Elle prenait la partie du ténor, et quelquefois encore, quoiqu'elle eût quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s'élevait à une telle puissance d'expression et de charme, qu'il m'arriva un jour de rester court et de fondre en larmes en l'écoutant. Mais j'aurai à revenir sur ces premières impressions musicales, les plus chères de ma vie. Je vais retourner maintenant sur mes pas et reprendre l'histoire de la jeunesse de ma chère bonne maman.
Parmi les hommes célèbres qui fréquentaient la maison de ma mère, elle connut particulièrement Buffon, et trouva dans son entretien un charme qui resta toujours frais dans sa mémoire. Sa vie fut riante et douce autant que brillante, à cette époque. Elle inspirait à tous l'amour ou l'amitié. J'ai nombre de poulets en vers fades que lui adressèrent les beaux esprits de l'époque, un entre autres de La Harpe, ainsi tourné:
Ceci est un échantillon de la galanterie du temps. Mais Aurore traversa ce monde de séductions et cette foule d'hommages sans songer à autre chose qu'à cultiver les arts et à former son esprit. Elle n'eut jamais d'autre passion que l'amour maternel, et ne sut jamais ce que c'était qu'une aventure. C'était pourtant une nature tendre, généreuse et d'une exquise sensibilité. La dévotion ne fut pas son frein. Elle n'en eut pas d'autre que celle du dix-huitième siècle, le déisme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c'était une ame ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d'un certain idéal de fierté et de respect de soi-même. Elle ignora la coquetterie, elle était trop bien douée pour en avoir besoin, et ce système de provocation blessait ses idées et ses habitudes de dignité. Elle traversa une époque fort libre et un monde très corrompu sans y laisser une plume de son aile; et condamnée par un destin étrange à ne pas connaître l'amour dans le mariage, elle résolut le grand problème de vivre calme et d'échapper à toute malveillance, à toute calomnie.
Je crois qu'elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu'elle perdit sa mère. Mlle de Verrières mourut un soir, au moment de se mettre au lit, sans être indisposée le moins du monde et en se plaignant seulement d'avoir un peu froid aux pieds. Elle s'assit devant le feu, et tandis que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit l'esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de chambre l'eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien réchauffée, et n'en obtenant pas de réponse, elle la regarda au visage et s'aperçut que le dernier sommeil avait fermé ses yeux. Je crois que dans ce temps-là, pour certaines natures qui se trouvaient en harmonie complète avec l'humeur et les habitudes de leur milieu philosophique, tout était agréable et facile, même de mourir.
Aurore se retira dans un couvent: c'était l'usage quand on était jeune fille ou jeune veuve, sans parens pour vous piloter à travers le monde. On s'y installait paisiblement, avec une certaine élégance, on y recevait des visites, on en sortait le matin, le soir même, avec un chaperon convenable. C'était une sorte de précaution contre la calomnie, une affaire d'étiquette et de goût.
Mais pour ma grand'mère, qui avait des goûts sérieux et des habitudes d'ordre, cette retraite fut utile et précieuse. Elle y lut prodigieusement, et entassa des volumes d'extraits et de citations que je possède encore, et qui me sont un témoignage de la solidité de son esprit et du bon emploi de son temps. Sa mère ne lui avait laissé que quelques hardes, deux ou trois portraits de famille, celui d'Aurore de Kœnigsmark entre autres, singulièrement logé chez elle par le maréchal de Saxe, beaucoup de madrigaux et de pièces de vers inédits de ses amis littéraires (lesquels vers inédits méritaient bien de l'être), enfin le cachet du maréchal et sa tabatière, que j'ai encore et qui sont d'un très joli travail. Quant à sa maison, à son théâtre et à tout son luxe de femme charmante, il est à croire que les créanciers se tenaient prêts à fondre dessus, mais que, jusqu'à l'heure sereine et insouciante de sa fin, la dame avait trop compté sur leur bonne éducation pour s'en tourmenter. Les créanciers de ce temps-là étaient en effet fort bien élevés. Ma grand'mère n'eut pas le moindre désagrément à subir de leur part; mais elle se trouva réduite à une petite pension de la Dauphine, qui même manqua tout d'un coup un beau jour. Ce fut à cette occasion qu'elle écrivit à Voltaire et qu'il lui répondit une lettre charmante, dont elle se servit auprès de la duchesse de Choiseul[11].
Mais il est probable que cela ne réussit point, car Aurore se décida, vers l'âge de trente ans, à épouser M. Dupin de Francueil, mon grand-père, qui en avait alors soixante-deux.
M. Dupin de Francueil, le même que Jean-Jacques Rousseau, dans ses Mémoires, et Mme d'Epinay, dans sa Correspondance, désignent sous le nom de Francueil seulement, était l'homme charmant par excellence, comme on l'entendait au siècle dernier. Il n'était point de haute noblesse, étant fils de M. Dupin, fermier-général, qui avait quitté l'épée pour la finance. Lui-même était receveur général à l'époque où il épousa ma grand'mère. C'était une famille bien apparentée et ancienne, ayant quatre in-folio de lignage bien établi par grimoire héraldique, avec vignettes coloriées fort jolies. Quoi qu'il en soit, ma grand'mère hésita longtemps à faire cette alliance, non que l'âge de M. Dupin fût une objection capitale, mais parce que son entourage, à elle, le tenait pour un trop petit personnage à mettre en regard de Mlle de Saxe, comtesse de Horn. Le préjugé céda devant des considérations de fortune, M. Dupin étant fort riche à cette époque. Pour ma grand'mère, l'ennui d'être séquestrée au couvent dans le plus bel âge de sa vie, les soins assidus, la grâce, l'esprit et l'aimable caractère de son vieux adorateur, eurent plus de poids que l'appât des richesses; après deux ou trois ans d'hésitation, durant lesquels il ne passa pas un jour sans venir au parloir déjeuner et causer avec elle, elle couronna son amour et devint Mme Dupin[12].
Elle m'a souvent parlé de ce mariage si lentement pesé et de ce grand-père que je n'ai jamais connu. Elle me dit que pendant dix ans qu'ils vécurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chère affection de sa vie; et bien qu'elle n'employât jamais le mot d'amour, que je n'ai jamais entendu sortir de ses lèvres à propos de lui ni de personne, elle souriait quand elle m'entendait dire qu'il me paraissait impossible d'aimer un vieillard. «Un vieillard aime plus qu'un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer qui vous aime parfaitement. Je l'appelais mon vieux mari et mon papa. Il le voulait ainsi, et ne m'appelait jamais que sa fille, même en public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu'on était jamais vieux dans ce temps-là? C'est la révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d'une humeur égale jusqu'à l'heure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-être pas été aussi heureuse avec lui, on me l'aurait trop disputé. Je suis convaincue que j'ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu une jeune femme aussi heureuse que je le fus; nous ne nous quittions pas d'un instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprès de lui. Son esprit était une encyclopédie d'idées, de connaissances et de talens qui ne s'épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir toujours s'occuper d'une manière agréable pour les autres autant que pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi; il était excellent violon, et faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique, menuisier, et qu'il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu'il n'était pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers et à expérimenter toutes choses; mais je n'y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le soir, quand nous n'étions pas en fête, il dessinait à côté de moi, tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture à tour de rôle: ou bien quelques amis charmans nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable causerie. J'avais pour amies de jeunes femmes mariées d'une façon plus splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu'elles m'enviaient mon vieux mari.
