HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE
DE MA VIE

par

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres;
Dignité envers soi-même;
Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
15 avril 1847.

TOME TROISIÈME.

PARIS, 1855.
LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

1802. Fragmens de lettres. Les beaux du beau monde. Etudes musicales. Les Anglais à Paris. Retour du luxe.—Fête du Concordat. La cérémonie à Notre-Dame. Attitude des généraux.—Deschartres à Paris.—Départ pour Charleville.—Réponse à Deschartres.—Déboires de la fonction d'aide-de-camp en temps de paix.

1802.

Maurice retourna à Paris vers la fin de 1801. Il écrivit avec la même exactitude que par le passé. Mais ses lettres ne sont plus les mêmes. Ce ne sont plus les mêmes épanchemens, la même insouciance, ou, s'il y a insouciance, elle est parfois un peu forcée. Evidemment, la pauvre mère a une rivale; sa tendre jalousie a fait éclore le mal qu'elle redoutait.

De frimaire an X, jusqu'en floréal de la même année, ses lettres contiennent des appréciations intéressantes sur le monde qu'il voit et qu'il traverse de sa pensée. Je ne sais où prendre, pour en donner ici un extrait. Toutes sont charmantes. Il y dépeint la société parisienne posant devant les Anglais venus à Paris avec Fox. Il raconte la fête du Concordat, et son opinion personnelle est celle du milieu militaire qui l'entoure; mais je ne citerai dans ce feuilleton que les passages relatifs à sa propre histoire.

«Du 4 nivose an X.

«.... C'est aujourd'hui que nous avons célébré l'anniversaire du fameux passage[31]. Presque toute l'aile droite était réunie chez mon général. On ne se doutait pas qu'il y aurait des couplets. Je fis un gros paquet de mauvais vers que son domestique fut chargé d'apporter au milieu du dîner. Le général décachète avec empressement, et le voilà de pouffer de rire.

«C'était toute une relation héroïco-burlesque de l'affaire. Il la lut tout haut, et chacun de rire aussi, en se récriant sur la véracité des faits. Je fus vite deviné, et on voulut me faire chanter mon œuvre; mais pour ne pas recommencer ce qui avait été déjà lu, je chantai une kyrielle d'autres couplets sur le même sujet. Cela m'a couvert de gloire à bon marché. On s'est levé de table en riant et en chantant, et en rentrant au salon, nous nous sommes tous embrassés les uns les autres, Dupont commençant par moi. Si jamais on a vu de l'égalité et de la fraternité régner tout de bon parmi quelques hommes, c'était bien entre nous dans ce moment là.»

* * *

«Tous les aimables de la société *** sont les freluquets les plus conditionnés que je connaisse. Ils parlent pendant une heure pour ne rien dire, décident de tout à tort et à travers, et ont tellement à cœur, sous prétexte de belles manières, de se copier les uns les autres, que qui en a vu un seul les connaît tous. Il faut vivre dans le monde, dis-tu, c'est possible, ma bonne mère; mais il n'y a rien de plus sot que tous ces gens qui n'ont pour tout mérite qu'un nom dont l'éclat ne leur appartient pas.»

«.... Avec mon maître de composition et mon piano de louage, je m'amuse beaucoup mieux que dans le monde; et, la nuit, quand je me suis oublié à travailler la musique jusqu'à trois heures du matin, je sens que je suis beaucoup plus calme et plus heureux que si j'avais été au bal. Je m'entête à devenir bon harmoniste, et j'y réussirai. Je ne néglige pas non plus mon violon. Je l'aime tant! Mes finances ne sont pas dans un très bel état. J'ai été obligé de me rééquiper des pieds à la tête pour aller à la parade. Mais comme je me pique d'être un enfant d'Apollon, si je suis gueux, c'est dans l'ordre.

«J'ai vu Lejeune au spectacle. Il m'a cherché dans tout Paris, lorsqu'il faisait son tableau de la bataille de Marengo. Il dit qu'il ne se console pas de ne pas avoir eu ma tête sous la main pour la placer dans cette composition.

* * *

«J'ai fait connaissance avec plusieurs grandes dames. Mme d'Esquelbee, qui a daigné me trouver fort bien, à ce qu'on m'a dit; Mme de Flahaut, qui vient de faire paraître un roman que j'ai la grossièreté de n'avoir pas lu, et Mme d'Andlaw.—Réné est toujours le meilleur des amis, mais il a un grand défaut, c'est de boire de l'eau comme un canard. Heureusement cela n'est pas contagieux......»

«Je te jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que V... travaille et ne me coûte rien. Je ne comprends pas que tu t'inquiètes tant. Jamais je n'entretiendrai une femme tant que je serai un pauvre diable, puisque je serais forcé de l'entretenir à tes frais. En outre, tu ne la connais pas, et tu la juges sur le dire de Deschartres qui la connaît encore moins. Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, ma bonne mère, nous ne nous entendrions pas; sois sûre seulement que j'aimerais mieux me brûler la cervelle que de mériter de toi un reproche, et que te faire de la peine est le plus mortel chagrin qui me puisse arriver.......

«Je n'en finirais pas si je voulais te raconter tous les ridicules de cette belle jeunesse. Les Anglais les sentent bien, et j'enrage de les voir rire sous cape, sans pouvoir trouver qu'ils ont tort de mépriser dans leur ame de pareils échantillons de notre nation. Il y en a d'autres qui essaient gauchement de les singer et qui n'ont à cœur que de déprécier leur patrie devant les étrangers. C'est quelque chose de révoltant, et les étrangers en haussent les épaules tout les premiers. Tous ces jeunes lords qui sont militaires chez eux me questionnent avec avidité sur notre armée, et je leur réponds avec feu par le récit de nos immortels exploits, qu'ils ne peuvent s'empêcher d'admirer aussi. Je leur recommande surtout de ne pas juger de l'esprit public par ce qu'ils entendent dire aux gens du monde. Je leur soutiens que l'esprit national est aussi fort chez nous que chez eux. Ils en douteraient s'ils pouvaient oublier nos triomphes. Mais tu comprends que je sors de ce monde-là plus triste et plus désabusé. Bonsoir, ma bonne mère. Je t'aime plus que ma vie. Je rosse le municipal. J'envoie à ma bonne son dé à coudre et à ouvrer

«24 pluviose.

* * *

«Tout est terminé avec mes neveux. Outre la maison, me voilà possesseur d'une somme de 40,000 fr. Diable! jamais je ne me serais cru si riche. Tu vas prendre là-dessus tout de suite dix mille francs pour payer toutes tes dettes. Pernon, Deschartres et ma bonne[32]. Je ne veux pas qu'ils attendent; je veux que tu te débarrasses de tous ces petits chagrins-là. Tu as fait plus pour moi que je ne pourrai jamais te rendre. Ainsi, ma bonne mère, pas de chicane là-dessus, ou je te fais un procès pour te forcer à recevoir mon argent. Avec le revenu de la maison et mon traitement, me voilà à la tête de 7,840 fr. de rente. Ma foi, c'est bien joli, et il n'y a pas de quoi se désespérer. Avec le revenu de Nohant, nous voilà réunissant 16,000 fr.[33] de rente à nous deux, dont nous pouvons jouir l'année prochaine, et sans dettes; c'est superbe, et je suis bien heureux de te voir à l'abri de toute inquiétude. Paie, paie tout ce que tu dois, et quand il ne me resterait que la moitié de ces 40,000 fr., je t'assure que ce serait bien assez.

* * *

«Mme de Béranger t'a mandé la mort du duc de Bouillon. Beaumont en est fort affecté, car, malgré leurs discussions, ils s'aimaient véritablement comme deux frères..............

«Du 24 ventose (mars).

................. «Mon général est très bien, pour le coup, avec Bonaparte. Celui-ci l'a envoyé chercher, et, après quelques reproches obligeans sur son éloignement, il lui a donné le commandement de la 2e division militaire, forte de vingt-cinq mille hommes. Elle occupe les Ardennes et le pays de Luxembourg. Ainsi nous voilà en pleine activité. Bonaparte a ajouté qu'aussitôt qu'il verrait quelque emploi plus avantageux, il lui en fît la demande.

* * *

«L'arrivée de ma jument m'a fait grand plaisir. Le bois de Boulogne est charmant: il est nouvellement percé, et il y a tous les jours une telle quantité de calèches et de voitures de toute espèce, que la garde est obligée d'y faire la police comme à Longchamps. C'est inconcevable de voir cela, quand nous sommes à peine sortis d'une révolution où toute richesse semblait anéantie. Eh bien! il y a cent fois plus de luxe que sous l'ancien régime. Quand je me rappelle la solitude du bois de Boulogne en 94, lors de mon exil à Passy, je crois rêver de m'y trouver aujourd'hui comme porté par la foule. C'est une foule d'Anglais, d'ambassadeurs étrangers, de Russes, etc., étalant une magnificence que le monde de Paris veut éclipser à son tour. Longchamps sera splendide.

..... On tire en ce moment le canon pour la signature de la paix. Les mères et les femmes se réjouissent; nous autres, nous faisons un peu la grimace.»...............

«Paris, le 23 germinal (avril).

«Paris commence à m'ennuyer passablement. C'est toujours la même chose: des grands airs, de grandes vanités et des ambitions mal dissimulées qui ne demandent qu'à être caressées pour se montrer.

* * *

«On prépare un grand déjeuner à la Porte-Maillot... Tous les aimables y seront: ils paient un louis par tête pour avoir deux fenêtres entre trente. Il n'y aura que des gens titrés, les Biron, les de l'Aigle, les Périgord, les Noailles[34]. Ce sera charmant. Je n'irai fichtre pas! ...........................

«Paris, le 30 germinal an X.
.......................

«Les journaux t'ont sans doute fait un récit très pompeux de la fête du Concordat. J'étais du cortége à cheval, avec le général Dupont, qui en avait reçu l'ordre, ainsi que tous les généraux actuellement à Paris. Ils y ont donc tous figuré, à peu près comme des chiens qu'on fouette. Nous avons défilé dans Paris aux acclamations d'une multitude qui était plus charmée de l'appareil militaire que de la cérémonie en elle-même. Nous étions tous très brillans, et pour ma part, j'étais magnifique, Pamela[35] et moi, dorés de la tête aux pieds. Le légat était en voiture et la croix devant lui, dans une autre voiture[36]. Nous n'avons mis pied à terre qu'à la porte de Notre-Dame, et tous ces beaux chevaux richement caparaçonnés, qui piaffaient et se querellaient autour de la cathédrale, offraient un coup d'œil singulier. Nous sommes entrés dans l'église aux sons de la musique militaire, qui a cessé tout d'un coup à l'approche du dais, sous lequel les trois consuls se sont placés et ont été conduits en silence, et même assez gauchement, jusqu'à l'estrade qui leur était destinée. Le dais sous lequel ont été reçus les consuls avait l'air d'un baldaquin de lit d'auberge: quatre mauvais plumets et une méchante petite frange. Celui du cardinal était quatre fois plus riche et la chaire splendidement drapée. On n'a pas entendu un mot du discours de M. de Boisgelin. J'étais à côté du général Dupont, derrière le premier consul. J'ai parfaitement joui de la beauté du coup d'œil et du Te Deum. Ceux qui étaient au milieu de l'église n'ont rien entendu. Au moment de l'élévation les trois consuls ont mis genou en terre. Derrière eux étaient au moins quarante généraux, parmi lesquels Augereau, Masséna, Macdonald, Oudinot, Baraguey-d'Hilliers, Le Courbe, etc. Aucun n'a bougé de dessus sa chaise, ce qui faisait un drôle de contraste. En sortant, chacun est remonté sur son cheval et s'est en allé de son côté, de sorte qu'il n'y avait plus que les régimens et la garde dans le cortége. Il était cinq heures et demie et l'on mourait d'ennui, de faim et d'impatience. Quant à moi, j'étais monté à cheval à neuf heures du matin sans déjeuner, avec la fièvre qui continue à me tourmenter. J'ai été dîner chez Scévole, et aujourd'hui je t'écris de chez mon général. J'ai vu Corvisart, médecin du premier consul. Il me promet que, dans deux ou trois jours, je pourrai voyager et aller t'embrasser avant de partir pour notre quartier général. Je crois que l'impatience de te revoir m'empêche de guérir. J'embrasse le municipal. Il eût fait bien de l'effet à la cérémonie avec son écharpe et ses adjoints.»

* * *

Après un mois de séjour auprès de sa mère, Maurice quitte Nohant, passe deux ou trois jours à Paris, et va rejoindre son général à Charleville, où bientôt Victoire devait aller s'établir, en dépit des sermons de Deschartres, qui ne faisaient pas fortune, comme l'on voit, auprès de son élève. Ce pauvre pédagogue ne se décourageait pourtant pas. Il persistait à regarder Victoire comme une intrigante, et Maurice comme un jeune homme trop facile à tromper. Il ne voyait pas que l'effet de ce jugement erroné rendrait chaque jour mon père plus clairvoyant sur le désintéressement de son amie, et que plus on l'accuserait injustement, plus il lui rendrait justice et s'attacherait à elle. Deschartres, en cette circonstance, prit prétexte de ses affaires et accompagna Maurice à Paris, craignant peut-être qu'il n'y séjournât, au lieu d'aller à son poste. En même temps, ma grand'mère exprimait à son fils le désir de le voir marié, et cette inquiétude que lui causait la liberté du jeune homme, habituait le jeune homme à l'idée d'engager sa chère liberté. Ainsi, tout ce qu'on faisait pour le détacher de la femme aimée ne servait qu'à hâter le cours de la destinée.

Pendant ce court séjour à Paris avec son élève, Deschartres crut ne pas devoir le quitter d'un instant. C'était faire le précepteur un peu tard, avec un jeune militaire émancipé par de glorieuses et rudes campagnes. Mon père était bon, on le voit de reste par ses lettres, et, au fond, il aimait tendrement son pédagogue. Il ne savait pas le brusquer sérieusement, et il était assez enfant encore pour trouver un certain plaisir à tromper, comme un véritable écolier, la surveillance burlesque du bourru. Un matin, il s'esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du Palais-Royal, où ils s'étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvés, à peine Victoire a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouant le rôle de Méduse, se présente au devant d'eux. Maurice paie d'audace, fait bonne mine à son argus, et lui propose de venir déjeûner en tiers. Deschartres accepte. Il n'était pas épicurien, pourtant il aimait les vins fins et on ne les lui épargna point. Victoire prit le parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s'humaniser un peu au dessert; mais quand il s'agit de se séparer, mon père voulant reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses idées noires, et reprit tristement le chemin de son hôtel garni.

Le séjour de Charleville parut fort maussade à mon père jusqu'au moment où son amie vint s'y établir chez d'honnêtes bourgeois où elle payait une modique pension. Elle passait auprès d'eux pour être mariée secrètement avec mon père, mais elle ne l'était pas encore. Dès ce moment ils ne se quittèrent presque plus, et se regardèrent comme liés l'un à l'autre.

Ma bonne grand'mère ignorait tout cela. De temps en temps Deschartres, toujours aux aguets, de loin comme de près, faisait une découverte inquiétante et ne la lui épargnait pas. Il en résultait avec Maurice des explications qui la rassuraient pour un instant, mais qui ne changeaient rien à la situation de chacun.

«Charleville, le 1er messidor (juin).

................. «Nous faisons un étalage du diable avec nos grands plumets, nos dorures et nos beaux coursiers. Il est parlé de nous jusqu'à Soissons et jusqu'à Laon patrie de Jean-François Deschartres! Mais tant de gloire nous touche peu, et nous aimerions mieux être moins propres que d'user notre ardeur à faire la parade. En outre, on est curieux et bavard ici comme à La Châtre. Le général a voulu déjà tenter quelque aventure, mais il n'eut pas parlé deux fois à la même femme, qu'il s'éleva une clameur immense dans les trois villes de Sedan, Mézières et Charleville.»

«Charleville, 1er thermidor (juillet).

«Voilà une singulière fantaisie de mon général. Il ne savait que vaguement que j'étais le petit-fils du maréchal de Saxe, et il s'est mis à m'interroger là-dessus en détail. Quand il a appris que tu avais été reconnue par acte du parlement, et que le roi de Pologne était mon aïeul, tu n'as pas d'idée de l'effet que cela a produit sur lui. Il m'en parle vingt fois le jour, il m'accable de questions. Malheureusement, je ne me suis jamais occupé de tout cela, et il m'est impossible de lui tracer mon arbre généalogique. Je ne me souviens pas du nom de ta mère, et je ne sais pas du tout si nous sommes parens des Levenhaupt. Il faut que tu cèdes à sa fantaisie et que tu me renseignes sur tout cela. Il veut m'envoyer en Allemagne avec des lettres de recommandation du ministre de l'intérieur et des généraux Marceau et Macdonald, afin de me faire reconnaître comme le seul rejeton existant du grand homme.

«Je me garderai bien de donner dans de pareilles extravagances, mais je ne veux pas brusquer trop cette manie de Dupont, parce qu'il prétend qu'avec mon nom je dois être fait capitaine, et qu'il se fait fort de m'obtenir ce grade incessamment. Je crois l'avoir mérité par moi-même, et je le laisserai agir. Te souviens-tu du temps où je ne voulais pas être protégé? C'était avant d'être militaire; j'avais des illusions sur la vie, et je m'imaginais qu'il suffisait d'être brave et intelligent pour parvenir. La République m'avait mis ce fol espoir dans la tête; mais à peine ai-je vu ce qui en est que j'ai reconnu que le régime d'autrefois n'est guère changé; et Bonaparte en est, je crois, plus épris qu'il n'en a l'air.»

A M. Deschartres.

«Charleville, 8 thermidor an X.

«Vous êtes bien aimable, mon ami, de vous donner tant de peines pour mes affaires. Croyez que je sens vivement le prix d'un ami tel que vous: vous mettez à tout ce qui me regarde un zèle que je ne puis trop reconnaître; mais laissez-moi vous dire, sans circonlocution, qu'à certains égards ce zèle va trop loin; non que je veuille vous dénier le droit de vous occuper de ma conduite, comme vous vous occupez de mes affaires et de ma santé: ce droit est celui de l'affection, et je saurai le subir quand même il me blesserait; je crois vous l'avoir prouvé déjà en des circonstances délicates; mais l'ardeur de ce zèle vous fait voir en noir et prendre au tragique des choses qui ne le sont pas. C'est donc voir faux, et l'amitié que je vous porte ne m'oblige pas à me tromper avec vous.

«Quand, par exemple, vous me pronostiquez qu'à trente ans, j'aurai les infirmités de la vieillesse, et que, par là, je deviendrai inhabile aux grandes choses, et tout cela, parce qu'à vingt-quatre ans j'ai une maîtresse, vous ne m'effrayez pas beaucoup. En outre, vous jouez de malheur dans votre raisonnement quand vous me proposez l'exemple de mon grand-père le maréchal, qui fut précisément d'une galanterie dont je n'approche pas, et qui n'en gagna pas moins la bataille de Fontenoy à 45 ans. Votre Annibal était un sot de s'endormir à Capoue avec son armée; mais, nous autres Français, nous ne sommes jamais plus robustes et plus braves que quand nous sortons des bras d'une jolie femme. Quant à moi, je crois être beaucoup plus sage et plus chaste en me livrant à l'amour d'une seule qu'en changeant tous les jours de caprice, ou en allant voir les filles, pour lesquelles je vous avoue que je ne me sens pas de goût.

«Il est vrai que, pour être conséquent avec vous-même, il vous plaît de traiter de fille la personne à laquelle je suis attaché. On voit bien que vous ne savez pas plus ce que c'est qu'une fille que vous ne savez probablement ce que c'est qu'une femme. Moi, je vais vous l'apprendre, car j'ai un peu connu déjà la vie de hussard, et c'est parce que je l'ai connue que j'ai eu hâte d'en sortir. Nous avons rompu assez de lances sur ce sujet pour qu'il me semble inutile d'y revenir, mais puisque vous persistez à l'accuser, je persisterai à défendre celle que j'aime.

«Une fille, puisqu'il faut encore vous l'expliquer, est un être qui spécule, et vend son amour. Il y en a beaucoup dans le grand monde, bien qu'elles aient de grands noms et des maisons très fréquentées. Je ne vivrais pas huit jours avec elles. Mais une femme qui s'attache à vous en vous rencontrant dans le malheur, qui vous a résisté lorsque vous étiez dans une situation brillante en apparence et qui vous cède en vous voyant couvert de haillons et mourant de faim (c'est ainsi que j'étais en sortant des mains des Croates), une femme qui vous garde la plus stricte fidélité depuis le jour où elle vous a aimé, et qui, lorsque vous voulez lui assurer quelques ressources, au moment où vous venez de recueillir un petit héritage, vous jette au nez et foule aux pieds avec colère vos billets de cent louis, puis les ramasse et les brûle en pleurant! non, cent fois non, cette femme n'est pas une fille, et on peut l'aimer fidèlement, sérieusement, et la défendre envers et contre tous. Quel que soit le passé d'une telle femme, il n'y a qu'un lâche qui puisse le lui reprocher, quand il a profité de son amour, quand il a reçu d'elle des services; et vous savez très bien que sans V... j'aurais eu beaucoup de peine à revenir en France. Les circonstances décident de nous, et souvent malgré nous, dans la première jeunesse, lorsque nous sommes sans ressources et sans appui. Les femmes, plus faibles que nous et provoquées par nous qui nous faisons une gloire d'égarer leur faiblesse, peuvent se perdre aisément. Mais entourez les premières saintes du Paradis de tous les genres de séductions, mettez-les aux prises avec le malheur et l'abandon, et vous verrez si toutes s'en tireront aussi bien que certaines femmes dont vos arrêts croient faire une justice salutaire.

«Vous vous trompez donc, mon ami. Et voilà tout ce que j'ai à dire pour résister à des conseils que vous croyez bons, et que je regarde comme mauvais. Quant à ma mère, je vous prie de ne point me recommander de la chérir. Je n'ai besoin pour cela des encouragemens de personne. Jamais je n'oublierai ce que je lui dois; mon amour et ma vénération pour elle sont à l'abri de tout. Adieu, mon cher Deschartres, je vous embrasse de tout mon cœur. Vous savez mieux que tout autre combien il vous est attaché.

«MAURICE DUPIN.»

De Maurice à sa mère.

«Eh bien! oui, ma bonne mère, je te l'avoue, je suis, non pas triste comme tu le crois, mais assez mécontent de la tournure que prennent mes affaires. Voilà de grands changemens dans les affaires publiques, et qui ne nous promettent rien de bon[37]. Certainement cela lève toutes les difficultés qui auraient pu surgir à la mort du premier consul; mais c'est un retour complet à l'ancien régime; et, en raison de la stabilité des premières fonctions de l'Etat, il n'y aura guère moyen de sortir des plus humbles. Il faudra se tenir là où le hasard vous aura jeté, et ce sera comme autrefois, où un brave soldat restait soldat toute sa vie, tandis qu'un freluquet était officier selon le bon plaisir du maître. Tu verras que tu ne te réjouiras pas bien longtemps de cette espèce de restauration monarchique, et que pour moi, du moins, tu regretteras les hasards de la guerre et la grande émulation républicaine.

«Le poste que j'occupe n'est pas désagréable en soi-même, et, en temps de guerre, il est brillant, parce qu'il nous expose et nous fait agir: mais en temps de paix, il est assez sot, et, entre nous soit dit, peu honorable. Nous ne sommes après tout, que des laquais renforcés. Nous dépendons de tous les caprices d'un général. Si nous voulons sortir, il faut rester; si nous voulons rester, il faut sortir. A la guerre, c'est charmant: ce n'est pas au général que nous obéissons. Il représente le drapeau de la patrie. C'est pour le salut de la chose publique qu'il dispose de nos volontés, et quand il nous dit: «Allez à droite; si vous n'y êtes pas tué vous irez ensuite à gauche; et si vous n'êtes pas tué à la gauche, vous irez ensuite en avant, «c'est fort bien; c'est pour le service, et nous sommes trop heureux de recevoir de pareils ordres. Mais en temps de paix, quand il nous dit: «Montez à cheval pour m'accompagner à la chasse, ou venez faire des visites avec moi pour me servir d'escorte, «ce n'est plus si drôle. C'est à son caprice personnel que nous obéissons. Notre dignité en souffre, et la mienne est je l'avoue, à une rude épreuve. Dupont est pourtant d'un excellent caractère et peu de généraux sont aussi bienveillans et aussi expansifs: mais enfin, il est général et nous sommes aides-de-camp, et s'il ne faisait de nous ses domestiques, nous ne lui servirions à rien, puisqu'il n'y a rien autre chose à faire. Decouchy, qui est chef d'état-major, prend patience, quoique avant-hier, il ait eu une petite mortification assez dure. Le général était chez sa maîtresse et l'a fait attendre trois heures dans la cour. Il a failli le planter là et envoyer tout au diable. Morin est très insouciant et répond toujours qu'importe? à tout ce qu'on lui dit. Moi, je me dis en moi-même:

Il importe si bien, que, de tous vos repas,
Je ne veux en aucune sorte,
Et je ne voudrais même pas, à ce prix, un trésor.

si bien que j'ai le plus grand désir d'aller rejoindre mon régiment, et je vais écrire pour cela à Lacuée, qui est le grand faiseur et le grand réformateur.

* * *

«En raison de ma haute valeur et de ma belle conduite dans les épreuves, j'ai été nommé compagnon ces jours-ci, et je serai maître incessamment.»

CHAPITRE DIX-HUITIEME.

Suite des amours.—Séparation douloureuse.—Retour à Paris.—Ces dames. Le beau monde. La faveur.—M. de Vitrolles. M. Hékel. Eugène Beauharnais et lady Georgina.

An XI.—LETTRE I.

De Maurice Dupin à sa mère.

«Charleville, 1er vendémiaire (22 septembre 1802).

«Ta lettre, ma bonne mère, que je reçois à l'instant, me rend au bonheur: tu m'y moralises, tu m'y grondes tout au long, mais c'est avec ton amour maternel que je possède toujours, que rien ne peut me remplacer, et de la perte duquel je ne me consolerais jamais: entends-tu bien, parce que rien ne pourrait me dédommager. En dépit de ton mécontentement, tu me portes toujours la même tendresse: conserve-la-moi toujours, ma bonne mère, je n'ai jamais cessé de la mériter. Je te l'avouerai, je craignais que quelque nouveau rapport mensonger, quelque apparence trompeuse ne l'eussent momentanément refroidie dans ton cœur. Cette idée me poursuivait partout: mon ame en était oppressée, mon sommeil troublé; enfin, tu viens de me rendre à la vie!

«Et cet original de Deschartres qui me mande, il y a deux jours, que tu ne m'écriras peut-être pas de longtemps, à cause des chagrins que je te donne! Je lui ai trop prouvé qu'il avait tort. Il s'en venge en me faisant souffrir, en me prenant par l'endroit le plus sensible. Avec tant de bonnes qualités, c'est cependant un ours qui vous griffe quand il ne peut vous assommer. Il m'a écrit des volumes tout le mois dernier pour me prouver, avec sa politesse accoutumée que j'étais un homme déshonoré, couvert de boue. Rien que ça! Belle conclusion, et digne des exordes dont il me régalait: mais je les lui passe de bien bon cœur à cause du motif qui allume son courroux et son zèle. Je n'ai pas encore répondu à sa dernière lettre, mais je me réserve cette petite satisfaction, tout en lui envoyant un bel et bon fusil à deux coups, pour qu'il te fasse manger des perdrix s'il n'est pas trop maladroit.

Non, ma bonne mère je n'ai jamais voulu séparer mon existence de la tienne, et si je suis devenu ivrogne et mauvaise compagnie comme tu m'en accuses, dans les camps et bivouacs, ce que je ne crois pas, sois sûre que, du moins, dans cette vie agitée, je n'ai rien perdu de mon amour pour toi. Si j'ai fait, sans te consulter, la démarche d'écrire à Lacuée pour tâcher de rentrer dans mon régiment, c'est que le temps pressait, qu'il m'eût fallu attendre ta réponse, et perdre ainsi le peu de jours que j'avais pour espérer un bon résultat. Maintenant tout est consommé, Lacuée ne m'a pas laissé la moindre espérance. En vertu des nouveaux arrêtés, je dois rester auprès de Dupont; je me résigne, et la satisfaction que tu en ressens diminue d'autant ma contrariété...................

«Adieu, ma bonne mère: crois que ton bonheur peut seul faire le mien, et qu'il entrera toujours comme cause première dans toutes mes actions comme dans toutes mes pensées. Je t'embrasse de toute mon ame.

«Mon Dieu, que l'idée de Miemié m'afflige; je ne peux pas me persuader cela. Parle-lui de moi, je t'en prie[38].

«Et Auguste qui est nommé receveur de la ville de Paris! Je lui en ai fait mon compliment.»

LETTRE III.

«De Sillery, chez M. de Valence (sans date).

«Tu l'as voulu, tu l'as exigé, tu m'as mis entre ton désespoir et le mien. J'ai obéi. V..... est à Paris. J'ai voulu, j'ai fait l'impossible. Mais, pour l'éloigner ainsi, il fallait bien veiller à son existence. Je me suis fait avancer soixante louis par le payeur de la division sur mes appointemens, et j'ai exigé qu'elle allât travailler à Paris. Au moment du départ, elle m'a renvoyé l'argent. J'ai couru après elle, je l'ai ramenée, nous avons passé trois jours ensemble dans les larmes. Je lui ai parlé de toi, je lui ai fait espérer qu'en la connaissant mieux un jour, tu cesserais de la craindre. Elle s'est résignée, elle est partie. Mais ce n'est peut-être pas trop le moyen de se guérir d'une passion que de l'exposer à de telles épreuves. Enfin, je ferai pour toi ce que les forces humaines comportent. Mais ne me parle plus tant d'elle. Je ne peux pas encore te répondre avec beaucoup de sangfroid.»

* * *

Ma grand'mère, voyant aux lettres suivantes que son cher Maurice était mortellement triste, l'appela auprès d'elle, et obtint du général Dupont qu'il lui permettrait d'aller à Paris faire des démarches pour son avancement. C'était un prétexte pour l'attirer à Nohant; mais il n'y alla que plus tard. Il fut retenu à Paris par son amour, usant aussi auprès de sa mère du prétexte de ces mêmes démarches. Il désirait vivement alors entrer dans la garde du premier consul. Il fit quelques efforts sans succès, comme il était facile de le prévoir, car il était trop préoccupé pour être un solliciteur actif, et trop naïvement fier pour être un heureux courtisan. J'ai entendu souvent ses amis s'étonner qu'avec tant de bravoure, d'intelligence et de charme dans les manières, il n'ait pas eu un plus rapide avancement. Moi, je le conçois bien. Il était amoureux, et, pendant plusieurs années, il n'eut pas d'autre ambition que celle d'être aimé; ensuite, il n'était pas homme de cour, et on n'obtenait déjà plus rien sans se donner beaucoup de peine. Puis vinrent pour Bonaparte des préoccupations sérieuses. L'affaire de Pichegru, Moreau et Georges, celle du duc d'Enghien, et les événemens, expliquent le mouvement qui se fit dans son esprit, pour rapprocher de lui les noms du passé, puis pour les en éloigner, puis enfin pour les rapprocher encore et se réconcilier avec eux.

SUITE DE FRAGMENS DE LETTRES.

«Paris, 18 frimaire an XI (décembre 1802).

................... «J'ai enfin vu Caulaincourt, et ce n'est pas sans peine; mais, ma foi, j'ai été bien inspiré de compter sur l'oubli de nos petites rancunes. A peine m'eut-il reconnu, qu'il embrassa cordialement l'ancienne ordonnance du père Harville, et me demanda de tes nouvelles avec un vif intérêt; et à peine lui eus-je dit que je désirais entrer dans la garde, qu'il ne me donna pas le temps de lui demander de m'y aider. Il s'y offrit, et s'en chargea avec un empressement fort aimable. Il m'a demandé mes états de services, et promis de son propre mouvement de les présenter et de les faire lire, demain, au premier consul, à Saint-Cloud. Il m'a surtout recommandé de mettre en toutes lettres et fort apparentes sur ma demande, que je suis le petit-fils du maréchal de Saxe, m'assurant qu'il le fallait pour réussir. Mais la Suisse, mais Marengo? lui disais-je.—Bien, bien, m'a-t-il répondu, le présent est beaucoup, mais le passé a une grande importance aujourd'hui. Parlez du héros de Fontenoy, et ne négligez rien de ce côté-là. Bien m'en avait pris d'avoir été dîner la veille chez Ordener et d'en avoir été reçu à bras ouverts, car il m'a demandé comment j'étais avec lui, et sur ma réponse il m'a assuré que tout cela irait sur des roulettes..........................»

«Paris, 29 frimaire.

................... «Auguste[39] a pris hier le costume grave de son emploi de trésorier de la ville de Paris. Il avait l'habit noir, l'épée, la bourse, et, dans cet équipage, il nous a fait mourir de rire. Il a toujours une figure superbe à qui tout sied, et il porte très bien ce costume, mais c'est si drôle de voir reparaître les habits de jadis! René veut être préfet du palais et sa femme dame d'honneur. Je l'ai fait enrager hier en lui disant que pour le coup ces dames ne la verraient plus que de mauvais œil. Mais le premier consul a été si aimable et si galant avec elle, qu'elle subit le commun prestige, et finit par avouer que tous ces grands seigneurs sont fiers et insolens. Ils le sont, d'autant plus, pour la plupart, qu'ils recherchent aussi la faveur du maître.»

«Paris, le 14 pluviose.

«.... Ne me gronde pas, j'agis du mieux que je peux. Mais comment faire pour réussir quand on n'est pas né courtisan! J'ai revu Caulaincourt hier. Il m'a fait déjeûner avec lui. Il m'a dit qu'il avait mis lui-même ma demande dans le portefeuille du premier consul, et même qu'il lui avait parlé de moi, mais que celui-ci lui avait répondu: Nous verrons cela. C'est peut-être bien un refus anticipé. Que veux-tu que j'y fasse? C'est Bonaparte lui-même qui m'a l'ait entrer dans l'état-major, et c'est Lacuée qui me l'a conseillé. A présent, Lacuée dit que cela ne vaut pas le diable, et Bonaparte ne nous permet pas d'en sortir. Ce sera une grande faveur si cela m'arrive, mais je ne suis pas homme à me mettre à plat-ventre pour obtenir une chose si simple et si juste. Je n'ose pourtant pas y renoncer, car tout mon désir est de me fixer à Paris, si la paix continue. Comme cela, nous nous arrangerions pour que tu vinsses y passer les hivers, et nous ne vivrions pas éternellement séparés, ce qui rend mon état aussi triste pour moi que pour toi-même. Je n'y mets ni insouciance ni lenteur, mais tu ne m'as pas élevé pour être un courtisan, ma bonne mère, et je ne sais pas assiéger la porte des protecteurs. Caulaincourt est excellent pour moi, il a recommandé devant moi à son portier de me laisser toujours entrer quand je me présenterais, à quelque moment que ce fût. Mais il sait bien que je ne suis pas de ceux qui abusent, et s'il veut me servir réellement il n'a pas besoin que je l'importune. Je vais ce soir chez le général Harville, c'est son jour de réception. J'y vais chapeau sous le bras, culotte et bas de soie noirs, frac vert: c'est, à présent, la tenue militaire!.... Ne me dis donc plus que tu vas tâcher de penser à moi le moins possible. Je ne suis déjà pas si gai. Et que veux-tu que je devienne si tu ne m'aimes plus?.......................................................

«Paris, le 27 pluviose.

«J'ai revu S*** chez ***, à un fort beau souper qu'il a donné à Mme de Tourzelle, et j'en ai été enchanté. Quant au reste, tant mâles que femelles, c'est toujours la même nullité, la même sottise. Le grand monde n'a point changé et ne changera point. J'en excepte quelques-uns seulement, et surtout Vitrolles, qui a de l'esprit et du caractère[40]

«Paris, le 7 ventose.

«Caulaincourt a reparlé de moi au premier consul. Il avait égaré ma demande et lui en a redemandé une autre. Est-ce à dire que je dois espérer? Ah! si le grand homme savait comme j'ai envie de l'envoyer paître, et de ne plus me ruiner sans gloire à son service! Qu'il nous donne encore de la gloire s'il veut faire sa paix avec moi. Le malheur est que cela lui est parfaitement égal pour le moment.

«Du 28 ventose (mars 1803).

................... «Je vois souvent mon ami Hékel. Comme il demeure fort loin, nous faisons chacun la moitié du chemin, nous nous joignons aux Tuileries, et là nous arpentons tout le jardin en babillant et en raisonnant à perte de vue. C'est vraiment l'homme le plus instruit et le plus éloquent que j'aie jamais rencontré, et il a des sentimens si nobles que je me sens toujours meilleur quand je le quitte que quand je l'aborde. Il sollicite en ce moment une place de proviseur dans un lycée; je ferai présenter sa note à Bonaparte par Dupont. Réussirai-je? Je me ferais volontiers intriguant pour l'amour de ce digne homme; mais l'esprit du gouvernement est de ne donner qu'à ceux qui ont déjà, et c'est assez l'histoire de tous les grands pouvoirs...............................»

«Le vendredi-saint.

«René a donné ces jours-ci un très beau déjeûner, où étaient Eugène Beauharnais, Adrien de Mun, mylord Stuart, Mme Louis Bonaparte, la princesse Dolgorouky, la duchesse de Gordon, Mme d'Andlaw et lady Georgina, nièce de la duchesse de Gordon. Cela se faisait à l'intention d'Eugène, qui est amoureux et aimé de lady Georgina, laquelle passe dans le grand monde pour un astre de beauté. Il ne lui manque, pour mériter sa réputation, que d'avoir une bouche et des dents. Mais, sur cet article, Eugène et elle n'ont rien à se reprocher. La duchesse ne demanderait pas mieux que de la lui faire épouser; mais ce cher beau-père Bonaparte n'entend point de cette oreille-là. La tante va partir pour l'Angleterre, et les amans se désolent. Voilà comment la grandeur rend les gens heureux!»

«Du 29 germinal (avril).

«Je pars dans trois jours pour Chenonceaux avec René. Envoie-moi les chevaux jusqu'à Saint-Agnan, et dans cinq jours je suis dans tes bras. Oui, oui, il y a bien longtemps que je devrais y être. Tu en as souffert; moi aussi. Tu vas me promener dans tes nouveaux jardins, et me prouver que la Grenouillère est devenue le lac de Trasimène, les petites allées des routes royales, le pré une vallée suisse, et le petit bois la forêt Hercinie. Oh! je ne demande pas mieux! Je verrai tout cela par tes yeux. Je le verrai en beau, puisque je serai près de toi.»

CHAPITRE DIX-NEUVIEME.

Séjour à Nohant, retour à Paris et départ pour Charleville.—Bonaparte à Sedan.—Le camp de Boulogne.—Canonnade avec les Anglais; le général Bertrand.—Adresse de l'armée à Bonaparte, pour le prier d'accepter la couronne impériale.—Ma mère au camp de Montreuil; retour à Paris.—Mariage de mon père. Ma naissance.

Après avoir passé trois mois auprès de sa mère, qu'il accompagna aux eaux de Vichy, mon père, rappelé par un arrêté des consuls qui prescrivait à tous les généraux de réunir leurs subordonnés autour d'eux, revint à Paris, où l'on commençait à parler de l'expédition d'Angleterre.

«Quant à mes affaires d'argent, je ne veux pas que tu m'en parles, ni que tu me consultes sur quoi que ce soit. Je regarde l'argent comme un moyen, jamais comme un but. Tout ce que tu feras sera toujours sage, juste, excellent à mes yeux. Je sais bien que plus tu auras, plus tu me donneras. C'est une vérité que tu me démontres tous les jours. Mais je ne veux pas que, pour quelques arpens de terre de plus ou de moins, tu te prives de la moindre chose. L'idée d'hériter de toi me donne le frisson, et je ne peux pas me soucier de ce qui sera après toi, car, après toi, il n'y aura plus pour moi que douleur et solitude. Le ciel me préserve de faire des projets pour un temps que je ne veux pas prévoir, et dont je ne peux pas seulement accepter la pensée.»

«Du 10 thermidor.

..................... «Je pars pour Sedan, où Bonaparte va passer et où nous devons aller à sa rencontre le 18 ou le 20.»..................

«Du 15 thermidor, à Charleville (août 1803).

«Je suis arrivé hier, j'ai trouvé Dupont très goguenard et fort peu touché de ma fièvre. Nous attendons Bonaparte d'un moment à l'autre. Il n'y a rien de plaisant comme la rumeur qui règne ici. Les militaires se préparent à la grande revue. Les administrateurs civils composent des harangues. Les jeunes bourgeois s'équipent et se forment en garde d'honneur. Les ouvriers décorent partout, et le peuple bâille aux mouches. Nous avons réuni à Sedan trois régimens de cavalerie et quatre demi-brigades. Nous faisons l'exercice à feu, et nous manœuvrons dans la plaine. C'est tout ce qu'il y aura de beau, car le reste est fort mesquin et arrangé sans goût. L'illumination du premier jour absorbera toutes les graisses et chandelles de la ville; heureusement pour le lendemain qu'il fait clair de lune.

«Je profiterai de l'occasion pour faire demander par Dupont au premier consul une lieutenance dans sa garde, et comme il n'a encore jamais rien demandé pour moi, peut-être voudra-t-il bien s'en charger. Mais je ne me flatte pas. Le bonheur de vivre à Paris et de t'y amener est un trop beau rêve. Je ne suis pas homme à réussir en temps de paix. Je ne suis bon qu'à donner des coups et à en recevoir: présenter des placets et obtenir des grâces n'est pas mon fait. Dupont n'est pas du tout enthousiasmé de l'idée d'une descente en Angleterre. Soit humeur, soit défiance, il n'a pas le désir de s'en mêler. J'ai vu Masséna à Ruel le lendemain de mon départ pour Sedan, et il m'a presque promis, en cas de descente, que nous voguerions de compagnie. Voilà mon plan, faire la guerre ou rester à Paris, car la vie de garnison m'est odieuse.

«Je crains, ma bonne mère, que cette sécheresse excessive ne te fasse souffrir. Tu es si bonne que tu ne me parles que de moi dans tes lettres, et je ne sais pas comment tu te portes.».................

«De Paris, le 8 fructidor an XI.

....................«Dupont m'avait fait les plus belles promesses: il ne les a pas tenues. Pendant huit jours qu'il a passés avec le premier consul, il n'a pas trouvé une minute pour lui parler de moi. Caulaincourt, qui accompagnait Bonaparte à Sedan et qui m'a témoigné beaucoup d'amitié, m'avait dit, en y arrivant: «Eh bien! voilà une belle occasion pour vous faire proposer par votre général!» En partant, il a été stupéfait de l'indifférence de Dupont pour nous tous. Alors il s'est ouvert à moi sur les fluctuations d'idées du premier consul. Ainsi, quand cet hiver il lui a demandé pour moi une lieutenance dans sa garde, et qu'il m'a proposé comme petit-fils du maréchal de Saxe, Bonaparte lui a répondu: «Point, point: il ne me faut pas de ces gens-là!» A présent, il paraît que ce titre me servirait au lieu de me nuire, parce que le premier consul a déjà changé de manière de voir.»

* * *

Dégoûté, comme on vient de le voir, d'être attaché à l'état-major, Maurice fait, dès les premiers jours de l'an XII, des tentatives sérieuses pour rentrer dans la ligne. Dupont se repent de l'avoir blessé et présente une demande pour lui obtenir le grade de capitaine. Lacuée apostille sa demande. Caulaincourt, le général Berthier, M. de Ségur, beau-père d'Auguste de Villeneuve, font des démarches pour le succès de cette nouvelle entreprise, et, cette fois, c'est un motif sérieux pour que Maurice reste à Paris. Il écrit toujours assidûment à sa mère: mais il y a, dans ses lettres, tant de raillerie contre certaines personnes qui font le métier de courtisan avec une rare capacité, que je ne puis les transcrire sans blesser beaucoup d'individualités, et ce n'est pas mon but.

Mon père n'obtint rien et sa mère eût désiré en ce moment qu'il renonçât au service. Mais la voix de l'impitoyable honneur lui défendait de se retirer quand la guerre était sinon imminente, du moins probable. Il passa auprès d'elle les premiers mois de l'an XII (les derniers de 1803), et le projet de descente en Angleterre devenant de jour en jour plus sérieux, comme on croit facilement à ce qu'on désire, Maurice espéra conquérir l'Angleterre et entrer à Londres comme il était entré à Florence.

Il alla donc rejoindre Dupont aux premiers jours de frimaire, et quitta Paris en écrivant à sa mère, comme de coutume, qu'il n'y avait pas de danger, et que la guerre ne se ferait pas. «Je te prie de ne pas t'inquiéter de mon voyage sur les côtes, je n'y emploierai probablement pas d'autre arme que la lunette.» Il en fut ainsi, en effet, mais on sait comment Napoléon dut renoncer à un projet qui avait coûté tant d'argent, tant de science et de temps.

LETTRE I.

«Du camp d'Ostrohow, 30 frimaire an XII (octobre 1803).

«Me voilà encore une fois t'écrivant dans une ferme ou espèce de fief que j'ai érigé en quartier-général, en y attendant le général Dupont. Ostrohow est un village charmant situé sur une hauteur qui domine Boulogne et la mer. Notre camp est disposé à la romaine. C'est un carré parfait. J'en ai fait le croquis ce matin, ainsi que celui de la position des autres divisions qui bordent la mer, et j'ai envoyé le tout dans une lettre au seigneur Dupont. Nous sommes dans la boue jusqu'aux oreilles. Il n'y a ici ni bons lits pour se reposer, ni bons feux pour se sécher, ni grands fauteuils pour s'étaler, ni bonne mère aux soins excessifs, ni chère délicate. Courir toute la journée pour placer les troupes qui arrivent, et dont les baraques ne sont pas encore faites, se crotter, se mouiller, descendre et remonter la côte cent fois par jour, voilà le métier que nous faisons. C'est la fatalité de la guerre, mais la guerre dépouillée de tous ses charmes, puisqu'il n'y a pas à changer de place et pas le moindre coup de fusil pour passer le temps, en attendant la grande expédition dont on ne parle pas plus ici que si elle ne devait jamais avoir lieu. Ne t'inquiète donc pas, ma bonne mère, rien n'est prêt, et ce ne sera peut-être pas d'un an que nous irons prendre des chevaux anglais.»

LETTRE III.

«Du 7 pluviose an XII (Janvier 1804).
«Au camp d'Ostrohow.

«Il y a des momens de bonheur qui effacent toutes les peines! Je viens de recevoir ta lettre du 26. Ah! ma bonne mère, mon cœur ne peut suffire à tous les sentimens qui le pénètrent. Mes yeux se remplissent de larmes. Elles me suffoquent. Je ne sais si c'est de joie ou de douleur, mais à chaque expression de ton amour ou de ta bonté, je pleure comme si j'avais dix ans. O! ma bonne mère, mon excellente mère, comment te dire la douleur que m'ont causée ton chagrin et ton mécontentement! Ah! tu sais bien que l'intention de t'affliger ne peut jamais entrer dans mon ame, et que, de toutes les peines que je puisse éprouver la plus amère est celle de faire couler tes larmes. Ta dernière lettre m'avait navré. Celle d'aujourd'hui me rend la paix et le bonheur. J'y retrouve le langage, le cœur de ma bonne mère. Elle-même reconnaît que je ne suis pas un mauvais fils, et que je ne méritais pas de tant souffrir. Je me réconcilie avec moi-même: car, quand tu me dis que je suis coupable, bien que ma conscience ne me reproche rien, je me persuade que tu ne peux pas te tromper, et je suis prêt à m'accuser de tous les crimes plutôt que de te contredire.

«Je ne sais qui a pu te dire que je voulais me jeter à la mer: je n'ai pas eu cette pensée. C'est pour le coup que j'aurais cru être criminel envers toi, qui m'aimes tant. Si je me suis exposé plus d'une fois à périr dans les flots, c'est sans songer à ce que je faisais. Véritablement, je me déplaisais tant sur la terre, que je me sentais plus à l'aise sur les vagues. Le bruit de vent, les secousses violentes de la barque s'accordaient mieux que tout avec ce qui se passait au dedans de moi, et, au milieu de cette agitation, je me trouvais comme dans mon élément.

«Adieu, ma mère chérie, garde la plume avec laquelle tu m'as écrit ta dernière lettre, et n'en prends jamais d'autre pour écrire à ton fils, qui t'aime autant que tu es bonne, et qui t'embrasse aussi tendrement qu'il t'aime.

«Je voudrais bien tenir ici Caton-Deschartres pour voir la jolie grimace qu'il ferait avec le tangage et le roulis de grosse mer.»

LETTRE IV.

«Quartier général à Ostrohow, 30 pluviose an XII.

«Le général de division Dupont, commandant la 1re division du camp de Montreuil[41]... m'a tellement fait courir avec lui tous ces jours-ci, soit sur la côte, soit sur la mer, que je n'ai pu trouver un moment pour t'écrire. Avant-hier, au moment où je commençais une lettre pour toi, une douzaine de coups de canon est venue me déranger. C'était le prélude d'une canonnade qui a duré toute la journée entre nos batteries et la flotte anglaise. Nous y avons couru comme de raison, et nous avons joui pendant sept heures d'un coup-d'œil aussi piquant qu'agréable, car toute la côte était en feu, toute la rade couverte de bâtimens, et, sur deux mille coups de canon tirés de part et d'autre, nous n'avons pas perdu un seul homme. Les boulets ennemis passaient par dessus nos têtes, et allaient, sans faire de mal à personne, se perdre dans la campagne.

«....J'ai vu ici le général Bertrand, après avoir été six fois inutilement chez lui. Il est venu dîner enfin chez Dupont, et j'ai été enchanté de lui. Il a des manières franches, aimables, amicales, sans ton, sans prétentions. Nous avons parlé du Berry avec le plaisir de deux compatriotes qui se rencontrent loin de leur pays, et qui s'entretiennent de tout ce qu'ils y ont laissé d'intéressant et d'attachant: de leurs mères surtout.»

LETTRE VI.

«Au Fayel, 12 prairial.

«Nous sommes bien affairés ici. Nous avons fait durant quatre jours des courses énormes à l'effet de nous entendre sur la rédaction de l'adresse que nous sommes forcés de présenter au premier consul, à l'effet de le supplier d'accepter la couronne impériale et le trône des Césars.»

* * *

Pendant que Maurice écrivait ainsi à sa mère, Victoire, désormais Sophie (l'habitude lui était venue de l'appeler ainsi), était venue le rejoindre au Fayel. Elle était sur le point d'accoucher. J'étais donc déjà au camp de Boulogne, mais sans y songer à rien, comme on peut croire, car, peu de jours après, j'allais voir la lumière sans en penser davantage. Cet accident de quitter le sein de ma mère m'arriva à Paris, le 16 messidor an XII, un mois juste après le jour où mes parens s'engagèrent irrévocablement l'un à l'autre. Ma mère, se voyant près de son terme, voulut revenir à Paris, et mon père l'y suivit le 12 prairial. Le 16, ils se rendirent en secret à la municipalité du deuxième arrondissement. Le même jour, mon père écrivait à ma grand'mère:

«Paris, 16 prairial an XII.

«J'ai saisi l'occasion de venir à Paris, et j'y suis. Dupont y a consenti parce que, mes quatre ans de lieutenance expirés, j'ai droit au grade de capitaine, et je viens le réclamer. Je voulais aller et surprendre à Nohant, mais une lettre de Dupont, que j'ai reçue ce matin, où il m'envoie une demande de sa main au ministre, pour le premier emploi vacant, me retient encore ici quelques jours. Si je ne réussis pas cette fois, je me fais moine. Vitrolles, qui veut acheter la terre de Ville-Dieu, partira avec moi pour le Berry. M. de Ségur appuie la demande de Dupont. Enfin, je te verrai bientôt, j'espère. J'ai reçu ta dernière lettre qu'on m'a renvoyée de Boulogne. Qu'elle est bonne!... Allons, mercredi, s'il est possible, je t'embrasserai, ce sera un heureux jour pour moi: il y en a comme cela dans la vie qui consolent de tous les autres. Ma mère chérie, je t'embrasse!»

* * *

Mon père avait à la fois la vie et la mort dans l'ame ce jour-là. Il venait de remplir son devoir envers une femme qui l'avait sincèrement aimé et qui allait le rendre père. Il avait voulu sanctifier son amour par un engagement indissoluble. Mais s'il était heureux et fier d'avoir obéi à cet amour qui était devenu sa conscience même, il avait la douleur de tromper sa mère et de lui désobéir en secret, comme font les enfans qu'on opprime et maltraite. Là fut toute sa faute, car loin d'être opprimé et maltraité, il eût pu tout obtenir de la tendresse inépuisable de cette bonne mère en frappant un grand coup et en lui disant la vérité.

Il n'eut pas ce courage, et ce ne fut pas, certes par manque de franchise: mais il fallait soutenir une de ces luttes où il savait qu'il serait vaincu. Il fallait entendre des plaintes déchirantes et voir couler des larmes dont la seule pensée troublait son repos. Il se sentait faible à cet endroit-là, et qui oserait l'en blâmer sévèrement? Il y avait déja deux ans qu'il était décidé à épouser ma mère, et qu'il lui faisait jurer chaque jour qu'elle y consentirait de son côté. Il y avait deux ans qu'au moment de tenir à Dieu la promesse qu'il avait faite, il avait reculé épouvanté par l'ardente affection et le désespoir un peu jaloux qu'il avait rencontrés dans le cœur maternel. Il n'avait pu la calmer, durant ces deux ans, où de continuelles absences amenaient pour elle de continuels déchiremens, qu'en lui cachant la force de son amour et l'avenir de fidélité qu'il s'était créé. Combien il dût souffrir le jour où, sans rien avouer à ses parens, à ses meilleurs amis, il conféra le nom de sa mère à une femme digne par son amour de le porter, mais que sa mère devait si difficilement s'habituer à lui voir partager! Il le fit pourtant: il fut triste, il fut épouvanté, et il n'hésita pas. Au dernier moment, Sophie Delaborde, vêtue d'une petite robe de basin, et n'ayant au doigt qu'un mince filet d'or, car leurs finances ne leur permirent d'acheter un véritable anneau de six francs qu'au bout de quelques jours; Sophie, heureuse et tremblante, intéressante dans sa grossesse, et insouciante de son propre avenir, lui offrit de renoncer à cette consécration du mariage qui ne devait rien ajouter, rien changer, disait-elle, à leurs amours. Il insista avec force, et quand il fut revenu avec elle de la mairie, il mit sa tête dans ses mains et donna une heure à la douleur d'avoir désobéi à la meilleure des mères. Il essaya de lui écrire, il ne put que lui envoyer les quelques lignes qui précèdent et qui, malgré ses efforts, trahissent son effroi et ses remords. Puis, il envoya sa lettre, demanda pardon à sa femme de ce moment donné à la nature, prit dans ses bras ma sœur Caroline, l'enfant d'une autre union, jura de l'aimer autant que celui qui allait naître, et prépara son départ pour Nohant, où il voulait aller passer huit jours, avec l'espérance de pouvoir tout avouer et tout faire accepter.

Mais ce fut une vaine espérance. Il parla d'abord de la grossesse de Sophie, et, tout en caressant mon frère Hippolyte, l'enfant de la petite maison, il fit allusion à la douleur qu'il avait éprouvée en apprenant la naissance de cet enfant, dont la mère lui était devenue forcément étrangère. Il parla du devoir que l'amour exclusif d'une femme impose après des preuves d'un immense dévoûment de sa part. Dès les premiers mots, ma grand'mère fondit en larmes, et, sans rien écouter, sans rien discuter, elle se servit de son argument accoutumé, argument d'une tendre perfidie et d'une touchante personnalité. «Tu aimes une femme plus que moi, lui dit-elle, donc tu ne m'aimes plus! Où sont les jours de Passy, où sont tes sentimens exclusifs pour ta mère? Que je regrette ce temps où tu m'écrivais: Quand tu me seras rendue, je ne te quitterai plus d'un jour, plus d'une heure! Que ne suis-je morte, comme tant d'autres, en 93! tu m'aurais conservée dans ton cœur telle que j'y étais alors, je n'y aurais jamais eu de rivale!»

Que répondre à un amour si passionné? Maurice pleura, ne répondit rien et renferma son secret.

Il revint à Paris sans l'avoir trahi et vécut calme et retiré dans son modeste intérieur. Ma bonne tante Lucie était à la veille de se marier avec un officier, ami de mon père, et ils se réunissaient avec quelques amis pour de petites fêtes de famille. Un jour qu'ils avaient formé quelques quadrilles, ma mère avait ce jour-là une jolie robe couleur de rose, et mon père jouait sur son fidèle violon de Crémone (je l'ai encore, ce vieux instrument au son duquel j'ai vu le jour), une contredanse de sa façon. Ma mère, un peu souffrante, quitta la danse et passa dans sa chambre. Comme sa figure n'était point altérée et qu'elle était sortie fort tranquillement, la contredanse continua. Au dernier chassez-huit, ma tante Lucie entra dans la chambre de ma mère, et tout aussitôt s'écria: Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.

—Elle s'appellera Aurore, comme ma pauvre mère qui n'est pas là pour la bénir, mais qui la bénira un jour, dit mon père en me recevant dans ses bras.

C'était le 5 juillet 1804, l'an dernier de la république, le 1er de l'empire.

—Elle est née en musique et dans le rose; elle aura du bonheur, dit ma tante.

CHAPITRE VINGTIEME.

Date de ce travail.—Mon signalement.—Opinion naïve de ma mère sur le mariage civil et le mariage religieux.—Le corset de Mme Murat.—Disgrace absolue des états-majors.—Déchiremens de cœur.—Diplomatie maternelle.

Tout ce qui précède a été écrit sous la monarchie de Louis-Philippe. Je reprends ce travail le 1er juin 1848, réservant pour une autre phase de mon récit, ce que j'ai vu et ressenti durant cette lacune.

J'ai beaucoup appris, beaucoup vécu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle, et mon appréciation actuelle de toutes les idées qui ont rempli le cours de ma vie se ressentira peut-être de cette tardive et rapide expérience de la vie générale. Je n'en serai pas moins sincère envers moi-même. Mais Dieu sait si j'aurai la même foi naïve, la même ardeur confiante qui me soutenaient intérieurement! Si j'eusse fini mon livre avant cette révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un solitaire, d'un enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais étudié l'humanité que sur des individus, souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir. Depuis, j'ai fait, de l'œil, une campagne dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y étais entrée. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un privilége dû à ma vie de retraite et de contemplation, j'avais conservées plus tard que de raison.

Mon livre sera donc triste, si je reste sous l'impression que j'ai reçue dans ces derniers temps. Mais qui sait? Le temps marche vite, et, après tout, l'humanité n'est pas différente de moi: c'est-à-dire qu'elle se décourage et se ranime avec une grande facilité. Dieu me préserve de croire, comme J.-J. Rousseau, que je vaux mieux que mes contemporains et que j'ai acquis le droit de les maudire. Jean-Jacques était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l'humanité.

Nous avons tous souffert plus ou moins, en ce siècle de la maladie de Rousseau. Tâchons d'en guérir, avec l'aide de Dieu.

Le 5 juillet 1804, je vins donc au monde, mon père jouant du violon et ma mère ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant. J'eus, du moins, cette part de bonheur que me prédisait ma tante Lucie, de ne point faire souffrir longtemps ma mère. Je vins au monde fille légitime; ce qui aurait bien pu ne pas arriver, si mon père n'avait pas résolument marché sur les préjugés de sa famille; et cela fut un bonheur aussi, car, sans cela, ma grand'mère ne se fût peut-être pas occupée de moi avec autant d'amour qu'elle le fit plus tard, et j'eusse été privée d'un petit fonds d'idées et de connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.

J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j'annonçai devoir être fort belle, promesse que je n'ai point tenue. Il y eut peut-être de ma faute, car, à l'âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. Etant fille de deux êtres d'une beauté parfaite, j'aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère qui estimait la beauté plus que tout, m'en faisait souvent de naïfs reproches. Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma personne. Autant j'aime l'extrême propreté, autant les recherches de la mollesse m'ont toujours paru insupportables. Se priver de travail pour avoir l'œil frais, ne pas courir au soleil, quand ce beau soleil de Dieu vous attire irrésistiblement; ne point marcher dans de bons gros sabots, de peur de se déformer le coup de pied; porter des gants, c'est-à-dire renoncer à l'adresse et à la force de ses mains, se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne jamais se fatiguer, quand tout nous commande de ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour n'être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l'âge, voilà ce qu'il me fut toujours impossible d'observer. Ma grand'mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance. Mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un instant de fraîcheur, et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il me serait impossible de me rendre compte à moi-même, me donna de bonne heure l'air bête. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de ma famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que cela soit vrai.

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents, et aucune difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon point de vue: car la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre. On attend trop d'un extérieur brillant, on se méfie trop d'un extérieur qui repousse. Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n'éblouit et n'effraie personne, et je m'en suis bien trouvée avec mes amis des deux sexes.

J'ai parlé de ma figure, afin de n'avoir plus du tout à en parler. Dans le récit de la vie d'une femme, ce chapitre menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis conformée à l'usage, qui est de faire la description extérieure du personnage que l'on met en scène. Et je l'ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit. J'aurais peut-être pu ne pas m'en occuper du tout. J'ai consulté l'usage, et j'ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur.

Je désire pourtant qu'à l'avenir, on se dérobe à cette exigence des curieux, et que si on est absolument forcé de tracer son portrait, on se borne à copier sur son passeport le signalement rédigé par le commissaire de police de son quartier, dans un style qui n'a rien d'emphatique ni de compromettant. Voici le mien: yeux noirs, cheveux noirs, front ordinaire, teint pâle, nez bien fait, menton rond, bouche moyenne; taille, quatre pieds dix pouces. Signes particuliers, aucun.

Mais justement, à ce propos, je dois dire ici une circonstance assez bizarre: c'est qu'il n'y a pas plus de deux ou trois ans que je sais positivement qui je suis; j'ignore quels motifs ou quelles rêveries portèrent plusieurs personnes, qui prétendaient m'avoir vue naître, à me dire que, pour des raisons de famille faciles à deviner dans un mariage secret, on ne m'avait pas attribué légalement mon âge véritable. Selon cette version, je serais née à Madrid, en 1802 ou 1803, et l'acte de naissance qui portait mon nom aurait été, en réalité, celui d'une autre enfant née depuis, et mort peu de temps après. Comme les registres de l'état civil n'avaient pas encore acquis à cette époque la rigoureuse exactitude que l'habitude de la législation nouvelle leur a donnée depuis; comme dans le mariage de mon père, il y eut en effet des irrégularités singulières dont je vais bientôt parler, et qu'il serait impossible de commettre aujourd'hui, le récit qui m'abusa n'était pas aussi invraisemblable qu'on pourrait le croire. En revanche, comme, en me faisant cette révélation prétendue, on m'avait assuré que mes parens ne me diraient pas la vérité sur ce point, je m'abstins toujours de les interroger et demeurai persuadée que j'étais née à Madrid et que j'avais un an ou deux de plus que mon âge présumé. A cette époque, je lus rapidement la correspondance de mon père avec ma grand'mère, et une lettre mal datée, intercalée mal à propos dans le recueil de 1803, me confirma dans mon erreur. Cette lettre, qu'on trouvera à sa place véritable, ne m'abusa plus, lorsqu'au moment de transcrire cette correspondance, je pus y porter un examen plus attentif. Enfin, un ensemble de lettres, sans intérêt pour le lecteur, mais très intéressantes pour me fixer sur ce point, lettres que je n'avais jamais classées et jamais lues, me donnent enfin la certitude de mon identité. Je suis bien née à Paris le 5 juillet 1804; je suis bien moi-même, en un mot, ce qui ne laisse pas que de m'être agréable, car il y a toujours quelque chose de gênant à douter de son nom, de son âge et de son pays. Or, j'ai subi ce doute pendant une dizaine d'années sans savoir que j'avais, dans quelques vieux tiroirs inexplorés, de quoi le dissiper entièrement. Il est vrai que là, comme dans tout, j'ai porté une habitude de paresse naturelle pour ce qui me concerne personnellement, et que j'aurais pu mourir sans savoir si j'avais vécu en personne, ou à la place d'une autre, si l'idée ne m'était venue d'écrire ma vie, et d'en approfondir le commencement.