Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement les meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, œuvre capitale de la langue, âcre et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un cœur ému, mais si loyal et si sincère! Vous y chercherez en vain ceux de Duplessis-Mornay, sa vie laborieuse, héroïque et sainte, écrite par une sainte aussi, la pieuse dame de Mornay, écrite en présence de Dieu et pour un enfant, déposition naïve, mais de celles qui emportent la conviction et qui trancheraient tout en justice.
En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des secrétaires de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à peine il existait.
Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende. Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard éclipse en guerre le génie du prince de Parme.
Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national! J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes heures: les martyrs et les vrais héros! Tout cela dans la poussière et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard, d'autres hochets sanglants.
Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du côté du joyeux Gascon.
Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement: «Mon brave capitaine de cavalerie.» Nous trouvons sévère aussi le mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est qu'un carabin.» Nous dirions maintenant un hussard, bon pour le coup de pistolet.
Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV. Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme, de sa gaieté, de son regard.
Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au hasard des Dieux.
Ce bien-aimé de la fortune, qui lui dut surtout d'être d'abord si rudement éprouvé, eut aussi ce bonheur insigne de naître, j'ose dire, en pleine flamme, au petit brasier héroïque du protestantisme, serré, refoulé, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une élite sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au cœur de Mornay.
La devise de ces gens-là était la simple et grande parole du prince d'Orange au jour de son adversité: «Quand nous nous verrions non-seulement délaissés de tout le monde, mais tout le monde contre nous, nous ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier) de nous défendre, vu l'équité et justice du fait que nous maintenons.»
Cependant, de quel instrument ces grands cœurs se servaient-ils? De celui que Coligny fut obligé d'adopter lorsque le parti faiblit, lorsqu'une armée de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il trouva à la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne doutait de rien. Le sérieux et profond regard de Coligny s'y trompa peu; il paraît avoir compris tout ce qu'on avait à craindre du douteux enfant. Il lui refusa de combattre à Montcontour et le fit tenir à distance. Pourquoi? Si l'on eût vaincu avec le petit Béarnais, l'armée des martyrs fût devenue une armée de courtisans; le parti aurait perdu tout son nerf moral. Si l'on était vaincu sans lui, il restait comme ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il eût gagné la bataille, si on l'avait laissé faire.
Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La créature était d'étrange race, très-ferme comme militaire; pour tout le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. «L'eau menteuse», a dit Shakespeare.
Tâchons de saisir ce Protée.
Il était petit-neveu du plus grand hâbleur de France et de Navarre, du gros garçon qui gâta tout. Je veux dire de François Ier.
Il était petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle était protestante ou catholique.
Son grand-père, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait le Gargantua (paru en 1534), répéta exactement à sa naissance (1553) le récit rabelaisien. Il lui donna du vin à boire et du vin de Jurançon. Pour plaire au grand-père, sa mère Jeanne, en sa douleur, avait chanté un petit chant béarnais à la Vierge de Jurançon.
Et son précepteur assure qu'à la seule odeur du piot, le digne fils de Rabelais se mit à branler la tête. Son grand-père, ravi, lui dit: «Tu seras un vrai Béarnais.»
Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il défendit qu'on le fît écrire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant écrivain. Ses billets sont des diamants.
Il n'en eut pas moins une éducation assez forte. Il apprit tout verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle. Ainsi fut élevé par l'usage, par l'effet de l'entourage, de l'air ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne. Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'idée de devoir.
Son devoir essentiel était de courir les champs, de se battre avec les enfants, d'aller tête nue, pieds nus. Éducation assez ordinaire chez les princes des Pyrénées; on se souvient de Gaston de Foix, le marcheur terrible, qui força ses chevaliers à se faire tous va-nu-pieds à l'assaut de Brescia.
Quand le roi de Navarre, dit d'Aubigné, avait lassé hommes et chevaux, mis tout le monde sur les dents, alors il forçait une danse. Et lui seul, alors, dansait.
Le mouvement, c'était tout l'homme, et de maîtresse en maîtresse et de combat en combat. On lui attribue follement de longues pièces, ouvrages laborieux, éloquents, de Forget ou de Mornay. Il n'avait pas la patience, ni l'haleine; il n'écrivait que quelques lignes (hors de rares occasions), un ordre à quelque capitaine, un rendez-vous, un mot d'amour.
Résumons:
Premièrement, c'était un mâle, et, disons mieux, un satyre, comme l'accuse son profil.
Deuxièmement, un Français, fort analogue à son grand-oncle, un François Ier, mais plus familier, jasant volontiers avec toute sorte de gens.
Troisièmement, c'était un Gascon, avec la pointe et la saillie que cette race ajoute au Français. Il avait extrêmement le goût du terroir, et dégasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut la plaisanterie, la sobriété et la ladrerie, trouvant mille pointes amusantes qui dispensaient de payer.
On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits différents. Ce fut l'image de sa vie, mêlée de tant d'influences.
Coligny et Catherine de Médicis furent deux de ses nourrices. Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la seconde.
Il n'en prit pas la froide cruauté, mais l'indifférence à tout.
Ce qui trompait le plus en lui, c'était sa sensibilité très-réelle et point jouée, facile, toute de nature. Il avait des yeux très-vifs, mais bons, à chaque instant moites; une singulière facilité de larmes. Il pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié, et n'en était pas plus sûr.
N'importe. Il y avait en lui un charme de bonté extérieure qui le faisait aimer beaucoup. Son précepteur en rapporte une anecdote admirable (peut-être un conte d'Henri IV), mais si bien contée, que je ne puis pas m'empêcher de la reproduire.
Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en se tournant, comme s'il se fût réveillé: «Appelez mon frère.» La reine mère envoie chercher le duc d'Alençon. Le roi, le voyant, se retourne, dit encore: «Qu'on cherche mon frère.—Mais le voici.—Non, madame, je veux le roi de Navarre; c'est celui-là qui est mon frère.» Elle l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les voûtes où étaient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il n'avait nulle chose à craindre. Et cependant il avait bien envie de retourner. Par un degré dérobé, il entre dans la chambre du roi, qui lui tend les bras. Le roi de Navarre, ému, pleurant, soupirant, tombe au pied du lit. Le roi l'embrasse étroitement: «Mon frère, vous perdez un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en vie, mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...—Monsieur, dit alors la reine mère, ne dites pas cela.—Madame, je le dis, c'est la vérité... Croyez-moi, mon frère, aimez-moi; je me fie en vous seul de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!»
Les mourants voient très-clair. Effectivement, Charles IX avait vu qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, était homme.
Revenons. Et voyons-le à ce moment décisif de sa vie, le lendemain de la mort des Guises.
Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant seulement: «J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la fin sans le péril de leur vie.»
Un mois après, il fait venir Mornay, le mène seul à sa galerie et lui dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions; les bourgeois, même catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes.
«On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes. Qu'est-ce que vous me conseillez?
—Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses. Mais elles vous prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à la sauver. Si j'étais à votre place, je marcherais droit à la Loire avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parlé de Saumur. Si cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon, vous aurez les villes jusque-là. Le roi, pris entre deux armées, et ne pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé, c'est vous.»
Le roi fut charmé du conseil, mais il en sentait si peu la portée, qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France, de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de vendre la place.
Idée, à vrai dire, pitoyable dans l'héritier de la couronne, qui devait trouver son compte à se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit rougir et écrivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste éloquent et pathétique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix armées en quatre ans ont été levées pour l'exterminer et qu'elles se sont dissipées, sans rien faire que ruiner le royaume. Il y parle avec une modération magnanime du sort des Guises, avec une douleur sentie des maux universels, plus douloureusement encore de la nécessité qu'il a d'avoir toujours les armes à la main. Il demande la paix, mais solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience.
Le roi fut d'autant plus touché, que le roi de Navarre était le plus fort, qu'à Loudun, à Thouars, à Châtellerault, les catholiques l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frère de Mornay vint d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa sœur naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il était à trois lieues de Tours, où était le roi. Celui-ci hésitait encore, craignant surtout le légat, qui négociait pour lui avec la Ligue. Mais cette négociation n'arrêtait guère les ligueurs, qui se mettaient en devoir d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'Écriture, le commencement de la sagesse, le fit sage enfin; décidément il appela le roi de Navarre.
L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances, eut lieu sur les bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant souffert les uns par les autres. Leurs familles exterminées, leurs maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du corps, les plaies du cœur, tout disparut en ce moment. La Saint-Barthélemy elle-même pâlit dans les souvenirs. Qui s'en serait souvenu en voyant le colonel général de l'infanterie du roi de Navarre, M. de Châtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vénérable jeune homme qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda, par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand héritage de deuil dont son cœur avait vécu, donnant son père à la Patrie!
Il était le fils de cette femme admirable (la première de Coligny), qui, d'un mot, le précipita à prendre la défense de ses frères égorgés, à supprimer les délais: «Ne mets pas sur ta tête les morts de trois semaines.» (1562.)
Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice, y resta trente ans prisonnière, immuable dans sa foi. Les quatre neveux de l'amiral, fils de Dandelot, périrent dans une même année, de blessures et de misère (1586), et furent enterrés ensemble à Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Châtillon, dont nous parlons, déjà vieux soldat, meurt à trente-quatre ans (1591). Il laisse un enfant qui, lui-même, avant vingt ans, sera tué sous le drapeau tricolore de la république de Hollande.
Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour sûreté et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux côtés, ce furent les officiers huguenots et catholiques qui se cotisèrent pour acheter Saumur. On y mit l'homme qui donnait même confiance aux deux partis, l'irréprochable Mornay.
Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infériorité. Ils imploraient à grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant pas de réponse à sa lettre du 28 janvier, écrit de nouveau à Philippe, le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'Élisabeth va secourir le roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il écrit à Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, «avec toute finesse, toute dissimulation». Ce qui le rendait si lent, c'était la sage opposition du prince de Parme qui, déjà embarrassé à défendre les Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrêmement d'être engagé par son maître dans la grande affaire de France.
Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'état de résister, imagina d'appeler à son aide les Gaultiers. On nommait ainsi des bandes de paysans qui s'étaient armés, non pas pour la Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours de ces pauvres diables fut inutile à Brissac; il les jeta en avant, ne les soutint pas; ils furent massacrés.
Le 30 avril, un mois après le traité signé, Henri III flottait encore, entouré des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient peur et horreur de la réconciliation de la France. Au contraire, Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre. Pendant ce débat pour et contre, il arrive et le voici.
