RETOUR DANS L'ÎLE

Je regardai, mais je ne pus voir personne, pas même avec ma lunette d'approche, probablement parce que je la braquais mal, car mon serviteur avait raison: comme je l'appris le lendemain, il y avait là cinq ou six hommes arrêtés à regarder le navire, et ne sachant que penser de nous.

Aussitôt que VENDREDI m'eut dit qu'il voyait du monde, je fis déployer le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, pour donner à entendre que nous étions amis; et, un demi-quart d'heure après, nous apperçûmes une fumée s'élever du côté de la crique. J'ordonnai immédiatement de mettre la chaloupe à la mer, et, prenant VENDREDI avec moi, j'arborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me rendis directement à terre, accompagné du jeune religieux dont il a été question. Je lui avais conté l'histoire de mon existence en cette île, le genre de vie que j'y avais mené, toutes les particularités ayant trait et à moi-même et à ceux que j'y avais laissés, et ce récit l'avait rendu extrêmement désireux de me suivre. J'avais en outre avec moi environ seize hommes très-bien armés pour le cas où nous aurions trouvé quelques nouveaux hôtes qui ne nous eussent pas connus; mais nous n'eûmes pas besoin d'armes.

Comme nous allions à terre durant le flot, presque à marée haute, nous voguâmes droit dans la crique; et le premier homme sur lequel je fixai mes yeux fut l'Espagnol dont j'avais sauvé la vie, et que je reconnus parfaitement bien à sa figure; quant à son costume, je le décrirai plus tard. J'ordonnai d'abord que, excepté moi, personne ne mît pied à terre; mais il n'y eut pas moyen de retenir VENDREDI dans la chaloupe: car ce fils affectionné, avait découvert son père par delà les Espagnols, à une grande distance, où je ne le distinguais aucunement; si on ne l'eût pas laissé descendre au rivage, il aurait sauté à la mer. Il ne fut pas plus tôt débarqué qu'il vola vers son père comme une flèche décochée d'un arc. Malgré la plus ferme résolution, il n'est pas un homme qui eût pu se défendre de verser des larmes en voyant les transports de joie de ce pauvre garçon quand il rejoignit son père; comment il l'embrassa, le baisa, lui caressa la face, le prit dans ses bras, l'assit sur un arbre abattu et s'étendit près de lui; puis se dressa et le regarda pendant un quart d'heure comme on regarderait une peinture étrange; puis se coucha par terre, lui caressa et lui baisa les jambes; puis enfin se releva et le regarda fixement. On eût dit une fascination; mais le jour suivant un chien même aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son affection. Dans la matinée, durant plusieurs heures il se promena avec son père çà et là le long du rivage, le tenant toujours par la main comme s'il eût été une lady; et de temps en temps venant lui chercher dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de liqueur, un biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans l'après-midi ses folies se transformèrent encore: alors il asseyait le vieillard, par terre, se mettait à danser autour de lui, faisait mille postures, mille gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en même temps pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce qui lui était advenu dans les contrées lointaines. Bref, si la même affection filiale pour leurs parents se trouvait chez les Chrétiens, dans notre partie du monde, on serait tenté de dire que ç'eût été chose à peu près inutile que le cinquième Commandement.

Mais ceci est une digression; je retourne à mon débarquement. S'il me fallait relater toutes les cérémonies et toutes les civilités avec lesquelles les Espagnols me reçurent, je n'en aurais jamais fini. Le premier Espagnol qui s'avança, et que je reconnus très-bien, comme je l'ai dit, était celui dont j'avais sauvé la vie. Accompagné d'un des siens, portant un drapeau parlementaire, il s'approcha de la chaloupe. Non-seulement, il ne me remit pas d'abord, mais il n'eut pas même la pensée, l'idée, que ce fût moi qui revenais, jusqu'à ce que je lui eusse parlé.—«Senhor, lui dis-je en portugais, ne me reconnaissez-vous pas?»—Il ne répondit pas un mot; mais, donnant son mousquet à l'homme qui était avec lui, il ouvrit les bras, et, disant quelque chose en espagnol que je n'entendis qu'imparfaitement, il s'avança pour m'embrasser; puis il ajouta qu'il était inexcusable de n'avoir pas reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu comme celle d'un Ange envoyé du Ciel pour lui sauver la vie; et une foule d'autres jolies choses, comme en a toujours à son service un Espagnol bien élevé; ensuite, faisant signe de la main à la personne qui l'accompagnait, il la pria d'aller appeler ses camarades. Alors il me demanda si je voulais me rendre à mon ancienne habitation, où il me remettrait en possession de ma propre demeure, et où je verrais qu'il ne s'y était fait que de chétives améliorations. Je le suivis donc; mais, hélas! il me fut aussi impossible de retrouver les lieux que si je n'y fusse jamais allé; car on avait planté tant d'arbres, on les avait placés de telle manière, si épais et si près l'un de l'autre, et en dix ans de temps ils étaient devenus si gros, qu'en un mot, la place était inaccessible, excepté par certains détours et chemins dérobés que seulement ceux qui les avaient pratiqués pouvaient reconnaître.

Je lui demandai à quoi bon toutes ces fortifications. Il me répondit que j'en comprendrais assez la nécessité quand il m'aurait conté comment ils avaient passé leur temps depuis leur arrivée dans l'île, après qu'ils eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit qu'il n'avait pu que participer de cœur à ma bonne fortune lorsqu'il avait appris que je m'en étais allé sur un bon navire, et tout à ma satisfaction, que maintes fois il avait été pris de la ferme persuasion qu'un jour ou l'autre il me reverrait; mais que jamais il ne lui était rien arrivé dans sa vie de plus consternant et de plus affligeant d'abord que le désappointement où il tomba quand à son retour dans l'île il ne me trouva plus.

Quant aux trois barbares,—comme il les appelait—que nous avions laissés derrière nous et sur lesquels il avait une longue histoire à me conter, s'ils n'eussent été en si petit nombre, les Espagnols se seraient touts crus beaucoup mieux parmi les Sauvages.—«Il y a long-temps que s'ils avaient été assez forts nous serions touts en Purgatoire, me dit-il en se signant sur la poitrine; mais, sir, j'espère que vous ne vous fâcherez point quand je vous déclarerai que, forcés par la nécessité, nous avons été obligés, pour notre propre conservation, de désarmer et de faire nos sujets ces hommes, qui, ne se contentant point d'être avec modération nos maîtres, voulaient se faire nos meurtriers.»—Je lui répondis que j'avais profondément redouté cela en laissant ces hommes en ces lieux, et que rien ne m'avait plus affecté à mon départ de l'île que de ne pas les voir de retour, pour les mettre d'abord en possession de toutes choses, et laisser les autres dans un état de sujétion selon qu'ils le méritaient; mais que puisqu'ils les y avaient réduits j'en étais charmé, bien loin d'y trouver aucun mal; car je savais que c'étaient d'intraitables et d'ingouvernables coquins, propres à toute espèce de crime.

Comme j'achevais ces paroles, l'homme qu'il avait envoyé revint, suivi de onze autres. Dans le costume où ils étaient, il était impossible de deviner à quelle nation ils appartenaient; mais il posa clairement la question pour eux et pour moi: d'abord il se tourna vers moi et me dit en les montrant:—«Sir, ce sont quelques-uns des gentlemen qui vous sont redevables de la vie.»—Puis, se tournant vers eux et me désignant du doigt, il leur fit connaître qui j'étais. Là-dessus ils s'approchèrent touts un à un, non pas comme s'ils eussent été des marins et du petit monde et moi leur pareil, mais réellement comme s'ils eussent été des ambassadeurs ou de nobles hommes et moi un monarque ou un grand conquérant. Leur conduite fut au plus haut degré obligeante et courtoise, et cependant mêlé d'une mâle et majestueuse gravité qui leur séyait très-bien. Bref, ils avaient tellement plus d'entregent que moi, qu'à peine savais-je comment recevoir leurs civilités, beaucoup moins encore comment leur rendre la réciproque.

L'histoire de leur venue et de leur conduite dans l'île après mon départ est si remarquable, elle est traversée de tant d'incidents que la première partie de ma relation aidera à comprendre, elle a tant de liaison dans la plupart de ses détails avec le récit que j'ai déjà donné, que je ne saurais me défendre de l'offrir avec grand plaisir à la lecture de ceux qui viendront après moi.

Je n'embrouillerai pas plus long-temps le fil de cette histoire par une narration à la première personne, ce qui me mettrait en dépense de dix mille dis-je, dit-il, et il me dit, et je lui dis et autres choses semblables; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi exactement que me les représentera ma mémoire, suivant qu'ils me les ont contés, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux sur le théâtre même.

Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible, il me faut retourner aux circonstances dans lesquelles j'abandonnai l'île et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont j'ai à parler. D'abord il est nécessaire de répéter que j'avais envoyé le père de VENDREDI et l'Espagnol, touts les deux sauvés, grâce moi, des Sauvages; que je les avais envoyés, dis-je, dans une grande pirogue à la terre-ferme, comme je le croyais alors, pour chercher les compagnons de l'Espagnol, afin de les tirer du malheur où ils étaient, afin de les secourir pour le présent, et d'inventer ensemble par la suite, si faire se pouvait, quelques moyens de délivrance.

Quand je les envoyai ma délivrance n'avait aucune probabilité, rien ne me donnait lieu de l'espérer, pas plus que vingt ans auparavant; bien moins encore avais-je quelque prescience de ce qui après arriva, j'entends qu'un navire anglais aborderait là pour les emmener. Aussi quand ils revinrent quelle dut être leur surprise, non-seulement de me trouver parti, mais de trouver trois étrangers abandonnés sur cette terre, en possession de tout ce que j'avais laissé derrière moi, et qui autrement leur serait échu!

La première chose dont toutefois je m'enquis,—pour reprendre où j'en suis resté,—fut ce qui leur était personnel; et je priai l'Espagnol de me faire un récit particulier de son voyage dans la pirogue à la recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs aventures offrait peu de variété, car rien de remarquable ne leur était advenu en route: ils avaient eu un temps fort calme et une mer douce. Quant à ses compatriotes, ils furent, à n'en pas douter, ravis de le revoir.—À ce qu'il paraît, il était le principal d'entre eux, le capitaine du navire sur lequel ils avaient naufragé étant mort depuis quelque temps.—Ils furent d'autant plus surpris de le voir, qu'ils le savaient tombé entre les mains des Sauvages, et le supposaient dévoré comme touts les autres prisonniers. Quand il leur conta l'histoire de sa délivrance et qu'il était à même de les emmener, ce fut comme un songe pour eux. Leur étonnement, selon leur propre expression, fut semblable à celui des frères de Joseph lorsqu'il se découvrit à eux et leur raconta l'histoire de son exaltation à la Cour de Pharaon. Mais quand il leur montra les armes, la poudre, les balles et les provisions qu'il avait apportées pour leur traversée, ils se remirent, ne se livrèrent qu'avec réserve à la joie de leur délivrance et immédiatement se préparèrent à le suivre.

Leur première affaire fut de se procurer des canots; et en ceci ils se virent obligés de faire violence à leur honneur, de tromper leurs amis les Sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues, sous prétexte d'aller à la pêche ou en partie de plaisir.

Dans ces embarcations ils partirent le matin suivant. Il est clair qu'il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs préparatifs, n'ayant ni bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce qu'ils avaient sur eux et quelques racines qui leur servaient à faire leur pain.

BATTERIE DES INSULAIRES

Mes deux messagers furent en tout trois semaines absents, et dans cet intervalle, malheureusement pour eux, comme je l'ai rapporté dans la première partie, je trouvai l'occasion de me tirer de mon île, laissant derrière moi trois bandits, les plus impudents, les plus endurcis, les plus ingouvernables, les plus turbulents qu'on eût su rencontrer, au grand chagrin et au grand désappointement des pauvres Espagnols, ayez-en l'assurance.

La seule chose juste que firent ces coquins, ce fut de donner ma lettre aux Espagnols quand ils arrivèrent, et de leur offrir des provisions et des secours, comme je le leur avais recommandé. Ils leur remirent aussi de longues instructions écrites que je leur avais laissées, et qui contenaient les méthodes particulières dont j'avais fait usage dans le gouvernement de ma vie en ces lieux: la manière de faire cuire mon pain, d'élever mes chèvres apprivoisées et de semer mon blé; comment je séchais mes raisins, je faisais mes pois et en un mot tout ce que je fabriquais. Tout cela, couché par écrit, fut remis par les trois vauriens aux Espagnols, dont deux comprenaient assez bien l'anglais. Ils ne refusèrent pas, qui plus est, de s'accommoder avec eux pour toute autre chose, car ils s'accordèrent très-bien pendant quelque temps. Ils partagèrent également avec eux la maison ou la grotte, et commencèrent par vivre fort sociablement. Le principal Espagnol, qui m'avait assisté dans beaucoup de mes opérations, administrait toutes les affaires avec l'aide du père de VENDREDI. Quant aux Anglais, ils ne faisaient que rôder çà et là dans l'île, tuer des perroquets, attraper des tortues; et quand le soir ils revenaient à la maison, les Espagnols pourvoyaient à leur souper.

Les Espagnols s'en seraient arrangés si les autres les avaient seulement laissés en repos; mais leur cœur ne pouvait leur permettre de le faire long-temps; et, comme le chien dans la crèche, ils ne voulaient ni manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs différends toutefois furent d'abord peu de chose et ne valent pas la peine d'être rapportés; mais à la fin une guerre ouverte éclata et commença avec toute la grossièreté et l'insolence qui se puissent imaginer, sans raison, sans provocation, contrairement à la nature et au sens commun; et, bien que le premier rapport m'en eût été fait par les Espagnols eux-mêmes, que je pourrais qualifier d'accusateur, quand je vins à questionner les vauriens, ils ne purent en démentir un mot.

Mais avant d'entrer dans les détails de cette seconde partie, il faut que je répare une omission faite dans la première. J'ai oublié d'y consigner qu'à l'instant de lever l'ancre pour mettre à la voile, il s'engagea à bord de notre navire une petite querelle, qui un instant fit craindre une seconde révolte; elle ne s'appaisa que lorsque le capitaine, s'armant de courage et réclamant notre assistance, eut séparé de vive force et fait prisonniers deux des plus séditieux, et les eut fait mettre aux fers. Comme ils s'étaient mêlés activement aux premiers désordres, et qu'en dernier lieu ils avaient laissé échapper quelques propos grossiers et dangereux, il les menaça de les transporter ainsi en Angleterre pour y être pendus comme rebelles et comme pirates.

Cette menace, quoique probablement le capitaine n'eût pas l'intention de l'exécuter, effraya les autres matelots; et quelques-uns d'entre eux mirent dans la tête de leurs camarades que le capitaine ne leur donnait pour le présent de bonnes paroles qu'afin de pouvoir gagner quelque port anglais, où ils seraient touts jetés en prison et mis en jugement.

Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance; sur quoi il fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un personnage important, j'irais avec le second les rassurer et leur dire qu'ils pouvaient être certains, s'ils se conduisaient bien durant le reste du voyage, que tout ce qu'ils avaient fait précédemment serait oublié. J'y allai donc; ils parurent contents après que je leur eus donné ma parole d'honneur, et plus encore quand j'ordonnai que les deux hommes qui étaient aux fers fussent relâchés et pardonnés.

Cette mutinerie nous obligea à jeter l'ancre pour cette nuit, attendu d'ailleurs que le vent était tombé; le lendemain matin nous nous apperçûmes que nos deux hommes qui avaient été mis aux fers s'étaient saisis chacun d'un mousquet et de quelques autres armes,—nous ignorions combien ils avaient de poudre et de plomb,—avaient pris la pinace du bâtiment, qui n'avait pas encore été halée à bord, et étaient allés rejoindre à terre leurs compagnons de scélératesse.

Aussitôt que j'en fus instruit je fis monter dans la grande chaloupe douze hommes et le second, et les envoyai à la poursuite de ces coquins; mais ils ne purent les trouver non plus qu'aucun des autres; car dès qu'ils avaient vu la chaloupe s'approcher du rivage ils s'étaient touts enfuis dans les bois. Le second fut d'abord tenté, pour faire justice de leur coquinerie, de détruire leurs plantations, de brûler leurs ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer d'affaire comme ils pourraient; mais, n'ayant pas d'ordre, il laissa toutes choses comme il les trouva, et, ramenant la pinace, il revint à bord sans eux.

Ces deux hommes joints aux autres en élevaient le nombre à cinq; mais les trois coquins l'emportaient tellement en scélératesse sur ceux-ci qu'après qu'ils eurent passé ensemble deux ou trois jours, ils mirent à la porte les deux nouveau-venus, les abandonnant à eux-mêmes et ne voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusèrent même long-temps de leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils n'étaient point encore arrivés.

Dès que ceux-ci furent venus, les affaires commencèrent à marcher; ils tâchèrent d'engager les trois scélérats d'Anglais à reprendre parmi eux leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu'une seule famille; mais ils ne voulurent rien entendre: en sorte que les deux pauvres diables vécurent à part; et, voyant qu'il n'y avait que le travail et l'application qui pût les faire vivre confortablement, ils s'installèrent sur le rivage nord de l'île, mais un peu plus à l'ouest, pour être à l'abri des Sauvages, qui débarquaient toujours dans la partie orientale.

