LE PAIN, [solennel.]

Un instant, s'il vous plaît, Madame le Fée.... [Comme un orateur qui prend la parole.] Vous tous, soyez temoins que cette cage d'argent qui me fut confiée par....

LA FÉE, [l'interrompant].

Assez!... Pas de phrases.... Nous sortirons par là, tandis que les enfants sortiront par ici....

TYLTYL, [avec inquiet.]

Nous sortirons tout seuls?...

MYTYL

J'ai faim!...

TYLTYL

Moi aussi!...

LA FÉE, [au Pain.]

Ouvre ta robe turque et donne leur une tranche de ton bon ventre.

[Le Pain ouvre sa robe, tire son cimeterre et coupe, à même son gros ventre, deux tartines qu'il offre aux enfants.]

LE SUCRE, [s'approchant des enfants.]

Permettez-moi de vous offrir en même temps quelques sucres d'orge....

[Il casse un à un les cinq doigts de sa main gauche et les leur présente.]

MYTYL

Qu'est-ce qu'il fait?... Il casse tous ses doigts....

LE SUCRE, [engageant.]

Goûtez-les, ils sont excellents.... C'est de vrais sucres d'orge....

MYTYL, [suçant un des doigts.]

Dieu qu'il est bon!... Est-ce que tu en as beaucoup?...

LE SUCRE, [modeste.]

Mais qui, tant que je veux....

MYTYL

Est-ce que ça te fait mal quand tu les casses ainsi?...

LE SUCRE

Pas du tout.... Au contraire; c'est très avantageux, ils repoussent tout de suite, et de cette façon, j'ai toujours des doigts propres et neufs....

LA FÉE

Voyons, mes enfants, ne mangez pas trop de sucre. N'oubliez pas que vous souperez tout à l'heure chez vos grands-parents....

TYLTYL

Ils sont ici?...

LA FÉE

Vous allez les voir à l'instant....

TYLTYL

Comment les verrons-nous, puisqu'ils sont morts?...

LA FÉE

Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre souvenir?... Les hommes ne savent pas ce secret parce qu'ils savent bien peu de chose; au lieu que toi, grâce au Diamant, tu vas voir que les morts dont on se souvient aussi heureux que s'ils n'étaient point morts....

TYLTYL

La Luminière vient avec nous?...

LA LUMINIÈRE

Non, il est plus convenable que cela se passe en famille.... J'attendrai ici près pour ne point paraître indiscrète.... Ils ne m'ont pas invitée.

TYLTYL

Par où faut-il aller?...

LA FÉE

Par là.... Vous êtes au seuil du «Pays du Souvenir». Dès que tu auras tourné le Diamant, tu verras un gros arbre muni d'un écriteau, qui te montrera que tu es arrivé.... Mais n'oubliez pas que vous devez être rentré tous les deux à neuf heures moins le quart.... C'est extrêmement important.... Surtout soyez exacts, car tout serait perdu si vous vous mettiez en retard.... A bientôt.... [Appelant la Chatte, le Chien, la Lumière, etc.] Par ici.... Et les petits par là....

Elle sort à droite avec la Lumière, les animaux, etc., tandis que les enfants sortent à gauche.

RIDEAU


TROISIÈME TABLEAU

LE PAYS DU SOUVENIR

Un épais brouillard d'où émerge, à droite, au tout premier plan, le tronc d'un gros chêne muni d'un écriteau. Clarté laiteuse, diffuse, impénétrable.


[Tyltyl et Mytyl se trouvent au pied du chêne.]

TYLTYL

Voici l'arbre!...

MYTYL

Il y a l'écriteau!...

TYLTYL

Je ne peux pas lire.... Attends, je vais monter sur cette racine.... C'est bien ça.... C'est écrit: «Pays du Souvenir».

MYTYL

C'est ici qu'il commence?...

TYLTYL

Qui, il y a une flèche....

MYTYL

Eh bien, ou qu'ils sont, bon-papa et bonne-maman?

TYLTYL

Derrière le brouillard.... Nous allons voir....

MYTYL

Je ne vois rien du tout!... Je ne vois plus mes pieds ni mes mains .. [Pleurnichant.] J'ai froid!... Je ne veux plus voyager.... Je veux rentrer à la maison....

TYLTYL

Voyons, ne pleure pas tout le temps, comme l'Eau.... T'es pas honteuse? .. Une grande petite fille!... Regarde, le brouillard se lève déjà.... Nous allons voir ce qu'il y a dedans....

[En effet, la brume s'est mise en mouvement; elle s'allège, s'éclaire, se disperse, s'évapore. Bientôt, dans une lumière de plus en plus transparente, on découvre, sous une voûte de verdure, une riante maisonette de paysan, couverte de plantes grimpantes. Les fenêtres et la porte sont ouvertes. On voit des ruches d'abeilles sous un auvent, des pots de fleurs sur l'appui des croisées, une cage ou dort un merle, etc. Près de la porte un banc, sur lequel sont assis, profondément endormis, un vieux paysan et sa femme, c'est-à-dire le grand-père et la grand'mère de Tyltyl.]

TYLTYL, [les reconnaissant tout à coup.]

C'est bon-papa et bonne-maman!...

MYTYL, [battant des mains.]

Qui! Qui!... C'est eux!... C'est eux!...

TYLTYL, [encore un peu méfiant.]

Attention!... On ne sait pas encore s'ils remuent.... Restons derrière l'arbre....

[Grand'maman Tyl ouvre les yeux, lève la tête, s'étire, pousse un soupir, regarde grand-papa Tyl qui lui aussi sort lentement de son sommeil.]

GRAND'MAMAN TYL

J'ai idée que nos petits-enfants qui sont encore en vie nous venir voir aujourd'hui....

GRAND-PAPA TYL

Bien sûr, ils pensent à nous; car je me sens tout chose et j'ai des fourmis dans les jambes....

GRAND'MAMAN TYL

Je crois qu'ils sont tout proches, car des larmes de joie dansent avant mes yeux....

GRAND-PAPA TYL

Non, non; ils sont fort loin... Je me sens encore faible....

GRAND'MAMAN TYL

Je te dis qu'ils sont là; j'ai déjà toute ma force....

TYLTYL et MYTYL, se précipitant de derrière le chêne.

Nous voilà!... Nous voilà!... Bon-papa, bonne-maman!... C'est nous!... C'est nous!...

GRAND-PAPA TYL

Là!... Tu vois!... Qu'est-ce que je disais! J'étais sûr qu'ils viendraient aujourd'hui....

GRAND'MAMAN TYL

Tyltyl! Mytyl!... C'est toi!... C'est elle!... C'est eux!... [S'efforçant de courir au-devant d'eux.] Je ne peux pas courir!... J'ai toujours mes rhumatismes!

GRAND-PAPA TYL, [accourant de même en clopinant.]

Moi non plus.... Rapport à ma jambe de bois qui remplace toujours celle que j'ai cassée en tombant du gros chêne....

[Les grands-parents et les enfants s'embrassent follement.]

GRAND'MAMAN TYL

Que tu es grandi et forci, mon Tyltyl!...

GRAND-PAPA TYL, [caressant les cheveux de Mytyl.]

Et Mytyl!... Regarde donc!... Les beaux cheveux, les beaux yeux!... Et puis, ce qu'elle sent bon!...

GRAND'MAMAN TYL

Embrassons-nous encore!... Venez sur mes genoux....

GRAND-PAPA TYL

Et moi, je n'aurai rien?...

GRAND'MAMAN TYL

Non, non.... A moi d'abord.... Comment vont Papa et Maman Tyl?...

