«Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants et ne voulait pas être consolée.»
La Bible.
M. Haley et Tom continuèrent leur route, absorbés l'un et l'autre dans leurs réflexions. C'est une chose curieuse que les réflexions de deux personnes assises l'une à côté de l'autre. Elles sont sur le même siége: elles ont les mêmes yeux, les mêmes oreilles, les mêmes mains, enfin les mêmes organes, et ce sont les mêmes objets qui passent devant leurs yeux.... Et cependant quelle profonde différence dans leur pensée!
Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe à la taille de Tom, à sa hauteur, à sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient à le conserver gras et en bon état jusqu'au marché; il se demande de combien de têtes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il réfléchit à son humanité; il se dit que tant d'autres mettent les fers aux pieds et aux mains de leurs nègres, tandis que lui veut bien se contenter des fers aux pieds, et laisser à Tom l'usage de ses mains.... aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en pensant à l'ingratitude humaine, et il en arrive à se demander si Tom apprécie bien ses bontés.... Il a été tellement trompé par des nègres, qu'il avait pourtant bien traités.... il s'étonne de voir combien, malgré cela, il est cependant resté bon!
Quant à Tom, il réfléchit à quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui trottent par la tête. «Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente, mais nous en cherchons une pour la vie à venir. C'est pourquoi Dieu lui-même n'a pas honte d'être appelé Notre Dieu, car il nous a préparé lui-même une cité.» Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout les illettrés et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un étrange pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulèvent l'esprit des profondeurs de l'abîme, et là où il n'y avait que le sombre désespoir, elles réveillent, comme l'appel de la trompette, le courage, l'énergie et l'enthousiasme....
Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit à lire les annonces avec une attention qui l'absorbait complétement. Il n'était pas positivement fort sur la lecture; sa lecture à lui était une sorte de récitatif à demi-voix, comme s'il eût eu besoin du contrôle de ses oreilles, avant d'accepter le témoignage de ses yeux. Il voulait s'entendre. C'est ainsi qu'il récita lentement le paragraphe suivant:
VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE.—NÈGRES.
Conformément à l'arrêt de la cour, seront vendus le mardi 21 février, devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le Kentucky, les nègres dont les noms suivent:
Agar, âgée de 60 ans;Ils seront vendus au bénéfice et pour le compte des créanciers et héritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire.
Signé: SAMUEL MORRIS,
THOMAS PLENT, syndics.
«Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant à Tom, faute d'autre interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour mettre avec vous.... cela vous sera une société. Rien n'est agréable comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant tout nous rendre directement à Washington. Là je vais vous faire enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.»
Tom reçut cette agréable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se demandait simplement dans son cœur combien de ces malheureux avaient des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naïf avertissement donné à Tom qu'on allait le jeter en prison, n'était nullement de nature à faire impression sur un pauvre homme qui avait mis tout son orgueil à tenir une ligne de conduite irréprochable.... Tom était un peu orgueilleux de son honnêteté; il n'avait que cela dont il pût être fier.... S'il eût appartenu aux classes élevées du monde, il n'eût pas été réduit à cette extrémité. La journée se passa, et, vers le soir, Haley et Tom se trouvèrent installés à Washington, celui-ci dans une prison, celui-là dans une taverne.
Le lendemain, vers onze heures, une foule très-mêlée se pressait au pied de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-là chiquaient; les uns crachaient, les autres parlaient, suivant les goûts respectifs des personnages.
On attendait l'ouverture des enchères. Les hommes et les femmes qu'on allait vendre formaient un groupe à part; ils se parlaient entre eux à voix basse. La femme désignée sous le nom d'Agar était une véritable Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans, mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient vieillie avant l'âge. Elle était presque aveugle, et ses membres étaient perclus de rhumatismes. A côté d'elle se tenait le dernier de ses fils, Albert, petit, mais alerte et beau garçon de quatorze ans. C'était le dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mère avait vu vendre pour les marchés du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner.
«Ne craignez rien, mère Agar, dit le plus vieux des nègres. J'en ai parlé à M. Thomas, et il espère pouvoir arranger cela de manière à vous vendre tous deux ensemble, dans un seul lot.
—Ils n'ont pas à dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre vieille en élevant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine, écurer, frotter.... Je mérite bien qu'on m'achète.... Et puis, je serai vendue bon marché, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.»
Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux nègre, lui fit ouvrir la bouche, examina la mâchoire, frappa de petits coups sur les dents, le fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses évolutions pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le même examen. Il alla enfin vers Albert, lui tâta le bras, étendit ses mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse.
«Il ne peut pas être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une énergie passionnée. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis encore très-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez là-dessus.
—Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'œil de mépris. En voilà une histoire!» Puis, comme s'il eût suffisamment examiné, il se promena dans la cour, regardant à droite et à gauche, les mains dans ses poches, le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, prêt à agir.
«Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'œil l'examen de Haley, comme pour se former une opinion d'après la sienne.
—Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant.
—Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mère ensemble.
—Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel qu'elle mangerait.
—Vous n'en voudriez donc pas?
—Il faudrait être fou pour en vouloir; elle est à moitié aveugle, les membres perclus, et idiote.
—Il y a des gens qui achètent ces vieilles femmes et qui en tirent plus de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant réfléchir.