«C'est qu'on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle encore: on n'avait pas d'infirmités importunes. Si on avait la goutte, on marchait quand même et sans faire la grimace: on se cachait de souffrir par bonne éducation. On n'avait pas ces préoccupations d'affaires qui gâtent l'intérieur et rendent l'esprit épais. On savait se ruiner sans qu'il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d'inquiétude et de désir. On se serait fait porter demi-mort à une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était philosophe, on ne jouait pas l'austérité, on l'avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c'était par goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et quand l'heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de m'engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse. C'était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un cœur si généreux.»
Certes, elle était agréable et séduisante, cette philosophie de la richesse, de l'indépendance de la tolérance et de l'aménité; mais il fallait cinq ou six cent mille livres de rente pour la soutenir, et je ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misérables et les opprimés.
Elle échoua, cette philosophie, devant les expiations révolutionnaires, et les heureux du passé n'en gardèrent que l'art de savoir monter avec grâce sur l'échafaud, ce qui est beaucoup, j'en conviens; mais ce qui les aida à montrer cette dernière vaillance, ce fut le profond dégoût d'une vie où ils ne voyaient plus le moyen de s'amuser, et l'effroi d'un état social où il fallait admettre, au moins en principe, le droit de tous au bien-être et au loisir.
Avant d'aller plus loin, je parlerai d'une illustration qui était dans la famille de M. Dupin, illustration vraie et légitime, mais dont ni mon grand-père ni moi, n'avons à revendiquer l'honneur et le profit intellectuel. Cette illustration, c'était Mme Dupin de Chenonceaux, à laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu'elle était seconde femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de M. Dupin de Francueil. Ce n'est pas une raison pour que je n'en parle pas. Je dois d'autant plus le faire que, malgré la réputation d'esprit et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses contemporains, cette femme remarquable n'a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu'elle méritait.
Elle était Mlle de Fontaines, et passa pour être la fille de Samuel Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une dot considérable à M. Dupin; je ne me souviens plus lequel des deux possédait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu'à eux deux ils réalisèrent une immense fortune. Ils avaient pour pied à terre à Paris l'hôtel Lambert, et pouvaient se piquer d'occuper tour à tour deux des plus belles résidences du monde.
On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrétaire de M. Dupin, et habitua Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de Mme Dupin, qui était belle comme un ange, et comment il risqua imprudemment une déclaration qui n'eut pas de succès. Il conserva néanmoins des relations d'amitié avec elle et avec son beau-fils Francueil.
Mme Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle aurait pu, j'en suis certaine, revendiquer la meilleure partie et les meilleures idées. Leur critique étendue de l'Esprit des lois est un très bon ouvrage peu connu et peu apprécié, inférieur par la forme à celui de Montesquieu, mais supérieur dans le fond à beaucoup d'égards, et, par cela même qu'il émettait dans le monde des idées plus avancées, il dut passer inaperçu à côté du génie de Montesquieu qui répondait à toutes les tendances et à toutes les aspirations politiques du moment[13].
M. et Mme Dupin travaillaient à un ouvrage sur le mérite des femmes, lorsque Jean-Jacques vécut auprès d'eux. Il les aidait à prendre des notes et à faire des recherches, et il entassa à ce sujet des matériaux considérables qui subsistent encore à l'état de manuscrits au château de Chenonceaux. L'ouvrage ne fut point exécuté, à cause de la mort de M. Dupin, et Mme Dupin, par modestie, ne publia jamais ses travaux. Certains résumés de ses opinions, écrits de sa propre main, sous l'humble titre d'Essais, mériteraient pourtant de voir le jour, ne fût-ce que comme document historique à joindre à l'histoire philosophique du siècle dernier. Cette aimable femme est de la famille des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à regretter qu'elle n'avait pas consacré sa vie à développer et à répandre la lumière qu'elle portait dans son cœur.
Ce qui lui donne une physionomie très particulière et très originale au milieu de ces philosophes, c'est qu'elle est plus avancée que la plupart d'entre eux. Elle n'est point l'adepte de Rousseau. Elle n'a pas le talent de Rousseau; mais il n'a pas, lui, la force et l'élan de son ame. Elle procède d'une autre doctrine plus hardie et plus profonde, plus ancienne dans l'humanité, et plus nouvelle en apparence au dix-huitième siècle; elle est l'amie, l'élève ou le maître (qui sait?) d'un vieillard réputé extravagant, génie incomplet, privé du talent de la forme, et que je crois pourtant plus éclairé intérieurement de l'esprit de Dieu que Voltaire, Helvétius, Diderot et Rousseau lui-même: je parle de l'abbé de Saint-Pierre, qu'on appelait alors dans le monde, le fameux abbé de Saint-Pierre, qualification ironique dont on lui fait grâce aujourd'hui qu'il est à peu près inconnu et oublié.
Il est des génies malheureux; auxquels l'expression manque et qui, à moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le secret de leur intelligence, l'inconnu de leur méditation, comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.
Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus claire et la plus heureuse se trouve départie souvent à des hommes de courtes idées et de sentimens froids. Pour mon compte, je comprends fort bien que Mme Dupin ait préféré les utopies de l'abbé de Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand Rousseau n'eut pas autant de courage moral ou de liberté d'esprit que cette femme généreuse. Chargé par elle de résumer le projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre et la polysynodie, il le fit avec la clarté et la beauté de sa forme; mais il avoue avoir cru devoir passer les traits les plus hardis de l'auteur; et il renvoie au texte les lecteurs qui auront le courage d'y puiser eux-mêmes.
J'avoue que je n'aime pas beaucoup le système d'ironie adopté par Jean-Jacques Rousseau à l'égard des utopies de l'abbé de Saint-Pierre, et les ménagemens qu'il croit devoir feindre avec les puissances de son temps. Sa feinte, d'ailleurs, est trop habile ou trop maladroite: ou ce n'est pas de l'ironie assez évidente, et par là elle perd de sa force, ou elle n'est pas assez déguisée, et par là elle perd de sa prudence et de son effet. Il n'y a pas d'unité, il n'y a pas de fixité dans les jugemens de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux; selon les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution l'abattent plus ou moins lui-même, il le traite de grand homme ou de pauvre homme. En de certains endroits des Confessions, on dirait qu'il rougit de l'avoir admiré. Rousseau a tort. Pour manquer de talent, on n'est pas un pauvre homme. Le génie vient du cœur et ne réside pas dans la forme. Et puis, la critique principale qu'il lui adresse avec tous les critiques de son temps, c'est de n'être point un homme pratique et d'avoir cru à la réalisation de ses réformes sociales. Il me semble pourtant que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et qu'il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires, constitutionnelles, saint-simoniennes, et même de celles qu'on appelle aujourd'hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius, etc.
Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l'abbé de Saint-Pierre, et, dans cette espèce de chaos de sa pensée, on trouve entassées pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé depuis la vie entière d'hommes très forts. Certainement, Saint-Simon procède de lui, Mme Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la Critique de l'Esprit des lois, sont ouvertement émancipateurs de la femme. Les divers essais de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux actes de la diplomatie européenne, et les simulacres de conseils princiers qu'on appelle alliances, ont emprunté aux théories gouvernementales de l'abbé de Saint-Pierre de semblans (menteurs, il est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philosophie de la paix perpétuelle, elle est dans l'esprit des plus nouvelles écoles philosophiques.
Il serait donc fort ridicule aujourd'hui de trouver l'abbé de Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses détracteurs mêmes appelaient l'homme de bien par excellence. N'eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité, c'est quelque chose de plus que celui de plus d'un grand homme de son temps.
Mme Dupin de Chenonceaux aima religieusement cet homme de bien, partagea ses idées, embellit sa vieillesse par des soins touchans, et reçut à Chenonceaux son dernier soupir. J'y ai vu, dans la chambre même où il rendit à Dieu son ame généreuse, un portrait de lui fait peu de temps auparavant. Sa belle figure, à la fois douce et austère, a une certaine ressemblance de type avec celle de François Arago. Mais l'expression est autre, et déjà, d'ailleurs, les ombres de la mort ont envahi ce grand œil noir creusé par la souffrance, ses joues pâles dévastées par les années[14].
Mme Dupin a laissé à Chenonceaux quelques écrits fort courts, mais très pleins d'idées nettes et de nobles sentimens. Ce sont, en général, des pensées détachées, mais dont le lien est très logique. Un petit traité du Bonheur, en quelques pages, nous a paru un chef-d'œuvre. Et pour en faire comprendre la portée philosophique, il nous suffit d'en transcrire les premiers mots: Tous les hommes ont un droit égal au bonheur; textuellement: «Tous les hommes ont un droit égal au plaisir». Mais il ne faut pas que ce mot plaisir, qui a sa couleur locale comme un trumeau de cheminée, fasse équivoque et soit pris pour l'expression d'une pensée de la régence. Non, son véritable sens est un bonheur matériel, jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens, comme on dirait aujourd'hui. Le titre de l'ouvrage, l'esprit chaste et sérieux dont il est empreint ne peuvent laisser aucun doute sur le sens moderne de cette formule égalitaire qui répond à celle-ci: A chacun suivant ses besoins. C'est une idée assez avancée, je crois, tellement avancée, qu'aujourd'hui encore elle l'est trop pour la cervelle prudente de la plupart de nos penseurs et de nos politiques, et qu'il a fallu à l'illustre historien Louis Blanc un certain courage pour la proclamer et la développer.[15]
Belle et charmante, simple, forte et calme, Mme Dupin finit ses jours à Chenonceaux dans un âge très avancé. La forme de ses écrits est aussi limpide que son ame, aussi délicate, souriante et fraîche que les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction élégante n'y nuit point à l'originalité. Elle écrit la langue de son temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l'on voit que cette belle dame n'a pas craint de secouer la poussière des vieux maîtres. Elle ne les imite pas; mais elle se les est assimilés, comme un bon estomac nourri de bons alimens.
Il faut encore dire à sa louange que de tous les anciens amis délaissés et soupçonnés par la douloureuse vieillesse de Rousseau, elle est peut-être la seule à laquelle il rende justice dans ses Confessions, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut bonne, même à Thérèse Levasseur et à son indigne famille. Elle fut bonne à tous, et réellement estimée; car l'orage révolutionnaire entra dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornèrent à la confiscation de quelques tableaux historiques, dont elle fit le sacrifice de bonne grâce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et de bon goût, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mélancoliques et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles de ces cyprès, sans autre motif que de rendre hommage à la vertueuse beauté aimée de Jean-Jacques, sachez qu'elle a droit, à plus de respect encore. Elle a consolé la vieillesse de l'homme de bien de son temps; elle a été son disciple; elle a inspiré à son propre mari la théorie du respect pour son sexe; grand hommage rendu à la supériorité douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que tous les hommes avaient droit au bonheur. Honneur donc à celle qui fut belle comme la maîtresse d'un roi, sage comme une matrone, éclairée comme un vrai philosophe, et bonne comme un ange.
Une noble amitié qui fut calomniée, comme tout ce qui est naturel et bon dans le monde, unissait Francueil à sa belle-mère. Certes, ce dut être pour lui un titre de plus à l'affection et à l'estime que ma grand'mère porta à son vieux mari. Le commerce d'une belle-mère comme la première Mme Dupin, et celui d'une épouse comme la seconde, doivent imprimer un reflet de pure lumière sur la jeunesse et sur la vieillesse d'un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu'aux autres hommes ce qu'ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes régions de l'ame, et c'est sous ce rapport qu'il faudrait leur dire: Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait vivre plus aisément dans la société avec le mépris des femmes qu'avec celui des hommes: mais devant Dieu, devant les arrêts de la justice qui voit tout et qui sait tout, le mépris des femmes lui serait beaucoup plus préjudiciable. Ce serait peut-être ici le prétexte d'une digression; je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin, mon arrière-grand-père, sur l'égalité de rang de l'homme et de la femme dans les desseins de Dieu et dans l'ordre de la nature. Mais j'y reviendrai plus à propos et plus longuement dans le récit de ma propre vie.
Une anecdote sur J.-J. Rousseau.—Maurice Dupin, mon père.—Deschartres, mon precepteur.—La tête du curé.—Le liberalisme d'avant la révolution.—La visite domiciliaire.—Incarcération.—Dévoûment de Deschartres et de mon père.—Nérina.
Puisque j'ai parlé de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-père, je placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de ma grand'mère Aurore Dupin de Francueil.
«Je ne l'ai vu qu'une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je n'ai garde de l'oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses amis paresseux ou frivoles.
«Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour qu'il me le fit voir: et ce n'étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu'il lui dit en les voyant s'envoler: «Les voilà repus. Savez vous ce qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.»
«Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d'une haleine la Nouvelle Héloïse, et, aux dernières pages, je me sentis si bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m'en plaisantoit doucement. J'en voulois plaisanter moi-même: mais ce jour-là, depuis le matin jusqu'au soir, je ne fis que pleurer. Je ne pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J'en étois malade, j'en étois laide.
«Pendant cela, M. de Francueil, avec l'esprit et la grâce qu'il savoit mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s'y prit, mais il l'enleva, il l'amena, sans m'avoir prévenue de son dessein.
«Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s'enquérir de moi ni de mon âge ne s'attendant qu'à satisfaire la curiosité d'une femme, et ne s'y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.
«Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette: j'étois avec Mme d'Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme du monde et la plus jolie, bien qu'elle fût un peu louche et un peu contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu'il m'avoit pris fantaisie depuis quelque temps d'étudier l'ostéologie, et elle faisoit, en riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande vilaine main de squelette.
«Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j'étois prête. Il avoit un air, à ce que disoit le marquis (c'est ainsi que j'appelois Mme de Lussan, qui m'avoit donné pour petit nom son cher baron). Moi, je ne voyois point d'air à mon mari et je ne finissois pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il étoit là, l'ours sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d'un air à demi niais, demi bourru, et s'étoit assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience que celle de diner, afin de s'en aller bien vite.
«Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon; j'aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots confus. Je le regarde et je devine; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole.
«On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d'esprit, et Rousseau s'esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent peut-être d'avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d'être le plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes.»
J'espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à Saint-Cyr, où l'on n'apprennait pas l'orthographe, ce n'est pas mal tourné. Il est vrai qu'à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on apprenait Racine par cœur et on y jouait ses chefs-d'œuvre. J'ai bien regret que ma grand'mère ne m'ait pas laissé plus de souvenirs personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de prédilection.
Je reprends son histoire.
Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle accoucha d'un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de Maurice[16], en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir elle-même, bien entendu: c'était encore un peu excentrique, mais elle était de celles qui avaient lu Emile avec religion et qui voulaient donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint lieu de toutes les autres.
Mais la nature se refusa à son zèle. Elle n'eut pas de lait, et, pendant quelques jours, qu'en dépit de plus atroces souffrances elle s'obstina à faire téter son enfant, elle ne put le nourrir que de son sang. Il fallut y renoncer, et ce fut pour elle une violente douleur, et comme un sinistre pronostic.
Receveur général du duché d'Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et son fils, une partie de l'année à Châteauroux. Ils habitaient le vieux château qui sert aujourd'hui de local aux bureaux de la préfecture, et qui domine de sa masse pittoresque le cours de l'Indre et les vastes prairies qu'elle arrose. M. Dupin, qui avait cessé de s'appeler Francueil depuis la mort de son père, établit à Châteauroux des manufactures de drap, et répandit par son activité et ses largesses beaucoup d'argent dans le pays. Il était prodigue, sensuel, et menait un train de prince. Il avait à ses gages une troupe de musiciens, de cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant tout à pleines mains, au plaisir et à la bienfaisance, voulant être heureux, et que tout le monde le fût avec lui. C'était une autre manière que celle des financiers et des industriels d'aujourd'hui. Ceux-ci ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l'amour des arts et dans les imprudentes largesses d'un sentiment aristocratique suranné. Ils suivent les idées prudentes de leur temps, comme mon grand-père suivait la route facile du sien. Mais qu'on ne vante pas ce temps-ci plus que l'autre; les hommes ne savent pas encore ce qu'ils font et ce qu'ils devraient faire.
Mon grand-père mourut dix ans après son mariage, laissant un grand désordre dans ses comptes avec l'Etat et dans ses affaires personnelles. Ma grand'mère montra la bonne tête qu'elle avait en s'entourant de sages conseils, et en s'occupant de toutes choses avec activité. Elle liquida promptement, et, toutes dettes payées, tant à l'Etat qu'aux particuliers, elle se trouva ruinée, c'est-à-dire à la tête de 75,000 livres de rente[17].
La révolution devait restreindre bientôt ses ressources à de moindres proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi aisément de ce second coup de fortune; mais, au premier, elle s'exécuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu'on ne soit pas immensément riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est relatif, elle accepta cette pauvreté avec beaucoup de vaillance et de philosophie. En cela, elle obéissait à un principe d'honneur et de dignité qui était bien selon ses idées; au lieu que les confiscations révolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre forme que celle du vol et du pillage.
Après avoir quitté Châteauroux, elle habita, rue du Roi de Sicile, un petit appartement, dans lequel, si j'en juge par la quantité et la dimension des meubles qui garnissent aujourd'hui ma maison, il y avait encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l'éducation de son fils, un jeune homme que j'ai connu vieux, et qui a été aussi mon précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs, pour que je n'en fasse pas une mention particulière.
Il s'appelait François Deschartres, et comme il avait porté le petit collet en qualité de professeur au collége du cardinal Lemoine, il entra chez ma grand'mère avec le costume et le titre d'abbé. Mais, à la révolution, qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres, l'abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous l'empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant; sous la restauration, il eût volontiers repris son titre d'abbé, car il n'avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il n'avait jamais été dans les ordres, et d'ailleurs il ne put se délivrer d'un sobriquet que j'avais attaché à son omnicompétence et à son air important: on ne l'appelait plus dès lors que le grand homme.
Il avait été joli garçon, il l'était encore lorsque ma grand'mère se l'attacha: propret, bien rasé, l'œil vif, et le mollet saillant. Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis sûre que jamais personne, dans son meilleur temps, n'avait pu le regarder sans rire, tant le mot cuistre était clairement écrit dans toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvemens de sa personne.
Pour être complet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il avait toutes les grandes qualités de l'ame jointes à un caractère insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu'au délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévoûment, quel zèle, quelle ame généreuse et sensible! pauvre grand homme! comme je t'ai pardonné tes persécutions! Pardonne-moi de même, dans l'autre vie, tous les mauvais tours que je t'ai joués, toutes les détestables espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant despotisme: tu m'as appris fort peu de choses, mais il en est une que je te dois et qui m'a bien servi: c'est de réussir, malgré les bouillonnemens de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps les caractères les moins supportables et les idées les plus extravagantes.
Ma grand'mère, en lui confiant l'éducation de son fils, ne pressentait point qu'elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l'ami de toute sa vie.
A ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de physique, de chimie, de médecine et de chirurgie. Il s'attacha beaucoup à M. Desaulx, et devint sous le commandement de cet homme remarquable, un praticien fort habile pour les opérations chirurgicales. Plus tard, lorsqu'il fut le fermier de ma grand'mère et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays, d'autant plus qu'il l'exerçait pour l'amour de Dieu, sans rétribution aucune. Il était de si grand cœur qu'il n'était point de nuit noire et orageuse, point de chaud, de froid ni d'heure indue qui l'empêchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus, pour porter du secours dans les chaumières. Son dévoûment et son désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait qu'il fût ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait l'intégrité de ses fonctions jusqu'à battre ses malades quand ils revenaient guéris lui apporter de l'argent. Il n'entendait pas plus raison sur le chapitre des présens, et je l'ai vu dix fois faire dégringoler l'escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à leur sauveur. Ces braves gens humiliés et maltraités s'en allaient le cœur gros, disant: Est-il méchant, ce brave cher homme! quelques uns ajoutaient en colère: En voilà un que je tuerais, s'il ne m'avait pas sauvé la vie! Et Deschartres, de vociférer, du haut de l'escalier, d'une voix de stentor: «Comment, canaille, malappris, buter, misérable! je t'ai rendu service et tu veux me payer! Tu ne veux pas être reconnaissant! Tu veux être quitte envers moi! Si tu ne te sauves bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours au lit. Et tu seras bien obligé alors de m'envoyer chercher!»
Malgré ses bienfaits, le pauvre grand homme était aussi haï qu'estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant jusqu'à un certain moment où il fait bon d'y prendre garde.
Mais je vais toujours anticipant sur l'ordre des temps dans ma narration. Qu'on me le pardonne! Je voulais placer, à propos des études anatomiques de l'abbé Deschartres, une anecdote qui n'est point couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques années; mais les souvenirs me pressent un peu confusement me quittent de même, et j'ai peur d'oublier tout à fait ce que je remettrais au lendemain.
