haut, si vous voulez le savoir!
—Venait-il du grenier?
—Il!... Quoi, il?
—Mais.... ce que vous dites!
—Moi! je ne vous ai rien dit,» reprit Cassy d'un ton brusque.
Legree, de plus en plus troublé, mesura le salon de long en large.
«Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-même.... Je prendrai mes pistolets....
—Eh bien, à la bonne heure! voilà ce que je vous conseille. Couchez dans cette chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.»
Legree frappa du pied et commença à jurer.
«Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous entendre! Et.... qu'est-ce?...
—Eh bien! qu'est-ce donc?» fit Legree.
Une vieille horloge d'Allemagne, placée dans un coin du salon, se mit à sonner lentement ses douze coups.
Legree ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il était comme pétrifié.... Cassy, le regardant avec ses yeux perçants et moqueurs, comptait les heures qui sonnaient.
«Douze! C'est maintenant que nous allons voir....»
Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans l'attitude d'une personne qui écoute....
«Silence!... fit-elle en levant son doigt.
—Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle avec rage?
—Simon! ici! dit Cassy à voix basse.... Et elle le prit par la main et l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que cela?»
Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'échos en échos dans l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choquèrent.... son visage blêmit de terreur.
«Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaçait le sang dans les veines de Simon.... Voilà le moment d'examiner, comme vous disiez.... Allons donc! ils y sont.
—Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprécation.
—Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!... Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui. Allons, venez!
—Je crois que vous êtes le diable? Revenez, coquine! revenez, Cassy, je ne veux pas que vous y alliez!»
Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'étage en étage. Simon l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au même instant la rafale s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle éteignit le flambeau que Simon tenait à la main.... Simon crut avoir tous ces bruits dans l'oreille!
Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientôt l'y rejoindre. Elle était calme, pâle et froide; on eût dit le génie de sa vengeance. Ses yeux avaient toujours le même éclair terrible!
«Eh bien! j'espère que vous êtes content!
—Que le diable vous emporte!
—Eh bien! quoi? je suis montée, et j'ai fermé les portes: voilà tout! Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon?
—Cela ne vous regarde pas!
—En vérité? eh bien, je suis enchantée de ne plus coucher dessous....»
Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fenêtre du grenier. Au moment où elle ouvrit la porte, le vent éteignit la chandelle de Legree: rien de plus simple!
Ceci peut donner une idée des tours de toute façon que Cassy jouait à Legree. Il eût mieux aimé mettre sa main dans la gueule d'un lion que de faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout était prêt: elle n'attendait plus qu'une occasion.
Au moyen de quelques cajoleries faites à Legree, et profitant d'un accès de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emmenât un jour à la ville voisine, située précisément sur le bord de la rivière Rouge. Douée d'une de ces mémoires prodigieuses qui daguerréotypent les lieux, elle nota toutes les particularités de la route et calcula le temps que l'on mettrait à la parcourir.
Le temps de l'exécution est arrivé: nos lecteurs seront peut-être curieux de jeter un coup d'œil dans les coulisses, et de voir les préparatifs du coup d'État.
Le soir approche, Legree est absent: il est allé voir une de ses fermes. Depuis plusieurs jours Cassy s'est montrée envers lui d'une prévenance et d'une égalité d'humeur auxquelles il n'est pas accoutumé. Ils sont dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles préparent deux petits paquets.
—Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps.
—On peut encore nous voir!
—Eh! sans doute, répondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que, de quelque façon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous y prenons de la bonne façon. Nous sortirons par la porte de derrière et nous gagnerons le bas des quartiers.... Sambo ou Quimbo nous verront, c'est sûr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons alors dans la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir donné l'alarme et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de gagné....
«Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours, vous et moi nous atteignons l'extrémité de la crique qui longe la maison; nous marchons dans l'eau jusqu'à la porte. Ceci mettra les chiens en défaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous la maison pour se mettre à nos trousses. Nous autres, alors, nous rentrons par la porte de derrière et nous grimpons au grenier, où j'ai préparé un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui échapper. Ainsi, vous voyez, il faudra le laisser chasser à cœur joie.
—Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!»
Il n'y avait dans l'œil de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y avait la fermeté du désespoir.
«Venez,» dit-elle en prenant Emmeline par la main.
Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grâce aux ombres du soir déjà plus épaisses, elles purent pénétrer dans les quartiers.
Le croissant de la lune, posé comme un signet d'argent, à l'occident du ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment où elles touchaient à la lisière de la savane qui entourait la plantation comme un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prédit, une voix qui les appelait: ce n'était pas la voix de Sambo, cependant; c'était celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus violente colère.
A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le bras de Cassy:
«O Cassy! je vais m'évanouir....
—Si vous vous évanouissez, je vous tue!»
Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit étinceler la pointe brillante devant les yeux de la jeune fille.
Ce procédé eut un plein succès. Emmeline ne s'évanouit pas, elle réussit à se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul.
«Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourrées dans le piége.... les coquines! elles sont sûres de leur affaire; elles vont suer!»
«Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se présentant au quartier où tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a deux marrons dans la savane. Cinq dollars à tout nègre qui les prendra. Lâchez le chien, lâchez Tigre et Furie, lâchez-les tous!»
La nouvelle de l'évasion produisit en un instant la sensation la plus vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs services: ceux-ci dans l'espoir de la récompense, ceux-là par un effet de cette obséquiosité rampante qui est une déplorable conséquence de l'esclavage. On courait, on allumait les torches de résine; on découplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements ajoutaient encore au désordre de toute la scène.
«Maître, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?»
Ainsi parlait Sambo, à qui son maître venait de remettre une carabine.
«Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au diable à qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons, garçons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars, et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.»
On vit alors, à la lueur résineuse des torches, au milieu des jurements, des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes et bêtes, se précipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait à quelque distance.... La maison était déserte quand Emmeline et Cassy rentrèrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fenêtres du salon, suivaient de l'œil le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisières lointaines.
«Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous étions là-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par pitié, cachons-nous vite!
—Il n'y a pas besoin de se presser, répondit froidement Cassy.... Les voilà tous en chasse; c'est l'amusement de la soirée.... Montons l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant résolûment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jeté là dans sa précipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour payer notre passage.»
Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta rapidement.
«Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela!
—Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux États libres? L'argent fait tout, jeune fille!»
Et Cassy mit les billets dans son sein.
«Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline.
—Voler! dit Cassy avec un rire de mépris.... Que peuvent-ils donc nous reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos âmes? Chacun de ces billets aussi est volé à de pauvres créatures, mourant de faim et de misère, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intérêt de Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui! Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour passer le temps. Vous pouvez être certaine qu'ils ne viendront pas nous chercher là. S'ils y viennent, je remplis le rôle de fantôme pour les divertir.»
Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperçut une immense caisse, qui avait jadis servi à l'emballage des gros meubles: cette caisse était placée sur le côté, de telle sorte que l'ouverture faisait face à la charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se glissant, et presque rampant, parvinrent à s'établir dans la boîte. La boîte était garnie d'une paire de petits matelas et de quelques coussins; il y avait dans une autre boîte des vêtements et des provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait réduit tout cela à un volume incroyablement petit.
Cassy suspendit la lampe à un crochet qu'elle avait fixé à une des parois de la caisse.
«Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous?
—Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier?
—Je voudrais bien que Simon Legree essayât! il décamperait bien vite! Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimât mieux être fusillé que de mettre le nez ici.»
Emmeline, un peu rassurée, s'accouda sur son coussin.
«Dites-moi, Cassy, quelle était votre intention, tantôt, quand vous m'avez menacée de me tuer?»
Emmeline faisait cette question avec la plus extrême candeur.
«Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'ai réussi, vous voyez bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer à ne pas vous évanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert à rien. Si je ne vous avais pas empêchée tantôt, ce misérable vous aurait maintenant en son pouvoir....»
Emmeline frissonna.
Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre français. Emmeline, accablée de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut réveillée par de bruyantes clameurs, des piétinements de chevaux et des aboiements de chiens furieux.
Elle poussa un petit cri.
«C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien! Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous là-bas?... Il faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de boue à force d'avoir galopé dans la savane! Les chevaux aussi ont l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas là qu'est le gibier!
—Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient!
—S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous voudrons.... ça n'en sera que mieux.»
Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant sa mauvaise chance et méditant pour le lendemain de terribles vengeances, alla prosaïquement se mettre au lit.