«2 octobre 1796.

«..... J'ai été hier à un très beau concert qui s'est donné au théâtre de Louvois. C'était Guénin et le vieux Gavigny qui conduisaient l'orchestre.

«Tu sais, notre vieux Gavigny, qui a si bien connu mon père et Rousseau, du temps du Devin du village, et qui a fait si singulièrement connaissance avec moi à Passy du temps de mon exil. Eh bien! le public lui a fait répéter sa romance, et il s'en est si bien tiré qu'il a été, à la lettre, accablé d'applaudissemens. Pour un homme de soixante-quinze ans, ce n'est pas mal! Cela m'a fait un bien grand plaisir!

«Je te donne à deviner en mille qui j'ai rencontré encore et reconnu à ce concert. Sous un habit à la mode, avec des souliers dégagés et des oreilles de chien, j'ai vu le sans-culotte S....., et je lui ai parlé. C'est un merveilleux! Voilà de ces rencontres à mourir de rire. Il m'a beaucoup demandé de tes nouvelles. Il n'était pas si galant en l'an II!

«Adieu, ma bonne mère, l'heure me presse, je vais à l'Opéra. Je te regrette à tous les instans. Tous les plaisirs que je goûte loin de toi sont imparfaits. Je t'embrasse mille fois.

«Et je fais mille amitiés à ma bête de bonne.» ............

«3 Octobre.

«Je t'ai quittée l'autre jour pour aller à l'Opéra. On devait donner Corisande, ce fut Renaud. Mais rien ne contrarie un provincial. J'écoutai d'un bout à l'autre avec le plus grand plaisir. J'étais à l'orchestre. M. Heckel connaît Ginguené, directeur du jury des arts, et tous les jours d'Opéra Ginguené lui fait présent de deux billets d'orchestre. C'est là où va ce qu'on appelle à présent la bonne compagnie. Vous y voyez des femmes charmantes, d'une élégance merveilleuse; mais si elles ouvrent la bouche, tout est perdu. Vous entendez: Sacresti! que c'est bien dansé! ou bien: Il fait un chaud du diable! Vous sortez, des voitures brillantes et bruyantes reçoivent tout ce beau monde, et les braves gens s'en retournent à pied, et se vengent par des sarcasmes des éclaboussures qu'ils reçoivent. On crie: Place à M. le fournisseur des prisons!Place à M. le brise-scellés!

«Mais ils vont toujours et s'en moquent. Quoique tout soit renversé, on peut encore dire comme autrefois: L'honnête homme à pied et le faquin en litière. Ce sont d'autres faquins, voilà tout.

«Adieu, ma bonne mère. J'irai encore ce soir à l'Opéra. Ce matin, M. Heckel me fait diner avec M. le duc. Je t'embrasse comme je t'aime.»

«Le 15.

«Quoiqu'à pied, l'honnête homme se moque bien à Paris du mauvais temps! Il y a tant de choses à faire et à voir! Le matin je vais au Salon; de trois à six heures, je dîne longuement en bonne compagnie; le soir je vais au spectacle. J'ai dîné chez madame de Ferrières avec toutes tes amies; j'ai été reçu à bras ouverts! Ah! comme on a parlé de toi! Le diner était délicieux, servi en argenterie. La république n'a pas tout pris. Les vins parfaits. Il y avait des jeunes gens très gais, et nous avons fait rire aux éclats même M. de la Dominière. J'ai été le soir à la rue Feydeau, voir l'Ecole des Pères et les Fausses Confidences. Cette dernière pièce est absolument jouée comme avant 93: Fleuri avait le même habit; Dazincourt aussi.».................

«Le 17.

«Que tu es bonne de vouloir t'ennuyer encore dans ta solitude pour me laisser quelques jours de plus à Paris! Quelle trop bonne mère! Si tu y étais avec moi, je m'y amuserais bien davantage. Aujourd'hui, j'ai joint l'utile à l'agréable, et il me semble que je suis au-dessus de moi-même. Mon ami M. Heckel m'a lu deux ouvrages de morale, l'un sur l'immortalité de l'ame, l'autre sur le vrai bonheur. Tout est admirable, profond, rapide, clair, éloquent; c'est l'hiver dernier qu'il les a composés, et il m'assure qu'il n'a eu pour but que de me développer les principes de la vertu.

«J'ai eu un succès extraordinaire en chantant Œdipe chez Mme de Chabert.

«Mais ces succès, à qui les dois-je? A ma bonne mère, qui a bien voulu s'ennuyer à m'enseigner et qui en sait plus que tous les professeurs du monde! Après la musique, on a dansé; nous étions tous en bottes, n'en sois pas scandalisée, c'est l'usage à présent; mais comme on danse mal en bottes! Par là-dessus on s'est imaginé de prendre le thé, et c'est bien là le souper le plus fade et le plus économique qu'on puisse faire. Adieu, ma bonne mère, je t'embrasse de toute mon ame, et je fais à ma bonne trente-trois amitiés.»......................

«Le 19.

«Ce matin, j'ai encore déjeuné avec M. le duc et mon ami M. Heckel. Nous avons mangé comme des ogres et ri comme des fous... Et figure-toi que, comme nous marchions tous trois sur le Pont-Neuf, les poissardes nous ont entourés et ont embrassé M. le duc comme le fils de leur bon roi! Tu vois si l'esprit du peuple a changé! Mais je t'en parlerai verbalement, comme dit Bridoison.

«Je cours faire mes visites d'adieu. Va, je ne regretterai point Paris, puisque je vais te retrouver.

«Je dis mille brutalités à ma bonne; qu'elle s'apprête à me raser, car ici on m'a fait les crocs, j'effrayais tout le monde, et les voilà qui repoussent de rage............

«Deschartres a eu beau chercher un précepteur pour le fils de Mme de Chander, il regarde la chose comme impossible à trouver dans ce temps-ci. La race en est perdue. Tous les jeunes gens qui se destinaient à l'éducation cherchent à se faire médecins, chirurgiens, avocats. Les plus robustes ont été employés pour la République. Depuis six ans, personne n'a travaillé, il faut bien le dire, et les livres ont eu tort. On ne voit que des gens qui cherchent des instituteurs pour leurs enfans et qui n'en trouvent pas. Il y aura donc beaucoup d'ânes dans quelques années d'ici, et j'en serais un comme un autre sans Deschartres, que dis-je? sans ma bonne mère, qui aurait toujours suffi à former mon esprit et mon cœur.»

«Le 13.

«Nous partons demain. Deschartres se décide enfin à mettre ses estimables jambes dans des bottes. Il n'y pas moyen de lutter contre le torrent! C'est commode à cheval, mais non au bal. On ne fait plus que marcher la contredanse. Dis à ma bonne que je vais m'en dédommager en la faisant sauter et pirouetter de gré ou de force. Adieu, Paris... et bonjour à toi bientôt, ma bonne mère! je pars d'ici plus fou que je n'y suis venu; c'est qu'aussi tout le monde l'est un peu; il suffit d'avoir la tête sur les épaules pour se croire heureux. Les parvenus s'en donnent à cœur joie, et le peuple a l'air d'être indifférent à tout; jamais le luxe n'a été si brillant... Bah! bah! adieu à toutes ces vanités, ma bonne mère s'ennuie et m'attend: tant pis pour ma jument. Je vais enfin t'embrasser! Peut-être arriverai-je avant cette lettre!

«MAURICE.»

CHAPITRE SEPTIEME.

Suite de l'histoire de mon père.—Persistance des idées philosophiques.—Robert, chef de brigands.—Description de La Châtre.—Les brigands de Schiller.

AVERTISSEMENT.

Certaines réflexions viennent inévitablement au courant de la plume quand on parle du passé: on le compare avec le présent, et ce présent, le moment où l'on écrit, c'est déjà le passé pour ceux qui vous lisent au bout de quelques années. L'écrivain a quelquefois aussi envisagé l'avenir. Ses prédictions se trouvent déjà réalisées ou démenties quand son œuvre paraît. Je n'ai rien voulu changer aux réflexions et aux prévisions qui me vinrent durant ces derniers temps. Je crois qu'elles font déjà partie de mon histoire et de celle de tous. Je me bornerai à mettre leur date en note.