—Cela ne me va pas, à moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me la donnerait. J'ai vu mon affaire....
—Ah! c'est une pitié de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble si attachée! Ils la donneront à bon compte, j'en suis sûr.
—Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais acheter l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la mère. Non, encore un coup, quand on me la donnerait!
—Elle va être désespérée.
—Sans doute,» dit froidement Haley.
La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu, à l'air affairé et important, se fraya un passage à l'aide de ses coudes. La pauvre vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement à son fils.
«Tenez-vous auprès de votre mère, Albert; ils nous vendront ensemble, dit-elle.
—Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant.
—Il le faut, ou je péris,» dit la pauvre femme avec une grande véhémence.
Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il annonça que la vente allait commencer.
La foule se recula un peu, et l'on commença. Les différents esclaves furent vendus à des prix qui montraient que les affaires allaient bien. Deux d'entre eux furent adjugés à Haley.
«Allons! viens çà, petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son marteau; debout, et montre comme tu es souple.
—Mettez-nous ensemble, s'il vous plaît, messieurs, dit la vieille femme en se serrant contre son fils.
—Au large! répondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant lâcher prise. Vous venez la dernière! Allons! noiraud, saute;» et en même temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit entendre derrière lui; l'enfant s'arrêta et se retourna; mais il n'avait pas de temps à lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses grands yeux brillants.
Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitèrent vivement les concurrents. Une douzaine d'enchères vinrent simultanément assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effrayé, jetait les yeux de tous côtés en entendant ce bruit et cette lutte des enchères se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acquéreur était Haley. L'enfant fut poussé de l'estrade vers son nouveau maître. Il s'arrêta encore un instant pour regarder sa vieille mère, dont les membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains émues.
«Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas....
—Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non!» Et il pirouetta sur ses talons.
L'enchère de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait causé avec Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de tout sentiment de pitié, l'acheta pour une misère.
La foule commença alors à se disperser.
Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vécu ensemble pendant des années, se réunirent autour de la pauvre mère désolée, dont l'agonie était navrante.
«Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le maître avait toujours dit qu'on m'en laisserait un, répétait-elle sans cesse avec une expression déchirante.
—Ayez confiance en Dieu, mère Agar, lui dit lentement le plus vieux des esclaves.
—Quel bien ça me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers.
—Ma mère! ma mère! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que vous avez un bon maître.
—Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier enfant! Comment pourrai-je?...
—Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley sèchement; ça ne lui fait que du mal, tout ça.»
Le vieux nègre, moitié force, moitié persuasion, dénoua l'étreinte convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau maître, la troupe des esclaves s'efforça de la consoler.
«Marchons, dit Haley en réunissant ses trois acquisitions.» Il tira des menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes à une longue chaîne, puis il les chassa devant lui jusqu'à la prison.
Quelques jours après, Haley et ses esclaves étaient rendus sains et saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'était le commencement de son troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du même genre que lui ou son agent avaient rassemblés sur les divers points du parcours.
La Belle-Rivière, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), la Belle-Rivière suivait gaiement le courant, sous un ciel splendide; à l'avant flottait le pavillon américain aux bandes semées d'étoiles. Le pont était couvert de gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journée. Tout était vie, fête, animation. Mais le troupeau de Haley, entassé dans la cale avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprécier les charmes de sa position. Ils étaient assis en cercle et causaient entre eux à voix basse.
«Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espère que le cœur va bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mélancolie, voyez-vous; de la gaieté! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!»
Les esclaves répondirent par leur invariable: «Oui, maître!» C'est le mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne paraissaient pas d'une gaieté parfaite: ils avaient tous certains petits préjugés à l'égard de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et, bien que la joie leur fût ordonnée par ceux-là même qui les désolaient, la joie venait assez difficilement.
«J'avais une femme, dit l'article catalogué sous la désignation de «John, âgé de trente ans,» qui posait ses mains enchaînées sur les genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!... Pauvre femme!
—Où demeure-t-elle? demanda Tom.
—Tout près d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une fois en ce monde,» ajouta-t-il.
Pauvre John! c'était assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il eût été un blanc! Tom tira un long soupir de son cœur malade, et à son humble façon il essaya de le consoler.
Au-dessus de leur tête, dans la cabine, étaient assis des pères et des mères, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons.
C'était une scène de la vie heureuse, confortable et facile.
«Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un négrier à bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas.
—Pauvres créatures! dit la mère d'une voix qui tenait le milieu entre la colère et l'indignation.
—Qu'est-ce donc? dit une autre femme.
—De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chaînes!
—Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle!
—Oh! il y a bien à dire pour et contre, disait une mère qui était assise et cousait à la porte de son salon particulier, tandis que son petit garçon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyagé dans le sud, et je dois dire que je suis persuadée que les esclaves sont plus heureux que s'ils étaient libres.
—Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous l'accorde, reprit la femme à laquelle cette remarque s'adressait. Mais ce qu'il y a de plus révoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet outrage aux sentiments et aux affections, c'est la séparation cruelle de ceux qui s'aiment.
—Oh! certainement, c'est là une très-mauvaise chose, reprit l'autre en soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela arrive bien rarement.
—Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacité. J'ai vécu longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour briser un cœur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont arrachés.... et qu'on les vend!
