CHAPITRE XL.

Le martyr.

Non le ciel n'oublie pas le juste: la vie peut lui refuser ses vulgaires faveurs; méprisé des hommes, brisé, le cœur saignant, il peut mourir; mais Dieu a marqué tous ses jours de douleur, il a accepté toutes ses larmes amères, et, dans le ciel, de longues années de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent ici-bas.

Bryant.

Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit à une aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du méchant vers l'éternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour éternel. Nous avons marché bien longtemps avec notre humble ami dans la vallée de l'esclavage. Nous avons traversé les champs en fleur de l'indulgence et de la bonté. Nous avons assisté aux séparations qui brisent le cœur, quand l'homme est arraché à tout ce qui lui est cher. Nous avons abordé avec lui dans cette île pleine de soleil, où des mains généreuses cachaient les chaînes sous les guirlandes de fleurs. Enfin, toujours près de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'espérance terrestre s'éteindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans l'horreur des plus profondes ténèbres, le firmament de l'inconnu s'était tout à coup illuminé des splendeurs prophétiques des nouvelles étoiles.

Et maintenant voici l'étoile du matin qui se lève sur la montagne! nous sentons des brises et des zéphyrs qui ne viennent pas de ce monde.... Voici que bientôt vont s'ouvrir les portes du jour éternel.

La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractère déjà si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa colère retomba sur la tête de Tom, innocent et sans défense. Quand Legree annonça cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un éclair des yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point à la meute des persécuteurs. Il songea bien à l'y contraindre, mais il connaissait l'inflexibilité des principes de Tom; il était trop pressé pour entrer maintenant en lutte avec lui.

Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves, à qui il avait enseigné à prier; ils firent des vœux pour les fugitifs.

Quand Legree revint, furieux et désappointé, la colère depuis longtemps amassée contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme ne l'avait-il pas bravé avec ses résolutions inébranlables? bravé depuis le premier moment où il l'avait acheté? Et ne sentait-on pas en lui un esprit, silencieux peut-être, mais qui n'en dévorait pas moins, comme les flammes de l'enfer?

«Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je voudrais bien voir qui m'empêcherait!»

Et Legree serra le poing comme s'il eût eu dans les mains quelque chose qu'il voulait briser.

Tom, dira-t-on, était pourtant un bon et fidèle esclave! Legree l'en haïssait davantage. Et pourtant cette considération l'arrêtait.

Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il résolut d'assembler les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la savane et de faire une chasse en règle. S'il réussissait, c'était bien; sinon, il ferait comparaître Tom devant lui, et alors....—à cette pensée ses dents claquaient, et son sang bouillait!—alors il le briserait, ou bien.... Il lui vint une pensée infernale.... et il accueillit cette pensée!

Ah! l'on prétend que l'intérêt du maître est pour l'esclave une sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux où la volonté s'égare, l'homme donnerait son âme à l'enfer pour arriver à ses fins.... et l'on veut qu'il épargne le corps d'un autre! folie!

«Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voilà que la chasse va recommencer aujourd'hui.»

Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de chiens étrangers voulaient échapper aux esclaves; ils aboyaient et se mordaient.

Deux de ces hommes étaient les surveillants des plantations voisines; les autres étaient des connaissances de taverne, rencontrées par Legree à la ville voisine; ils se joignaient à la chasse en amateurs. On imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait l'eau-de-vie à flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus des autres plantations. On veut faire de cette corvée une partie de plaisir pour les nègres.

Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entière. Une ironie amère se répandit sur son visage sévère et sombre; quand elle les entendit se partager le terrain, discuter le mérite de leurs chiens, dire quand il faudrait faire feu et décider quel traitement on ferait à chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrière, les mains jointes et les yeux au ciel.

«Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pécheurs; mais qu'avons-nous fait, nous, pour être traitées ainsi?»

Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une émotion terrible.

«Si ce n'était pas pour vous, mon enfant, dit-elle à Emmeline, j'irais à eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de fusil.... Que ferai-je de la liberté, moi! me redonnera-t-elle mes enfants? me refera-t-elle ce que j'étais?»

La jeune esclave, dans son enfantine simplicité, était tout effrayée de l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne répondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux.

«Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces pensées..., Si Dieu vous rend la liberté, il vous rendra aussi votre fille, peut-être.... Moi, du moins, je serai toujours pour vous comme une fille. Hélas! je sais bien que je ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère.... Je vous aimerai, Cassy, que vous m'aimiez ou non!»

