Voilà pour le cœur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre, chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours il imagine; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui, elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées. Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient, entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se ternir ou s'arrêter.
Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, se prennent tout d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants, perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans secousses. Il est épique, c'est-à-dire narrateur, et non point chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont l'acier tranchant a déchiré le cœur, et qui, fléchissant tout d'un coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide, s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes. Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense, incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées, dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.
Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies, des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325]; ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes, paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où nous vivons. Son Calendrier du Berger[326] est une pastorale pensive et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses Visions de Pétrarque et de Du Bellay sont d'admirables songes, où des palais, des temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes, parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney, Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse, en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile, aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent de ses yeux[328].» Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.
Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et son défenseur, en telle sorte que les œuvres de cette vertu soient exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet, au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas l'image à l'idée; c'est un voyant, ce n'est pas un philosophe. Ce sont bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur, laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme, demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous alourdit.
Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures; mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise, les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique, l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle, Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes. Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse, sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice, parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet, maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il habite de cœur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants, duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui convient.
Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux, non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit comme Gœthe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là, au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage; l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque; l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur, le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations. Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches, les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette œuvre: il a pu prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.
Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois, il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois, entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers.
C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes «dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche, et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle il est à genoux.
Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,—mais peint célestement du brillant coloris des anges,—clair comme le ciel, sans défaut, ni tache,—avec un parfait mélange de toutes les belles couleurs;—Et dans ses joues se montrait une rougeur vermeille,—comme des roses répandues sur un parterre de lis,—exhalant des parfums d'ambroisie,—et nourrissant les sens d'un double plaisir,—capables de guérir les malades et de ranimer les morts.
Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,—allumées là-haut à la lumière de leur céleste créateur.—Ils dardaient des rayons de feu—si merveilleusement perçants et lumineux,—qu'ils éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.—Le dieu aveugle avait souvent tenté d'y allumer—ses feux impudiques, mais sans le pouvoir;—car, avec une majesté imposante et une colère redoutée,—elle brisait ses dards libertins, et éteignait les vils désirs.
Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,—à l'ombre de ses sourcils égaux,—pour la pourvoir de doux regards et de beaux sourires,—et chacune d'elles la douait d'une grâce,—et chacune d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.—Un si glorieux miroir de grâce céleste,—souverain monument où s'adressent tous les vœux mortels,—comment une plume fragile décrira-t-elle son divin visage,—avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa beauté?
Aussi belle, et mille et mille fois plus belle—elle parut quand elle se montra aux regards.—Elle était vêtue, à cause de la chaleur de l'air brûlant,—toute d'une tunique de soie, blanche comme un lis,—couturée de maintes broderies tressées,—parsemée sur le haut, tout entière,—d'aiguillettes d'or splendide qui étincelaient—comme des étoiles scintillantes; et la bordure—était toute lisérée de franges d'or.
Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,—et ses jambes droites étaient magnifiquement serrées—en des brodequins dorés de cuir précieux,—tout bardés de lames d'or, où étaient gravées—des figures bizarres et splendidement émaillées.—Par-devant, ils étaient attachés sous son genou—avec un riche joyau où s'entrelaçaient—les bouts de tous les nœuds, de sorte que nul ne pouvait voir—comment dans leurs replis serrés ils se confondaient.
Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre—qui supportent un temple des dieux,—que tout le peuple orne de guirlandes vertes—et honore dans ses assemblées de fête.—Avec une grâce imposante et un port de princesse,—elle ralentissait leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.—Mais quand elle jouait avec les nymphes des bois,—ou qu'elle chassait le léopard fuyant,—elle les mouvait agilement, et volait dans les campagnes.
Et dans sa main elle avait un épieu acéré,—et sur son dos un arc et un carquois brillant,—rempli de flèches aux têtes d'acier, dont elle abattait—les bêtes sauvages dans ses jeux victorieux,—attaché par un baudrier d'or, qui sur le devant—traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins délicats; comme les jeunes fruits en mai,—ils commençaient à se gonfler un peu, et nouveaux encore,—à travers son vêtement léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.
Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,—tombaient sur ses épaules, négligemment répandues,—et, quand le vent soufflait au milieu d'elles,—flottaient comme un étendard largement déployé,—et bien bas derrière elles descendaient en désordre.—Et que ce fût art, ou hasard aveugle,—à mesure qu'à travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,—dans ses cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,—et les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y entrelaçaient.
Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,—fille de son matin, dont la fleur—ornait la couronne de sa renommée.—Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du midi,—ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son calice.—Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin pudique,—quand le ciel inclément commençait à menacer.—Mais sitôt que se calmait l'air de cristal,—elle s'épanouissait et laissait fleurir toute sa beauté[331].
Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la Fête-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle, jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses joues le coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens et les grâces païennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amène devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui baigne ses ailes d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs[332].»
D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent[333]. Les mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la terre, cherchant son fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui au loin. Elle l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les chaumières, promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et à qui le ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu'à la forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres étaient couchées à l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la déesse, qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avançait son pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vénus, se moqua de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de la déesse affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles arrivèrent à la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir, deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en fit la plus pure des vierges. Vénus emporta l'autre dans le jardin d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses vivantes, où joue Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, folâtre avec les Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme sa fille; elle la choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après de longues épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.
Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses, et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].» C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise, mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques; des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges, nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles. Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].—Rien de plus doux et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre, il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche, mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le sommeil immobile du dieu appesanti[337].—Ne voulez-vous pas aussi regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres, «aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore, qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent capricieusement les arbousiers.—À chaque livre, nous voyons passer des processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être ouvert à son vol.
Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées. Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent. Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus, profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot infernal.
La forme du donjon au dedans était grossière et rude,—comme une caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.—De la voûte raboteuse descendaient des arceaux déchirés—bosselés d'or massif et de glorieux ornements,—et chaque poutre était chargée de riche métal,—tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une ruine pesante;—et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,—enveloppés de fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.
Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,—mais couverts de poussière et de rouille antique,—et cachés dans l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir—la couleur; car la lumière joyeuse du jour—ne se déployait jamais dans cette demeure,—mais seulement une douteuse apparence de clarté pâle,—comme est une lampe dont la vie s'évanouit,—ou comme la lune enveloppée dans la nuit nuageuse—se montre au voyageur qui marche plein de crainte et de morne effroi.
Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,—sinon de grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,—toutes serrées de doubles nœuds, tellement que personne—ne pouvait espérer les forcer par violence et par vol.—De chaque côté ils étaient placés tout du long.—Mais tout le sol était jonché de crânes—et d'ossements d'hommes morts épars tout à l'entour,—dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là répandues,—et dont les vils squelettes étaient restés sans sépulture.
.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt—à une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,—s'ouvrit devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;—là avaient été placées cent cheminées—et cent fournaises toutes brillantes et brûlantes;—près de chaque fournaise se tenaient maints démons,—créatures déformées, hideuses à regarder,—et chaque démon appliquait sa peine industrieuse—à fondre le métal d'or prêt à être éprouvé.
L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,—puis, avec le vent comprimé, enflammait la braise;—l'autre ramassait les brandons mourants—avec des pinces de fer, et les arrosait souvent—de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux Vulcain,—qui, les maîtrisant, reprenait sa première ardeur.—Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du métal,—d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;—et chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.
Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,—jusqu'à une large porte toute bâtie d'or battu;—la porte était ouverte; mais là attendait—un puissant géant aux enjambées roides et hardies,—comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.—Dans sa main droite il tenait une massue de fer;—mais il était lui-même tout entier en or,—ayant pourtant le sentiment et la vie, et il savait bien manier—son arme maudite quand il abattait ses ennemis acharnés.
.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,—comme quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple solennel.—Maints grands piliers d'or supportaient—le toit massif et soutenaient de prodigieuses richesses,—et chaque pilier était richement décoré—de couronnes, de diadèmes et de vains titres,—que portaient les princes mortels pendant qu'ils régnaient sur la terre.