* * *

Je continuerai l'histoire de mon père, puisqu'il est, sans jeu de mots, le véritable auteur de l'histoire de ma vie. Ce père que j'ai à peine connu, brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier, est resté vivant dans les élans de mon ame, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon visage. Mon père est un reflet, affaibli sans doute mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel j'ai vécu a amené les modifications. Mes défauts ne sont donc pas son ouvrage absolument, et mes qualités sont un des instincts qu'il m'a transmis. Ma vie extérieure a autant différé de la sienne que l'époque où elle s'est développée, mais eussé-je été garçon et eussé-je vécu vingt-cinq ans plus tôt, je sais et je sens que j'eusse agi et senti en toutes choses comme mon père.

Quels étaient, en 97 et en 98, les projets de ma grand'mère pour l'avenir de son fils? Je crois qu'elle n'en avait pas d'arrêtés et qu'il en était ainsi pour tous les jeunes gens d'une certaine classe. Toutes les carrières ouvertes à la faveur sous Louis XVI l'étaient sous Barras à l'intrigue. Il n'y avait rien de changé en cela que les personnes, et mon père n'avait réellement qu'à choisir sa place entre les camps et le coin du feu. Son choix, à lui, n'eût pas été douteux: mais depuis 93 il s'était fait chez ma grand'mère une réaction assez concevable contre les actes et les personnages de la Révolution. Chose très remarquable, pourtant, sa foi aux idées philosophiques qui avaient produit la Révolution n'avait pas été ébranlée, et en 97, elle écrivait à M. Heckel une lettre excellente que j'ai retrouvée. La voici:

DE MADAME DUPIN A M. HECKEL.

«Vous détestez Voltaire et les philosophes, vous croyez qu'ils sont cause des maux qui nous accablent. Mais toutes les révolutions qui ont désolé le monde ont-elles donc été suscitées par des idées hardies? L'ambition, la vengeance, la fureur des conquêtes, le dogme de l'intolérance, ont bouleversé les empires bien plus souvent que l'amour de la liberté et le culte de la raison. Sous un roi tel que Louis XV, toutes ces idées ont pu vivre et n'ont rien pu bouleverser. Sous un roi tel qu'Henri IV, la fermentation de notre Révolution n'eût pas amené les excès et les délires que nous avons vus, et que j'impute surtout à la faiblesse, à l'incapacité, au manque de droiture de Louis XVI. Ce roi dévot a offert à Dieu ses souffrances, et son étroite résignation n'a sauvé ni ses partisans, ni la France, ni lui-même. Frédéric et Catharine ont maintenu leur pouvoir, et vous les admirez, monsieur; mais que dites-vous de leur religion? Ils ont été les protecteurs et les prôneurs de la philosophie, et il n'y a point eu chez eux de révolution. N'attribuons donc pas aux idées nouvelles le malheur de nos temps et la chute de la monarchie en France, car on pourrait dire: «Le souverain qui les a rejetées est tombé, et ceux qui les ont soutenues sont restés debout.» Ne confondons point l'irréligion avec la philosophie. On a profité de l'athéïsme pour exciter les fureurs du peuple comme au temps de la Ligue on lui faisait commettre les mêmes horreurs pour défendre le dogme. Tout sert de prétexte au déchaînement des mauvaises passions. La Saint-Barthélemy ressemble assez aux massacres de septembre, les philosophes sont également innocens de ces deux crimes contre l'humanité.»

Mon père avait toujours rêvé la carrière des armes. On l'a vu, durant son exil, étudier la bataille de Malplaquet dans sa petite chambre de Passy, dans la solitude de ces journées si longues et si accablantes pour un enfant de seize ans: mais sa mère aurait voulu, pour seconder ses inclinations, le retour d'une monarchie ou l'apaisement d'une république modérée. Quand il la trouvait contraire à ses secrets désirs, comme il ne concevait pas alors la pensée d'agir sans son adhésion complète, il parlait d'être artiste, de composer de la musique, de faire représenter des opéras ou exécuter des symphonies. On retrouvera ce désir marchant de compagnie avec son ardeur militaire, de même que son violon fit souvent campagne avec son sabre.

En 1798, se présente dans l'histoire de mon père une circonstance futile en apparence, importante en réalité, comme toutes ces vives impressions de jeunesse qui réagissent sur notre vie entière, et qui même parfois disposent de nous à notre insu.

Il s'était lié avec la société de la ville voisine, et je dois dire que cette petite ville de La Châtre, malgré les travers et les défauts propres à la province, a toujours été remarquable pour la quantité de personnes très intelligentes et très instruites qui se sont produites dans sa population, tant bourgeoise que prolétaire. En masse on y est pourtant fort bête et fort méchant, parce qu'on y est soumis à ces préjugés, à ces intérêts et à ces vanités qui règnent partout, mais qui règnent plus naïvement et plus ouvertement dans les petites localités que dans les grandes. La bourgeoisie est aisée sans être opulente, elle n'a point de lutte à soutenir contre une noblesse arrogante, et rarement contre un prolétariat nécessiteux. Elle s'y développe donc dans un milieu fort favorable pour l'intelligence, quoique trop calme pour le cœur et trop froid pour l'imagination.

En 1798, mon père, lié avec une trentaine de jeunes gens des deux sexes, et lié intimement avec plusieurs, joua la comédie avec eux. C'est une excellente étude que ce passe-temps-là, et je dirai ailleurs tout ce que j'y vois d'utile et de sérieux pour le développement intellectuel de la jeunesse. Il est vrai que les sociétés d'amateurs sont, comme les troupes d'acteurs de profession, divisées la plupart du temps par des prétentions ridicules et des rivalités mesquines. C'est la faute des individus et non celle de l'art. Et comme, selon moi, le théâtre est l'art qui résume tous les autres, il n'est point de plus intéressante occupation que celle-là pour les loisirs d'une société d'amis. Il faudrait deux choses pour en faire un plaisir idéal: une bienveillance véritable qui imposerait silence à toute vanité jalouse, un véritable sentiment de l'art qui rendrait ces tentatives heureuses et instructives.

Il est à croire que ces deux conditions se trouvèrent réunies à La Châtre à l'époque que je raconte, car les essais réussirent fort bien, et les acteurs improvisés restèrent amis. La pièce qui eut le plus de succès, et qui fit briller chez mon père un talent de comédien spontané et irrésistible, fut un drame détestable, en grande vogue alors, mais dont la lecture m'a beaucoup frappée, comme un échantillon de couleur historique: Robert, chef de brigands.

Ce drame, imité de l'allemand, n'est qu'une misérable imitation des Brigands de Schiller, et pourtant cette imitation a de l'intérêt et de l'importance, car elle implique toute une doctrine. Elle fut représentée pour la première fois à Paris en 1792; c'est le système jacobin dans son essence, Robert est un idéal du chef de la montagne, et j'engage mon lecteur à le relire comme un monument très curieux de l'esprit du temps.

Les Brigands de Schiller sont et signifient toute autre chose. C'est un grand et noble ouvrage, rempli de défauts exubérans comme la jeunesse car c'est l'œuvre d'un enfant de vingt et un ans, comme chacun sait; mais si c'est un chaos et un délire, c'est aussi une fiction d'une haute portée et d'un sens profond.

Ces représentations théâtrales remplirent les loisirs de la société de La Châtre durant quelques mois, et échauffèrent l'imagination de mon père plus que sa mère ne pouvait le prévoir. Bientôt l'action scénique n'allait plus le satisfaire, et il allait échanger son sabre de bois doré pour un sabre à la hussarde.

Pour jouer Robert on enrégimenta des comparses, et les brigands furent des Hongrois-Croates, qui étaient en France comme prisonniers de guerre et avaient été cantonnés à La Châtre. On leur faisait simuler un combat, on leur fit comprendre qu'après la bataille, ils devaient paraître blessés; ils se concertèrent si bien et ils mirent tant de conscience, qu'à la représentation on les vit sortir de la mêlée boitant tous du même pied.

