Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes; ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses mœurs les plus pures. Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain, c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement. C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on? Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»

Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons, qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.

FRANÇAIS ET ESPAGNOLS

C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises. Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier, c'est la sincérité.

Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.

J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue après une longue séparation.

—Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.

—Il y a trois jours, me répondit-il.

Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:

—Et un peu plus.

Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.

Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions, les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation, le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité, l'œil injecté de sang.

Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres. C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000 hommes pour conquérir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des théorèmes de l'Éthique de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à son tour.»

Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid, passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les confirmer.

—Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère, qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste, du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»

Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme il l'eût fait de Meknez.

En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise. L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs d'Espagne seraient germanophiles.

Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier et séculier témoigne pour les Allemands?

—Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont ainsi: c'est en haine des Français.

—Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes, mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres humains.

Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.

Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé. Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.

Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes, mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette taille-là.

Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs. N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.

A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous, Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité. Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes. Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.

Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été victimes de leur imagination.

Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les «intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien. Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou toscan.

Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M. Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.

LES FEMMES ET LA GUERRE

Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé: il était arrivé tout disposé à se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et ainsi de suite.

Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse, les autres pensent aux dépens du voisin.

C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité. Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se produit. Ici, on voit d'un mauvais œil tout homme qui dit ou fait ce que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est intérieurement que nous le portons.

Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit d'indignation.

—Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela! s'écria-t-il.

—Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.

Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.

Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris. L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes; l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.

Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France les mêmes mœurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!

Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien pardon à tous mes bons amis de France.

Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste. Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant la roue comme un paon.

Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais résister à une vieille, impossible.

Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire insouciance.

—Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro, sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.

Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me disait:

—Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!

C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer ces bonnes vieilles françaises?

Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse, même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains sans abandonner cependant toute courtoisie.

—Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.

—Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux cheveux.

Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine, sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant que j'étais romancier, je leur contai une histoire.

Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci, complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux, dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.

Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous, Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules: «Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»

Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a quelque temps, sur un ton d'amertume:

—Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers, elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous pouvez me croire.

Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices. La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race tout entière y gagneraient aussi.

Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front; d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés; d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible humainement pour trouver des secours.

J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les malades.

Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus, accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève l'œuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains. Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse; d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.

AUTEURS ET LIVRES

Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous daignez lui louer ses œuvres; et si vous lui dites du mal de celles de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une œuvre, et même aussi ceux qui n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.

On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai, n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:

—Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à éclaircir l'affaire.

Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.

Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi: c'est de vivre loin d'eux.

Un de mes amis, grand amateur de toros, me disait: «Les courses me ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants. Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me plaindre de leur orgueil[A].

[A] Cet article avait paru dans l'Imparcial, lorsque j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à effacer.

D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et de pleurer.

En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.

Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre, appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.

C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.

Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules, des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public. Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu, comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.

Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes flatteurs ne m'y suivra pas.»

Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue. Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent, comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit à présent qu'avec mesure et dignité.

*
* *

Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du Sacré-Cœur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon. Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel, les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire ancienne et moderne.

Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris, c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de nous glacer dans notre solitude.

Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal élevés.

Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les Romains à celui d'Athènes.

La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer devant vous.

On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est d'avoir l'intelligence élevée et le cœur droit. D'accord; mais la courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.

Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux, l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac, George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait montrer.

Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes, Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère, Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur, Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine, Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré, mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim, Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent avec éclat.

Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains, je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que j'aime tant. Mon cœur se serre et un flot d'amertume me monte à la gorge et m'étouffe.

Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre de ses rayons? L'œuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront leur ongle sur ton visage.»

Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?» Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.

Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes intelligences et les caractères les plus nobles...

Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être éveillé mais sans espoir.

LE KRISCHNA DES TRANCHÉES

La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui.

Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à l'oracle de la fatalité.

De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est absolument indifférent, etc., etc.

Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.

Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir d'une brillante situation dans le monde.

Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel—ce sympathique jeune homme se nommait ainsi—nous entretint longtemps de la vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en quelques mots.

—Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté.

De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac, ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte.

«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur indicible.

«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain, peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.

—Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille.

C'était Tabourin.

—Non, fis-je sèchement.

—Tu es triste?

—Oui, répondis-je sur le même ton.

—Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu.

La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je lui dis:

—Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain. Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir. C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et les pleureront.

Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de mon oreille, il dit doucement:

—Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas; l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous: elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment: nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.

Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et moi-même nous nous étions figuré.

La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses chefs.

Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères, dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand entomologiste.

Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards: nous étions en plein dans les lignes ennemies.

Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation: un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.

Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers Tabourin, le revolver au poing.

—Ah, sale bête! Traître!

Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres.

Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il aimait tant.

Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos tranchées, où je fus secouru.

Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires militaires.

—Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par ce récit.

—Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus.

LES DEUX IDÉALS

Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le concept de l'État et le concept même de la vie.

Ce qui est en lutte présentement, ce sont deux idéals: l'idéal germain et l'idéal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthéisme idéaliste, tombé ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme matérialiste, est aujourd'hui franchement antichrétien. Les directeurs, il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce Dieu est un Dieu allemand avec un État-major infaillible et une artillerie lourde: un nouveau Jéhovah, qui se délecte des cris de douleur poussés par les ennemis de son peuple.

La morale germanique, d'accord avec la pensée de Frédéric Nietzsche, son dernier philosophe, a renversé l'ancienne échelle des valeurs. Les bons, ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obéir qu'à un instinct primordial: l'instinct d'accroître ses forces. Voilà la loi fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes; Dieu, le Bien, la Vérité, des fantômes issus de notre imagination. Il n'y a qu'une réalité naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de la vérité pour eux-mêmes et non par amour de la vie, celui-là est un dégénéré.

Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel penseur isolé de l'Allemagne. Voilés ou découverts, ils paraissent dans la plupart des livres publiés là-bas depuis quelques années. Lisez attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont prétendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses cités, et vous les y verrez palpiter.

Le concept germanique de l'État répond à ce concept de la vie. De même que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial instinct d'accroître ses forces afin que la vie soit de plus en plus exubérante, de même la totalité de ces individus doit se subordonner à la vie de l'État afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte à dominer. C'est la résurrection de l'idée spartiate. Les nations sont comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent disparaître. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins, nous sommes des décadents, des impuissants et nous devons livrer passage à la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrès, figure ce qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanité.

Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se plaignent, c'est de quelques blessures que la vanité française leur a faites; ce sont des jalousies, des querelles de frères. Mais le mépris allemand est bien plus sincère et par conséquent plus humiliant. L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du naturaliste qui examine un insecte.

Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les Allemands partageant ces idées-là. J'ai parmi eux de bons amis qui les détestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnaître qu'elles sont très répandues chez eux et déclarer surtout que les grands hommes de l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les approuvent et les célèbrent ouvertement ou secrètement.

Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la fin du dix-huitième, l'empire alors des grandes idées et des sentiments nobles. Quand on se rappelle cette époque, la mémoire s'emplit des noms de Gœthe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de Schelling, de Richter, et nous nous représentons cette petite et éminente société qui ressembla tant à celle d'Athènes. Mais, las! que l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants considérables, de consciencieux chercheurs, mais des poètes et des métaphysiciens inspirés, non. La science semble y être subordonnée à l'industrie, la philosophie à la gloire militaire.

Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France (j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi, comme l'aimable philosophe ami de Gœthe) se mit à dénombrer avec une orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.»

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les étrangers curieux!

De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos chanteurs «flamencos».

Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort. Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter, père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher que la race des éphémères ne dégénère.

Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère, Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de très bonnes personnes avant de monter au trône.

Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse.

Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux, quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les villes de l'empire.

Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de cette taille?

Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons cessé d'admirer.

L'IDOLE SCIENTIFIQUE

Cap-Breton-sur-Mer, 28 août 1916.

La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple cheminant dans le désert guidé par un nuage de feu, cette vieille histoire est le symbole de la marche de l'Humanité sur la terre.

Vous rappelez-vous combien de fois, se détachant du seul vrai Dieu, ce peuple tourna le dos à son chef et se laissa tomber dans les bras d'une immonde idolâtrie? Suivez les pas du genre humain à travers l'histoire et vous verrez le même acte attristant de déloyauté se reproduire sans cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idolâtrie nous épient toujours dans notre pérégrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons éviter.

La présente guerre a mis en évidence l'un des plus funestes de ces lacs où soit tombée notre pauvre Humanité.

Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molécules comme s'ils eussent dansé toute la vie avec elles, qui nous en contaient les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous laissaient entrevoir à travers de fallacieuses paroles que le jour était proche où toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait.

Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalité! Ouvrez un des livres allemands de ces dernières années et, au milieu de minutieuses analyses consacrées à quelque particularité de la science, vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces savants appellent la «dégradation théologique», une flambée de haine contre la superstition théiste.

Il n'y a qu'une seule divinité: la Vérité scientifique. Si au lieu d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous prosterner devant les autels du vétuste Dieu de nos pères, les savants modernes nous menacent d'éternelle condamnation intellectuelle. Le magnifique édifice des sciences physiques doit remplacer le monument ruineux de la théologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas évident à la raison, c'est pécher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans l'immortalité sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner un plaisir coupable, c'est d'une immoralité profonde.

Le vieil Hœckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne, nous convie à adorer l'éther cosmique. Tout en sort, tout y rentre. Agenouillons-nous et chantons: «Saint, immortel Saint!»

Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.

Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.

Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique, la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des mœurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle est morte. A sa place reste la morale technique.

Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les autres.

C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne, insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin, un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave.

Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente, montrent les poings et défient tout le monde.

Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne, cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est devenue agressive et provocante.

Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains, on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des coups.

Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les autres avec gaieté, chacun selon son cœur. Le malheureux garçon, silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis, lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le visage qu'il le mit bientôt en sang.

Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir.

Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras.

Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille, une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un prisonnier évadé.

Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente.

Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où, poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher, et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que dans la seule Allemagne.

Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.

—Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui demandai-je, piqué de curiosité.

—Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles. Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats superficiels.

—Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon, ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit ses ouvrages par ordre du général-commandant la région?

Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé, et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol.

Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua avec un sourire sarcastique:

—Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est nécessairement la plus courte.