Sous la Terreur, bien qu'assidu à veiller sur mon père et sur les intérêts de ma grand'mère, il paraît que sa passion le poussait encore de temps en temps vers les salles d'hôpitaux et d'amphithéâtres de dissection. Il y avait bien assez de drames sanglans dans le monde en ce temps-là, mais l'amour de la science l'empêchait de faire beaucoup de réflexions philosophiques sur les têtes que la guillotine envoyait aux carabins. Un jour cependant il eut une petite émotion qui le dérangea fort de ses observations. Quelques têtes humaines venaient d'être jetées sur une table de laboratoire: avec ce mot d'un élève qui en prenait assez bien son parti! Fraîchement coupées! On préparait une affreuse chaudière où ces têtes devaient bouillir pour être dépouillées et disséquées ensuite. Deschartres prenait les têtes une à une et allait les y plonger: «C'est la tête d'un curé, dit l'élève en lui passant la dernière, elle est tonsurée.» Deschartres la regarde et reconnaît celle d'un de ses amis qu'il n'avait pas vu depuis quinze jours et qu'il ne savait pas dans les prisons. C'est lui qui m'a raconté cette horrible aventure. «Je ne dis pas un mot: je regardais cette pauvre tête en cheveux blancs; elle était calme et belle encore, elle avait l'air de me sourire. J'attendis que l'élève eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la mis dans la chaudière comme les autres et je la dissequai pour moi. Je l'ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique devenait trop dangereuse. Je l'enterrai dans un coin de jardin. Cette rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir m'occuper de la science.»
Passons vite à des historiettes plus gaies.
Mon père prenait fort mal ses leçons. Deschartres n'aurait osé le maltraiter, et quoique partisan outré de l'ancienne méthode, du martinet et de la férule, l'amour extrême de ma grand'mère pour son fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait à force de zèle et de ténacité de remplacer ce puissant levier de l'intelligence, selon lui, le fouet! Il prenait avec lui les leçons d'allemand, de musique, de tout ce qu'il ne pouvait lui enseigner à lui seul, et il se faisait son répétiteur en l'absence des maîtres. Il se consacra même, par dévoûment, à faire des armes, et à lui faire étudier les passes entre les leçons du professeur. Mon père, qui était paresseux et d'une santé languissante à cette époque se réveillait un peu de sa torpeur à la salle d'armes; mais quand Deschartres s'en mêlait, ce pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses plus intéressantes, l'enfant bâillait et s'endormait debout.
—Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour naïvement et sans malice, est-ce que quand je me battrai pour tout de bon, ça m'amusera davantage?
—Je ne le crois pas, mon ami, répondit Deschartres; mais il se trompait. Mon père eut de bonne heure l'amour de la guerre et même la passion des batailles. Jamais il ne se sentait si à l'aise, si calme et si doucement remué intérieurement que dans une charge de cavalerie.
Mais ce futur brave fut d'abord un enfant débile et terriblement gâté. On l'éleva, à la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de croissance, on lui permit d'en venir à cet état d'indolence, qu'il sonnait un domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume. Il en rappela bien, Dieu merci, et l'élan de la France, lorsqu'elle courut aux frontières, le saisit un des premiers, et fit de sa subite transformation un miracle entre mille.
Quand la révolution commença à gronder, ma grand'mère, comme les aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur. Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes contre la coterie de la reine, et j'ai trouvé des cartons pleins de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et colportaient ces libelles. Les plus honnêtes sont écrits de la main de ma grand'mère, peut-être quelques-uns sont-ils de sa façon: car c'était du meilleur goût de composer quelque épigramme sur les scandales triomphans, et c'était l'opposition philosophique du moment qui prenait cette forme toute française. Il y en avait vraiment de bien hardies et de bien étranges. On mettait dans la bouche du peuple et on rimait dans l'argot des halles des chansons inouïes sur la naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de l'Allemande; on menaçait la mère et l'enfant du fouet et du pilori. Et qu'on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple! Elles descendaient du salon à la rue. J'en ai brûlé de tellement obscènes, que je n'aurais osé les lire jusqu'au bout, et celles-ci, écrites de la main d'abbés que j'avais connus dans mon enfance, et sortant du cerveau de marquis de bonne race, ne m'ont laissé aucun doute sur la haine profonde et l'indignation délirante de l'aristocratie à cette époque. Je crois que le peuple eût pu ne pas s'en mêler, et que, s'il ne s'en fût pas mêlé en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir le même sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.
Au reste, je regrette fort l'accès de pruderie qui me fit, à vingt ans, brûler la plupart de ces manuscrits. Venant d'une personne aussi chaste, aussi sainte que ma grand'mère, ils me brûlaient les yeux; j'aurais dû pourtant me dire que c'étaient des documens historiques qui pouvaient avoir une valeur sérieuse. Plusieurs étaient peut-être uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et ont été cités dans plusieurs ouvrages.
Je crois que ma grand'mère eut une grande admiration pour Necker et ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses idées politiques à l'époque où la révolution devint pour elle un fait accablant et un désastre personnel.
Entre tous ceux de sa classe, elle était peut-être la personne qui s'attendit le moins à être frappée dans cette grande catastrophe; et, en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l'avertir qu'elle avait mérité collectivement de subir un châtiment social? Elle avait adopté la croyance de l'égalité autant qu'il était possible dans sa situation. Elle était à la hauteur de toutes les idées avancées de son temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau; elle haïssait la superstition avec Voltaire; elle aimait même les utopies généreuses; le mot de république ne la fâchait point. Par nature, elle était aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son égal dans tout homme obscur et malheureux. Que la révolution eût pu se faire sans violence et sans égarement, elle l'eût suivie jusqu'au bout sans regret et sans peur; car c'était une grande ame, et toute sa vie elle avait aimé et cherché la vérité.
Mais il faut être plus que sincère, plus que juste, pour accepter les convulsions inévitables attachées à un bouleversement immense. Il faut être enthousiaste, aventureux, héroïque, fanatique même du règne de Dieu. Il faut que le zèle de sa maison nous dévore pour subir l'atteinte et le spectacle des effrayans détails de la crise. Chacun de nous est capable de consentir à une amputation pour sauver sa vie, bien peu peuvent sourire dans la torture.
A mes yeux, la révolution est une des phases actives de la vie évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures, pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C'est la lutte violente du principe de l'égalité prêché par Jésus, et passant, tantôt comme un flambeau radieux, tantôt comme une torche ardente, de main en main, jusqu'à nos jours, contre le vieux monde païen, qui n'est pas détruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgré la mission du Christ et tant d'autres missions divines, malgré tant de bûchers, d'échafauds et de martyrs.
Mais l'histoire du genre humain se complique de tant d'événemens imprévus, bizarres, mystérieux, les voies de la vérité s'embranchent à tant de chemins étranges et abrupts; les ténèbres se répandent si fréquentes et si épaisses sur ce pélerinage éternel, l'orage y bouleverse si obstinément les jalons de la route, depuis l'inscription laissée sur le sable jusqu'aux Pyramides; tant de sinistres dispersent et fourvoient les pâles voyageurs, qu'il n'est pas étonnant que nous n'ayons pas encore eu d'histoire vrai bien accréditée, et que nous flottions dans un labyrinthe d'erreurs. Les événemens d'hier sont aussi obscurs pour nous que les épopées des temps fabuleux, et c'est d'aujourd'hui seulement que des études sérieuses font pénétrer quelque lumière dans ce chaos.
Alors, quoi d'étonnant dans le vertige qui s'empara de tous les esprits à l'heure de cette inextricable mêlée où la France se précipita en 93? Lorsque tout alla par représailles, que chacun fut, de fait ou d'intention, tour à tour victime et bourreau, et qu'entre l'oppression subie et l'oppression exercée il n'y eut pas le temps de la réflexion ou la liberté du choix, comment la passion eût-elle pu s'abstraire dans l'action, et l'impartialité dicter des arrêts tranquilles? Des ames passionnées furent jugées par des ames passionnées, et le genre humain s'écria comme au temps des vieux hussites: «C'est aujourd'hui le temps du deuil, du zèle et de la fureur».
Quelle foi eût-il donc fallu pour se résoudre joyeusement à être, soit à tort, soit à raison, le martyr du principe? L'être à tort, par suite d'une de ces fatales méprises que la tourmente rend inévitables, était encore le plus difficile à accepter; car la foi manquait de lumière suffisante et l'atmosphère sociale était trop troublée pour que le soleil s'y montrât à la conscience individuelle. Toutes les classes de la société étaient pourtant éclairées de ce soleil révolutionnaire jusqu'au jour des états généraux. Marie-Antoinette, la première tête de la contre-révolution de 92, était révolutionnaire dans son intérieur, et pour son profit personnel, en 88, à Trianon, comme Isabelle l'est aujourd'hui sur le trône d'Espagne, comme le serait Victoria d'Angleterre, si elle était forcée de choisir entre l'absolutisme et sa liberté individuelle. La liberté! tous l'appelaient, tous la voulaient avec passion, avec fureur. Les rois la demandaient pour eux-mêmes aussi bien que le peuple.
Mais vinrent ceux qui la demandaient pour tous, et qui, par suite du choc de tant de passions opposées, ne purent la donner à personne.
Ils le tentèrent. Que Dieu les absolve des moyens qu'ils furent réduits à employer. Ce n'est pas à nous, pour qui ils ont travaillé, à les juger du haut de notre inaction inféconde[18].
Dans cette épopée sanglante, où chaque parti revendique pour lui-même les honneurs et les mérites du martyre, il faut bien reconnaître qu'il y eut, en effet, des martyrs dans les deux camps. Les uns souffrirent pour la cause du passé, les autres pour celle de l'avenir; d'autres encore, placés à la limite de ces deux principes, souffrirent sans comprendre ce qu'on châtiait en eux. Que la réaction du passé se fût faite, ils eussent été persécutés par les hommes du passé comme ils le furent par les hommes de l'avenir.
C'est dans cette position étrange que se trouva la noble et sincère femme dont je raconte ici l'histoire. Elle n'avait point songé à émigrer, elle continuait à élever son fils et à s'absorber dans cette tâche sacrée.
Elle acceptait même la réduction considérable que la crise publique avait apportée dans ses ressources. Des débris de ce qu'elle appelait les débris de sa fortune première, elle avait acheté environ 300,000 livres la terre de Nohant, peu éloignée de Châteauroux: ses relations et ses habitudes de vie la rattachaient au Berry.
Elle aspirait à se retirer dans cette province paisible, où les passions du moment s'étaient encore peu fait sentir, lorsqu'un événement imprévu vint la frapper.
Elle habitait alors la maison d'un sieur Amonin, payeur de rentes, dont l'appartement, comme presque tous ceux occupés à cette époque par les gens aisés, contenait plusieurs cachettes. M. Amonin lui proposa d'enfouir dans un des panneaux de la boiserie une assez grande quantité d'argenterie et de bijoux appartenant tant à lui qu'à elle. En outre, un M. de Villiers y cacha des titres de noblesse.
Mais ces cachettes, habilement pratiquées dans l'épaisseur des murs, ne pouvaient résister à des investigations faites souvent par les ouvriers qui les avaient établies et qui en étaient les premiers délateurs. Le 5 frimaire an II (26 novembre 93), en vertu d'un décret qui prohibait l'enfouissement de ces richesses retirées de la circulation[19], une descente fut faite dans la maison du sieur Amonin. Un expert menuisier sonda les lambris, et par suite tout fut découvert: ma grand'mère fut arrêtée et incarcérée dans le couvent des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor, qui avait été converti en maison d'arrêt[20]. Les scellés furent apposés chez elle, et les objets confisqués confiés, ainsi que l'appartement, à la garde du citoyen Leblanc, caporal. On permit au jeune Maurice (mon père) d'habiter son appartement, et qui était, comme on dit, sous une autre clef et que Deschartres occupait aussi.
M. Dupin, alors âgé de quinze ans à peine, fut frappé de cette séparation comme d'un coup de massue. Il ne s'était attendu à rien de semblable, lui qu'on avait aussi nourri de Voltaire et de J.-J. Rousseau. On lui cacha la gravité des circonstances, et le brave Deschartres renferma ses inquiétudes: mais ce dernier sentit que Mme Dupin était perdue, s'il ne venait à bout d'une entreprise qu'il conçut sans hésiter et qu'il exécuta avec autant de bonheur que de courage.
Il savait bien que les objets les plus comprometans parmi tous ceux enfouis dans les boiseries de sa maison avaient échappé aux premières recherches. Ces objets, c'étaient des papiers, des titres et des lettres constatant que ma grand-mère avait contribué à un prêt volontaire secrètement effectué en faveur du comte d'Artois, alors émigré, depuis roi de France, Charles X. Quels motifs ou quelles influences la portèrent à cette action, je l'ignore, peut-être un commencement de réaction contre les idées révolutionnaires qu'elle avait suivies énergiquement jusqu'à la prise de la Bastille. Peut-être s'était-elle laissé entraîner par des conseils exaltés ou par un secret sentiment d'orgueil du sang. Car enfin, malgré la barre de bâtardise, elle était la cousine de Louis XVI et de ses frères, et elle crut devoir l'aumône à ces princes, qui l'avaient pourtant laissée dans la misère après la mort de la dauphine. Dans sa pensée, je crois que ce ne fut point autre chose, et cette somme de 75,000 livres qui, dans sa situation, avait été pour elle un sacrifice sérieux, ne représentait point pour elle, comme pour tant d'autres, un fonds placé sur les faveurs et les récompenses de l'avenir. Dès cette époque, au contraire, elle regardait la cause des princes comme perdue; elle n'avait de sympathie, d'estime, ni pour le caractère fourbe de Monsieur (Louis XVIII), ni pour la vie honteuse et débauchée du futur Charles X. Elle me parla de cette triste famille au moment de la chute de Napoléon, et je me rappelle parfaitement ce qu'elle m'en dit. Mais n'anticipons pas sur les événemens. Je dirai seulement que jamais la pensée ne lui vint de profiter de la Restauration pour réclamer son argent aux Bourbons et pour se faire indemniser d'un service qui avait failli la conduire à la guillotine.
Soit que ces papiers fussent cachés dans une cavité particulière qu'on n'avait pas sondée, soit que, mêlés à ceux de M. de Villiers, ils eussent échappé à un premier examen des commissaires, Deschartres était certain qu'il n'en avait point été fait mention dans le procès-verbal, et il s'agissait de les soustraire au nouvel examen qui devait avoir lieu à la levée des scellés.
C'était risquer sa liberté et sa vie. Deschartres n'hésita pas.
Mais pour bien faire comprendre la gravité de cette résolution dans de pareilles circonstances, il est bon de citer le procès-verbal de la découverte des objets suspects. C'est un détail qui a sa couleur et dont je transcrirai fidèlement le style et l'orthographe.
«Comités révolutionnaires réunis des sections de Bon Conseil et Bondy.»
«Ce jourd'hui cinq frimaire, l'an deux de la république une et indivisible et impérissable, nous Jean-François Posset et François Mary, commissaires du comité révolutionnaire de la section de Bon Conseil, nous sommes transportés au comité révolutionnaire de la section de Bondy, à l'effet de requérir les membres dudit comité de se transporter avec nous au domicil du citoyen Amonin, payeur de rentes, demeurant rue Nicolas no 12, et de ce sont venus avec nous le citoyen Christophe et Gérôme, membres du comité de la section de Bondy, et Filoy, idem, ou nous sommes transportés au domicil ci-dessus ou nous sommes entrés, et sommes montés au deuxième étage et sommes entrés dans un appartement et de la dans un cabinet de toilette ou il y a trois pas à descendre accompagnés de la citoyenne Amonin, son mari ni étant pas, ou l'avons interpellée de nous déclarer s'il n'y avait rien de caché chès elle nous a déclaré n'en sçavoir rien. Et delà la ditte Amonin, s'est trouvée mal et hors de raison. De suitte avons continué notre perquisition et avons sommé le citoyen Villiers étant dans la ditte maison, demeurant rue Montmartre no 21 section de Brutus, d'être témoin à nos perquisitions ce qu'il a fait ainsi que le citoyen Gondois idem de la dite maison, et delà avons procédé à l'ouverture par les talens du citoyen Tartey demeurant rue du faubourg Saint-Martin, no 90, et de plus en présence du citoyen Froc portier de la ditte maison, tous assistans à l'ouverture du l'ambri donnant dans une armoire en face de la porte à droite. Et de suite avons fait une ouverture à leffet de découvrir ce qu'il y avait dans le dit lambri, et de suitte ouverture faite toujours assistés comme dessus avons fait la découverte d'une quantité d'argenterie et plusieurs coffres et différens papiers, et de suite en avons fait l'inventaire en présence de tous les dénommés cidessus.—1o une épée montée en acier taillé, 2o une espingolle, 3o une boîte en maroquin contenant cuillères, pelles à sucre, à moutarde en vermeil et toutes les armoiries, etc.........................
Suit l'inventaire détaillé portant toujours la désignation des pièces et bijoux armoriés, car c'était là un des principaux griefs, comme chacun sait...................
«Et de suitte le citoyen Amonin est arrivé et l'avons sommé de rester avec nous pour être présent de la suitte du procès-verbal.
«Et, de suitte, avons sommé le dit Amonin de nous déclarer le contenu d'un paquet de papiers enveloppé dans un linge blanc et sur lequel il y avait un cachet.
«Et de suitte, nous avons fait lecture de différentes lettres à l'adresse du citoyen de Villiers, employé à l'assemblée nationale constituante, le quel citoyen de Villiers, dénommé comme présent au procès-verbal en l'absence du citoyen Amonin, nous a déclaré lui appartenir ainsi que la correspondance que nous avons trouvée enveloppée dans le linge blanc et le dit citoyen Amonin nous a déclaré ne pas sçavoir qu'ils étaient là, et n'en pas avoir connaissance dont le citoyen de Villiers est convenu. De suite avons interpellé le citoyen Amonin de nous déclarer depuis quand la ditte argenterie et bijoux étaient enfouis, a répondu qu'ils y étaient à l'époque de la fuite du cidevant roy pour Varenne.
«A lui demandé si la ditte argenterie et bijoux lui appartenaient, a répondu qu'une partie lui appartenait, et l'autre partie à la citoyenne Dupin demeurant au premier au-dessous de lui.
«De suitte avons fait comparaitre la citoyenne Dupin à l'effet de nous remettre la notte de l'argenterie qui se trouvait enfouie chez le sieur Amonin, ce que la citoyenne a fait à l'instant... Et de suitte nous avons passé à la vérification des lettres et de leur contenu, en présence toujours du citoyen Villiers, lesquelles lettres vériffiées avons trouvé des copies de lettres de noblesse et armoiries que nous avons mis sous les scellés par un cachet en cœur barré, et un cachet formant la clef de montre d'un dit commissaire, le tout enfermé dans une feuille de papier blanc, pour les dites lettres être examinées par le comité de sureté générale pour par eux en être ordonné ce qu'il appartiendra. Et de suitte avons saisi comme il appert par le présent procès-verbal toutes les dittes argenteries et bijoux, pour aux termes de la loi en être ordonné ce qu'il appartiendra, et avons clos le présent procès-verbal le six frimaire à deux heures.»
D'où résulte que ces perquisitions s'opéraient particulièrement la nuit et comme par surprise, car ce procès-verbal est commencé le 5 et terminé le 6, à deux heures du matin. Séance tenante, les commissaires décretent d'arrestation M. de Villiers, dont le délit leur paraît apparemment le plus considérable, et ne statuent rien sur Mme Dupin ni sur M. Amonin son complice, sinon que les scellés sont apposés sur les malles, coffres et boîtes de bijoux et d'argenterie, «pour être, dans le jour, transportés à la Convention nationale, et laissés en attendant sous la garde et responsabilité du citoyen Leblanc, caporal, pour être par lui représentés sains et entiers à la première réquisition, et a déclaré ne savoir signer».
Il paraît qu'on ne s'émut pas beaucoup d'abord de l'événement dans la maison, ou qu'on crut le danger passé; à vrai dire, la confiscation faite, avec espoir de restitution (car on prenait avec soin la note des objets saisis, et une bonne partie fut rendue intacte, ainsi qu'il paraît dans des notes de la main de Deschartres aux marges de l'inventaire contenu dans le procès-verbal), le délit d'enfouissement n'était pas bien constaté de la part de Mme Dupin. Elle avait confié ou prêté les objets saisis à M. Amonin, qui avait jugé à propos de les cacher. Tel était son système de défense, et l'on ne croyait pas encore alors que les choses en viendraient au point où il n'y aurait pas de défense possible. Le fait est qu'on eut l'imprudence de laisser les dangereux papiers dont j'ai parlé plus haut dans un meuble du second entresol, dont il va être question tout à l'heure.
Le 13 frimaire, c'est-à-dire sept jours après la première perquisition chez Amonin, seconde descente dans la même maison, et cette fois dans l'appartement de ma grand'mère décrétée d'arrestation. Nouveau procès-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.