Cette âme douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir auprès d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux cheveux bruns; et de son côté Emmeline admirait la beauté de ses yeux, adoucis par les larmes.

«O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu soif, et à force de les pleurer mes yeux se sont éteints! Ici, oh! ici, ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le désespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors!

—Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre père.

—Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est détourné dans sa colère.

—Non, Cassy, il aura pitié de nous. Espérons en lui! moi, j'ai toujours espéré!»


La chasse fut longue, vive, animée, mais sans résultat. Cassy jeta un regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigué et découragé.

«Maintenant, Quimbo, dit-il en s'étendant tout de son long dans le salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drôle est au fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau noire, ou je saurai pourquoi!»

Sambo et Quimbo, qui se détestaient l'un l'autre, n'étaient d'accord que dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il avait acheté Tom pour en faire un surveillant général pendant son absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore chez ces natures basses et viles, dès qu'ils surent l'esclave dans la disgrâce du maître. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre à exécuter les ordres de Simon.

Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'âme: il connaissait le plan des fugitives; il savait où elles se trouvaient maintenant. Il connaissait le terrible caractère de l'homme avec lequel il avait à lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutôt que de trahir la faiblesse et le malheur.

Il déposa son panier à terre, et levant les yeux au ciel: «Seigneur, dit-il, je remets mon âme entre tes mains! Dieu de vérité, c'est toi qui m'as racheté!»

Et il se livra sans résistance aux mains brutales de Quimbo.

«Ah! ah! dit le géant en l'entraînant, on va faire le compte, maintenant! Maître est bien en arrière.... plus reculer maintenant!... faut régler! pas d'erreur! ah! ah! aider les nègres au maître à s'en aller! Nous allons voir.... nous allons voir!»

Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une voix qui parlait plus haut lui disait: «Ne crains pas ceux qui peuvent tuer le corps et qui après cela ne peuvent plus rien!» Et à ces mots les os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils eussent été touchés par le doigt de Dieu! Et dans une seule âme il avait la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les huttes de l'esclavage, et toute cette nature, témoin de sa dégradation, passaient confusément devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant le char emporté par une course rapide. Son cœur battait.... il entrevoyait la patrie céleste.... il sentait que son heure était proche!

Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa veste, les dents serrées, dans le paroxysme de la colère:

«Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai résolu de vous tuer?

—C'est très-possible, maître, répondit Tom avec le plus grand calme.

—Oui.... j'ai.... résolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez.... Ces femmes?....»

Tom se tut.

«Entendez-vous? fit Legree en trépignant, et avec un rugissement de lion en fureur; parlez!

—Je n'ai rien à vous dire, maître, reprit Tom d'une voix lente, ferme et résolue.

—Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrétien noir? Ainsi vous ne savez pas?

Tom resta silencieux.

«Parlez! s'écria Legree, éclatant comme un tonnerre, et le frappant avec violence. Savez-vous quelque chose?

—Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!»

Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible:

«Écoutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois déjà je vous ai laissé là, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris. J'ai calculé la dépense! Vous m'avez toujours résisté.... Eh bien! je vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai les gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une à une jusqu'à ce que vous cédiez!»

Tom releva les yeux sur son maître et répondit:

«Maître, si vous étiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon cœur. Oui! si tout ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver votre âme précieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a lui-même donné pour moi son propre sang!... O maître, ne vous chargez pas de ce grand péché! vous vous ferez plus de mal qu'à moi! Quoi que vous puissiez faire, mes souffrances seront bientôt passées; mais, si vous ne vous repentez pas, les vôtres n'auront jamais de fin!»

Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, étaient comme une bouffée de musique céleste entre deux rafales de tempête! Cette expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree s'arrêta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et vigilante mesurait les derniers instants de miséricorde et d'épreuve accordés à ce cœur endurci!

Ce ne fut qu'un moment.

Il y eut de l'hésitation, de l'irrésolution, de l'incertitude; mais l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, écumant de rage, terrassa sa victime.


Les scènes de cruauté révoltent notre cœur et blessent notre oreille. On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frères en Jésus-Christ peut souffrir, cela même ne peut pas se dire tout bas; tout cela vous trouble l'âme! Et cependant, Amérique, ô mon pays! ces choses, on les fait tous les jours à l'ombre de tes lois! O Christ! ton Église les voit.... et elle se tait!

Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de l'instrument des tortures, de la dégradation et de la honte, un symbole d'honneur, de gloire et d'immortalité. Là où se trouve l'esprit de celui-là, ni le sang, ni la dégradation, ni l'insulte, ne sauront empêcher la dernière lutte du chrétien de devenir son triomphe.

Ah! durant cette longue nuit, fût-il seul, celui dont l'âme aimante et généreuse supporta tant d'horribles traitements?

Non! à côté de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il voyait en Jésus-Christ!

Le tentateur aussi se tenait à côté de lui, aveuglé par le despotisme furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave cœur fidèle se tint ferme sur le roc éternel. Comme le divin Maître, il savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se sauver lui-même.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres paroles que des paroles de prière et de foi!

«Il va passer, maître, dit Sambo, touché malgré lui de la patience de sa victime.

—Encore! toujours! encore! jusqu'à ce qu'il cède, hurla Legree. J'aurai les dernières gouttes de son sang, ou il avouera!»

Tom ouvrit les yeux et regarda son maître.

«Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il s'évanouit.

—Je crois, sur mon âme, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour le regarder. Oui! mort! Allons! voilà enfin sa bouche fermée.... c'est toujours cela de gagné.»

Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix qui parle dans ton âme? Ton âme! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni prière, ni espérance.... elle ressent déjà les ardeurs du feu qui ne s'éteindra plus!

Tom n'était pas tout à fait mort. Ses pieuses prières, ses étranges paroles firent une profonde impression sur les deux misérables dont on avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils le relevèrent et s'efforcèrent de le rappeler à la vie.... Quelle faveur pour lui!

«Certainement nous avons fait là une bien mauvaise chose, dit Sambo; mais j'espère que c'est sur le compte du maître, et pas sur le nôtre!»

Ils lavèrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jeté au rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche de Tom.

«Tom! nous avons été bien méchants pour vous! dit Quimbo.

—Je vous pardonne de tout mon cœur, répondit Tom d'une voix mourante.

—O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jésus? Jésus qui est resté près de vous toute la nuit, quel est-il?»

Ces mots ranimèrent l'esprit défaillant. Il dit, en quelques phrases brèves, mais énergiques, quel était ce Jésus! il dit sa vie et sa mort, et sa présence partout, et sa puissance qui sauve!

Et ils pleurèrent.... ces deux hommes farouches!

«Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tôt? dit Sambo; mais je crois! je ne puis m'empêcher de croire!... Seigneur Jésus, ayez pitié de nous!

—Pauvres créatures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux âmes encore!»

Dieu entendit cette prière.


CHAPITRE XLI.

Le jeune maître.

Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une légère voiture, traversait l'avenue bordée des arbres de Chine. Il jeta vivement les rênes sur le cou des chevaux et demanda où était le maître du logis.

Ce jeune homme était Georges Shelby.

Il est nécessaire, pour savoir comment il se trouvait là, de remonter un peu le cours de notre histoire.

La lettre de miss Ophélia à Mme Shelby se trouva oubliée un mois ou deux dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amené, comme nous l'avons vu, sur les bords de la rivière Rouge.

Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait rien à faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade et souvent en proie au délire de la fièvre. Georges Shelby était devenu un grand jeune homme, il aidait sa mère et surveillait l'administration générale des affaires de la famille. Miss Ophélia avait eu soin d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui écrivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter d'autres préoccupations.

M. Shelby prouva sa confiance dans l'habileté de sa femme en lui laissant l'administration générale de sa fortune: c'était lui mettre de nouvelles affaires sur les bras.

Mme Shelby, avec son énergie habituelle, entreprit de démêler l'écheveau embrouillé. Elle et Georges s'occupèrent tout d'abord d'examiner et de vérifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider et purger, quoi qu'il advînt. C'est à cette époque que Mme Shelby reçut une réponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait été vendu aux enchères, il avait touché le prix pour M. Saint-Clare: il ne fallait pas lui en demander davantage.

Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle réponse. Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelèrent Georges au bas de l'Ohio; il résolut de visiter la Nouvelle-Orléans et de prendre des renseignements sur le pauvre Tom.

Après de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme de la Nouvelle-Orléans qui lui donna tous les détails désirables. Il partit, argent en poche, pour la rivière Rouge, bien décidé à racheter son vieil ami.

