Je pars, j'erre en ces rocs dont partout se hérisse

Cette chaîne de monts qui couronne la Suisse.

La Veuve du Malabar offre celui-ci:

Toi prêtre! toi bramine! et tu n'es pas même homme.

Mlle Arnould avait surnommé Lemierre le chapelain de Saint-Roch[16].

Le duc de *** était bossu, et avait, comme beaucoup de grands, la manie d'afficher des goûts qu'il n'éprouvait pas; il possédait surtout une riche collection de livres qu'il citait souvent. Sophie disait de ce seigneur: «Sa bibliothèque a le sort de sa bosse; elle est à lui, il s'en fait honneur, et jamais il ne la regarde.»


Le célèbre musicien Rameau[17] mourut en 1764. L'Académie royale de musique fit célébrer pour lui, dans l'église de l'Oratoire, un service solennel. Plusieurs beaux morceaux des opéras de Castor et de Dardanus furent adaptés aux prières qu'il est d'usage de chanter dans cette cérémonie. Mlle Arnould, rappelant le nom et les talens de l'homme illustre que la France venait de perdre, s'écria: «Nos lauriers ont perdu leur plus beau Rameau


Vestris père, surnommé le diou de la danse, ayant appelé Mlle Heynel catin[18], le public, à qui elle appartenait, le força de lui faire des excuses en plein théâtre. La veille de cette réparation Mlle Heynel se plaignait du propos indécent de Vestris. «Que veux-tu, ma chère, répondit Sophie, il faut se consoler de tout; les gens aujourd'hui sont si grossiers qu'ils appellent les choses par leur nom


La fille d'un premier président de la Chambre des Comptes de Dôle, à la veille d'être forcée à un mariage qui lui répugnait, introduisit secrètement son amant dans sa chambre, et rendit ses père et mère témoins malgré eux de son mariage physique. Cet événement singulier fit beaucoup de bruit, et il s'en suivit un long procès: «Voilà où conduit la tyrannie des parens, dit Mlle Arnould; quand une fille est condamnée à l'hymen elle en appelle à l'amour


Mlle Gaussin, cette héroïne du théâtre français, dont les talens et les grâces ont été si chantés, épousa en 1758 un danseur italien, nommé Toalaigo, qui la rendit fort malheureuse; cinq ans après elle quitta le théâtre et se fit dévote: «Tel est le sort des femmes galantes, dit Sophie; elles se donnent à Dieu quand le diable n'en veut plus


Le Siége de Calais, tragédie de Dubelloy, jouée en 1765[19], obtint un succès prodigieux, grâces au sujet national que l'auteur avait choisi, et au jeu brillant de Molé. Dans le même temps les comédiens italiens annoncèrent Tom Jones, comédie de Poinsinet. Sophie dit: «Je ne crois pas que Poinsinet fasse lever le siége de Calais.»


Le Concert spirituel était un spectacle public dans lequel on exécutait, les jours où les théâtres étaient fermés, des motets et des symphonies; il avait été établi en 1725 dans la salle des suisses des Tuileries, et on le rétablit en 1763, après l'incendie de l'Opéra, afin de dédommager le public de la privation de ce spectacle, en attendant que la nouvelle salle fût construite. Mlle Arnould disait que ces concerts étaient de l'onguent pour la brûlure.


La comédie du Cercle est la seule pièce de Poinsinet qui soit restée au théâtre. Cet ouvrage est un mélange de plusieurs scènes pillées dans une comédie de Palissot, jouée à Nancy en 1756, sous le même titre. Lorsque cette pièce en mosaïque parut, Sophie qui connaissait la source où Poinsinet avait puisé, lui dit un jour qu'il se targuait de cette composition: «Mon cher Poinsinet, il ne faut pas juger le vin au CERCLE.»


Lorsqu'elle mit au monde son premier né tous ses amis allèrent chez elle entretenir les caquets de l'accouchée—Bon dieu, dit-elle, que l'on souffre pour des jeux d'enfant!—Il est un remède qui prévient ces douleurs-là, observa gravement un médecin.—Quel est-il?—La continence.—Que me proposez-vous là, s'écria-t-elle; le remède est pire que le mal.


Mlle Clairon fut la première qui osa paraître sur la scène sans paniers, et son exemple fut imité par toutes ses compagnes. Cette actrice, ayant refusé de jouer dans le Siége de Calais avec un nommé Dubois, accusé d'une bassesse, excita parmi ses camarades, quoique la pièce fût affichée, une telle insurrection, que la plupart furent mis au Fort-l'Evêque; la reine du théâtre y alla comme les autres; le public s'amusa beaucoup des débats du tripot comique, et Mlle Arnould s'écria: «Cette conduite est impardonnable; jamais on n'a vu une troupe bien disciplinée manquer un jour de SIÉGE.»


Favart a fait le portrait de Mlle Beaumenard dans son opéra de la Coquette sans le savoir. Cette actrice sur la fin de son été s'éprit de belle passion pour son camarade Belcourt, et l'épousa en lui offrant les dépouilles d'une multitude d'amans ruinés en son honneur. Quelqu'un, citant l'inconstance et la légèreté de Mme Belcourt, comparait les coquettes aux girouettes: «Ce sont bien de vraies girouettes, reprit Sophie; car elles ne se fixent que quand elles sont rouillées


Les Italiens donnèrent en 1766 le Braconnier et le Garde de Chasse, comédie mêlée d'ariettes. Cette pièce fut trouvée détestable, et on la raya du répertoire. Quelque temps après quelqu'un dit devant Mlle Arnould:—On n'entend plus parler du Braconnier:—«C'est qu'on l'a envoyé aux galères,» répondit-elle.


Un exempt fut chargé de conduire Mlle Clairon au Fort-l'Evêque à cause de son incartade contre l'acteur Dubois. L'héroïne, s'adressant à l'alguazil, lui dit que ses biens, sa personne et sa vie dépendait de S. M., mais qu'elle ne pouvait rien sur son honneur. Ce propos rapporté à Sophie, elle répartit: «C'est juste; partout où il n'y a rien le roi perd ses droits.»


Deux jolies danseuses discutaient la beauté de leurs gorges; elles prirent pour arbitre Mlle Arnould, qui, après avoir examiné les pièces du procès, jugea qu'il serait difficile de décider laquelle des deux méritait le prix: «Au surplus, ajouta-t-elle, il est permis à chacun de prêcher pour son SEIN


Mlle Beaumesnil, âgée de dix-sept ans, remplaça en 1766 Mlle Arnould dans le rôle de Sylvie; elle fut la première qui eut assez l'esprit de son art pour se décolorer sur la scène, afin de mieux rendre en plusieurs circonstances la situation de son personnage. Cette actrice avait pour favori un médecin qui lui faisait prendre tous les matins un lavement, afin d'entretenir sa fraîcheur. Sophie se trouvant chez elle au moment de l'opération:—Tu vois, lui dit Beaumesnil, comme mon docteur me prouve sa tendresse.—Cette attention-là, répondit sa camarade, est un vrai remède d'amour.


Louis XV avait un sérail qu'on appelait le Parc aux Cerfs. Les jeunes personnes qu'on y élevait n'en sortaient que pour se marier. Le chevalier de..., n'ayant point de fortune, consentit en faveur de la dot à prendre une de ces sultanes validés. Sophie, le voyant quelque temps après dans un brillant équipage, lui dit en riant: «Ah, ah, chevalier! on voit bien que vous êtes entré dans les affaires du roi.»


M. Bouret, ce fameux fermier général qui mangea, dit-on, quarante-deux millions et qui mourut insolvable, affichait un luxe dont on ne peut se faire d'idée; il le poussait au point d'avoir nourri une vache avec des petits pois verts à cent cinquante livres le litron, pour régaler dans la primeur une femme qui ne vivait que de lait. Ce fastueux financier désirait former une liaison avec Mlle Arnould. Il se jeta à ses genoux; elle parut inexorable: il lui jura de l'aimer toute sa vie; elle fut inflexible: il lui présenta un superbe diamant; elle sourit, et lui dit en parodiant le mot de Henri IV à Sully: «Relevez-vous; on croirait que je vous pardonne.»


On lui parlait d'une certaine dame qui, tout en affichant la dévotion, n'en prenait cependant qu'à son aise: «Apparemment, reprit-elle, qu'elle veut aller en paradis en pantoufles


Mlle Durancy était meilleure actrice que chanteuse: ayant eu des différends avec les directeurs de l'Opéra, qui ne prisaient pas assez ses talens, elle rentra à la Comédie française en 1766, pour doubler Mlle Dubois, qui succédait à Mlle Clairon comme chef d'emploi; mais bientôt la jalousie de sa rivale la força de retourner à l'Opéra. Sophie disait de cette transfuge: «De tous les auteurs que Durancy a essayés les Français sont encore ceux qu'elle préfère.»


Clairval, célèbre acteur de l'Opéra-Comique, avait été dans sa jeunesse garçon perruquier. La beauté de son physique lui procura beaucoup d'aventures galantes; celle qu'il eut avec la duchesse de Stainville fit beaucoup de bruit. Quelqu'un racontait à Sophie que M. de Stainville avait fait dire à ce comédien qu'il lui ferait donner cent coups de bâton, s'il revoyait sa femme: «Quelle impertinence! dit-elle; cet homme-là mériterait bien que Clairval lui LAVAT LA TÊTE


Un danseur de l'Opéra briguait les faveurs d'une jeune figurante, nommée Chardon; un jour de répétition il s'avisa de lui chanter un couplet de sa façon, mais d'une voix si fausse, que toutes les oreilles se redressèrent. «Vous l'entendez dit Sophie; il fait l'âne pour avoir du chardon


Le marquis de Prest, après avoir longtemps soupiré pour Sophie, obtint enfin le bonheur de passer quelques heures avec elle; mais le pauvre marquis employa fort mal son temps. Depuis cette séance, lorsqu'elle parlait de lui, elle citait ce vers de La Fontaine:

De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien.


Mlle Vestris, danseuse à l'Opéra, italienne de naissance, et dont les goûts divers étaient très connus, se récriait sur la fécondité de sa camarade Rey, et ne concevait pas comment cette fille s'y laissait prendre si facilement:—«Tu en parles bien à ton aise, dit Sophie; une souris...» (le reste est connu).


On peut citer Mlle G.... parmi les courtisanes qui ont fait la plus grande fortune. Le noble militaire, le grave robin, le fastueux financier, le clergé même, tout a voulu G., et n'a rien épargné pour s'en procurer la possession. Cependant elle n'était pas jolie, et sa taille maigre et longue lui donnait assez l'air d'une araignée. Dansant à l'Opéra en 1766, elle fut renversée par une pièce de décoration qui lui démit le bras: «Pauvre G.! dit Sophie; si elle ne s'était cassé qu'une jambe, cela ne l'empêcherait pas de danser»[20].

Plusieurs compagnies s'étant proposées en 1766 pour avoir la direction de l'Opéra, tous les acteurs et actrices de ce spectacle demandèrent que l'administration leur en fût confiée, et de se régir comme les comédiens. Ils présentèrent un mémoire fort détaillé à M. le comte de Saint-Florentin, et déposèrent 600,000 liv. pour cautionnement. Cette demande ne fut point acceptée, en raison des inconvéniens de la régie de la Comédie-Française. Quelques banquiers ayant proposé de faire les fonds de cette entreprise, Mlle Arnould dit que ces offres étaient inutiles; car certainement les actrices de l'Opéra avaient plus de fonds que ces messieurs n'avaient d'avances.


Elle s'était permis quelques quolibets sur les ridicules d'un certain Duc qui passait pour avoir peu d'esprit. Ce seigneur se trouvant au foyer de l'Opéra un soir que Sophie y faisait circuler ses bons mots, il s'approcha d'elle et lui dit d'un ton impérieux:—C'est donc vous, mademoiselle, qui plaisantez les grands, qui faites le bel esprit?—Moi, monseigneur? bel esprit! pas plus que vous, je vous assure.


Le duc de Praslin[21] a longtemps vécu avec Mlle Dangeville, actrice de la Comédie-Française. Lorsqu'il mourut on trouva dans son coffre-fort onze cent mille livres en or, et sa maîtresse n'avait qu'un revenu très médiocre. Ce seigneur demandait un jour à Sophie Arnould des nouvelles d'une fille de l'Opéra, dont il cherchait à se rappeler le nom.—C'est une jeune personne, lui dit-il, dont le nom finit en ain.—Ah, M. le duc! répondit-elle, vous ne le trouverez pas; tous nos noms finissent comme cela.


Mlle Pagès-Deschamps ayant lu la vie de Mme de La Vallière, éprouva l'effet de la grâce, et alla expier ses péchés aux Carmélites de la rue Saint-Jacques; mais un beau jour cette néophyte fut surprise au parloir avec un officier du régiment de Conflans, qui, malgré la grille, lui rappelait encore les vanités de ce monde. A cette nouvelle Sophie s'écria: «L'homme est comme le serpent, qui passe aisément le corps où il a mis la tête.»

Le marquis de Saint Hur... avait reçu des coups de canne et ne paraissait pas vouloir s'en venger.—Comment peut-il laisser cette affaire là? dit quelqu'un.—Bah! reprit Sophie, cet homme a le bon esprit de ne pas s'inquiéter de ce qui se passe derrière lui.


Mlle Allard[22], danseuse remarquable par ses folies et sa gaieté, pénétrée de douleur de la mort de son amant, M. Bontemps, déclara que de six semaines elle ne pourrait contribuer aux plaisirs du public: «Plaignons-la, dit Sophie, son BON TEMPS est passé

Mlle Peslin était une des plus vigoureuses danseuses de l'Opéra; elle eut beaucoup d'amans, et le marquis de F. fut un de ceux qu'elle affectionna davantage. Elle se fâcha contre Sophie, parce qu'elle avait répandu quelques propos sur son compte.—Je te prie, lui dit-elle sèchement, de ne plus parler de moi ni en bien ni en mal.—Ah! ma chère, reprit sa camarade, je ne pourrai jamais t'obéir qu'à moitié.


M. de Sartines, lieutenant de police, voulut un jour savoir le nom de plusieurs grands personnages auxquels Mlle Arnould avait donné à souper la veille; il fait venir la reine de l'Opéra et lui dit:—Mademoiselle, où avez-vous soupé hier?—Je ne me le rappelle pas, monseigneur.—Vous avez soupé chez vous?—Cela est possible.—Vous aviez du monde?—Vraisemblablement.—Vous aviez entr'autres des personnes de la première qualité?—Cela m'arrive quelquefois.—Quelles étaient ces personnes?—Je ne m'en souviens pas.—Vous ne vous souvenez pas de ceux qui étaient à souper chez vous?—Non, monseigneur.—Mais il me semble qu'une femme comme vous devrait se rappeler ces choses-là.—Oui, monseigneur, répartit Sophie; mais devant un homme comme vous je ne suis pas une femme comme moi.


Mlle Arnould ayant été détenue pendant vingt-quatre heures au Fort-l'Evêque, pour avoir répondu peu respectueusement au lieutenant de police, trouva dans cette prison un père de famille arrêté pour une dette de dix mille livres. Le désir de faire en sa faveur une bonne action lui suggéra l'idée de proposer à ses amis une loterie à cinq louis le billet, d'une prétendue chaîne, dont elle disait vouloir se défaire. Les billets furent bientôt placés; elle rassembla chez elle tous les actionnaires, et lorsqu'on fit le tirage des numéros, il sortit un billet sur lequel était écrit:

Un vieillard, pour dette arrêté,

N'avait pas la moindre espérance,

Et seule, en vain j'aurais tenté

De lui donner sa délivrance;

Mais dans ses fers, grâces à vous,

Il n'est plus rien qui le retienne,

Et, de concert, chacun de vous

Brise un des anneaux de sa chaîne[23].

Aussitôt parut le vieillard, que Sophie avait secrètement tiré de sa prison. Tout le monde applaudit à ce joli tour, et la fille de cet infortuné fut encore dotée par la bienfaisance de l'assemblée, qui doubla la valeur des mises.

Cette anecdote a fourni à MM. Barré, Radet et Desfontaines le sujet d'une comédie intitulée Sophie Arnould, pièce qui fut représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, en pluviôse an 13.


L'amant de Mlle Durancy alla un matin lui souhaiter sa fête; et, pour mieux placer son bouquet, il lui enleva son fichu. La belle, prise au dépourvu, voulut se fâcher. «Calme-toi, lui dit Sophie, qui entra dans ce moment-là, ne sais-tu pas qu'un jour de fête on découvre les seins (saints).»


Le docteur Barthès se trouvant au foyer de l'Opéra, une jeune figurante tirait en folâtrant son énorme perruque: «Finis donc, espiègle, lui dit Mlle Arnould; tu enlèves à monsieur toute sa réputation


Une actrice avait joué un mauvais tour à un de ses favoris, nommé de Pierres, lequel la menaça de la dévisager s'il la rencontrait. Sophie ayant invité cette nymphe à venir avec elle à la promenade, elle s'y refusa dans la crainte de rencontrer son adversaire: «Sois tranquille, lui dit sa camarade; je te mènerai par un chemin où il n'y a pas DE PIERRES


Elle aimait beaucoup le spectacle et manquait rarement d'assister aux nouveautés. Se trouvant à une représentation de Guillaume Tell, tragédie de Le Mierre, et n'y voyant presque pas de spectateurs, mais beaucoup de personnages suisses sur le théâtre, elle dit: «C'est ici l'inverse du proverbe, point d'argent point de Suisses; on y voit plus de Suisses que d'argent.»


Mlle Doligny[24], élève de Molé, débuta au Théâtre-Français en 1763. Beaucoup de naturel, de sensibilité, d'intelligence, lui concilièrent les suffrages; mais un ton pleureur et monotone, une figure froide et triste, ont toujours déplu en elle aux vrais connaisseurs. Cette actrice a donné pendant quelque temps l'exemple d'une vertu rare au théâtre. Le marquis de G., éperduement amoureux d'elle, lui fit d'abord des offres brillantes qu'elle refusa; il poussa la folie au point de la demander en mariage et de lui envoyer le contrat prêt à signer: elle répondit prudemment qu'elle s'estimait trop pour être sa maîtresse, et trop peu pour être sa femme.—Ce trait est unique dans les fastes de l'Opéra, s'écria un vieux routier; en vérité la femme est un être indéfinissable.—Pardonnez-moi, répartit Mlle Arnould, la femme est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on endort avec des louanges, et qu'on séduit avec des promesses; Doligny y sera prise comme tant d'autres.


Le comte de L. ayant fait la conquête de Mlle Robbe, revint peu à peu à sa chère Sophie. Il était un soir assis près d'elle au foyer de l'Opéra, et conversait avec vivacité. Mlle Robbe en conçut de la jalousie, et tira M. de L. par son habit. Sophie qui s'en aperçut, dit à la danseuse: «Mademoiselle, vous voulez que tout soit pour vous; cependant chacun est bien aise d'avoir son COMTE.»


Mlle Clairon avait pris sous sa protection un jeune homme de seize ans, d'une charmante figure; elle voulait en faire un acteur, et lui donnait elle-même des leçons de déclamation. Ses talens se développaient ainsi que sa beauté; elle l'avait surnommé l'Amour, et il n'était connu que sous ce nom; mais ce jeune sujet s'étant hasardé à prendre des leçons d'un autre genre et d'une autre maîtresse, la jalousie s'alluma dans le cœur de la moderne Calypso, et elle renvoya l'Amour nu, comme on peint ce dieu. Une conduite aussi inhumaine fit dire à Sophie «qu'on voyait bien que la reine du théâtre n'était pas la mère de l'Amour


Poinsinet était de l'Académie de Dijon; mais il perdit cette place à la suite d'un procès singulier qu'il eut avec Mlle Duprat, qui l'accusait de lui avoir escamoté une montre d'or. Un jour que ce poëte, si souvent mystifié, lisait une comédie composée, selon sa coutume, de traits pillés çà et là, tout à coup un chien se mit à japper. «Voyez, dit Sophie, comme cet animal aboie au voleur


Mlle Laville était une fort jolie personne à laquelle un jeune artiste de l'Opéra enseignait la musique vocale. Cet artiste vantait un jour à Sophie les charmes de son écolière. «Ah! fripon, lui dit-elle, je gage qu'en donnant vos leçons vous avez un œil AU CHANT et l'autre A LA VILLE


Un censeur atrabilaire étant au foyer de l'Opéra, blâmait l'inconduite de certaines femmes galantes qui semblent braver toutes les lois de la bienséance; il critiquait surtout le luxe scandaleux des courtisanes et des actrices. Mlle Arnould, ennuyée de cette diatribe, lui dit sèchement: «Eh! monsieur, laissez-les jouir de la perte de leur réputation.»


Mlle G., par une charité bien rare chez les danseuses de l'Opéra, répandait les largesses de ses amans sur des familles infortunées qu'elle allait chercher embéguinée dans une coiffe noire, avec tout l'attirail d'une dévote consommée. L'hiver de 1768 fut fort rude; elle distribua en un seul jour une somme de 10,000 liv. que le prince de Soubise lui avait donnée pour ses étrennes. Sophie Arnould voulant marcher sur ses traces, alla visiter les pauvres malades de l'Hôtel-Dieu. Etant parvenue dans la salle des femmes en couche, elle dit aux sœurs qui l'accompagnaient: «Ce n'est pas ici que vous regrettez votre vœu de virginité?»


Un homme de la cour, entiché de la métromanie, lui adressa un madrigal de sa façon. Cette petite pièce avait coûté à l'auteur beaucoup plus qu'elle ne valait. Un de ses amis ayant demandé à Mlle Arnould ce qu'elle en pensait, elle répondit: «Ces vers ressemblent aux eaux de Versailles; ils ne coulent pas de source.»


M. Dangé, fermier général, étant à l'Opéra, rencontra M. de Béranger, lieutenant général; il le prit pour un de ses amis, et lui donna un soufflet en signe de familiarité. Le traitant s'apercevant de sa méprise se sauve; le militaire veut courir après; Sophie l'arrête et lui dit: «Ah! monsieur, qu'allez-vous faire? Vous ne savez donc pas quel Dangé vous courez?»


Mlle Beaumenard, dont le luxe avait scandalisé tant de duchesses, avait la sotte manie d'avoir des amans à ses gages; elle donnait d'une main ce qu'elle recevait de l'autre, et Belcourt acheva, en l'épousant, de ruiner ses épargnes. Sophie disait à son sujet: «Il est des femmes qui regardent les amans du même œil que les cartes; elles s'en servent pour jouer quelque temps; elles les rejettent ensuite, en demandent de neuves, et finissent par perdre avec les neuves tout ce qu'elles ont gagné avec les vieilles.»


Elle eut une discussion fort vive avec un nommé Talon, violoncelle du Concert spirituel. Comme il cherchait à la molester par des sarcasmes un peu mordans, elle lui répondit: «Mon pauvre Talon, tout ce que vous dites part de si bas que cela ne peut m'atteindre.»


M. F. publia à l'âge de treize ans un recueil de poésies; sa grande jeunesse et la vivacité de son esprit lui ayant acquis de puissantes protections, il vint se fixer à Paris, et Mlle Arnould voulut être son Mécène. Ninon de Lenclos légua au jeune Voltaire, dont elle présagea la célébrité, une somme pour acheter des livres. Sophie Arnould, en s'attachant le jeune F., n'entrevit pas la carrière brillante qu'il devait parcourir; mais elle applaudit à ses talens, les encouragea, et eut toujours pour lui la tendresse d'une mère. Un jour qu'elle le priait de faire une chanson sur ses genoux, il lui répondit par cet impromptu:

Sur vos genoux, ô ma belle Sophie!

A des couplets je songerais en vain;

Le sentiment vient troubler le génie,

Et le pupitre égare l'écrivain.


Le prince de Soubise possédait dans le village de Pantin une petite maison divisée en deux corps de logis, dont l'un était un temple dédié à l'Amour, et l'autre un théâtre consacré aux beaux-arts. Mlle G., souveraine de ces lieux enchantés, y attirait tour à tour les beautés postulantes de l'Opéra, ainsi que les meilleurs acteurs des grands théâtres, et elle-même y jouait les principaux rôles. Quelqu'un qui avait assisté aux fêtes charmantes que l'on donnait dans ce riant séjour, disait que Mlle G. était une bonne actrice. «Oui, reprit Sophie, bonne sur un théâtre de Pantin


Mlle Arnould ayant échoué dans le rôle de Colette du Devin du Village, désirait depuis longtemps faire celui de Colin; elle avait pour exemple Mme de Pompadour, qui remplit autrefois ce rôle d'homme à Bellevue avec le plus grand succès. Le prince de Conti, qui se mêlait alors des affaires de l'Opéra, lui donna des conseils, et Sophie joua son nouveau rôle; mais elle échoua encore dans cette entreprise, et ne fut pas applaudie comme elle s'y attendait. «Ah! dit-elle en rentrant au foyer, je le sens maintenant, l'habit ne fait pas l'homme


M., auteur d'un traité sur l'Amitié, n'avait point encore eu d'enfans, quoique marié depuis plusieurs années. Se trouvant dans une maison où était Mlle Arnould, il raconta d'un air joyeux qu'un de ses amis, célèbre médecin, avait enfin trouvé le secret de rendre mère sa tendre épouse. «Ah! monsieur, reprit Sophie, que l'Amitié a enfanté de prodiges! et qu'il y a de maris, comme vous, qui sont redevables à leurs amis de la fécondité de leurs femmes

Mlle Rosalie Levasseur n'avait point cette réunion d'avantages extérieurs qui semblent placer l'actrice sur la ligne où marche le rôle qu'elle représente; mais elle avait de l'esprit, de l'intelligence, de la sensibilité, et savait communiquer à sa figure la physionomie convenable à l'âge et à la nature de son personnage. Elle jouait un jour le rôle de l'Amour dans l'opéra de Psyché, et sa voix n'était pas juste. «Ah! dit Sophie, cet Amour-là est aussi faux que les autres


On faisait le parallèle des veuves et des jeunes filles sur le penchant que leur sexe a pour l'amour, et l'on avançait qu'une veuve doit être plus calme, parce qu'elle a la curiosité de moins. «Cela est vrai, dit Mlle Arnould; mais elle a l'habitude de plus

P. remua ciel et terre pour faire jouer sa comédie des Courtisanes; mais cette pièce fut alors trouvée trop contraire à l'honnêteté publique et à la dignité du Théâtre-Français pour être reçue[25]. Toutes les sectaires de Vénus furent enchantées du jugement, et P. devint leur bête noire. Sophie disait en parlant de cet ouvrage, «qu'il y avait du mouvement et de l'intérêt dans les Courtisanes, mais qu'en général on y trouvait peu de conduite

Elle alla avec M. de L. chez un curé des environs de Paris, qui nourrissait des poissons dans un très-beau vivier. Après le dîner on proposa le divertissement de la pêche; leur hôte y consentit quoiqu'avec peine, et à chaque poisson que l'on prenait, un gros soupir s'échappait de sa poitrine. Sophie en devina la cause, et dit aussitôt: «M. le curé, que ne nous dites-vous comme Jésus-Christ: Allez et ne PÊCHEZ plus.»


Mlle G. se rendit célèbre par les spectacles magnifiques qu'elle donnait à sa superbe maison de Pantin. Le public briguait l'honneur d'y être admis, et il y avait toujours un concours prodigieux; c'était le rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des aimables libertins; on avait eu soin d'y établir des loges grillées pour les femmes honnêtes, pour les gens d'église et les personnages graves qui craignaient de se compromettre parmi cette foule de folles et d'étourdis. Collé avait consacré son théâtre de société à être joué chez Mlle G.; Carmontel fit un recueil de proverbes dramatiques destinés au même effet, et M. de la Borde les mit en musique. Cette danseuse ayant figuré dans un ballet dont la comtesse du Barry régala son illustre amant, reçut du roi une pension de 1,500 liv.; cette légère faveur fut acceptée à cause de la main dont elle provenait; car on sent que ce n'était qu'une goutte d'eau dans un fleuve. Sophie dit en apprenant ce petit surcroît de fortune: «J'en ferai compliment à G.: voilà de quoi payer le moucheur de chandelles de son spectacle.»

M. aimait beaucoup les champignons, et il en avait toujours sur sa table. Un jour que Mlle Arnould dînait chez lui, il lui parla de l'amour qu'il ressentait pour elle. «C'est sans doute un amour de champignons, répondit-elle; vous savez que cela passe comme cela vient


Un homme fort laid venait de recevoir un coup de fouet à travers le visage; il se plaignait devant Sophie de la brutalité des cochers de fiacre. «C'est bien désagréable, reprit-elle; il suffit qu'on ait mal quelque part pour qu'on s'y attrape


Le comte de Buffon aimait la société des femmes et la recherchait avec avidité. Il invita un jour Mlle Arnould à venir au jardin des Plantes voir des oiseaux rares qui arrivaient de Cayenne; elle y alla avec quelques amis, et enchantée de la conversation simple, noble et nourrie de ce grand naturaliste[26], elle dit à ceux qui l'entouraient: «Je ne pense jamais aux merveilles de la nature, sans me rappeler que M. de Buffon en est une.»


Mlle Laguerre, célèbre actrice de l'Opéra, vendait étant jeune des pierres à détacher. Un jour elle monta sur le marche-pied du carrosse de la duchesse de Villeroy qui se promenait sur le boulevart, lui offrit sa marchandise, et ajouta qu'elle savait bien chanter; cette petite était jolie, elle intéressa Mme de Villeroy qui la fit venir chez elle, et lui trouvant en effet une fort belle voix, l'envoya à Mlle Arnould en la lui recommandant. Sophie la fit décrasser, lui donna des maîtres et la rendit une des meilleures chanteuses de l'Opéra. Malheureusement cette fille conserva tous les vices de sa basse extraction, et Sophie disait en voyant la dépravation de ses mœurs: «C'est un beau fruit dont le cœur est gâté.»


On a comparé les gens riches qui ont beaucoup de valets aux cloportes qui ont beaucoup de pieds, et dont la marche est fort lente. Un traitant qui était dans cette catégorie, pestait contre ses laquais. «Monsieur, lui dit Sophie, lorsque Dieu faisait les anges, le diable faisait les laquais


Mlle Allard s'était attirée les hommages d'un seigneur allemand, qui, consumé d'amour pour elle, voulait absolument l'épouser. Sur les refus de la danseuse, le baron lui écrivit:—Qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de se brûler la cervelle, mais qu'il irait la lui brûler auparavant.—Mlle Allard, effrayée, montra ce billet doux à Sophie, qui lui dit: «Puisque l'amour de ton baron est si violent, épouse-le, ma chère, et je te réponds qu'il en sera bientôt guéri.»


Mlle Grandi, danseuse figurante de l'Opéra, d'un talent médiocre et d'une figure très ordinaire, se plaignait sur le théâtre d'avoir perdu un amoureux qui lui avait donné mille louis en cinq semaines; un des spectateurs lui dit qu'elle était faite pour remplacer aisément cette perte; la demoiselle répond que cela ne se répare pas si aisément: elle ajoute, qu'en tout cas elle ne veut point d'amant à moins d'un carrosse et de deux bons chevaux, avec au moins cent louis de rentes assurées pour les entretenir. La conversation tombe; le lendemain il arrive chez Mlle Grandi un magnifique carrosse attelé de deux chevaux, trois autres suivent en laisse, et l'on trouve cent trente mille livres en espèces dans la voiture. La danseuse fut agréablement surprise d'une telle aubaine, et vint de suite à la répétition de l'Opéra en faire part à ses camarades. Comme elle se tourmentait beaucoup pour savoir si cet amant magnifique était jeune ou vieux, beau ou laid: «Ma chère Grandi, lui dit Mlle Arnould, quand un si brillant cadeau tombe des nues, celui qui le fait ne peut être qu'un ange


Poinsinet venait quelquefois au cercle de Mlle Arnould, et il apportait toujours des vers de sa façon dont il s'imaginait régaler l'assemblée. Sophie voyant que ses lectures soporifiques étaient peu goûtées, dit à quelqu'un: «Les vers de Poinsinet ont le sort des enfans gâtés; leur père est le seul qui les aime.»


Mlle Durancy ayant eu une couche fort laborieuse, toutes ses camarades allèrent lui faire visite.—Pourquoi donc, s'écria la malade, faut-il tant souffrir pour un instant de plaisir?—Hélas! ma chère, répondit Sophie, les douleurs de l'enfantement sont pour nous les remords de la volupté.


En 1768, le fameux Rebel[27], cet administrateur général de l'Opéra, ce suprême dictateur de la république lyrique, pour se dédommager du peu d'amateurs qui venaient à son spectacle, imagina de former, pour les bals, des quadrilles qu'il composa des danseuses les plus élégantes et les plus agréables, avec des habillemens très propres à exciter la curiosité des amateurs. Cette nouveauté attira beaucoup de monde, et Sophie dit en cette occasion: «D'après le goût que le public témoigne pour la danse, le meilleur moyen de soutenir l'Opéra, c'est d'alonger les ballets et de raccourcir les jupes.»


A l'époque où Mlle G. florissait, elle avait trois soupers par semaine; l'un composé des plus grands seigneurs de la cour et de toutes sortes de gens de considération; l'autre, d'auteurs, d'artistes, de savans, qui venaient amuser cette danseuse; enfin, un troisième, véritable orgie, où étaient invitées les filles les plus séduisantes et les plus voluptueuses. Elle donnait en outre à la ville et à la campagne des spectacles charmans, où elle réunissait les meilleurs acteurs et actrices de la capitale. Sophie allait quelquefois à Pantin pour y jouir des fêtes que Mlle G. y donnait en son nom, mais dont le prince de Soubise payait la plus grande partie des frais. Un particulier de sa connaissance ayant demandé dans les Petites-Affiches une habitation aux environs de Paris, elle lui répondit par ces deux vers d'une ancienne chanson:

«Que Pantin serait content

S'il avait l'art de vous plaire!»


M. Vassal, fils d'un receveur des finances, ayant donné trente mille livres à Mlle Thierry pour la dédommager de l'ennui qu'elle avait éprouvé à Sainte-Pélagie, Sophie dit en apprenant ce trait de prodigalité: «Quand on a tant d'argent de trop, pourquoi le bonheur n'est-il pas à vendre?»


Le séjour que l'envoyé de Maroc fit à Paris en 1768 donna lieu à des éclaircissemens curieux sur le sérail du grand-seigneur. On apprit que l'empereur qui régnait alors avait seize cents femmes, chacune dans un lit à part; que la jalousie est extrême parmi ces odalisques, et que le sultan n'a le droit d'appeler à sa couche une de ces esclaves qu'aux jours de fêtes extraordinaires; autrement elles courent grand risque pour leurs jours. Sous le règne d'Achmet, la jalousie des favorites fit empoisonner cent cinquante Circassiennes qui avaient eu l'honneur de s'attirer les regards de leur maître les jours non permis. On racontait ces détails devant Mlle Arnould, qui s'écria: «Que je plains ces inutiles victimes du faste d'un despote! Un Turc dans son sérail ose se comparer à un coq! mais jamais coq n'a fait garder ses poules par des chapons.»


Mlle Beauvoisin, courtisane d'une jolie figure, mais sans taille et sans grâces, avait été obligée, pour cette raison, de quitter l'Opéra dont elle avait été danseuse. Elle s'avisa de tenir une maison de jeu, et ses charmes, son luxe et l'affluence des joueurs opulens rendirent sa maison célèbre. Cette belle, si accommodante dans le tête à tête, faisait la prude dans la société. Un jour elle dit à Mlle Arnould, à propos de quelques plaisanteries un peu libres:—Je ne puis souffrir les équivoques.—Mademoiselle est sans doute, répartit Sophie, comme ces personnes qui, blasées sur le vin, en sont à l'eau-de-vie.