—On ne peut pas juger d'après nos sentiments des sentiments de cette classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine.
—Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis née, j'ai été élevée parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et même plus vivement que nous.
—En vérité!... et elle bâilla, regarda parla fenêtre de la cabine, puis enfin répéta en manière de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord: Après tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils étaient libres.
—Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit esclave et réduit à la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect grave, vêtu de noir comme un membre du clergé. Que Chanaan soit maudit et le serviteur des serviteurs! dit l'Écriture.
—Et moi je vous demande si c'est là ce que le texte signifie, dit un homme de haute taille qui se trouvait tout près.
—Indubitablement! Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable raison, de soumettre une race à l'esclavage depuis des siècles. Nous ne pouvons pas nous élever contre cela.
—Eh bien! soit. Allons de l'avant[11] et achetons des nègres, puisque c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas, monsieur?... Et celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre la porte, les mains dans ses poches, et fort attentif à cette conversation.
—Oui, continua l'homme à la grande taille, nous devons nous soumettre aux intentions de la Providence; les nègres doivent être vendus, traqués, opprimés. Ils sont faits pour cela.... Voilà une manière de voir tout à fait rassurante, n'est-ce pas, étranger?... Et cette fois encore il s'adressa à notre ami Haley.
—Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, répondit Haley, je n'en pourrais pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir à temps, vous savez!
—Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce que c'est pourtant que de connaître les saintes Écritures. Si, comme ce brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas même eu besoin de songer à vous repentir.... plus tard; c'eût été une peine d'épargnée. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom m'échappe.... et vous eussiez tranquillement continué vos petites affaires.»
Et l'homme à la longue taille, qui n'était autre que l'honnête maquignon que nous avons présenté au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit et se mit à fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et sec.
Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait à la fois la sensibilité et l'intelligence, se mêlant à la conversation:
«Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le vous-même aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'Écriture, je pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan!
—Eh mais! cela nous semble un texte assez clair, à nous autres pauvres diables,» fit le maquignon; et il se mit à fumer comme un volcan.
Le jeune homme s'arrêta un instant; il semblait se demander s'il devait en dire davantage. Mais le bateau s'arrêta tout à coup, et la compagnie s'élança sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait.
«Ce sont deux ministres?» dit le maquignon à un de ses voisins.
Le voisin fit signe que oui.
Au moment même où le bateau s'arrêta, une négresse s'élança sur la planche de débarquement, fendit la foule, et bondit jusqu'à la cale des esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise désignée «John, âgé de trente ans,» et fit entendre des plaintes déchirantes mêlées de sanglots et de larmes.
C'était le mari et la femme.
Mais à quoi bon raconter cette histoire, trop souvent racontée, racontée chaque jour?... les liens du cœur déchirés et brisés! Oui, les faibles brisés et déchirés au profit et pour l'avantage des forts.... Ces choses-là n'ont pas besoin d'être dites.... car chaque instant de la vie les redit.... et les redit aussi à l'oreille de CELUI qui n'est pas sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux....
Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité et de Dieu se tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène; il se retourna vers Haley, qui se tenait à ses côtés, et, d'une voix que l'émotion entrecoupait: «Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres créatures! Ah! je me réjouis d'aller rejoindre chez moi ma femme et mes enfants, et la même cloche qui donne le signal pour me réunir à eux va séparer pour toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien! Dieu vous jugera là-dessus....»
Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence.
Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit:
«Il y a prêtres et prêtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-là qui dirait: Maudit soit Chanaan!»
Haley fit entendre un grognement sourd.
«Et je ne l'en blâme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa prédiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur, comme nous ferons tous!»
Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau.
«Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se dit-il à lui-même, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce sûr!» Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit à faire ses comptes. Plus d'un a trouvé là comme Haley le moyen de calmer sa conscience inquiète.
Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les flots; et ce fut encore, comme avant, des scènes de gaieté charmante.
Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes s'occupaient à coudre; les enfants jouaient à leurs pieds, et la Belle-Rivière poursuivait sa marche paisible.
Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit pour affaires.
Tom, à qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit revenir Haley d'un pas rapide: il était accompagné d'une femme de couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort décente. Un mulâtre la suivait avec une petite malle. Elle marchait gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la planche et entra dans le bateau.
La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit sa course.
La femme s'avança à travers les boîtes et les colis, s'installa à l'avant du bateau, s'assit et se mit à jouer avec son enfant.
Haley, après deux ou trois tours, vint s'asseoir auprès d'elle et entama la conversation d'un ton assez indifférent.
Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle répondit d'une voix brève et avec emportement:
«Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer de moi....
—Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre maître s'y trouve bien; j'ai payé un bon prix, allez! je puis le dire.
—Non! je ne puis croire que mon maître m'ait trompée ainsi, dit la jeune femme, avec une agitation croissante.
—Vous pouvez le demander à tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il à un homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette femme ne veut pas croire ce que je lui dis.
—Eh bien! c'est un acte de vente, signé John Fosdick, vous livrant la fille Lucy et son enfant. C'est en règle, autant que je puis croire.»
Les exclamations passionnées de la jeune femme rassemblèrent la foule, et le marchand expliqua la cause de son agitation.