On l'introduisit. Legree était au salon.

Legree reçut le jeune étranger avec une politesse assez brusque.

«J'ai appris, dit Georges, que vous avez acheté à la Nouvelle-Orléans un esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon père, et je viens voir s'il ne me serait pas possible de le racheter.»

Le front de Legree se rembrunit et sa colère éclata de nouveau.

«Oui, dit-il, en effet, j'ai acheté un individu de ce nom.... C'est un marché du diable que j'ai fait là! Un chien impudent! un mauvais drôle toujours en révolte! Il poussait mes nègres à fuir.... Il a fait partir d'ici deux filles qui valaient mille dollars pièce. Il en est convenu, et, quand je lui ai ordonné de me dire où elles étaient, il a fièrement répondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et il s'est obstiné, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et à plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir, mais je ne sais s'il y réussira....

—Où est-il? s'écria Georges; où est-il? je veux le voir!»

Et les joues du jeune homme s'empourprèrent, et ses yeux lancèrent des flammes. Cependant il ne dit rien encore.

«Il est dans ce magasin,» dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de Georges.

Legree jura après l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans ajouter une parole, s'élança vers le magasin....

Tom était resté couché deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance étaient brisés ou émoussés.... il était dans une sorte de stupeur tranquille. Une organisation robuste et vaillante ne relâche pas tout d'un coup l'âme qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de l'affection, dont il avait été si prodigue envers eux.... Pauvres gens! qui avaient bien peu à donner—le verre d'eau de l'Évangile!—mais qui donnaient avec le cœur.

Sur ce visage, insensible déjà, leurs larmes étaient tombées.... larmes d'un repentir tardif dans ces âmes païennes, que son amour, sa tendresse et sa résignation avaient enfin touchées.... On murmurait sur lui des prières douloureuses, adressées à ce Sauveur enfin trouvé, dont ils ne connaissaient guère que le nom, mais que jamais n'invoquera en vain le cœur ignorant qui a la foi!

Cassy, qui s'était glissée hors de sa retraite et qui rôdait partout, l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour Emmeline et pour elle. La nuit précédente, bravant le danger d'être découverte, elle était venue. Elle avait été touchée des dernières paroles qui s'étaient exhalées de cette bouche aimante, et la glace du désespoir, cet hiver de l'âme, s'était peu à peu fondue, et cette créature sombre et hautaine avait pleuré et prié.

Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tête lui tournait.... Il faillit se trouver mal.

«Est-il possible? est-il possible, père Tom? Mon pauvre vieil ami!»

Et il s'agenouilla par terre à côté de Tom.

Il y eut dans cette voix quelque chose qui pénétra jusqu'à l'âme du mourant.... Il remua doucement la tête et dit:

«Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!»

Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles larmes, qui faisaient honneur à son cœur viril.

«Père Tom! mon cher ami, réveillez-vous! parlez encore un peu.... regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me connaissez-vous pas?

—Monsieur Georges!» fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix presque éteinte.... Et il parut comme hors de lui.

Puis lentement et peu à peu les idées revenaient dans son esprit.... l'œil errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'éclaira, ses mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes coulèrent.

«Dieu soit béni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils ne m'ont pas oublié.... cela me réchauffe l'âme! cela fait du bien à mon pauvre cœur! je vais maintenant mourir content! Bénis Dieu, ô mon âme!

—Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez.... ne pensez pas à cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez nous! s'écria Georges avec une impétuosité entraînante.

—Ah! monsieur Georges, vous êtes venu trop tard! Le Seigneur m'a acheté, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le ciel vaut mieux que le Kentucky!

—Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement de penser à ce que vous avez souffert, cela me brise le cœur! Et vous voir couché dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom!

—Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennité; j'ai été pauvre, mais ce temps-là est passé! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh! monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remporté la victoire, le Seigneur Jésus me l'a donnée.... Gloire à son nom!»

Georges était frappé de respect et d'étonnement en voyant avec quelle puissance et quelle force ces phrases brisées et suspendues étaient prononcées par Tom.... Il admirait et se taisait....

Tom prit la main de son jeune maître, et la serrant dans la sienne:

«Il ne faut pas dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé.... Pauvre chère âme! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui seulement que vous m'avez vu allant à la gloire, et que je ne pouvais rester pour personne. Dites-lui que Dieu a été à mes côtés, partout et toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et léger! Et mes pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre vieux cœur a été bien brisé en pensant à eux! dites-leur à tous de me suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon maître et ma bonne maîtresse, enfin tout le monde là-bas! Vous ne savez pas, monsieur Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les créatures, partout.... Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que d'être chrétien!»