Ainsi mon père, chef de brigands sur les planches d'un théâtre, où les moines avaient fait chère lie, et où la Montagne avait tenu ses séances, commandait à des Hongrois et à des Croates prisonniers. Deux ans plus tard, il était fait prisonnier lui-même par des Croates et des Hongrois qui ne lui faisaient pas jouer la comédie et qui le traitaient plus rudement. La vie est un roman que chacun de nous porte en soi, passé et avenir.

Mais au milieu des irrésolutions de ma grand'mère pour la carrière de son fils, arriva cette fameuse loi du 2 vendémiaire an VII (23 septembre 1798), proposée par Jourdan, et qui déclarait tout Français soldat, par droit et par devoir, pendant une époque déterminée de sa vie.

La guerre, endormie un moment, menaçait d'éclater de nouveau sur tous les points. La Prusse hésitait dans sa neutralité, la Russie et l'Autriche armaient avec ardeur. Naples enrôlait toute sa population. L'armée française était décimée par les combats, les maladies et la désertion. La loi de la conscription, imaginée et adoptée, le Directoire la mit à exécution sur-le-champ en ordonnant une levée de 200,000 conscrits. Mon père avait vingt ans.

Depuis longtemps son cœur bondissait d'impatience, l'inaction lui pesait, le jeune homme s'agitait et faisait des vœux pour qu'un gouvernement stable, comme disait sa mère, lui permît de servir. Il faisait bon marché, lui, de la stabilité des choses. Quand les réquisitions forcées venaient lui enlever son unique cheval, il frappait du pied en disant: «Si j'étais militaire, j'aurais le droit d'être cavalier; je prendrais à l'ennemi des chevaux pour la France, au lieu de me voir mettre à pied comme un être inutile et faible.»

Soit instinct aventureux et chevaleresque, soit séduction des idées nouvelles, soit insouciance de tempérament, soit plutôt, comme ses lettres le prouvent en toute occasion, le bon sens d'un esprit clair et calme, jamais il ne regretta l'ancien régime et l'opulence de ses premières années. La gloire était pour lui un mot vague, mystérieux, qui l'empêchait de dormir, et quand sa mère s'attachait à lui prouver qu'il n'y a pas de gloire véritable à servir une mauvaise cause, il n'osait pas discuter, mais il soupirait profondément et se disait tout bas, que toute cause est bonne, pourvu qu'on ait son pays à défendre et le joug étranger à repousser.

Probablement ma grand'mère le sentait aussi, car elle admirait beaucoup les grands faits d'armes de l'armée républicaine, et elle connaissait Jemmapes et Valmy sur le bout du doigt, tout aussi bien que Fontenoy et l'ancien Fleurus. Mais elle ne pouvait concilier sa logique avec l'effroi de perdre son unique enfant. Elle l'aurait bien voulu voir pourvu d'un régiment, à condition qu'il n'y aurait jamais de guerre. L'idée qu'il pût un jour manger à la gamelle et coucher en plein champ lui faisait dresser les cheveux sur la tête. A la pensée d'une bataille, elle se sentait mourir. Je n'ai jamais vu de femme plus courageuse pour elle-même, si faible pour les autres, si calme dans les dangers personnels, si pusillanime pour les dangers de ceux qu'elle aimait. Quand j'étais enfant, elle m'endoctrinait si bien au stoïcisme, que j'aurais eu honte d'écrire devant elle en me faisant du mal. Mais si elle en était témoin, c'était elle alors, la chère femme, qui jetait les hauts cris.

Toute sa vie s'écoula dans cette contradiction touchante, et comme tout ce qui est bon produit quelque chose de bon, comme ce qui vient du cœur agit toujours sur le cœur, sa tendre faiblesse ne produisait pas sur ses enfans un effet contraire à celui où tendaient ses enseignemens. On puisait plus de courage dans la volonté de lui épargner de la douleur et de l'effroi en lui cachant de petites souffrances, qu'on en aurait peut-être eu si elle n'en eût pas manqué en les voyant. Ma mère était tout le contraire.

Rude à elle-même et aux autres, elle avait le précieux sang-froid, l'admirable présence d'esprit qui apportent le secours et inspirent la confiance. Ces deux façons d'agir sont bonnes apparemment, quoique diamétralement opposées; d'où l'on pourra conclure tout ce qu'on voudra. Quant à moi, je n'ai pas trouvé les théories applicables dans l'éducation des enfans. Ce sont des créatures si mobiles, que, si on ne se fait pas mobile comme elles (quand on le peut), elles vous échappent à chaque heure de leur développement.

Mon père avait été appelé à Paris dans les derniers jours de l'an VI pour régler quelques intérêts, et, dans les premiers jours de l'an VII, cette terrible loi de la conscription vint le frapper d'un choc électrique et décida de sa vie. J'ai assez indiqué les agitations de la mère et les secrets désirs de l'enfant. Je le laisserai maintenant parler lui-même.

LETTRE PREMIÈRE.

Sans doute c'est dans les derniers jours de l'an VI (octobre 1798). Paris.

«A la citoyenne Dupin, à Nohant.

«J'ai enfin reçu une lettre de toi, ma bonne mère. Elle a mis huit jours pour faire la route; ça ne laisse pas que d'être expéditif; que tu es bonne de me regretter. Ainsi, tu crains que je réussisse et que je ne réussisse pas. L'aventure est singulière. Quant à moi, je suis assez tranquille sur les affaires de famille que nous avons sur les bras. De cela, je m'occupe avec Beaumont, ne te tourmente pas, nous nous en tirerons.

Mais quant aux événemens, tes inquiétudes me chagrinent; ma pauvre maman, sois courageuse, je t'en prie. Il est impossible, sous aucun prétexte, de s'exempter de la dernière, et elle me concerne absolument. Les généraux ne peuvent prendre d'aides-de-camp que dans la classe des officiers. Les institutions publiques, telles que l'école Polytechnique, le Conservatoire de musique, etc., etc., ont reçu ordre de n'admettre aucun élève compris dans la première classe. Ainsi, tu le vois, il faut servir, et il n'y aura aucun moyen de n'être pas soldat. Beaumont a frappé à toutes les portes, et partout même réponse. On ne commence plus par être officier, on finit par là, si on peut. Beaumont connaît tout Paris; il est particulièrement lié avec Barras. Il m'a présenté au brave M. de Latour-d'Auvergne, qui par son intrépidité, ses talens, sa modestie, est digne d'être le Turenne de ce temps-ci. Après m'avoir examiné avec beaucoup d'attention, il m'a dit: Est-ce que le petit-fils du maréchal de Saxe aurait peur de faire une campagne? Ce mot-là ne m'a fait ni pâlir ni rougir, et je lui ai répondu: Certainement! en le regardant bien en face. Et puis j'ai ajouté: Mais j'ai fait quelques études, je puis acquérir quelques talens, et je croirais servir mieux mon pays dans un grade ou dans un état-major que dans les rangs aveugles du simple soldat.—Hé bien! a-t-il dit, c'est vrai, et il faut parvenir à un poste honorable. Cependant il faut commencer par être soldat, et voilà ce que j'imagine pour que vous le soyez le moins longtemps et le moins durement possible.

«J'ai un ami intime colonel du 10me régiment de chasseurs à cheval. Il faut entrer dans son régiment. Il sera enchanté de vous avoir. C'est un homme d'une naissance autrefois illustre. Il vous comblera d'amitié. Vous resterez simple chasseur le temps nécessaire pour vous perfectionner dans l'équitation. Ce colonel est sur la liste des généraux. S'il est nommé, à ma recommandation il vous rapprochera de sa personne. S'il ne l'est pas, je vous fais entrer dans le génie. Mais quoi qu'il puisse arriver, vous ne devez aspirer à aucun grade que vous n'ayez rempli les conditions prescrites. C'est dans l'ordre. Nous saurons allier la gloire et le devoir, le plaisir de servir la patrie avec éclat, et les lois de la justice et de la raison. Voilà à peu près, mot pour mot, son discours. Hé bien! maman? qu'en dis-tu? Il n'y a rien à répondre à cela? N'est-ce pas beau d'être un homme, un brave, comme Latour-d'Auvergne? Ne faut-il pas acheter cet honneur-là par quelques sacrifices, et voudrais-tu qu'on dît que ton fils, le petit-fils de ton père, Maurice de Saxe, a peur de faire une campagne? La carrière est ouverte. Faut-il préférer un éternel et honteux repos au sentier pénible du devoir? Et puis, il n'y a pas que cela; songe, maman, que j'ai vingt ans, que nous sommes ruinés, que j'ai une longue carrière à parcourir, toi aussi, Dieu merci! et que je puis en devenant quelque chose, te rendre un peu de l'aisance que tu as perdue: c'est mon devoir, c'est mon ambition. Beaumont est content de me voir dans ces idées-là. Il dit qu'il faut en prendre son parti. Il est bien évident qu'un homme qui n'attend pas qu'on l'inscrive sur un registre comme une marchandise livrée, mais qui, au contraire, se présente volontairement pour courir à la défense de son pays, a plus de droits à la bienveillance et à l'avancement que celui qui s'y fait traîner de force. Cette conduite ne sera pas approuvée par les personnes de notre classe? Elles auront grand tort, et moi je désapprouverai leur désapprobation. Laissons-les dire, elles feraient mieux de m'imiter. J'en vois d'autres qui font plus que moi les patriotes et les beaux Titus, et qui ne se sentent pas du tout pressés d'aller rejoindre le drapeau.

«On croit peu ici à la paix, et Beaumont ne me conseille pas du tout d'y compter. M. de Latour-d'Auvergne m'a déjà pris en amitié. Il a dit à Beaumont qu'il aimait mon air calme, et qu'à la manière dont je lui avais répondu, il avait senti en moi un homme. Tu diras à cela, bonne mère, qu'il m'a vu dans mon beau moment! mais, enfin, on peut avoir souvent de ces momens-là; il ne faut que l'occasion. Notre fortune est renversée: faut-il pour cela nous laisser abattre? N'est-il pas plus beau de s'élever sur ses propres revers, que de tomber, par sa faute, du faîte des hauteurs où le hasard vous avait placé? Les commencemens de cette carrière ne peuvent paraître repoussans qu'à un esprit vulgaire; mais toi, tu n'auras pas honte d'être la mère d'un brave soldat. Les armées sont très bien disciplinées maintenant. Les officiers sont tous gens de mérite, n'aie donc pas peur. Il ne s'agit pas d'aller se battre tout de suite, mais de passer quelque temps aux études du manége. Ce sera d'autant moins désagréable que tu m'en as fait apprendre plus, peut-être, qu'on n'en a à me montrer.

«Je n'ai pas besoin de me vanter de cela, mais je ne ferai point un apprentissage qui compromette mes os, ni qui apprête à rire aux assistans. Tu peux du moins être bien tranquille là-dessus. Adieu, maman, donne-moi ton avis sur toutes mes réflexions, et songe que du chagrin de notre séparation peut résulter un grand bien pour nous deux. Adieu encore, ma bonne mère, je t'embrasse de toute mon ame.

«J'embrasse Deschartres et je l'engage à mettre un peu plus de colophane à son archet pour éviter les couacs et les riquiquis. Allons, ris donc, ma bonne mère!»

La vie des grands hommes modestes est inédite en grande partie. Combien de mouvemens admirables n'ont eu pour témoins que Dieu et la conscience. La lettre qu'on vient de lire en offre un qui me pénètre profondément. Voilà ce Latour-d'Auvergne, ce premier grenadier de France, ce héros de bravoure et de simplicité, qui peu de temps après partit lui-même comme simple soldat, quoique ses cheveux blancs ne lui rendissent pas la nouvelle loi applicable... Il faut rappeler cette aventure que plusieurs personnes ont peut-être oubliée. Il avait un vieux ami, octogénaire qui ne vivait que du travail de son petit-fils. La loi de la conscription frappe sur ce jeune homme. Aucun moyen alors de se racheter. Latour-d'Auvergne obtient comme une faveur spéciale du gouvernement, en récompense d'une vie glorieuse, de partir comme simple soldat pour remplacer l'enfant de son ami. Il part, il se couvre d'une gloire nouvelle, il meurt sur le champ d'honneur, sans avoir jamais voulu accepter aucune récompense, aucune dignité!... Eh bien, voilà cet homme, avec de tels sentimens, avec le projet déjà arrêté peut-être de se faire conscrit (à 55 ans), à la place d'un pauvre jeune homme, qui se trouve en présence d'un autre jeune homme, lequel hésite devant la nécessité de se faire soldat. Il examine attentivement cet enfant gâté qu'une tendre mère voudrait soustraire aux rigueurs de la discipline et aux dangers de la guerre. Il interroge son regard, son attitude. On sent que s'il découvre en lui un lâche cœur, il ne s'y intéressera pas et le fera rougir d'être le petit-fils d'un illustre militaire. Mais un mot, un regard de cet enfant lui suffisent pour pressentir en lui un homme, et tout aussitôt il le prend en amitié, il lui parle avec douceur, et condescend, par de généreuses promesses, à la sollicitude de sa mère. Il sait que toutes les mères ne sont pas des héroïnes, il devine que celle-là ne peut pas adorer la République, que ce jeune homme a été élevé avec des délicatesses infinies, qu'on a de l'ambition pour lui et qu'on ne saurait prendre pour modèle l'antique dévoûment d'un Latour-d'Auvergne. Mais ce Latour-d'Auvergne semble ignorer la sublimité de son propre rôle. Il en tire si peu de vanité qu'il ne le rappelle pas aux autres. Il n'exige de personne le même degré de vertu. Il peut aimer, estimer encore ceux qui aspirent au bien-être et aux honneurs qu'il méprise. Il entre dans leurs projets, il caresse leurs espérances, il travaillera à les réaliser, tout comme le ferait un homme ordinaire qui apprécierait les douceurs de la vie et les sourires de la fortune; et, comme s'il se parlait à lui-même, pour amoindrir son mérite à ses propres yeux, et pour se préserver de l'orgueil, il se résume en disant: On peut concilier la gloire et le devoir, le plaisir de servir sa patrie avec éclat et les lois de la justice et de la raison.

Pour moi, ce langage bienveillant et simple est trois fois grand, trois fois saint dans la bouche d'un héros. Ce qu'on voit, ce qu'on sait d'une vie éclatante peut toujours être imputé à un secret raffinement de l'orgueil. C'est dans le détail, c'est dans les faits insignifians en apparence qu'on saisit le secret de la conscience humaine. Si j'avais jamais douté de la naïveté dans l'héroïsme, j'en verrais une preuve dans cette douceur du premier grenadier de France.

Mon père n'analysa point cette conduite touchante, du moins il ne le fit pas en la rapportant à sa mère. Mais il est certain que son entrevue avec cet homme qui avait commandé la colonne infernale et qui avait un cœur si tendre et un langage si doux, lui fit une impression profonde. Dès ce jour son parti fut pris, et il trouva en lui-même un certain art pour tromper sa mère sur des dangers qui allaient environner sa nouvelle existence. On voit déjà qu'en lui parlant d'études, de manéges, il cherche à détourner sa pensée de l'éventualité prochaine des batailles. Par la suite, on le verra plus ingénieux encore à lui épargner les tourmens de l'inquiétude, jusqu'au moment où blasé lui-même sur l'émotion du péril, il semble croire qu'elle se soit habituée aux chances de la guerre. Mais elle n'en prit jamais son parti, et longtemps après elle écrivait à son frère, l'abbé de Beaumont:

«Je déteste la gloire. Je voudrais réduire en cendres tous ces lauriers où je m'attends toujours à voir le sang de mon fils. Il aime ce qui fait mon supplice, et je sais qu'au lieu de se préserver, il est toujours et même inutilement à l'endroit le plus périlleux. Il a bu à cette coupe d'enivrement depuis le jour où pour la première fois, il a vu M. de Latour-d'Auvergne. C'est ce maudit héros qui lui a tourné la tête!»

Je reprends la transcription de ces lettres, et je ne puis me persuader que mon lecteur les trouve trop longues ou trop nombreuses. Quant à moi, lorsque je sens qu'en les publiant, j'arrache parfois à l'oubli quelque détail qui honore l'humanité, je me reconcilie avec ma tâche, et je goûte un plaisir que ne m'ont jamais donné les fictions du roman.