«Il me disait que j'allais à Louisville, me louer comme cuisinière dans la taverne où mon mari travaille. Mon maître me l'a dit de sa propre bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti!
—Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point à en douter, dit un homme à la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner l'acte. Il l'a fait.... c'est évident!
—Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant tout à coup, et serrant plus étroitement son enfant dans ses bras.» Elle s'assit sur sa boîte, se détourna, et regarda la rivière d'un air distrait.
«Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme, à ce que je vois.»
La jeune femme semblait calme, en effet; une tiède et douce brise d'été passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se demande pas si le front qu'elle rafraîchit est d'ivoire ou d'ébène! Elle voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et de gaieté; mais son cœur ne se relevait plus: on eût dit qu'il y avait une grosse pierre dessus!
Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains, et se remuant, riant et criant, s'efforça de la tirer de sa stupeur.... Elle le prit tout à coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis, lentement, une à une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage innocent et étonné.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant.
C'était un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il était grand avec de beaux membres vigoureux! La mère ne s'occupa plus que de lui, surveillant et contenant sa remuante activité.
«Voilà un beau garçon! fit un homme qui s'arrêta tout à coup devant lui. Quel âge?
—Dix mois et demi,» répondit la mère.
L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui présenta alors un bâton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit où les enfants mettent tout, dans sa bouche.
«Le petit drôle! il sait bien ce que c'est.» L'homme siffla encore et s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile de malles.
L'étranger tira une allumette et alluma son cigare.
«Une gentille sorte de femme que vous avez achetée là.
—Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffée de fumée.
—Pour le sud?»
Haley fit signe que oui et continua de fumer.
—Les plantations?
—Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinière, on pourra s'en servir en cette qualité ou la mettre à éplucher du coton; elle a les doigts à cela. Je l'ai examinée.... en tout cas, elle est facile à vendre.... Et Haley reprit son cigare.
—Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation?
—Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un second cigare.
—Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de malles et s'assit à son aise auprès de Haley.
—Je ne sais pas trop.... peut-être; c'est un joli petit! droit, gras, fort, des chairs dures comme brique.
—C'est vrai; mais quel tracas et quelle dépense pour l'élever!
—Bah! bah! ça s'élève tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des petits chiens; dans un mois il courra tout seul.
—J'ai une bonne place pour les élever. Je pensais à vous le prendre. Notre cuisinière en a perdu un la semaine dernière, il s'est noyé dans la cuve pendant qu'elle étendait le linge; on ne ferait pas mal de lui donner celui-ci à élever à la place de l'autre.»
Haley et l'étranger continuèrent à fumer sans mot dire: ni l'un ni l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'étranger reprit:
«Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien vous devez vous en débarrasser!»
Haley hocha la tête et cracha dédaigneusement.
«Impossible à ce prix-là....»
Et il continua de fumer.
—Eh bien! étranger, combien donc en voulez-vous?
—Ma foi! je peux bien l'élever moi-même ou le faire élever.... On n'en voit pas souvent de cette beauté et de cette santé-là. Il vaudra cent dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de cinquante.
—Étranger, c'est exorbitant.
—C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tête.
—J'en offre trente, et pas un centime de plus!
—Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit Haley en crachant de nouveau. Je partage la différence. Donnez-moi quarante-cinq dollars. C'est tout ce que je puis faire!
—Convenu.
—C'est marché fait! dit Haley. Où débarquez-vous?
—A Louisville.
—A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons à la brune.... le petit dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime que tout se fasse tranquillement. Je déteste le bruit et l'agitation.» Les bank-notes passèrent de la poche de l'acquéreur dans celle du vendeur, et Haley reprit son cigare.
C'était une brillante et tranquille soirée.... Le bateau s'arrêta au quai de Louisville.
La jeune femme était assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaça rapidement l'enfant dans une sorte de crèche qui se trouvait naturellement creusée entre les malles; elle y avait auparavant soigneusement étendu son manteau. Puis elle s'élança rapidement du côté où l'on débarquait, espérant que, parmi les garçons d'hôtel qui se pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en avant, son âme dans ses yeux, et s'efforçait, parmi toutes ces têtes, d'en retrouver une.
La foule passait entre elle et son enfant.
«Voilà le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le remettant à l'étranger. Ne l'éveillez pas, ne le faites pas crier. Ce serait un tapage du diable avec la fille!»
L'homme emporta sa proie avec précaution, et se perdit dans la foule.
Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitté la rive et repris sa course, la femme retourna à sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant n'y était plus.
«Quoi! comment! où? s'écria-t-elle avec l'égarement de la surprise.
—Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le dire tôt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le sud. J'ai profité d'une occasion; je l'ai placé dans une excellente famille, où il sera mieux élevé que vous n'auriez pu l'élever vous-même.»
Haley en était arrivé à ce point de perfection chrétienne et politique, que certains ministres et certains hommes d'État du nord ne cessent de nous prêcher, et qui consiste à étouffer toute faiblesse et tout préjugé humain. Son cœur était ce que le vôtre et le mien deviendront sans doute un jour, grâce à cette culture heureuse. Le regard sauvage de profonde angoisse et d'incurable désespoir que Lucy jeta sur Haley aurait troublé un homme moins endurci: mais lui était fait à tout! Il avait rencontré ce regard-là cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous pourrez vous faire à ces choses-là!