Si nous en croyons De Thou, la chose avait été surtout préparée par Châtillon, par celui à qui la réconciliation dut coûter le plus. Je le crois. Sur les beaux portraits gravés que j'ai sous les yeux, sa figure mélancolique dit assez ce grand sacrifice.
Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermeté courageuse et vive décision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les avis de ceux qui voulaient qu'il amenât toute une armée, il les rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda à Dieu, et, sans hésiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe étroite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher, près du Plessis-lez-Tours. Il était fort désigné. Seul, il avait un panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop bien son pourpoint usé par la cuirasse et ses chausses de couleur feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mêlée, avant l'âge, de quelques poils gris, la figure très-énergique, d'un profil arqué fortement, où la pointe du nez tendait à rejoindre un menton pointu, c'était l'originale figure du parfait soldat gascon.
Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes du Plessis et se promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des campagnes se précipitait, et les arbres mêmes étaient chargés d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils se rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta à genoux avec un mot pathétique et flatteur: «Je puis mourir, j'ai vu mon roi.» Tous s'embrassèrent pêle-mêle, huguenots et catholiques, sans distinction de parti, d'armée et de religion. Il n'y avait plus que des Français.
Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant son lever, tout seul, n'étant suivi que d'un page.
Le bienfait de cette alliance fut senti bientôt. Le roi de Navarre, qui n'obtenait rien que par sa présence, était allé un moment vers le Poitou pour faire avancer les siens. Épernon était à Blois, Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde à Tours. Mayenne fut averti par un président qui était avec le roi, mais homme de la maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart.
Une belle nuit, voilà Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparaît à Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient à la ville par le pont. Le roi, justement, y avait été conduit par les traîtres pour voir les travaux de défense. Un meunier le reconnaît à son habit violet, lui dit: «Sire, où allez-vous? Voilà les ligueurs!»
L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un grand avantage. Crillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas, est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes. Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti. Il envoie quinze cents arquebusiers, qui, le soir, sous Châtillon, arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer, vont fondre sur les ligueurs. «Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce n'est pas à vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis, qui vous trahira encore.» Nulle réponse qu'à coups de fusil.
Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces, pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes, repassèrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et à petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se déclara, depuis ce jour, «passionné pour les huguenots.»
D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres chefs avaient couché dans l'église, et l'avaient salie d'une scène infâme et épouvantable.
Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis, qu'elle assiégeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, étaient allés fortifier l'armée assiégeante. Ils amenaient avec eux, avec force cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier Balagny, qui s'était fait prince de Cambrai, leur avait amené encore, en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de leurs vasseaux, tombent sur cette grosse armée, la mettent en pleine déroute, Menneville tué, Aumale éperdu qui se cache à Saint-Denis; Balagny court jusqu'à Paris. Le ridicule fut immense, la perte aussi. Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait des chansons, une pleine de verve: «Il n'est que de bien courir...»
En récompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'était la confier à l'Espagne. Il était parfait Espagnol.
Le roi cependant avait réuni ses forces, et arrivait devant Paris. Le très-habile Sancy, envoyé par lui sans argent aux Suisses, leur avait persuadé de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait sentir que, si le roi était vainqueur, il les garantirait mieux de leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Il amena cette grosse armée, quinze mille Suisses, au roi, qui déjà, par Épernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre, c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent cessé par enchantement.
Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. Il appelait les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils sortiraient.
Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri III sur son chemin s'était montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: «Cette ville est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du sang.»
Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-être, était fort contraire à la Ligue. On commençait à parler très-librement dans les rues.
Il y avait nombre d'hommes marqués par les Barricades, par l'attaque projetée du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient bien mal à l'aise. Les moines mêmes, avec leur tonsure, n'étaient pas trop rassurés; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de Guise les faisait fort réfléchir sur l'inefficacité du privilége de clergie.
Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des séminaires, on disait tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs moines prêchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui, peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens, dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel Holopherne ne périrait que de leur main.
Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, sœur des Guises, ce fut elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à l'acte. Cette dame était logée rue de Tournon, au Pré-aux-Clercs, au passage des descentes tumultuaires que les écoles et séminaires faisaient souvent de la montagne (voir septembre 1561). De là, elle était à même, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et sans doute ces fanatiques, qui, après tout, étaient jeunes et hommes, s'enivraient du regard d'une grande princesse, sœur des héros et des martyrs. Elle avait déjà trente-sept ans, mais la passion la relevait; elle ne pouvait manquer d'être puissante par la colère, le désir et la peur, belle de la beauté des furies.
Il y avait parmi les trois, un jeune imbécile dont tout le monde riait. «Je l'ai vu, dit Davila; ses confrères, les Jacobins, s'en faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clément.» C'était un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu le malheur de faire un gros péché de couvent; et c'est pour cela sans doute qu'on avait trouvé bon de le perdre à Paris, où tout se perd. Le prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un grand acte. On assure qu'ils exaltèrent son faible cerveau par une nourriture spéciale, comme on avait fait jadis pour préparer Balthasar Gérard, l'assassin du prince d'Orange.
Clément était un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour être invisible. Et, pour en prouver l'efficacité, ses confrères restaient devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir.
