C'était un douloureux réveil après une matinée d'émotions violentes, qu'une nuit d'impatience et de transport avait précédée. C'est durant cette veillée que, livré aux plus ardentes émotions, il avait écrit à sa mère: «Qu'il est doux d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de braves amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre!» Il ne lui avait pourtant pas dit que c'était le jour même, à l'instant même, qu'il allait combattre ces ennemis dont la présence faisait partie de son bonheur. Il cachetait sa lettre, il venait d'y tracer un tendre adieu qui pouvait bien être le dernier, et il lui laissait croire qu'il allait seulement monter à cheval pour faire une reconnaissance. Tout entier à l'amour et à la guerre, bien que brisé par la fatigue de la journée et de toutes les journées précédentes, il n'avait pas seulement songé à dormir une heure. La vie était si pleine et si intense dans ce moment-là pour lui et pour tous! Dans cette même nuit, il avait écrit à son cher neveu René de Villeneuve, et il avait été plus explicite. Cette lettre montre une liberté d'esprit qui charme et qui surprendrait si elle était un fait particulier dans l'histoire de cette époque. Il lui parle assez longuement d'un camée qu'il avait acheté pour lui à Rome, et qu'un ouvrier maladroit a brisé en voulant le monter; mais il lui annonce l'envoi d'autres objets d'art du même genre, que le cardinal Gonzalvi s'est chargé d'expédier. «Car il faut que tu saches, lui dit-il, que je suis très bien avec Son Eminence et encore mieux avec le pape.» Puis il lui expose sa situation et celle de l'armée. «Il est deux heures du matin. Dans deux heures nous montons à cheval. Nous avons passé toute la journée à disposer les troupes; nous avons fait avancer toute notre artillerie sur la ligne, et, à la pointe du jour, nous allons nous taper. Tu entendras probablement parler de la journée du 29, car l'attaque est générale dans toute l'armée.

«... On selle déjà les chevaux du général, je les entends dans la cour, et quand j'aurai écrit un mot à ma mère, je vais faire seller les miens. Je te quitte donc, mon bon ami, pour aller me disputer avec messieurs les Croates, Valaques, Dalmates, Hongrois et autres, qui nous attendent. Cela va faire un beau sabbat. Nous avons huit pièces de douze en batterie. Que je suis fâché que tu ne sois pas là pour entendre le vacarme que nous allons faire! Cela t'amuserait, j'en suis sûr.»

Le lendemain, il était dans les mains de l'ennemi, il quittait le théâtre de la guerre, et laissant derrière lui l'armée victorieuse, ses amis prêts à rentrer en France pour aller embrasser leurs mères et leurs amis, il partait à pied pour un long et pénible exil.—Cet événement le séparait aussi de la femme aimée et il plongea ma pauvre grand'mère dans un désespoir affreux. Il eut des suites sur toute la vie de ce jeune homme qui, depuis 94, avait oublié ce que c'est que la souffrance, l'isolement, la contrainte et la réflexion. Peut-être une révolution décisive s'opéra-t-elle en lui. A partir de cette époque, il fut, sinon moins gai extérieurement, du moins plus défiant et plus sérieux au fond de son ame. Il eût oublié Victoire dans le tumulte et l'enivrement de la guerre: Il retrouva son image fatalement liée à toutes ses pensées, dans les durs loisirs intellectuels de l'exil et de la captivité. Rien ne prédispose à une grande passion comme une grande souffrance.

LETTRE XIV.

»Padoue, 15 nivose an IX (janvier 1801).

»Ne sois point inquiète, ma bonne mère; j'avais prié Morin de t'écrire; ainsi, tu sais sûrement déjà que je suis prisonnier. Je suis maintenant à Padoue et en route pour Gratz. J'espère être bientôt échangé, le général Dupont m'ayant fait redemander à M. de Bellegarde le matin même du jour où j'ai été pris. Je ne puis t'en dire davantage maintenant; mais j'espère que, bientôt, je t'annoncerai mon retour. Adieu! je t'embrasse de toute mon ame. J'embrasse aussi père Deschartres et ma bonne.»

* * *

Ce peu de mots était destiné à rassurer la pauvre mère. La captivité fut plus longue et plus dure que cette lettre ne l'annonçait. Pendant les deux mois qui s'écoulèrent sans qu'elle reçût aucune nouvelle de lui, ma grand'mère fut en proie à une de ces douleurs mornes que les hommes ne connaissent point et auxquelles ils ne pourraient survivre. L'organisation de la femme, sous ce rapport, est un prodige. On ne comprend pas une telle intensité de souffrance avec tant de force pour y résister. La pauvre mère n'eut pas un instant de sommeil et ne vécut que d'eau froide. La vue des alimens qu'on lui présentait lui arrachait des sanglots et presque des cris de désespoir. Mon fils meurt de faim! disait-elle; il expire peut-être en ce moment, et vous voulez que je puisse manger? Elle ne voulait plus se coucher. «Mon fils couche par terre, disait-elle; on ne lui donne peut-être pas une poignée de paille pour se coucher. Il a peut-être été pris blessé[28]. Il n'a pas un morceau de linge pour couvrir ses plaies.» La vue de sa chambre, de son fauteuil, de son feu, de tout le bien-être de sa vie, tout réveillait en elle les plus amères comparaisons; son imagination lui exagérait les privations et les souffrances que son cher enfant pouvait endurer. Elle le voyait lié dans un cachot: elle le voyait frappé par des mains sacriléges, tombant de lassitude et d'épuisement au bord des chemins, et forcé de se relever et de se traîner sous le bâton du caporal autrichien.

Le pauvre Deschartres s'efforçait vainement de la distraire. Outre qu'il n'y entendait rien et que personne n'était plus alarmiste par tempérament, il était si triste lui-même, que c'était pitié de les voir remuer des cartes le soir sur une table à jeu, sans savoir ce qu'ils faisaient et sans savoir lequel des deux avait gagné ou perdu la partie.

Enfin, vers la fin de ventose, Saint-Jean arriva au pas de course. Ce fut peut-être la seule fois de sa vie qu'il oublia d'entrer au cabaret en sortant de la poste. Ce fut peut-être aussi la seule fois qu'à l'aide de son éperon d'argent il mit au galop ce paisible cheval blanc qui a vécu presque aussi longtemps que lui. Au bruit inusité de sa démarche triomphante, ma grand'mère tressaillit, courut à sa rencontre et reçut la lettre suivante:

LETTRE XV.

