Suite des lettres.—Saint-Jean.—Vie de garnison.—La petite maison.—Départ de Cologne.
LETTRE XXXI.
«Le 24 ventose, Cologne, an VII (mars 1799).
«De mon père à sa mère,
«Caulaincourt est enfin parti, je lui ai souhaité une bonne santé et un beau voyage. Il m'a répondu par de grandes révérences encore plus glaciales que de coutume. Je n'ai pas pleuré, c'est singulier!
«Le général me dit que je ne m'occupe pas assez. Mais à quoi veut-il que je m'occupe puisqu'il ne me donne rien à faire, que je n'ai même pas un cheval à monter, et que notre temps ici se passe à faire des visites, à aller au bal et à la comédie? Si je n'avais la passion de la musique je m'ennuierais à mourir, car je suis obligé d'étudier les commandemens et les manœuvres de l'escadron dans ma chambre, ce qui ne m'apprend pas grand'chose. Depuis que je suis chez mon docteur, j'accompagne sa fille. A ma prière, ma belle chanoinesse a repris la musique qu'elle possède admirablement. Elle a fait venir un piano de Mayence, et elle le touche avec beaucoup de goût et de légèreté. Je vais aussi très souvent jouer du violon et chanter chez Mme Maret, femme du commissaire des guerres en chef à Cologne. Elle reçoit tout ce qu'il y a de mieux ici en Français, et le général y vient quelquefois.
«Nous avons eu une très belle revue, favorisée par un temps magnifique. Pour le coup, les plumets et les broderies ont brillé tout à leur aise. La musique était fort bonne, et tout cela me grisait. J'étais heureux. Mais tout cela donne le goût du métier et ne me satisfait pas. Il est vrai que voilà la guerre recommencée sinon déclarée. Ce sera, j'espère, le signal de mon avancement. Que cette espérance ne t'effraie pas: songe qu'il y aura des remplacemens à faire dans les corps, et qu'il faudra bien que mon tour vienne. Connais-tu rien de plus risible que les négociations de Rastadt? On se fait de grandes politesses de part et d'autre, et on se canonne avec des protestations d'amitié. A la bonne heure!
«Ce que tu me dis de notre moisson prochaine n'est pas gai; mais dans ma sagesse optimiste, j'ai imaginé que si le blé était plus rare il serait plus cher, et que tu n'y perdrais rien. Il est vrai que les pauvres, sur qui cela retombe, te retomberont sur les bras, et que tu en nourriras plus que de coutume. De loin, je vois bien que mon optimisme est en défaut, et que les bons cœurs ne vont pas à la richesse.....
«Dis à Saint-Jean que le bruit court à l'armée que l'on va faire une levée de tous les hommes depuis quarante ans jusqu'à cinquante-cinq ans, et qu'alors je tâcherai de le faire entrer comme cuisinier dans le régiment, afin qu'il ne soit exposé qu'au feu de la cuisine, car je crois que celui des batteries ne lui conviendrait pas.»
* * *
Ce Saint-Jean, objet fréquent des amicales railleries de mon père, était le cocher de la maison et l'époux d'Andelon, la cuisinière. Ce vieux couple est mort chez nous, le mari quelques mois avant ma grand'mère qui ne l'a pas su, son état de paralysie nous permettant de le lui cacher. Saint-Jean était un ivrogne fort comique. Toute sa vie il avait été atrocement poltron, et, quand il était ivre surtout, il était assailli par les revenans, par Georgeon, le diable de la vallée noire; par la Levrette blanche, par la Grand'Bête, par le monde fantastique des superstitions du pays. Chargé d'aller chercher les lettres à La Châtre, les jours de courrier, il prenait chaque fois, pour faire ce voyage d'une lieue, des précautions solennelles, surtout en hiver, lorsqu'il ne devait être de retour qu'aux premières heures de la nuit. Dès le matin, après s'être lesté de quelques pintes de vin du crû, il chaussait une paire de bottes qui datait au moins du temps de la Fronde, il endossait un vêtement d'une forme et d'une couleur indéfinissables, qu'il appelait sa roquemane; Dieu sait où il avait pêché ce nom-là! Puis il embrassait sa femme, qui lui apportait respectueusement une chaise, moyennant quoi il se hissait sur un antique et flegmatique cheval blanc, lequel, en moins de deux petites heures (c'était son expression), le transportait à la ville. Là, il s'oubliait encore deux ou trois petites heures au cabaret, avant et après ses commissions, et enfin, à la nuit tombante, il reprenait le chemin de la maison, où il arrivait rarement sans encombre; car tantôt il rencontrait une bande de brigands qui le rouaient de coups, tantôt, voyant venir à lui une énorme boule de feu, son cheval fougueux l'emportait à travers champs, tantôt le diable, sous une forme quelconque, se plaçait sous le ventre de son cheval et l'empêchait d'avancer; tantôt, enfin, il lui sautait en croupe et prenait un tel poids que le pauvre animal était forcé de s'abattre. Parti de Nohant à neuf heures du matin, il réussissait pourtant à y rentrer vers neuf heures du soir; et, tout en dépliant lentement son portefeuille pour remettre les lettres et les journaux à ma grand'mère, il nous faisait le plus gravement du monde le récit de ses hallucinations.
Un jour il eut une assez plaisante aventure, dont il ne se vanta pas. Perdu dans les profondes méditations que procure le vin, il revenait, par une soirée sombre et brumeuse, lorsqu'avant d'avoir eu le temps de prendre le large, il se trouva face à face avec deux cavaliers armés, qui ne pouvaient être que des brigands. Par une de ces inspirations de courage que la peur seule peut donner, il arrête son cheval et prend le parti d'effrayer les voleurs en faisant le voleur lui-même, et en s'écriant d'une voix terrible: «Halte-là, messieurs, la bourse ou la vie!»
Les cavaliers un peu surpris de tant d'audace, et se croyant environnés de bandits, tirent leurs sabres, et, prêts à faire un mauvais parti au pauvre Saint-Jean, le reconnaissent et éclatent de rire. Ils ne le quittèrent pourtant pas sans lui faire une petite semonce et le menaçant, s'il recommençait, de le conduire en prison. Il avait arrêté la gendarmerie.
Il avait été, dans sa jeunesse, quelque chose comme sous-aide porte-foin dans les écuries de Louis XV. Il en avait conservé des idées et des manières solennelles et dignes, et un respect obstiné pour la hiérarchie. Etant devenu postillon plus tard, lorsque ma grand'mère le prit pour cocher après la révolution, une petite difficulté se présenta; c'est qu'il ne voulut jamais monter sur le siége de la voiture, ni quitter sa veste à revers rouges et à boutons d'argent. Ma grand'mère, qui ne savait contrarier personne, en passa par où il voulut, et toute sa vie il la conduisit en postillon. Comme il avait l'habitude de s'endormir à cheval, il la versa maintes fois. Enfin, il la servit pendant vingt-cinq ans d'une manière intolérable, sans que jamais l'idée fort naturelle de le mettre à la porte vînt à l'esprit de cette femme incroyablement patiente et débonnaire.
Il paraît qu'il prit au sérieux les moqueries de mon père sur la prétendue levée de conscrits de cinquante ans, et qu'il n'épousa Andelon, à cette époque, que pour se soustraire aux exigences éventuelles de la république. Vingt ans plus tard, quand on lui demandait s'il avait été à l'armée, il répondait: «Non, mais j'ai bien failli y aller!» La première fois que mon père vint en congé après Marengo et la campagne d'Italie, Saint-Jean ne le reconnut pas et prit la fuite; mais voyant qu'il se dirigeait vers l'appartement de ma grand'mère, il courut chez Deschartres pour lui dire qu'un affreux soldat était entré malgré lui dans sa maison, et que, pour sûr, madame allait être assassinée.
Malgré tout cela, il avait du bon, et une fois, sachant ma grand'mère dépourvue d'argent et inquiète de ne pouvoir en envoyer de suite à son fils, il lui rapporta joyeusement son salaire de l'année que, par miracle, il n'avait pas encore bu. Peut-être l'avait-il reçu la veille! Mais enfin l'idée vint de lui, et, pour un ivrogne, c'est une idée. Il pardonnait à mon père de mener les chevaux un peu vite; mais, sur ses vieux jours, il devint plus intolérant pour moi, et souvent, pour monter à cheval, je fus obligée d'aller au pas jusqu'au premier village pour faire remettre à ma monture un fer qu'il avait eu la malice de lui ôter pour m'empêcher de la faire courir.
Mon père lui avait fait présent d'une paire d'éperons d'argent. Il en perdit un, et, pendant le reste de sa vie, il se servit d'un seul éperon, refusant obstinément de remplacer l'autre. Il ne manquait jamais de dire à sa femme, chaque fois qu'elle l'équipait pour le départ: «Madame, n'oubliez pas de m'attacher mon éperon d'argent.»