Là ils battirent deux huttes, l'une pour se loger et l'autre pour servir de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé pour semer et une partie des pois que je leur avais laissés, ils bêchèrent, plantèrent, firent des clôtures, d'après l'exemple que je leur avais donné à touts, et commencèrent à se tirer assez bien d'affaire.

Leur première récolte de blé était venue à bien; et, quoiqu'ils n'eussent d'abord cultivé qu'un petit espace de terrain, vu le peu de temps qu'ils avaient eu, néanmoins c'en fut assez pour les soulager et les fournir de pain et d'autres aliments; l'un d'eux, qui avait rempli à bord les fonctions d'aide de cuisine, s'entendait fort bien à faire des soupes, des puddings, et quelques autres mets que le riz, le lait, et le peu de viande qu'ils avaient permettaient d'apprêter.

C'est ainsi que leur position commençait à s'améliorer, quand les trois dénaturés coquins leurs compatriotes se mirent en tête de venir les insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l'île était à eux; que le gouverneur,—c'était moi qu'ils désignaient ainsi,—leur en avait donné la possession, que personne qu'eux n'y avait droit; et que, de par touts les diables, ils ne leur permettraient point de faire des constructions sur leur terrain, à moins d'en payer le loyer.

Les deux hommes crurent d'abord qu'ils voulaient rire; ils les prièrent de venir s'asseoir auprès d'eux, d'examiner les magnifiques maisons qu'ils avaient construites et d'en fixer eux-mêmes le loyer; l'un d'eux ajouta en plaisantant que s'ils étaient effectivement les propriétaires du sol il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y faisant des améliorations, on devait, selon la coutume de touts les propriétaires, leur accorder un long bail, et il les engagea à amener un notaire pour rédiger l'acte. Un des trois scélérats se mit à jurer, et, entrant en fureur, leur dit qu'il allait leur faire voir qu'ils ne riaient pas; en même temps il s'approche de l'endroit où ces honnêtes gens avaient allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison, l'applique sur la partie extérieure de leur hutte et y met le feu: elle aurait brûlé tout entière en quelques minutes si l'un des deux, courant à ce coquin, ne l'eût chassé et n'eût éteint le feu avec ses pieds, sans de grandes difficultés.

Le vaurien furieux d'être ainsi repoussé par cet honnête homme, s'avança sur lui avec un gros bâton qu'il tenait à la main; et si l'autre n'eût évité adroitement le coup et ne se fût enfui dans la hutte, c'en était fait de sa vie. Son camarade voyant le danger où ils étaient touts deux, courut le rejoindre, et bientôt ils ressortirent ensemble, avec leurs mousquets; celui qui avait été frappé étendit à terre d'un coup de crosse le coquin qui avait commencé la querelle avant que les deux autres pussent arriver à son aide; puis, les voyant venir à eux, ils leur présentèrent le canon de leurs mousquets et leur ordonnèrent de se tenir à distance.

Les drôles avaient aussi des armes à feu; mais l'un des deux honnêtes gens, plus décidé que son camarade et enhardi par le danger qu'ils couraient, leur dit que s'ils remuaient pied ou main ils étaient touts morts, et leur commanda résolument de mettre bas les armes. Ils ne mirent pas bas les armes, il est vrai; mais, les voyant déterminés, ils parlementèrent et consentirent à s'éloigner en emportant leur camarade, que le coup de crosse qu'il avait reçu paraissait avoir grièvement blessé. Toutefois les deux honnêtes Anglais eurent grand tort: ils auraient dû profiter de leurs avantages pour désarmer entièrement leurs adversaires comme ils le pouvaient, aller immédiatement trouver les Espagnols et leur raconter comment ces scélérats les avaient traités; car ces trois misérables ne s'occupèrent plus que des moyens de se venger, et chaque jour en fournissait quelque nouvelle preuve.

Mais je ne crois pas devoir changer cette partie de mon histoire du récit des manifestations les moins importantes de leur coquinerie, telles que fouler aux pieds leurs blés, tuer à coups de fusil trois jeunes chevreaux et une chèvre que les pauvres gens avaient apprivoisée pour en avoir des petits. En un mot, ils les tourmentèrent tellement nuit et jour, que les deux infortunés, poussés à bout, résolurent de leur livrer bataille à touts trois à la première occasion. À cet effet ils se décidèrent à aller au château,—c'est ainsi qu'ils appelaient ma vieille habitation,—où vivaient à cette époque les trois coquins et les Espagnols. Là leur intention était de livrer un combat dans les règles, en prenant les Espagnols pour témoins. Ils se levèrent donc le lendemain matin avant l'aube, vinrent au château et appelèrent les Anglais par leurs noms, disant à l'Espagnol, qui leur demanda ce qu'ils voulaient, qu'ils avaient à parler à leurs compatriotes.

Il était arrivé que la veille deux des Espagnols, s'étant rendus dans les bois, avaient rencontré l'un des deux Anglais que, pour les distinguer, j'appelle honnêtes gens; il s'était plaint amèrement aux Espagnols des traitements barbares qu'ils avaient eu à souffrir de leurs trois compatriotes, qui avaient détruit leur plantation, dévasté leur récolte, qu'ils avaient eu tant de peine à faire venir; tué la chèvre et les trois chevreaux qui formaient toute leur subsistance. Il avait ajouté que si lui et ses amis, à savoir les Espagnols, ne venaient de nouveau à leur aide, il ne leur resterait d'autre perspective que de mourir de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, et que tout le monde fut à souper, un d'entre eux prit la liberté de blâmer les trois Anglais, bien qu'avec douceur et politesse, et leur demanda comment ils pouvaient être aussi cruels envers des gens qui ne faisaient de mal à personne, qui tâchaient de subsister par leur travail, et qui avaient dû se donner bien des peines pour amener les choses à l'état de perfection où elles étaient arrivées.

BRIGANDAGE DES TROIS VAURIENS

L'un des Anglais repartit brusquement:—«Qu'avaient-ils à faire ici?»—ajoutant qu'ils étaient venus à terre sans permission, et que, quant à eux, ils ne souffriraient pas qu'ils fissent de cultures ou de constructions dans l'île; que le sol ne leur appartenait pas.—Mais, dit l'Espagnol avec beaucoup de calme, señor ingles, ils ne doivent pas mourir de faim.»—L'Anglais répondit, comme un mal appris qu'il était, qu'ils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais qu'ils ne planteraient ni ne bâtiraient dans ce lieu.—«Que faut-il donc qu'ils fassent, señor? dit l'Espagnol.»—Un autre de ces rustres répondit:—«Goddam! qu'ils nous servent et travaillent pour nous.»—«Mais comment pouvez-vous attendre cela d'eux? vous ne les avez pas achetés de vos deniers, vous n'avez pas le droit d'en faire vos esclaves.»—Les Anglais répondirent que l'île était à eux, que le gouverneur la leur avait donnée, et que nul autre n'y avait droit; ils jurèrent leurs grands Dieux qu'ils iraient mettre le feu à leurs nouvelles huttes, et qu'ils ne souffriraient pas qu'ils bâtissent sur leur territoire.

—«Mais señor, dit l'Espagnol, d'après ce raisonnement, nous aussi, nous devons être vos esclaves.—«Oui, dit l'audacieux coquin, et vous le serez aussi, et nous n'en aurons pas encore fini ensemble»,—entremêlant à ses paroles deux ou trois goddam placés aux endroits convenables. L'Espagnol se contenta de sourire, et ne répondit rien. Toutefois cette conversation avait échauffé la bile des Anglais, et l'un d'eux, c'était, je crois, celui qu'ils appelaient WILL ATKINS, se leva brusquement et dit à l'un de ses camarades:—«Viens, Jack, allons nous brosser avec eux: je te réponds que nous démolirons leurs châteaux; ils n'établiront pas de colonies dans nos domaines.»—

Ce disant, ils sortirent ensemble, armés chacun d'un fusil, d'un pistolet et d'un sabre: marmottant entre eux quelques propos insolents sur le traitement qu'ils infligeraient aux Espagnols quand l'occasion s'en présenterait; mais il paraît que ceux-ci n'entendirent pas parfaitement ce qu'ils disaient; seulement ils comprirent qu'on leur faisait des menaces parce qu'ils avaient pris le parti des deux Anglais.

Où allèrent-ils et comment passèrent-ils leur temps ce soir-là, les Espagnols me dirent n'en rien savoir; mais il paraît qu'ils errèrent çà et là dans le pays une partie de la nuit; puis que, s'étant couchés dans l'endroit que j'appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigués et s'endormirent. Au fait, voilà ce qu'il en était: ils avaient résolu d'attendre jusqu'à minuit, et alors de surprendre les pauvres diables dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l'avouèrent, ils avaient le projet de mettre le feu à la hutte des deux Anglais pendant qu'ils y étaient, de les faire périr dans les flammes ou de les assassiner au moment où ils sortiraient: comme la malignité dort rarement d'un profond sommeil, il est étrange que ces gens-là ne soient pas restés éveillés.

Toutefois comme les deux honnêtes gens avaient aussi sur eux des vues, plus honorables, il est vrai, que l'incendie et l'assassinat, il advint, et fort heureusement pour touts, qu'ils étaient debout et sortis avant que les sanguinaires coquins arrivassent à leurs huttes.

Quand ils y furent et virent que leurs adversaires étaient partis, Atkins, qui, à ce qu'il paraît, marchait en avant, cria à ses camarades:—«Holà! Jack, voilà bien le nid; mais, qu'ils soient damnés! les oiseaux sont envolés.»—Ils réfléchirent un moment à ce qui avait pu les faire sortir de si bonne heure, et l'idée leur vint que c'étaient les Espagnols qui les avaient prévenus; là-dessus ils se serrèrent la main et se jurèrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitôt qu'ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent à l'œuvre sur l'habitation des pauvres gens. Ils ne brûlèrent rien; mais ils jetèrent bas les deux huttes, et en dispersèrent les débris, de manière à ne rien laisser debout et à rendre en quelque sorte méconnaissable l'emplacement qu'elles avaient occupé; ils mirent en pièces tout leur petit mobilier, et l'éparpillèrent de telle façon que les pauvres gens retrouvèrent plus tard, à un mille de distance de leur habitation, quelques-uns des objets qui leur avaient appartenu.

Cela fait, ils arrachèrent touts les jeunes arbres que ces pauvres gens avaient plantés, ainsi que les clôtures qu'ils avaient établies pour mettre en sûreté leurs bestiaux et leur grain; en un mot ils saccagèrent et pillèrent toute chose aussi complètement qu'aurait pu le faire une horde de Tartares.

Pendant ce temps les deux hommes étaient allés à leur recherche, décidés à les combattre partout où ils les trouveraient, bien que n'étant que deux contre trois: en sorte que s'ils se fussent rencontrés il y aurait eu certainement du sang répandu; car, il faut leur rendre cette justice, ils étaient touts des gaillards solides et résolus.

Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu'ils n'en mirent eux-mêmes à se joindre: comme s'ils s'étaient donné la chasse, les trois vauriens étaient à peine partis que les deux honnêtes gens arrivèrent; puis quand ces deux-ci retournèrent sur leurs pas pour aller à leur rencontre, les trois autres étaient revenus à la vieille habitation. Nous allons voir la différence de leur conduite. Quand les trois drôles furent de retour, encore furieux, et échauffés par l'œuvre de destruction qu'ils venaient d'accomplir, ils abordèrent les Espagnols par manière de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce qu'ils avaient fait; l'un d'entre eux même, s'approchant de l'un des Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ôta son chapeau de dessus la tête, et, le faisant pirouetter, lui dit en lui riant au nez:—«Et vous aussi, señor Jack Espagnol, nous vous mettrons à la même sauce si vous ne réformez pas vos manières.»—L'Espagnol, qui, quoique doux et pacifique, était aussi brave qu'un homme peut désirer de l'être, et, d'ailleurs, fortement constitué, le regarda fixement pendant quelques minutes; puis, n'ayant à la main aucune arme, il s'approcha gravement de lui, et d'un coup du poing l'étendit par terre comme un boucher abat un bœuf; sur quoi l'un des bandits, aussi scélérat que le premier, fit feu de son pistolet sur l'Espagnol. Il le manqua, il est vrai, car les balles passèrent dans ses cheveux; mais il y en eut une qui lui toucha le bout de l'oreille et le fit beaucoup saigner. La vue de son sang fit croire à l'Espagnol qu'il avait plus de mal qu'il n'en avait effectivement; et il commença à s'échauffer, car jusque là il avait agi avec le plus grand sang-froid; mais, déterminé d'en finir, il se baissa, et, ramassant le mousquet de celui qu'il avait étendu par terre, il allait coucher en joue l'homme qui avait fait feu sur lui, quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent, lui crièrent de ne pas tirer, et, s'étant avancés, s'assurèrent des deux autres Anglais en leur arrachant leurs armes.

Quand ils furent ainsi désarmés, et lorsqu'ils se furent apperçus qu'ils s'étaient fait des ennemis de touts les Espagnols, comme ils s'en étaient fait de leurs propres compatriotes, ils commencèrent dès lors à se calmer, et, baissant le ton, demandèrent qu'on leur rendit leurs armes; mais les Espagnols, considérant l'inimitié qui régnait entre eux et les deux autres Anglais, et pensant que ce qu'il y aurait de mieux à faire serait de les séparer les uns des autres, leur dirent qu'on ne leur ferait point de mal et que s'ils voulaient vivre paisiblement ils ne demandaient pas mieux que de les aider et d'avoir des rapports avec eux comme auparavant; mais qu'on ne pouvait penser à leur rendre leurs armes lorsqu'ils étaient résolus à s'en servir contre leurs compatriotes, et les avaient même menacés de faire d'eux touts des esclaves.

Les coquins n'étaient pas alors plus en état d'entendre raison que d'agir raisonnablement; mais, voyant qu'on leur refusait leurs armes, ils s'en allèrent en faisant des gestes extravagants, et comme fous de rage, menaçant, bien que sans armes à feu, de faire tout le mal en leur pouvoir. Les Espagnols, méprisant leurs menaces, leur dirent de se bien garder de causer le moindre dommage à leurs plantations ou à leur bétail; que s'ils s'avisaient de le faire ils les tueraient à coups de fusil comme des bêtes féroces partout où ils les trouveraient; et que s'ils tombaient vivants entre leurs mains, ils pouvaient être sûrs d'être pendus. Il s'en fallut toutefois que cela les calmât, et ils s'éloignèrent en jurant et sacrant comme des échappés de l'enfer. Aussitôt qu'ils furent partis, vinrent les deux autres, enflammés d'une colère et possédés d'une rage aussi grandes, quoique d'une autre nature: ce n'était pas sans motif, car, ayant été à leur plantation, ils l'avaient trouvée toute démolie et détruite; à peine eurent-ils articulé leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et touts s'étonnèrent que trois hommes en bravassent ainsi dix-neuf impunément.

Les Espagnols les méprisaient, et, après les avoir ainsi désarmés, firent peu de cas de leurs menaces; mais les deux Anglais résolurent de se venger, quoi qu'il pût leur en coûter pour les trouver.

Ici les Espagnols s'interposèrent également, et leur dirent que leurs adversaires étant déjà désarmés, ils ne pouvaient consentir à ce qu'ils les attaquassent avec des armes à feu et les tuassent peut-être.—«Mais, dit le grave Espagnol qui était leur gouverneur, nous ferons en sorte de vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter à nous; il n'est pas douteux que lorsque leur colère sera appaisée ils reviendront vers nous, incapables qu'ils sont de subsister sans notre aide; nous vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trêve qu'ils ne vous aient donné pleine satisfaction; à cette condition, nous espérons que vous nous promettrez de votre côté de ne point user de violence à leur égard, si ce n'est dans le cas de légitime défense.

Les deux Anglais cédèrent à cette invitation de mauvaise grâce et avec beaucoup de répugnance; mais les Espagnols protestèrent qu'en agissant ainsi ils n'avaient d'autre but que d'empêcher l'effusion du sang, et de rétablir l'harmonie parmi eux:—«Nous sommes bien peu nombreux ici, dirent-ils, il y a place pour nous touts, et il serait dommage que nous ne fussions pas touts bons amis.»—À la fin les Anglais consentirent, et en attendant le résultat, demeurèrent quelques jours avec les Espagnols, leur propre habitation étant détruite.

Au bout d'environ trois jours les trois exilés, fatigués d'errer çà et là et mourant presque de faim,—car ils n'avaient guère vécu dans cet intervalle que d'œufs de tortues,—retournèrent au bocage. Ayant trouvé mon Espagnol qui, comme je l'ai dit, était le gouverneur, se promenant avec deux autres sur le rivage, ils l'abordèrent d'un air humble et soumis, et demandèrent en grâce d'être de nouveau admis dans la famille. Les Espagnols les accueillirent avec politesse; mais leur déclarèrent qu'ils avaient agi d'une manière si dénaturée envers les Anglais leurs compatriotes, et d'une façon si incivile envers eux,—les Espagnols—, qu'ils ne pouvaient rien conclure sans avoir préalablement consulté les deux Anglais et le reste de la troupe; qu'ils allaient les trouver, leur en parler, et que dans une demi-heure ils leur feraient connaître le résultat de leur démarche. Il fallait que les trois coupables fussent réduits à une bien rude extrémité, puisque, obligés d'attendre la réponse pendant une demi-heure, ils demandèrent qu'on voulût bien dans cet intervalle leur faire donner du pain; ce qui fut fait: on y ajouta même un gros morceau du chevreau et un perroquet bouilli, qu'ils mangèrent de bon appétit, car ils étaient mourants de faim.

SOUMISSION DES TROIS VAURIENS

Après avoir tenu conseil une demi-heure, on les fit entrer, et il s'engagea à leur sujet un long débat: leurs deux compatriotes les accusèrent d'avoir anéanti le fruit de leur travail et formé le dessein de les assassiner: toutes choses qu'ils avaient avouées auparavant et que par conséquent ils ne pouvaient nier actuellement; alors les Espagnols intervinrent comme modérateurs; et, de même qu'ils avaient obligé les deux Anglais à ne point faire de mal aux trois autres pendant que ceux-ci étaient nus et désarmés, de même maintenant ils obligèrent ces derniers à aller rebâtir à leurs compatriotes deux huttes, l'une devant être de la même dimension, et l'autre plus vaste que les premières; comme aussi à rétablir les clôtures qu'ils avaient arrachées, à planter des arbres à la place de ceux qu'ils avaient déracinés, à bêcher le sol pour y semer du blé là où ils avaient endommagé la culture; en un mot, à rétablir toutes choses en l'état où ils les avaient trouvées, autant du moins que cela se pouvait; car ce n'était pas complètement possible: on ne pouvait réparer le temps perdu dans la saison du blé, non plus que rendre les arbres et les haies ce qu'ils étaient.

Ils se soumirent à toutes ces conditions; et, comme pendant ce temps on leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent très-paisibles, et la bonne intelligence régna de nouveau dans la société; seulement on ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux-mêmes, si ce n'est un peu par ci, par là, et selon leur caprice. Toutefois les Espagnols leur dirent franchement que, pourvu qu'ils consentissent à vivre avec eux d'une manière sociable et amicale, et à prendre en général le bien de la plantation à cœur, on travaillerait pour eux, en sorte qu'ils pourraient se promener et être oisifs tout à leur aise. Ayant donc vécu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur rendirent leurs armes, et leur donnèrent la permission de les porter dans leurs excursions comme par le passé.

Une semaine s'était à peine écoulée depuis qu'ils avaient repris possession de leurs armes et recommencé leurs courses, que ces hommes ingrats se montrèrent aussi insolents et aussi peu supportables qu'auparavant; mais sur ces entrefaites un incident survint qui mit en péril la vie de tout le monde, et qui les força de déposer tout ressentiment particulier, pour ne songer qu'à la conservation de leur vie.

Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l'appelle, c'est-à-dire l'Espagnol à qui j'avais sauvé la vie, et qui était maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie, se trouva tourmenté d'insomnie et dans l'impossibilité de fermer l'œil: il se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit par la suite en me contant cette histoire; seulement ses pensées se succédaient tumultueusement, son esprit n'était plein que d'hommes combattant et se tuant les uns les autres; cependant il était tout-à-fait éveillé et ne pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta long-temps couché dans cet état; mais, se sentant de plus en plus agité, il résolut de se lever. Comme ils étaient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs comme moi, qui étais seul, mais sur des peaux de chèvres étendues sur des espèces de lits et de paillasses qu'ils s'étaient faits; en sorte que quand ils voulaient se lever ils n'avaient qu'à se mettre sur leurs jambes, à passer un habit et à chausser leurs souliers, et ils étaient prêts à aller où bon leur semblait.

S'étant donc ainsi levé, il jeta un coup d'œil dehors; mais il faisait nuit et il ne put rien ou presque rien voir; d'ailleurs les arbres que j'avais plantés, comme je l'ai dit dans mon premier récit, ayant poussé à une grande hauteur, interceptaient sa vue; en sorte que tout ce qu'il pût voir en levant les yeux, fut un ciel clair et étoilé. N'entendant aucun bruit, il revint sur ses pas et se recoucha; mais ce fut inutilement: il ne put dormir ni goûter un instant de repos; ses pensées continuaient à être agitées et inquiètes sans qu'il sût pourquoi.

Ayant fait quelque bruit en se levant et en allant et venant, l'un de ses compagnons s'éveilla et demanda quel était celui qui se levait. Le gouverneur lui dit ce qu'il éprouvait.—«Vraiment! dit l'autre espagnol, ces choses là méritent qu'on s'y arrête, je vous assure: il se prépare en ce moment quelque chose contre nous, j'en ai la certitude»;—et sur-le champ il lui demanda où étaient les Anglais.—«Ils sont dans leurs huttes, dit-il, tout est en sûreté de ce côté-là.»—Il paraît que les Espagnols avaient pris possession du logement principal, et avaient préparé un endroit où les trois Anglais, depuis leur dernière mutinerie, étaient toujours relégués sans qu'ils pussent communiquer avec les autres.—«Oui, dit l'Espagnol, il doit y avoir quelque chose là-dessous, ma propre expérience me l'assure. Je suis convaincu que nos âmes, dans leur enveloppe charnelle, communiquent avec les esprits incorporels, habitants du monde invisible et en reçoivent des clartés. Cet avertissement, ami, nous est sans doute donné pour notre bien si nous savons le mettre à profit. Venez, dit-il, sortons et voyons ce qui se passe; et si nous ne trouvons rien qui justifie notre inquiétude, je vous conterai à ce sujet une histoire qui vous convaincra de la vérité de ce que je vous dis.»

En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline où j'avais coutume d'aller; mais, étant en force et en bonne compagnie, ils n'employèrent pas la précaution que je prenais, moi qui étais tout seul, de monter au moyen de l'échelle, que je tirais après moi, et replaçais une seconde fois pour gagner le sommet; mais ils traversèrent le bocage sans précaution et librement, lorsque tout-à-coup ils furent surpris de voir à très-peu de distance la lumière d'un feu et d'entendre, non pas une voix ou deux, mais les voix d'un grand nombre d'hommes.

Toutes les fois que j'avais découvert des débarquements de Sauvages dans l'île, j'avais constamment fait en sorte qu'on ne pût avoir le moindre indice que le lieu était habité; lorsque les événements le leur apprirent, ce fut d'une manière si efficace, que c'est tout au plus si ceux qui se sauvèrent purent dire ce qu'ils avaient vu, car nous disparûmes aussitôt que possible, et aucun de ceux qui m'avaient vu ne s'échappa pour le dire à d'autres, excepté les trois Sauvages qui, lors de notre dernière rencontre, sautèrent dans la pirogue, et qui, comme je l'ai dit, m'avaient fait craindre qu'ils ne retournassent auprès de leurs compatriotes et n'amenassent du renfort.

Était-ce ce qu'avaient pu dire ces trois hommes qui en amenait maintenant un aussi grand nombre, ou bien était-ce le hasard seul ou l'un de leurs festins sanglants, c'est ce que les Espagnols ne purent comprendre, à ce qu'il paraît; mais, quoi qu'il en fût, il aurait mieux valu pour eux qu'ils se fussent tenus cachés et qu'ils n'eussent pas vu les Sauvages, que de laisser connaître à ceux-ci que l'île était habitée. Dans ce dernier cas, il fallait tomber sur eux avec vigueur, de manière à n'en pas laisser échapper un seul; ce qui ne pouvait se faire qu'en se plaçant entre eux et leurs canots: mais la présence d'esprit leur manqua, ce qui détruisit pour long-temps leur tranquillité.

Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui l'accompagnait, surpris à cette vue, ne soient retournés précipitamment sur leurs pas et n'aient donné l'alarme à leurs compagnons, en leur faisant part du danger imminent dans lequel ils étaient touts. La frayeur fut grande en effet; mais il fut impossible de les faire rester où ils étaient: touts voulurent sortir pour juger par eux-mêmes de l'état des choses.

Tant qu'il fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner tout à leur aise à la lueur de trois feux qu'ils avaient allumés à quelque distance l'un de l'autre: ils ne savaient ce que faisaient les Sauvages, ni ce qu'ils devaient faire eux-mêmes; car d'abord les ennemis étaient trop nombreux, ensuite ils n'étaient point réunis, mais séparés en plusieurs groupes, et occupaient divers endroits du rivage.

Les Espagnols à cet aspect furent dans une grande consternation; les voyant parcourir le rivage dans touts les sens, ils ne doutèrent pas que tôt ou tard quelques-uns d'entre eux ne découvrissent leur habitation ou quelque autre lieu où ils trouveraient des vestiges d'habitants; ils éprouvèrent aussi une grande inquiétude à l'égard de leurs troupeaux de chèvres, car leur destruction les eût réduits presque à la famine. La première chose qu'ils firent donc fut de dépêcher trois hommes, deux Espagnols et un Anglais, avant qu'il fût jour, pour emmener toutes les chèvres dans la grande vallée où était située la caverne, et pour les cacher, si cela était nécessaire, dans la caverne même. Ils étaient résolus à attaquer les Sauvages, fussent-ils cent, s'ils les voyaient réunis touts ensemble et à quelque distance de leurs canots; mais cela n'était pas possible: car ils étaient divisés en deux troupes éloignées de deux milles l'une de l'autre, et, comme on le sut plus tard, il y avait là deux nations différentes.

Après avoir long-temps réfléchi sur ce qu'ils avaient à faire et s'être fatigué le cerveau à examiner leur position actuelle, ils résolurent enfin d'envoyer comme espion, pendant qu'il faisait nuit, le vieux Sauvage, père de VENDREDI, afin de découvrir, si cela était possible, quelque chose touchant ces gens, par exemple d'où ils venaient, ce qu'ils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers, et, s'étant mis tout nu, comme étaient la plupart des Sauvages, il partit. Après une heure ou deux d'absence, il revint et rapporta qu'il avait pénétré au milieu d'eux sans avoir été découvert, il avait appris que c'étaient deux expéditions séparées et deux nations différentes en guerre l'une contre l'autre; elles s'étaient livré une grande bataille dans leur pays, et, un certain nombre de prisonniers ayant été faits de part et d'autre dans le combat, ils étaient par hasard débarqués dans la même île pour manger leurs prisonniers et se réjouir; mais la circonstance de leur arrivée dans le même lieu avait troublé toute leur joie. Ils étaient furieux les uns contre les autres et si rapprochés qu'on devait s'attendre à les voir combattre aussitôt que le jour paraîtrait. Il ne s'était pas apperçu qu'ils soupçonnassent que d'autres hommes fussent dans l'île. Il avait à peine achevé son récit qu'un grand bruit annonça que les deux petites armées se livraient un combat sanglant.

Le père de VENDREDI fit tout ce qu'il put pour engager nos gens à se tenir clos et à ne pas se montrer; il leur dit que leur salut en dépendait, qu'ils n'avaient d'autre chose à faire qu'à rester tranquilles, que les Sauvages se tueraient les uns les autres et que les survivants, s'il y en avait, s'en iraient; c'est ce qui arriva; mais il fut impossible d'obtenir cela, surtout des Anglais: la curiosité l'emporta tellement en eux sur la prudence, qu'ils voulurent absolument sortir et être témoins de la bataille; toutefois ils usèrent de quelque précaution, c'est-à-dire qu'au lieu de marcher à découvert dans le voisinage de leur habitation, ils s'enfoncèrent plus avant dans les bois, et se placèrent dans une position avantageuse d'où ils pouvaient voir en sûreté le combat sans être découverts, du moins ils le pensaient; mais il paraît que les Sauvages les apperçurent, comme on verra plus tard.

Le combat fut acharné, et, si je puis en croire les Anglais, quelques-uns des combattants avaient paru à l'un des leurs des hommes d'une grande bravoure et doués d'une énergie invincible, et semblaient mettre beaucoup d'art dans la direction de la bataille. La lutte, dirent-ils, dura deux heures avant qu'on pût deviner à qui resterait l'avantage; mais alors le parti le plus rapproché de l'habitation de nos gens commença à ployer, et bientôt quelques-uns prirent la fuite. Ceci mit de nouveau les nôtres dans une grande consternation; ils craignirent que les fuyards n'allassent chercher un abri dans le bocage qui masquait leur habitation, et ne la découvrissent, et que, par conséquent, ceux qui les poursuivaient ne vinssent à faire la même découverte. Sur ce, ils résolurent de se tenir armés dans l'enceinte des retranchements, et si quelques Sauvages pénétraient dans le bocage, de faire une sortie et de les tuer, afin de n'en laisser échapper aucun si cela était possible: ils décidèrent aussi que ce serait à coups de sabre ou de crosse de fusil qu'on les tuerait, et non en faisant feu sur eux, de peur que le bruit ne donnât l'alarme.

PRISE DES TROIS FUYARDS

La chose arriva comme ils l'avaient prévu: trois hommes de l'armée en déroute cherchèrent leur salut dans la fuite; et, après avoir traversé la crique, ils coururent droit au bocage, ne soupçonnant pas le moins du monde où ils allaient, mais croyant se réfugier dans l'épaisseur d'un bois. La vedette postée pour faire le guet en donna avis à ceux de l'intérieur, en ajoutant, à la satisfaction de nos gens, que les vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n'avaient pas vu la direction qu'ils avaient prise. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui était plein d'humanité, ne voulut pas permettre qu'on tuât les trois fugitifs; mais, expédiant trois hommes par le haut de la colline, il leur ordonna de la tourner, de les prendre à revers et de les faire prisonniers; ce qui fut exécuté. Les débris de l'armée vaincue se jetèrent dans les canots et gagnèrent la haute mer. Les vainqueurs se retirèrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se réunissant touts en un seul groupe, ils poussèrent deux grands cris, qu'on supposa être des cris de triomphe: c'est ainsi que se termina le combat. Le même jour, sur les trois heures de l'après-midi, ils se rendirent à leurs canots. Et alors les Espagnols se retrouvèrent paisibles possesseurs de l'île, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs années ils ne revirent aucun Sauvage.

Lorsqu'ils furent touts partis, les Espagnols sortirent de leur grotte, et, parcourant le champ de bataille, trouvèrent environ trente-deux morts sur la place. Quelques-uns avaient été tués avec de grandes et longues flèches, et ils en virent plusieurs dans le corps desquels elles étaient restées plongées; mais la plupart avaient été tués avec de grands sabres de bois, dont seize ou dix-sept furent trouvés sur le lieu du combat, avec un nombre égal d'arcs et une grande quantité de flèches. Ces sabres étaient de grosses et lourdes choses difficiles à manier, et les hommes qui s'en servaient devaient être extrêmement forts. La majeure partie de ceux qui étaient tués ainsi avaient la tête mise en pièces, ou, comme nous disons en Angleterre, brains knocked out,—la cervelle hors du crâne,—et en outre les jambes et les bras cassés; ce qui attestait qu'ils avaient combattu avec une furie et une rage inexprimables. Touts les hommes qu'on trouva là gisants étaient tout-à-fait morts; car ces barbares ne quittent leur ennemi qu'après l'avoir entièrement tué, ou emportent avec eux touts ceux qui tombés sous leurs coups ont encore un souffle de vie.

Le danger auquel on venait d'échapper apprivoisa pour long-temps les trois anglais. Ce spectacle les avait remplis d'horreur, et ils ne pouvaient penser sans un sentiment d'effroi qu'un jour ou l'autre ils tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les tueraient non-seulement comme ennemis, mais encore pour s'en nourrir comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils m'ont avoué que cette idée d'être mangés comme du bœuf ou du mouton, bien que cela ne dût arriver qu'après leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu'elle leur soulevait le cœur et les rendait malades, et qu'elle leur avait rempli l'esprit de terreurs si étranges qu'ils furent tout autres pendant quelques semaines.

Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d'apprivoiser nos trois brutaux d'Anglais, dont je vous ai entretenu. Ils furent long-temps fort traitables, et prirent assez d'intérêt au bien commun de la société; ils plantaient, semaient, récoltaient et commençaient à se faire au pays. Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.

Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l'ai consigné, et comme ils étaient touts trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des serviteurs, qui apprirent à travailler pour eux, et se montrèrent assez bons esclaves. Mais leurs maîtres n'agirent pas à leur égard comme j'avais fait envers VENDREDI: ils ne crurent pas, après leur avoir sauvé la vie, qu'il fût de leur devoir de leur inculquer de sages principes de morale, de religion, de les civiliser et de se les acquérir par de bons traitements et des raisonnements affectueux. De même qu'ils leur donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne, et les occupaient totalement à de vils travaux: aussi manquèrent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister et pour combattre, comme j'avais eu mon serviteur VENDREDI, qui m'était aussi attaché que ma chair à mes os.

Mais revenons à nos affaires domestiques. Étant alors touts bons amis,—car le danger commun, comme je l'ai dit plus haut, les avait parfaitement réconciliés,—ils se mirent à considérer leur situation en général. La première chose qu'ils firent ce fut d'examiner si, voyant que les Sauvages fréquentaient particulièrement le côté où ils étaient, et l'île leur offrant plus loin des lieux plus retirés, également propres à leur manière de vivre et évidemment plus avantageux, il ne serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans quelque endroit où ils trouveraient plus de sécurité pour eux, et surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et leur grain.

Enfin, après une longue discussion, ils convinrent qu'ils n'iraient pas habiter ailleurs; vu qu'un jour ou l'autre il pourrait leur arriver des nouvelles de leur gouverneur, c'est-à-dire de moi, et que si j'envoyais quelqu'un à leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de l'île; que là, trouvant la place rasée, on en conclurait que les habitants avaient touts été tués par les Sauvages, et qu'ils étaient partis pour l'autre monde, et qu'alors le secours partirait aussi.

Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les transporter dans la vallée où était ma caverne, le sol y étant dans une étendue suffisante, également propre à l'un et à l'autre. Toutefois, après une seconde réflexion, ils modifièrent cette résolution; ils se décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu'une partie de leurs bestiaux, et à n'y semer qu'une portion de leur grain, afin que si une partie était détruite l'autre pût être sauvée. Ils adoptèrent encore une autre mesure de prudence, et ils firent bien; ce fut de ne point laisser connaître aux trois Sauvages leurs prisonniers qu'ils avaient des cultures et des bestiaux dans la vallée, et encore moins qu'il s'y trouvait une caverne qu'ils regardaient comme une retraite sûre en cas de nécessité. C'est là qu'ils transportèrent les deux barils de poudre que je leur avais abandonnés lors de mon départ.

Résolus de ne pas changer de demeure, et reconnaissant l'utilité des soins que j'avais pris à masquer mon habitation par une muraille ou fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vérité que leur salut dépendait du secret de leur retraite, ils se mirent à l'ouvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu'auparavant. À cet effet j'avais planté des arbres—ou plutôt enfoncé des pieux qui avec le temps étaient devenus des arbres.—Dans un assez grand espace, devant l'entrée de mon logement, ils remplirent, suivant la même méthode, tout le reste du terrain depuis ces arbres jusqu'au bord de la crique, où, comme je l'ai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et même jusqu'au sol vaseux que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit où l'on pût débarquer ni rien qui indiquât qu'un débarquement fût possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, étaient d'un bois d'une prompte végétation; ils eurent soin de les choisir généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que j'avais plantés, et de les placer si drus et si serrés, qu'au bout du trois ou quatre ans il était devenu impossible à l'œil de plonger très-avant dans la plantation. Quant aux arbres que j'avais plantés, ils étaient devenus gros comme la jambe d'un homme. Ils en placèrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits si rapprochés qu'ils formaient comme une palissade épaisse d'un quart de mille, où l'on n'eût pu pénétrer qu'avec une petite armée pour les abattre touts; car un petit chien aurait eu de la peine à passer entre les arbres, tant ils étaient serrés.

Mais ce n'est pas tout, ils en firent de même sur le terrain à droite et à gauche, et tout autour de la colline jusqu'à son sommet, sans laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir, si ce n'est au moyen de l'échelle qu'on appuyait contre le flanc de la colline, et qu'on replaçait ensuite pour gagner la cime; une fois cette échelle enlevée, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilèges pour parvenir jusqu'à eux.

Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de s'en applaudir; ce qui a servi à me convaincre que comme la prudence humaine est justifiée par l'autorité de la Providence, c'est la Providence qui la met à l'œuvre; et si nous écoutions religieusement sa voix, je suis pleinement persuadé que nous éviterions un grand nombre d'adversités auxquelles, par notre propre négligence notre vie est exposée. Mais ceci soit dit en passant.

Je reprends le fil de mon histoire. Depuis cette époque ils vécurent deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites des Sauvages. Il est vrai qu'un matin ils eurent une alerte qui les jeta dans une grande consternation. Quelques-uns des Espagnols étant allés au côté occidental, ou plutôt à l'extrémité de l'île, dans cette partie que, de peur d'être découvert, je ne hantais jamais, ils furent surpris de voir plus de vingt canots d'indiens qui se dirigeaient vers le rivage.

Épouvantés, ils revinrent à l'habitation en toute hâte donner l'alarme à leurs compagnons, qui se tinrent clos tout ce jour-là et le jour suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Ils eurent le bonheur de s'être trompés dans leur appréhension; car, quel que fût le but des Sauvages, ils ne débarquèrent pas cette fois-là dans l'île, mais poursuivirent quelqu'autre projet.

Il s'éleva vers ce temps-là une nouvelle querelle avec les trois Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des trois esclaves qu'ils avaient faits prisonniers, parce qu'il n'exécutait pas exactement quelque chose qu'il lui avait ordonné et se montrait peu docile à ses instructions, tira de son ceinturon la hachette qu'il portait à son côté, et s'élança sur le pauvre Sauvage, non pour le corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui était près de là, le voyant porter à ce malheureux, à dessein de lui fendre la tête, un rude coup de hachette qui entra fort avant dans l'épaule, crut que la pauvre créature avait le bras coupé, courut à lui, et, le suppliant de ne pas tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le Sauvage pour prévenir le crime.

Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre l'Espagnol, et jura qu'il le traiterait comme il avait voulu traiter le Sauvage. L'Espagnol, voyant venir le coup, l'évita, et avec une pelle qu'il tenait à la main,—car il travaillait en ce moment au champ de blé,—étendit par terre ce forcené. Un autre Anglais, accourant au secours de son camarade, renversa d'un coup l'Espagnol; puis, deux Espagnols vinrent à l'aide de leur compatriote, et le troisième Anglais tomba sur eux: aucun n'avait d'arme à feu; ils n'avaient que des hachettes et d'autres outils, à l'exception du troisième Anglais. Celui-ci était armé de l'un de mes vieux coutelas rouillés, avec lequel il s'élança sur les Espagnols derniers arrivants et les blessa touts les deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur; du renfort suivint, et les trois Anglais furent faits prisonniers. Il s'agit alors de voir ce que l'on ferait d'eux. Ils s'étaient montrés souvent si mutins, si terribles, si paresseux, qu'on ne savait trop quelle mesure prendre à leur égard; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degré, ne valaient pas le mal qu'ils donnaient. En un mot, il n'y avait pas de sécurité à vivre avec eux.

NOUVEL ATTENTAT DE WILL ATKINS

L'Espagnol qui était gouverneur leur dit en propres termes que s'ils étaient ses compatriotes il les ferait pendre; car toutes les lois et touts les gouvernants sont institués pour la conservation de la société, et ceux qui sont nuisibles à la société doivent être repoussés de son sein; mais que comme ils étaient Anglais, et que c'était à la généreuse humanité d'un Anglais qu'ils devaient touts leur vie et leur délivrance, il les traiterait avec toute la douceur possible, et les abandonnerait au jugement de leurs deux compatriotes.

Un des deux honnêtes Anglais se leva alors, et dit qu'ils désiraient qu'on ne les choisît pas pour juges;—«car, ajouta-t-il, j'ai la conviction que notre devoir serait de les condamner à être pendus.»—Puis, il raconta comment WILL ATKINS, l'un des trois, avait proposé aux Anglais de se liguer touts les cinq pour égorger les Espagnols pendant leur sommeil.

Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s'adressa à Will ATKINS:—«Comment, senõr ATKINS, dit-il, vous vouliez nous tuer touts? Qu'avez-vous à dire à cela?»—Ce coquin endurci était si loin de le nier, qu'il affirma que cela était vrai, et, Dieu me damne, jura-t-il, si nous ne le faisons pas avant de démêler rien autre avec vous.—«Fort bien; mais, señor ATKINS, dit l'Espagnol, que vous avons-nous fait pour que vous veuillez nous tuer? et que gagneriez-vous à nous tuer? et que devons-nous faire pour vous empêcher de nous tuer? Faut-il que nous vous tuions ou que nous soyons tués par vous? Pourquoi voulez-vous nous réduire à cette nécessité, señor ATKINS? dit l'Espagnol avec beaucoup de calme et en souriant.

Señor ATKINS entra dans une telle rage contre l'Espagnol qui avait fait une raillerie de cela, que, s'il n'avait été retenu par trois hommes, et sans armes, il est croyable qu'il aurait tenté de le tuer au milieu de toute l'assemblée.

Cette conduite insensée les obligea à considérer sérieusement le parti qu'ils devaient prendre. Les deux Anglais et l'Espagnol qui avait sauvé le pauvre esclave étaient d'opinion qu'il fallait pendre l'un des trois, pour l'exemple des autres, et que ce devait être celui-là qui avait deux fois tenté de commettre un meurtre avec sa hachette; et par le fait, on aurait pu penser, non sans raison, que le crime était consommé; car le pauvre Sauvage était dans un état si misérable depuis la blessure qu'il avait reçue, qu'on croyait qu'il ne survivrait pas.

Mais le gouverneur espagnol dit encore—«Non»,—répétant que c'était un Anglais qui leur avait sauvé à touts la vie, et qu'il ne consentirait jamais à mettre un Anglais à mort, eût-il assassiné la moitié d'entre eux; il ajouta que, s'il était lui-même frappé mortellement par un Anglais, et qu'il eût le temps de parler, ce serait pour demander son pardon.

L'Espagnol mit tant d'insistance, qu'il n'y eut pas moyen de lui résister; et, comme les conseils de la clémence prévalent presque toujours lorsqu'ils sont appuyés avec autant de chaleur, touts se rendirent à son sentiment. Mais il restait à considérer ce qu'on ferait pour empêcher ces gens-là de faire le mal qu'ils préméditaient; car touts convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, qu'il fallait trouver le moyen de mettre la société à l'abri du danger. Après un long débat, il fut arrêté tout d'abord qu'ils seraient désarmés, et qu'on ne leur permettrait d'avoir ni fusils, ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni armes quelconques; qu'on les expulserait de la société, et qu'on les laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient; mais qu'aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les fréquenterait, ne leur parlerait et n'aurait avec eux la moindre relation; qu'on leur défendrait d'approcher à une certaine distance du lieu où habitaient les autres; et que s'ils venaient à commettre quelque désordre, comme de ravager, de brûler, de tuer, ou de détruire le blé, les cultures, les constructions, les enclos ou le bétail appartenant à la société, on les ferait mourir sans miséricorde et on les fusillerait partout où on les trouverait.

Le gouverneur, homme d'une grande humanité, réfléchit quelques instants sur cette sentence; puis, se tournant vers les deux honnêtes Anglais,—«Arrêtez, leur dit-il; songez qu'il s'écoulera bien du temps avant qu'ils puissent avoir du blé et des troupeaux à eux: il ne faut pas qu'ils périssent de faim; nous devons leur accorder des provisions. Il fit donc ajouter à la sentence qu'on leur donnerait une certaine quantité de blé pour semer et se nourrir pendant huit mois, après lequel temps il était présumable qu'ils en auraient provenant de leur récolte; qu'en outre on leur donnerait six chèvres laitières, quatre boucs, six chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une hache, une scie et autres objets; mais qu'on ne leur remettrait ni outils ni provisions à moins qu'ils ne jurassent solemnellement qu'avec ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et à leurs camarades anglais.

C'est ainsi qu'expulsés de la société, ils eurent à se tirer d'affaire par eux-mêmes. Ils s'éloignèrent hargneux et récalcitrants; mais, comme il n'y avait pas de remède, jouant les gens à qui il était indifférent de partir ou de rester, ils déguerpirent, prétendant qu'ils allaient se choisir une place pour s'y établir, y planter et y pourvoir à leur existence. On leur donna quelques provisions, mais point d'armes.

Quatre ou cinq jours après ils revinrent demander des aliments, et désignèrent au gouverneur le lieu où ils avaient dressé leurs tentes et tracé l'emplacement de leur habitation et de leur plantation. L'endroit était effectivement très-convenable, situé au Nord-Est, dans la partie la plus reculée de l'île, non loin du lieu où, grâce à la Providence, j'abordai lors de mon premier voyage après avoir été emporté en pleine mer, Dieu seul sait où! dans ma folle tentative de faire le tour de l'île.

Là, à peu près sur le plan de ma première habitation, ils se bâtirent deux belles huttes, qu'ils adossèrent à une colline ayant déjà quelques arbres parsemés sur trois de ses côtés; de sorte qu'en en plantant d'autres, il fut facile de les cacher de manière à ce qu'elles ne pussent être apperçues sans beaucoup de recherches.—Ces exilés exprimèrent aussi le désir d'avoir quelques peaux de bouc séchées pour leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant donné leur parole qu'ils ne troubleraient personne et respecteraient les plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils dont on pouvait se priver; des pois, de l'orge et du riz pour semer; en un mot tout ce qui leur était nécessaire, sauf des armes et des munitions.

Ils vécurent, ainsi à part environ six mois, et firent leur première récolte; à la vérité, cette récolte fut peu de chose, car ils n'avaient pu ensemencer qu'une petite étendue de terrain, ayant toutes leurs plantations à établir, et par conséquent beaucoup d'ouvrage sur les bras. Lorsqu'il leur fallut faire des planches, de la poterie et autres choses semblables, ils se trouvèrent fort empêchés et ne purent y réussir; quand vint la saison des pluies, n'ayant pas de caverne, ils ne purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger de se gâter: ceci les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et en quatre jours on leur creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre à l'abri de la pluie leur grain et leurs autres provisions; mais c'était après tout une triste grotte, comparée à la mienne et surtout à ce qu'elle était alors; car les Espagnols l'avaient beaucoup agrandie et y avaient pratiqué de nouveaux logements.

Environ trois trimestres après cette séparation il prit à ces chenapans une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages qu'ils avaient commis, attira sur eux le malheur et faillit à causer la ruine de la colonie tout entière. Les trois nouveaux associés commencèrent, à ce qu'il paraît, à se fatiguer de la vie laborieuse qu'ils menaient sans espoir d'améliorer leur condition; il leur vint la fantaisie de faire un voyage au continent d'où venaient les Sauvages, afin d'essayer s'ils ne pourraient pas réussir à s'emparer de quelques prisonniers parmi les naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se décharger sur eux des travaux les plus pénibles.

Ce projet n'était pas mal entendu s'ils se fussent bornés à cela; mais ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien où il n'y eût du mal soit dans l'intention, soit dans le résultat; et, si je puis dire mon opinion, il semblait qu'ils fussent placés sous la malédiction du Ciel; car si nous n'accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de châtiments visibles, comment concilierons-nous les événements avec la justice divine? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes de rébellion et de piraterie qu'ils avaient été amenés à la position où ils se trouvaient; mais bien loin de montrer le moindre remords de ces crimes, ils y ajoutaient de nouvelles scélératesses.; telles que cette cruauté monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce qu'il n'exécutait pas ou peut-être ne comprenait pas l'ordre qui lui était donné, de le blesser de telle manière, que sans nul doute il en est resté estropié toute sa vie, et dans un lieu où il n'y avait pour le guérir ni chirurgien, ni médicaments; mais le pire de tout ce fut leur dessein sanguinaire, c'est-à-dire, tout bien jugé, leur meurtre intentionnel, car, à coup sûr, c'en était un, ainsi que plus tard leur projet concerté d'assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.

Je laisse les réflexions, et je reprends mon récit. Les trois garnements vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de très-humbles termes demandèrent instamment à être admis à leur parler. Ceux-ci consentirent volontiers à entendre ce qu'ils avaient à leur dire. Voilà de quoi il s'agissait:—«Nous sommes fatigués, dirent-ils, de la vie que nous menons; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin; et, manquant d'aide, nous aurions à redouter de mourir de faim; mais si vous vouliez nous permettre de prendre l'un des canots dans lesquels vous êtes venus, et nous donner les armes et les munitions nécessaires pour notre défense, nous gagnerions la terre ferme pour chercher fortune, et nous vous délivrerions ainsi du soin de nous pourvoir de nouvelles provisions.»

Les Espagnols étaient assez enchantés d'en être débarrassés. Cependant ils leur représentèrent avec franchise qu'ils allaient courir à une mort certaine, et leur dirent qu'eux-mêmes avaient éprouvé de telles souffrances sur le continent, que, sans être prophètes, ils pouvaient leur prédire qu'ils y mourraient de faim ou y seraient assassinés. Ils les engagèrent à réfléchir à cela.

Ces hommes répondirent audacieusement qu'ils mourraient de faim s'ils restaient, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler. Que lorsqu'ils seraient là-bas le pire qui pourrait leur arriver c'était de périr d'inanition; que si on les tuait, tant serait fini pour eux; qu'ils n'avaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref, ils renouvelèrent leur demande avec instance, déclarant que de toute manière ils partiraient, qu'on leur donnât ou non des armes.

Les Espagnols leur dirent, avec beaucoup de bonté, que, s'ils étaient absolument décidés à partir, ils ne devaient pas se mettre en route dénués de tout et sans moyens de défense; et que, bien qu'il leur fût pénible de se défaire de leurs armes à feu, n'en ayant pas assez pour eux-mêmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet, et de plus un coutelas et à chacun une hachette; ce qu'ils jugeaient devoir leur suffire.

En un mot, les Anglais acceptèrent cette offre; et, les Espagnols leur ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant donné autant de viande de chèvre qu'ils en pourraient manger pendant qu'elle serait fraîche, ainsi qu'un grand panier de raisins secs, une cruche d'eau douce et un jeune chevreau vivant, ils montèrent hardiment dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins quarante milles de large.