«Conegliano, le 6 ventose an IX (février 1801).

«Enfin, je suis hors de leurs mains! Je respire! Ce jour est pour moi celui du bonheur et de la liberté! J'ai l'espoir certain de te revoir, de t'embrasser dans peu, et tout ce que j'ai souffert est oublié. Dès ce moment, tous mes démarches vont tendre à te rejoindre. Le détail de toutes mes infortunes serait trop long; je te dirai seulement qu'après être restés deux mois dans leurs mains, marchant toujours dans les déserts de la Carinthie et de la Carniole, nous avons été menés jusqu'aux confins de la Bosnie et de la Croatie; nous allions entrer dans la Basse-Hongrie, lorsque, par l'événement le plus heureux, on nous a fait retourner sur nos pas et, pris un des derniers, j'ai été rendu un des premiers. Je suis maintenant au second poste français, où j'ai trouvé un lit, meuble dont je ne me suis point servi depuis environ trois mois; car j'étais resté un mois, avant d'être pris, sans me déshabiller pour dormir, et, depuis ma prise jusqu'à ce jour, je n'ai eu d'autre lit que de la paille. En revenant à l'armée, j'espérais retrouver le général Dupont et mes camarades; mais j'apprends qu'il est rappelé pour avoir, par son intrépide passage du Mincio, excité la jalousie d'un homme dont on ne tardera pas à reconnaître l'incapacité.

«Le général Dupont ayant emmené, à ce que je présume, mes chevaux et mes bagages, il ne me reste plus qu'à m'adresser au général Mounier, qui est aussi un de ses généraux divisionnaires. Je ne doute pas qu'il ne me donne les moyens de retourner près de toi, et je vais me diriger vers Bologne, où il est maintenant. Je ne puis plus servir jusqu'à mon échange, je suis rendu sur ma parole.

«J'éprouve une joie d'être libre, de pouvoir retourner près de toi sans qu'on puisse me faire de reproches! Je suis dans le ravissement, et pourtant j'ai pris comme une habitude de tristesse qui m'empêche encore de comprendre tout mon bonheur. Je vais demain à Trévise, où les nouveaux renseignemens que je prendrai décideront de ma route. Adieu, ma bonne mère, plus d'inquiétudes, plus de chagrin. Je t'embrasse et n'aspire qu'au moment de te revoir. J'embrasse l'ami Deschartres et ma bonne. Ce pauvre père Deschartres, qu'il y a longtemps que je ne l'ai vu.»

LETTRE XVI.

«Paris, 25 germinal an IX (Avril 1801).

«Après bien des ennuis et des affaires qui m'ont retenu à Ferrare et à Milan, où j'ai retrouvé le général Watrin, un de mes meilleurs amis de l'aile droite, et qui m'a fait toucher, non sans peine, mes appointemens arriérés, je me suis mis en route avec George Lafayette. Nous avons versé quatre fois, et cependant, en dépit des mauvaises voitures et des brigands[29], nous sommes arrivés à Paris sains et saufs hier matin. J'ai vu déjà mes neveux, mon oncle, mon général, et j'ai été reçu de tous avec la plus vive effusion. Mais ma joie n'était pas pure, tu manquais à mon bonheur. En passant dans la rue Ville-l'Evêque, je regardai tristement notre maison où tu n'étais plus, et mon cœur fut bien serré. Je crois rêver de me voir rendu à ma patrie, à ma mère, à mes amis; je suis triste, quoique heureux! Pourquoi triste, je n'en sais rien! Il y a des émotions qu'on ne peut pas définir. C'est sans doute l'impatience de te voir.

«Je fus voir le général Dupont le matin même de mon arrivée. Il n'y était pas. J'y retournai à cinq heures, je le trouvai à table avec plusieurs autres généraux. En me voyant entrer, il se leva pour m'embrasser. Nous nous sommes serrés mutuellement avec la plus vive affection et des larmes de joie dans les yeux; Morin était fou de plaisir. Pendant le dîner, le général s'est plu à citer plusieurs traits honorables pour moi, et à faire mon éloge. En rentrant au salon, nous nous sommes encore embrassés. Après tant de périls et de travaux, cette réception amicale était pour moi bien douce, j'étais suffoqué d'attendrissement. Il existe une union réelle parmi des compagnons d'armes. On a mille fois bravé la mort ensemble; on a vu couler leur sang, on est aussi sûr de leur courage que de leur amitié. Ce sont véritablement des frères, et la gloire est notre mère. Il en est une plus tendre, plus sensible et que j'aime encore mieux. C'est vers elle que se portent tous mes vœux, c'est à elle que je pense quand mon général et mes amis me disent qu'ils sont contens et fiers de moi.

«Je voulais t'aller embrasser tout de suite, mais Beaumont me dit que tu vas venir et Pernon t'a trouvé un autre logement rue Ville-l'Evêque. Pons dit que l'état de tes finances te permet d'arriver. Arrive donc vite, bonne mère, ou je cours te chercher. Le général veut pourtant me retenir pour me présenter à toutes nos grandeurs. Je ne sais à qui entendre. Si tu pouvais venir de suite, affaires et bonheur iraient de compagnie. Réponds-moi donc aussitôt ou je pars. Qu'il est doux le moment où l'on retrouve tout ce qui vous est cher, sa mère, sa patrie, ses amis! On ne saurait croire comme j'aime ma patrie! Comme on sent le prix de la liberté quand on l'a perdue, on sent de même l'amour de la patrie quand on en a été éloigné. Tous ces gens de Paris n'entendent rien à un tel langage; ils ne connaissent que l'amour de la vie et de l'argent. Moi, je ne connais le prix de la vie qu'à cause de toi. J'ai vu déjà tant de gens tomber à mes côtés sans presque m'en apercevoir que je regarde ce changement de la vie à la mort comme très peu de chose en soi-même. Enfin, je l'ai conservée malgré le peu de soin que j'en ai pris, cette vie que je veux te consacrer entièrement, quand j'aurai encore donné quelques années au service de la France.

«Je vais voir le logement que Pernon t'a trouvé et le faire préparer pour ton arrivée. Je ne pense qu'à cela. Je t'embrasse de toute mon ame.»

LETTRE XVII.

A Madame ***.

«Sans date ni indication de lieu.

«Ah! que je suis heureux et malheureux à la fois! Je ne sais que faire et que dire, ma chère Victoire: je sais que je t'aime passionnément, et voilà tout. Mais je vois que tu es dans une position brillante, et moi je ne suis qu'un pauvre petit officier qu'un boulet peut emporter avant que j'aie fait fortune à la guerre. Ma mère, ruinée par la révolution, a bien de la peine à m'entretenir, et, dans ce moment, sortant des mains de l'ennemi, ayant à peine de quoi me vêtir, j'ai la figure d'un homme qui meurt de faim plus que celle d'un fils de famille. Tu m'as aimé pourtant ainsi, ma chère et charmante amie, et tu as mis avec un rare dévoûment ta bourse à ma disposition. Qu'as tu fait? qu'ai-je fait moi-même en acceptant ce secours!

«C'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux perdre une position assurée et fortunée, pour partager les hasards de ma mince fortune. Oui, je sais que tu es l'être le plus fier, le plus indépendant, le plus désintéressé. Je sais, en outre, que tu es une femme adorable, et que je t'adore! Mais je ne puis me résoudre à rien. Je ne puis accepter un si grand sacrifice, je ne pourrais peut-être jamais t'en dédommager. Et puis, ma mère! ma mère m'appelle, et moi, je brûle de la rejoindre, en même temps que l'idée de te perdre me fait tourner la tête! Allons, il faut pourtant prendre un parti, et voici ce que je demande: c'est de ne rien décider encore, c'est de ne pas brusquer les choses de manière à ne pouvoir plus s'en dédire. Je vais passer un certain temps auprès de ma mère, et t'envoyer immédiatement ce que tu m'as prêté. Ne te fâche pas, c'est la première dette que je veux payer. Si tu persistes dans ta résolution, nous nous retrouverons à Paris. Mais jusque-là réfléchis bien, et surtout ne me consulte pas. Adieu. Je t'aime éperduement, et je suis si triste que je regrette presque le temps où je pensais à toi sans espoir dans les déserts de la Croatie.»

LETTRE XVIII.

A Mme Dupin, à Nohant.

«Paris, 3 floréal an IX (avril 1801)

«Je pars lundi. Je vais donc enfin te revoir, ma chère mère, te serrer dans mes bras! Je suis au comble de la joie. Toutes ces lettres, toutes ces réponses sont d'une lenteur insupportable. Je me repens de les avoir attendues et d'avoir reculé le plus doux moment de ma vie. Paris m'ennuie déjà. C'est singulier, depuis quelque temps je ne me trouve bien nulle part. Je vais goûter à Nohant près de toi le calme dont j'ai besoin. Mes camarades Morlin, Marin et Decouchy sont en route. Nous allons laisser notre général seul. On ne dit encore rien de certain sur les expéditions; j'espère pourtant que lorsqu'on se sera décidé à quelque chose, on n'oubliera pas les lauriers du Mincio. C'est sur ces lauriers sanglans que nous avons déposé nos armes. Faudra-t-il donc que tant de braves officiers et de généreux soldats, sacrifiés là pour conquérir la paix, sortent de la tombe pour crier honte et vengeance contre de lâches calomniateurs! Tu n'as pas d'idée de ce qui se dit autour du général en chef[30] pour pallier l'horrible indifférence avec laquelle il a laissé assassiner nos braves. Quelqu'un chez lui, par sa permission ou par son ordre, a osé dire, entre autres choses, que je m'étais fait prendre pour donner à l'ennemi le plan et la marche de l'armée. Le général Dupont et mes camarades, qui se trouvaient là, ont heureusement relevé ces pieds plats de la belle manière.

«Adieu, ma bonne mère; je vais plier bagage et arriver.... toujours trop tard au gré de mon impatience. Je t'embrasse de toute mon ame. Que je vais être content de revoir père Deschartres et ma bonne!

«MAURICE.»

CHAPITRE SEIZIEME.

Incidens romanesque. Malheureux expédient de Deschartres. L'auberge de la Tête-Noire. Chagrins de famille.—Courses au Blanc, à Argenton, à Courcelles, à Paris.—Suite du roman. L'oncle de Beaumont.—Résumé de l'an IX.

Qu'on me permette, pour esquisser quelques événemens romanesques, de désigner mes parens par leurs noms de baptême. C'est en effet un chapitre de roman; seulement, il est vrai de tous points.

Maurice arriva à Nohant dans les premiers jours de mai 1801. Après les premières effusions de la joie, sa mère l'examina avec quelque surprise. Cette campagne d'Italie l'avait plus changé que la campagne de Suisse: Il était plus grand, plus maigre, plus fort, plus pâle; il avait grandi d'un pouce depuis son enrôlement, fait assez rare à l'âge de 21 ans, mais amené probablement par les marches extraordinaires auxquelles il avait été forcé par les Autrichiens. Malgré les transports de plaisir et de gaîté qui remplirent les premiers jours de ce rapprochement avec sa mère, on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était parfois rêveur et poursuivi par une mélancolie secrète; et puis, un jour qu'il était allé faire des visites à La Châtre, il y resta plus longtemps que de raison. Il y retourna le lendemain sous un prétexte, le surlendemain sous un autre, et, le jour suivant, il avoua à sa mère, inquiète et chagrine, que Victoire était venue le rejoindre. Elle avait tout quitté, tout sacrifié à un amour libre et désintéressé. Elle lui donnait de cet amour la preuve la plus irrécusable. Il était ivre de reconnaissance et de tendresse: mais il trouva sa mère si hostile à cette réunion qu'il dut refouler toutes ses pensées en lui-même et dissimuler la force de son affection. La voyant sérieusement alarmée du scandale qu'une pareille aventure allait faire et faisait déjà dans la petite ville, il promit de persuader à Victoire de retourner bien vite à Paris. Mais il ne pouvait le lui persuader, il ne pouvait se le persuader à lui-même, qu'en promettant de la suivre ou de la rejoindre bientôt, et là était la difficulté. Il fallait choisir entre sa mère et sa maîtresse, tromper ou désespérer l'une ou l'autre. La pauvre mère avait compté garder son cher fils jusqu'au moment où il serait rappelé par son service, et ce moment pouvait être assez éloigné, puisque toute l'Europe travaillait à la paix, et que c'était l'unique pensée de Bonaparte à cette époque. Victoire avait tout sacrifié, elle avait brûlé ses vaisseaux; elle ne comprenait plus d'autre fortune, d'autre bonheur que celui de vivre sans prévision du lendemain, sans regret de la veille, sans obstacle dans le présent, avec l'objet de son amour. Mais était-ce au retour d'une campagne durant laquelle sa mère avait tant gémi, tant pleuré et tant souffert, que cet excellent fils pouvait la quitter au bout de quelques jours? Etait-ce au moment où Victoire lui montrait un dévoûment si passionné qu'il pouvait lui parler du chagrin de sa mère, de l'indignation des collets-montés de la province, et la renvoyer comme une maîtresse vulgaire qui vient de faire un coup de tête impertinent? Il y avait là plus que la lutte de deux amours: il y avait la lutte de deux devoirs.

Il essaya d'abord, pour rassurer sa mère, de tourner l'affaire en plaisanterie. Il eut tort peut-être. Il l'eût attendrie, sinon persuadée, par des raisons sérieuses. Mais il craignit les anxiétés qu'elle était sujette à se créer, et cette sorte de jalousie qui n'était que trop certaine et qui trouvait, pour la première fois, un aliment réel.

Cette situation était, pour ainsi dire, insoluble. Ce fut l'ami Deschartres qui trancha la difficulté par une énorme faute, et qui dégagea le jeune homme des scrupules qui l'assiégeaient.

Dans son dévoûment à Mme Dupin, dans son mépris pour l'amour, qu'il n'avait jamais connu, dans son respect pour les convenances, le pauvre pédagogue eut la malheureuse idée de frapper un grand coup, s'imaginant mettre fin par un éclat à une situation qui menaçait de se prolonger. Un beau matin, il part de Nohant avant que son élève ait les yeux ouverts, et il se rend à La Châtre, à l'auberge de la Tête-Noire, où la jeune voyageuse était encore livrée aux douceurs du sommeil. Il se présente comme un ami de Maurice Dupin, on le fait attendre quelques instans, on s'habille à la hâte, on le reçoit. A peine troublé par la grâce et la beauté de Victoire, il la salue avec cette brusque gaucherie qui le caractérise et débute par procéder à un interrogatoire en règle. La jeune femme, que sa figure divertit et qui ne sait à qui elle a affaire, répond d'abord avec douceur, puis avec enjouement, et, le prenant pour un fou, finit par éclater de rire. Alors Deschartres, qui, jusque-là, avait gardé un ton magistral, entre en colère et devient rude, grondeur, insolent. Des reproches, il passe aux menaces. Son esprit n'est pas assez délicat, son cœur n'est pas assez tendre pour avertir sa conscience de la lâcheté qu'il va commettre en insultant une femme dont le défenseur est absent. Il l'insulte, il s'emporte, il lui ordonne de reprendre la route de Paris le jour même, et la menace de faire intervenir les autorités constituées, si elle ne fait ses paquets au plus vite.

Victoire n'était ni craintive ni patiente: à son tour, elle raille et froisse le pédagogue. Plus prompte que prudente à la réplique, douée d'une vivacité d'élocution qui contraste avec le bégaiement qui s'emparait de Deschartres lorsqu'il était en colère, fine et mordante comme un véritable enfant de Paris, elle le pousse bravement à la porte, la lui ferme au nez, en lui jetant, à travers la serrure, la promesse de partir le jour même, mais avec Maurice; et Deschartres, furieux, atterré de tant d'audace, se consulte un instant et prend un parti qui met le comble à la folie de sa démarche. Il va chercher le maire et un des amis de la famille, qui remplissait je ne sais quelle autre fonction municipale. Je ne sais pas s'il ne fit pas avertir la gendarmerie. L'auberge de la Tête-Noire fut promptement envahie par ces respectables représentans de l'autorité. La ville crut un instant à une nouvelle révolution, à l'arrestation d'un personnage important, tout au moins.

Ces messieurs, alarmés par le rapport de Deschartres, marchaient bravement à l'assaut, s'imaginant avoir affaire à une armée de furies. Chemin faisant, ils se consultaient sur les moyens légaux à employer pour forcer l'ennemi à évacuer la ville. D'abord il fallait lui demander ses papiers, et s'il n'en avait pas, il fallait exiger son départ et le menacer de la prison. S'il en avait, il fallait tâcher de trouver qu'ils n'étaient pas en règle et élever une chicane quelconque. Deschartres, tout boursouflé de colère, stimulait leur zèle. Il réclamait l'intervention de la force armée. Cependant l'appareil du pouvoir militaire ne fut pas jugé indispensable; les magistrats pénétrèrent dans l'auberge, et, malgré les représentations de l'aubergiste, qui s'intéressait vivement à sa belle hôtesse, ils montèrent l'escalier avec autant de courage que de sang-froid.

J'ignore s'ils firent à la porte les trois sommations légales en cas d'émeute, mais il est certain qu'ils n'eurent à franchir aucune espèce de barricade, et qu'ils ne trouvèrent dans l'antre de la mégère dépeinte par Deschartres qu'une toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord de son lit, les bras nus et les cheveux épars.

A ce spectacle, les magistrats, moins féroces que le pédagogue, se rassurèrent d'abord, s'adoucirent ensuite, et finirent par s'attendrir. Je crois que l'un d'eux tomba amoureux de la terrible personne, et que l'autre comprit fort bien que le jeune Maurice pouvait l'être de tout son cœur. Ils procédèrent avec beaucoup de politesse et même de courtoisie à son interrogatoire. Elle refusa fièrement de leur répondre; mais quand elle les vit prendre son parti contre les invectives de Deschartres, imposer silence à ce dernier, et se piquer envers elle d'une paternelle bienveillance, elle se calma, leur parla avec douceur, avec charme, avec courage et confiance. Elle ne cacha rien: elle raconta qu'elle avait connu Maurice en Italie, qu'elle l'avait aimé, qu'elle avait quitté pour lui une riche protection, et qu'elle ne connaissait aucune loi qui pût lui faire un crime de sacrifier un général à un lieutenant et sa fortune à son amour. Les magistrats la consolèrent, et, remontrant à Deschartres qu'ils n'avaient aucun droit de persécuter cette jeune femme, ils l'engagèrent à se retirer, promettant d'employer le langage de la douceur et de la persuasion pour l'amener à quitter la ville de son plein gré.

Deschartres se retira en effet, entendant peut-être le galop du cheval qui ramenait Maurice auprès de sa bien-aimée. Tout s'arrangea ensuite à l'amiable et de concert avec Maurice, qu'on eut d'abord quelque peine à calmer, car il était indigné contre son butor de précepteur, et Dieu sait si, dans le premier mouvement de sa colère, il n'eût pas couru après lui pour lui faire un mauvais parti. C'était pourtant l'ami fidèle qui avait sauvé sa mère au péril de ses jours; c'était l'ami de toute sa vie, et cette faute qu'il venait de commettre, c'était encore par amour pour sa mère et pour lui qu'il en avait eu la fatale inspiration. Mais il venait d'insulter et d'outrager la femme que Maurice aimait. La sueur lui en venait au front, un vertige passait devant ses yeux. «Amour, tu perdis Troie!» Heureusement, Deschartres était déjà loin. Rude et maladroit, comme il l'était toujours, il allait ajouter aux chagrins de la mère de Maurice en faisant un horrible portrait de l'aventurière, et en se livrant sur l'avenir du jeune homme dominé et aveuglé par cette femme dangereuse à de sinistres prévisions.

Pendant qu'il mettait la dernière main à son œuvre de colère et d'aberration, Maurice et Victoire se laissaient peu à peu calmer par les magistrats, devenus leurs amis communs. Ce jeune couple les intéressait vivement; mais ils ne pouvaient oublier la bonne et respectable mère dont ils avaient mission de faire respecter le repos et de ménager la sensibilité. Maurice n'avait pas besoin de leurs représentations affectueuses pour comprendre ce qu'il devait faire. Il le fit comprendre à son amie, et elle promit de partir le soir même. Mais ce qui fut convenu entre eux, après que les magistrats se furent retirés, c'est qu'il irait la rejoindre à Paris au bout de peu de jours. Il en avait le droit, il en avait le devoir désormais.

Il l'eut bien davantage lorsque, revenu auprès de sa mère, il la trouva irritée contre lui et refusant de donner tort à Deschartres. Le premier mouvement du jeune homme fut de partir pour éviter une scène violente avec son ami, et Mme Dupin, effrayée de leur mutuelle irritation, ne chercha pas à s'y opposer. Seulement, pour ne pas faire acte de désobéissance et de bravade envers cette mère si tendre et si aimée, Maurice lui annonça, en ayant même l'air de la consulter sur l'opportunité de cette démarche, un petit voyage au Blanc chez son neveu Auguste de Villeneuve, puis à Courcelles, où était son autre neveu René, alléguant la nécessité de se distraire de pénibles émotions, et d'éviter une rupture douloureuse et violente avec Deschartres. Dans quelques jours, lui dit-il, je reviendrai calme. Deschartres le sera aussi, ton chagrin sera dissipé et tu n'auras plus d'inquiétudes, puisque Victoire est déjà partie. Il ajouta même, en la voyant pleurer amèrement, que Victoire serait probablement consolée de son côté, et que, quant à lui, il travaillerait à l'oublier. Il mentait, le pauvre enfant, et ce n'était pas la première fois que la tendresse un peu pusillanime de sa mère le forçait à mentir. Ce ne fut pas non plus la dernière fois, et cette nécessité de la tromper fut une des grandes souffrances de sa vie; car jamais caractère ne fut plus loyal, plus sincère et plus confiant que le sien. Pour dissimuler, il était forcé de faire une telle violence à son instinct, qu'il s'en tirait toujours mal et ne réussissait pas du tout à tromper la pénétration de sa mère. Aussi lorsqu'elle le vit monter à cheval le lendemain matin, elle lui dit tristement qu'elle savait bien où il allait. Il donna sa parole d'honneur qu'il allait au Blanc et à Courcelles. Elle n'osa pas lui faire donner sa parole d'honneur qu'il n'irait point de là à Paris. Elle sentit qu'il ne la donnerait pas ou qu'il y manquerait. Elle dut sentir aussi qu'en sauvant les apparences vis-à-vis d'elle, il lui donnait toutes les preuves de respect et de déférence qu'il pouvait lui donner en une telle situation.

Ma pauvre grand'mère n'était donc sortie d'une douleur que pour retomber dans de nouveaux chagrins et dans de nouvelles appréhensions. Deschartres lui avait rapporté de son orageux entretien avec ma mère que celle-ci lui avait dit: «Il ne tient qu'à moi d'épouser Maurice, et si j'étais ambitieuse comme vous le croyez, je donnerais ce démenti à vos insultes. Je sais bien à quel point il m'aime, et vous, vous ne le savez pas!» Dès ce moment, la crainte de ce mariage s'empara de Mme Dupin, et, à cette époque, c'était une crainte puérile et chimérique. Ni Maurice ni Victoire n'en avaient eu la pensée. Mais comme il arrive toujours qu'on provoque les dangers dont on se préoccupe avec excès, la menace de ma mère devint une prophétie, et ma grand'mère, Deschartres surtout, en précipitèrent l'accomplissement par le soin qu'ils prirent de l'empêcher.

Ainsi qu'il l'avait annoncé et promis, Maurice alla au Blanc, et de là il écrivit à sa mère une lettre qui peint bien la situation de son ame.

LETTRE XIX.

«Le Blanc, prairial an IX (mai 1801).

«Ma mère, tu souffres, et moi aussi. Il y a quelqu'un de coupable entre nous, qui, par bonne intention, je le reconnais, mais sans jugement et sans ménagement aucun, nous a fait beaucoup de mal. Voici, depuis la Terreur, le premier chagrin sérieux de ma vie: il est profond, et peut-être plus amer que le premier; car, si nous étions malheureux alors, nous n'avions, du moins, pas de discussion ensemble, nous n'avions qu'une pensée, qu'une volonté, et aujourd'hui, nous voilà divisés, non de sentimens, mais d'opinions sur certains points assez importans. C'est la plus grande douleur qui pût nous arriver, et je prendrai difficilement mon parti sur l'influence fâcheuse que l'ami Deschartres exerce sur toi en cette occasion. Comment se fait-il, ma bonne mère, que tu voies les choses au même point de vue qu'un homme, honnête et dévoué, sans doute, mais brutal, et qui juge de certains actes et de certaines affections comme un aveugle des couleurs? Je n'y comprends rien moi-même: car j'ai beau interroger mon cœur, je n'y trouve pas même la pensée d'un tort envers toi; je sens mon amour pour toi plus pur, plus grand que tout autre amour, et l'idée de te causer une souffrance m'est aussi étrangère et aussi odieuse que l'idée de commettre un crime.

«Mais raisonnons un peu, maman. Comment se fait-il que mon goût pour telle ou telle femme soit une injure pour toi et un danger pour moi qui doive t'inquiéter et te faire répandre des larmes? Dans toutes ces occasions-là, tu m'as toujours considéré comme un homme à la veille de se déshonorer, et déjà, du temps de Mlle ***, tu te créais des soucis affreux, comme si cette personne devait m'entraîner à des fautes impardonnables. Aimerais-tu mieux que je fusse un suborneur qui porte le trouble dans les familles, et quand je rencontre des personnes de bonne volonté, dois-je donc jouer le rôle d'un Caton? Cela est bon pour Deschartres, qui n'a plus mon âge, et qui, d'ailleurs, n'a peut-être pas rencontré beaucoup d'occasions de pécher, soit dit sans malice. Mais venons au fait. Je ne suis plus un enfant, et je puis très bien juger des personnes qui m'inspirent de l'affection. Certaines femmes sont, je le veux bien, pour me servir du vocabulaire de Deschartres, des filles et des créatures: je ne les aime ni ne les recherche; je ne suis ni assez libertin pour abuser de mes forces, ni assez riche pour entretenir ces femmes-là; mais jamais ces vilains mots ne seront applicables à une femme qui a du cœur. L'amour purifie tout. L'amour ennoblit les êtres les plus abjects; à plus forte raison, ceux qui n'ont d'autres torts que le malheur d'avoir été jetés dans ce monde sans appui, sans ressources et sans guide. Pourquoi donc une femme ainsi abandonnée serait-elle coupable de chercher son soutien et sa consolation dans le cœur d'un honnête homme, tandis que les femmes du monde, auxquelles rien ne manque en jouissances et en considération, prennent toutes des amans pour se désennuyer de leurs maris? Celle qui te chagrine et t'inquiète tant a quitté un homme qui l'aimait, j'en conviens, et qui l'entourait de bien-être et de plaisirs. Mais l'avait-il aimée au point de lui donner son nom et de lui engager son avenir? Non! aussi quand j'ai su qu'elle était libre de le quitter, n'ai-je pas eu le moindre remords d'avoir recherché et obtenu son amour. Bien loin d'être honteux d'inspirer et de partager cet amour-là, j'en suis fier, n'en déplaise à Deschartres et aux bonnes langues de La Châtre; car parmi ces dames qui me blâment et se scandalisent, j'en sais qui n'ont pas, vis-à-vis de moi, le droit d'être si prudes. A cet égard-là, je rirais bien un peu; si je pouvais rire quand tu es si triste, ma bonne mère, pour l'amour de moi!

«Mais, enfin, que crains-tu, et qu'imagines-tu? Que je vais épouser une femme qui me ferait rougir un jour? D'abord, sois sûr que je ne ferai rien dont je rougisse jamais, parce que, si j'épousais cette femme, apparemment, je l'estimerais, et qu'on ne peut pas aimer sérieusement ce qu'on n'estime pas beaucoup. Ensuite ta crainte, ou plutôt la crainte de Deschartres, n'a pas le moindre fondement. Jamais l'idée du mariage ne s'est encore présentée à moi: je suis beaucoup trop jeune pour y songer, et la vie que je mène ne me permet guère d'avoir femme et enfans. Victoire n'y pense pas plus que moi. Elle a été déjà mariée fort jeune; son mari est mort lui laissant une petite fille dont elle prend grand soin, mais qui est une charge pour elle. Il faut maintenant qu'elle travaille pour vivre, et c'est ce qu'elle va faire, car elle a déjà eu un magasin de modes et elle travaille fort bien. Elle n'aurait donc aucun intérêt à vouloir épouser un pauvre diable comme moi, qui ne possède que son sabre, son grade peu lucratif, et qui, pour rien au monde, ne voudrait porter atteinte à ton bien-être plus qu'il ne le fait aujourd'hui, et c'est déjà trop!

«Tu vois donc bien que toutes ces prévisions du sage Deschartres n'ont pas le sens commun, et que son amitié n'est pas du tout délicate ni éclairée, quand il se plaît à te mettre de telles craintes dans la tête. Son rôle serait de te consoler et de te rassurer; au contraire, il te fait du mal. Il ressemble à l'ours de la fable qui, voulant écraser une mouche sur le visage de son ami, lui écrase la tête avec un pavé. Dis-lui cela de ma part, et qu'il change de thèse, s'il veut que nous restions amis. Autrement, ce sera bien difficile. Je peux lui pardonner d'être absurde avec moi, mais non de te faire souffrir et de vouloir te persuader que mon amour pour toi n'est pas à l'épreuve de tout.

«D'ailleurs, ma bonne mère, ne me connais-tu pas bien? Ne sais-tu pas que, quand même j'aurais formé le projet de me marier, lors même que j'en aurais la plus grande envie (ce qui n'est pas vrai, par exemple), il suffirait de ton chagrin et de tes larmes pour m'y faire renoncer? Est-ce que je pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire à ta volonté et à tes désirs? Songe que c'est impossible, et dors donc tranquille.

«Auguste et sa femme veulent me garder encore deux ou trois jours. On n'est pas plus aimable qu'eux. Ce ne sont pas des phrases, c'est de la cordialité, de l'amitié. Ils sont bien heureux, eux! Ils s'aiment, ils n'ont point d'ambition, point de projets? mais aussi point de gloire! Et quand on a bu de ce vin-là, on ne peut plus se remettre à l'eau pure.

«Adieu, ma bonne mère; il me tarde d'aller te rejoindre et te consoler. Pourtant, laisse-moi encore écouter pendant deux ou trois jours les graves discours et les sages conseils de mon respectable neveu. Je suis un oncle débonnaire qui se laisse endoctriner. J'ai besoin de sermons plus tendres que ceux de Deschartres, et je sens que l'air de Nohant ou de La Châtre ne serait pas encore bon pour moi dans ce moment-ci. Je t'embrasse de toute mon ame, et je t'aime bien plus que tu ne crois.

«MAURICE.»

LETTRE XX.

«Argenton.

«Je suis resté au Blanc un jour de plus que je ne croyais, ma bonne mère, et me voilà à Argenton, chez notre bon ami Scévole, qui veut aussi me garder deux jours et qui jette les hauts cris en me voyant hésiter à les lui promettre. Ah! ma mère, que mon existence est changée depuis trois ans! C'est une chose singulière. J'ai fait de la musique, et même de la bonne musique tous ces jours-ci. Ici, je vais en faire encore, car Scévole est toujours un dilettante passionné, et il fait autant de fête à mon violon qu'à moi. Eh bien, autrefois, je n'aurais pas songé à autre chose, j'aurais tout oublié avec la musique, et aujourd'hui elle m'attriste au lieu de m'électriser. Je crains la paix, je désire le retour des combats avec une ardeur que je ne puis comprendre et que je ne saurais expliquer. Puis, je songe qu'en voulant m'éloigner encore de toi, je te prépare de nouveaux chagrins. Cette idée empoisonne celle du plaisir que je goûterais au milieu des batailles et des camps. Tu serais triste et tourmentée, et moi aussi. Il n'est donc pas de bonheur en ce monde? Je commence à m'en aviser; comme un fou que je suis, je l'avais oublié, et cette belle découverte me frappe de stupeur. Cependant, je me sens incapable de me distraire et de m'étourdir loin des combats. Après de telles émotions, tout me paraît insipide. Je n'avais que ta tendresse pour me les faire oublier, et il faut que ce bonheur-là même soit empoisonné pour quelques instans.

«Je suis comme un enragé quand je vois défiler des troupes, quand j'entends le son belliqueux des instrumens guerriers. Nous autres gens de guerre, nous sommes des espèces de fous dont les accès redoublent comme ceux des autres fous, quand ils voient ou entendent ce qui leur rappelle les causes de leur égarement. C'est ce qui m'est arrivé ce soir, en voyant passer une demi-brigade. Je tenais mon violon, je l'ai jeté là. Adieu Haydn, adieu Mozart, quand le tambour bat et que la trompette sonne! J'ai gémi de mon inaction. J'ai presque pleuré de rage. Mon Dieu, où est le repos, où est l'insouciance de ma première jeunesse.

«A bientôt ma bonne mère, j'irai me calmer et me consoler dans tes bras. Bonsoir à Deschartres. Dis-lui qu'il a par ici une réputation admirable de savant agriculteur et de croquenotes fieffé. Je t'embrasse de toute mon ame. Et ma pauvre bonne; elle ne m'a pas jeté la pierre, elle! Qu'elle te rassure et te console; écoute-la. Elle a plus de bon sens que tous les autres.»

* * *

Une tendre lettre de ma grand'mère ramena Maurice au bercail pour quelques jours. Deschartres le reçut d'un air morne et assez rogue, et, voyant qu'il ne s'approchait pas pour l'embrasser, il tourna le dos et alla faire une scène au jardinier à propos d'une planche de laitues. Un quart d'heure après, il se trouva face à face, dans une allée, avec son élève. Maurice vit que le pauvre pédagogue avait les yeux pleins de larmes; il se jeta à son cou. Tous deux pleurèrent sans se rien dire, et revinrent, bras dessus bras dessous, trouver ma grand'mère, qui les attendait sur un banc et qui fut heureuse de les voir réconciliés.

Mais Victoire écrivait! C'est tout au plus, si, à cette époque, elle savait écrire assez pour se faire comprendre. Pour toute éducation elle avait reçu, en 1788, les leçons élémentaires d'un vieux capucin qui apprenait gratis à lire et à réciter le catéchisme à de pauvres enfans. Quelques années après son mariage, elle écrivait des lettres dont ma grand'mère elle-même admirait la spontanéité, la grâce et l'esprit. Mais, à l'époque que je raconte, il fallait les yeux d'un amant pour déchiffrer ce petit grimoire et comprendre ces élans d'un sentiment passionné qui ne pouvait trouver de forme pour s'exprimer. Il comprit pourtant que Victoire était désespérée, qu'elle se croyait méconnue, trahie, oubliée. Il reparla alors du voyage de Courcelles. Ce furent de nouvelles craintes, de nouveaux pleurs. Il partit cependant, et le 28 prairial il écrivait de Courcelles:

LETTRE XXI.

«Courcelles, le 28 prairial (juin 1801).

«Je suis arrivé ici hier soir, ma bonne mère, après avoir voyagé assez durement par la patache, mais, en revanche, très rapidement. J'ai fait là un voyage fort triste. Ta douleur, tes larmes me poursuivaient comme un remords, et pourtant mon cœur me disait que je n'étais pas coupable; car tout ce que tu me demandes est de t'aimer, et je sens bien que je t'aime. Tes larmes! est-il possible que je t'en fasse verser, moi qui voudrais tant te voir heureuse! Mais aussi, pourquoi donc t'affliger ainsi? C'est inconcevable, et je m'y perds. Cette jeune femme n'a jamais pensé que je l'épouserais, puisque je n'y ai jamais pensé moi-même, et ce qu'elle a pu dire à Deschartres n'est que l'effet d'un mouvement de colère, bien légitimé par les duretés qu'il a été lui débiter. Je ne saurais trop te répéter que rien de tout cela ne fût arrivé s'il se fût tenu tranquille. Je l'aurais fait partir sans éclat, puisque sa présence à La Châtre (dont tu aurais dû ne pas t'occuper) te déplaisait si cruellement. Mais, puisqu'il en est ainsi, je te promets que je n'aurai plus jamais de maîtresse sous tes yeux, et que je ne te parlerai jamais de mes aventures. Cela me fera un peu souffrir. J'ai pris une telle habitude de te dire tout ce qui m'arrive et tout ce que j'éprouve, que je ne me comprends pas ayant des secrets pour toi. Quelle triste nécessité m'impose cette déplorable affaire, et le coup de tête inconcevable de Deschartres! Allons, n'en parlons plus. Je ne peux pas me brouiller avec lui, je ne voudrais pour rien au monde le brouiller avec toi. Il ne se corrigera guères de ses défauts, apprécions ses qualités et aimons-nous en dépit de tout.

«Je cours ici dans les bois et au bord des eaux, c'est un paradis terrestre. J'ai été reçu avec la plus tendre amitié. René était dans une île du parc avec sa femme. Il est venu me chercher en bateau, et notre embrassade sur l'eau a été si vive, qu'elle a failli faire chavirer l'embarcation. Adieu, ma bonne mère, à bientôt! Ne t'afflige plus, aime-moi toujours, et sois bien sûre que je ne puis pas être heureux si tu ne l'es pas, car tes chagrins sont les miens. Je t'embrasse de toute mon ame.»

LETTRE XXII.

«Paris, 7 messidor an IX (juin 1801).

«Comme tu l'avais prévu, ne me voyant qu'à une journée de Paris, je n'ai pu me dispenser d'y venir passer quelques instans. J'ai vu Beaumont et mon général. Ma belle jument Paméla part demain pour Nohant; le général part demain pour le Limousin. Dans une quinzaine, il sera de retour, et m'a promis de passer par Nohant, où je t'aiderai à le recevoir. J'ai vu ce matin Oudinot, qui, étant un peu mieux que nous dans les bonnes grâces, va, j'espère, d'après les instigations de Charles His, demander pour moi le grade de capitaine. Je vais aussi toucher mes appointemens, ce qui me procurera l'agrément d'un habit pour aller voir le cardinal Gonzalvi, qui est ici pour négocier la grande affaire du Concordat. Il paraît qu'il a eu bien de la peine à se décider à ce voyage, et qu'il croyait marcher à la guillotine en quittant Rome. Charles His, celui qui m'a accompagné dans mon ambassade à Rome, a déjà vu Son Eminence ici et en a reçu force embrassades. Allons, ma bonne mère, cette petite excursion, que tu regardes déjà comme une grande extravagance, n'amènera rien de funeste dans ma destinée, sera peut-être utile à mes affaires et ne te coûtera pas un sou. Je n'ai pas encore entendu parler des vingt-six louis que M. de Cobentzel doit me faire restituer. J'irai chez lui demain. Adieu, bonne mère, je serai bientôt près de toi, et, si le ciel me seconde, ce sera comme capitaine. Ne t'afflige pas, je t'en supplie, et ne doute jamais de la tendresse de ton fils.»

* * *

Ce séjour de Maurice à Paris se prolongea jusqu'à la fin de messidor. Diverses affaires servirent de prétexte. La visite à monsignor Gonzalvi, les vingt-six louis de la commission d'échange, diverses démarches en vue d'obtenir un avancement qu'il n'espérait pas et dont il ne s'occupa guères, la jument blessée au garrot, la fête du 14 juillet, tels furent les motifs plus ou moins sérieux qui couvrirent d'un voile assez peu mystérieux ces jours consacrés à l'amour. Il ne savait pas mentir, ce pauvre enfant, et de temps à autre un cri de l'ame lui échappait. «Tu ne veux pas que je m'intéresse à une femme qui a tout quitté et tout perdu pour moi! Mais c'est impossible! Toi qui parles, ma bonne mère, tu ne témoignerais pas cette indifférence à un domestique qui aurait perdu sa place pour te suivre, et tu crois que je puis être ingrat envers une femme dont le cœur est noble et sincère? Non, ce n'est pas toi qui me donnerais un pareil conseil!.........................»

L'oncle Beaumont, autrefois abbé et coadjuteur à l'archevêché de Bordeaux, ce fils de Mlle Verrières et du duc de Bouillon, petit-fils de Turenne et parent de M. de Latour-d'Auvergne, par conséquent, était un homme plein d'esprit et de sens. Il avait eu, jeune abbé, une existence brillante et orageuse. Il était beau, d'une beauté idéale, pétillant de gaîté, brave comme un lieutenant de hussards, poète comme... l'Almanach des Muses, impérieux et faible, c'est-à-dire tendre et irascible. C'était aussi une nature d'artiste, un type qui, dans un autre milieu, eût pris les proportions d'un Gondi, dont il avait un peu imité la jeunesse. Retiré du mouvement et du bruit, il vécut paisible après la révolution, et ne se mêla point aux ralliés, qu'il méprisait un peu, mais sans amertume et sans pédantisme. Une femme gouverna sa vie depuis lors, et le rendit heureux. Il fut toujours l'ami fidèle de ma grand'mère, et, pour mon père, il fut quelque chose comme un père et un camarade.

Mais le bel abbé avait la moralité des hommes aimables de son temps, moralité que les hommes d'aujourd'hui ne portent pas plus loin; seulement, ils ne sont pas si aimables, voilà la différence. Mon grand-oncle était un composé de sécheresse et d'effusion, de dureté et de bonté sans égale. Il trouvait tout naturel de repousser le noble élan de Victoire.

«Qu'elle soit riche et qu'elle s'amuse, se disait-il dans son doux cynisme d'épicurien, cela vaudra bien mieux pour elle que d'être pauvre avec l'homme qu'elle aime. Que Maurice l'oublie et n'encourage pas ce dévouement romanesque; cela vaudra bien mieux pour lui que de s'embarrasser d'un ménage et de contrarier sa mère.»

Jamais il n'encouragea la passion de mon père; mais jamais il ne travailla efficacement à la faire avorter, et quand Maurice épousa Victoire, il traita celle-ci comme sa fille, et ne songea qu'à la rapprocher de ma grand'mère.

Maurice revint à Nohant aux premiers jours de thermidor (derniers jours de juillet 1801), et y resta jusqu'à la fin de l'année. Avait-il résolu d'oublier Victoire pour faire cesser cette lutte avec sa mère? Ce n'est pas probable, puisqu'elle l'attendit à Paris et l'y retrouva plus épris que jamais. Mais je n'ai point de traces de leur correspondance pendant ces quatre mois. Sans doute c'était une correspondance un peu épiée à Nohant, et qu'on faisait disparaître à mesure.

FIN DU TOME DEUXIÈME.