FIN DU TOME PREMIER.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE
DE MA VIE

par

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres;
Dignité envers soi-même;
Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
15 avril 1847.
GEORGE SAND.

TOME DEUXIÈME.

PARIS, 1855.
LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE HUITIEME.

Suite des lettres.—Enrôlement volontaire.—Elan militaire de la jeunesse de 1798.—Lettre de Latour-d'Auvergne.—La gamelle.—Cologne.—Le général d'Harville.—Caulaincourt.—Le capitaine Fleury.—Amour de la patrie.—Durosnel.

LETTRE II.

«Paris, 6 vendémiaire an VII (7 septembre 1798).

«Je t'écris, ma bonne mère, de chez notre Navarrais[22]. La loi de la conscription, proclamée ce matin, et qui ordonne de répondre dans vingt-six jours, m'empêche d'attendre ta réponse et me détermine à prendre le parti dont je t'ai parlé. Nous allons tous les deux ce matin chez le capitaine des chasseurs, afin de terminer cette affaire. Ne t'inquiète pas, ma bonne mère; il s'agit d'aller en garnison à Bruxelles et non point au feu de l'ennemi. J'aurai probablement un congé ou une ordonnance qui me forcera de venir bientôt t'embrasser. Tous les jeunes gens ici ont la tête ou la figure à l'envers. Toutes les jolies femmes et les bonnes mères se désolent. Mais il n'y a pas de quoi, je t'assure; je vais endosser le dolman vert, prendre le grand sabre et laisser croître mes moustaches. Te voilà mère d'un défenseur de la patrie, et ayant droit au milliard. C'est un profit tout clair. Allons, ma bonne mère, ne t'afflige pas. Tu me reverras bientôt.»

LETTRE III.

«7 vendémiaire an VII (septembre 98).

«Je suis volontaire. J'ai le grand sabre, la toque rouge et le dolman vert. Quant à mes moustaches, elles ne sont pas encore aussi longues que je pourrais le désirer: mais cela viendra. Déjà on tremble à mon aspect, du moins je l'espère. Allons, ma chère bonne mère, ne t'afflige pas.

«Je suis soldat; mais le maréchal de Saxe n'a-t-il pas servi volontairement dans ce poste pendant deux ans? Toi-même tu reconnaissais que j'étais en âge de chercher un état. Je tergiversais sur le choix, parce que tu craignais trop la guerre. Mais, au fond, je désirais être forcé par les circonstances de suivre mes inclinations. Le fait est arrivé. Je serais heureux de cela sans la douleur de te quitter et sans tes inquiétudes qui me déchirent; mais je t'assure, ma bonne mère, que là où je vais, on ne se bat pas, et que j'aurai souvent des congés pour te voir. Allons, ton chasseur t'embrasse de toute son ame. Il y a dans le régiment une place vacante de trompette. Propose-la au père Deschartres. J'embrasse ma bonne. Adieu, adieu, je t'aime.»

LETTRE V.

«Paris, le 13 vendémiaire an VII (septembre 98).

«Je t'écris au moment d'aller chez le général Beurnonville. C'est un ami de M. Perrin, ami intime du général, qui me présente. Beurnonville est général de l'armée d'Angleterre dont je fais partie, et, par son moyen, j'espère avoir un prompt avancement. Il sera à propos que tu lui écrives. Tu lui diras que si tu ne m'as pas envoyé plus tôt à la défense de la patrie, c'est que les lois s'y opposaient, puisqu'on m'avait compris dans la classe des soldats; qu'enfin le décret de la conscription me permet de partir, et que tu lui demandes pour moi son appui. Dans tout cela, il n'y aura qu'une moitié de mensonge, ton zèle pour m'envoyer à la guerre; enfin tu t'en tireras à merveille; je n'en suis pas en peine. On reparle ici de la paix, et toutes mes affaires vont probablement se passer en promenades.»

LETTRE VII.

«17 vendémiaire an VII (octobre 98).

«Beurnonville m'a donné deux lettres de recommandation, l'une pour le chef de brigade commandant le dixième régiment dont je fais partie; l'autre pour le général d'Harville, inspecteur général de l'armée de Mayence. Il m'adresse à eux comme le petit-fils du maréchal de Saxe, notre modèle à tous, dit-il; il demande pour moi de l'emploi, d'abord comme ordonnance, et ensuite suivant la partie à laquelle ils me trouveront propre. Il me recommande aussi fortement au chef de brigade et lui dit qu'il lui tiendra compte des égards qu'il aura pour moi. Tu vois que mes affaires sont en bon train et qu'avec de pareilles recommandations je ne moisirai pas dans les casernes. Il leur dit, par exemple, que ma famille m'entretient et que je n'aurai pas besoin d'appointemens. Ce n'est point ce qui m'en plaît le plus, car nous ne sommes pas riches, et je vais te coûter de l'argent. Espérons pourtant que je ne tarderai pas à vivre de mon travail. Ne sois pas inquiète, ma bonne mère, et crois que peut-être bientôt tu entendras parler de moi...

«On me dit que tu ne veux pas qu'on sache en Berry en quelle qualité je sers: mais, ma bonne mère, il faut pourtant bien en venir là. D'abord, quels sont donc les imbéciles qui se formaliseraient de voir ton fils soldat de la République? Ensuite, pour qu'on ne t'inquiète pas en mon absence, il faut que j'envoie à la municipalité une attestation de mon activité de service, sans quoi je serais regardé comme fuyard et émigré, ce qui ne me va guère.»

LETTRE X.

«23 vendémiaire an VII (octobre 98).

«Ah! ma pauvre bonne mère, que tu es bonne de m'envoyer des diamans, n'ayant pas de quoi m'équiper; tu fais comme les dames romaines, tu sacrifies tes bijoux aux besoins de la patrie. Je vais les faire estimer et les vendre le mieux possible.»

LETTRE XI.

«25 vendémiaire an VII (octobre 98).

«J'ai dîné hier avec M. de Latour-d'Auvergne, chez M. de Bouillon. Ah! ma mère, quel homme que M. de Latour! si tu pouvais causer une heure avec lui, tu n'aurais plus tant de chagrin de me voir soldat. Mais je vois que ce n'est pas le moment de te prouver que j'ai raison. Ton chagrin m'empêche d'avoir raison contre toi: je lui ai remis ta lettre. Il l'a trouvée charmante, admirable, et il en a été attendri. C'est qu'il est aussi bon que brave. Permets-moi de t'avouer que, s'il n'y avait eu que de pareils hommes dans la Révolution, je serais encore plus révolutionnaire que je ne le suis... c'est-à-dire que je le serais sans ta prison et tes douleurs.

«J'ai été de là aux Italiens voir Montenerro. C'est détestable.

«Toutes les élégantes de Paris étaient là. Mme Tallien, Mlle Lange et mille autres, tant grecques que romaines, ce qui ne m'a pas empêché de me bien ennuyer.»

Lettre de Latour-d'Auvergne à ma grand'mère.

«De Passy, le 25 vendémiaire an 7 de la République française.

«Madame,

«Je n'ai reçu que dans ce moment-même la lettre extrêmement flatteuse que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Vous ne me devez aucun remercîment pour ce que j'ai pu faire pour monsieur votre fils, dans les circonstances embarrassantes où il s'est trouvé. Les personnes qui me devaient une véritable reconnaissance étaient ses officiers et ses camarades; aussi n'ont-ils pas manqué de me donner à connaître tout ce qu'ils pensaient et sentaient sur le service que je leur avais rendu en leur procurant pour frère d'armes le jeune Maurice, chez lequel tout semble déjà annoncer qu'il accomplira un jour les hautes destinées de son immortel grand-père. L'on a pris toutes les précautions et toutes les mesures possibles pour qu'il serve avec douceur et agrément; soyez donc bien tranquille, madame, sur ses premiers pas dans la carrière des armes. La paix, à laquelle je crois toujours, malgré les apparences contraires, vous le renverra peut-être plus tôt que vous n'osez l'espérer. Ainsi, laissez prendre place à ce sentiment, au milieu des motifs de s'alarmer, que la tendresse d'une mère trouve si facilement au fond de son cœur pour un fils qui s'éloigne d'elle pour la première fois. Je n'entreprendrai pas, madame, d'arrêter les premiers mouvemens de votre sensibilité; ils sont trop justes et je n'ai pas le bonheur d'être père, mais je sens que je méritais de l'être, à en juger par l'effet que votre lettre a produit sur moi.

«Agréez, madame, avec bonté, mes hommages les plus respectueux.

«Le citoyen LATOUR-D'AUVERGNE CORRET,
capitaine d'infanterie.»

LETTRE XII.

«27 vendémiaire au soir, an VII (octobre 98).

«Je pars aujourd'hui, ma bonne mère; je viens de prendre congé de mon capitaine, qui, tout enchanté de ta lettre, m'en a donné une pour le chef d'escadron; puis il m'a embrassé avec effusion. Je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais tout froid qu'il est, ce digne homme, il a l'air de m'aimer comme son fils. Beurnonville m'a recommandé de toutes parts: lui aussi me comble de bontés; il m'appelle son Saxon. Je crois bien que c'est aux lettres de ma bonne mère, encore plus qu'à ma bonne volonté que je dois tout cela. Je t'envoie un duplicata de ma conscription. Beaumont m'a mené à sa section et m'a fait inscrire. Cette démarche était nécessaire; sans cela, malgré ma présence au corps, j'aurais encouru les peines portées par la loi.

«Tu vas donc lire que j'exerce la profession de chasseur à cheval et que ma taille est d'un mètre 733 millimètres, à quoi tu ne comprendras rien et te figureras peut-être que j'ai grandi ce mois-ci de 733 coudées. Mais cela ne fait toujours que 5 pieds 3 pouces. Hier, en retenant ma place à la diligence, j'ai emmené le commis qui m'inscrivait sur le registre. Ah! monsieur, je suis de la conscription.—Voilà un uniforme qui vous va bien; voulez-vous m'adresser à votre capitaine?—Certainement, mon camarade; je vais chez lui, venez-y avec moi. Un jeune homme qui venait s'inscrire aussi pour la diligence, nous entend et nous suit. Bientôt j'emmènerai les postillons et les chevaux. Tu vois bien, ma bonne mère, que je ne suis pas le seul qui ait le goût militaire, car tous s'en vont joyeux et fiers. Je pars, je t'embrasse, je t'aime, je recommande à père Deschartres et ma bonne, et même aussi un peu à Tristan, de te distraire, de te rassurer, de te soigner; je reviendrai bientôt, sois-en sûre, et je serai heureux.

«MAURICE.»

«Cologne, 7 brumaire.

«Me voilà à Cologne! Bah! comment donc si loin? Figure-toi qu'arrivé à Bruxelles, j'entre dans la chambre de la sixième compagnie. On allait se mettre à table, c'est à dire se ranger autour de la gamelle. On m'invite poliment à dîner. Je prends une cuillère, et me voilà à m'empifrer avec toute la société. A un petit goût de fumée près, la soupe était, ma foi, très bonne, et je t'assure qu'on ne meurt pas de cette cuisine-là. Je régale ensuite les camarades de quelques pots de bière et de quelques tranches de jambon. Nous fumons quelques pipes, nous voilà amis comme si nous avions passé dix ans ensemble. Tout à coup l'appel sonne, on descend dans la cour. Le chef d'escadron s'avance, je vais à lui, je lui remets la lettre du capitaine, il me serre la main, mais il m'apprend que le chef de brigade et le général sont aux avant-postes de l'armée de Mayence avec l'autre partie de mon régiment. Je vois dans l'instant qu'il n'y a rien à faire à Bruxelles, et je le dis tout net à mon chef d'escadron qui m'approuve sans hésiter. Il m'expédie une feuille de route pour les avant-postes, et après dix-huit heures d'amitié avec mon chef et mes camarades, me voilà parti! Mais le destin, ma bonne mère, me sert mieux que la prudence. Je passais par Cologne pour me rendre dans les environs de Francfort, où est mon régiment, lorsque j'ai appris que le citoyen d'Harville, général en chef et inspecteur de la cavalerie de Mayence, allait arriver ici dans deux jours. Je suspends ma course, je l'attends. Tout le monde me dit qu'avec la recommandation de Beurnonville, son ami, je serai employé d'emblée près de lui comme ordonnance. J'aurai donc un peu plus de mouvement, sinon dans le corps, du moins dans l'esprit, que si j'étais forcé de m'en tenir à la consigne du soldat caserné. Ainsi mes affaires vont bien, et sois tranquille.

«Tu apprendras par les journaux qu'il y a eu des troubles dans le Brabant, au sujet de la conscription. Les révoltés se sont emparés pendant quelques heures de la ville et de la citadelle de Malines; mais les Français, à qui rien ne résiste, les en ont chassés, et en ont tué 300. On en a amené 27 à Bruxelles pendant que j'y étais, et j'ai vu, parmi eux, des gens de tout âge et deux capucins. La conscription n'était qu'un prétexte, et le projet des révoltés était de favoriser une descente des Anglais; car ils s'étendent du côté d'Ostende et de Gand. Notre diligence s'étant cassée et nous ayant forcés de passer huit heures à Louvain, toutes les villes qui étaient sur la route, vinrent au-devant de nous. Le bruit s'était répandu que Bruxelles était en insurrection, parce qu'on ne voyait point arriver la diligence. Cette alerte s'est accrue au point que c'est la nouvelle du pays, et qu'on a peine à me croire, quand je dis que j'ai laissé Bruxelles fort tranquille. On fait descendre beaucoup de troupes de l'armée de Mayence, et on espère voir bientôt le Brabant pacifié. Je bénis de plus en plus, ma bonne mère, les soins dont tu comblas mon enfance. L'allemand m'est ici de la plus grande utilité. J'ai servi dans tout le chemin d'interprète à la carrossée. Ils étaient désolés de me laisser à Cologne et de perdre leur trucheman.—Tu vas passer un hiver bien triste, toi, ma bonne mère, et cette idée seule m'afflige. Mais j'espère être chargé de quelque ordonnance pour le département de l'Indre. J'irai encore te soigner, te caresser, te faire rire. Ta douleur est mon unique souci, car de tout ce qui peut m'arriver, je m'en moque, et suis certain de m'en bien tirer.»

En attendant le général d'Harville, notre chasseur se promenait au bord du Rhin, et, malgré sa joie d'être militaire, il ne pouvait pas toujours prendre son parti sur l'absence de sa mère. «Les bords du Rhin me rappellent les bords de la Seine à Passy, lui écrivait-il à la date du 9 brumaire, et je m'y surprends tout triste, rêvant à toi, et t'appelant comme dans ce temps-là où nous étions si malheureux.» Il rencontre un aide-de-camp du général Jacobi, ils parlent musique, ils en font ensemble, et les voilà liés. Le général d'Harville arrive enfin, et, d'emblée, choisit le protégé de Beurnonville pour son ordonnance. Il lui promet un beau cheval, tout équipé, le plus tôt possible, car les chevaux étaient rares alors, et celui-là se fit longtemps attendre.

Le général, qui s'intitulait alors Auguste Harville, était le comte d'Harville, qui fut depuis sénateur et chevalier d'honneur de Joséphine, avait été maréchal-de-camp avant la révolution, puis employé sous Dumouriez. Il avait été un peu froid ou hésitant à la bataille de Jemmapes. Traduit au tribunal révolutionnaire après la trahison de ce dernier, il avait eu le bonheur d'être acquitté. La suite de sa vie s'écoula dans les faveurs plus que dans la gloire. En 1814 il vota la déchéance de l'empereur et fut fait pair de France. Ce pouvait être un brave et galant homme, mais le résumé de ces existences qui ont servi toutes les causes ne laisse pas de traces bien chaudes dans la mémoire des hommes, et on peut, en tout temps, suspecter un peu leur sincérité. Ce général était fort sensible à la recommandation de la naissance. Son aide-de-camp et parent, le jeune marquis de Caulaincourt, le poussait à la hauteur et à la réaction contre les idées révolutionnaires. Le caractère d'aristocratie de ces deux personnages est très bien tracé dans les lettres de mon père, que je citerai encore, car elles offrent une peinture assez originale de l'esprit de réaction qui grandissait chaque jour dans les rangs de l'armée. On y verra que l'égalité de droits, établie par la révolution, n'y était déjà plus du tout l'égalité de fait.

LETTRE XIV.

«26 brumaire an VII (9 septembre 98), Cologne.

«... Les aides-de-camp du général dont l'un est le citoyen Caulaincourt, m'ont invité hier à dîner. Le repas a été très gai et très amical. On a passé ensuite dans la chambre du général qui a un érysipèle à la jambe. Je suis resté seul avec lui une demi-heure. Il m'a parlé avec l'aisance et l'affabilité d'un personnage d'autrefois, s'est inquiété de la manière dont j'étais logé et nourri; puis il me fit mille questions sur mon passé, sur ma naissance, sur mes relations. En apprenant que la femme et la fille du général de La Marlière avaient passé l'été chez toi, que la fille du général de Guibert avait épousé mon neveu, que Mme Dupin de Chenonceaux avait été la femme de mon grand-père, il devint de plus en plus gracieux, et je vis bien que tout cela ne lui était pas indifférent. On fit ensuite de la musique. Il y avait beaucoup d'élégans et d'élégantes de Cologne qui, pour des Allemands, n'ont pas mauvaise tournure. Chacun demandait au général: Quel est donc ce chasseur-là? Car ce n'est pas en Allemagne la coutume que les ordonnances fassent salon avec les officiers supérieurs, et cette infraction à l'étiquette leur bouscule un peu l'esprit. Je m'en moque, et je vais mon train, d'autant plus qu'après la musique vint une magnifique collation dont aucun plat ne fit avec moi le renchéri. Puis du punch... Et puis on a valsé. Et puis les aides-de-camp m'ont invité à souper avec ceux du général Tréguier, commandant de la place. Nous avons bu du vin de Champagne qui cassait tout, puis encore du punch, puis nous nous sommes un peu grisé, et puis on s'est séparé à minuit.

«Tu vois que n'ayant pas le sou, je vis comme un prince. L'état-major est très bien composé. Les aides-de-camp sont tous des jeunes gens fort aimables, et le citoyen de Caulaincourt m'a dit, de la part du général, que dans trois ou quatre mois je serais officier.

«On bat toujours les rebelles; on a brûlé plusieurs villages entre Mons et Bruxelles. Cologne est tranquille..................................

«Dis à ma bonne qu'il y a ici des places vacantes de vivandières, et que je lui en offre une. J'embrasse il signor Fugantini-Deschartres. Débite-t-on toujours, dans nos environs, bien des platitudes sur mon absence? Arrivent-ils à croire que je ne suis pas émigré, mais soldat? Tous nos bons paysans partent-ils? Demandent-ils où je suis? Il arrive ici une foule de conscrits. On les compte, on les enrégimente, on les conduit comme des moutons. Tous les matins, la rue de l'état-major en est remplie. Les uns chantent; quelques-uns, pauvres enfans, ont la larme à l'œil. Je voudrais pouvoir les consoler ou leur donner ma gaîté. «Je me retrouvai près de toi, dans la rue du Roi-de-Sicile, dans ton boudoir gris de perle. C'est étonnant comme la musique vous replonge dans les souvenirs. C'est comme les odeurs: quand je respire tes lettres, je crois être dans la chambre à Nohant, et le cœur me saute à l'idée que je vais te voir ouvrir ce meuble en marqueterie qui sent si bon, et qui me rappelle des choses si sérieuses d'un anti-temps[23].

* * *

«En sortant de la comédie, ce diable de bon garçon (mon ami le secrétaire) m'a emmené souper. Je ne voulais pas boire de vin parce qu'il est trop cher ici, et que je voudrais m'en déshabituer. Il y avait six jours que je n'en avais goûté; mais, en le voyant sur la table, et pressé par mon camarade, je n'ai pas su résister.»

LETTRE XVIII.

«23 frimaire an VII (décembre 98). Cologne.

«Ma foi, ma bonne mère, si j'osais, je te gronderais, car je ne reçois pas de tes nouvelles, et je ne saurais m'y habituer. Je reviens encore de fouiller dans les dépêches du général, et je reviens encore une fois triste. J'ai été voir avant-hier mon brave compatriote le capitaine Fleury[24], j'y suis allé avec un autre capitaine de son régiment. Nous avons descendu le Rhin jusqu'à Mulheim dans une chaloupe à voiles, par un vent qui nous coupait la figure et qui nous menait d'un train admirable. Il nous a donné un très bon dîner et j'en avais besoin, car ce joli vent m'avait donné une faim de soldat. Ce brave homme nous a reçus à bras ouvert, et nous n'avons fait que parler du Berry. Le sentiment qu'on appelle amour de la patrie est de deux sortes. Il y a l'amour du sol, qu'on ressent bien vite dès qu'on a mis le pied sur la terre étrangère, où rien ne vous satisfait, ni la langue, ni les visages, ni les manières, ni les caractères. Il se mêle à cela je ne sais quel amour-propre national qui fait qu'on trouve tout plus beau et meilleur chez soi que chez les autres. Le sentiment militaire s'en mêle aussi, Dieu sait pourquoi! Mais enfin, enfantillage ou non, voilà que je m'en sens atteint et qu'une plaisanterie sur mon uniforme ou mon régiment me mettrait en colère tout aussi bien qu'un vieux soldat dont on raillerait le sabre ou la moustache.

«Et puis, outre cet attachement au sol, et cet esprit de corps, il y a encore l'amour de la patrie qui est autre chose et qui ne peut guère se définir; tu auras beau dire, ma bonne mère, qu'il y a quelque chimère dans tout cela, je sens que j'aime ma patrie comme Tancrède:

Qu'elle en soit digne ou non, je lui donne ma vie!

Nous avons senti tous ces amours-là confusément à travers le vin du Rhin, en trinquant à tout rompre, Fleury et moi, au Berry et à la France.

«Comment va ton pauvre métayer; Ses enfans partent-ils? Père Deschartres continue-t-il ses cures merveilleuses? Monte-t-il ma jument? Râcle-t-il toujours du violon? Dis à ma bonne que, depuis qu'elle ne s'en mêle plus, mes chemises ne sont pas dans un état brillant. Elle était bien bonne avec son idée de se faire envoyer mon linge pour le raccommoder! Le port pour aller et revenir coûterait plus cher que le linge ne vaut.

«Il s'est donné avant-hier un très beau bal; le général y était avec ses aides-de-camp. Je fus le saluer, et il me fit très bonne mine. Il me demanda si je savais valser, et je lui en donnai vite la preuve. Je remarquai qu'il me suivait des yeux et qu'il parlait de moi à un de ses aides-de-camp d'un air de satisfaction. Tu n'aimes pas la guerre, ma bonne mère, et je ne veux pas te dire de mal de l'ancien régime; mais pourtant j'aimerais mieux faire mes preuves sur un champ de bataille que dans un bal.

«Tu me demandes si j'ai planté là Caulincourt. Ce n'est point pour moi un homme à planter là, je t'assure car il fait la pluie et le beau temps chez le général. Je lui témoigne toujours tout le respect et les attentions auxquels je suis tenu; mais c'est un être original qui ne peut me plaire infiniment. Un jour il vous fait des avances; le lendemain il vous reçoit sèchement. Il dit des douceurs à la Deschartres. Il tance ses secrétaires comme des écoliers, et, dans la conversation la plus insignifiante, il garde le ton d'un homme qui fait la leçon à tout le monde. C'est l'amour du commandement personnifié. Il vous dit qu'il fait chaud ou froid, comme il dirait à son domestique de brider son cheval. J'aime infiniment mieux Durosnel, l'autre aide-de-camp. Celui-là est vraiment aimable, bon et simple dans ses manières. Il parle toujours avec franchise et amitié, et n'a pas de caprices. Il était aussi au bal d'avant-hier, et nous étions placés pour valser par rang de grade. D'abord le citoyen de Caulincourt, ensuite Durosnel, puis moi; de manière que l'adjoint, l'aide-de-camp et l'ordonnance accomplissaient leur rotation comme des planètes.

«Toutes tes réflexions sur le monde à propos de ma situation sont bien vraies, ma bonne mère. Je les garderai pour moi, et j'en ferai mon profit. Ta lettre est charmante, et je ne serai pas le premier à te dire que tu écris comme Sévigné, mais tu en sais plus long qu'elle sur les vicissitudes de ce monde.»

CHAPITRE NEUVIEME.

Suite des lettres.—Courses en traîneaux.—Les baronnes allemandes.—La chanoinesse.—Les glaces du Rhin.

LETTRE XXIII.

«Cologne, 18 nivose an VII (Janvier, 1799).

«.... Le général m'a fait inviter à diner par M. de Caulincourt. Il m'a fait parler de Jean-Jacques Rousseau, de mes aventures avec mon père, et m'a écouté de façon à me tourner la tête si j'étais un sot. Mais je me tenais sur mes gardes pour ne pas devenir babillard et pour ne dire que ce à quoi j'étais provoqué. Après le dîner, le général et M. Durosnel montèrent dans un traîneau magnifique représentant un dragon or et vert, traîné par deux chevaux charmans. Je montai dans un autre avec Caulincourt; mon camarade le hussard rouge, me voyant sortir de table et monter dans les traîneaux du général, ouvrait des yeux gros comme le poing. Il croyait rêver. Le général courait la ville en traîneau pour faire ses invitations à une grande partie qui devait avoir lieu le lendemain. Il voulut que je le suivisse dans toutes ses visites et chez Mme Herstadt, en la priant de laisser sa fille venir à cette partie. Il se mit en plaisantant à ses genoux en lui disant: Souffrirez-vous, madame, que je reste longtemps dans cette posture, en présence de mes aides-de-camp et de mon ordonnance, le petit-fils du maréchal de Saxe?—Les dames ouvrirent de grands yeux, ne comprenant probablement pas que je ne fusse pas émigré.

«Nous avons un très beau bal par abonnement, où vont tous les officiers supérieurs et la bonne compagnie du crû. Tu ne croirais pas qu'une bécasse de baronne allemande, qui y mène ses filles, a trouvé mauvais que j'y fusse, et a défendu à ses filles de danser avec moi. C'est un capitaine de cavalerie qui loge chez elle qui est venu me conter cela. Il en était furieux et voulait déloger à l'instant même. Sa colère était burlesque, et j'ai été obligé de le calmer. Mais je n'ai pu l'empêcher, hier soir, d'aller donner le mot à tous les Français militaires et autres qui sont ici; et comme j'arrivais au bal, amenant mon quartier-maître et mon chef d'escadron avec lesquels je venais de dîner, d'autres officiers s'approchèrent de nous et nous dirent: La consigne est donnée, le serment est prêté:

«Aucun Français ne dansera avec les filles de la baronne ***. J'espère, messieurs, que vous voudrez bien prendre le même engagement. Je demande pourquoi: on me répond que la baronne a défendu à ses filles de danser avec les soldats, et j'apprends ainsi que c'est moi qui suis la cause de cette conspiration...

«Je suis tenté de bénir la fameuse baronne qui veut que les ordonnances attendent dans la cour pendant que les officiers sont au bal. Cela m'a valu les paroles les plus aimables, les regards les plus ravissans de Mlle....., et nous sommes dans un échange d'intérêt et de reconnaissance qui me fait beaucoup espérer. Cette jeune personne est chanoinesse et à peu près maîtresse de ses actions. Elle est charmante, et, ma foi, si une chanoinesse du chapitre électoral n'a pas peur de mon dolman, je puis bien narguer la vieille baronne et ses pies-grièches de filles.....»

LETTRE XXIV.

«7 pluviôse an VII.

«Tu sais sûrement déjà qu'Ehrenbreitstein est rendu. Le Rhin fait ici des ravages du diable. Le port de Cologne est plein de bâtimens marchands hollandais: les glaces se sont d'abord fortement serrées; ensuite est arrivé un débordement qui les a portées à la hauteur des premiers étages des maisons du port. Il a gelé de nouveau par là-dessus; puis tout à coup le Rhin est rentré dans son lit, de manière que l'eau n'étant plus sous la glace, la glace s'est brisée et les bâtimens qui s'étaient rangés contre les maisons de plain-pied avec les croisées du premier, sont retombés sur le port de trente pieds de haut et se sont fracassés en grande partie. Cet événement est unique et ne s'est peut-être jamais vu. Hier, je suis resté toute l'après-midi sur le bastion du Rhin à observer ses mouvemens, avec un officier d'artillerie, jeune homme rempli de talens que j'ai pris en amitié et qui me le rend. Nous avions une pièce de 4, et, à chaque effort de la glace, nous avertissions les hommes du port par un coup de canon. Je me suis ressouvenu de mes jeux de la rue du Roi-de-Sicile, et en mettant le feu, je sentais que cela m'amusait encore. Tu as beau dire, ma chère mère, il n'y a rien de joli comme le bruit. Je voudrais bien pouvoir t'importuner encore de mon vacarme!..... Mais on vient me chercher pour dîner. On crie, on rit, c'est un bruit à ne pas s'entendre, et, quoique j'aime le tapage, je m'en passerais bien quand je cause avec toi. Allons, il faut que je te quitte brusquement, mais, avant, je t'embrasse comme je t'aime.

«Tu désires beaucoup la paix, ma bonne mère, et moi je tremble qu'on ne la fasse. La guerre est mon seul moyen d'avancement; si elle recommence, je suis officier avec facilité et avec honneur. En se conduisant proprement dans quelque affaire, on peut être nommé sur le champ de bataille. Quel plaisir! quelle gloire! mon cœur bondit rien que d'y songer! C'est alors qu'on obtient des congés, qu'on revient passer d'heureux momens à Nohant, et qu'on est par là bien récompensé du peu qu'on a fait!

..... On ne s'appelle plus ici citoyen ni citoyenne; les militaires, entre eux, reprennent le monsieur chaque jour davantage, et les dames sont toujours des dames. Dis au père Deschartres qu'il est un ...... de tant dormir.

«Adieu, ma bonne mère, je t'embrasse de toute mon ame.»

LETTRE XXIX.

«Cologne, le 20 pluviose an VII.

«Heureux celui qui conserve sa mère, et qui peut jouir de sa tendresse? Celui-là est prédestiné, car il aura connu le bonheur d'être aimé pour lui seul!

«Ta lettre, ma bonne mère, est venue compléter bien agréablement ma journée. Je l'ai reçue au retour d'une promenade que j'ai faite de l'autre côté du Rhin avec Lecomte (c'est le nom du chasseur à qui j'ai servi de témoin). Il m'a mené voir le bâtiment d'un négociant de ses amis. Ce vaisseau n'a point souffert des glaces, il est très joli; les chambres sont d'une propreté parfaite. Nous l'avons visité dans tous les sens. Il était rempli de marchandises. Le négociant, avec tout son monde, était occupé à le faire charger pour la Hollande. Maîtres et ouvriers grouillaient sur le pont. Il faisait le plus beau temps du monde. Seuls nous ne faisions rien, le chasseur et moi, au milieu de tous ces visages affairés. Pour moi, appuyé sur mon sabre, la pipe à la ......, l'œil stupidement fixé sur ce spectacle, je me disais à part moi: «Je suis né dans une condition plus riche et plus élevée que ces gros négocians qui ont des maisons en ville, des vaisseaux en rade, de l'or plein leurs coffres; et moi, soldat de la République, je n'ai pour toute propriété que mon sabre et ma pipe. Mais les glaces, mais le feu, mais les voleurs, mais les douaniers ne m'empêchent pas de dormir. Que d'inquiétudes de moins! Que la ville s'effondre, que le port et tout ce qui est dedans s'engloutisse, je m'en moque..... et même, je dirais à la hussarde, je m'en.... Travaillez pour vous-mêmes, canailles, amassez de l'argent; nous, nous travaillerons pour notre pays et nous recueillerons de l'honneur. Mon métier vaut bien le vôtre.»

«Là-dessus, laissant mon chasseur à bord, occupé à vider quelques bouteilles avec son ami le négociant, je suis revenu trouver ma chanoinesse, qui m'avait promis d'avoir un grand mal de tête pour se dispenser d'aller à la comédie, ce qui lui permettrait de rester seule chez elle toute la soirée.