Tout en s'appelant monsieur et madame, ils ne passèrent pas un jour de leur douce union sans se battre, et enfin le père Saint-Jean mourut ivre, comme il avait vécu.
Voici encore quelques lettres sur la quantité:
«Cologne, 19 floréal.
«Quoi que tu en dises, ma bonne mère, je ne sens pas trop l'écurie. Panser mon cheval est la moindre des choses. Il ne s'agit que d'avoir un vêtement ad hoc, et, ma foi, si un peu de ce parfum-là s'attache à notre personne, nos belles n'ont pas trop l'air de s'en apercevoir. D'ailleurs, il faudra bien qu'elles s'y accoutument. Si nous faisions campagne pour tout de bon, nous sentirions encore plus mauvais. Permets-moi de te dire, ma bonne mère, que ton idée d'augmenter ma pension, pour que je puisse me procurer un domestique, ne me va pas du tout. Je ne veux pas de cela, d'abord parce que tu n'es pas assez riche maintenant pour faire ce sacrifice, ensuite parce qu'un simple chasseur se faisant cirer les bottes et faire la queue par un laquais serait la risée de toute l'armée. Je t'avoue que j'ai ri à l'idée de me voir un valet de chambre dans la position où je suis, mais j'ai été encore plus attendri de ta sollicitude. Si cette idée de me voir l'étrille et la fourche en main te désespère; je te dirai, pour te rassurer, qu'il m'est très facile, si je le veux, de faire soigner mon cheval par un palefrenier du général pour la somme de six francs par mois.
«Les femmes sont nées pour nous consoler de tous les maux de la terre. On ne trouve que chez elles ces soins attentifs et charmans auxquels la grâce et la sensibilité donnent tant de prix. Tu me les as fait connaître, ma bonne mère, quand j'étais près de toi; et maintenant tu répares mes folies. Oh! si toutes les mères te ressemblaient, jamais la paix et le bonheur n'eussent abandonné les familles. Chaque lettre de toi, chaque jour qui s'écoule, augmentent ma reconnaissance et mon amour pour toi. Oh! non, il ne faut pas abandonner cette faible créature. Je sais bien que tu ne l'abandonneras pas. Ne justifions pas cette sentence terrible pour l'espèce humaine que l'on fait prononcer à de jeunes oiseaux:
«Tes réflexions, ma bonne mère, m'ont vivement touché. J'aurais dû les faire plus tôt! Si ta conduite, en cette occasion, n'eût réparé les suites imprévues de mon entraînement, j'aurais peut-être été réduit à n'en faire que de stériles et douloureuses. Professer et pratiquer la vertu, c'est ton lot et ton habitude. Adieu, ma bonne mère, ma mère excellente et chérie. On m'appelle chez le général. Je n'ai que le temps de t'embrasser de toute mon ame.
«MAURICE.»
Voici l'explication de la lettre qu'on vient de lire. Une jeune femme attachée au service de la maison venait de donner le jour à un beau garçon qui a été plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n'avait pas été victime de la séduction: elle avait cédé, comme mon père, à l'entraînement de son âge. Ma grand'mère l'éloigna sans reproches, pourvut à son existence, garda l'enfant et l'éleva.
Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre qui demeure presque porte à porte avec nous. On voit, dans la suite des lettres de mon père, qu'il reçoit par sa mère des nouvelles de cet enfant, et qu'ils le désignent entre eux, à mot couvert, sous le nom de la petite maison. Ceci ne ressemble guères aux petites maisons des seigneurs débauchés du bon temps. Il est bien question d'une maisonnette rustique; mais il n'y a là de rendez-vous qu'entre une tendre grand'mère, une honnête nourrice villageoise et un bon gros enfant qu'on n'a pas laissé à l'hôpital et qu'on élèvera avec autant de soin qu'un fils légitime. L'entraînement d'un jour sera réparé par une sollicitude de toute la vie. Ma grand'mère avait lu et chéri Jean-Jacques: elle avait profité de ses vérités et de ses erreurs; car c'est faire tourner le mal au profit du bien que de se servir d'un mauvais exemple pour en donner un bon.
LETTRE XXXVII.
«Cologne, 19 prairial an VII (juin 99).
«Le général ne donne point sa démission, ma bonne mère, rassure-toi. C'est sa coutume d'aller tous les ans passer un mois ou deux dans ses terres. Il ne me perd point de vue. Il vient de me parler avec beaucoup d'affection, pour me dire qu'il me fallait aller au dépôt; que c'était nécessaire pour me former aux manœuvres de cavalerie, et que ce ne serait pas pour longtemps, puisque Beurnonville était en instance avec lui et avec Beaumont auprès du Directoire, pour m'obtenir un grade. Il m'a dit qu'il savait bien que tu serais contrariée de me savoir au dépôt; mais que, d'un autre côté, tu voulais que je fusse sous ses yeux, et que c'était le seul moyen, puisque le dépôt est à Thionville et que le général va à Metz ou aux environs. Il m'avancera l'argent dont j'ai besoin pour la route. Ainsi, ne t'inquiète pas, ne t'afflige pas, je serai bien partout, pourvu que tu n'aies pas de chagrin. Songe que si tu te rends malheureuse, il faudra que je le sois, fussé-je au comble de la richesse et au sein du luxe. Tu me verras revenir un beau jour, officier, galonné de la tête aux pieds, et c'est alors que messieurs les potentats de La Châtre te salueront jusqu'à terre. Allons, prends patience, ma bonne mère, voyage, va aux eaux, distrais-toi, tâche de t'amuser, de m'oublier quelque temps si mon souvenir te fait du mal. Mais non, ne m'oublie pas et donne-moi du courage. J'en ai besoin aussi. J'ai des adieux à faire qui vont bien me coûter! Elle ne sait rien encore de mon départ. Il faut que je l'annonce ce soir, et que les larmes prennent la place du bonheur. Je penserai à toi dans la douleur comme j'y ai toujours pensé dans l'ivresse. Je t'écrirai plus longuement au prochain courrier. Le général veut que j'écrive à Beurnonville avant le départ de celui-ci.
«Toutes tes mesures pour la petite maison sont excellentes et charmantes. Tu ménages mon amour-propre qui n'est pas fier, je t'assure. Je me fais bien plus de reproches pour tout cela que tu ne m'en adresses: tu protéges la faiblesse, tu empêches le malheur. Que tu es bonne, ma mère, et que je t'aime!»
LETTRE XXXVIII.
«Cologne, 26 prairial an VII (juin 99).
«Tu es triste, ma bonne mère, moi aussi je le suis, mais c'est de ta douleur, car pour moi-même, j'ai du courage, et je me suis toujours dit que l'amour ne me ferait pas oublier le devoir; mais je n'ai pas de force contre ta souffrance. Je vois que ton existence est empoisonnée par des inquiétudes continuelles et excessives. Mon Dieu! que tu te forges de chimères effrayantes. Ouvre donc les yeux, ma chère mère, et reconnais qu'il n'y a rien de si noir dans tout cela. Qu'y a-t-il donc? Je pars pour Thionville, cité de l'intérieur, la plus paisible du monde, emportant l'amitié et la protection du général, qui me recommande au chef d'escadron. Je ne pourrai donc sortir de là que par son ordre, et ne serai pas libre d'aller affronter ces hasards que tu redoutes tant[25]. Que ne puis-je faire de toi un hussard pendant quelque temps, afin que tu voies combien il est facile de l'être, et quel fonds d'insouciance pour soi-même est attaché à cet habit-là. Sais-tu comment je vais quitter Cologne? Dans les larmes? Non; il faut rentrer cela, et s'en aller dans le tintamarre d'une fête. Quand j'ai annoncé mon départ à mes amis, tous se sont écriés: «Il faut lui faire une conduite d'honneur. Il faut nous griser avec lui à son premier gîte et nous séparer tous ivres, car, de sang-froid, ce serait trop dur.» En conséquence, voilà qu'on équipe pour Bonn, trois cabriolets, deux bironchtes et cinq chevaux de selle. Non seulement je serai escorté par notre tablée, mais encore par un jeune officier d'infanterie légère, Parisien charmant et qui a reçu une excellente éducation; par Maulnoir, par les secrétaires du général, par un garde-magasin des vivres et par un jeune adjudant de place, qui donnera une grande considération à la bande joyeuse, et l'empêchera d'être arrêtée pour tout le tapage qu'elle se propose de faire. En vérité il est doux d'être aimé, et tu vois bien que le rang et la richesse n'y font rien. L'affection ne regarde pas à cela, surtout dans la jeunesse qui est l'âge de l'égalité véritable et de l'amitié fraternelle.
«Nous sommes déjà une vingtaine, et à chaque instant mon escorte se recrute de nouveaux convives; cette ville est le centre de réunion de tous les employés de l'aile gauche de l'armée du Danube, et, parmi eux, il y a une foule de jeunes gens excellens. Je suis lié avec tous; nous nageons ensemble, nous faisons des armes, nous jouons au ballon, etc. Compagnon de leurs plaisirs, ils ne veulent pas que je les quitte sans adieux solennels. Il n'est pas jusqu'à l'entrepreneur des diligences, jeune homme fort aimable, qui ne veuille être de la partie et prêter gratuitement ses cabriolets et bironchtes. Je serai gravement à cheval, et je crois que si Alexandre fit une glorieuse entrée dans Babylone, j'en ferai, dans Bonn, une plus joyeuse.
Suite des lettres.—La conduite.—Thionville.—L'arrivée au dépôt.—Bienveillance des officiers.—Le fourrier professeur de belles manières.—Le premier grade.—Un pieux mensonge.
LETTRE XXXIX.
«Lenchstrat, 2 messidor, an VII (juin 99).
«Je suis parti de Cologne, ainsi que je te l'avais annoncé, ma bonne mère, escorté de voitures et de chevaux portant une bruyante et folâtre jeunesse. Le cortége était précédé de Maulnoir et de Leroy, aides-de-camp du général, et j'étais entre eux deux, giberne et carabine au dos, monté sur mon hongrois équipé à la hussarde. A notre passage, les postes se mettaient sous les armes, et quiconque voyait ces plumets au vent et ces calèches en route ne se doutait guère qu'il s'agissait de faire la conduite à un simple soldat.
«Au lieu de nous rendre à Bonn, comme nous l'avions projeté, nous quittâmes la route et nous dirigeâmes vers Brull, château magnifique, ancienne résidence ordinaire de l'Electeur. Ce lieu était bien plus propre à la célébration des adieux que la ville de Bonn. La bande joyeuse déjeûna et fut ensuite visiter le château. C'est une imitation de Versailles. Les appartemens délabrés ont encore de beaux plafonds peints à fresque. L'escalier, très vaste et très clair, est soutenu par des cariatides et orné de bas-reliefs. Mais tout cela, malgré sa richesse, porte l'empreinte ineffaçable du mauvais goût allemand. Ils ne peuvent pas se défendre, en nous copiant, de nous surcharger, et s'ils ne font que nous imiter ils nous singent. J'errai longtemps dans ce palais avec l'officier de chasseurs, qui est, ainsi que moi, passionné pour les arts.
«Puis nous fûmes rejoindre la société dans le parc, et, après l'avoir parcouru dans tous les sens, on proposa une partie de ballon. Nous étions sur une belle pelouse entourée d'une futaie magnifique. Il faisait un temps admirable. Chacun, habit bas, le nez en l'air, l'œil fixé sur le ballon, s'escrimait à l'envi, lorsque les préparatifs du banquet arrivèrent du fond d'une sombre allée. La partie est abandonnée, on s'empresse. Les petits pâtés sont dévorés avant d'être posés sur la table. A la fin du dîner, qui fut entremêlé de folies et de tendresses, on me chargea de graver sur l'écorce du gros arbre qui avait ombragé notre festin un cor de chasse et un sabre, avec mon chiffre au milieu. A peine eus-je fini, qu'ils vinrent tous mettre leurs noms autour, avec cette devise: «Il emporte nos regrets! «On forma un cercle autour de l'arbre, on l'arrosa de vin, et on but à la ronde dans la forme de mon schako, qu'on intitula la coupe de l'amitié. Comme il se faisait tard, on m'amena mon cheval, on m'embrassa avant de m'y laisser monter, on m'embrassa encore quand je fus dessus, et nous nous quittâmes les larmes aux yeux. Je m'éloignai au grand trot, et bientôt je les perdis de vue.
«Me voilà donc seul, cheminant tristement sur la route de Bonn, perdant à la fois amis et maîtresse, aussi sombre à la fin de ma journée que j'avais été brillant au commencement. Décidément cette manière de se quitter en s'étourdissant est la plus douloureuse que je connaisse. On n'y fait point provision de courage; on chasse la réflexion qui vous en donnerait; on s'assied pour un banquet, image d'une association éternelle, et tout à coup on se trouve seul et consterné comme au sortir d'un rêve.............
«Adieu, ma bonne mère, je t'embrasse et je me remets en route.»
LETTRE XL.
«Thionville, 14 messidor an VII (juillet 99).
«Bah! ma bonne mère, cesse donc, une fois pour toutes, de t'alarmer, car me voici heureux. Ici, comme partout, les choses s'arrangent toujours à souhait pour moi. En entrant dans la ville, je commence par tomber dans la boutique d'un perruquier, mon cheval à la porte, moi dans l'intérieur. Comme à l'ordinaire, je ne me fais pas le moindre mal. Je me ramasse plus vite que mon cheval. Je regarde cet événement comme d'un bon augure, et je remonte sur ma bête, qui n'avait pas de mal non plus.
«J'arrive au quartier. Je vais trouver le quartier-maître Boursier, qui me reçoit et m'embrasse avec sa gaîté et sa franchise ordinaires. Il me dit que les lettres du général ne sont pas encore arrivées, mais que je suis bien bon pour me présenter et me recommander moi-même, et il me mène chez le commandant du dépôt, nommé Dupré. C'est un officier de l'ancien régime, qui ressemble à notre ami M. de la Dominière. Je lui dis qui je suis, d'où je viens. Il m'embrasse aussi; il m'invite à souper; il m'autorise à ne point aller coucher au quartier, et me dit qu'il espère que je vivrai avec les officiers. En effet, je dîne tous les jours avec lui et avec eux.......
«Je passe mes journées chez le quartier-maître, et je t'écris de son bureau. Nous avons à notre table un autre jeune homme de la conscription, simple chasseur comme moi. Il est d'une des premières familles de Liége et joue du violon comme Guénin ou Maëstrino. En outre, il est aimable et spirituel, et le commandant l'aime beaucoup, car il joue lui-même de la flûte, adore la musique et fait grand cas des talens et de la bonne éducation. Voilà, je crois, la distinction qui servira à la chute des priviléges, justement abolis, et l'égalité rêvée par nos philosophes ne sera possible que lorsque tous les hommes auront reçu une culture qui pourra les rendre agréables et sociables les uns pour les autres. Tu t'effrayais de me voir soldat, pensant que je serais forcé de vivre avec des gens grossiers.
«D'abord figure-toi qu'il n'y a pas tant de gens grossiers qu'on le pense, que c'est une affaire de tempérament, et que l'éducation ne la détruit pas toujours chez ceux qui sont nés rudes et désobligeans. Je pense même que le vernis de la politesse donne à ces caractères-là les moyens d'être encore plus blessans que ne le sont ceux qui ont pour excuse l'absence totale d'éducation. Ainsi j'aimerais mieux vivre avec certains conscrits sortant de la charrue qu'avec M. de Caulaincourt, et je préfère beaucoup le ton de nos paysans du Berri à celui de certains grands barons allemands. La sottise est partout choquante, et la bonhomie, au contraire, se fait tout pardonner. Je conviens que je ne saurais me plaire longtemps avec les gens sans culture. L'absence d'idées chez les autres provoque chez moi, je le sens, un besoin d'idées qui me ferait faire une maladie. Sous ce rapport, tu m'as gâté, et si je n'avais eu la ressource de la musique qui me jette dans une ivresse à tout oublier, il y a certaines sociétés inévitables où je périrais d'ennui. Mais pour en revenir à ton chagrin, tu vois qu'il n'est pas fondé, et que partout où je me trouve, je rencontre des personnes aimables qui me font fête et qui vivent avec ton soldat sur le pied de l'égalité. Le titre de petit-fils du maréchal de Saxe, dont j'évite de me prévaloir, mais sous lequel je suis annoncé et recommandé partout, est certainement en ma faveur et m'ouvre le chemin. Mais il m'impose aussi une responsabilité, et si j'étais un malotru ou un impertinent, ma naissance, loin de me sauver, me condamnerait et me ferait haïr davantage.
«C'est donc par nous-mêmes que nous valons quelque chose, ou pour mieux dire par les principes que l'éducation nous a donnés; et si je vaux quelque chose, si j'inspire quelque sympathie, c'est parce que tu t'es donné beaucoup de peine, ma bonne mère, pour que je fusse digne de toi.
«Ajoute à cela mon étoile qui me pousse parmi les gens aimables, car le régiment de Schömberg-dragons, qui est maintenant ici, ne ressemble en rien au nôtre. Ses officiers y ont beaucoup de morgue et tiennent à distance les jeunes gens sans grade, quelque bien élevés qu'ils soient. Chez nous, c'est tout le contraire, nos officiers sont compères et compagnons avec nous quand nous leur plaisons. Ils nous prennent sous le bras et viennent boire de la bière avec nous; et nous n'en sommes que plus soumis et plus respectueux quand ils sont dans leurs fonctions et nous dans les nôtres.
«Mon brigadier et mon maréchal-des-logis sont pour moi aux petits soins et me choyent comme si j'étais leur supérieur, ce qui est tout le contraire. Ils ont le droit de me commander et de me mettre à la salle de police, et pourtant ce sont eux qui me servent comme s'ils étaient mes palefreniers. A la manœuvre, j'ai toujours le meilleur cheval, je le trouve tout sellé, tout bridé, tenu en main par ces braves gens qui, pour un peu, me tiendraient l'étrier. Quand la manœuvre est finie, ils m'ôtent mon cheval des mains et ne veulent plus que je m'en occupe. Avec cela ils sont si drôles que je ris avec eux comme un bossu. Mon fourrier surtout est un homme à principes d'éducation et il fait le Deschartres avec ses conscrits; ce sont de bons petits paysans qu'il veut absolument former aux belles manières. Il ne leur permet pas de jouer aux palets avec des pierres, parce que cela sent trop le village. Il s'occupe aussi de leur langage; hier il en vint un pour lui annoncer que les chevaux étions tretous sellés. Comment! lui dit-il, d'un air indigné, ne vous ai-je pas dit cent fois qu'il ne fallait pas dire tretous? On dit tout simplement: Mon fourrier v'la qu'c'est prêt. Au reste, je m'y en vas moi-même. «Et le voilà parti après cette belle leçon.»
LETTRE XLII.
«Thionville, 20 messidor an VII (juillet 1799).
«Si j'avais su lire, dit Montauciel, il y a dix ans que je serais brigadier. Moi qui sais lire et écrire, me voilà, ma bonne mère, exerçant mes fonctions, après avoir été promu à ce grade éclatant par les ordres du général, et à la tête de ma compagnie, qui, alignée et le sabre en main, a reçu injonction de m'obéir en tout ce que je lui commanderais. Depuis ce jour fameux, je porte deux galons en chevrons sur les manches. Je suis chef d'escouade, c'est-à-dire de vingt-quatre hommes, et inspecteur-général de leur tenue et de leur coiffure. En revanche, je n'ai plus un moment à moi: depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, je n'ai pas le temps d'éternuer.
«Notre séparation est douloureuse, mais je me devais à moi-même de faire quelques efforts pour sortir de cette vie de délices où mon insouciance et un peu de paresse naturelle m'auraient rendu égoïste. Tu m'aimais tant que tu ne t'en serais peut-être pas aperçue; tu aurais cru, en me voyant accepter le bonheur que tu me donnais, que ton bonheur à toi était mon ouvrage, et j'aurais été ingrat sans m'en douter et sans m'en apercevoir. Il a fallu que je fusse arraché à ma nullité par des circonstances extérieures et impérieuses. Il y a eu dans tout cela un peu de la destinée. Cette fatalité qui brise les ames faibles et craintives est le salut de ceux qui l'acceptent. Christine de Suède avait pris pour devise: Fata viam inveniunt. «Les destins guident ma route.» Moi j'aime encore mieux l'oracle de Rabelais: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt. «Les destins conduisent ceux qui veulent et traînent ceux qui résistent.» Tu verras que cette carrière est la mienne. Dans une révolution, ce sont toujours les sabres qui tranchent les difficultés, et nous voilà aux prises avec l'ennemi pour défendre les conquêtes philosophiques. Nos sabres auront raison. Voltaire et Rousseau, tes amis, ma bonne mère, ont besoin maintenant de nos armes; qui eût dit à mon père, lorsqu'il causait avec Jean-Jacques, qu'il aurait un jour un fils qui ne serait ni fermier-général, ni receveur des finances, ni riche, ni bel esprit, ni même très philosophe, mais qui, de gré autant que de force, serait soldat d'une république, et que cette république serait la France? C'est ainsi que les idées deviennent des faits, et mènent plus loin qu'on ne pense.
«Adieu, ma bonne mère, sur ces belles réflexions. Je m'en vais faire donner l'avoine ou enlever ce qui en résulte.»
LETTRE XLIV.
«Thionville, 13 fructidor an VII (sept. 99).
«Toujours à Thionville, ma bonne mère; depuis quatre heures du matin jusqu'à huit heures du soir, dans les exercices à pied et à cheval, et figurant comme serre-file dans les uns et dans les autres en ma qualité de brigadier. Je rentre le soir excédé, n'ayant pas pu donner un seul instant aux muses, aux jeux et aux ris. Je manque les plus jolies parties; je néglige les plus jolies femmes, je ne fais même presque plus de musique... Je suis brigadier à la lettre, je me plonge dans la tactique, et je suis pétrifié de me voir devenu un modèle d'exactitude et d'activité. Et le plus drôle de l'affaire, c'est que j'y prends goût, et ne regrette rien de ma vie facile et libre.
«Que tu es bonne de t'occuper ainsi de la petite maison! Ah! si toutes les mères te ressemblaient, un fils ingrat serait un monstre imaginaire!
«J'ai reçu l'argent, j'ai payé toutes mes dépenses. Je suis au niveau de mes affaires, c'est-à-dire que je suis sans le sou, mais je ne dois plus rien à personne; ne m'en envoie pas avant la fin du mois. J'ai de tout à crédit ici, et je ne manque de rien. Adieu, ma bonne mère, je t'aime de toute mon ame, je t'embrasse comme je t'aime. Mes amitiés à père Deschartres et à ma bonne.»
La lettre qu'on vient de lire et qui porte la date de Thionville, fut écrite de Colmar. Cette date est un pieux mensonge que va expliquer la lettre suivante.
Suite des lettres.—Entrée en campagne.—Le premier coup de canon.—Passage de la Linth.—Le champ de bataille.—Une bonne action.—Glaris.—Rencontre avec M. de Latour-d'Auvergne sur le lac de Constance.—Ordener.—Lettre de ma grand'mère à son fils. La vallée du Rhinthal.
LETTRE XLV.
«Weinfelden, canton de Turgovie, 20 vendémiaire an VII (octobre 1799).
«Une moisson de lauriers, de la gloire, des victoires, les Russes battus, chassés de la Suisse dans l'espace de vingt jours; nos troupes prêtes à rentrer en Italie: les Autrichiens repoussés de l'autre coté du Rhin; voilà sans doute de grandes nouvelles et d'heureux résultats!... Eh bien! ma bonne mère, ton fils a la satisfaction d'avoir pris sa part de cette gloire-là, et, dans l'espace de quinze jours, il s'est trouvé à trois batailles successives. Il se porte à merveille. Il boit, il rit, il chante; il saute de trois pieds de haut en songeant à la joie qu'il aura de t'embrasser au mois de janvier prochain et de déposer à Nohant, dans ta chambre, à tes pieds, la petite branche de laurier qu'il aura pu mériter.
«Je te vois étonnée, confondue de ce langage, me faire cent questions, me demander mille éclaircissemens: Comment je suis en Suisse, pourquoi j'ai quitté Thionville. Je vais répondre à tout cela et te déduire les circonstances et les raisonnemens qui ont dirigé ma conduite. La crainte de t'inquiéter inutilement m'a empêché de te tenir au courant.
«Je suis militaire. Je veux suivre cette carrière. Mon étoile, mon nom, la manière dont je me suis présenté, mon honneur et le tien, tout exige que je me conduise bien et que je mérite les protections qui me sont accordées. Tu veux surtout que je ne reste pas confondu dans la foule et que je devienne officier. Eh bien! ma bonne mère, il est aussi impossible maintenant, dans l'armée française, de devenir officier, sans avoir fait la guerre, qu'il l'eût été, au 13e siècle, de faire un Turc évêque, sans l'avoir fait baptiser. C'est une certitude dont il faut absolument que tu te pénètres. Un homme, quel qu'il fût, arrivant comme officier dans un corps quelconque, sans avoir vu le feu des batteries, serait le jouet et la risée, sinon de ses camarades, qui sauraient apprécier d'ailleurs ses talens, mais de ses propres soldats, qui, incapables de juger le talent, n'ont d'estime et de respect que pour le courage physique. Frappé de ces deux certitudes, la nécessité d'avoir fait la guerre pour être officier, d'une part; la nécessité d'avoir fait la guerre pour être officier avec honneur, d'autre part; je m'étais dit, dès le principe, il faut entrer en campagne le plus tôt possible. Crois-tu donc que j'ai quitté Nohant avec le projet de passer ma vie à faire l'aimable dans les garnisons et le nécessaire dans les dépôts? Non, certes, j'ai toujours rêvé la guerre; et si je t'ai fait là-dessus quelques mensonges, pardonne-les moi, ma bonne mère, c'est toi qui m'y condamnais par tes tendres frayeurs.
Avant que le général me parlât de le quitter, et dès la reprise des hostilités, j'avais été lui demander de rejoindre les escadrons de guerre. Il reçut cette proposition avec plaisir, d'abord; puis, attendri par tes lettres, il craignit de te déplaire en prenant sur lui la responsabilité de mon destin. Il me fit donc revenir pour me dire d'aller au dépôt, parce que tu ne voulais pas que je fisse la guerre, et comme je lui observai que toutes les mères étaient plus ou moins comme toi, et que la seule désobéissance permise, et même commandée à un homme, était celle-là, il convint que j'avais raison:
«Allez au dépôt, me dit-il, là vous pourrez partir avec le premier détachement destiné aux escadrons de guerre, et Mme votre mère n'aura pas de reproches à m'adresser. Vous aurez agi de votre propre mouvement.»
«J'arrive à Thionville, et mon premier soin est de m'informer si bientôt il ne partira pas un détachement. Je ne pouvais cacher ma vive impatience de rejoindre le régiment. J'attends un mois avec anxiété. Enfin, on forme un détachement; j'en fais partie. Je manœuvre tous les jours avec lui; je parle guerre avec les plus anciens chasseurs; ils voient combien je désire partager leurs fatigues, leur travaux et leur gloire. C'est là, ma bonne mère, le secret de leur amitié pour moi, bien plus que les bienvenues que je leur avais payées. Enfin le jour du départ était fixé; il n'y avait plus que huit jours à attendre. Je t'écrivais des balivernes, mais pouvais-tu croire que je me serais passionné pour le pansage et le fourniment, si je n'avais pas eu l'idée de faire campagne?
«Au moment où je m'y attendais le moins, je reçois du général une lettre où il me dit, en termes fort aimables à la vérité, mais très précis, qu'il veut que je reste au dépôt jusqu'à nouvel ordre. Regarde le mauvais personnage qu'il me faisait jouer! Comment donc aller expliquer et persuader à tout le régiment que, si je ne pars pas, ce n'est pas ma faute? j'étais au désespoir. Je montrais cette lettre funeste à tous mes amis. Les officiers voyaient bien mon esclavage et ma douleur; mais le soldat qui ne sait pas lire et qui ne raisonne guère, n'y croyait pas. J'entendais dire derrière moi: «Je savais bien qu'il ne partirait pas. Les enfans de famille ont peur. Les gens protégés ne partent jamais, etc. La sueur me coulait du front, je me regardais comme déshonoré, je ne dormais plus malgré la fatigue du service, j'avais la mort dans l'ame, et je t'écrivais rarement, comme tu as dû le remarquer. Comment te dire tout cela? Tu n'aurais jamais voulu y croire.
«Enfin, dans mon désespoir, je vais trouver le commandant Dupré. Je lui montre la maudite lettre et je lui annonce que je suis résolu à desobéir au général, à déserter le régiment, s'il le faut, pour aller servir comme volontaire dans le premier corps que je rencontrerai, à perdre mon grade de brigadier, etc. J'étais comme fou. Le commandant m'embrasse et m'approuve. Il m'avait annoncé et recommandé au chef de brigade et à plusieurs officiers du régiment, et il voyait bien que si je ne profitais de l'occasion de me distinguer dans cette campagne, mon avenir était ajourné, gâté peut-être. Il me dit qu'il prenait sur lui d'annoncer mon départ au général, et que, quand même je perdrais à cela sa protection et ses bontés, ce qui n'était guère probable, je ne devais pas hésiter. Enchanté de cette conclusion, le matin du départ, je monte à cheval avec le détachement, tous les officiers viennent m'embrasser, et, au grand étonnement de tous les soldats, je prends avec eux la route de la Suisse. Ne voulant te dire ma résolution que lorsque je l'aurais justifiée par le baptême de la première rencontre avec l'ennemi, je t'écrivis de Colmar, sous la date de Thionville, et j'envoyai ma lettre au virtuose Hardy, pour qu'il la mît à la poste. Notre voyage fut de vingt jours, et, après avoir traversé le canton de Bâle, nous rejoignîmes le régiment dans le canton de Glaris. C'est là qu'on voit ces montagnes à pic, couvertes de noirs sapins. Leurs cimes couvertes d'une neige éternelle se perdent dans les nues. On entend le fracas des torrens qui s'élancent des rochers, le sifflement du vent à travers les forêts. Mais là, maintenant, plus de chants des bergers, plus de mugissemens des troupeaux. Les châlets avaient été abandonnés précipitamment. Tout avait fui à notre aspect. Les habitans s'étaient retirés dans l'intérieur des montagnes avec leurs bestiaux. Pas un être vivant dans les villages. Ce canton offrait l'image du plus morne désert. Pas un fruit, pas un verre de lait. Nous avons vecu dix jours avec le détestable pain, et la viande plus détestable encore que donne le gouvernement. Les dix autres jours que nous avons été en activité nous nous sommes nourris de pommes de terre presque crues, car nous n'avions pas le temps de rester pour les faire cuire, et d'eau-de-vie, quand nous en pouvions trouver.
«Le 3 vendémiaire, les hostilités commencèrent. Nous attaquâmes l'ennemi sur tous les points. Il était retranché derrière la Limmath et la Linth. A trois heures du matin l'attaque fut donnée. On m'avait tant parlé du premier coup de canon! Tout le monde en parle et personne ne m'a su rendre ses impressions. Mais j'ai voulu me rendre compte de la mienne, et je t'assure que, loin d'être pénible, elle fut agréable. Figure-toi un moment d'attente solennelle, et puis un ébranlement soudain, magnifique. C'est le premier coup d'archet de l'opéra quand on s'est recueilli un instant pour entendre, l'ouverture. Mais quelle belle ouverture qu'une canonnade en règle! Cette canonnade, cette fusillade, la nuit, au milieu des rochers qui décuplaient le bruit (tu sais que j'aime le bruit), c'était d'un effet sublime! Et quand le soleil éclaira la scène et dora les tourbillons de fumée, c'était plus beau que tous les opéras du monde.
«Dès le matin, l'ennemi abandonna ses positions de gauche, il replia toutes ses forces à Uznack, sur la droite. Nous nous y rendîmes. Nous restâmes en bataille derrière l'infanterie, laquelle s'occupait de passer la rivière qui nous séparait de l'ennemi. On construisit un pont sous son feu même, c'était à des Russes que nous avions affaire. Ces gens-là se battent vraiment bien. Lorsque le pont fut terminé, trois bataillons s'avancèrent pour le passer. Mais à peine furent-ils arrivés de l'autre côté, que l'ennemi s'avançant en forces considérables et bien supérieures aux nôtres, les troupes qui avaient passé le pont se jetèrent dessus en désordre pour le repasser. La moitié était déjà parvenue sur la rive gauche, lorsque le pont trop chargé se rompit. Ceux qui étaient encore sur la rive droite et qui n'avaient pu opérer leur retraite voyant le pont rompu derrière eux, ne cherchèrent leur salut que dans un effort de courage désespéré. Ils attendent les Russes à vingt pas et en font un horrible carnage. J'ai frémi, je l'avoue, en voyant tant d'hommes tomber, malgré l'admiration que me causait l'héroïque défense de nos bataillons. Une pièce de douze, que nous avions sur la hauteur, les soutint à propos. Le pont fut promptement rétabli; on vola au secours de nos braves, et l'affaire fut décidée. Si ce pont n'eût point cassé, l'ennemi profitait de notre désordre, la bataille était perdue. Le terrain marécageux ne permettant pas à la cavalerie d'avancer, nous avons bivouaqué sur le champ de bataille. Il fallait traverser notre bivouac pour porter les blessés à l'ambulance. Les feux énormes que nous avions allumés permettaient d'y voir comme en plein jour. C'est là que j'aurais voulu tenir, seulement pendant une heure, les maîtres suprêmes du sort des nations. Ceux qui tiennent la paix ou la guerre entre leurs mains, et qui ne se décident pas à la guerre pour des motifs sacrés, mais pour de lâches questions d'intérêt personnel, devraient avoir sans cesse, pour punition, ces spectacles sous les yeux. Il est horrible, et je n'avais pas prévu qu'il me ferait tant de mal.
«J'eus ce soir-là la satisfaction de conserver la vie à un homme. C'était un Autrichien. Il y avait un corps étendu à côté de notre feu. Je l'observai. Il n'était que blessé à la jambe; mais, accablé de fatigue, et de faim, il respirait à peine. Je le fis revenir avec quelques gouttes d'eau-de-vie. Tous nos gens étaient endormis. J'allai leur proposer de m'aider à transporter ce malheureux à l'ambulance. Accablés eux-mêmes de fatigue, ils me refusèrent. L'un d'eux me proposa de l'achever. Cette idée me révolta. Excédé aussi de fatigue et de faim, je ne sais où je pus chercher ce que leur dis, je m'échauffai, je leur parlai avec indignation, avec colère, je leur reprochai leur dureté. Enfin, deux d'entre eux se levèrent et vinrent m'aider à emporter le blessé. Nous fîmes un brancard avec une planche et deux carabines. Un troisième chasseur, entraîné par notre exemple, se joignit à nous; nous soulevons notre homme et, à travers les marais, dans l'eau et dans la vase jusqu'aux genoux, nous le portons à l'ambulance, éloignée d'une demi-lieue. Chemin faisant ils se plaignirent souvent du fardeau et délibérèrent de me laisser seul avec mon blessé, m'en tirer comme je pourrais. Et moi de leur crier courage et de leur débiter, en termes de soldat, les meilleures sentences des philosophes sur la pitié qu'on doit aux vaincus et sur le désir que nous aurions qu'en pareil cas, on en fît autant pour nous. Les hommes ne sont pas mauvais au fond, car la corvée était rude et cependant mes pauvres camarades se laissèrent persuader. Enfin, nous arrivons et nous mettons ce malheureux en un lieu où il pouvait avoir des secours. Je le recommande moi-même, et je m'en retourne avec mes trois chasseurs, plus joyeux cent fois, l'ame plus satisfaite que si je sortais du plus beau bal ou du plus excellent concert. J'arrive, je m'étends sur mon manteau devant le feu, et je dors paisiblement jusqu'au jour.
«Le surlendemain, nous fûmes à Glaris, où était l'ennemi. Le général Molitor, commandant cette attaque, demanda un homme intelligent dans la compagnie. Je lui fus envoyé. Il alla le soir reconnaître la position de l'ennemi, et je l'accompagnai. Le lendemain, nous attaquâmes et nous chassâmes l'ennemi de la ville. Je fis, pendant l'affaire, le service d'aide-de-camp du général, ce qui m'amusa énormément. Je portais presque tous ses ordres aux différens corps qu'il commandait. L'ennemi, dans une retraite de quatre lieues, brûla tous les ponts de la Linth. Deux jours après, comme il s'avançait en force sur notre droite, le général Molitor m'envoya à Zurich porter au général Masséna une lettre dans laquelle il lui demandait probablement des forces. Je voyageais par la correspondance. Il y a vingt grandes lieues de Glaris à Zurich. Je les fis en neuf heures. Le lendemain, je revins par le lac, dans une chaloupe. Je descendis à sept lieues de Zurich, à Reicherville. Devine la première personne que je vis en mettant le pied sur la rive? M. de Latour-d'Auvergne! Il était avec le général Humbert. Il me reconnaît, me saute au cou, et moi de l'embrasser avec transport. Il me présenta au général Humbert comme le petit-fils du maréchal de Saxe.
«Le général m'invita à souper et me fit coucher dans sa maison. J'en avais besoin, car j'étais sur les dents. Le lendemain, M. de Latour-d'Auvergne, qui se disposait à retourner bientôt à Paris, causa avec moi, me parla de toi, m'approuva de n'avoir pas trop consulté ta tendresse et la prudence du général Harville. Il ajouta que rien ne me serait plus facile que d'avoir un congé de trois décades cet hiver pour t'aller voir; que le Directoire était maître de nommer par an cinquante officiers, et que je pouvais être du nombre. Il en parlera à Beurnonville. Il a lui-même du crédit auprès du Directoire; il se charge de mon congé. Ainsi, ma bonne mère, c'est à ton maudit-héros que je devrai de pouvoir t'embrasser! Je me livre à cette idée. Je me vois arrivant à Nohant, tombant dans tes bras, Beurnonville pourrait m'attacher à son état-major, ce qui me donnerait la liberté de te voir plus souvent; nous arrangerons tout cela cet hiver, ma bonne mère. Les commencemens sont durs, mais il faut y passer; sois sûre que j'ai bien fait.
«Nous avons quitté Glaris, il y a quatre jours, pour nous rendre à Constance. Il y a dix-huit lieues de pays qui en valent bien vingt-cinq de France. Nous les avons faites sans nous arrêter, par une pluie battante, arrivant pour bivouaquer dans des prés pleins d'eau. Mais la fatigue poussée à l'excès fait dormir partout. Nous sommes arrivés pendant le combat, et, le soir, nous étions maîtres de la ville. Les hostilités paraissent tirer à leur fin. Nous sommes allés nous reposer de vingt jours de bivouac dans le village d'où je t'écris. C'est le seul endroit où j'en aie eu la possibilité. Le but qu'on s'était proposé est rempli. La Suisse est évacuée. Nous allons maintenant nous refaire. Ne sois point inquiète de moi, ma bonne mère; je te donnerai de mes nouvelles le plus souvent possible. Ne sois pas fâchée contre moi, surtout, si je ne t'ai informée qu'aujourd'hui de mes démarches. Mais te dire que j'allais à l'armée, tu n'y aurais jamais consenti, ou tu aurais passé tout ce temps dans des inquiétudes dévorantes. La guerre n'est qu'un jeu; je ne sais pourquoi tu t'en fais un monstre; c'est très peu de chose. Je te donne ma parole d'honneur que je me suis fort amusé, à l'attaque du glacis, de voir les Russes gravir les montagnes. Ils s'en acquittent avec une grande légèreté. Leurs grenadiers sont coiffés comme les soldats dans la Caravane. Leurs cavaliers, parmi lesquels il y a beaucoup de Tartares, ont une culotte à plis comme celle d'Othello, un petit dolman et un bonnet en forme de mortier. Je t'en envoie un croquis. Ils étaient six mille dans le canton de Glaris. Leurs chevaux, qui pour la plupart n'étaient pas ferrés, sont restés sur les chemins. La fatigue les a presque tous détruits.
«Je reçois à l'instant deux lettres de toi du 5 et du 8 fructidor. Quel plaisir et quel bien elles me font, ma bonne mère! J'en avais reçu une du 25 thermidor. Elle m'est parvenue il y a six jours, lorsque nous étions bivouaqués sur les bords du lac de Wallenstadt. Je l'ai lue assis sur la pointe d'un rocher qui s'avance sur ce beau lac. Il faisait un temps admirable: j'avais devant moi des aspects enchanteurs: j'avais le sentiment d'avoir fait mon devoir en servant ma patrie, et je tenais une lettre de toi! C'est un des momens les plus heureux de ma vie.
«Que diable veut dire M. de Chabrillant avec les services que j'ai rendus aux Gargilesse? Je ne les ai pas vus depuis plus d'un an. On fait des histoires qui n'ont pas le sens commun.
«Tu veux connaître le chef de brigade? Il s'appelle Ordener. C'est un Alsacien de quarante ans, grand, sec, fort grave, terrible dans le combat, excellent chef de corps, instruit dans son métier, en histoire, en géographie. A la première vue, il a l'air de Robert, chef de brigands. Sur la recommandation de Beurnonville, il m'a très bien reçu.
«J'ai reçu, comme je te l'ai dit, les 150 fr. que tu m'envoyais à Thionville et, en partant, j'ai tout payé, sauf le vin pour deux mois, qui se montait à 30 fr. Je paierai cela à Hardy qui a soldé pour moi. Tu vois que mes libations aux camarades ne m'ont pas ruiné. J'ai mieux aimé partir sans le sou que de laisser des dettes derrière moi. Il est vrai que je n'ai pas fait fortune à la guerre, car, depuis quatre mois, les troupes ne sont pas soldées. Mais je ne sais où te prier de m'envoyer de l'argent. Sois tranquille, je saurai bien m'en passer comme les autres. Envoie-moi, si tu veux, l'adresse du général Harville. Je ne sais où le prendre. Adieu, ma bonne mère.
«Voilà, j'espère, une longue lettre. Dieu sait quand je retrouverai le temps de t'en écrire une pareille! Mais sois certaine que je n'en perdrai pas l'occasion. Ne sois pas inquiète. Je t'embrasse mille fois de toute mon ame. Quel plaisir j'aurai de te revoir! Dis à Deschartres que j'ai pensé à lui pendant la canonnade, et à ma bonne, qui aurait bien dû venir me border au bivouac.»
* * *
Est-il nécessaire de rappeler la situation de l'Europe à laquelle se rattache le récit épisodique de cette fameuse campagne de Suisse? Peu de mots suffiront. Nos plénipotentiaires au congrès de Rastadt avaient été lâchement assassinés. La guerre s'était rallumée. En quinze jours, Masséna sauva la France à Zurich, en faisant évacuer la Suisse. Suwarow se retirait avec peine derrière le Rhin, laissant une partie de ses Russes foudroyés ou brisés dans les précipices de l'Helvétie. A cette même époque, Bonaparte, quittant l'Egypte, venait de débarquer en France. Le même jour où mon père écrivait la lettre qu'on vient de lire (25 vendémiaire), Napoléon se présentait devant le Directoire à Paris, et déjà les élémens du 18 brumaire commençaient à s'agiter sourdement.
J'ai malheureusement bien peu de lettres de ma grand'mère à son fils. En voici une pourtant. Elle est bien usée, bien noircie. Elle a fait le reste de la campagne sur la poitrine du jeune soldat, et il a pu la rapporter au trésor de famille.
«Nohant, le 6 brumaire an VIII.
«Ah! mon enfant, qu'as-tu fait! Tu as disposé de ton sort, de ta vie, de la mienne, sans mon aveu! Tu m'as fait souffrir des tourmens inouïs par un silence de six semaines, ta pauvre mère ne vivait plus. Je n'osais plus parler de toi. Les jours de courrier étaient devenus des jours d'agonie, et j'étais presque plus tranquille les jours où je n'avais rien à espérer. Mais le moment du retour de Saint-Jean était affreux. A sa manière d'ouvrir la porte, mon cœur battait avec violence. Il ne disait mot, le pauvre homme, et j'étais prête à mourir. Mon fils! n'éprouve jamais ce que j'ai souffert!
«Enfin, hier, j'ai reçu ta bonne grande lettre. Ah! comme je m'en suis emparée! comme je l'ai tenue longtemps serrée sur mon cœur sans pouvoir l'ouvrir! Je me suis trouvée couverte de larmes qui m'aveuglaient quand j'ai voulu la lire. Mon Dieu, que n'avais-je point imaginé?
«Je craignais qu'on ne l'eût fait partir pour la Hollande. Je déteste ce pays et cette armée; je ne sais pourquoi. Tous ces morts, tous ces blessés me glaçaient d'effroi. Mais il m'aurait écrit son départ, me disais-je, et j'étais bien loin de croire que tu fusses à l'armée victorieuse de Masséna. Je ne pouvais croire à de tels succès avant d'avoir lu ta lettre. C'est que tu y étais, mon fils, tu lui as porté bonheur, et c'est à toi qu'il doit sa gloire. Trois batailles où tu t'es trouvé en quinze jours! et tu es sain et sauf, grâce à Dieu! Dieu soit loué! Mon Dieu! si c'étaient les dernières! Comme toi, je rirais et je chanterais. Mais la paix n'est pas faite.
«Tu dis que nous sommes près de rentrer en Italie; si cela était, il n'y aurait point de fin à nos maux, et il est bien temps de renoncer à s'égorger pour occuper un terrain qui ne nous restera pas. Je conçois, mon enfant, les raisons qui ont déterminé le parti que tu as pris. Il est évident que M. d'Harville ne te disait de rester que par égard pour moi. Il t'a fait brigadier avec circonspection, et il s'en tiendra là. Il a rempli sa tâche près du général Beurnonville. Il t'a prêté secours momentanément, il faut lui en savoir gré; il ne te devait rien, et ce n'est pas un homme à protéger franchement, non plus qu'à refuser sa protection avec la même franchise. Tu l'as bien compris. Caulaincourt l'avait mis sur ce pied, où il avait toutes les hauteurs de l'ancien régime et les sévérités du nouveau. M. de Latour-d'Auvergne saura faire valoir ta conduite. Quel bonheur que tu l'aies rencontré en descendant de cette chaloupe à Reicherville! Il pourra dire que tu as fait la campagne, qu'il t'a vu, et celui-là, qui ne demande jamais rien pour lui, sait faire valoir les autres avec zèle; mais je crains que ton congé ne dépende du général d'Harville; et, en ce cas, malgré le crédit que tu me supposes sur son esprit, nous ne l'obtiendrions pas facilement. Pourtant, je vais recommencer bien vite toutes mes informations, mes démarches et mes écritures. Depuis un grand mois, j'étais morte; je vais ressusciter par l'espérance. Je suis pourtant au désespoir de te savoir sans argent et de ne pas savoir où t'en adresser. Je vais essayer d'en faire passer au commandant Dupré ou à ton ami Hardy. Puisqu'ils t'ont bien fait parvenir mes lettres, ils pourront peut-être se charger de te faire tenir l'argent. Mais, en attendant, tu es dans un pays désert et dévasté sans un sou dans ta poche! Si tu pouvais demander au caissier du régiment, ou au chef de brigade de t'en avancer, je leur ferais bien parvenir le remboursement. Ton insouciance à cet égard me désole. Vivre de pommes de terre et d'eau-de-vie! Quelle nourriture après de telles fatigues! après des marches forcées, par un temps affreux et des nuits dans des prés pleins d'eau! Mon pauvre enfant, quel état, quel métier! On a plus soin des chevaux et des chiens durant la paix que des hommes à la guerre. Et tu résistes à tant de fatigues! tu les oublies pour rendre la vie à un malheureux que le sort amène près de toi! Ta bonne action m'a touchée profondément; ta sensibilité, ton éloquence ont touché ces brutaux qui voulaient achever un pauvre homme; et tu es revenu dormir sur ton manteau, plus satisfait qu'après tous les plaisirs que ma sollicitude voudrait te procurer! La vertu seule, mon enfant, donne cette sorte de délice. Malheureux qui ne la connaît pas! C'est dans ton cœur que tu l'as trouvée, car il n'y avait dans ce bon mouvement ni ostentation, ni regards publics, ni instinct d'imitation. Dieu seul te voyait! Ta mère seule en devait avoir le récit. C'est l'amour du bien qui t'a conduit. Tu parles toujours de ta bonne étoile: sois sûr que ce sont les bonnes actions qui portent bonheur, et qu'avec Dieu les bienfaits ne sont jamais perdus.
«Je crois, puisqu'il le faut, que le parti que tu as pris est le plus sage; ces victoires inattendues me le persuadent. Tu veux servir, c'est ton goût, c'est ta première destination. Tu peux, sous ce gouvernement, faire un chemin plus rapide, je le sais bien, que tu n'aurais pu l'espérer autrefois. Les hommes d'aujourd'hui aimeront à attacher à la chose publique les restes du sang d'un héros. Il ne s'agit point là de noblesse, mais de reconnaissance publique, et je ne suis point injuste; je sais fort bien que ce qu'on appelait les gens de rien sont plus capables de cette reconnaissance-là que les gens haut placés ne l'étaient. Je l'ai éprouvé dans tout le cours de ma vie. Les premiers n'avaient devant les yeux, dans mes rapports avec eux, que la mémoire d'un grand homme dont ils appréciaient les services publics. Les seconds, prompts à oublier les services particuliers, auraient voulu effacer sa gloire par jalousie et par ingratitude. Ils me voyaient pauvre, sans crédit, sans famille et n'en étaient point touchés, Madame la dauphine elle-même, qui devait son mariage à mon père, trouvait mauvais que je signasse de son nom, et eût voulu pouvoir m'empêcher de le porter, tant la vanité rend injuste et ingrat.
«Tu peux donc, mon fils, faire un chemin où tu ne rencontreras plus de pareils obstacles. Tu as de l'énergie, du courage, de la vertu. Tu n'as rien à réparer, point de parens suspects. Tes premiers pas sont pour la chose publique; la route est tracée. Parcours-la, mon fils: moissonne des lauriers, apporte-les à Nohant; je les poserai sur mon cœur, je les arroserai de mes larmes. Elles ne seront pas si amères que celles que j'ai versées depuis quinze jours!
«Au mois de janvier, dis-tu, je pourrai te serrer dans mes bras. Dieu! c'est dans deux mois! Je ne le puis croire, mais j'en vais faire l'unique objet de ma sollicitude. Je suis en force, trois batailles! Je vais parler très haut. Tout le monde va savoir que tu as vu l'ennemi et que tu l'as vaincu. On t'adorera à La Châtre. Tout le monde y partageait ma consternation, et c'était une joie publique quand on a vu ton paquet: Saint-Jean le portait en triomphe et on l'arrêtait dans les rues. Tu balançais Bonaparte.... à La Châtre!
«Tu as donc lu ma lettre au bord d'un beau lac suisse, et elle venait, dis-tu, compléter l'éclat du plus beau jour de ta vie? Aimable enfant! Combien mon cœur te sait gré de cette douce sensibilité! Combien tu m'es cher et combien je t'envie cet instant de félicité que je n'ai pu partager avec toi. Quel bonheur de te voir, dans cette situation, tout entier à ta mère et à tes tendres souvenirs! Que j'ai bien raison de t'aimer uniquement et d'avoir mis en toi tout le bonheur, toute la joie, toutes les affections de ma vie! Je n'aurai pas assez de tout mon être pour te recevoir, t'embrasser, te presser contre mon cœur, je mourrai de joie.
«Mande-moi donc promptement où je pourrai t'envoyer de l'argent. Dans ce village de Winfeld, il n'y a pas moyen, car tu n'y resteras pas. Si ton régiment séjournait quelque part, je t'enverrais courrier par courrier ce que tu me demanderais. En attendant, tu recevras, j'espère, les quarante écus que je vais envoyer aujourd'hui à M. Dupré. Il serait fâcheux qu'ils s'égarassent! L'argent est si rare, que six louis, c'est un trésor aujourd'hui. Je ne sais où est M. d'Harville. Je vais lui écrire vite pour lui demander ta grâce, et j'adresserai ma lettre à Paris, rue Neuve-des-Capucines, no 531.
«Adieu, mon enfant, ménage ta vie, la mienne y est attachée; ne couche pas dans l'eau. Chaque peine que tu éprouves, je l'endure. Tu n'as point été ébranlé par ce premier coup de canon. Mon Dieu! il me passe à travers le cœur! Je suis sûre que ce sont les mères qui lui ont fait cette réputation. Pour toi, tu riais de voir fuir ces pauvres Russes dans les montagnes, le bruit des armes te ravissait comme lorsque tu étais enfant. Mais le soir, à la lueur de ces grands feux, qu'as-tu vu? Tu as beau jeter un voile sur ces horreurs, mon imagination le soulève, et, comme toi, je frémis.
«Tu vas te reposer? Hélas! je le souhaite; mais ne néglige pas de m'écrire un mot seulement: je respire. C'est tout ce que te demande ta pauvre mère, car l'ivresse de ma joie pour ton volume s'affaiblira bientôt, je le sais, devant de nouvelles inquiétudes, et, s'il me faut être encore six semaines sans entendre parler de toi, mes tourmens vont recommencer. Je finis ma lettre comme finit la tienne: «Quel bonheur j'aurai à te voir cet hiver!»
Là, dans ma chambre, près de mon feu! Toutes ces friandises que nous faisons, je me dis à chaque instant que c'est pour toi. La vieille bonne dit: «C'est pour Maurice, je sais ce qu'il aime.» Deschartres fait de mauvais vin qu'il croit admirable, et il prétend que tu le trouveras bon. Il pleure en parlant de toi. Saint-Jean a fait un cri affreux quand je lui ai dit que tu t'étais trouvé à trois batailles, et il s'est écrié: Ah! c'est qu'il est brave, lui! Enfin, c'est une ivresse ici que l'idée de ton retour. Je t'embrasse, mon enfant; je t'aime plus que ma vie. Ma santé est toujours de même: je prends des eaux de Vichy qui me soulagent quelquefois; je voudrais être bien guérie pour ton retour, car je ne veux me plaindre de rien quand tu seras près de moi. Il faut que tu sois attaché à l'état-major, je le veux absolument; mais notre pauvre amie de la rue de l'Arcade est dans un malheur affreux: son fils aîné est toujours dans les fers, l'autre ne reparaît pas; elle succombe, et je n'ose lui parler de toi. Le gros curé Gallepie est mort écrasé par un coffre qui, d'une charrette, est tombé sur lui. Il venait s'établir pour la quatrième fois dans nos environs, toujours poursuivi par les huissiers, et laissant partout des dettes.
«La petite maison se porte bien. Il est monstrueux. Il a un rire charmant. Je m'en occupe tous les jours; il me connaît à merveille. Je te le présenterai. Adieu, adieu, ma lettre est le second volume de la tienne. Je n'y vois plus. Es-tu monté sur le cheval que tu as été chercher à...? Est-il bon et beau? On va encore me prendre mon poulain, et bientôt je serai réduite à mon âne... On m'apporte de la lumière, et je puis encore te dire quelques mots. Je serai forcée de cacher à certaines gens la précipitation avec laquelle tu t'es jeté dans cette guerre; car, enfin, tu pouvais t'y trouver en face de Pontgibault, d'Andrezel, Termont, etc., et être forcé de les combattre. Mon rôle sera de dire que tu as été forcé de marcher; car on trouvera qu'avec ta naissance, tu n'aurais pas dû montrer tant de zèle pour la République. La situation est embarrassante, car il faut que je fasse sonner bien haut, avec les uns, ce que je dois dissimuler aux autres. Tu tranches de ton sabre toutes ces difficultés, et pourtant l'avenir ne nous offre aucune certitude! Tu regardes comme un devoir de servir ton pays contre l'étranger, sans t'embarrasser des conséquences. Et moi, je ne songe qu'à ton avenir et à tes intérêts. Mais je vois que je ne puis rien résoudre, et qu'il faut s'en remettre à la destinée.»
LETTRE XLVI.
«Canton d'Appenzel, le 28 vendémiaire an VIII.
Armée du Danube, 3e division.
«C'est de la vallée du Rhinthal, du pied de ces montagnes dont les sommets éblouissans se perdent dans les nues, c'est du séjour des brouillards et des frimas que je t'écris aujourd'hui, ma bonne mère. S'il existe un pays inhabitable, misérable, détestable dans sa sublimité, c'est celui-ci, à coup sûr. Les habitans sont à demi sauvages, n'ayant d'autre propriété qu'un chalet et quelques bestiaux; nulle idée de culture ou de commerce, ne vivant que de racines et de laitage, se tenant toute l'année dans leurs rochers, et ne communiquant presque jamais avec les villes. Ils ont été confondus, l'autre jour, de nous voir faire de la soupe, et quand nous leur avons fait goûter du bouillon, ils l'ont trouvé détestable. Pour moi, je le trouvai délicieux, car, depuis deux jours, nous nous étions trouvés sans pain et sans viande, et nous avions été forcés de nous remettre à leur nourriture pastorale, que, de bon cœur, à mon âge, avec mon appétit et le métier que nous faisons, on peut donner à tous les diables.
«Le jour même où je t'écrivis la dernière fois, nous quittâmes Weinfelden pour nous rendre à Saint-Gall, qui en est éloigné de sept lieues. On nous renvoya ensuite dans ces montagnes, et, depuis deux jours, je suis à Gambs, sur la droite d'Alstedten, détaché comme ordonnance, avec deux chasseurs, près du général Brunet; et comme on ne meurt pas de faim à un état-major, je me dédommage sans façon du régime des montagnes et de la frugalité des pasteurs.
«Certes, je suis loin d'être dans la prospérité à l'heure qu'il est. Je suis soumis à toutes les corvées, à toutes les gardes, à tous les bivouacs, à tous les appels, comme les autres. Je panse mon cheval, je vais au fourrage, je vis à la gamelle, heureux quand gamelle il y a! Eh bien! fussé-je dix fois plus mal, je ne regretterais pas ce que j'ai fait, car je sens que personne n'a rien à me reprocher, et que si le général Harville me blâme, il aura tort. Dans tous les cas, Beurnonville et M. de Latour-d'Auvergne m'approuvent et me protégent. Ils pourront le faire d'autant mieux maintenant que je ne suis plus seulement le petit fils du maréchal de Saxe, mais que je suis soldat pour tout de bon de la République, et que j'ai justifié autant qu'il était en moi l'intérêt qu'on m'accorde. Pour toi, ma bonne mère, tu n'es plus considérée comme une femme suspecte de l'ancien régime, mais comme la mère d'un vengeur de la patrie. Oui, ma mère, c'est sur ce pied-là qu'il faut le prendre en France à l'heure qu'il est, car tout autre point de vue est faux et impossible. Je ne suis pas devenu jacobin au régiment, mais j'ai compris qu'il fallait aller droit son chemin et servir son pays sans regarder derrière soi, faire bon marché de la fortune et du rang que la Révolution nous a fait perdre, et se trouver assez heureux si l'on peut devoir à soi-même désormais ce que nous devions jadis au hasard de la naissance. Allons, père Deschartres, il faut vous ériger en Caton d'Utique, et ne plus me parler du passé. Je ne succombe point sous la rigueur du régime militaire, car je grandis à vue d'œil, et tous ceux qui ne m'ont pas vu depuis un mois s'en aperçoivent. Loin de maigrir, je deviens plus carré, et je me sens chaque jour plus fort et plus dispos. Tu jugeras toi-même bientôt de mes progrès en long et en large.»