Pour Haley, cette suprême angoisse tourmentant un sombre visage, cette respiration étouffée, ces mains qui se crispaient.... ce n'étaient que les incidents nécessaires du commerce.... Il se demandait si elle n'allait pas crier et faire une scène tumultueuse sur le bateau; car, pareil en cela aux autres défenseurs de nos institutions, il ne pouvait souffrir le désordre.
La femme ne cria pas.
Le coup avait frappé trop droit au cœur pour qu'elle pût trouver des paroles et des larmes.
Elle s'assit comme frappée de vertige.
Ses mains retombèrent sans vie à ses côtés; ses yeux regardèrent sans voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient à son oreille comme à travers le trouble d'un songe.... et elle était là, sans cris et sans pleurs pour exprimer son désespoir.
Elle était calme!
Le marchand, qui était, après tout, aussi humain que la plupart de nos hommes politiques, se préparait à lui offrir toutes les consolations que pouvaient exiger les circonstances.
«Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien paraître.... Vous savez que c'est nécessaire.... on ne peut empêcher cela!
—Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...»
Il continua:
«Vous êtes une fille de mérite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous trouver une bonne place, au bas de la rivière.... Vous aurez bientôt un autre mari.... Une aussi jolie femme que vous!
—Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler....» dit la femme.
Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand comprit bien qu'il était au-dessus de ses moyens, à lui, de consoler une telle douleur.
Il s'éloigna. Lucy cacha sa tête sous son manteau. Haley se promena de long en large, mais de temps en temps il s'arrêtait devant elle et la regardait.
«Elle prend cela mal, se disait-il à lui-même.... et pourtant elle est tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... ça la soulagera.»
Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait là quelque chose d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre âme, simple, ignorante, une âme de nègre, n'avait pas appris à généraliser et à voir les choses de si haut!... Si seulement il avait été instruit par certains ministres de Jésus-Christ, il eût eu de plus saines idées. Il eût vu que ce n'était là qu'un incident journalier du commerce légal, un commerce qui est l'âme d'une institution à laquelle après tout on ne peut reprocher d'autres maux que les maux inséparables de toutes les relations de la vie sociale et domestique, comme dit si bien un théologien d'Amérique.
Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'était bornée au Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi hautes pensées, et son âme saignait en dedans à la vue des malheurs de cette CHOSE infortunée, qu'il voyait là étendue sur un tas de malles.... comme une misérable plante flétrie! que la loi constitutionnelle de l'Amérique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles de marchandises au milieu desquels la voilà!
Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose.
Elle ne répondit que par un gémissement.
Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui parla de ce cœur qui aime dans les cieux.... de ce Jésus plein de pitié, de cette patrie éternelle.... Mais l'angoisse avait fermé ses oreilles, et son cœur paralysé ne pouvait plus sentir.
La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de ses innombrables étoiles, splendides regards des anges abaissés sur la terre, nuit étincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni voix émue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un après l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'éteignirent sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du sillage que traçait la proue du vaisseau.... Tom s'étendit sur un coffre.... il entendait de temps en temps un cri ou un sanglot étouffé.... «Que ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....»—Et ce bruit lui-même s'éteignit.
Vers minuit, Tom fut réveillé en sursaut.... quelque chose de noir passa rapidement à côté de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau.
Personne que lui n'entendit. Il releva la tête: la place de la femme était vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre cœur était paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant, comme s'il ne l'eût pas englouti dans ses abîmes.
Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation à de pareils récits. Pas un gémissement de l'angoisse, pas une larme de l'oppression ne seront oubliés par l'homme des douleurs, par le roi de gloire! Lui, dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour: car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rédemption approche!
Haley s'éveilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troublé.
«Où est donc cette fille?» demanda-t-il à Tom.
Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne crut pas devoir faire part de ses observations et de ses soupçons: il se contenta de répondre qu'il n'en savait rien.
«Il est impossible qu'elle soit débarquée cette nuit.... j'étais éveillé et sur le qui-vive à toutes les stations.... je ne confie ma surveillance à personne.»
Ces mots étaient adressés confidentiellement à Tom, dans le but de l'engager lui-même à des confidences.
Tom ne répondit rien.
Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, regardant parmi les boîtes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les cheminées.
Ce fut en vain.
«Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas non! je suis sûr que vous le savez! J'ai vu la femme couchée ici à dix heures.... je l'ai encore vue à minuit.... et même entre une heure et deux.... A quatre heures, elle n'y était plus. Vous dormiez tout à côté.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier!
—Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprès de moi comme un bruit.... j'ai été à demi réveillé.... j'ai entendu comme un clapotement dans l'eau.... je me suis alors réveillé tout à fait.... la femme n'y était plus. Voilà tout ce que je sais....»
Le marchand ne fut ni troublé ni étonné: comme nous l'avons dit précédemment, il était fait à certaines choses. La présence terrible de la mort n'avait point pour lui de mystérieuse impression. La mort! il l'avait souvent rencontrée.... c'était une circonstance de son commerce; il était familiarisé avec elle; il la regardait comme un douanier exigeant, qui entravait, fort mal à propos, ses opérations.... il ne voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme très-malheureux.... mais il n'y avait pas de remède: la femme avait passé dans un pays qui ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils réclamés par la glorieuse Union tout entière....
Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'âme qui venaient de partir!
Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le moindre sentiment.... C'est répugnant!
Mais aussi, comme ils sont mal considérés!... On les méprise.... On ne les reçoit pas dans la bonne compagnie.
Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus à blâmer? l'homme intelligent, instruit, bien élevé, qui défend le système dont le marchand est l'inévitable résultat, ou le pauvre marchand lui-même? C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est vous qui dépravez cet homme; c'est vous qui le débauchez au point qu'il ne sent plus sa honte!... En quoi donc êtes-vous meilleur que lui?
Est-ce parce que vous êtes instruit et lui ignorant? parce que vous êtes au sommet et lui au bas de l'échelle sociale? Est-ce parce que vous êtes le produit d'une civilisation raffinée, tandis qu'il n'est qu'un homme grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas?
Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-là seront pour lui et contre vous!
Après avoir offert ces échantillons du commerce légal, nous devons prier que l'on ne croie pas que les législateurs américains sont complétement dépourvus d'humanité.... comme on serait tenté de le penser, en voyant les efforts que l'on fait chez nous pour protéger et perpétuer ce commerce.
Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mêmes quand ils déclament contre la traite.... chez les étrangers? Nous avons une armée de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort édifiante à entendre! Faire la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est à n'y pas penser! Mais la traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire!
Une scène heureuse et paisible se déroule maintenant devant nos yeux. Nous pénétrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont rehaussés de riches couleurs; pas un atome de poussière sur les briques jaunes de l'aire, frottées et polies; des piles de vaisselle d'étain brillant excitent l'appétit, en vous faisant songer à une foule de bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et massives, reluisent aussi. On aperçoit une petite chaise à bascule et qui se referme; le coussin est rapiécé. Tout auprès il y en a une plus grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts semblent vous convier doucement à goûter l'hospitalité de ses coussins de plumes. C'est là un véritable siége attrayant, confortable, et qui, pour les honnêtes et chères joies du foyer, vaut vraiment bien une douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons à la mode.
Dans cette chaise, où elle se balance doucement, les yeux attachés sur son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive Élisa. Oui, elle est là, plus pâle et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous ses longues paupières, on lit dans les plis de sa bouche une douleur à la fois calme et profonde. Il était facile de voir combien ce jeune cœur était devenu ferme et vaillant sous l'austère discipline du malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les ébats du petit Henri, brillant et léger comme un papillon des tropiques. On découvrait chez elle une puissance de volonté, une inébranlable résolution inconnue à ses jeunes et heureuses années.
Auprès d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'étain, dans lequel elle range soigneusement des pêches sèches. Elle peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans, mais c'est un de ces visages que les années ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crêpe, blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, croisé sur sa poitrine en longs plis paisibles, son châle, sa robe, tout révèle la communion à laquelle elle appartient. Son visage rond avait des couleurs roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pêche déjà mûre. Ses cheveux, auxquels l'âge mêlait des fils d'argent, étaient rejetés en arrière et découvraient un front noble et élevé. Le temps n'y avait point tracé d'autre inscription que celle-ci: «Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté[12]!» Ses grands yeux bruns étaient lumineux, pleins de sentiment et de loyauté. Il suffisait de la regarder en face pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un cœur sincère et bon. On a tant célébré, tant chanté la beauté des jeunes filles! pourquoi donc ne louerait-on pas la beauté des vieilles femmes? Si quelqu'un a besoin d'inspiration pour ce thème nouveau, qu'il regarde notre amie, la bonne Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise à bascule. La chaise craquait et criait; peut-être avait-elle pris froid dans ses jeunes années, ses nerfs étaient peut-être agacés, ou bien encore c'était une tendance à l'asthme: mais à chacun de ses mouvements elle faisait entendre un grincement qui eût été vraiment intolérable dans toute autre chaise; cependant le vieux Siméon Halliday déclarait souvent que pour lui ce bruit était aussi agréable qu'une musique, et les enfants prétendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde être privés du plaisir d'entendre la chaise de leur mère.... Pourquoi? C'est que, depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales, des tendresses maternelles, étaient descendues de cette chaise. Combien avait-elle guéri de cœurs et d'âmes malades! Combien de difficultés résolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et bonne.
Que Dieu la bénisse!
«Eh bien! Élisa, tu[13] comptes toujours passer au Canada? dit-elle d'une voix douce en continuant de regarder ses pêches.
—Oui, madame, dit Élisa avec beaucoup de fermeté; il faut que je parte; je n'ose point rester ici.
—Et que feras-tu, une fois là-bas? il faut y songer, ma fille!»
Ma fille était un mot qui venait tout naturellement sur les lèvres de Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans cesse la douce idée qu'on se fait d'une mère....
Les mains d'Élisa tremblèrent, et quelques larmes coulèrent sur son ouvrage.... mais elle répondit avec fermeté: «Je ferai ce que je pourrai: j'espère que je trouverai quelque ouvrage.
—Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel.
—Oh! merci! fit Élisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir la nuit. Hier encore, je rêvais que je voyais cet homme entrer dans la cour....»
Et elle frissonna.
«Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas t'inquiéter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore été arraché de notre village; il faut bien espérer que l'on ne commencera pas par toi.»
La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte à épingles, se tint sur le seuil: rien n'égalait l'éclat de son visage en fleurs. Je ne puis la comparer qu'à une pomme mûre. Elle était vêtue comme Rachel: un gris sévère; un fichu de mousseline couvrait sa poitrine rebondie.
«Ruth Stedman! dit Rachel en s'avançant avec empressement vers elle; comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains.
—A merveille,» dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et l'époussetant avec son mouchoir; et elle découvrit une petite tête ronde sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs, malgré tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines boucles de cheveux frisés s'échappaient aussi çà et là et voulaient incessamment être remises à leur place, qu'elles quittaient toujours. La nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle parut très-contente d'elle-même.
Tout le monde l'eût été à sa place, car c'était une jolie petite femme, à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et bien propre à réjouir le cœur d'un homme.
«Ruth, voici notre amie Élisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai parlé.
—Je suis très-heureuse de te voir, Élisa, très-heureuse! dit Ruth en lui serrant la main comme si Élisa eût été pour elle une vieille amie depuis longtemps attendue. Voilà ton cher petit garçon.... je lui apporte un gâteau.»
Elle présenta à Henry un cœur en pâtisserie, que l'enfant accepta timidement en regardant Ruth à travers ses longues boucles flottantes.
«Où est ton baby? dit Rachel.
—Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est emparée, et elle le conduit à la ferme pour le montrer aux enfants.»
Au même instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux grands yeux bruns, le portrait de sa mère, entra dans la chambre avec le baby.
«Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potelé dans ses bras, comme il est joli, et comme il vient!
—C'est vrai, c'est vrai,» dit Ruth.
Et elle prit l'enfant et le débarrassa d'un par-dessus de soie bleu et de divers châles et surtouts dont elle l'avait enveloppé; et donnant une chiquenaude ici, un coup de main là, elle l'arrangea, l'ajusta, le bichonna, l'embrassa de tout son cœur, et le déposa sur le plancher pour qu'il pût reprendre ses idées.
Le baby était sans doute habitué à ces façons d'agir, car il fourra son doigt dans sa bouche et parut bientôt absorbé dans ses propres réflexions, tandis que la mère, s'asseyant enfin, prit un long bas chiné de blanc et de bleu, et se mit à tricoter avec ardeur.
«Mary, tu ferais bien de remplir la chaudière,» dit Rachel d'une voix douce.
Mary alla au puits, revint bientôt et mit la chaudière sur le fourneau, où elle commença à fumer et à chanter sa chanson joyeuse et hospitalière. La même main, d'après les conseils de Rachel, mit les pêches sur le feu dans un grand plat d'étain.
Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et se mit à faire des gâteaux, après avoir dit à sa fille:
«Mary, tu ferais bien de dire à John d'apprêter un poulet.»
Mary obéit.
«Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits.
—Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin; j'ai fait le lit et arrangé la maison. La Hello y va cette après-midi et fera du pain et des pâtés pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la garder ce soir.
—J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge.
—Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood est malade. John a veillé la nuit dernière. J'irai demain.
—Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester toute la journée.
—Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Siméon.»
Siméon Halliday, grand, robuste, vêtu d'un pantalon et d'une veste de drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords, entra au même instant.
«Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume à la petite main grassouillette. Et John?
—Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, répondit Ruth d'un ton joyeux.
—Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses gâteaux au four.
—Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis, dit Siméon d'une voix significative, tout en lavant ses mains à une jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet à côté.
—Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'œil sur Élisa.
—Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris?» demanda Siméon en rentrant.
Rachel regarda vivement son mari. Élisa, toute tremblante, répondit: «Oui.»
Ses craintes toujours exagérées lui firent croire que l'on avait sans doute placardé des affiches à son sujet.
«Mère! dit Siméon du fond du cabinet.
—Que veux-tu, père? dit Rachel en frottant ses mains enfarinées, et elle alla vers le cabinet.
—Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Siméon; il sera ici cette nuit...
—Et tu ne le dis pas, père! fit Rachel le visage tout rayonnant.
—Il est ici, reprit Siméon; Peters est allé là-bas hier avec la charrette; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux s'appelle Georges Harris. D'après ce qu'elle a dit de son histoire, je suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garçon.
—Allons-nous le lui dire maintenant? fit Siméon. Disons-le d'abord à Ruth. Ici, Ruth, viens!»
Ruth laissa son tricot et accourut.
«Ruth, ton avis! Le père dit que le mari d'Élisa est dans la dernière troupe, et qu'il sera ici cette nuit.»
La joie de la petite quakeresse éclata et coupa la phrase: elle bondit et frappa dans ses mains. Deux boucles frisées tombèrent sur son fichu blanc.
«Calme-toi, chérie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons! faut-il lui apprendre cela maintenant?
—Eh oui! maintenant, à l'instant même! Dieu! si c'était mon pauvre John!... dis-le-lui sur-le-champ!
—Ah! tu ne songes qu'à ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Siméon en la regardant avec attendrissement.
—Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? Si je n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir à ses chagrins à elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.»
Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel.
«Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce temps-là.»
Rachel entra dans la cuisine, où Élisa était en train de coudre, et, ouvrant la porte d'une petite chambre à coucher, elle lui dit doucement:
«Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles à t'apprendre.»
Le sang monta au visage pâle d'Élisa. Elle se leva tout émue, saisie d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils.
«Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main, non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, Élisa.... ne crains rien. Va, va!» Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma après elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se mit à l'embrasser.
«Tu vas voir ton père, petit! sais-tu cela? ton père qui va venir!» Et elle lui répétait toujours la même chose: l'enfant ébahi la regardait avec de grands yeux.
Cependant une autre scène se passait dans la chambre.
Rachel attira Élisa vers elle et lui dit:
«Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille, il a tiré ton mari de la maison de servitude!»
Un nuage de sang rose monta aux joues d'Élisa, puis il redescendit jusqu'à son cœur; elle s'assit pâle et presque inanimée.
«Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains sur la tête d'Élisa. Il est avec des amis; ils l'amèneront ici.... cette nuit.
—Cette nuit! répétait Élisa; cette nuit!»
Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tête toute la confusion d'un rêve; un nuage passait devant son esprit.
Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd fardeau et qu'on en délivre.
Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts, et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui l'entouraient. Elle voyait la porte de l'autre chambre ouverte, elle voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. Elle entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, chuchoter tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras, elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles.
Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants, d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là, dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle, elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et elle s'éveillait.
Ce n'était point un rêve.
Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et Georges sanglotait au chevet de son lit.
Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas suffi à cueillir toutes les roses du paradis.
John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant le poulet et répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le zèle des jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme elle rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou un «Je ne voudrais pas!»
Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner.
Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes, décidément.
Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné, en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il faisait sa barbe!
Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une telle atmosphère d'affectueuse confiance, les couteaux et les fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les autres des retentissements si mélodieux, le poulet et le jambon chantaient si fort dans la poêle, ils semblaient si heureux d'être frits de cette façon-là et non pas d'une autre, le petit Henri, Élisa et Georges, quand ils parurent, reçurent un accueil si cordial et si réjouissant, qu'ils crurent moins à une réalité qu'à un rêve.
Ils furent bientôt à table tous ensemble. Mary seule restait auprès du feu, faisant rôtir des tartines. On les servait à mesure qu'elles atteignaient cette belle nuance d'un brun doré, qui est le beau idéal des tartines.
Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si véritablement, si complétement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle et cordiale rien que dans sa manière de vous passer un plat de gâteaux ou de vous verser une tasse de thé. On eût dit qu'elle mettait une âme dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait.
C'était la première fois que Georges s'asseyait comme un égal à la table des blancs; il éprouva d'abord un peu de contrainte et un certain embarras, qui se dissipèrent bientôt comme un brouillard devant le rayon matinal de cette bonté si pleine d'effusion.
C'était bien une maison: une maison! un intérieur! Georges n'avait jamais su ce que ce mot-là voulait dire. La croyance en Dieu, la confiance en sa providence, entourèrent pour la première fois son cœur d'un nuage doré d'espérance. Le doute sombre, misanthropique, athée et poignant, le désespoir amer, s'évanouirent devant la lumière de cet Évangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prêché par des actes d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mêmes, mais qui, pareils au verre d'eau donné au nom du Christ, ne perdront jamais leur récompense.
«Père, si l'on te découvrait encore? dit le jeune Siméon en étendant son beurre sur son gâteau.
—Je payerais l'amende, répondit tranquillement celui-ci.
—Mais s'ils te mettaient en prison?
—Ta mère et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Siméon en souriant.
—Maman peut faire tout, répondit l'enfant;... mais n'est-ce point une honte que de telles lois?
—Il ne faut pas mal parler de nos législateurs, Siméon, reprit le père avec autorité. Dieu nous a donné les biens terrestres pour que nous puissions faire justice et merci; si les législateurs exigent de nous le prix de nos bonnes œuvres, donnons-le!
—Je hais ces propriétaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce moment-là n'était pas plus chrétien qu'un réformateur moderne.
—Tu m'étonnes, mon fils! ce ne sont pas là les leçons de ta mère; je ferais pour le maître de l'esclave ce que je fais pour l'esclave lui-même, s'il venait frapper à ma porte dans l'affliction.»
Siméon devint écarlate, mais la mère se contenta de sourire.
«Siméon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme son père.
—Je pense, mon cher hôte, que vous n'êtes exposé à aucun ennui à cause de nous, dit Georges avec anxiété.
—Ne crains rien, Georges; c'est pour cela que nous sommes au monde.... Si nous n'étions pas des gens à supporter quelque chose pour la bonne cause, nous ne serions pas dignes de notre nom.
—Mais pour moi, dit Georges, je ne le souffrirai pas!
—Ne crains rien, ami Georges; ce n'est pas pour toi, c'est pour Dieu et l'humanité, ce que nous en faisons.... Reste ici tranquillement tout le jour. Cette nuit, à dix heures, Phinéas Fletcher vous conduira tous à la prochaine station. Les persécuteurs se hâtent après toi, nous ne voulons pas te retenir.
—Alors, pourquoi attendre? dit Georges.
—Tu es ici en sûreté tout le jour. Dans notre colonie, tous sont fidèles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sûr pour toi de voyager pendant la nuit.»