Une multitude d'hommes étaient assemblés là,—de toutes les races et de toutes les nations sous le ciel,—qui avec un grand tumulte se pressaient pour approcher—de la partie supérieure, où se dressait bien haut—un trône pompeux de majesté souveraine.—Et dessus était assise une femme magnifiquement parée—et opulemment vêtue des robes de la royauté,—tellement que jamais prince terrestre, d'un semblable appareil—ne releva sa gloire et ne déploya un orgueil si fastueux.—Elle, assise dans sa pompe resplendissante,—tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien unis,—dont un bout était attaché au plus haut du ciel,—et dont l'autre atteignait au plus bas enfer[338].
Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale, et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir: ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:
Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées—était embrassé par une vigne courbée en arches,—dont les grappes pendantes semblaient inviter—tous les passants à goûter leur vin délicieux.—Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les mains,—comme si elles s'offraient pour être cueillies:—quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à l'hyacinthe;—d'autres comme des rubis, riantes et doucement vermeilles;—d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.
Au milieu du jardin était une fontaine—de la plus riche substance qu'il puisse y avoir sur la terre,—si pure et si transparente, que l'on eût pu voir—le flot d'argent courant dans chacun de ses canaux.—Très-splendidement elle était décorée—de curieux dessins et de figures d'enfants nus,—dont les uns semblaient, avec une gaieté rieuse,—voler çà et là et s'ébattre en jeux folâtres,—pendant que les autres se baignaient dans l'eau délicieuse.
Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus pur—s'étendait avec sa teinte naturelle.—Car le riche métal était coloré de telle sorte—que l'homme qui l'eût vu sans être bien averti—l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.—Bien bas jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,—qui, se baignant dans la rosée d'argent,—trempaient craintivement dans l'eau leurs fleurs laineuses;—et leurs gouttes de cristal semblaient des pleurs d'amour.
Un nombre infini de courants incessamment sortaient—de cette fontaine, doux et beaux à voir.—Ils tombaient dans un ample bassin—et arrivaient promptement en si grande abondance—qu'on eût cru voir un petit lac.—Sa profondeur n'excédait pas trois coudées,—si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le fond,—tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,—et la fontaine voguait droit dans cette mer.
Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,—accordaient leurs notes suaves avec le chœur des voix.—Les angéliques voix tremblantes et tendres—répondaient aux instruments avec une divine douceur.—Les instruments unissaient leur mélodie argentine—au sourd murmure des eaux tombantes.—Les eaux tombantes, variant leurs bruissements mesurés,—tantôt haut, tantôt bas, appelaient la brise;—et la molle brise murmurante leur répondait à tous bien bas.
Sur un lit de roses Acrasie était couchée,—alanguie par la chaleur ou prête pour son doux péché;—un voile l'habillait ou plutôt la laissait déshabillée,—un voile transparent tout d'argent et de soie,—qui ne cachait rien de sa peau d'albâtre,—mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle pouvait être.—Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,—et les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées—par les fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.
Son sein de neige était une proie offerte—aux yeux avides qui ne savaient s'en rassasier.—La langueur de sa douce fatigue y avait laissé—quelques gouttes plus claires que le nectar, qui glissaient—comme de pures perles d'Orient tout le long de son corps;—et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement encore,—humectaient sans les éteindre les rayons de feu—dont ils perçaient les cœurs fragiles. Ainsi la clarté des étoiles,—lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses, paraît plus brillante[339].
N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre, avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles, demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards. Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté. L'art est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge. Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils composent. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car, outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée maîtresse se marque dans la grande œuvre qu'elle produit et qu'elle conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier, l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre, et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le cœur du poëte, et que toute son œuvre a travaillé à rendre sensible; beauté noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors, chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du Nord.
Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des mœurs et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent. Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche. La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et crue[340]. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les festins on les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, dit un malin courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des dons précieux à Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui menaient au dais, elle renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majesté danoise, et lui tomba sur les pieds ou plutôt sur la face. Grandes furent la hâte et la confusion. Essuis et serviettes travaillèrent aussitôt à tout nettoyer. Alors Sa Majesté se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emporté dans une chambre intérieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas médiocrement gâté par les présents que la reine de Saba avait répandus sur ses vêtements, tels que vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices et autres bonnes choses. La fête et la représentation continuèrent, et la plupart des acteurs s'en allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin occupait leur étage supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la Foi, l'Espérance et la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le roi excuserait sa brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état chancelant.... Toutes deux étaient malades et allèrent vomir dans la salle d'en bas.... Pour la Victoire, après un lamentable bégaiement, on l'emmena comme une pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un somme, sur les marches extérieures de l'antichambre. Quant à la Paix, elle cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient l'empêcher d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes dames. «On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine Élisabeth;» elle était violente et terrible, mais non ignoble, et ridicule. C'est que les grandes idées qui mènent un siècle finissent, en s'épuisant, par ne garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a telle entrée, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des priapées, et quand les instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie puritaine, parviendront plus tard à relever la tête, on verra sous la Restauration l'orgie s'étaler dans sa crapule et triompher de son impudeur.
En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew, Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer, ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur qui faisait tressaillir tout son corps et tout son cœur. Ce sont plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui veulent faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces fugitives, des compliments aux dames. Plus d'élans du cœur; ils tournent des phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations flatteuses pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou profonds, les expressions virginales ou passionnées qui éclataient à chaque pas dans les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie n'est pas loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, l'épicurisme prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et moquons-nous du reste.» Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un narcisse, une primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une abeille[341]. Herrick surtout et Suckling rencontrent là de petits poëmes exquis, mignons, toujours riants ou souriants, pareils à ceux qu'on a mis sous le nom d'Anacréon ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme là-bas, c'est un paganisme qui décline; l'énergie s'en va, l'agrément commence. On garde toujours le culte de la beauté et de la volupté; mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode à son goût; elles ont cessé de maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît; ils font de la prose en vers; leur cœur est au niveau de leur style, et l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel art.
À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style. Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent l'idée, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins, Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une crudité terrible[342], un puissant poëte d'une imagination précise et intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'énergie et du frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces dons de parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du galimatias. Par exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse que s'ils la perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'être plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas il haïra tout le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344]. Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se demande avec étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi, alambiquer son style, raffiner les raffinements, découvrir des comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; il fait effort pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se trouve être «leur lit de mariage et leur temple de mariage[345]. À présent, dit-il, la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux cloîtrés dans ces murs vivants de jais (la puce).» Le marquis de Mascarille n'a jamais rien trouvé d'égal. Eussiez-vous cru qu'un écrivain pût inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis. «L'habitude vous engage peut-être à me tuer; mais n'ajoutez pas à ce meurtre un suicide et un sacrilége, trois péchés en trois meurtres.» Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a écrit des énormités presque semblables dans les larmes de saint Pierre, que les faiseurs de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le même degré de démence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un âge poétique qui finit.
Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus célèbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des mots. Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les moyens de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le fonds a disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le poëme épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide toutes les comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition de l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de la science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et ardente éruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à travers l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus montrer que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres mœurs et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces mœurs et il est de ce monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, bien élevé, qui, après douze ans de services et d'écritures en France sous la reine Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où il étudie l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, philosophant sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées générales, moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne rien laisser passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde être une offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles dispositions et une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, c'est-à-dire un voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là un homme qui sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, avoir l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du demi-badinage. En effet, Cowley est un écrivain, le plus ancien de tous ceux qui en Angleterre méritent ce nom. Sa prose est aussi aisée et aussi sensée que sa poésie est contournée et déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit pour d'honnêtes gens, à peu près de la façon dont il leur parlerait s'il était avec eux dans un salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre dix-septième siècle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les Essais de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que les écrivains de l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le premier de cette grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.
Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que, pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la vérité. La théorie enfermée dans les œuvres d'imagination s'en dégage. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures, sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la source de son action, que les causes des événements sont des lois innées dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent Harvey.
Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth, non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene. Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe, au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être, tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue. S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale, sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel, rigide examinateur des moindres mouvements du cœur. Il apparaît au sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison étroite où le cant officiel et les croyances bienséantes enfermeront plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif, réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains, Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.
Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney, Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des moralistes, des peintres de mœurs, Thomas More, Joseph Hall, John Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton, jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor, Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion, dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs mœurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer, ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate. Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants, encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et par la barbarie de leurs mœurs. Mais ils pensent sérieusement et par eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent; mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres; bref, ils voient non l'idée, mais l'individu. Figurez-vous le remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine, combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels, d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées, plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science, et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces œuvres pour voir la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.