TYLTYL

Fort bien, bonne-maman.... Ils dormaient quand nous sommes sortis....

GRAND'MAMAN TYL, [les contemplant et les accablant de caresses.]

Mon Dieu, qu'ils sont jolis et bien débarbouillés!... C'est maman qui t'a débarbouillé?... Et tes bas ne sont pas troués!... C'est moi qui les reprisais autrefois. Pourquoi ne venez-vous pas nous voir plus souvent?... Cela nous fait tant de plaisir!... Voilà des mois et des mois que vous nous oubliez et que nous ne voyons plus personne....

TYLTYL

Nous ne pouvions pas, bonne-maman; et c'est grâce à la Fée qu'aujourd'hui....

GRAND'MAMAN TYL

Nous sommes toujours là, à attendre une petite visite de ceux qui vivent.... Ils viennent si rarement!... La dernière fois que vous êtes venus, voyons, c'était quand donc?... C'était à la Toussaint, quand la cloche de l'église a tinté....

TYLTYL

A la Toussaint?... Nous ne sommes pas sortis ce jour-là, car nous étions fort enrhumés....

GRAND'MAMAN TYL

Non, mais vous avez pensé à nous....

TYLTYL

Oui....

GRAND'MAMAN TYL

Eh bien, chaque fois que vous pensez à nous, nous nous réveillons et nous vous revoyons....

TYLTYL

Comment, il suffit que....

GRAND'MAMAN TYL

Mais voyons, tu sais bien....

TYLTYL

Mais non, je ne sais pas....

GRAND'MAMAN TYL, [à Grand-Papa Tyl.]

C'est étonnant, là-haut.... Ils ne savent pas encore.... Ils n'apprennent donc rien?....

GRAND-PAPA TYL

C'est comme de notre temps.... Les Vivants sont si bêtes quand ils parlent des Autres....

TYLTYL

Vous dormez tout le temps?...

GRAND PAPA TYL

Oui, nous dormons pas mal, en attendant qu'une pensée des Vivants nous réveille.... Ah! c'est bien bon de dormir, quand la vie est finie.... Mais il est agréable aussi de s'éveiller de temps en temps....

TYLTYL

Alors, vous n'êtes pas morts pour de vrai?...

GRAND-PAPA TYL, [sursautant.]

Que dis-tu?... Qu'est-ce qu'il dit?... Voilà qu'il emploie des mots que nous ne comprenons plus.... Est-ce que c'est un mot nouveau, une invention nouvelle?...

TYLTYL

Le mot «mort»?...

GRAND-PAPA TYL

Oui; c'était ce mot-là.... Qu'est-ce que ça veut dire?...

TYLTYL

Mais ça veut dire qu'on ne vit plus....

GRAND-PAPA TYL

Sont-ils bêtes, là-haut!...

TYLTYL

Est-ce qu'on est bien ici?...

GRAND-PAPA TYL

Mais oui; pas mal, pas mal; et même si l'on priait encore....

TYLTYL

Papa m'a dit qu'il ne faut plus prier....

GRAND-PAPA TYL

Mais si, mais si.... Prier c'est se souvenir....

GRAND'MAMAN TYL

Oui, oui, tout irait bien, si seulement vous veniez nous voir plus souvent.... Te rappelles-tu, Tyltyl?... La dernière fois, j'avais fait une belle tarte aux pommes.... Tu en as mangé tant et tant que tu t'es fait du mal....

TYLTYL

Mais je n'ai pas mangé de tarte aux pommes depuis l'année dernière.... Il n'y a pas eu de pommes cette année....

GRAND'MAMAN TYL

Ne dis pas de bêtises.... Ici il y en a toujours....

TYLTYL

Ce n'est pas la même chose....

GRAND'MAMAN TYL

Comment? Ce n'est pas la même chose?... Mais tout est la même chose puisqu'on peut s'embrasser....

TYLTYL, [regardant tour à tour son grand-père et sa grand'mère.]

Tu n'as pas changé, bon-papa, pas du tout, pas du tout.... Et bonne-maman non plus n'a pas changé du tout.... Mais vous êtes plus beaux....

GRAND-PAPA TYL

Eh! ça ne va pas mal.... Nous ne vieillissons plus.... Mais vous, grandissez-vous!... Ah! oui, vous poussez ferme!... Tenez, là, sur la porte, on voit encore la marque de la dernière fois.... C'était à la Toussaint.... Voyons, tiens-toi bien droit.... [Tyltyl se dresse contre la porte.] Quatre doigts!... C'est énorme!... [Mytyl se dresse également contre la porte.] Et Mytyl, quatre et demi!... Ah, ah! la mauvaise graine!... Ce que ça pousse, ce que ça pousse!...

TYLTYL, [regardant autour de soi avec ravissement.]

Comme tout est bien de même, comme tout est à sa place!... Mais comme tout est plus beau!... Voilà l'horloge avec la grande aiguille dont j'ai cassé la pointe....

GRAND-PAPA TYL

Et voici la soupière que tu as écornée....

TYLTYL

Et voilà le trou que j'ai fait à la porte, le jour que j'ai trouvé le vilebrequin....

GRAND-PAPA TYL

Ah oui, tu en as fait des dégâts!... Et voici le prunier où tu aimais tant grimper quand je n'étais pas là.... Il a toujours ses belles prunes rouges....

TYLTYL

Mais elles sont bien plus belles!...

MYTYL

Et voici le vieux merle!... Est-ce qu'il chante encore?...

Le merle se réveille et se met à chanter à tue-tète.

GRAND'MAMAN TYL

Tu vois bien.... Dès que l'on pense à lui....

TYLTYL, [remarquant avec stupéfaction que le merle est parfaitement bleu.]

Mais il est bleu!... Mais c'est lui, l'Oiseau-Bleu que je dois rapporter à la Fée!... Et vous ne disiez pas que vous l'aviez ici! Oh! qu'il est bleu, bleu, bleu, comme une bille de verre bleu!... [Suppliant.] Bon-papa, bonne-maman, voulez-vous me le donner?...

GRAND-PAPA TYL

Bien oui, peut-être bien.... Qu'en penses-tu, maman Tyl?...

GRAND'MAMAN TYL

Bien sûr, bien sûr.... A quoi qu'il sert ici.... Il ne fait que dormir.... On ne l'entend jamais....

TYLTYL

Je vais le mettre dans ma cage.... Tiens, où est-elle, ma cage?... Ah! c'est vrai, je l'ai oubliée derrière le gros arbre.... [Il court à l'arbre, rapporte la cage et y enferme le merle.] Alors, vrai, vous me le donnez pour de vrai?... C'est la Fée qui sera contente!... Et la Lumière donc!...

GRAND-PAPA TYL

Tu sais, je n'en réponds pas, de l'oiseau.... Je crains bien qu'il ne puisse plus s'habituer à la vie agitée de là-haut, et qu'il ne revienne ici par le premier bon vent.... Enfin, on verra bien.... Laisse-le là, pour l'instant, et viens donc voir la vache....

TYLTYL, [remarquant les ruches.]

Et les abeilles, dis, comment vont-elles?...

GRAND-PAPA TYL

Mais elles ne vont pas mal.... Elles ne vivent plus non plus, comme vous dites là-bas; mais elles travaillent ferme....

TYLTYL, [s'approchant des ruches.]

Oh oui!... Ça sent le miel!... Les ruches doivent être lourdes!... Toutes les fleurs sont si belles!... Et mes petites sœurs qui sont mortes, sont-elles ici aussi?...

MYTYL

Et mes trois petits frères qu'on avait enterrés, où sont-ils?...

[A ces mots, sept petits enfants de tailles inégales, en flûte de Pan, sortent un à un de la maison.]

GRAND'MAMAN TYL

Les voici, les voici!... Aussitôt qu'on y pense, aussitôt qu'on en parle, ils sont là, les gaillards!...

[Tyltyl et Mytyl courent au-devant des enfants. On se bouscule, on s'embrasse, on danse, on tourbillonne, on pousse des cris de joie.]

TYLTYL

Tiens, Pierrot!... [Ils se prennent aux cheveux.] Ah! nous allons nous battre encore comme dans le temps.... Et Robert!... Bonjour, Jean!... Tu n'as plus ta toupie?... Madeleine et Pierrette, Pauline et puis Riquette....

MYTYL

Oh! Riquette, Riquette!... Elle marche encore à quatre pattes!...

GRAND'MAMAN TYL

Oui, elle ne grandit plus....

TYLTYL, [remarquant le petit Chien qui jappe autour d'eux.]

Voilà Kiki dont j'ai coupé la queue avec les ciseaux de Pauline.... Il n'a pas changé non plus....

GRAND PAPA TYL, [sentencieux.]

Non, rien ne change ici....

TYLTYL

Et Pauline a toujours son bouton sur le nez!...

GRAND MAMAN TYL

Oui, il ne s'en va pas; il n'y a rien à faire....

TYLTYL

Oh! qu'ils ont bonne mine, qu'ils sont gras et luisants!... Qu'ils ont de belles joues!... Ils ont l'air bien nourris....

GRAND'MAMAN TYL

Ils se portent bien mieux depuis qu'ils ne vivent plus.... Il n'y a plus rien à craindre, on n'est jamais malade, on n'a plus d'inquiétudes....

[Dans la maison, l'horloge sonne huit heures.]

GRAND'MAMAN TYL, [stupéfaite.]

Qu'est-ce que c'est?...

GRAND-PAPA TYL

Ma foi, je ne sais pas.... Ce doit être l'horloge....

GRAND-MAMAN TYL

Ce n'est pas possible.... Elle ne sonne jamais....

GRAND-PAPA TYL

Parce que nous ne pensons plus à l'heure.... Quelqu'un a-t-il pensé à l'heure?...

TYLTYL

Oui, c'est moi.... Quelle heure est-il?...

GRAND-PAPA TYL

Ma foi, je ne sais plus.... J'ai perdu l'habitude.... Elle a sonné huit coups, ce doit être ce que? là-haut, ils appellent huit heures.

TYLTYL

La Lumière m'attend à neuf heures moins le quart.... C'est à cause de la Fée.... C'est extrêmement important.... Je me sauve....

GRAND'MAMAN TYL

Vous n'allez pas nous quitter ainsi au moment du souper!... Vite, vite, dressons la table devant la porte.... J'ai justement une excellente soupe aux choux et une belle tarte aux prunes....

[On sort la table, on la dresse devant la porte, on apporte les plats, les assiettes, etc.... Tous y aident.]

TYLTYL

Ma foi, puisque j'ai l'Oiseau-Bleu.... Et puis la soupe aux choux, il y a si longtemps!... Depuis que je voyage.... On n'a pas ça dans les hôtels....

GRAND'MAMAN TYL

Voilà!... C'est déjà fait.... A table, les enfants.... Si vous êtes pressés, ne perdons pas de temps....

[On a allumé la lampe et servi la soupe. Les grands-parents et les enfants s'assoient autour du repas du soir, parmi des bousculades, des bourrades, des cris et des rires de joie.]

TYLTYL, [mangeant gloutonnement.]

Qu'elle est bonne!... Mon Dieu, qu'elle est donc bonne!... J'en veux encore! encore!

[Il brandit sa cuiller de bois et en frappe bruyamment son assiette.]

GRAND-PAPA TYL

Voyons, voyons, un peu de calme.... Tu es toujours aussi mal élevé; et tu vas casser ton assiette....

TYLTYL, [se dressant à demi sur son escabelle.]

J'en veux encore, encore!...

[Il atteint et attire à soi la soupière qui se renverse et se répand sur la table, et de là sur les genoux des convives. Cris et hurlements d'échaudés.]

GRAND'MAMAN TYL

Tu vois!... Je te l'avais bien dit....

GRAND-PAPA TYL, [donnant à Tyltyl une gifle retentissante.]

Voilà pour toi!...

TYLTYL, [un instant déconcerté, mettant ensuite la main sur la joue, avec ravissement.]

Oh! oui, c'était comme ça, les claques que tu donnais quand tu étais vivant.... Bon-papa, qu'elle est bonne et que ça fait du bien!... Il faut que je t'embrasse!...

GRAND-PAPA TYL

Bon, bon; il y en a encore si ça te fait plaisir....

[La demie de huit heures sonne à l'horloge.]

TYLTYL, [sursautant.]

Huit heures et demie!... [il jette sa cuiller.] Mytyl, nous n'avons que le temps!...

GRAND-MAMAN TYL

Voyons!... Encore quelques minutes!... Le feu n'est pas à la maison.... On se voit si rarement....

TYLTYL

Non, ce n'est pas possible.... La Lumière est si bonne.... Et je lui ai promis.... Allons, Mytyl, allons!...

GRAND-PAPA TYL

Dieu, que les Vivants sont donc contrariants avec toutes leurs affaires et leurs agitations!...

TYLTYL, [prenant sa cage et embrassant tout le monde en hâte et à la ronde.]

Adieu, Bon-papa.... Adieu, Bonne-maman.... Adieu, frères, sœurs, Pierrot, Robert, Pauline, Madeleine, Riquette, et toi aussi, Kiki! Je sens bien que nous ne pouvons plus rester ici.... Ne pleure pas, Bonne-maman, nous reviendrons souvent....

GRAND'MAMAN TYL

Revenez tous les jours!...

TYLTYL

Oui, oui! nous reviendrons le plus souvent possible....

GRAND'MAMAN TYL

C'est notre seule joie, et c'est une telle fête quand votre pensée nous visite!...

GRAND-PAPA TYL

Nous n'avons pas d'autres distractions....

TYLTYL

Vite, vite!... Ma cage!... Mon oiseau!...

GRAND-PAPA TYL, lui passant la cage.

Les voici!... Tu sais, je ne garantis rien; et s'il n'est pas bon teint!...

TYLTYL

Adieu! adieu!...

LES FRÈRES ET SŒURS TYL

Adieu, Tyltyl!... Adieu, Mytyl!... Pensez au sucre d'orge!... Adieu!... Revenez!... Revenez!...

[Tous agitent des mouchoirs tandis que Tyltyl et Mytyl s'éloignent lentement. Mais déjà, durant les dernières répliques, le brouillard du début s'est graduellement reformé, et le son des voix s'est affaibli, de manière qu'à la fin de la scène, tout a disparu dans la brume et qu'au moment où le rideau baisse, Tyltyl et Mytyl se retrouvent seuls visibles sous le gros chêne.]

TYLTYL

C'est par ici, Mytyl....

MYTYL

Où est la Lumière?...

TYLTYL

Je ne sais pas.... [Regardant l'oiseau dans la cage.] Tiens! l'oiseau n'est plus bleu!... Il est devenu noir!...

MYTYL

Donne-moi la main, petit frère.... J'ai bien peur et bien froid....

RIDEAU


ACTE TROISIÈME


QUATRIÈME TABLEAU

LE PALAIS DE LA NUIT

Une vaste et prodigieuse salle d'une magnificence austère, rigide, métallique et sépulcrale, donnant l'impression d'un temple grec ou égyptien, dont les colonnes, les architraves, les dalles, les ornements seraient de marbre noir, d'or et d'ébène. La salle est en forme de trapèze. Des degrés de basalte, qui occupent presque toute sa largeur, la divisent en trois plans successifs qui s'élèvent graduellement vers le fond. A droite et à gauche, entre les colonnes, des portes de bronze sombre. Au fond, porte d'airain monumentale. Une lumière diffuse qui semble émaner de l'éclat même du marbre et de l'ébène éclaire seule le palais.


[Au lever du rideau, la Nuit, sous la figure d'une très belle femme, couverte de longs vêtements noirs, est assise sur les marches du second plan, entre deux enfants, dont l'un, presque nu, comme l'Amour, sourit dans un profond sommeil, tandis que l'autre se tient debout, immobile et voilé des pieds à la tête.—Entre, à droite, au premier plan, la Chatte.]

LA NUIT

Qui va là?...

LA CHATTE, [se laissant choir avec accablement sur les degrés de marbre.]

C'est moi, mère la Nuit.... Je n'en peux plus....

LA NUIT

Qu'as-tu donc, mon enfant?... Tu es pâle, amaigrie et te voilà crottée jusqu'aux moustaches.... Tu t'es encore battue dans les gouttières, sous la neige et la pluie?...

LA CHATTE

Il est bien question de gouttières!... C'est de notre secret qu'il s'agit!... C'est, le commencement de la fin!... J'ai pu m'échapper un instant pour vous prévenir; mais je crains bien qu'il n'y ait rien à faire....

LA NUIT

Quoi?... Qu'est-il donc arrivé?...

LA CHATTE

Je vous ai déjà parlé du petit Tyltyl, le fils du bûcheron, et du Diamant merveilleux.... Eh bien, il vient ici pour vous réclamer l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Il ne le tient pas encore....

LA CHATTE

Il le tiendra bientôt, si nous ne faisons pas quelque miracle.... Voici ce qui se passe: la Lumière qui le guide et qui nous trahit tous, car elle s'est mise entièrement du parti de l'Homme, la Lumière vient d'apprendre que l'Oiseau-Bleu, le vrai, le seul qui puisse vivre à la clarté du jour, se cache ici, parmi les oiseaux bleus des songes qui se nourrissent des rayons de lune et meurent dès qu'ils voient le soleil.... Elle sait qu'il lui est interdit de franchir le seuil de votre palais; mais elle y envoie les enfants; et comme vous ne pouvez pas empêcher l'Homme d'ouvrir les portes de vos secrets, je ne sais trop comment tout cela finira.... En tout cas, s'ils avaient le malheur de mettre la main sur le véritable Oiseau-Bleu, nous n'aurions plus qu'à disparaître....

LA NUIT

Seigneur, Seigneur!... En quels temps vivons-nous! Je n'ai plus une minute de repos.... Je ne comprends plus l'Homme, depuis quelques années.... Où veut-il en venir?... Il faut donc qu'il sache tout?... Il a déjà saisi le tiers de mes Mystères, toutes mes Terreurs ont peur et n'osent plus sortir, mes Fantômes sont en fuite, la plupart de mes Maladies ne se portent pas bien....

LA CHATTE

Je sais, ma mère la Nuit, je sais, les temps sont durs, et nous sommes presque seules à lutter contre l'Homme.... Mais je les entends qui s'approchent.... Je ne vois qu'un moyen: comme ce sont des enfants, il faut leur faire une telle peur qu'ils n'oseront pas insister ni ouvrir la grande porte du fond, derrière laquelle se trouvent les oiseaux de la Lune.... Les secrets des autres cavernes suffiront à détourner leur attention ou à les terrifier....

LA NUIT, [prêtant l'oreille à un bruit du dehors.]

Qu'est-ce que j'entends?... Ils sont donc plusieurs?

LA CHATTE

Ce n'est rien; ce sont nos amis: le Pain et le Sucre; l'Eau est indisposée et le Feu n'a pu venir, parce qu'il est parent de la Lumière.... Il n'y a que le Chien qui ne soit pas pour nous; mais il n'y a jamais moyen de l'écarter....

[Entrent timidement, à droite, au premier plan, Tyltyl, Mytyl, le Pain, le Sucre et le Chien.]

LA CHATTE, [se précipitant au-devant de Tyltyl.]

Par ici, par ici, mon petit maître.... J'ai prévenu la Nuit qui est enchantée de vous recevoir.... Il faut l'excuser, elle est un peu souffrante; c'est pourquoi elle n'a pu aller au-devant de vous....

TYLTYL

Bonjour, madame la Nuit....

LA NUIT, [froissée.]

Bonjour? Je ne connais pas ça.... Tu pourrais bien me dire: bonne nuit, ou tout au moins: bonsoir....

TYLTYL, [mortifié.]

Pardon, madame.... Je ne savais pas.... [Montrant du doigt les deux enfants.] Ce sont vos deux petits garçons?... Ils sont bien gentils....

LA NUIT

Oui, voici le Sommeil....

TYLTYL

Pourquoi qu'il est si gros?...

LA NUIT

C'est parce qu'il dort bien....

TYLTYL

Et l'autre qui se cache?... Pourquoi qu'il se voile la figure?... Est-ce qu'il est malade?... Comment c'est qu'il se nomme?...

LA NUIT

C'est la sœur du Sommeil.... Il vaut mieux ne pas la nommer....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est un nom qu'on n'aime pas à entendre.... Mais parlons d'autre chose.... La Chatte vient de me dire que vous venez ici pour chercher l'Oiseau-Bleu?...

TYLTYL

Oui, madame, si vous le permettez.... Voulez-vous me dire où il est?...

LA NUIT

Je n'en sais rien, mon petit ami.... Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'est pas ici.... Je ne l'ai jamais vu....

TYLTYL

Si, si.... La Lumière m'a dit qu'il est ici; et elle sait ce qu'elle dit, la Lumière.... Voulez-vous me remettre vos clefs?...

LA NUIT

Mais, mon petit ami, tu comprends bien que je ne puis donner ainsi mes clefs au premier venu.... J'ai la garde de tous les secrets de la Nature, j'en suis responsable et il m'est absolument défendu de les livrer à qui que ce soit, surtout à un enfant....

TYLTYL

Vous n'avez pas le droit de les refuser à l'Homme qui les demande.... je le sais....

LA NUIT

Qui te l'a dit?...

TYLTYL

La Lumière....

LA NUIT

Encore la Lumière! et toujours la Lumière!... De quoi se mêle-t-elle à la fin?...

LE CHIEN

Veux-tu que je les lui prenne de force, mon petit dieu?...

TYLTYL

Tais-toi, tiens-toi tranquille et tâche d'être poli.... [A la Nuit.] Voyons, madame, donnez-moi vos clefs, s'il vous plaît....

LA NUIT

As-tu le signe, au moins?... Où est-il?...

TYLTYL, [touchant son chapeau.]

Voyez le Diamant....

LA NUIT, [se résignant à l'inévitable.]

Enfin.... Voici celle qui ouvre toutes les portes de la salle.... Tant pis pour toi s'il t'arrive malheur.... Je ne réponds de rien.

LE PAIN, [fort inquiet.]

Est-ce que c'est dangereux?...

LA NUIT

Dangereux?... C'est-à-dire que moi-même je ne sais trop comment je pourrai m'en tirer, lorsque certaines de ces portes de bronze s'ouvriront sur l'abîme.... Il y a là, tout autour de la salle, dans chacune de ces cavernes de basalte, tous les maux, tous les fléaux, toutes les maladies, toutes les épouvantes, toutes les catastrophes, tous les mystères qui affligent la vie depuis le commencement du monde.... J'ai eu assez de mal à les enfermer là avec l'aide du Destin; et ce n'est pas sans peine, je vous assure, que je maintiens un peu d'ordre parmi ces personnages indisciplinés.... On voit ce qu'il arrive lorsque l'un d'eux s'échappe et se montre sur terre....

LE PAIX

Mon grand âge, mon expérience et mon dévouement font de moi le protecteur naturel de ces deux enfants; c'est pourquoi, madame la Nuit, permettez-moi de vous poser une question....

LA NUIT

Faites....

LE PAIN

En cas de danger, par où faut-il fuir?...

LA NUIT

Il n'y a pas moyen de fuir.

TYLTYL, [prenant la clef et montant les premières marches.]

Commençons par ici.... Qu'y a-t-il derrière cette porte de bronze?...

LA NUIT

Je crois que ce sont les Fantômes.... Il y a bien longtemps que je ne l'ai ouverte et qu'ils ne sont sortis....

TYLTYL, mettant la clef dans la serrure.

Je vais voir.... [Au Pain] Avez-vous la cage de l'Oiseau-Bleu?...

LE PAIN, claquant des dénis.

Ce n'est pas que j'aie peur, mais ne croyez-vous pas qu'il serait préférable de ne pas ouvrir et de regarder par le trou de la serrure?...

TYLTYL

Je ne vous demande pas votre avis....

MYTYL, [se mettant à pleurer tout à coup.]

J'ai peur!... Où est le Sucre?... Je veux rentrer à la maison!...

LE SUCRE, [empressé, obséquieux.]

Ici, mademoiselle, je suis ici.... Ne pleurez pas, je vais couper un de mes doigts pour vous offrir un sucre d'orge....

TYLTYL

Finissons-en....

[Il tourne la clef et entr'ouvre prudemment la porte. Aussitôt s'échappent cinq ou six Spectres de formes diverses et étranges qui se répandent de tous cotés. Le Pain épouvanté jette la cage et va se cacher au fond de la salle, pendant que la Nuit, pourchassant les Spectres, crie à Tyltyl:]

LA NUIT

Vite! vite!... Ferme la porte!... Ils s'échapperaient tous et nous ne pourrions plus les rattraper!... Ils s'ennuient là-dedans, depuis que l'Homme ne les prend plus au sérieux.... [Elle pourchasse les Spectres en s'efforçant, à l'aide d'un fouet formé de serpents, de les ramener vers la porte de leur prison.]

Aidez-moi!... Par ici!... Par ici!...

TYLTYL, [au Chien.]

Aide-la, Tylô, vas-y donc!...

LE CHIEN, [bondissant en aboyant.]

Oui! oui! oui!...

TYLTYL

Et le Pain, où est-il?...

LE PAIN, du fond de la salle.

Ici.... Je suis près de la porte pour les empêcher de sortir....

[Comme un des Spectres s'avance de ce côté, il fuit à toutes jambes, en poussant des hurlements d'épouvante.]

LA NUIT, [à trois Spectres qu'elle a pris au collet.]

Par ici, vous autres!... [A Tyltyl.] Rouvre un peu la porte.... [Elle pousse les Spectres dans la caverne.] Là, ça va bien.... [Le Chien en ramène deux autres.] Et encore ceux-ci.... Voyons, vite, rangez-vous.... Vous savez bien que vous ne sortez plus qu'à la Toussaint.

[Elle referme la porte.]

TYLTYL, [allant à une autre porte.]

Qu'y a-t-il derrière celle-ci?...

LA NUIT

A quoi bon?... Je te l'ai déjà dit, l'Oiseau-Bleu n'est jamais venu par ici.... Enfin, comme tu voudras.... Ouvre-la si ça te fait plaisir.... Ce sont les Maladies....

TYLTYL, [la clef dans la serrure.]

Est-ce qu'il faut prendre garde en ouvrant?...

LA NUIT

Non, ce n'est pas la peine.... Elles sont bien tranquilles, les pauvres petites.... Elles ne sont pas heureuses.... L'Homme, depuis quelque temps, leur fait une telle guerre!... Surtout depuis la découverte des microbes.... Ouvre donc, tu verras....

[Tyltyl ouvre la porte toute grande. Rien ne paraît.]

TYLTYL

Elles ne sortent pas?...

LA NUIT

Je t'avais prévenu, presque toutes sont souffrantes et bien découragées.... Les médecins ne sont pas gentils pour elles.... Entre donc un instant, tu verras....

[Tyltyl entre dans la caverne et ressort aussitôt après.]

TYLTYL

L'Oiseau-Bleu n'y est pas.... Elles ont l'air bien malades, vos Maladies.... Elles n'ont même pas levé la tête.... [Une petite Maladie, en pantoufles, robe de chambre et bonnet de coton, s'échappe de la caverne et se met à gambader dans la salle.] Tiens!... Une petite qui s'évade!... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Ce n'est rien, c'est la plus petite, c'est le Rhume de cerveau.... C'est une de celles qu'on persécute le moins et qui se portent le mieux.... [Appelant le Rhume de cerveau] Viens ici, ma petite.... C'est trop tôt; il faut attendre le printemps....

[Le Rhume de cerveau, éternuant, toussant et se mouchant, rentre dans la caverne dont Tyltyl referme la porte.]

TYLTYL, [allant à la porte voisine.]

Voyons donc celle-ci.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Prends garde.... Ce sont les Guerres.... Elles sont plus terribles et plus puissantes que jamais.... Dieu sait ce qui arriverait si l'une d'elles s'échappait!... Heureusement, elles sont assez obèses et manquent d'agilité.... Mais tenons-nous prêts à repousser la porte tous ensemble, pendant que tu jetteras un rapide coup d'œil dans la caverne....

[Tyltyl, avec mille précautions, entrebâille la porte de manière qu'il n'y ait qu'une petite fente où il puisse appliquer l'œil. Aussitôt, il s'arc-boute en criant:]

TYLTYL

Vite! vite!... Poussez donc!... Elles m'ont vu!... Elles viennent toutes!... Elles ouvrent la porte!...

LA NUIT

Allons, tous!... Poussez ferme!... Voyons, le Pain, que faites-vous?... Poussez tous!... Elles ont une force!... Ah! voilà! Ça y est.... Elles cèdent.... Il était temps!... As-tu vu?...

TYLTYL

Oui, oui!... Elles sont énormes, épouvantables!... Je crois qu'elles n'ont pas l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Bien sûr qu'elles ne l'ont point.... Elles le mangeraient tout de suite.... Eh bien, en as-tu assez?... Tu vois bien qu'il n'y a rien à faire....

TYLTYL

Il faut que je voie tout.... La Lumière l'a dit....

LA NUIT

La Lumière l'a dit.... C'est facile à dire quand on a peur et qu'on reste chez soi....

TYLTYL

Allons à la suivante.... Qu'est-ce?...

LA NUIT

Ici, j'enferme les Ténèbres et les Terreurs....

TYLTYL

Est-ce qu'on peut ouvrir?...

LA NUIT

Parfaitement.... Elles sont assez tranquilles; c'est comme les Maladies....

TYLTYL, [entr'ouvrant la porte avec une certaine méfiance et risquant un regard dans la caverne.]

Elles n'y sont pas....

LA NUIT, [regardant à son tour dans la caverne.]

Eh bien, les Ténèbres, que faites-vous?... Sortez donc un instant, ça vous fera du bien, ça vous dégourdira. Et les Terreurs aussi.... Il n'y a rien à Craindre.... [Quelques Ténèbres et quelques Terreurs, sous la figure de femmes couvertes, les premières de voiles noirs, les dernières de voiles verdâtres, risquent piteusement quelques pas hors de la caverne, et, sur un geste qu'ébauche Tyltyl, rentrent précipitamment.] Voyons, tenez-vous donc.... C'est un enfant, il ne vous fera pas de mal.... [A Tyltyl]. Elles sont devenues extrêmement timides; excepté les grandes, celles que tu vois au fond....

TYLTYL, [regardant vers le fond de la caverne.]

Oh! qu'elles sont effrayantes!...

LA NUIT

Elles sont enchaînées.... Ce sont les seules qui n'aient pas peur de l'Homme.... Mais referme la porte, de crainte qu'elles ne se fâchent....

TYLTYL, [allant à la porte suivante.]

Tiens!... Celle-ci est plus sombre.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Il y a plusieurs Mystères derrière celle-ci.... Si tu y tiens absolument, tu peux l'ouvrir aussi.... Mais n'entre pas.... Sois bien prudent, et puis préparons-nous à repousser la porte, comme nous avons fait pour les Guerres....

TYLTYL, [entr'ouvrant avec des précautions inouïes, et passant craintivement la tête dans l'entrebâillement.]

Oh!... Quel froid!... Mes yeux cuisent!... Fermez vite!... Poussez donc! On repousse!... [La Nuit, le Chien, la Chatte et le Sucre repoussent la porte.] Oh! j'ai vu!...

LA NUIT

Quoi donc?...

TYLTYL, [bouleversé.]

Je ne sais pas, c'était épouvantable!... Ils étaient tous assis comme des monstres sans yeux.... Quel était le géant qui voulait me saisir?...

LA NUIT

C'est probablement le Silence; il a la garde de cette porte.... Il paraît que c'était effrayant?... Tu en es encore tout pâle et tout tremblant....

TYLTYL

Oui, je n'aurais pas cru.... Je n'avais jamais vu.... Et j'ai les mains gelées....

LA NUIT

Ce sera bien pis tout à l'heure si tu continues....

TYLTYL, [allant à la porte suivante.]

Et celle-ci?... Est-elle aussi terrible?...

LA NUIT

Non, il y a un peu de tout.... J'y mets les Étoiles sans emploi, mes parfums personnels, quelques Lueurs qui m'appartiennent, tels que feux-follets, vers luisants, lucioles; on y serre aussi la Rosée, le Chant des Rossignols, etc..

TYLTYL

Justement, les Étoiles, le Chant des Rossignols.... Ce doit être celle-là.

LA NUIT

Ouvre-donc si tu veux; tout cela n'est pas bien méchant....

[Tyltyl ouvre la porte toute grande. Aussitôt les Étoiles, sous la forme de belles jeunes filles voilées de lueurs versicolores, s'échappent de leur prison, se répandent dans la salle et forment sur les marches et autour des colonnes de gracieuses rondes baignées d'une sorte de lumineuse pénombre. Les Parfums de la Nuit, presque invisibles, les Feux-follets, les Lucioles, la Rosée transparente se joignent à elles, cependant que le Chant des Rossignols, sortant à flots de la caverne, inonde le palais nocturne.]

MYTYL, [ravie, battant des mains.]

Oh! les jolies madames!...

TYLTYL

Et qu'elles dansent bien!...

MYTYL

Et qu'elles sentent bon!...

TYLTYL

Et qu'elles chantent bien!...

MYTYL

Qu'est-ce que c'est, ceux-là, qu'on ne voit presque pas?...

LA NUIT

Ce sont les Parfums de mon ombre....

TYLTYL

Et les autres, là-bas, qui sont en verre filé?...

LA NUIT

C'est la Rosée des forêts et des plaines.... Mais en voilà assez.... Ils n'en finiraient pas.... C'est le diable de les faire rentrer une fois qu'ils se sont mis à danser.... [Frappant dans ses mains.] Allons, vite, les Étoiles!... Ce n'est pas le moment de danser.... Le ciel est couvert, il y a de gros nuages.... Allons, vite, rentrez tous, sinon j'irai chercher un rayon de soleil....

[Fuite épouvantée des Étoiles, Parfums, etc...., qui se précipitent dans la caverne que l'on referme sur eux. En même temps s'éteint le Chant des Rossignols.]

TYLTYL, [allant à la porte du fond.]

Voici la grande porte du milieu....

LA NUIT, gravement.

N'ouvre pas celle-ci....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est défendu....

TYLTYL

C'est donc là que se cache l'Oiseau-Bleu; la Lumière me l'a dit....

LA NUIT, [maternelle.]

Écoute-moi, mon enfant.... J'ai été bonne et complaisante.... J'ai fait pour toi ce que je n'avais fait jusqu'ici pour personne.... Je t'ai livré tous mes secrets.... Je t'aime bien, j'ai pitié de ta jeunesse et de ton innocence et je te parle comme une mère.... Écoute-moi et crois-moi, mon enfant, renonce, ne va point plus avant, ne tente pas le Destin, n'ouvre pas cette porte....

TYLTYL, [assez ébranlé.]

Mais pourquoi?...

LA NUIT

Parce que je ne veux pas que tu te perdes.... Parce que nul de ceux, entends-tu, nul de ceux qui l'ont entr'ouverte, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, n'est revenu vivant à la lumière du jour.... Parce que tout ce qu'on peut imaginer d'épouvantable, parce que toutes les terreurs, toutes les horreurs dont on parle sur terre, ne sont rien, comparées à la plus innocente de celles qui assaillent un homme dès que son œil effleure les premières menaces de l'abîme auquel personne n'ose donner un nom.... C'est au point que moi-même, si tu t'obstines, malgré tout, à toucher cette porte, je te demanderai d'attendre que je sois à l'abri dans ma tour sans fenêtres.... Maintenant c'est à toi de savoir, à toi de réfléchir....

[Mytyl, tout en larmes, pousse des cris de terreur inarticulés et cherche à entraîner Tyltyl.]

LE PAIN, [claquant des dents.]

Ne le faites pas, mon petit maître!... [Se jetant à genoux.] Ayez pitié de nous!... Je vous le demande à genoux.... Vous voyez que la Nuit a raison....

LA CHATTE

C'est notre vie à tous que vous sacrifiez....

TYLTYL

Je dois l'ouvrir....

MYTYL, [trépignant parmi des sanglots.]

Je ne veux pas!... Je ne veux pas!...

TYLTYL

Que le Sucre et le Pain prennent Mytyl par la main et se sauvent avec elle.... Je vais ouvrir....

LA NUIT

Sauve qui peut!... Venez vite!... Il est temps!...

[Elle fuit.]

LE PAIN, [fuyant éperdument.]

Attendez au moins que nous soyons au bout de la salle!...

LA CHATTE, [fuyant également.]

Attendez!... attendez!...

Ils se cachent derrière les colonnes à l'autre bout de la salle. Tyltyl reste seul avec le Chien, près de la porte monumentale.

LE CHIEN, [haletant et hoquetant d'épouvante contenue.]

Moi, je reste, je reste.... Je n'ai pas peur.... Je reste!... Je reste près de mon petit dieu.... Je reste!... Je reste....

TYLTYL, [caressant le Chien.]

C'est bien, Tylô, c'est bien!... Embrasse-moi.... Nous sommes deux.... Maintenant gare à nous!... [Il met la clef dans la serrure. Un cri d'épouvante part de l'autre bout de la salle où se sont réfugiés les fuyards. A peine la clef a-t-elle touché la porte que les hauts ballants de celle-ci s'ouvrent par le milieu, glissent latéralement et disparaissent, à droite et à gauche, dans l'épaisseur des murs, découvrant tout à coup, irréel, infini, ineffable, le plus inattendu des jardins de rêve et de lumière nocturne, où, parmi les étoiles et les planètes, illuminant tout ce qu'ils touchent, volant sans cesse de pierreries en pierreries, de rayons de lune en rayons de lune, de féeriques oiseaux bleus évoluent perpétuellement et harmonieusement jusqu'aux confins de l'horizon, innombrables au point qu'ils semblent être le souffle, l'atmosphère azurée, la substance même du jardin merveilleux.—Tyltyl, ébloui, éperdu, debout dans la lumière du jardin:] Oh!... le ciel!... [Se tournant vers ceux qui oui fui.] Venez vite!... Ils sont là!... C'est eux! c'est eux! c'est eux!...Nous les tenons enfin!... Des milliers d'oiseaux bleus! Des millions!... Des milliards!... Il y en aura trop!... Viens, Mytyl!... Viens, Tylô!... Venez tous!... Aidez-moi!... [S'élançant parmi les oiseaux.] On les prend à pleines mains!... Ils ne sont pas farouches!... Ils n'ont pas peur de nous!... Par ici! par ici!... [Mytyl et les autres accourent. Ils entrent tous dans le jardin éblouissant, hormis la Nuit et la Chatte.] Vous voyez!... Ils sont trop!... Ils viennent dans mes mains!... Regardez donc, ils mangent les rayons de la lune!... Mytyl, où donc es-tu?... Il y a tant d'ailes bleues, tant de plumes qui tombent qu'on n'y voit plus du tout!... Tylô! ne les mord pas.... Ne leur fais pas de mal!... Prends-les très doucement!

MYTYL, [enveloppée d'oiseaux bleus.]

J'en ai déjà pris sept!... Oh! qu'ils battent des ailes!... Je ne puis les tenir!...

TYLTYL

Moi non plus!... J'en ai trop!... Ils s'échappent!... Ils reviennent!... Tylô en a aussi!... Ils vont nous entraîner!... nous porter dans le ciel!... Viens, sortons par ici!... La Lumière nous attend!... Elle sera contente!... Par ici, par ici!...

[Ils s'évadent du jardin, les mains pleines d'oiseaux qui se débattent, et, traversant toute la salle parmi l'affolement des ailes azurées, sortent à droite, par où ils sont entrés, suivis du Pain et du Sucre qui n'ont pas pris d'oiseaux. —Restés seuls, la Nuit et la Chatte remontent vers le fond et regardent anxieusement dans le jardin.]

LA NUIT

Ils ne l'ont pas?...

LA CHATTE

Non.... Je le vois là sur ce rayon de lune.... Ils n'ont pas pu l'atteindre, il se tenait trop haut....

[Le rideau tombe. Aussitôt après, devant le rideau tombé, entrent simultanément, à gauche la Lumière, à droite Tyltyl, Mytyl et le Chien, accourant tout couverts des oiseaux qu'ils viennent de capturer. Mais déjà ceux-ci paraissent inanimés et, la tête pendante et les ailes brisées, ne sont plus dans leurs mains que d'inertes dépouilles.]

LA LUMIÈRE

Eh bien, l'avez-vous-pris?...

TYLTYL

Oui, oui!... Tant qu'on voulait.... Il y en a des milliers!... Les voici!... Les vois-tu!... [Regardant les oiseaux qu'il tend vers la Lumière et s'apercevant qu'ils sont morts.] Tiens!... Ils ne vivent plus.... Qu'est-ce qu'on leur a fait?... Les tiens aussi, Mytyl?... Ceux de Tylô aussi. [Jetant avec colère les cadavres d'oiseaux.] Ah! non, c'est trop vilain!... Qui est-ce qui les a tués?... Je suis trop malheureux!...

[Il se cache la tête sous le bras et paraît tout secoué de sanglots.]

LA LUMIÈRE, [le serrant maternellement dans ses bras.]

Ne pleure pas, mon enfant.... Tu n'as pas pris celui qui peut vivre en plein jour.... Il est allé ailleurs.... Nous le retrouverons....

LE CHIEN, [regardant les oiseaux morts.]

Est-ce qu'on peut les manger?...

[Ils sortent tous à gauche.]


CINQUIÈME TABLEAU

LA FORÊT

Une forêt.—Il fait nuit.—Clair de lune.—Vieux arbres de diverses espèces, notamment: un chêne, un hêtre, un orme, un peuplier, un sapin, un cyprès, un tilleur, un marronnier, etc.


[Entre la Chatte.]

LA CHATTE, [saluant les arbres à la ronde.]

Salut à tous les arbres!...

MURMURE DES FEUILLAGES

Salut!...

LA CHATTE

C'est un grand jour que ce jour-ci!... Notre ennemi vient délivrer vos énergies et se livrer lui-même.... C'est Tyltyl, le fils du bûcheron qui vous a fait tant de mal.... Il cherche l'Oiseau-Bleu que vous cachez à l'Homme depuis le commencement du monde, et qui sait seul notre secret.... [Murmure dans les feuilles.] Vous dites?... Ah! c'est le Peuplier qui parle.... Oui, il possède un Diamant qui a la vertu de délivrer un instant nos esprits; il peut nous forcer à livrer l'Oiseau-Bleu, et nous serons dès lors, définitivement, à la merci de l'Homme.... [Murmure dans les feuilles.] Qui parle?... Tiens! c'est le Chêne.... Comment allez-vous?... [Murmure dans les feuilles du Chêne.] Toujours enrhumé?... La Réglisse ne vous soigne plus?... Toujours les rhumatismes?... Croyez-moi, c'est à cause de la mousse; vous en mettez trop sur vos pieds.... L'Oiseau-Bleu est toujours chez vous?... [Murmures dans les feuilles du Chêne.] Vous dites?... Oui, il n'y a pas à hésiter, il faut en profiter, il faut qu'il disparaisse.... [Murmure dans les feuilles.] Plaît-il?... Oui, il est avec sa petite sœur; il faut qu'elle meure aussi.... [Murmure dans les feuilles.] Oui, le Chien les accompagne; il n'y a pas moyen de l'éloigner.... [Murmure dans les feuilles.] Vous dites?... Le corrompre?... Impossible.... J'ai essayé de tout.... [Murmures parmi les feuilles.] Ah! c'est toi, le Sapin?... Oui, prépare quatre planches.... Oui, il y a encore le Feu, le Sucre, l'Eau, le Pain.... Ils sont tous avec nous, excepté le Pain qui est assez douteux.... Seule la Lumière est favorable à l'Homme; mais elle ne viendra pas.... J'ai fait croire aux petits qu'ils devaient s'échapper en cachette pendant qu'elle dormait.... L'occasion est unique.... [Murmure dans les feuilles.] Tiens! c'est la voix du Hêtre!... Oui, vous avez raison; il faut que l'on prévienne les Animaux.... Le Lapin a-t-il son tambour?... Il est chez vous?... Bien, qu'il batte le rappel, tout de suite.... Les voici!...

[On entend s'éloigner les roulements de tambour du Lapin.—Entrent Tyltyl, Mytyl et le Chien.]

TYLTYL

C'est ici?...

LA CHATTE, [obséquieuse, doucereuse, empressé se précipitant au-devant des enfants.]

Ah! voilà, mon petit maître!... Que vous avez bonne mine et que vous êtes joli, ce soir!... Je vous ai précédé pour annoncer votre arrivée.... Tout va bien. Cette fois nous tenons l'Oiseau-Bleu, j'en suis sûre.... Je viens d'envoyer le Lapin battre le rappel afin de convoquer les principaux Animaux du pays.... On les entend déjà dans le feuillage.... Écoutez!... Ils sont un peu timides et n'osent approcher.... [Bruits d'animaux divers, tels que vaches, porcs, chevaux, ânes, etc.—Bas à Tyltyl, le prenant à part.] Mais pourquoi avez-vous amené le Chien?... Je vous l'ai déjà dit, il est au plus mal avec tout le monde, même avec les arbres.... Je crains bien que sa présence odieuse ne fasse tout manquer....

TYLTYL

Je n'ai pu m'en débarasser.... [Au Chien, la menaçant] Veux-tu bien t'en aller, vilaine bête!...

LE CHIEN

Qui?... Moi!... Pourquoi?... Qu'est-ce que j'ai fait?...

TYLTYL

Je te dis de t'en aller!... On n'a que faire de toi, c'est bien simple.... Tu nous embêtes à la fin!...

LE CHIEN

Je ne dirai rien.... Je suivrai de loin.... On ne me verra pas.... Veux-tu que je fasse le beau?...

LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]

Vous tolérez pareille désobéissance?... Donnez-lui donc quelques coups de bâton sur le nez, il est vraiment insupportable!...

TYLTYL, [battant le Chien.]

Voilà qui t'apprendra à obéir plus vite!...

LE CHIEN, [hurlant.]

Aïe! Aïe! Aïe!...

TYLTYL

Qu'en dis-tu?...

LE CHIEN

Il faut que je t'embrasse puisque tu m'as battu!...

[Il embrasse et caresse violemment Tyltyl.]

TYLTYL

Voyons.... C'est, bien.... Ça suffit.... Va-t'en!...

MYTYL

Non, non; je veux qu'il reste.... J'ai peur de tout quand il n'est pas là....

LE CHIEN, [bondissant et renversant presque Mytyl, qu'il accable de caresses précipitées et enthousiastes.]

Oh! la bonne petite fille!... Qu'elle est belle! Qu'elle est bonne!... Qu'elle est belle, qu'elle est douce!... Il faut que je l'embrasse! Encore! encore! encore!...

LA CHATTE

Quel idiot!... Ma foi, nous verrons bien.... Ne perdons pas de temps.... Tournez le Diamant....

TYLTYL

Où faut-il me placer?

LA CHATTE

Dans ce rayon de lune; vous y verrez plus clair.... Là! tournez doucement....

[Tyltyl tourne le Diamant; aussitôt, un long frémissement agite les branches et les feuilles. Les troncs les plus anciens et les plus imposants s'entr'ouvrent pour livrer passage à l'âme que chacun d'eux renferme. L'aspect de ces âmes diffère suivant l'aspect et le caractère de l'arbre qu'elles représentent. Celle de l'Orme, par exemple, est une sorte de gnome poussif, ventru, bourru; celle du Tilleul est placide, familière, joviale: celle du Hêtre, élégante et agile; celle du Bouleau, blanche, réservée, inquiète; celle du Saule, rabougrie, échevelée, plaintive; celle du Sapin, longue, efflanquée, taciturne; celle du Cyprès, tragique; celle du Marronnier, prétentieuse, un peu snob; celle du Peuplier, allègre, encombrante, bavarde. Les unes sortent lentement de leur tronc, engourdies, s'étirant, comme après une captivité ou un sommeil séculaire, les autres s'en dégagent d'un bond, alertes, empressées, et toutes viennent se ranger autour des deux enfants, tout en se tenant autant que possible à proximité de l'arbre dont elles sont nées.]

LE PEUPLIER, [accourant le premier et criant à tue-tête.]

Des Hommes!... De petits Hommes!... On pourra leur parler!... C'est fini le Silence!... C'est fini!... D'où viennent-ils?... Qui est-ce?... Qui sont-ils?... [Au Tilleul qui s'avance en fumant tranquillement sa pipe.] Les connais-tu, toi, père Tilleul?...

LE TILLEUL

Je ne me rappelle pas les avoir vus....

LE PEUPLIER

Mais si, voyons, mais si!... Tu connais tous les Hommes, tu es toujours à te promener autour de leurs maisons....

LE TILLEUL, [examinant les enfants.]

Mais non, je vous assure.... Je ne les connais pas.... Ils sont encore trop jeunes.... Je ne connais bien que les amoureux qui viennent me voir au clair de lune; ou les buveurs de bière qui trinquent sous mes branches....

LE MARRONNIER, [pincé, ajustant son monocle.]

Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est des pauvres de la campagne?...

LE PEUPLIER

Oh! vous, monsieur le Marronnier, depuis que vous ne fréquentez plus que les boulevards des grandes villes....

LE SAULE, [s'avançant en sabots et geignard.]

Mon Dieu, mon Dieu!... Ils viennent encore me couper la tête et les bras pour en faire des fagots!...

LE PEUPLIER

Silence!... Voici le Chêne qui sort de son palais!... Il a l'air bien souffrant ce soir.... Ne trouvez-vous pas qu'il vieillit?... Quel âge peut-il avoir?... Le Sapin dit qu'il a quatre mille ans; mais je suis sûre qu'il exagère.... Attention, il va nous dire ce que c'est....

[Le Chêne s'avance lentement. Il est fabuleusement vieux, couronné de gui et vêtu d'une longue robe verte brodée de mousse et de lichen. Il est aveugle, sa barbe blanche flotte au vent. Il s'appuie d'une main sur un bâton noueux et de l'autre sur un jeune Chêneau qui lui sert de guide. L'Oiseau-Bleu est perché sur son épaule. À son approche, mouvement de respect parmi les arbres qui se rangent et s'inclinent.]

TYLTYL

Il a l'Oiseau-Bleu!... Vite! vite!... Par ici!... Donnez-le-moi!...

LES ARBRES

Silence!...

LA CHATTE, [à Tyltyl.]

Découvrez-vous, c'est le Chêne!...

LE CHÊNE, [à Tyltyl.]

Qui es-tu?...

TYLTYL

Tyltyl, monsieur.... Quand est-ce que je pourrai prendre l'Oiseau-Bleu?...

LE CHÊNE

Tyltyl, le fils du bûcheron?...

TYLTYL

Oui, monsieur....

LE CHÊNE

Ton père nous a fait bien du mal.... Dans ma seule famille il a mis à mort six cents de mes fils, quatre cent soixante-quinze oncles et tantes, douze cents cousins et cousines, trois cent quatre-vingts brus et douze mille arrière-petits-fils!...

TYLTYL

Je ne sais pas, monsieur.... Il ne l'a pas fait exprès....

LE CHÊNE

Que viens-tu faire ici, et pourquoi as-tu fait sortir nos âmes de leurs demeures?...

TYLTYL

Monsieur, je vous demande pardon de vous avoir dérangé.... C'est la Chatte qui m'a dit que vous alliez nous dire où se trouve l'Oiseau-Bleu....

LE CHÊNE

Oui, je sais, tu cherches l'Oiseau-Bleu, c'est-à-dire le grand secret des choses et du bonheur, pour que les Hommes rendent plus dur encore notre esclavage....

TYLTYL

Mais non, monsieur; c'est pour la petite fille de la Fée Bérylune qui est très malade....

LE CHÊNE, lui imposant silence.