En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin; il regarda d'un air maussade et avec une indifférence affectée, puis il s'éloigna.

«Le vieux scélérat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela!

—Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune homme.... C'est une pauvre malheureuse créature, et c'est effrayant de penser à cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas....

—Et moi, je l'espère bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans le ciel!

—Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces idées-là!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes du royaume, voilà tout!»

A ce moment, la force fiévreuse que la joie de revoir son jeune maître avait rendue au mourant s'évanouit pour ne plus revenir.... une soudaine faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermèrent, et l'on vit passer sur sa joue ce mystérieux et sublime changement qui annonce l'approche des autres mondes....

La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pénible; la vaste poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement, mais le visage gardait toujours une expression sérieuse et triomphante.

«Qui donc, qui donc nous séparera de l'amour du Christ?» murmurait-il d'une voix qui luttait contre les dernières faiblesses.... et il s'endormit avec un sourire.

Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place était sainte.... Il ferma ces yeux éteints pour toujours.... et, quand il se releva, il n'avait plus dans l'âme que cette pensée, exprimée par son vieil ami:

«Être chrétien.... quelle chose!»

Il se retourna. Legree était debout derrière lui, la mine refrognée....

L'influence de cette scène de mort avait calmé la fougue impétueuse du jeune homme. La présence de Legree lui était cependant toujours pénible. Il voulait s'éloigner de lui, en échangeant aussi peu de paroles qu'il serait possible.

Il fixa sur le planteur son œil noir et perçant, et montrant le cadavre:

«Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnête sépulture....

—Je ne vends pas les nègres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre à vous de l'enterrer où vous voudrez et quand vous voudrez.

—Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorité, à deux ou trois nègres qui se trouvaient là et qui regardaient le corps, aidez-moi à le soulever et à le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bêche!»

Un des esclaves courut chercher une bêche. Les deux autres avec Georges portèrent le corps dans la voiture.

Georges n'adressa à Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indifférence qui n'était qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu'à la porte.

Georges étendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le mort, reculant le siége pour lui faire place. Puis il se retourna, regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forcé:

«Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire; ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang innocent sera vengé. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et je vous dénoncerai!

—Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mépris. Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les témoins? et la preuve? allez!»

Georges ne sentit que trop la force de ce défi! Il n'y avait pas un blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le témoignage du sang mêlé n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait déchirer la voûte des cieux, en poussant le cri de vengeance de son cœur indigné.... Le ciel resta sourd!

«Après tout, fit Legree, voilà bien du tapage pour un nègre mort!»

Ce mot-là fut une étincelle sur un baril de poudre. La prudence n'était pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se retourna sur lui, et d'un coup terrible, frappé en plein visage, il le renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brûlant de colère, le défi dans l'œil, il ressemblait assez à son glorieux homonyme, triomphant du dragon.

Décidément, il y a des gens qui gagnent à être battus; couchez-les dans la poussière, ils vont être remplis de respect pour vous.... Legree était de ces gens-là. Il se releva, secoua ses vêtements poudreux et suivit de l'œil la voiture qui s'éloigna lentement.... On voyait qu'il respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout eût disparu.

Au delà des limites de la plantation, Georges avait remarqué un petit monticule, sec, sablonneux et ombragé de quelques arbres.

C'est là qu'il creusa le tombeau.

Quand tout fut prêt:

«Maître, dirent les nègres, faut-il reprendre le manteau?

—Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!»

Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence; ils dressèrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts.

«Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant quelques pièces dans la main.»

Eux, cependant, ne s'en allèrent pas.

«Si le jeune maître voulait nous acheter, dit l'un....

—Nous vous servirions si fidèlement! reprenait l'autre.

—La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plaît!

—Je ne puis, dit Georges tout ému, je ne puis;» et il s'efforçait de les éloigner.

Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se retirèrent en silence.

Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami.

«Dieu éternel, dit-il, Dieu éternel! sois témoin qu'à partir de cette heure je m'engage à faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon pays de cette malédiction de l'esclavage!»

Aucun monument n'indique la place où repose notre ami....

A quoi bon? Son Dieu sait où il est couché, et il le relèvera,—immortel!—pour apparaître avec lui dans sa gloire.

Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre pitié. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place ses héros; c'est dans le dévouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans l'amour qui souffre.... Bénis soient les hommes appelés à partager le sort de Jésus, et à porter avec patience sa croix sur leurs épaules! C'est d'eux qu'il a été écrit:

«Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consolés.»


CHAPITRE XLII.

Une histoire de revenants véritable.

On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantômes durent se propager activement parmi les esclaves de Legree.

On se disait à l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la maison. C'est en vain que l'on avait fermé au verrou la porte des étages supérieurs. Le fantôme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en vertu du privilége qu'ont eu de tout temps les fantômes, il passait à travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant, avec une liberté vraiment alarmante.

Quelle forme extérieure l'esprit revêtait-il? les avis étaient partagés. Les nègres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux et de se couvrir la tête de leurs habits ou de leurs couvertures dès qu'il se présente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'âme n'ont une perspicacité plus éveillée que quand les yeux du corps sont fermés. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du fantôme, tous jurés et certifiés véritables; et, comme il arrive souvent aux portraits, aucun ne ressemblait aux autres. Je me trompe: il y avait chez tous le signe particulier des fantômes, le long suaire blanc pour vêtement. Les pauvres gens n'étaient pas versés dans l'histoire ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui l'autorité de Shakspeare, qui a dit:

Les morts en blancs linceuls parcourent les cités!

La coïncidence des opinions de Shakspeare et des nègres est un fait remarquable de pneumatologie que nous signalons à l'attention des psychologues.

Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulières de croire qu'une grande figure, vêtue d'un drap blanc, se promenait, à l'heure des fantômes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux, elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on retrouvait les portes fermées et verrouillées aussi solidement que jamais.

Le murmure de ces conversations arrivait jusqu'à Legree. Plus on voulait le lui cacher et plus il en fut impressionné. Il but plus d'eau-de-vie que jamais, eut la tête toujours échauffée, et jura un peu plus fort qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rêvait, et ses visions prenaient un caractère de moins en moins agréable. La nuit qui suivit l'enterrement de Tom, il se rendit à la ville voisine pour faire une orgie. Elle fut complète. Il revint tard, fatigué, ferma sa porte, retira la clef et se mit au lit.

On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'âme d'un méchant homme est pour lui une hôtesse inquiète et terrible! Qui peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses formidables peut-être? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut pas plus réprimer qu'il ne peut anéantir l'éternité qui l'attend? Oh! le fou qui ferme sa porte pour empêcher les fantômes d'entrer, et qui renferme dans sa poitrine un fantôme qu'il n'ose pas affronter seul, et dont la voix étouffée, et comme accablée par la montagne que le monde jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier!

Ceci n'empêcha pas Legree de fermer sa porte à clef et de mettre une chaise contre la porte. Il plaça une veilleuse à la tête de son lit et ses pistolets à côté. Il examina les espagnolettes et la ferrure des fenêtres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les démons.

Il s'endormit.

Il dormit, car il était fatigué; il dormit profondément. Mais il passa bientôt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague de quelque chose d'affreux; il crut reconnaître le linceul de sa mère; mais c'était Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait à Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gémissements, et au milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille efforts pour se réveiller. Il se réveilla à moitié.... Il était bien sûr que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte était ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les mains.... Enfin il se retourna d'une pièce..... La porte était ouverte; il vit une main qui éteignait la lampe.

La lune était voilée de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit frôlement des vêtements du fantôme.... Le fantôme se tint immobile auprès de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, répéta par trois fois: «Viens! viens! viens!...» Il suait de peur; mais, sans qu'il sût quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il courut à la porte; elle était fermée et verrouillée.... Legree perdit connaissance.

A partir de ce moment, Legree fut plus intrépide buveur que jamais: il ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et réserve; il buvait avec fureur.... encore.... encore.... toujours!

Le bruit se répandit bientôt dans le pays que Legree était malade, puis qu'il se mourait. Il était puni de ses excès par cette affreuse maladie qui semble projeter sur la vie présente comme l'ombre des châtiments de l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie: il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul récit des visions qui passaient devant ses yeux glaçait le sang dans les veines. A son lit de mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait debout et disait:

«Viens.... viens.... viens!...»

Par une singulière coïncidence, la nuit même de sa dernière vision, on trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des nègres assurèrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient à travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route.

Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrêtèrent sur un tertre d'arbres, tout près de la ville.

Cassy était vêtue de noir, à la façon des créoles espagnoles. Un petit chapeau et un voile aux épaisses broderies cachaient complétement son visage; elle avait distribué les rôles en arrêtant son plan d'évasion: elle ferait la dame et Emmeline la suivante.

Élevée depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en avait le langage, les allures et les façons: les débris de sa garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rôle.

Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué des malles à vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par un homme qui la portait, accompagné d'un serviteur chargé du gros bagage, et d'une femme de chambre qui tenait à la main son sac de nuit et des paquets poudreux; elle fit une entrée triomphale dans la petite taverne.

La première personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui attendait l'arrivée du bateau.

Cassy, du haut de son observatoire dans le grenier, avait aperçu le jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait observé, avec une joie secrète, toutes les circonstances de son entrevue avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux nègres, elle savait qui il était et par lui-même, et par rapport à Tom. Elle se sentit tout à coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait le bateau comme elle.

L'air, les façons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!... Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie.

Le bateau arriva vers le soir.

Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui fit donner une bonne cabine.

Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et dévoués de sa jeune suivante.

On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre sur le même bateau qu'elle. Avec son bon cœur ordinaire, il était plein de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy de ses prévenances et de ses bons offices.

Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le Cincinnati, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante vapeur.

La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir sur le pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle.

Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait.

Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa générosité: elle lui confia son histoire.

Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.

La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française, Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir vu mûrir douze étés.

Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze jours.

Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy pouvait entendre toute leur conversation.

Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où elle avait, disait-elle, passé sa première enfance.

Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et les personnes et les choses de son pays.

«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre voisinage du nom de Harris?

—Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges; nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.

—C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?»

Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût voulu le laisser voir.

«Oui, répondit Georges étonné.

—Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de Georges?

—Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada.

—Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!»

Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il ne la fit pas.

Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes.

«C'est mon frère! s'écria-t-elle.

—Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.

—Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère.

—Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour contempler attentivement Mme de Thou.

—Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales, m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter.

—Je l'ai entendu parler d'une sœur.... Émilie.

—C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?...

—Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!... un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes.... tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...

—Et sa femme?

—Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder, elle coud comme une petite fée et chante délicieusement.

—Est-elle née dans votre maison?

—Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente.... C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!»

Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air d'attention profonde elle écoutait tous ces détails....

A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion:

«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?

—Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le croire, le nom qui se trouve sur le billet.

—O Dieu!»

Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.

Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges, dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases.... Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on devait s'y attendre.

Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille....

Et en effet, quelques mois après....

Mais n'anticipons point sur les événements.


CHAPITRE XLIII.

Résultats.

Le reste de l'histoire sera bientôt dit.

Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace des fugitifs.

Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée, passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière.

Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre les traces de la famille jusqu'à Montréal.

Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.

Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il travaille et fait des progrès.

Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la dépense[22].

Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du papier; au-dessus, des rayons de livres.

Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.

Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance, ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre.

«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh bien!»

Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.

«Petite sorcière!» dit Georges.

Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.

«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine.

Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être.

«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui? dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils.

—Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.»

Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux, ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père.

«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.»

A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir.

S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer.

Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à ses instructions.

Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges, ne me reconnais-tu pas?... ta sœur.... Émilie?»

Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son cœur en s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!»

Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction, que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.

Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent, et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers, les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour toujours.

Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent souvent des récits véritables plus étranges que les fictions.

Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent d'automne dispersent et éparpillent les feuilles?

Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une joyeuse union, des cœurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces émotions profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut apporter des nouvelles d'une mère, d'une sœur, d'un enfant, dérobés aux regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!

Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et les périls de cette terre fatale, vont chercher une sœur, une mère, une femme!

Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa sœur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou un héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre sœur.... et pouvez-vous le blâmer?

Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux: ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.

En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant.

Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants dans son cœur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué. Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide, égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait, et cédait de tout son cœur, à toutes les bonnes influences: elle devenait une dévote et tendre chrétienne.

Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune considérable. Elle offrit généreusement de partager avec sa famille. Quand elle demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en user pour lui:

«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon plus vif désir; le reste me regarde.»

Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques années en France.

On emmena Emmeline.

Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au port.

Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises. Il fit les plus rapides progrès.

Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner l'Amérique.

Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation, ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait à un de ses amis: