CHAPITRE XIV.

Évangéline.

Une jeune étoile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un tel miroir! Un être charmant à peine formé; un bouton de rose qui n'a pas encore déplié ses feuilles.

Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi changé, depuis que Chateaubriand, dans sa prose poétique, le décrivait comme le fleuve des solitudes vierges, des déserts immenses, roulant parmi ces merveilles de la nature, que l'on n'avait même pas rêvées?

Il semble qu'en une heure ce fleuve de la poésie et de l'imagination a été transporté dans les royaumes d'une réalité non moins splendide. Quel autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu'à l'Océan les richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux pôles! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, écumeux, troublés, arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette marée turbulente d'affaires qui se répand sur ses vagues avec la race la plus énergique et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il que le sein du Messachebé porte aussi ce poids terrible, les larmes des opprimés.... les soupirs des malheureux.... et les peines amères des cœurs pauvres, cœurs ignorants qui s'adressent à un Dieu inconnu.... inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira un jour de son repos pour sauver tous les pauvres de la terre!

Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste étendue de ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frémissantes, les grands cyprès noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil, étincellent dans la lumière dorée.

Le steamer, pesamment chargé, continue sa marche.

Les balles de coton s'entassent en piles sur ses flancs, sur le pont, partout! On dirait une gigantesque masse grise. Il nous faut un examen attentif pour découvrir notre humble ami Tom. Nous l'apercevons enfin à l'avant du navire, blotti entre les balles de coton.

Les recommandations de M. Shelby ont produit leur effet; Haley, d'ailleurs, a pu juger lui-même de la douceur et de la tranquillité de ce caractère inoffensif; Tom a déjà sa confiance: la confiance d'un homme comme Haley!

D'abord il l'avait étroitement surveillé pendant le jour, il n'avait laissé passer aucune nuit sans l'enchaîner.... et puis, peu à peu, le calme, la résignation de Tom, l'avaient gagné: il se relâchait de sa surveillance, se contentait d'une sorte de parole d'honneur, et lui permettait d'aller et de venir à sa guise sur le bateau.

Toujours bon et obligeant, toujours prêt à rendre service aux travailleurs dans toute occasion, il avait conquis l'estime de tous en les aidant avec le même zèle et le même cœur que s'il eût travaillé dans une ferme du Kentucky.

Quand il voyait qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, il se retirait entre les balles de coton, dans quelque recoin de l'avant, et se mettait à étudier la Bible.

C'est dans cette occupation que nous le surprenons maintenant.

A cent et quelques milles avant la Nouvelle-Orléans, le niveau du fleuve est plus élevé que la contrée qu'il traverse, il roule sa masse énorme entre de puissantes digues de vingt pieds; du haut du pont, comme du sommet de quelque tour flottante, le voyageur découvre tout le pays jusqu'à des distances presque infinies. Tom, en voyant se dérouler ainsi les plantations l'une après l'autre, avait pour ainsi dire sous les yeux la carte de l'existence qu'il allait mener.

Il voyait dans le lointain les esclaves au travail, il voyait leurs villages de huttes, rangées en longues files, loin des superbes maisons et du parc du maître; et à mesure que se déroulait ce tableau vivant, son cœur retournait à la vieille ferme du Kentucky, cachée sous le feuillage des vieux hêtres! Il revenait à la maison de Shelby, aux appartements vastes et frais, et à sa petite case à lui, toute festonnée de multiflores, toute parée de bignonies.... Il croyait reconnaître le visage familier de son camarade, élevé avec lui depuis l'enfance; il voyait sa femme occupée des apprêts du souper, il entendait le rire joyeux de ses enfants et le gazouillement du baby sur ses genoux.... puis tout s'évanouit.... Il ne vit plus que les cannes à sucre et les cyprès des plantations étincelantes; il n'entendit plus que le craquement et le mugissement de la machine, qui ne lui disait, hélas! que trop clairement, que toute cette phase de sa vie était disparue pour toujours.

Dans de pareilles circonstances, nous avons, nous, la lettre, cette joie amère! nous écrivons à notre femme; nous envoyons des messagers à nos enfants. Mais Tom ne pouvait pas écrire: pour lui la poste n'existait pas. Pas un seul ami, pas un signal qui pût jeter un pont sur l'abîme de la séparation!

Est-il étrange alors que quelques larmes tombent sur les pages de sa Bible, posée sur une balle de coton, pendant que d'un doigt patient il s'avance lentement d'un mot à l'autre mot, découvrant l'une après l'autre les promesses de Dieu et nos espérances?

Comme tous ceux qui ont appris tard, Tom lisait lentement. Par bonheur pour lui, le livre qu'il tenait était un de ceux qu'on peut lire lentement sans lui faire tort; un livre dont les mots, comme des lingots d'or, ont besoin d'être pesés séparément, pour que l'esprit puisse en saisir l'inappréciable valeur!

Écoutons-le donc! voyons comme il lit, s'arrêtant sur chaque mot et le prononçant tout haut:

«Que—votre—cœur—ne—se—trouble—point.—Dans—la—maison—de—mon—père—il—y—a—plusieurs—demeures.—Je—vais—préparer—une—place—pour—vous.»

Cicéron, quand il ensevelit sa fille unique et adorée, eut autant de chagrin que Tom, pas plus! l'un comme l'autre ne sont que des hommes! Mais Cicéron ne put méditer d'aussi sublimes paroles d'espérance, il ne put tourner ses regards vers la future réunion; et, s'il eût eu une de ces paroles sous les yeux, il n'y aurait pas cru, il se serait mis en tête mille scrupules sur l'authenticité du manuscrit ou la fidélité de la traduction. Mais pour Tom, il y avait là tout ce qu'il lui fallait, une vérité si évidente et si divine, que la possibilité d'un doute n'entrait même pas dans son cerveau!

Il faut que cela soit vrai; car, si cela n'était pas vrai, comment pourrait-il vivre?

La Bible de Tom n'avait point d'annotations à la marge ni de commentaires dus à de savants glossateurs. Cependant elle était enrichie de certaines marques et de points de repère de l'invention de Tom, qui lui servaient beaucoup plus que de savantes expositions.

Il avait l'habitude de se faire lire la Bible par les enfants de son maître, et surtout par le jeune Georges; et, pendant qu'on lisait, lui, avec une plume et de l'encre, faisait de grands et très-visibles signes sur la page, aux endroits qui avaient charmé son oreille ou touché son cœur.

Sa Bible était ainsi annotée d'un bout à l'autre avec une incroyable variété et une inépuisable richesse de typographie.

En un moment, et sans se donner la peine d'épeler le mot à mot, il trouvait le passage favori. Aussi cette Bible, toute pleine de son existence passée, cette Bible qui lui rappelait la scène du foyer et de la famille, cette Bible était pour lui le dernier souvenir de cette vie, et le gage et l'espérance de l'autre!

Il y avait parmi les passagers un jeune gentleman, noble et riche, résidant à la Nouvelle-Orléans: il portait le nom de Saint-Clare.

Il avait avec lui sa fille, de cinq à six ans, sous la surveillance d'une femme qui semblait être de ses parentes.

Tom avait souvent remarqué cette petite fille: c'était un de ces enfants remuants et vifs, qu'il est aussi impossible de fixer en place qu'un rayon de soleil ou une brise d'été.

Quand on l'avait vue, on ne pouvait plus l'oublier.

C'était l'idéal de la beauté enfantine, sans les joues bouffies et la rondeur trop pleine qui la déparent souvent. On suivait en elle comme une ligne onduleuse; c'était je ne sais quelle grâce aérienne; elle faisait rêver aux êtres allégoriques et aux créations brillantes de la mythologie. Son visage était moins remarquable par la beauté parfaite des traits que par une expression de rêverie singulière et profonde. Ceux qui cherchaient l'idéal étaient frappés en la voyant; les autres, le vulgaire grossier, se sentaient émus, sans trop savoir pourquoi. La forme de sa tête, l'élégance de son cou, son buste, avaient un caractère de noblesse singulière; ses longs cheveux d'un brun doré, qui flottaient autour d'elle comme un nuage; son œil d'un bleu sombre, profond, intelligent, réfléchi, ombragé d'un épais rideau de cils bruns, tout semblait la distinguer des autres enfants, et attirer et fixer les regards, quand elle se glissait entre les passagers, insaisissable et légère.

Gardez-vous de croire cependant que ce fût un enfant grave et morose.

Loin de là: un air d'innocence heureuse semblait flotter sur son visage, comme l'ombre d'un feuillage d'été. Elle était toujours en mouvement; le sourire voltigeait sur sa bouche rose; elle chantait, courait et dansait. Son père, et la femme qui devait la garder, étaient toujours à sa poursuite; mais, quand ils croyaient l'avoir prise, elle échappait de leurs mains comme un nuage printanier. Et comme jamais, quoi qu'elle voulût faire, un mot de reproche ou de gronderie n'avait frappé ses oreilles, elle continuait sa course sur le bateau. Toujours vêtue de blanc, elle passait comme un fantôme sans se poser nulle part, sans s'arrêter jamais; il n'y avait pas un coin qu'elle ne connût, un recoin qu'elle n'eût fouillé, soit en haut, soit en bas. Ses pieds légers la portaient partout, vision à la tête blonde et dorée, aux yeux profonds et bleus.

Parfois le mécanicien, relevant ses regards de son travail, apercevait ses grands yeux qui plongeaient dans les tumultueuses profondeurs de la fournaise: elle semblait pleine de crainte et de pitié pour lui, comme si elle l'eût vu dans quelque affreux danger. Tantôt c'était le timonier qui s'arrêtait, la roue à la main, et souriant, parce qu'il avait vu ce doux visage, beau comme la peinture, paraître et disparaître à la fenêtre de sa cabine. Mille fois de grosses voix rudes l'avaient bénie, et des visages sévères s'étaient amollis à son approche en des douceurs infinies; quand elle s'avançait audacieusement jusqu'aux endroits dangereux, les mains calleuses et noircies se tendaient involontairement comme pour la sauver.

Tom, qui avait toute l'impressionnabilité de sa race, toujours attiré vers la simplicité et l'enfance, suivait des yeux cette petite créature avec un intérêt qui croissait de jour en jour. Il voyait en elle quelque chose de divin; chaque fois qu'il apercevait cette tête blonde et ces yeux bleus entre deux balles de coton ou sur un monceau de colis, il lui semblait voir quelqu'un de ces anges dont parlait sa Bible.

Souvent elle passait triste et pensive à côté du troupeau d'hommes et de femmes enchaînés. Elle glissait au milieu d'eux et les regardait d'un air triste et compatissant; parfois de ses petites mains elle essayait de soulever leurs fers. Puis elle soupirait et s'enfuyait. Mais elle revenait bientôt les mains pleines de sucreries, de noix et d'oranges qu'elle leur distribuait joyeusement; puis elle s'en retournait bien vite.

Tom la regarda bien des fois avant de se hasarder à entamer avec elle les premières ouvertures. Mais il savait la manière d'apprivoiser et de captiver les enfants. Il se permit d'y mettre de l'habileté. Il savait faire de petits paniers avec des noyaux de cerises, tailler des figures grotesques dans la noix du cocotier; Pan lui-même ne l'eût pas égalé dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension. Ses poches étaient pleines d'articles séducteurs, qu'il avait jadis façonnés pour les enfants de son maître, et dont il se servait maintenant avec choix et discernement pour se créer de nouvelles relations.

La petite se tenait sur la réserve; il était difficile de captiver son esprit mobile. Tout d'abord elle venait se percher sur quelque boîte, comme un oiseau des Canaries, dans le voisinage de Tom; elle acceptait timidement les petits objets que Tom lui présentait: enfin, on en arriva à la confiance presque intime.

«Comment s'appelle la petite demoiselle? fit Tom, quand il crut le moment favorable pour pousser sa pointe.

—Évangéline Saint-Clare, dit la petite. Mais papa, et tout le monde m'appelle Éva. Et vous, comment vous nommez-vous?

—Mon nom est Tom; mais les petits enfants avaient l'habitude de m'appeler l'oncle Tom, là-bas dans le Kentucky.

—Alors je vais vous appeler l'oncle Tom, dit Éva, parce que, voyez-vous, je vous aime bien. Ainsi, oncle Tom, où allez-vous?

—Je ne sais pas, miss Éva.

—Comment! vous ne savez pas?

—Non. On va me vendre à quelqu'un, mais je ne sais pas à qui.

—Papa pourrait bien vous acheter, dit Éva vivement, et, s'il vous achète, vous serez bien heureux. Je vais le lui demander aujourd'hui même.

—Merci, ma petite demoiselle.»

Le bateau s'arrêta pour prendre du bois à une petite station. Éva, entendant la voix de son père, s'élança vers lui. Tom se leva et alla offrir ses services aux travailleurs.

Éva et son père se tenaient près du parapet pour voir repartir le bateau. La roue fit deux ou trois évolutions: la pauvre enfant perdit l'équilibre et tomba par-dessus le bord.... Le père tout troublé, voulut plonger après elle: il fut retenu par quelques personnes qui avaient vu qu'un secours plus efficace allait lui être offert.

Tom était tout près d'elle au moment de l'accident, il la vit tomber; il s'élança: bras puissant, large poitrine, ce n'était rien pour lui que de se tenir un instant à flot pour la saisir au moment où elle reparaîtrait à la surface.

Il la saisit en effet, et nageant avec elle le long du bateau, il la tendit à l'étreinte de cent mains qui se penchaient vers elle comme si elles eussent appartenu à un seul homme. Un moment après, son père la portait dans la cabine des dames, où, comme on pouvait bien s'y attendre, les femmes, rivalisant de zèle, employèrent tous les moyens possibles.... pour l'empêcher de revenir à elle.

Le lendemain, vers le soir d'une journée accablante, le steamer approchait de la Nouvelle-Orléans. A bord, c'était un bruit, un tumulte étrange. Chacun retrouvait ses effets, les rassemblait et se préparait à descendre. Le vaguemestre, les femmes de chambre, frottaient, fourbissaient, polissaient pour faire leur bateau bien beau et le préparer à une grande et noble entrée.

Notre ami Tom était toujours assis à l'avant, les bras croisés sur sa poitrine, inquiet, et de temps en temps tournant les yeux vers un groupe qui se tenait de l'autre côté du bateau.

Dans ce groupe était la belle Évangéline, un peu plus pâle que la veille, mais ne portant du reste aucune trace de l'accident. Un homme encore jeune, gracieux, élégant, se tenait à côté d'elle, le coude négligemment appuyé sur une balle de coton. Un large portefeuille était ouvert devant lui.

Il suffisait d'un premier regard pour voir que ce jeune homme était le père d'Évangéline.

C'était la même coupe de visage, les mêmes yeux grands et bleus, la même chevelure d'un brun doré; mais l'expression était complétement différente. L'œil clair, comme chez sa fille, également large et bleu, n'avait pourtant pas cette profondeur rêveuse et voilée. Tout cela était net, audacieux, brillant, mais c'était une lumière toute terrestre. La bouche aux fines ciselures avait de temps en temps une expression orgueilleuse et sarcastique. Un air de supériorité plein d'aisance donnait à ses mouvements une certaine fierté qui n'était pas sans grâce. Il écoutait négligemment, gaiement, avec une expression assez dédaigneuse, Haley qui lui détaillait avec une extrême volubilité toutes les qualités de l'article marchandé.

«En somme, dit-il quand Haley eut fini, toutes les qualités morales et chrétiennes reliées en maroquin noir; eh bien! mon brave, quel est le dommage, comme vous dites dans le Kentucky? Combien? Ne le surfaites pas trop, voyons!

—Eh bien! dit Haley, si j'en demandais treize cents dollars, je ne ferais que rentrer dans mon débours, en vérité.

—Pauvre homme! dit le jeune homme en fixant sur Haley son œil perçant et moqueur.... Cependant, vous me le laisseriez à ce prix-là pour me faire plaisir.

—Oui! la jeune demoiselle paraît y tenir.... et c'est du reste bien naturel.

—Oui, en effet; c'est là un appel fait à votre bienveillance, mon cher.... Et maintenant, comme charité chrétienne, et pour obliger une jeune demoiselle qui s'intéresse à lui tout particulièrement, quel bon marché pouvez-vous nous faire?

—Mais regardez donc, disait le marchand. Voyez ces membres, cette large poitrine.... Il est fort comme un cheval! Regardez sa tête! ce front élevé, qui indique un nègre intelligent.... Il fera tout ce qu'on voudra! j'ai remarqué ça. Un nègre de cette tournure et bâti comme lui vaut un bon prix, rien que pour son corps, et quand il serait stupide. Mais, si vous prenez garde à ses qualités intellectuelles, que je vous faisais observer tout à l'heure.... ça fait monter le prix.... il a un mérite extraordinaire pour les affaires.... il faisait marcher à lui seul la ferme de son maître.

—Tant pis! tant pis! il en sait beaucoup trop, dit le jeune homme, gardant toujours sur ses lèvres le même sourire moqueur; on n'en tirera aucun parti! Ces nègres intelligents décampent toujours, volent les chevaux et vous font des tours du diable.... Je crois que vous ferez bien de rabattre deux cents dollars pour sa trop grande intelligence.

—Ce serait peut-être juste, ça, dit Haley, sans son caractère; mais je puis montrer les recommandations de son maître et d'autres personnes, pour prouver qu'il est vraiment pieux, plein de religion, humble.... la meilleure créature du monde. Dans l'endroit d'où il vient, on l'appelait le prédicateur, quoi!

—Eh! mais je pourrai en faire un chapelain pour la famille, riposta le jeune homme assez sèchement. C'est une idée cela.... Il y a très-peu de religion parmi mes gens, à moi.

—Vous plaisantez!

—Comment savez-vous ces détails?... Voyons! le garantissez-vous comme prédicateur? A-t-il été examiné par un concile ou un synode? Montrez vos papiers!»

Si le marchand d'esclaves n'avait pas compris, à certains clignements d'yeux de son interlocuteur, que toute cette discussion allait finir, après un détour, par lui rapporter une bonne somme, il eût infailliblement perdu patience.

Il n'en fut rien. Il atteignit au contraire un sale portefeuille, l'ouvrit, le posa sur une balle de coton, et se mit à étudier soigneusement certain papier. Le jeune homme le contemplait toujours d'un air indifférent et froidement railleur.

«Papa, achetez-le, n'importe le prix, dit Évangéline en montant sur un colis et en passant ses petits bras autour du cou de son père. Je sais que vous avez assez d'argent..., je veux l'avoir.

—Et pourquoi faire, mignonne? un joujou? un cheval de bois? quoi? voyons!

—Je veux le rendre heureux.

—Eh bien! voilà une raison, et bien trouvée!»

Au même instant, Haley tendit au jeune homme un certificat signé de M. Shelby. Celui-ci le prit de ses longs doigts et y jeta un œil distrait.

«Écriture comme il faut, dit-il; et l'orthographe! mais cette religion m'inquiète.... Ici l'expression mauvaise reparut dans ses yeux.... Le pays, dit-il, est presque ruiné par les gens pieux. Ce sont des gens pieux que nous avons comme candidats aux prochaines élections. Il y a tant de religion partout qu'on ne sait plus à qui se fier.... Je ne sais pas le prix de la religion au marché: il y a longtemps que je n'ai lu les journaux pour voir à combien c'est coté.... A combien de dollars estimez-vous la religion de votre Tom?

—Vous plaisantez, dit Haley; mais il y a cependant quelque raison dans ce que vous dites. Il faut distinguer! Il y a des meetings, des sermons, des cantiques, par des blancs ou par des noirs, ça sonne creux! mais la piété de celui-ci est sincère et véritable. J'ai vu, parmi les noirs, des sujets honnêtes, rangés, pieux, que le monde entier n'aurait pu induire à faire mal. Voyez dans cette lettre ce que l'ancien maître de Tom pense de lui.

—Maintenant, dit gravement le jeune homme en serrant son portefeuille, si vous pouvez réellement me garantir cette piété, la faire inscrire à mon compte dans le registre de là-haut, comme quelque chose qui m'appartienne, je me permets un extra. Combien?

—Vous raillez toujours! je ne peux garantir cela. Là-haut chacun a son registre.

—Il est assez dur, reprit le jeune homme, quand on met le prix pour avoir la religion d'un esclave, de ne pouvoir en trafiquer dans le pays où cette marchandise a le plus de cours.... Enfin!...»

Et comme il avait fait, tout en parlant, un paquet de billets:

«Voyons! mon vieux, comptez votre monnaie, dit-il au marchand en lui donnant le paquet.

—Très-bien,» dit Haley, dont le front rayonna d'aise. Et, tirant de sa poche un vieil encrier, il remplit l'acte de vente, qu'il passa au jeune homme.

«Si j'étais ainsi détaillé et inventorié, dit Saint-Clare, je me demande à combien je pourrais monter: tant pour la forme de ma tête, tant pour le front élevé, tant pour les mains, les bras, les jambes; tant pour l'éducation, le savoir, le talent, l'humilité, la religion. Diable! ce serait peu pour ces derniers articles, je crois. Mais, voyons, Éva! venez.»

Et, la prenant par la main, il alla avec elle jusqu'au bout du bateau, et, mettant le bout de son doigt sous le menton de Tom, il lui dit d'un ton de bonne humeur:

«Voyez, Tom, si votre nouveau maître vous convient!»

Tom leva les yeux.

Il était impossible de voir cette jeune et belle figure de Saint-Clare sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes lui venir aux yeux, et ce fut du fond du cœur qu'il s'écria:

«Maître, Dieu vous bénisse!

—C'est ce qu'il fera, j'espère bien. Quel est votre nom? Tom, hein? Vous pouvez aussi me demander le mien. Savez-vous conduire les chevaux, Tom?

—Je suis habitué aux chevaux, dit Tom. Chez M. Shelby il y en avait des tas!

—Eh bien, je ferai de vous un cocher, à la condition que vous ne vous griserez qu'une fois la semaine, à moins que dans les grandes occasions....»

Tom parut surpris et blessé.

«Maître, je ne bois jamais.

—On m'a déjà fait ce conte! Nous verrons bien.... Tant mieux, au fait.... Allons! mon garçon, ne vous affectez pas, dit-il, en voyant que Tom paraissait encore soucieux de la recommandation. Je ne doute pas que vous ne vouliez bien faire.

—Oh! je vous en réponds, maître!

—Et vous serez heureux, dit Évangéline, papa est très-bon pour tout le monde; seulement il aime un peu à se moquer des gens.

—Papa vous remercie bien de cet éloge,» dit Saint-Clare en riant; et, pirouettant sur ses talons, il se disposa à partir.


CHAPITRE XV.

Le nouveau maître de Tom.

Puisque notre héros mêle la trame de son humble vie à la destinée des grands, il faut bien que nous nous occupions aussi des grands.

Augustin Saint-Clare était fils d'un riche planteur de la Louisiane; sa famille était originaire du Canada. De deux frères, assez semblables d'humeur et de tempérament, l'un s'était établi dans une ferme opulente du Vermont, l'autre était devenu un riche planteur de la Louisiane.

La mère d'Augustin était une protestante française dont la famille avait émigré à la Louisiane, à l'époque des premiers établissements. Augustin et un autre frère étaient les seuls enfants de leurs parents. Augustin, ayant reçu de sa mère une constitution extrêmement délicate, fut, d'après le conseil des médecins, envoyé dans le Vermont, chez son oncle, où il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat froid et salubre fortifierait sa santé.

Dès son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilité extrême, qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure écorce; il devint homme, et bien peu surent à quel point il gardait fraîche et vivante cette sensibilité dans son âme. C'était ce que l'on appelle un homme du premier mérite, mais il avait une préférence marquée pour l'esthétique et l'idéal: de là venait chez lui, comme chez tous ses pareils, une souveraine répugnance pour le commerce et le tracas des affaires. Presque au sortir du collége il avait éprouvé une passion romanesque. C'était bien la passion dans toute son effervescence, dans toute son intensité; son heure était venue, cette heure qui ne vient qu'une fois. Son étoile s'était levée à l'horizon, cette étoile, hélas! qui se lève si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme d'un songe! Pour lui, aussi, l'étoile se leva vainement! Il obtint l'amour d'une jeune fille aussi belle que distinguée: ils furent fiancés. Elle demeurait dans un des États du nord. Lui dut retourner dans le midi pour régler les derniers arrangements de famille. Tout à coup ses lettres lui furent renvoyées par la poste, avec une courte note du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant même qu'il ne l'eût reçue, sa fiancée serait la femme d'un autre.

Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espéra pouvoir arracher de son cœur cette flèche mortelle. Trop fier pour prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans le tourbillon du plaisir; il devint bientôt le soupirant avoué de la reine du jour. Tout fut promptement réglé, et il épousa une jolie figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le croire heureux!

Les mariés passèrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour on apporta au jeune mari une lettre de cette écriture qu'il se rappelait si bien.

Elle lui fut remise en plein salon. La causerie était gaie, vive, étincelante de mots.

En reconnaissant l'écriture, il devint pâle comme la mort; il se contint cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement où il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientôt. Une fois seul dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... désormais inutile, plus qu'inutile, hélas! C'était une lettre d'elle; elle racontait longuement les persécutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire épouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprimé les lettres d'Augustin.... elle avait longtemps continué d'écrire.... puis étaient venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxiétés poignantes elle était tombée malade. A la fin elle avait découvert le complot.... La lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de reconnaissance et d'espoir, et des protestations d'une éternelle affection, plus cruelles que la mort même pour l'infortuné jeune homme.

Il lui répondit immédiatement:

«J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai désespéré. Je suis marié, tout est fini: l'oubli, voilà tout ce qui nous reste, à vous et à moi!»

Ainsi se termina le roman et l'idéal dans la vie d'Augustin Saint-Clare. Il lui restait le positif; le positif, c'est-à-dire la vase noire, nauséabonde et fétide, que le reflux nous laisse, tandis que là-bas étincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes et ses voiles étendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis tout cela disparaît, s'évanouit, tombe dans l'abîme, et il nous reste à nous rêveurs.... la vase, le positif!

Au fait, dans un roman, on brise le cœur des gens, on les tue même, et tout est dit: la fable est intéressante, que vous faut-il de plus? Mais, hélas! dans la vie réelle, nous ne mourons pas dès que nous avons vu mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il nous reste l'ennui des nécessités. On boit, on mange, on s'habille, on se promène, on visite, on parle, on lit, on vend, on achète! C'est ce qu'on appelle vulgairement la vie. On passe à travers cela.... et cela restait à Augustin. Si du moins sa femme eût été vraiment une femme, elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame d'une existence brisée, et mêler encore des fleurs au tissu reformé;... mais Marie Saint-Clare ne pouvait même pas voir que la trame était rompue. Nous l'avons déjà dit, Mme Saint-Clare, c'était une belle figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne guérit une âme malade.

Quand on trouva Augustin étendu sur le sofa, la mort sur le visage, et qu'il eut prétexté une migraine, elle lui recommanda de respirer de la corne de cerf. Quand elle vit que la pâleur et la migraine persistaient pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'eût jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait être très-sujet aux maux de tête, et que c'était bien fâcheux pour elle, et qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule après un mois de mariage.

Au fond de l'âme, Augustin se réjouit d'avoir épousé une compagne si peu clairvoyante. Mais, quand les fêtes et les visites de la lune de miel furent passées, il s'aperçut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie, avait été adulée et gâtée, pouvait être dans un ménage une maîtresse bien tyrannique. Marie n'avait jamais été très-susceptible d'attachement. Elle manquait de sensibilité; le peu qu'elle en avait se trouvait étouffé par un égoïsme sans bornes, un de ces égoïsmes misérables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis son enfance, elle avait été entourée de serviteurs occupés à prévenir ses caprices.... elle n'avait jamais songé, elle n'avait même pas soupçonné qu'ils pussent vouloir ou désirer autre chose.

Son père, dont elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien refusé: avec lui le possible était toujours fait. Au moment de son entrée dans le monde, belle, accomplie, héritière, elle vit soupirer à ses pieds tous les hommes, éligibles ou non, de la ville qu'elle habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne fût très-heureux de l'obtenir.

Il ne faut pas croire qu'une femme sans cœur soit un créancier commode dans l'échange de l'affection.... Personne n'exige l'amour des autres plus impérieusement qu'une femme égoïste.... Seulement, elle devient d'autant moins aimable qu'elle veut être plus aimée. Quand Saint-Clare commença à négliger ces galanteries et ces petits soins d'un homme qui fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'était pas résignée à perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y eut des bouderies et de petites tempêtes; puis des mécontentements, des coups d'épingle et des accès de colère. Saint-Clare, dont la nature était bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des présents et des flatteries. Quand Marie devint mère d'une belle petite fille, il sentit s'éveiller en lui quelque chose comme de la tendresse.

Saint-Clare avait eu pour mère une femme d'un caractère aussi pur qu'élevé; il donna à son enfant le nom de sa mère, heureux de penser que peut-être elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui inspirait qu'un mécontentement soupçonneux. Tout ce qui était donné à la fille semblait être ravi à l'épouse. Depuis la naissance de cette enfant, sa santé déclina sensiblement. Une vie d'inaction constante, dans la torpeur de l'âme et du corps, l'influence d'un éternel ennui, jointe à la faiblesse ordinaire de cette période de la maternité, changèrent bientôt cette belle jeunesse florissante en une femme pâle, étiolée, maladive, dont le temps était partagé entre une foule de maux imaginaires, et qui se regardait comme la plus à plaindre et la plus infortunée des femmes.

C'étaient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du ménage fut donc abandonnée aux domestiques. Saint-Clare trouva son intérieur très-peu confortable. Sa fille était extrêmement délicate, et il craignait qu'ainsi abandonnée sans surveillance et sans attention, sa santé, et même sa vie, ne fussent compromises par l'indifférence maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, où il allait faire un voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophélia Saint-Clare, à revenir avec eux dans sa résidence du sud.

Ils étaient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons rencontrés.

Mais à présent que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans se dressent devant nos yeux, il est temps de présenter miss Ophélia à nos lecteurs.

Tous ceux qui ont voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront avoir remarqué, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour de gazon toujours propre, ombragée par l'épais et lourd feuillage de l'érable à sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillité et l'inaltérable repos de toute chose. Rien de perdu: tout à sa place; pas un barreau de travers dans une clôture, pas un brin de paille sur le tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fenêtres. A l'intérieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien à faire, rien à reprendre, tout est exactement à sa place et pour toujours, tout marche avec la même régularité ponctuelle que la vieille horloge placée dans un des coins du salon. Dans la pièce où se tient la famille se dresse la vieille et respectable bibliothèque aux portes vitrées. L'Histoire de Rollin, le Paradis perdu de Milton, le Voyage du Pèlerin, par Bunyan, sont rangés côte à côte dans un ordre majestueux, avec une multitude d'autres livres également solennels et respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la maîtresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque après-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais, à quelque moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les ustensiles du ménage semblent n'avoir jamais été dérangés, bien qu'on fasse là trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on repasse là tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et le fromage, mais silencieusement et mystérieusement.

C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que miss Ophélia avait passé quelque quarante-cinq ans d'une heureuse existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses propriétés du sud. Ophélia était l'aînée d'une nombreuse famille; pour le père et la mère, elle était toujours rangée parmi les enfants, et la proposition d'aller à la Nouvelle-Orléans fut quelque chose de bien grave aux yeux de la famille. Le père, à la tête grise, prit l'atlas de Morse dans la bibliothèque, mesura exactement la longitude et la latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest, pour se familiariser avec le pays.

La bonne mère, tout inquiète, demanda si ce n'était point une bien méchante ville, et dit qu'elle n'hésitait pas à la comparer aux îles Sandwich, ou à tout autre pays occupé par des païens.

On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si mal disposés contre eux.

Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!

Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut, pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés.

Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que, quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est un point encore douteux aujourd'hui.

Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. Ses yeux noirs et perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre.

Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce qu'elle voulait dire.

Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.

A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux, c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot inconséquent, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets.

Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif; elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets; elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe, plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des montagnes.

Ophélia était l'esclave du devoir.

Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en détourner. Pour le devoir elle se fût jetée dans un puits, elle eût marché devant la bouche des canons. Mais ce sentiment du devoir était si dominateur, il comprenait tant de choses, il était si sévèrement minutieux, il faisait si peu de concessions à la fragilité humaine, que, malgré l'héroïsme de ses efforts, miss Ophélia n'atteignait jamais son idéal; et elle était comme accablée sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse.

Cette prédisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractère religieux.

Comment miss Ophélia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare, gai, léger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une liberté insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes les opinions qu'elle respectait?

Pour dire le vrai, elle l'aimait!

Quand il était enfant, c'était elle qui lui apprenait son catéchisme et qui l'entourait des soins du premier âge. Son cœur avait encore un côté chaud. Ce côté-là, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle comme avec beaucoup de gens: il avait monopolisé. C'est ainsi qu'il lui avait persuadé que le sentier du devoir était dans la direction d'Orléans, et qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur Éva et empêcher, dans sa maison, la ruine de toute chose. L'idée d'un intérieur dont personne ne s'occupait alla droit au cœur de miss Ophélia.... Elle aimait aussi la jeune Éva... Qui ne l'eût pas aimée, cette charmante petite fille?... Et, quoiqu'elle regardât Augustin comme un païen, cependant, nous l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses plaisanteries et poussait l'indulgence à son égard jusqu'à des limites fabuleuses.

Mais miss Ophélia se fera elle-même suffisamment connaître dans la suite de cette histoire.

Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu d'une foule de sacs, de boîtes, de cartons, de parures, qu'elle attache, qu'elle serre, qu'elle lie en grande hâte et d'un air inquiet.

«Eh bien! Éva, avez-vous compté vos affaires? Vous n'y avez peut-être pas songé? Voilà comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en moquette mouchetée, et la petite boîte bleue avec votre beau chapeau, cela fait deux; la boîte en caoutchouc, ça fait trois; ma boîte à aiguille, quatre; mon nécessaire, cinq; ma boîte à cols, six, et une toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle? donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la mienne à mon parapluie. C'est cela!

—Mais, ma cousine, à quoi bon? nous n'allons qu'à la maison!

—Et la propreté, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en avoir soin; et votre dé.... l'avez-vous resserré?

—Je ne sais pas!

—Allons! je vais regarder dans votre boîte, moi.... un dé, de la cire, deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien, mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre!

—Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand nous étions arrivés quelque part, papa en achetait d'autres.

—Ah! ma chère.... quel système!

—Mais c'est très-commode!

—C'est une impardonnable légèreté!

—Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop pleine.... elle ne pourra plus se fermer.

—Elle doit se fermer! dit Ophélia d'un ton impérieux.... Et elle pressa les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite fente béante.

—Montez dessus, Éva! dit résolûment miss Ophélia. Ce qui a été fait une fois peut l'être une seconde; il faut que cette malle soit fermée à clef.... il n'y a pas à dire!»

Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le petit loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophélia tourna la clef et la mit dans sa poche d'un air de triomphe.

«Maintenant, nous sommes prêtes. Où est votre papa? Je pense qu'il est temps de faire sortir ces bagages. Regardez, Éva, si vous voyez votre papa.

—Oui; le voici à l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et mange une orange.

—Il ne sait donc pas que nous voici arrivées. Courez le lui dire.

—Papa n'est jamais pressé, dit Éva; et puis nous ne sommes pas encore au débarcadère. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette rue.»

Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre gigantesque et fatigué, se préparait à frayer sa voie à travers les innombrables vaisseaux. Éva, toute joyeuse, montrait du doigt les tours, les dômes, les marchés qui lui faisaient reconnaître sa ville natale.

«Oui, oui, chère! Très-beau.... très-beau! Mais, Dieu me pardonne! le bateau s'arrête.... où est votre père?»

Ce fut alors une scène de tumulte comme il s'en passe toujours à l'arrivée des bateaux. Les garçons d'hôtel se précipitent sur vous. On va, on vient, les mères appellent leurs enfants, les hommes font leurs paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau à la terre ferme.

Miss Ophélia s'assit résolûment sur la malle qu'elle venait de vaincre, et aligna tout son régiment de sacs, de boîtes et de cartons, avec une symétrie toute militaire, se disposant à les défendre vigoureusement.

«Votre malle, madame....

—Vos bagages, madame....

—C'est à moi que ça revient, madame!

—Non! c'est à moi!»

Ophélia restait assise. Sa détermination éclatait sur son visage.... Elle se tenait droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se défendant avec une énergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et, s'adressant de temps en temps à Éva, elle lui demandait, d'un air profondément étonné, à quoi donc son père pouvait penser.... «Il n'est pas tombé à l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose.... Je commence à m'inquiéter!»

Au même moment, Augustin parut, avec sa démarche lente et insouciante.... Il donna un quartier d'orange à Éva.

«Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous êtes prête?

—Voilà une heure que je suis prête et que j'attends, dit Ophélia; je commençais à être inquiète de vous.

—Voici un habile garçon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est écoulée.... On peut maintenant marcher doucement, sans être poussé et bousculé... Ici! ajouta-t-il en s'adressant à un cocher qui se tenait derrière lui, prenez ces bagages.

—Je vais l'accompagner pour le voir charger.

—Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?

—Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit!

—Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il le portera comme des œufs.»

Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté d'eux dans la voiture.

«Où est Tom? dit Éva.

—Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère.

—Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis sûre!»

La voiture s'arrêta devant la façade d'une ancienne maison, bâtie dans les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage franchit un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments carrés: c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour révélait un goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout autour. Leurs piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques des ornements, tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient dans l'Espagne romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait ses ondes argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de marbre bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent, des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux, étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds.

Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique.

La voiture entra. Éva, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait un oiseau prêt à s'élancer de sa cage.

«Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chère maison? dit-elle à Ophélia. N'est-elle pas vraiment belle?

—Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophélia en descendant; mais cela me semble, à moi, un peu antique et bien païen.»

Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme et paisible. Il faut se le rappeler, les nègres nous arrivent du pays le plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au fond de l'âme une véritable passion pour tout ce qui est beau, riche, éclatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrôle d'un goût sévère, à cette passion qui leur attire les sarcasmes et l'ironie de la race blanche, plus correcte et plus froide.

Saint-Clare, nature voluptueuse et poétique, sourit en entendant le jugement de miss Ophélia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la joue noire de Tom:

«Cela paraît vous convenir, mon garçon?

—Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.»

Tout ceci se passa en un clin d'œil, pendant que les paquets étaient déchargés et le cocher payé. Une foule de serviteurs de tout âge, de toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas, de partout, pour voir entrer le maître. En avant de tous les autres on apercevait un jeune mulâtre, dont la toilette se distinguait par toutes les exagérations de la mode. Il agitait, en se donnant des grâces, un mouchoir de batiste parfumé.

Ce personnage mit une grande vivacité à repousser jusqu'au fond du vestibule la troupe des domestiques.

«Arrière tous! disait-il d'un ton d'autorité. Voulez-vous point importuner monsieur dès le premier moment de son retour?»

Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle était dite, tous les esclaves reculèrent et se tinrent désormais à une distance respectueuse, à l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient les bagages.

Grâce aux dispositions de M. Adolphe, c'était le nom du personnage, quand Saint-Clare eut payé le cocher et qu'il se retourna, il n'aperçut plus que M. Adolphe lui-même, en veste de satin, chaîne d'or et pantalon blanc, qui saluait avec une grâce et une onction inexprimables.

«Ah! c'est vous, Adolphe, dit le maître en lui tendant la main. Comment cela va-t-il, mon garçon?»

Adolphe récita avec beaucoup de volubilité un discours improvisé.... depuis quinze jours!

«Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages? Je reviens à nos gens dans une minute.»

Il conduisit miss Ophélia dans un grand salon qui ouvrait sur le vestibule.

Cependant Éva, s'élançant à travers le portique et le salon, était entrée dans un petit boudoir qui s'ouvrait également sous le vestibule.

Une grande femme pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi sur son lit de repos.

«Maman! dit Éva avec une sorte d'ivresse en se jetant à son cou et l'embrassant mille fois.

—C'est assez, mon enfant, prenez garde, répondit la mère, vous allez me faire mal à la tête.» Et elle l'embrassa languissamment.

Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformément aux règles de l'orthodoxie conjugale, puis il lui présenta sa cousine. Marie leva ses grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de curiosité; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante. Cependant la troupe des serviteurs se pressait à la porte. Parmi eux, ou plutôt en avant de tous les autres, on remarquait une mulâtresse d'une quarantaine d'années, qui se tenait là dans une attente joyeuse et tremblante.

«Ah! voilà Mammy,» dit Éva en traversant la chambre; et, se jetant dans les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus naïve effusion.

Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête, mais elle la serra sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.... On eût pu croire qu'elle ne jouissait pas précisément de toute sa raison.... Enfin elle relâcha Éva, qui passait d'un esclave à l'autre, donnant la main à celui-ci, embrassant celle-là.

Miss Ophélia déclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au cœur.

«Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas, moi!

—Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare.

—Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal à rien.... Cependant embrasser....

—Des nègres.... ah! vous n'êtes pas accoutumée à cela, n'est-ce pas?

—C'est vrai! Comment peut-elle?...»

Saint-Clare alla en riant dans le vestibule.

«Allons! hé! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous êtes contents de voir le maître....» Et il alla de l'un à l'autre leur serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant du pied un petit moricaud qui marchait à quatre pattes sur le plancher. Si j'écrase quelqu'un, que l'on m'avertisse!»

C'étaient de toutes parts des rires et des bénédictions. Saint-Clare leur distribua de petites pièces de monnaie.

«Et maintenant, filles et garçons, décampez!» Et la noire et luisante assemblée disparut par une des portes du vestibule, suivie d'Éva, qui portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant la route, de noix, de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de toutes sortes.

Saint-Clare, en se retournant, aperçut Tom qui se tenait debout, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, assez mal à son aise, tandis qu'Adolphe, négligemment appuyé contre une colonne, l'examinait à travers une lorgnette d'opéra, d'un air qu'eût pu envier un dandy à la mode.

«Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur la veste de satin brodé, il me semble que ceci est ma veste....

—Oh! monsieur, elle était toute tachée de vin, et un gentleman, dans la position de monsieur, n'eût pu la porter dans cet état;... elle n'est bonne que pour un pauvre nègre comme moi!»

Et Adolphe hocha la tête et passa ses doigts avec grâce dans ses cheveux parfumés.

«Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer Tom à sa maîtresse; vous le conduirez ensuite à la cuisine, et tâchez de ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets comme vous.

—Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchanté de voir monsieur de si belle humeur.

—Venez, Tom,» dit Saint-Clare.

Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas même rêvée, des glaces, des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable à la reine de Saba devant Salomon, «il n'y avait plus d'esprit en lui;» il n'osait même pas marcher par terre.

«Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amène enfin un cocher; il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard si cela vous plaît: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites maintenant que je ne pense pas à vous quand je suis parti!»

Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom.

«Je suis sûre qu'il boira, dit-elle.

—Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre.

—Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop!

—Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai dit.»

Adolphe se retira en marchant fort élégamment; Tom le suivit d'un pas pesant.

«C'est un vrai mastodonte! dit Marie.

—Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un tabouret auprès du sopha, dites quelque chose d'aimable à un pauvre mari....

—Vous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps convenu!

—C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison.

—Une lettre si courte et si froide!

—Ah! chère, la malle partait.... Ce devait être cela ou rien.

—C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le voyage et de raccourcir les lettres....

—Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un élégant étui en velours et en l'ouvrant; c'est un présent que je vous rapporte de New-York, un daguerréotype, clair et net comme une gravure, et représentant Éva et son père, la main dans la main.»

Marie regarda le portrait d'un air mécontent.

«Qui vous a fait mettre dans une position si gauche?

—Mon Dieu! la pose est matière à discussion; mais que trouvez-vous de la ressemblance?

—Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant l'étui.

—Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-même; et reprenant: Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable.

—C'est très-mal à vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée, et l'on fait tant de bruit depuis que vous êtes venu, que je suis à moitié morte....

—Vous êtes sujette à la migraine, madame? fit miss Ophélia en sortant des profondeurs d'un grand fauteuil où elle s'était tranquillement assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de l'appartement.

—La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare.

—L'infusion de genévrier est excellente pour la migraine, dit miss Ophélia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon Abraham Perry, qui était une excellente garde-malade.

—Je ferai cueillir la première récolte qui mûrira dans notre jardin, au bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna.

—Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre appartement, après ce long voyage.

—Adolphe, dites à Mammy de venir.»

La mulâtresse qu'Éva avait si joyeusement embrassée entra, coiffée, par Éva elle-même, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui donner.

«Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame à vos soins. Elle est fatiguée et a besoin de repos. Conduisez-la à sa chambre, et que tout soit confortable.»

Mammy sortit, précédant miss Ophélia.