On le fit passer aussi par une épreuve très-forte pour une tête chancelante. C'était de le faire jeûner et de le tenir longtemps dans ce qu'ils appelaient la chambre de méditation, toute peinte de diables et de flammes. On le prit, tout à la fois, par l'enfer, par le paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir, et lui parla un langage à mettre hors de lui un homme jeune, charnel, un peu fou. Elle lui dit que sa fortune était faite, qu'on le ferait prisonnier sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer, parce que, le jour même, on s'assurerait de cent têtes de modérés qui répondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre, qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce n'était pas le meilleur.
Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina vers Saint-Cloud.
Arrêté, puis introduit, on lui dit qu'il était tard. Le procureur du roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le lendemain, mardi 1er août, à huit heures, La Guesle le conduisit au roi.
«Il étoit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorqu'il entendit que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se courrouça et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors le roi commanda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et commença à lire la lettre que le moine lui avoit apportée, pour l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif à lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria: «Ha! le méchant moine, il m'a tué!»
Le moine avait tourné le dos et regardait la muraille. Le procureur général (fort étrange magistrat), portant l'épée comme chargé de la justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de grands personnages.
Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son camp. Mais, pendant la nuit, la réalité se fit jour. Les médecins dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fit entrer toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre, qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589). Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons.
Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans la chambre mortuaire, «au lieu des Vive le roi! et des acclamations ordinaires, il trouva là, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton. Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la main, faisant des vœux et promesses, desquelles on oyoit pour conclusions: «Plutôt mourir de mille morts!»
Il n'y eut jamais un pareil avénement.
Le jour même, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort était encore là, un combat eut lieu entre un huguenot, un vaillant homme de guerre, et un très-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: «Je lui mettrai la lance dans la visière.» Il le fit comme il le disait. L'autre tomba roide mort.
Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient pas perdu de temps à pleurer. Ils s'étaient tous arrêtés à ne pas reconnaître le roi de Navarre.
Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la désignation, l'adoption d'Henri III, ses dernières paroles. S'il n'était pas catholique, il s'était mis entièrement dans la main des catholiques. On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots l'avaient abandonné. De longue date, à mesure qu'il avançait au Nord, la noblesse protestante du Midi le délaissait. Dès 1587, à Coutras, il avait déjà fort peu de Gascons; sa force était dans les nobles de Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant passé la Loire, ses Poitevins furent recrutés par des Bourguignons, des Bretons, par quelques Picards, Champenois, Normands, hommes isolés dans ces provinces redevenues catholiques.
Nul prétexte à la défection. Ces catholiques trahissaient gratuitement celui qui n'avait rien fait que de les préférer aux siens et de les aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui qui sauva le roi à Tours.
Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les fervents catholiques. Voilà pourquoi, devant le mort, ils donnaient cette comédie.
Creusons la situation, et disons là comme elle est, comme elle va se révéler bientôt, quand ces gens se vendront au roi. La France, en ce moment morcelée en provinces que les gouverneurs s'étaient impudemment appropriées, la France était réellement dans la main de douze coquins.
Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi.
Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Béarnais, pauvre comme Job, n'eût pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-même n'eût été en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le rogna, étant plus petit. Sur les épaules du nouveau roi, chacun reconnut l'habit de l'ancien.
Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'était un capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aimé un énervé comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mépriser, en réalité le craignaient.
La dispersion, la guerre civile, leur étaient bonnes pour que chacun d'eux s'affermît dans sa maison. Ils appelaient déjà ainsi leurs gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon, un Rouen, un Toulouse.
Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce moment, dans son armée de Paris, elle n'en tenait pas moins une infinité de villes. L'argent espagnol arrivait déjà. Philippe II, lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne des levées d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient pas, l'invincible armée espagnole du prince de Parme apparaissait dans le lointain comme une réserve de la Ligue.
À cela, ajoutez l'épée suspendue de la Savoie, ajoutez l'argent du pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien obliger de financer. Élisabeth, au contraire, se faisait prier pour aider très-peu, très-mal, la république de Hollande.
Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais.
Ils résolurent bravement de prendre leur roi à la gorge, de le sommer de se faire catholique sur l'heure, sans répit, sans instruction qui couvrît la chose, qui rendît la conversion décente. S'il refusait, ils se tenaient déliés et le quittaient.
Quoiqu'il y eût parmi eux de fort grands seigneurs, même un prince, celui qui porta la parole pour cette sommation effrontée fut un certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait grossi, engraissé, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa langue de fille publique avaient continué sa faveur. Il avait brillé au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expédients et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au sang, qui inventait de l'argent pour lui, même un peu pour le roi. Aussi, par un tact propre à ce sage gouvernement, d'O, comme archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de bien, ce saint homme, qui déclara que sa conscience, la conscience de tous ceux qui étaient là, ne leur permettait pas d'obéir à un roi hérétique.
Le roi pâlit, et ne fit pas, à coup sûr, le discours hautain, hardi, que lui prête d'Aubigné.
Il vit toute leur perfidie, et que la lâcheté qu'on lui imposait ne servait de rien. S'il l'eût faite, ils l'auraient quitté tout de même, converti, mais déshonoré. Il dit qu'il lui fallait du temps, qu'il ne demandait qu'à se faire instruire, que, dans six mois, il assemblerait un concile à cet effet et réunirait les États généraux.
Mais, avant même qu'il fît cette réponse politique, plusieurs, indignés de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se rallièrent d'autant plus à celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son genou avec cette vive parole: «Sire, vous êtes le roi des braves et ne serez abandonné que des poltrons.»
Cela ne les arrêta guère. Le majestueux d'Épernon partit le premier pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prétextant une querelle avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel roi, des campagnes de brigand.
On l'imita. En cinq jours l'armée avait fondu de moitié, et elle fondait toujours. Le roi s'éloigna de Paris, n'ayant que quinze cents cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, où on lui donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le sentiment du peuple. Cependant l'exagération même des ligueurs, l'apothéose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clément, étaient propres à faire douter s'ils étaient aussi fanatiques qu'ils le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mêmes. Qu'auraient dit de vrais croyants, des chrétiens du XIIe siècle, s'ils eussent entendu les ligueurs dire que ce coup de couteau était le plus grand coup de Dieu après l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore, mettre sur l'autel une trinité nouvelle, les deux Guises assassinés et le moine bourguignon.
Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du messager: «Ah! mon ami, est-ce bien sûr? Dieu! que vous me faites aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'était moi qui le faisais mourir.» Elle monta en carrosse, alla chercher sa mère à l'hôtel de Guise en criant par les portières: «Bonnes nouvelles! le tyran est mort!» Elle tira parti de sa mère d'une manière bien étonnante, la menant aux Cordeliers, où la vieille dame monta à l'autel, et, des degrés, prêcha le peuple à grand cris et sans pudeur. On fit venir de Bourgogne la mère de Clément; elle logea chez madame de Montpensier, fut bénie, caressée, comblée, adorée; on lui chanta des hymnes, les cierges allumés, comme on eût fait à la Vierge Marie. On célébra «le ventre qui l'avait porté, le sein qui l'avait allaité», etc., etc.
La véhémente duchesse voulait que son frère se fît roi. Chose impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris, à savoir, quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force, ne l'eût pas souffert, ni peut-être les ligueurs; ils étaient divisés, jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un vieillard, le cardinal de Bourbon.
La première chose pour lui était de mériter la royauté, au lieu de la prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV à la mer. Il y était acculé, au plus bas. Et jamais, en réalité, son courage ne parut plus haut.
Regardons-le dans ce moment. La légende ici n'est rien que l'histoire, et la fiction n'eût pu ajouter à la vérité.
On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de solliciter un partage de la royauté avec le vieux cardinal, ou encore de se réfugier en Allemagne, d'attendre les événements.
Il attendit, mais à Arques, l'épée à la main, et, sans s'étonner de la grande meute que la Ligue lançait après lui, il justifia la devise qu'il prit enfant: «Vaincre ou mourir.»
Il semblait qu'il n'eût plus en France que les quelques toises du camp retranché qu'il se fit près de Dieppe, sous le château d'Arques. Roi sans terre, il n'avait plus qu'une armée, plutôt une bande.
L'inaction du Tiers parti, partout muselé, tremblant, l'extrême éloignement des provinces protestantes, le réduisaient à cette extrémité. Si pourtant on eût écarté cette terreur par laquelle la Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et déjà la majorité, se serait ralliée à lui.
C'est ce qui fait ici la beauté, le sublime de la situation. Il n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il avait, en réalité, la base immense d'un peuple, dont, seul, il défendait le droit.
La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achetée par l'assassinat, elle n'arrivait à lui, pourtant, qu'avec le secours étranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'étaient ceux du roi d'Espagne. Auxiliaires? non, mais déjà les drapeaux de la conquête. Lorsque le légat du pape tâta les chances de Mayenne pour la royauté, Philippe II, très-franchement, dit qu'il réclamait la France comme héritage de l'infante, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la croyait reine de droit et reine propriétaire.
De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne, Henri IV les défendait eux-mêmes avec toute la France, les préservait de l'étranger et les sauvait malgré eux.
«Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela l'Anglais.»
Oui, et notez la différence. La Ligue, maîtresse du royaume, en vint à le diviser ou à l'offrir à l'Espagne. Et Henri, maître de rien, n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer, poussé dans l'eau, près d'y tomber, refusa à Élisabeth, dont il attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre Calais[12]. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des ligueurs, il le défendit contre celle qui semblait tenir dans les mains sa vie et sa mort.
Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait à lui un détachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille hommes. Tout le monde le croyait perdu. On était sûr à Paris qu'il serait ramené par Mayenne pieds et poings liés, si bien qu'on louait des fenêtres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Béarnais. Mais Mendoza assurait qu'on ne le verrait pas passer. Pourquoi? Parce qu'il était tué. Et il l'écrivit à Rome.
Voilà une situation terrible. Il devait être fort ému? Point du tout. Aux portes de Dieppe, où le maire voulait lui faire un discours, il dit avec sa gaieté ordinaire: «Mes amis, point de cérémonies; je ne demande que vos cœurs, bon pain, bon vin, et bon visage d'hôtes.»
Et il écrit à sa maîtresse, Corisande: «Mon cœur, c'est merveille de quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranchée d'Arques.»
Le vieux maréchal de Biron, homme de grande expérience, qui dirigeait tout, était sûr de la résistance par le seul choix de ce camp. Il ne voulut pas que le roi s'enfermât dans une place, encore moins dans une mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement, couvert à droite par le canon d'Arques, à gauche et derrière par une petite rivière marécageuse, devant par un bois épais et difficile à passer; le bois passé, on rencontrait une tranchée que fit Biron, en laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux.
Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce désert une armée douteuse dont un tiers était catholique, un tiers suisse, un tiers huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parlé tout à l'heure eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-être organiser quelque trahison. Notez qu'ils quittaient à peine les catholiques de Mayenne, et qu'à la première rencontre des compliments s'échangèrent entre gens des deux partis.
Les Suisses très-probablement n'étaient pas payés. Le roi était si pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et là chez ses officiers, mieux pourvus.
La grosse armée de Mayenne était fort chargée de princes, qui tous avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris. Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses payés par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des régiments wallons. La grande affaire qui épuisait l'attention de Mayenne était de nourrir cette armée mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une à une les petites places de la Seine, pour assurer derrière lui ses convois de vivres, ce qui donna à Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se fortifier.
Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il se tourne vers le camp, veut passer la petite rivière; il y rencontre le roi, qui l'arrête à coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de cavalerie se font par l'étroite trouée. Cependant les lansquenets de Mayenne avaient traversé le bois, touchaient le fossé; là, se voyant tout à coup à trois pas des arquebuses, ils se déclarèrent royalistes; si bien qu'on les aida pour leur faire passer le fossé. Biron, le roi, tour à tour, vinrent, et leur touchèrent la main. Il y eut cependant un moment où la cavalerie de Mayenne pénétra jusque dans le camp. Ces lansquenets, trop habiles politiques, se refirent ligueurs à cette vue, tournèrent contre les royalistes. Il y eut un grand désordre. Biron fut jeté à bas de cheval. Un de ces perfides Allemands présenta l'épieu à la poitrine du roi en lui disant de se rendre. Telle était sa force d'âme et sa douceur naturelle, même dans cette extrême crise, que, sa cavalerie venant pour sabrer le drôle, il dit: «Laissez cet homme-là.»
Le roi jusque-là n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait en réserve. Il dit au pasteur Damours: «Monsieur, entonnez le psaume!»
Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genève de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes contre les dragons, ce chant, que nos régiments ont si glorieusement chanté, et en Hollande, et en Irlande, où fut encore une fois tranchée la question du monde, le voici:
Que Dieu se montre seulement
Et l'on verra en un moment
Abandonner la place.
Le camp des ennemis épars
Épouvanté de toutes parts
Fuira devant ta face.
On verra tout ce camp s'enfuir,
Comme l'on voit s'évanouir
Une épaisse fumée;
Comme la cire fond au feu,
Ainsi des méchants devant Dieu
La force est consumée.
(Psaume LXVIII.)
Le fils de Coligny, Châtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers huguenots, prit de côté les ligueurs; les lansquenets furent écrasés, et la cavalerie refoulée. Le brouillard, à ce moment, se leva. Le château d'Arques, qui jusque-là n'osait tirer, commença à parler d'en haut; quelques volées de boulets saluèrent l'armée de la Ligue; le soleil avait reparu et la fortune de la France.
Au moment où Mayenne se décourageait et se retirait, se couvrant d'un régiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre au dos quelques pièces de canon qui le suivirent de très-près, et mordirent dans ce carré un cruel morceau, quatre cents hommes, des meilleurs.
Mayenne alors en vint à Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa prudence, ses haltes fréquentes, si contraires au génie français, faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y parut à la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il était, sort avec des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie s'ouvre: deux couleuvrines attelées paraissent et tirent à bout portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imaginé la chose: c'était déjà l'artillerie légère du grand Frédéric.
Mayenne était déjà si malade de sa déconvenue, qu'il n'osa pas se montrer à Paris. Il s'en alla à Amiens, se rapprocher de ses maîtres, les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de Parme. Son armée lui échappait, s'en allait à la débandade. Après ce secours, il se trouva plus faible qu'auparavant.
Le roi n'était pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa petite armée. Les catholiques, plus nombreux, y opprimaient les huguenots. Leur haine paraît dans leurs écrits. Le bâtard de Charles IX (Angoulême), qui a laissé un récit de la bataille, supprime la part des huguenots, bien attestée cependant par le catholique De Thou, aussi bien que par d'Aubigné. À Dieppe, où ils essayèrent d'avoir un prêche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutèrent contre eux les Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent battus et blessés. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui, et ils allèrent chanter leurs psaumes en plein champ.
Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mêmes, de recevoir d'Élisabeth quatre mille protestants anglais, écossais. Les catholiques se moquèrent du costume des montagnards d'Écosse. Mais la majorité dès lors n'en était pas moins changée, et les protestants plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dîner sur la flotte, fut salué du canon de tous les vaisseaux. À chaque toast, l'artillerie tira. Cette bruyante et éloquente reconnaissance d'Henri IV dut avertir les malveillants. Ils sentirent que le Béarnais, avec son pourpoint percé, n'en avait pas moins de fortes racines, que l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui.
En réalité, il n'y eut pas de cœur, même chez les nations catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intéressât vivement. Telle est la générosité instinctive de l'homme, sa partialité pour le faible héroïque contre le fort. Cela produisit un coup de théâtre bien inattendu. Un allié se déclara pour ce général de bandits (comme l'appelait d'Épernon), un allié catholique, un allié italien, de cette tremblante Italie! Et quel? Le sénat de Venise.
Dans quelle mer de réflexions, dans quel nouveau monde d'idées, cela dut jeter l'Europe!
Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement informé et tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant à ménager la caducité de Venise, il a risqué ce pas hardi! Le roi d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis l'Armada.
Venise, du jour où elle eut l'imprudence de donner à Philippe la gloire de son règne, la victoire de Lépante, restait triste. Combien plus, lorsque ce roi, ne gardant pas même avec elle les égards qu'on doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et mit dans l'Armada douze vaisseaux vénitiens qui partagèrent le désastre!
D'autant plus ardents furent les vœux de Venise contre la Ligue et l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. À l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle à Venise, que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetèrent dans les canaux. Le sénat, à qui on se plaignit, dit que les religieux ne devaient pas sortir le soir.
Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un ambassadeur à Venise, en envoie un qui, de plus, amène avec lui un légat. Le sénat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a à consulter que la succession naturelle, qu'il reconnaîtra Henri IV.
Des transports éclatent. On cherche un portrait de ce nouveau roi. Un brocanteur prétend l'avoir; il offre je ne sais quelle toile demi-effacée; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut avoir le sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont partout. L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus où se mettre pour les éviter. On expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc.
La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la traversa lentement. Sa venue fut une ère nouvelle. Ce beau salut de l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en était pas moins désigné le protecteur de la liberté en Europe contre Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des protestants. Venise proclamait son grand rôle, son droit et sa raison d'être, la certitude infaillible et la fatalité de sa victoire.
Mayenne avait promis de l'amener à Paris. Mais il y vient de lui-même. Dès octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour à cette ville; il en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade à sa dame. L'ingrate résiste; n'importe. Il ne se décourage pas; c'est le non des belles auquel on ne doit jamais s'arrêter.
D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud. Bourgeois, moines armés, se culbutent, s'étouffent à la porte de Nesle, où ils ne peuvent rentrer. La Noue, à cheval, se lance dans la Seine et va pénétrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus, assez mal suppléé par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au cheval; il manque de se noyer.
Cependant le fils de Coligny est maître du faubourg Saint-Germain, l'ancien faubourg protestant. Les psaumes furent de nouveau chantés au Pré-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557, il y avait plus de trente années.
Le roi n'emmena son armée que quand elle se fut refaite, enrichie du pillage des faubourgs, entièrement et proprement déménagés et nettoyés. Il alla de là recevoir à Tours l'ambassadeur de Venise. Le grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient déjà plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main à De Thou, notre envoyé, pour marier en France sa nièce, Marie de Médicis.
Mais les succès d'Henri IV semblaient devoir être arrêtés. Le prince de Parme, forcé par son maître d'être généreux, avait donné à Mayenne six mille mousquetaires, la fleur de l'armée des Pays-Bas, et douze cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reçut encore une petite armée de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes. Le roi n'avait guère que le tiers. Poussé par Mayenne par l'ouest, il ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au couchant de l'Eure, à Ivry, et attendit. Là, point de retranchements, comme à Arques, et devant soi une armée d'Espagne. Cela était fort sérieux. De très-loin, des huguenots vinrent à la bataille, Mornay, entre autres, qui, après, dit au roi: «Vous avez fait, sire, la plus brave folie qui se fit jamais. Vous avez joué le royaume sur un coup de dé.»
Une singularité de cette mémorable bataille, c'est que l'infanterie française y reparaît fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout.
Il était dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid et mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au contraire, avait attendu, dormi, soupé dans les villages voisins.
Henri IV était (comme toujours à de tels moments) d'une gaieté merveilleuse, qui répondait de la journée. Il avait mis sur son casque un énorme panache blanc et un autre gigantesque à la tête de son cheval. Il dit:
«Si les étendards vous manquent, ralliez-vous à ce panache. Vous le trouverez toujours au chemin de la victoire.»
Cette gasconnade, un peu forte, aurait été ridicule, s'il n'avait su que les Suisses de Mayenne disaient, n'étant pas payés, qu'ils ne donneraient pas un coup.
En tête de l'armée espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait force signes, ayant promis qu'à cette vue les ennemis se rendraient. L'artillerie le fit détaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et, au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le terrain était plus bas.
D'Egmont alla tête baissée, renversa tout, vint aux canons, et, par bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe. Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombèrent sur celle d'Egmont et la détruisirent. Les reîtres ne furent guère plus heureux. Après leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs de Mayenne. Mais ces rangs étaient serrés. Ils y jetèrent le désordre. Le roi le vit, et, à ce moment, fondit, enfonça Mayenne et le balaya. Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se rendirent.
Les reîtres, seuls, furent massacrés en souvenir de leur trahison à Arques. Le roi criait: «Sauvez les Français, et main basse sur l'étranger!»
La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590), éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se révéla comme un parti à deux têtes, mais dont l'une, celle des Guises, allait maigrissant. La tête espagnole, au contraire, grossit, grandit, devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à l'Espagne, inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, la royauté de l'étranger.
L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria, voilà les rois de Paris. Nous allons les voir y frapper monnaie, gouverner et nourrir le peuple; les chaudrons des Espagnols et les sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui convertiront la foule à la royauté de l'Inquisition.
Le légat Cajetano, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très-modéré, devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols.
La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle intéressait le plus. La mère et la sœur de Mayenne vinrent, palpitantes, l'apprendre à l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit froidement «qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.» Alors, ces pauvres princesses coururent au légat, qui dit «qu'on ne pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.»
Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison de Guise.
De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous les côtés.
Le père Matthieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute protection.
Le frère Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le Languedoc.
Le duc de Mercœur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter que l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranché dans sa Bretagne, il ne s'adressait qu'à Philippe II, et il en reçut un très-beau secours de deux ou trois mille Espagnols.
La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans cela, «les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis catholiques.»
Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint à être Espagnole de cœur.
Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne plus être France.
Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une légère solde pour ses troupes, «une petite somme de deniers.»
Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une armée française.
On n'attrapait pas ainsi Philippe II.
Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: «Les provinces et gouverneurs reconnaissent aujourd'hui qu'il n'y a de roi en France que Votre Majesté.»
Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.
Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait crier dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à l'archevêque de Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume pour aviser à soulager les pauvres catholiques de France.
Belle, mais lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses moulins) meunier du moulin de Barbaste. À Mantes, ce roi meunier fit fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain et le vendit à moitié prix. Les boulangers éperdus vinrent lui offrir sa revanche.
C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminué et délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vînt assez lentement, on y amassa peu de vivres.
La ville, en récompense, était bien pourvue de prédicateurs, riche en sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant, partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon il s'écria: «C'est pour vous, belle, que je meurs...» Et comme toutes se regardaient, il ajouta avec componction: «dit Jésus-Christ à son Église.»
Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs, commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines, fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque, plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se hasardèrent à charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat, ce qui fit un grand malheur; ils tuèrent son aumônier.
Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui commandaient la défense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents fantassins français, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout à craindre, si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri III. Le prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, l'avait endoctriné au meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux.
Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre, auraient fort bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux massacreurs de 1572 étaient-ils sûrs d'être oubliés? Ceux qui emportèrent les faubourgs après la bataille d'Arques, huguenots pour la plupart, avaient pour cri de combat: «Saint-Barthélemy! Saint-Barthélemy!» Neuf cents bourgeois avaient péri dans cette si courte attaque. Et les faubourgs avaient été si exactement démeublés, déménagés, dépouillés de tout objet petit ou grand, que les royalistes mêmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi à ce prix.
Du reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville. La mouche, pour rappeler le vieux mot déjà cité, n'avale pas un éléphant.
Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire, qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau affamé, où l'on mange les plus gras.
On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats. L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fenêtres. Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques témoignaient de la charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils faisaient mourir de faim.
Le roi serra de plus près. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la poussière d'os qu'on prenait aux cimetières, qu'un soldat mangea un enfant, qu'une dame dont le fils était mort, le sala, avec sa servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nourriture.
Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande foule s'était portée au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville. Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs eussent égorgé le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises.
Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les battait, on les blessait sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici, fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris, mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir.
Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aisés aussi bien que le peuple. Le roi même fit aux princesses la galanterie de laisser entrer des vivres pour elles.
On prétend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se désennuyait à faire l'amour à l'abbesse de Montmartre. Puis il transporta ses quartiers à l'abbaye, ou, comme on disait alors, à la religion de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait: «Qui peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de religion?»
Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait, à la longue, terminé ses préparatifs; à l'instante prière de Mayenne et sur l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les Hollandais, qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque où le chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait osé lui écrire: «Vous lâchez la proie pour l'ombre.»
Il fallut bien que le Béarnais laissât son siége et ses abbesses. Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque secours. Mais il était venu, il était à Meaux. Et le roi en doutait encore! (De Thou.)
Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols, si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous ce grave italien. C'était une singularité de son génie d'avoir dompté les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu nombreux; l'espagnol d'Espagne était presque un mythe; ce qu'on appelait ainsi, c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le servait fort; elle les tenait tous en grande humilité sous cette homme ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire, porté dans une chaise, exécuter pourtant cette triste expédition de France qu'il avait franchement blâmée, toutes ces nations victimes apprenaient la résignation, et, devant ce malade, personne n'eût osé murmurer.
Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et, si l'on restait, de fossés.
L'armée était une citadelle mouvante. Le général, qui ne dormait jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente.
Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et de révolution: 1o sauver Paris, détruire la renommée militaire du Béarnais; 2o éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises, mettre l'Espagnol à Paris.
Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette à Mayenne et à Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. À quoi l'Italien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour prendre conseil de son ennemi. Peu après, cependant, il dit qu'il donnait la bataille, se mit en marche sans dire son secret à personne. Et, pendant que l'armée royale ne voyait que son avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat, le centre avait tourné, devenant lui-même avant-garde et tombant sur Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres. Lagny fut emporté sous les yeux d'Henri même, Paris ravitaillé, l'armée découragée, et elle se fondit en partie.
Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrêta longtemps. Cela lui fit du tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant maudit, avait épargnées. Corbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le livra aux soldats. Il tenait fort l'armée; mais il connaissait cette bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui passait par moments ces horribles gaietés du crime.