«Le treizième de frimaire, l'an second de la république française une et indivisible, nous, membres du comité de surveillance de la section de Bondy, en vertüe de la loy et d'une arretté dudit comitté, en datte du onze frimaire, portant que les scellées serons apposé chez Marie Orrore, veuve Dupin: et la ditte citoyenne mise en état d'arrestations. A cette effet, nous nous sommes transportés dans son domicile rüe St-Nicolas no 12. Sommes monté au 1er étage, la porte à gauche, i étant avont fait part à la ditte de notre missions, et avons apposées les scellées sur les croisées et porte du dit appartement, ainsi que sur la porte d'entrée donnans sur les caillée au nombre de dix: lesquelles scellées avons laissée à la garde de Charles Froc, portier de la ditte maison, qui les a reconnue après lecture à lui donné.
«Et de suite, nous sommes transportés en la porte en face, sur le dit paillée occupée par le citoyen Maurice François Dupin, fils de la dite veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais vériffications faite des papiers desdits citoyen, nous n'avons rien trouvé contraire aux intérest de la republique, etc.»
Voilà donc ma grand'mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut: car, au moment d'être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient ses relations avec des émigrés, relations fort innocences à coup sûr, de sa part, mais qui pouvaient lui être imputées à crime d'Etat et à trahison envers la république.
Le dernier procès-verbal que j'ai cité, et Dieu sait avec quel mépris et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son ame des actes rédigés en si mauvais français, ce procès-verbal, dont chaque faute d'orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas l'existence d'un petit entresol situé au-dessus du premier et qui dépendait de l'appartement de ma grand'mère. On y montait par un escalier dérobé qui partait d'un cabinet de toilette.
Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de cet entresol, et c'est là qu'il fallait aller chercher les papiers. Donc, il fallait rompre trois scellés avant d'y entrer: celui de la porte du premier donnant sur l'escalier de la maison, celui de la porte du cabinet de toilette ouvrant sur l'escalier dérobé, et celui de la porte de l'entresol au haut de ce même escalier. La loge du citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement au-dessous de l'appartement de ma grand'mère, et le caporal Leblanc, citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage, couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l'appartement de M. Amonin, c'est-à-dire positivement au-dessus de l'entresol. Il était là, armé jusqu'aux dents, ayant consigne de faire feu sur quiconque s'introduirait dans l'un ou l'autre appartement. Et le citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger, disposait d'une sonnette placée ad hoc à la fenêtre du caporal, et dont il n'avait qu'à tirer la corde pour le réveiller en cas d'alarme.
L'entreprise était donc insensée de la part d'un homme qui n'avait pas, dans l'art de crocheter les portes et de s'introduire sans bruit, les hautes connaissances qu'à force d'études spéciales et sérieuses acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement fait des miracles. Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire, et attendit que tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la maison fut silencieuse. Alors il se lève, s'habille sans bruit, emplit ses poches de tous les instrumens qu'il s'est procurés, non sans danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le troisième. Le voilà à l'entresol, il s'agit d'ouvrir un meuble en marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons remplis de papiers; car ma grand'mère n'a pas su dire où sont ceux qui la compromettent.
Il ne se décourage pas: le voilà examinant, triant, brûlant. Trois heures sonnent, rien ne bouge... mais si! des pas légers font crier faiblement le parquet dans le salon du premier, c'est peut-être Nérina, la chienne favorite de la prisonnière, qui couche auprès du lit de Deschartres et qui l'aura suivi. Car force lui a été, à tout événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui; c'est le portier qui a les clés, et Deschartres s'est introduit à l'aide d'un rossignol.
Quand on écoute attentivement avec le cœur qui bondit dans la poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment où l'on n'entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié, immobile; car, ou l'on monte l'escalier de l'entresol, ou il a le cauchemar; et ce n'est pas Nérina, ce sont des pas humains. On approche avec précaution; Deschartres s'était muni d'un pistolet, il l'arme, il va droit à la porte du petit escalier... mais il laisse retomber son bras déjà élevé à hauteur d'homme, car celui qui vient le rejoindre, c'est mon père, c'est Maurice, son élève chéri.
L'enfant, auquel il a vainement caché son projet, l'a deviné, épié; il vient l'aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril effroyable, veut parler, le renvoyer. Maurice lui pose sa main sur la bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé, peuvent les perdre l'un et l'autre, et la contenance de l'enfant lui prouve bien d'ailleurs qu'il ne cédera pas.
Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent à l'œuvre. L'examen des papiers continue et marche rapidement; on brûle à mesure; mais quoi! quatre heures sonnent: il faudra plus d'une heure pour refermer les portes et replacer les scellés. La moitié de la besogne n'est pas faite, et à cinq heures le citoyen Leblanc est invariablement debout.
Il n'y a pas à hésiter. Maurice fait comprendre à son ami, par signes, qu'il faudra revenir la nuit suivante. D'ailleurs cette malheureuse petite Nérina, qu'il a eu soin d'enfermer dans sa chambre, et qui s'ennuie d'être seule, commence à gémir et à hurler. On referme tout, on laisse les scellés brisés dans l'intérieur, et on se contente de réparer celui de l'entrée principale qui donne sur le grand escalier. Mon père tient la bougie et présente la cire. Deschartres, qui a pris l'empreinte des cachets, se tire de l'opération avec la prestesse et la dextérité d'un homme qui a fait des opérations chirurgicales autrement délicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent tranquilles pour eux-mêmes, mais non pas rassurés sur le succès de leur entreprise; car on peut venir dans la journée pour lever les scellés à l'improviste, et tout est resté en désordre dans l'appartement. D'ailleurs les principales pièces de culpabilité n'ont pas encore été retrouvées et anéanties.
Heureusement cette terrible journée d'attente s'écoula sans catastrophe. Mon père porta Nérina chez un ami, Deschartres acheta pour mon père des pantoufles de lisière, graissa les portes de leur appartement, mit en ordre ses instrumens, et n'essaya pas de changer l'héroïque résolution de son élève. Lorsqu'il me racontait cette histoire, vingt-cinq ans plus tard: «Je savais bien, disait-il, que si nous étions surpris, Mme Dupin ne me pardonnerait jamais d'avoir laissé son fils se précipiter dans un pareil danger: mais avais-je le droit d'empêcher un bon fils d'exposer sa vie pour sauver celle de sa mère? Cela eût été contraire à tout principe de saine éducation, et j'étais gouverneur avant tout».
La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchèrent de meilleure heure: ils purent commencer leurs opérations une heure plus tôt. Les papiers furent retrouvés et réduits en cendre, puis on rassembla ces cendres légères dans une boîte que l'on referma avec soin et que l'on emporta pour la faire disparaître le lendemain. Tous les cartons visités et purgés, on brisa plusieurs bijoux et cachets armoriés: on enleva même des écussons sur la couverture des livres de luxe. Enfin, la besogne terminée, tous les scellés furent replacés, les empreintes restituées en perfection; les bandes de papier reparurent intactes, les portes furent refermées sans bruit, et les deux complices, après avoir accompli une action généreuse avec tout le mystère et toute l'émotion qui accompagnent la perpétration des crimes, se retirèrent dans leur appartement à l'heure voulue. Là, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et, sans se rien dire, mêlèrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauvé ma grand'mère; mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de l'épouvante; car sa détention se prolongea jusqu'après la catastrophe du 9 thermidor, et, jusque-là, les tribunaux révolutionnaires devinrent chaque jour plus ombrageux et plus terribles.