Caron de Beaumarchais était en 1768 plus renommé par ses intrigues galantes que pour ses talens littéraires; il s'était lié avec Sophie, et la voyait souvent. Un jour qu'il dissertait avec elle sur les différentes sortes d'amours, il en est deux surtout, disait-il, qui maîtrisent nos sens; l'un est un ange, il épure nos âmes; l'autre est un diable, qui enflamme nos cœurs. A ces mots, il voulut joindre le geste aux paroles. «Arrêtez, s'écria Sophie, vous avez donc le DIABLE au corps


Le marquis de L*** et le marquis C*** s'étaient cotisés pour décocher à Sophie une épigramme si indécente qu'elle ne put s'empêcher de leur dire: «Je ne m'attendais pas à être si maltraitée par vous, monsieur de C. qui êtes le premier de votre maison, et vous, monsieur de L. qui êtes le dernier de la vôtre.[28]»


Le docteur Bouvart avait l'esprit caustique. Le poëte Barthe voulant l'emmener à la première représentation de sa comédie des Fausses Infidélités, «N'en faites rien, dit Mlle Arnould, cet homme emporterait la pièce


M. de Bièvre était fils d'un chirurgien du roi, nommé Mareschal. Dédaignant le nom de son père, il acheta la terre de Bièvre, et en entrant dans les mousquetaires il se fit appeler le marquis de Bièvre. Sophie Arnould l'entendant annoncer sous ce nouveau titre, eut la malice de dire: «Il a bien mal fait de prendre la qualité de MARQUIS, il ne lui en aurait pas plus coûté de se faire appeler le MARÉCHAL DE Bièvre.»


Molé[29], comédien excellent, mais fort vain, eut une fièvre maligne en 1769; le public lui prouva son attachement en demandant tous les jours de ses nouvelles à l'acteur qui venait annoncer. Sa convalescence fut longue, et le vin lui ayant été ordonné pour ranimer ses forces, il en reçut en un jour plus de deux mille bouteilles de différentes dames de la cour. Sophie dit en apprenant cette nouvelle: «Molé doit être tout VIN de ces attentions-là.»


Le singe de Nicolet attirait tout Paris par la gentillesse de ses tours; on lui fit parodier fort ingénieusement la maladie de Molé et tous les ridicules qui s'en suivirent. Il parut sur le théâtre en bonnet de nuit et en pantoufles; il joua le moribond, et cherchait à exciter la commisération publique, ce qui fit beaucoup rire aux dépens de l'acteur, dont la fatuité était excessive. «Comme cette farce est désagréable pour ce pauvre Molé, dit Sophie; on n'est jamais plus maltraité que par ses confrères


Les premiers sujets des grands spectacles ont toujours eu la manie de se dire malade lorsque, par caprice ou pour se faire désirer, ils ne voulaient pas remplir leurs rôles. Mlle Arnould jouait rarement[30], et le public en murmura plus d'une fois; mais lorsqu'elle reparaissait, les mécontens oubliaient tout pour l'applaudir. Mlle Laguerre qui devait la doubler, s'étant trop fatiguée en jouant Armide, ne put paraître à son tour; on vint chercher Sophie pour la remplacer, en lui disant que la débutante était indisposée. «Peste! reprit-elle, cette jeune personne se conduit fort bien; la voilà déjà malade comme un premier sujet


Mlle Asselin, danseuse de l'Opéra, faisait beaucoup de dépense et payait fort mal ses créanciers. Après avoir eu successivement plusieurs amans qui n'avaient point amélioré ses affaires, elle s'amouracha d'un mousquetaire nommé de Termes. Sophie ayant appris cette nouvelle liaison, lui dit:—Eh bien! ma chère, voilà toutes tes dettes payées.—Comment cela?—Qui a TERME ne doit rien.

Dorat était d'une constitution faible. Né de parens énervés, livré lui-même au torrent des plaisirs, sans caractère et sans énergie, il ne pouvait avoir que des grâces dans l'esprit, et ses grâces étaient maniérées. «Ce petit Dorat, disait Mlle Arnould, ressemble à une colonne de marbre; il est sec, froid et poli


Un jeune acteur doué d'un physique agréable, mais ayant une prononciation vicieuse, venait débuter à Paris. On le présenta à Sophie; elle lui fit répéter quelques rôles, et dit ensuite à son Mécène: «Votre protégé est charmant; il ne lui manque que la parole.»


Mlle Durancy amena un soir au foyer de l'Opéra un petit garçon d'une charmante figure. Cet enfant de l'amour était caressé de tout le monde, et il rendait caresse pour caresse. Sophie le voyant aller de l'un à l'autre, lui dit, en le prenant sur ses genoux: «Mon petit ami, est-ce que tu cherches ton papa?»


Un jeune seigneur, grand chasseur et fort inconstant dans ses amours, lui adressa les propositions les plus galantes. Sophie, qui connaissait sa légèreté, lui envoya pour réponse un tableau qui représentait un lévrier dormant auprès d'un lièvre, avec ces mots pour devise: