J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez.
Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange, je crus, avant
que l'armée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur
Belbéis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et savoir
s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh.
En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du Caire
devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général Alméras;
et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, commandé par les
généraux de division Lagrange et Robin. Le même jour, je
couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes,
furent repoussés.
Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis, lorsque
l'ennemi, qui venait à notre rencontre avec du canon, parut; je
marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est d'El-Menayer.
Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a duré jusqu'à
midi; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je marchais de
l'autre et m'avançais sur lui; voyant qu'il était très décidé à ne
point quitter l'Égypte; voyant qu'en guerroyant de la sorte j'usais
mes munitions, et que je perdais des hommes sans en tirer aucun
avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez nombreux qui avait
disparu le matin, après avoir poussé une charge vigoureuse, ne fût
venu sur le Caire; pensant en outre, que les Anglais et les troupes du
capitan-pacha avaient suivi le général Lagrange, et devaient se
trouver à un ou deux jours du Caire, je me décidai à revenir pour
travailler à barrer le Nil, faire des batteries, fortifier Gisëh, et
perfectionner autant que possible mon immense ligne. En arrivant au
Caire, le général Alméras me dit qu'il m'avait envoyé plusieurs
courriers, pour annoncer l'arrivée des Anglais et du capitan-pacha à
Terranëh.
Pressé par trois armées nombreuses, et qui, tous les jours recevaient
de nouvelles forces de la désertion des habitans de l'Égypte, des
Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-Égypte se réunirent
au capitan-pacha, et même l'émigration des habitans de
l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile contrée),
j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population devenait
ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille combattans; au
milieu de nos camps la ligne de circonvallation offrait un
développement de douze mille six cents toises. J'étais sans argent;
les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de l'armée
proviennent des versemens faits par les officiers généraux ou
particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur la
demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les dépenses
de l'armée; quelques contributions ordinaires et extraordinaires,
ainsi que la monnaie, nous ont fourni des ressources; j'avais très peu
de vivres et de munitions d'artillerie. Il fallut presque tout créer,
magasins, affûts, poudre, etc. Alexandrie n'était plus qu'une île d'un
accès très difficile, et avec laquelle j'étais sans communication
depuis vingt-deux jours.
Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Égypte; mais
l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire, j'avais
très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire que
l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite: il n'y
avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création d'un
arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions été
obligés d'entreprendre; cette contrée d'ailleurs était ravagée par une
peste affreuse.
Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans
des circonstances bien moins difficiles; car il n'était pas au centre
de l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au
milieu de son camp une population nombreuse et féroce; nous avions
comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je
n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un
développement immense à défendre; j'avais en outre un grand nombre de
malades, de guerriers mutilés, et des citoyens que l'amour des arts et
des sciences avaient attirés en Égypte.
Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les
hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renfermés
dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus
grandes menaces lui furent faites: les généraux, les officiers, les
soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens sur
lesquels on posa des canons, la plupart trouvés en Égypte; le
mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout nous
présentâmes une altitude imposante et une apparence de force qui fit
que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il fallait
marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du Caire dut
penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait le signal de
la mort de ses chefs et de la destruction de la ville. Nos exploits
étaient récens, l'impression qu'ils avaient faite était grande, et on
devait tout craindre d'hommes habitués depuis long-temps à
toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous voulions périr
tous ou dicter les conditions de notre retraite; aussi l'ennemi mit-il
beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha avec beaucoup de
précaution, et ne voulut arriver devant nous qu'après avoir réuni de
grands moyens; cela me fit gagner du temps, en attendant les
instructions du général en chef, dont je n'avais pas de nouvelles
depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva un détachement de
dromadaires qui me remit une lettre, et point d'instructions pour la
conduite que je devais tenir dans ces circonstances difficiles; je
renvoyai ce détachement pour informer le général en chef de notre
position, qu'il semblait ne pas connaître. Ci-joint la lettre que je
lui écrivis.
Le 1er messidor nous fûmes entièrement investis par les armées
combinées, et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les jours
suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos avant-postes,
et commencèrent à établir des batteries: ils avaient jeté un pont de
bateaux au village de Choubra, un petit corps d'armée descendait de la
Haute-Égypte.
Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une
conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal
d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les conditions
de notre retraite; le 8 elles furent acceptées, et ratifiées le 9.
Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir par leur
développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points, contre
une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante coups à
tirer par pièce. Nous avions à dos la population du Caire, qui, ne
recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement, en cas
d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans; nos lignes
étant forcées, les différens corps se fussent retirés très
difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux d'artillerie
et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de munitions. La
résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à vingt-cinq jours, en
raison des subsistances; mais alors plus d'espoir d'entrer en
négociations, il faut être à la merci des ennemis, obéir à leurs
ordres; quelle capitulation pouvait-on espérer de deux armées turques
maîtresses de l'Égypte et du Caire? Les Anglais pourraient-ils les
arrêter?
Nous aurions cependant pris ce parti, mon Général, si des points de
contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous
fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre,
ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a été conclue
le 9.
Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez l'expédition
d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte, que vous
regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible. Gantheaume
avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fût arrivé à temps,
notre position serait bien différente; il n'a pu passer,
tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous
défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et
bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est arrivé,
que pouvons-nous espérer? Les Anglais ne seraient pas, je crois, aux
portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse dans la
Méditerranée.
Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des
officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont
battu, sous vos ordres, cinq armées autrichiennes en Italie, et ont
fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre les
privations de toute espèce, la peste et les efforts de l'Europe et de
l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cessé de se rendre dignes
de vous.
Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous le
connaissez mieux que personne. Déroulez-le, jetez les yeux sur la
situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la
caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant
d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une idée
de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins aussi
l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.
J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied. Beaucoup
d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je ferai aussi
embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis au
gouvernement, s'il le désire, en le remplaçant par des
chevaux français.
Le chef de brigade du génie d'Hautpoul, mon général, et le citoyen
Champy, directeur-général des poudres et salpêtres, vous remettront la
convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées
combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les
états des besoins de notre armée; je vous les recommande tous les
trois, mon général; ils jouissent à l'armée d'une grande
considération, et sont estimés du général en chef.
Salut et respect.
Signé Belliard.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
(No 1.)
Au quartier-général d'Alexandrie,
le 4 floréal an IX (24 avril 1801)
Le général en chef Menou, au général Bonaparte, premier consul.
Citoyen Premier Consul,
Le 10 ventôse, cent cinquante bâtimens anglais paraissent devant
Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou quinze vaisseaux de ligne;
total, trente-deux bâtimens de guerre de toutes les grandeurs; le
doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont des
vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 50; on croit
qu'ils ne sont armés qu'en flûte, mais ils les mettent en ligne.
Le 13 ventôse, arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des
Anglais. À cette époque, l'Égypte était menacée de quatre côtés
différens: dans la mer Rouge, par les troupes anglaises de l'Inde; du
côté de Salêhiëh, par l'armée ottomane; à Damiette, par une flotte de
la même nation; à Alexandrie, Aboukir et Rosette, par les Anglais.
Mourâd-Bey devenait aussi très inquiétant, car il est vraisemblable
que, dans cette lutte, il se rangera du côté le plus fort. À cette
époque, les troupes françaises du cinquième arrondissement, qui
comprend Alexandrie, Rosette et Bahirëh, consistaient dans les 61e
et 75e de ligne, les 3e et 18e dragons, avec une artillerie
de campagne assez nombreuse.
Le 13 au soir, partent du Caire le 22e chasseurs à cheval,
la 4e légère, la 18e et la 69e de ligne, sous les ordres du
général de division Lanusse et du général de brigade Silly. La 25e
de ligne, qui était dans le Delta, reçoit ordre aussi de se porter à
Rosette, pour de là marcher où le jugerait nécessaire le général
Friant.
Le 17 ventôse, les Anglais débarquent à Aboukir, sur le même point où
avaient débarqué les Turcs en l'an VII. Le général Friant leur offre
la plus vive résistance en les chargeant à la baïonnette et en
dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse; il tue
ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, accablé par
le nombre, il est obligé de se retirer sur les hauteurs de Canope, et
de là, sur celles qui sont entre le camp des Romains et le lac
Maadiëh.
Le 18, arrive le 22e régiment de chasseurs; le 19, les trois
demi-brigades commandées par les généraux Lanusse et Silly.
Les 18, 19, 20 et 21, escarmouches et commencement du siége d'Aboukir
par les ennemis; ils le battent par terre et par mer.
Dans la nuit du 17 au 18, le général Friant avait expédié un courrier
au Caire, pour y apprendre ce qui s'était passé. Dans la nuit du 20 au
21, le courrier arrive au Caire.
Le 21, le général en chef, malgré la position où se trouvaient Souez,
Salêhiëh et Damiette, menacés par l'ennemi, se détermine à partir avec
toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9e de ligne et la
22e légère, qu'il laisse pour défendre le Caire et les frontières
de la Syrie. Il envoie ordre au général Rampon de se rendre
sur-le-champ à Rahmaniëh avec quinze cents hommes et son
artillerie; il envoie aussi ordre au général Donzelot de descendre de
la Haute-Égypte au Caire avec la 21e légère.
Le 21, le général en chef se met en route avec la 13e, la 85e et
la 88e de ligne, un détachement de la 21e, qui était depuis
long-temps au Caire, le 7e de hussards, le 14e, le 15e et le
20e de dragons.
Le 22, les ennemis viennent attaquer les généraux Friant et Lanusse,
qui, après un combat très vif, se replient sur les hauteurs en avant
de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs
entre le camp des Romains et le lac Maadiëh, où il commence à se
retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journée à peu près mille à
douze cents hommes. Les troupes françaises y ont aussi beaucoup perdu;
elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions n'ont pas
été faites telles qu'elles devaient être; le général Lanusse n'a fait
battre ses troupes que partiellement, au lieu de réunir leurs efforts.
Le 24, le général en chef arrive à Rahmaniëh; il y attend le 25 le
général Rampon, et le 26 il part pour Birket, où le rejoint le général
Rampon; le 28 il arrive à Alexandrie après une marche des plus
pénibles, ayant été obligé d'aller traverser le lac Maréotis, par-delà
le Marabou, la chaussée de Réda étant occupée par l'ennemi.
Le 29, le général en chef fait ses dispositions; le 30, à trois heures
et demie du matin, il attaque les ennemis dans leur position entre le
camp des Romains et la pointe du lac Maadiëh. Le combat a été terrible
pendant six heures de temps; mais, citoyen Premier Consul, ceux qui
depuis long-temps voulaient l'évacuation de l'Égypte ont donné dans
cette mémorable journée des preuves de leur inaltérable malveillance.
Les troupes du centre et la cavalerie ont fait des prodiges
de valeur; elles ont percé deux fois les deux lignes ennemies, sont
entrées dans leurs redoutes; mais n'étant secondées ni par la droite
ni par la gauche, elles ont été obligées de se retirer avec beaucoup
de perte. L'infanterie du centre était commandée par les généraux
Rampon, Zayoncheck et Destaing; la cavalerie, par les généraux Roize
et Boussard. Le général Destaing a eu le bras cassé, Roize a été tué
dans le camp ennemi, Boussard a eu deux coups de feu et un coup de
baïonnette.
À la gauche, commandée par le général Lanusse, les troupes se sont
montrées avec le plus grand sang-froid; mais, mal dirigées par ce
général, elles n'ont rien fait de ce qui avait été ordonné. Il en a
été de même pour la droite, commandée par le général Reynier.
À la fin de l'affaire, sur les neuf heures du matin, le général
Lanusse a eu la cuisse emportée par un boulet perdu; il est mort le
soir même: le général Silly, un des plus braves et des plus honnêtes
hommes de l'armée, a eu aussi la cuisse emportée, mais il va bien.
À la droite, le général Baudot a eu aussi la cuisse emportée par un
boulet perdu: il est mort de sa blessure.
À neuf heures et demie, voyant que tous les efforts étaient inutiles,
le général en chef a ordonné la retraite, qui s'est faite avec le plus
grand ordre. L'armée française est venue reprendre sa position en
avant de la porte de Rosette; les ennemis ont gardé la leur.
Une grande quantité d'officiers de l'état-major et de chefs de corps
ont été tués ou blessés; presque tous ont été démontés. Le général en
chef a eu aussi un cheval tué sous lui.
Sir Ralph Abercrombie, général en chef de l'armée ennemie, est mort de
ses blessures, ainsi qu'un autre de leurs généraux, sir
Kerry; deux autres ont été blessés, ainsi que M. Smith.
Tous les aides-de-camp du général en chef se sont conduits avec la
plus grande distinction; l'aide-de-camp du général Murat, qui était
venu apporter des dépêches d'Ancône, a été tué à côté du général en
chef.
La perte des ennemis et celle des Français a été à peu près la même,
quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre.
Le lendemain de la bataille, 1er germinal, les malveillans ont
cherché à exciter du mouvement dans l'armée; les troupes ont été
inébranlables; ils ont écrit au Caire, mandant que tout était perdu,
et qu'il fallait tout évacuer, tout vendre à quelque prix que ce fût.
Le général en chef, instruit à temps, a rassuré tout le monde, excepté
les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent jamais.
Le général en chef a fait retrancher de la manière la plus forte la
position en avant de la porte de Rosette; elle est presque
inattaquable.
Le fort d'Aboukir s'est rendu le 17 ventôse.
Les ennemis ont marché sur Rosette; le fort s'est rendu après une très
belle défense, et le Boghaz a été forcé par les canonnières anglaises;
mais elles ne pourront pas remonter le Nil, vu le peu d'eau qui y
existe aujourd'hui.
Le général en chef a envoyé le général Lagrange pour couvrir Rahmaniëh
avec environ quatre mille hommes. Il est posté sur le bord et sur la
rive gauche du Nil, à mi-chemin de Rahmaniëh et Rosette. Les Anglais
ont leur position à deux lieues au-dessus de cette place; ils ont leur
droite appuyée au lac d'Edko, et leur gauche au Nil.
Les Anglais, qui se croient tout permis, ont coupé, du côté
de Béda, la digue qui contient les eaux du lac Maadiëh; la mer s'est
répandue dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Maréotis, et
de là dans une vallée qu'on croit s'étendre jusqu'auprès de Derne. Le
général en chef a fait sur-le-champ porter à bras d'hommes et sur des
prolonges d'artillerie, des bateaux qu'on a placés sur le lac
Maréotis; ils servent à entretenir la communication avec Rahmaniëh: la
cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On construit
aussi des pontons qui porteront du canon, pour s'opposer aux
canonnières que l'ennemi pourrait porter sur le lac Maréotis. On s'est
servi, pour exécuter cette mesure, d'un ancien canal creusé pour faire
passer les galères du port dans le lac Maréotis; il est entre le
mamelon et le fort des Bains.
Une portion de l'armée des Osmanlis est arrivée à Salêhiëh.
Deux vaisseaux anglais sont entrés dans la mer Rouge.
Vous voyez, citoyen Premier Consul, quelle est la position de l'armée
française en Égypte: le général en chef vous promet qu'il se battra
jusqu'à la mort, et qu'il rendra à jamais mémorable la défense des
Français en Égypte, s'ils ne reçoivent pas de secours.
L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant la
Régénérée, partie de Rochefort, aurait pu être arrivé ici avant
l'apparition des Anglais. La Régénérée n'a mis que dix-sept jours
dans sa traversée. Si l'amiral Gantheaume était arrivé, les Anglais ne
seraient plus aujourd'hui en Égypte: il a été vu à l'entrée de Toulon
le 30 pluviôse; c'est le Lodi qui en a fait le rapport. Quelle
fatalité a donc retardé la marche de l'escadre française?
Le général en chef ne peut trop se louer des capitaines de
vaisseau Villeneuve, Richer et Barré; eux et leurs marins s'emploient
partout.
Résumé.
Les Anglais sont maîtres d'Aboukir et de la presqu'île, jusqu'à la
pointe du lac Maadiëh à leur gauche, et le camp des Romains à leur
droite.
Ils sont maîtres de toute la côte, depuis Aboukir jusqu'à Rosette
inclusivement; ils se sont emparés du fort Julien et du Boghaz; leur
position de ce côté est à deux lieues en avant de Rosette.
Les Français sont maîtres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui
sont à un quart de lieue en avant de la porte de Rosette; leur camp
retranché est assis sur ces hauteurs: ils sont maîtres de Rahmaniëh,
et ils ont un corps considérable au-dessous de cette place, à quatre
lieues de Rosette et vis-à-vis des Anglais; ils sont encore maîtres de
Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'Égypte.
Mourâd-Bey est à Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore très
incertain.
Le général en chef a nommé deux lieutenans-généraux, afin de comprimer
tous les malveillans; ce sont les généraux Friant et Rampon.
Le général en chef prendra peut-être le parti de renvoyer en France
tous ces malveillans, qui ont juré haine à leur pays. Dans les
circonstances difficiles, il faut employer les grands remèdes.
Ci-joint l'ordre de bataille donné le 29 au soir, à Alexandrie, à tous
les généraux de l'armée. Une note explicative fera connaître ce qui a
été exécuté et ce qui ne l'a pas été.
Salut et respect.
Signé Menou.
(No 2.)
NOTES DU GÉNÉRAL ***,
SUR LA SITUATION DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,
DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORÉAL AN IX.
| Les lettres écrites au Directoire exécutif par Kléber, Damas, Dugua,
Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine qu'on portait à
Bonaparte, et le désir de le voir anéanti. |
Lorsque le général Kléber prit le commandement de l'armée
d'Orient, à la fin de l'an VII, il ne put cacher la jalousie
qu'il portait à la gloire de son prédécesseur. Tous les
établissement faits par celui-ci furent changés, et le système de
guerre qu'ont signalé d'éclatans faits d'armes en Égypte et en
Italie fut rebuté. Une rivalité entre les généraux ayant fait les
campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans le Nord et
sur le Rhin, s'établit alors. Dès ce moment, plus d'unité dans
l'armée, qui se divisa en deux partis. |
| Discours injurieux tenus à la mémoire de Bonaparte. |
| Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition de
Kléber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'armée à se déclarer
indépendante, pour lutter contre le premier consul. |
Le général Kléber, zélé protecteur des détracteurs de Bonaparte,
manifesta bientôt le désir et le projet de ramener l'armée en
France et d'abandonner l'Égypte sans en tirer aucun avantage;
c'est en conséquence de ces dispositions que la capitulation
d'El-A'rych fut signée. |
| Après la reddition d'El-A'rych, le commandant reçoit en rentrant un
grade supérieur et une gratification de 10,000 fr. |
Les moyens employés pour avoir des prétextes justificatifs d'une
telle conduite, n'ont pu échapper, même aux moins clairvoyans. |
| Mutinerie des troupes excitée à Damiette et à Alexandrie. La solde
arriérée de huit mois. |
| À la bataille de Mattariëh, si les troupes eussent été
abandonnées à leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas un Turc
en Syrie; la méthode théorique employée dans cette affaire, permit au
contraire à cette armée de reprendre l'offensive peu de temps après. |
La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauvé à l'armée
française la honte de l'évacuation, en l'obligeant de reconquérir
l'Égypte sur les Osmanlis, maîtres d'une partie des forts, et
répandus dans la ville du Caire. |
| Plusieurs parlementaires sont envoyés et reçus par terre et par mer. |
L'impossibilité de renouer des négociations avec succès, était
assez démontrée par la perfidie des Anglais, et par le sentiment
des forces de l'armée. Cependant le général Kléber, fidèle à son
plan, chercha les moyens de se rapprocher des Anglais pour
traiter de nouveau, et leur laisser l'Égypte. |
| Arrivée du chef de brigade Latour-Maubourg et du général Galbo. |
Des ordres exprès du gouvernement vinrent déranger son projet;
mais pour cela il ne s'obstina pas moins à partir lui-même avec
quelques uns de ses plus zélés partisans. Un défaut de
combinaisons et des circonstances particulières l'en empêchèrent. |
| Réquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnées des plus
dures vexations. |
Pendant qu'on se disposait ainsi à abandonner la conquête de
l'Égypte, et qu'on flattait les troupes de l'espoir de rentrer
dans leur patrie, l'administration du pays était totalement
négligée, ou remise à des agens dignes de leur ministère. |
| Les Cophtes employés à ces recouvremens. |
| Prétexte de mauvaise volonté ou d'intentions hostiles supposées aux
habitans pour piller impunément des villages. |
Les habitans du pays furent souvent exposés aux extorsions des
commandans militaires, qui, appuyant de la force des armes les
prétentions des agens particuliers, et croyant leur départ
prochain, pressuraient d'autant pour en retirer le
plus possible. |
| Il avait été retiré de l'Égypte plusieurs millions, et jamais il n'y
avait un sou disponible pour la solde. |
Malgré ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur le myri
des villages, la solde de l'armée était arriérée de près d'un an,
et les principaux chefs d'administration étaient créanciers du
gouvernement de sommes considérables. |
| |
C'est dans cet état de choses en Égypte que le général Kléber fut
assassiné par un émissaire du visir. |
| L'armée vit avec plaisir la bonne résolution de son nouveau chef. |
Le commandement échut alors au général Menou, qui, fidèle à
l'honneur et à son pays, prévint l'armée, par une adresse, qu'il
ne ferait rien d'indigne d'elle, et qu'il n'agirait que d'après
les ordres du gouvernement. |
| Propos indécens tenus par quelques individus. |
Les partisans de l'évacuation trouvèrent dans le nouveau
commandant un antagoniste sévère, aussi cherchèrent-ils à jeter
de la défaveur sur toutes ses opérations. |
| |
Le général Menou sentit la nécessité d'extirper les grands abus
d'administration militaire et civile, et d'y suppléer par des
réglemens sages. |
| Réforme des commissaires des guerres. |
Une réforme fut ordonnée dans l'administration militaire, et un
système organisateur, en assurant la subsistance et la solde de
la troupe, détermina la quotité d'impositions, à laquelle
seraient assujettis les habitans, en les déchargeant des avanies
et extorsions sous lesquelles ils gémissaient depuis trop
long-temps. |
| Les fournitures de subsistances représentées par une indemnité en
numéraire. Les hôpitaux bonifiés, les corps chargés de leur
habillement. |
| Fixation des droits faciles à recouvrer sans être à charge aux
paysans. Les Cophtes ne sont plus chargés des recouvremens.
Les commandans militaires chargés de surveiller la perception sans
pouvoir rien exiger. |
| Contentement général des habitans sur ce changement. |
La confiance succédait alors à la crainte, et les communications
entre les habitans et les Français furent sincères et faciles. |
| |
Les administrateurs réformés, accoutumés à grossir leur bourse du
produit de leurs extorsions, et ne pouvant continuer, cherchèrent
à sauver leur fortune en se joignant aux partisans de
l'évacuation. |
| Écrit relatif à Daure, promu au grade d'inspecteur général aux revues. |
Des lettres anonymes furent écrites, et peignirent le général
Menou sous les plus noires couleurs. |
| |
La masse de l'armée resta inaccessible à toutes les dissensions,
et on s'acharna davantage en raison de la résistance qu'on
éprouvait à l'ébranler. |
| |
Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau système,
aussi restèrent-elles toujours attachées, par l'estime la mieux
méritée, au général qui, après l'avoir fait solder de ses
arriérés, lui assurait une bonne subsistance, et cherchait tous
les moyens de lui être avantageux en remplissant les intentions
du gouvernement. |
| |
L'opinion inébranlable de l'armée convainquit les propagateurs de
l'évacuation et ses partisans, réunis par d'autres motifs, qu'ils
ne pouvaient la détacher de son chef. |
| Les généraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: le premier,
jaloux du commandement de l'armée; le deuxième, tenant au système
d'évacuation, et peut-être encore plus au trésor de Kléber. |
Des hommes marquant par les premiers grades militaires, et
fatigués de l'inaction peu lucrative où ils étaient réduits,
levèrent enfin le masque, et se présentèrent chez le général pour
lui demander raison des changemens qu'il avait établis dans
l'administration, et pour l'engager à rétablir les choses dans le
même état qu'elles étaient avant qu'il prit le commandement de
l'armée. |
| Le troisième, soupçonné d'avoir toléré des dilapidations, avait été
relevé du commandement d'Alexandrie; où il avait introduit des
officiers anglais dans les fêtes. |
| Le quatrième, d'une immoralité reconnue et par ses vexations commises
dans le Delta et ailleurs. |
| Et tous les quatre, irrités de ne pouvoir plus abuser de leur autorité
pour se procurer de l'argent par des moyens peu délicats, s'étaient,
avec leurs partisans, déclarés les antagonistes du général qu'ils
avaient même résolu de faire arrêter; ils avaient en conséquence
attiré dans leur parti les chefs de brigade Pepin et Goguet. |
| La réponse ferme et positive du général Menou, étonne les réclamans. |
Le général en chef, étonné d'une démarche qui pouvait avoir les
conséquences les plus fâcheuses, et assuré des bons effets du
nouveau mode d'administration, répondit positivement qu'il ne
changerait rien de ce qu'il avait ordonné, parce qu'il n'avait
rien fait qui ne fût conforme aux intérêts de l'armée et du
gouvernement. Il promit en même temps de laisser leur procédé
ignoré. |
| Le premier consul ayant confirmé le général Menou dans le commandement
de l'armée, les dissidens se taisent, n'ayant plus de prétexte à lui
opposer. |
Ce parti, désespéré de n'avoir pu arracher au général
Menou l'estime, la bienveillance de l'armée, la confiance et le
respect des habitans, ne s'obstina pas moins à poursuivre sa
chute, et crut en assurer le succès, en faisant manquer les
opérations militaires si l'ennemi se présentait. |
| Des Anglais, sous prétexte de négoce, voyageaient en Égypte; ils
pouvaient être suspectés d'espionnage. |
Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces dissensions
le devancèrent. |
| Les dissidens attendent l'arrivée d'une armée ennemie pour entraver et
faire échouer les opérations militaires du général en chef. |
Les Anglais rassemblaient des troupes à Rhodes, et le visir,
réunissant des troupes en Syrie, menaçait l'Égypte. |
| Les troupes avaient été rassemblées au Caire pour s'assurer de leurs
bonnes dispositions, et pour empêcher la propagation du système
d'évacuation, en leur en montrant le ridicule par la réunion des
forces qu'on pouvait opposer aux ennemis du dehors. |
Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix à quinze mille
Turcs était posté à El-A'rych, et que le gros de cette armée
était prêt à se mettre en marche. |
| |
Pour prévenir les mouvemens de cette armée turque, et la battre
avant qu'elle mit le pied sur le terrain cultivé, des troupes
furent réunies au Caire; on tira à cet effet des détachemens de
Damiette et d'Alexandrie. |
| |
La saison des débordemens n'était pas encore venue, on ne devait
pas craindre les Anglais. |
| |
L'armée d'Orient était répartie le 10 ventôse comme il suit: |
| Dans la Haute-Égypte. |
| 2 bataillons de la 21e légère, avec le général Donzelot. |
| |
| Salêhiëh, Belbéis, le Caire, Boulac et Gisëh. |
| |
| 4e légère. |
|
|
Le général en chef.
Le général de division Lagrange, chef de l'état-major général.
Belliard, commandant le Caire.
Galbo, adjoint de la place.
Duranteau, idem.
Reynier, général de division.
Robin, général de brigade.
Baudot, idem.
Lanusse, général de division,
Silly, général de brigade.
Valentin, idem. |
| 1er bataillon de la 21e légère. |
| 22e légère. |
| 9e de ligne. |
| 13e de ligne. |
| 18e de ligne. |
| 69e de ligne. |
| 85e de ligne. |
| 88e de ligne. |
| 1 bataillon de sapeurs. |
| 4 régim. de cavalerie. |
| Les guides. |
| Les Cophtes, Grecs et Syriens. |
| |
| Le Caire, Boulac et Gisëh. |
| |
| 1,000 hommes et 200 chevaux venus d'Alexandrie et de Damiette. |
|
|
Samson, général du génie.
Bertrand, idem.
Songis, général d'artillerie.
Fautrer, idem.
Roize, général de cavalerie.
Boussard, idem.
Bron, idem.
Damas, Destaing, Alméras et Morand. |
| Les dromadaires. |
| 2 compagnies d'artillerie légère. |
| Le parc d'artillerie. |
| |
| Alexandrie et Aboukir. |
| |
| 61e de ligne. |
|
|
Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire. |
|
|
Le gén. de division Friant. |
| 75e de ligne. |
| 3e de dragons. |
| 18e de dragons; |
| 1re comp. d'artill. légère. |
| Rosette, Rahmaniëh et le Delta. |
| |
| 1 bataillon de la 75e. |
|
|
Le général Zayoncheck.
Le général Délegorgue. |
| 2 bataillons de la 25e. |
| Damiette et Lesbëh. |
| |
| 2e légère. |
|
|
Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire. |
|
|
Le gén. de division Rampon. |
| 32e de ligne. |
| 20e dragons. |
| 1re comp. d'artill. légère. |
| |
Une flotte parut à la vue d'Alexandrie le 10 ventôse; on signala
cent trente-cinq voiles ayant le cap à Aboukir. Elle mouilla dans
la baie le 11. Le général Friant expédia aussitôt des courriers
au Caire et à Damiette pour prévenir de ce mouvement. Les
courriers arrivèrent le 13 à leur destination. Le général Friant
prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les troupes de la
garnison d'Alexandrie; le général Zayoncheck fut posté à la
Maison Carrée, entre Rosette et Aboukir, avec un bataillon de la
75e et le 3e régiment de dragons. |
| |
Deux bataillons de la 25e, détachés dans le Delta, reçurent
l'ordre de se porter sur Rahmaniëh, avec soixante-dix chevaux du
20e. |
| |
La division Lanusse partit du Caire avec un régiment de
cavalerie, pour marcher sur Aboukir à grandes journées. |
| |
Le général Rampon rassembla toutes les troupes sous ses ordres à
Damiette, pour être prêt à exécuter tout mouvement. Les
détachemens tirés d'Alexandrie et de Damiette partirent du Caire
pour rejoindre leur division à marches forcées; celui de Damiette
y arriva le 18 ventôse, avec le général Morand. |
| |
Par les rapports ultérieurs, le général Friant assurait
qu'il n'y avait pas de troupes de débarquement sur cette flotte,
et qu'il répondait de repousser toute tentative sur le rivage. |
| |
Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en marche
fut retardé; le régiment de cavalerie aurait pu, sans ce retard,
arriver le 17 à Aboukir. |
| Le général Zayoncheck avait prévenu le général Friant de ce mouvement. |
L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des manœuvres pour
rapprocher ses bâtimens, et exerçait journellement ses chaloupes. |
| |
De gros bâtimens de transport chargés de troupes avaient été
poussés aussi près de terre que possible; les chaloupes de tous
les bâtimens de la rade les avaient accostés. |
| Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système d'évacuation,
étaient présens à l'affaire. Tout en convenant du grand ordre mis par
les Anglais dans leur débarquement, ils assuraient que s'ils se
présentaient encore, ils ne douteraient pas du succès des efforts que
feraient les troupes pour l'empêcher. |
Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les chaloupes
furent chargées de troupes, et se dirigèrent sur la terre, avec
beaucoup de célérité, d'ordre et d'ensemble, sous la protection
d'embarcations armées. Elles débarquèrent au nord-ouest de la
baie, point le mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement,
ainsi que pour l'avantage d'une bonne position militaire et sa
proximité. Elles présentèrent en même temps un front de bataille
de trois à quatre mille hommes. |
| |
Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61e, deux
bataillons de la 75e, le 18e régiment de dragons, et
soixante-dix chevaux du 20e, étaient campées en arrière des
mamelons, et avaient leurs avant-postes sur les points
les plus saillans; lorsque ces avant-postes virent les mouvemens
ennemis, ils se replièrent sur le corps de bataille; les corps
étaient par colonnes en masse. |
| Malgré les meilleures intentions du général Friant et son violent
désir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut s'empêcher de lui
reprocher d'avoir mis trop de méthode et de lenteur dans ses
manœuvres. C'est particulièrement ce qui lui a fait éprouver des
revers. |
La 61e, après s'être déployée, se porta sur le point le plus
saillant. Pendant qu'elle exécutait sa manœuvre, l'ennemi se
portait sur le même point. Ces deux corps se rencontrèrent au
sommet. Là s'engagea un combat opiniâtre; les Anglais qui se
présentèrent de front furent repoussés avec vigueur jusque dans
leurs chaloupes par les grenadiers de la 61e; cette
demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et exposée à un
feu très vif, fut obligée de se retirer pour n'être pas
enveloppée. La 75e fut aussitôt mise en mouvement pour
soutenir la 61e; à son approche elle essuya un feu très vif,
qui, dirigé sur sa masse, lui fit éprouver une perte
considérable, et l'empêcha de se déployer; elle se retira après
avoir laissé ses chevaux d'artillerie, ses canonniers et ses
pièces sur le champ de bataille. Les efforts de l'infanterie
n'ayant pu retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron
du 20e régiment de dragons. Quoique fournie avec beaucoup de
courage et de vélocité, elle ne put entamer assez sensiblement la
ligne ennemie. Le 18e reçut à son tour l'ordre de charger. Les
pertes qu'il éprouva l'empêchèrent de finir sa charge. |
| |
L'ennemi n'ayant pu être ébranlé par les efforts de
ces différens corps, le général Friant, craignant de compromettre
la sûreté d'Alexandrie, ordonna la retraite sur cette place. |
| Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de réunir les
corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier les moyens de
résistance au débarquement. |
Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck était
posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes d'infanterie et
le 3e régiment de dragons; lorsqu'il en apprit le résultat, il
se rendit à Alexandrie, pour aider le général Friant à couvrir
cette place. |
| D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à Alexandrie en
passant entre les lacs Maadiëh et Maréotis. |
«Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été réunies à
celles du général Friant, les Anglais étaient culbutés. |
| |
«Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées, l'ennemi
s'en est emparé sans obstacle. |
| |
«Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés tour à tour
par le feu de l'ennemi. |
| |
«L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer, et offrant
à l'ennemi plus de moyens de destruction, lui a donné l'avantage
de prendre les positions avantageuses, d'où il dirigeait tous ses
feux avec succès. |
| |
«La cavalerie aurait dû charger au moment où les troupes se
formaient en débarquant et non après que ces mêmes troupes
étaient en ordre et enhardies par la résistance qu'elles avaient
opposée aux efforts de l'infanterie. Ce premier choc les aurait
confondues et renversées.» |
| |
Les Anglais, après la retraite du général Friant, continuèrent
leur débarquement; on évalue le nombre de leurs troupes
de quinze à dix-huit mille hommes. Le blocus du fort d'Aboukir
fut formé. |
| |
Le général en chef ayant été instruit par le général Friant du
peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un mouvement général de
troupes sur Rahmaniëh, en prescrivant d'y apporter beaucoup de
célérité. |
| Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le commandement
d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de la mésintelligence, du
moins peu de rapprochement. |
Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à Alexandrie avec
sa division et un régiment de cavalerie. Il se concerta avec le
général Friant sur les moyens de prendre l'offensive. |
| |
Les troupes des deux divisions partirent en conséquence
d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur droite
appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer, à hauteur de
l'Embarcadère; elles étaient protégées par vingt-quatre pièces de
canon. |
| La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort capitula le 27
ventôse. |
L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége
d'Aboukir. |
| |
Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie apprirent que
l'ennemi faisait un mouvement général; les troupes prirent leur
rang. |
| Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre sans la
participation du général Menou, les attaqua comme un homme trop assuré
de la victoire. |
Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel, le général
Lanusse, oubliant les dispositions convenues avec le général
Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à un bataillon de la 4e
légère, de l'attaquer de vive force. Ce bataillon ne pouvant
renverser une aussi forte masse, fut soutenu par un second, et
celui-ci aidé par un troisième, ainsi successivement,
jusqu'à ce que toutes les troupes de cette division, battues
séparément, eussent tellement souffert de leur opiniâtreté à
soutenir les efforts d'un ennemi supérieur, qu'elles furent
obligées de se retirer. |
| Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux divisions. |
Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre division,
se trouva dans la nécessité de l'imiter sans obtenir plus de
succès. |
| |
L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de colonnes
en masse, une charge de cavalerie fut ordonnée; l'audace avec
laquelle on la fournit, ne répondit pas à l'attente qu'on en
avait conçue. Le feu trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la
retraite. |
| |
Après une perte assez considérable en hommes, en chevaux et en
artillerie, les deux divisions vinrent prendre position sur les
hauteurs à l'est d'Alexandrie. |
| Suite des dissensions des généraux par la répugnance de quelques uns
d'entre eux à exécuter les ordres du général Menou. |
Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de s'opposer
au débarquement le 17, ont facilité le succès de l'armée anglaise
le 22. On peut même ajouter que le général Lanusse, jaloux de
battre l'ennemi sans les ordres du général en chef, s'était trop
laissé emporter par cette avide passion de gloire. |
| Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de l'évacuation
reproduisirent ce système en tâchant de démontrer l'impossibilité de
battre les Anglais, et de faire perdre au général en chef la confiance
de l'armée. |
Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie avec
l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après midi. |
| Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt reconnues par le
général en chef et les officiers du génie. |
| |
L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour; l'ordre
en fut donné avec les instructions comme suit: |
| |
Le général Lanusse, ayant sous lui la 4e légère, les 18e,
69e, 88e de ligne, devait attaquer la redoute de gauche,
point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en arrière du camp
des Romains. |
| |
Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2e légère et la
32e de ligne, soutenait cette attaque en suivant le mouvement
de l'ennemi. |
| |
Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon grec, et un
bataillon de la 21e légère, faisait l'avant-garde à la droite
du général Rampon. |
| |
Le général Friant, avec les 25e 61e et 75e de ligne
suivait le mouvement sur la droite. |
| Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de suivre les
mouvemens de l'armée. Le premier devait être à Belbéis, et le second
dans la Haute-Égypte. |
Les 13e et 85e, sous les ordres du général Reynier,
devaient également suivre le mouvement. |
| Une fausse attaque devait être faite par les dromadaires vers
Béda, et trois cents chevaux sous les ordres du général Bron
devaient harceler continuellement l'ennemi dans cette partie. |
| Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au soir par
le général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et de l'ensemble
des mouvemens pour l'exécution des dispositions de l'ordre, qui furent
unanimement approuvées. |
La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait agir
suivant les circonstances. |
| Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent leurs
positions. |
| Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès leur fausse
attaque; les différentes divisions se mirent en mouvement; les
troupes, brûlaient d'impatience d'atteindre l'ennemi.
Si leur bonne volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si
le succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent aux
mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux plus mauvaises
intentions d'autres personnes, qui, pour faire échouer le plan du
général Menou et satisfaire leur vil intérêt et leur ambition,
leur ont sacrifié l'intérêt de la France, le sang des braves et
la gloire de l'armée. |
| |
Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes: |
| |
«Les troupes devaient être rangées sur deux lignes, ayant des
éclaireurs en avant. |
| Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à ce qui
était convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur au jeu de
l'artillerie. |
La division Lanusse, attaquant
le point majeur, fut au contraire
rangée par colonnes en masse, ayant ses grenadiers et carabiniers
en queue. Quelques coups de canon de front et par le flanc
suffirent pour la mettre en désordre. Le général Lanusse ayant eu
la cuisse cassée, elle se jeta à droite. |
| Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction: «qu'il
était f... ainsi que la colonie.» |
| Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se mêler à
l'affaire, et dévia une colonne des meilleures troupes. |
«La première ligne de grenadiers et de carabiniers, sous les
ordres du général Rampon, fut entraînée sur la droite par les
cris de l'inspecteur aux revues Daure; et là, elle s'accula aux
troupes en désordre de la division Lanusse, qui arrêtèrent son
mouvement. |
| L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la redoute. Le
chef de bataillon Soulier et le capitaine Audibert y ont été faits
prisonniers. |
«La deuxième ligne marcha directement sur le flanc gauche de la
redoute, qu'elle ne put enlever de force, parce qu'elle était
réduite à une poignée d'hommes, exposés à un feu de
front, de flanc et de revers. |
| Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étant
enveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une ligne
ennemie pour se retirer. |
«Les troupes sous les ordres du général Destaing atteignirent
leur but en perçant la ligne ennemie, mais, n'étant soutenues par
aucun autre corps, elles furent obligées de céder au nombre et à
l'avantage de la position. |
| Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il n'agit pas
assez vivement. |
«Les divisions Friant et Reynier, continuellement exposées au feu
de l'artillerie, ne furent jamais mises à portée de rien
entreprendre d'offensif. |
| Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre d'avancer, n'en
resta pas moins dans l'impassibilité. Le général Lagrange lui en porta
lui-même l'ordre sans plus de succès. |
| Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti, si
bien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et distinguent ceux
du gouvernement par l'épithète de Menouistes. |
| Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle rencontra;
les obstacles s'étant multipliés au milieu des tentes ennemies et des
trous de loup, elle se retira ayant eu le général Roize tué, le
général Boussard blessé, et avec lui plusieurs chefs. |
«La cavalerie fournit une charge qui lui attira l'admiration même
de ses ennemis. Si une ou deux des divisions qui n'avaient pas
donné l'eussent soutenue, le succès de la journée était assuré.» |
| Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et présentèrent
avec satisfaction le tableau de la situation de l'armée après les
trois affaires, pour prouver l'impuissance de nos armes, et produire
leur système. |
La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et 22, vit
produire les mêmes résultats le 30. |
| C'est dans cette dernière journée qu'on vit l'intérêt
de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la
satisfaction de faire échouer le parti opposé. |
| Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieux
peignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien qu'au Caire
les Français se précipitaient et se retranchaient avec confusion dans
la citadelle. |
Après cette affaire, l'armée prit position devant Alexandrie; on
choisit le terrain le plus propre à être fortifié, pour couvrir
cette place. La ligne de retranchement appuyait sa droite en
arrière du port sur le canal, et sa gauche en avant du Pharillon,
à huit cents toises environ, en avant de la vieille enceinte. |
| Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en détruisant
les impressions produites par les premières. |
Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et d'y
joindre de nouveaux ouvrages. |
| L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et au mépris
les auteurs de ces procédés et du peu de succès de nos armes. |
Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité dans leurs
travaux. |
| Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général Morand, qui
commandait la 3e légère, le dépôt du 32e de ligne, un
escadron du 20e régiment de dragons et une compagnie
d'artillerie légère, l'ordre de partir de Damiette avec toutes
ces troupes, les administrations et les hôpitaux, pour se rendre
à Rahmaniëh, en laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les
bâtimens armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des
différens boghaz, et deux cents hommes pour les garnisons de
Lesbëh, et les quatre tours sur les boghaz. |
| Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les Arabes,
l'ordre ne parvint point au général Morand; il reçut cependant
une lettre d'avis. |
| En arrivant à Damiette, l'aide-de-camp est étonné de voir
les bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de voir
ces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne peut être
accusé d'ineptie. |
L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à Damiette pour
y porter l'ordre de ce mouvement, y arriva le 21 germinal; il sut
que la tour d'Omm-Faredge avait été évacuée sans qu'on y vît
l'ennemi, et que les demi-galères, les avisos et les embarcations
armées, existant dans cette partie du Nil et sur le lac Menzalëh,
avaient été coulés par ordre du général Morand. |
| Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les Turcs par le
général Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych. Il paraît qu'il
tint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et les instructions dont il
était alors nanti. |
Après l'affaire du 30, la 85e part pour Rahmaniëh. |
| Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport parurent,
et joignirent quelques troupes turques aux Anglais. |
On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de Turcs
marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette ville avait été
évacuée. |
| Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le 7e
régiment de hussards et la 69e de ligne, pour aller couvrir
Rahmaniëh. |
| Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les ordres de
leur gouvernement, en retenant comme prisonnière la garnison du fort,
qui devait se retirer avec armes et bagages. |
L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége du fort
Julien. La garnison de ce fort, après avoir repoussé trois
assauts et eu son commandant tué sur la brèche, capitule. |
| Le général Donzelot se réunit au général Belliard après s'être assuré
des bonnes dispositions de Mourâd-Bey. |
La garnison du Caire se renforce des troupes descendues de la
Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par un ramassis
d'hommes de toute nation et de toute secte, rassemblés par l'or
des Anglais. |
| Les troupes au Caire comprennent le 9e de ligne, la 22e légère,
cent hommes de la 21e, tous les dépôts de cavalerie, et
vingt-quatre à trente pièces de campagne. |
| Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en faisant
marcher les troupes du Caire, le général Belliard, partisan des
détracteurs du général Menou, convoqua un conseil de guerre qui décida
qu'on devait attendre l'ennemi sous les murs du Caire, et couvrir
cette place. |
Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis, ce
ramassis de troupes est entré sans coup férir dans le pays
cultivé, où ces gueux paraissent plutôt disposés à faire du
butin, qu'à chercher à se battre. |
| Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka. |
| Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs de
l'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à l'armée
française, et la satisfaction qu'il éprouverait à nous voir paisibles
possesseurs de l'Égypte. |
Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une armée
prétendue turque, les habitans du pays s'intéressent au succès de
nos armes, et verraient avec satisfaction les Français triompher
de ces deux ennemis. |
| Les Anglais, après avoir assuré leur position par de bons
retranchemens, et voulant interrompre les communications
d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte, coupèrent, le 24
germinal, la digue qui empêchait les eaux du lac Maadiëh de se
répandre dans le bassin du lac Maréotis; depuis lors un
écoulement considérable se fait par plusieurs grandes saignées. |
| |
Si cette grande étendue d'eau gêne les communications
d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus grand front
d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une ligne de quinze à
dix-huit cents toises à garder. |
| |
La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur Rosette;
elle a établi sa première ligne, la droite appuyée à
Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand canal et un vaste
terrain très fangeux; la seconde ligne est à la position
d'Aboumandour, en avant de Rosette. |
| |
Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie avec la 4e
demi-brigade légère, la 13e de ligne et le 20e régiment de
dragons, pour se réunir aux 7e de hussards, 22e de
chasseurs, 3e et 15e de dragons, 69e, 85e de ligne et
2e légère, et former un camp d'observation en avant de
Rahmaniëh. |
| |
Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la victime des
dissensions de quelques généraux, elle n'en paraît pas moins bien
disposée à faire repentir l'armée anglaise d'être venu tenter le
sort des armes, avec des vétérans accoutumés à avoir la victoire
pour résultat, et l'honneur de bien servir leur pays pour
récompense. |
| |
Le lieutenant-général ****.
|
(No 3.)
En quarantaine à , le
Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrivée en France du
général Reynier, tandis qu'une armée anglaise envahit l'Orient, agit
dans l'intérieur de l'Égypte et occupe peut-être en cet instant sa
capitale. Je vais te développer les raisons d'un retour auquel tu ne
t'attendais certainement pas: je commence par les moyens.
Le 23 floréal, à huit heures du soir, cinquante guides à pied, autant
à cheval, trois compagnies de la 32e, avec une pièce de canon, ont
investi la maison qu'étaient venu occuper les généraux Reynier et
Damas, après que le général Menou leur eut retiré leurs troupes:
résister n'eût été ni possible ni utile; cependant ils étaient
déterminés à tout plutôt que de laisser saisir leurs papiers et leur
correspondance. Heureusement le général Menou n'en avait pas
l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point osé;
et à onze heures du soir, le général Reynier, l'adjudant commandant
Boyer, le chef de bataillon du génie Bachelu, l'ami Néraud et moi,
nous étions à bord du Lodi; le général Damas, avec l'inspecteur en
chef Daure, fut embarqué sur le Good-Union. Nous n'avons pu
appareiller que le 29.
Instruit, ou plutôt trompé par les rapports fabuleux du général en
chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grâce aux précautions
qu'il prenait pour empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à bord des
bâtimens expédiés, il est nécessaire de soulever le voile qui couvre
le tableau dégoûtant de ses opérations, de sa scélératesse et de ses
crimes.
Depuis long-temps les généraux marquans dans l'armée par leurs talens
et leurs lumières, avaient excité l'animosité du général Menou, qui
frémissait de rage en voyant des généraux plus jeunes que lui se
permettre de lui faire des représentations fondées, et de lui donner
de sages conseils. Depuis long-temps il méditait la vengeance que lui
suggéraient son amour-propre et sa morgue blessés; et les mêmes
circonstances qui auraient dû l'engager à se réunir à eux pour sauver
l'armée et défendre l'Égypte, sont celles dont il a profité pour
organiser et exécuter les moyens d'assouvir sa haine.
Le 10 ventôse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles paraît
devant Aboukir; on en reçoit la nouvelle au Caire le 13 après midi; le
rapport annonçait que les chaloupes étaient à la mer pour opérer le
débarquement. Un général doué seulement du sens commun, se fût pénétré
de la nécessité de réunir jusqu'aux moindres détachemens de son armée,
de se précipiter avec elle sur Aboukir.... Aussi n'est-ce
point là ce que fit le général Menou; il envoie l'ordre au général
Reynier de partir sur-le-champ, avec deux demi-brigades de sa
division, pour Belbéis. Il garde les deux autres au Caire, et donne
l'ordre à la division Lanusse de se tenir prête à marcher sur
Alexandrie. Le général Bron part avec le 22e de chasseurs
seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14e,
15e et 7e de hussards, attend à Boulac des ordres de départ.
Cependant le 14 le général Lanusse reçoit l'ordre d'emmener avec lui
trois demi-brigades de sa division et de s'arrêter à Rahmaniëh où il
attendra de nouveaux ordres. Le chef de l'état-major général lui
écrit que vu l'état des choses, la 88e (aussi de sa division et
l'une des plus fortes) restera au Caire, et qu'il peut, s'il le veut,
emmener son artillerie.
Le général Menou, soit pour soutenir son débile courage, soit pour
étourdir l'armée sur les dangers qui la menaçaient et la livrer plus
facilement aux ennemis, répand parmi les troupes les bruits les plus
ridicules. Il annonce lui-même que la flotte anglaise est chargée
seulement de peignes et de brosses, dont la côte s'est trouvée
couverte; il écrit aux généraux que les Anglais ne veulent faire que
des simulacres de débarquement; et, satisfait de ses bonnes
dispositions, goûtées pleinement par les Destaing, les Robin, les
Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-général.
Les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour
lesquels les vexations multipliées du général Menou n'étaient rien et
l'honneur de l'armée tout, oubliant les torts qu'il avait avec eux, se
rendent chez lui et lui font toutes les observations qu'exigeaient le
salut de l'armée et la conservation de la colonie. Rien ne
peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le général Reynier,
convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de combattre de tous
ses moyens les mauvaises dispositions du général en chef, lui écrit et
lui fait sentir qu'il est de la plus grande importance de marcher de
suite avec toute l'armée sur Aboukir; qu'en la divisant, on la fera
battre partout; que le grand-visir, d'ailleurs peu à craindre, n'est
point encore en mesure de passer le désert, et ne le fera certainement
que lorsqu'il aura su le résultat de la tentative des Anglais; qu'on
aura le temps, après avoir battu le débarquement, d'être de retour à
Salêhiëh pour rejeter dans le désert une armée extrêmement diminuée
par les maladies et la désertion. Il lui rappelle la grande maxime de
guerre de suppléer au nombre par la rapidité des marches, maxime sur
laquelle est basée la réputation des Turenne, des Montecuculli,
etc.; mais le général Menou, persistant dans son inébranlable
fermeté, poursuit ses mauvaises dispositions, et, entouré de ses
troupes, il attend de pied ferme au Caire qu'on lui annonce le
débarquement de quinze à dix-sept mille Anglais que pouvaient porter
les cent cinquante voiles ennemies, et auxquels le général Friant
n'avait à opposer que mille sept cents hommes à Alexandrie.