Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne put encore être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon de cinq cents écus.
L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne. Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut laisser garnison dans Corbeil, on résista, on lui montra les dents.
Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui avaient cru voir entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée d'Espagne, restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près son odieux auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur cet homme de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à Lagny, fut obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter trois régiments.
Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues que celui-ci emporta Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant.
«Le 20 décembre 1590, mourut à Paris, en sa maison, maître Ambroise Paré, chirurgien du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la levée du siége, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, étoit assiégé de gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort!» Maître Ambroise lui dit tout haut: «Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande miséricorde... Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la fasse. Songez à votre dignité; ces cris vous sont autant d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en peut plus.»
«En ce même an, mourut au cachot de la Bastille maître Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. Il mourut de misère et de mauvais traitement... Ce bonhomme en mourant me laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, qu'il assuroit être une tête de mort que la longueur du temps avoit changée en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde en mémoire de ce bon vieillard que j'ai soulagé en sa nécessité, non comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui m'apporta la pierre, y étant retournée le lendemain voir comme il se portoit, trouva qu'il étoit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où il l'avoit fait traîner comme un chien qu'il étoit.»
Près de cet intrépide Ambroise Paré, près du saint, du simple, du grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes héroïques:
L'un, l'irréprochable, le bon et brave La Noue, bras de fer, qui, cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion, tant souffert! Toujours gai!... Et récemment encore, il avait prédit toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme.
L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassiné comme son père, non par l'épée, mais par la bassesse, la désolation morale du temps.
Nous l'avons vu admirable soldat et Français magnanime, oublieux de sa grande injure. Il suivait à la fois deux pensées de son père, la guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amérique où la guerre devait s'épancher. Il s'était fait mathématicien, machiniste, constructeur de navires, ingénieur militaire, et c'est lui qui prit Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son fils enfant fut tué en servant la Hollande. Sa maison de Châtillon fut prise et pillée. Enfin au siége de Paris, son jeune frère, nommé Dandelot, fut prisonnier, et tellement caressé par les Guises, qu'il en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son père.
Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son blême chancelier Cheverny.
Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?—D'une fièvre, Sire.—Qui la lui a donnée?—Vous, Sire. La dernière fois, vous ne voulûtes lui donner aucun ordre...—Hélas! je l'aimais tant! Il aurait dû me faire parler...»
Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.
L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.
Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non plus. Les Seize, les moines et les curés criaient si fort que Mendoza fut trompé et trompa son maître.
On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre garnison espagnole.
Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le Conseil d'union gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple, qu'allait-il faire?
Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le courrier de la Ligue, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II: «Les vœux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de sa postérité, et se choisisse un gendre.»
Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on prêcha le massacre.
Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine, plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher, plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par sauter de sa chaire, pour prendre un politique et le manger à belles dents.
En conscience, on a fait beaucoup d'honneur à une telle littérature de l'étudier si finement. La science moderne, que rien ne rebute dans ses curiosités, a analysé, disséqué les cancres les plus horribles, les plus hideux insectes. Je le conçois. Mais, dans ces monstres, rien de comparable aux monstruosités, aux baroques et cruelles fureurs des bouffons sacrés de la Ligue.
Le 2 novembre, dans une première réunion, le curé de Saint-Jacques dit: «Messieurs, assez connivé... Il faut jouer des couteaux.» On élut un conseil secret de dix hommes qui décrétèrent, exécutèrent. Ils commencèrent par la vente des biens des suspects. Ils épurèrent le conseil de la ville, frappèrent le parlement.
Le prétexte fut l'absolution d'un suspect. Le même curé de Saint-Jacques s'écrie encore, pour la seconde fois: «Assez connivé, messieurs! il faut jouer des cordes!»
Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hésitaient cependant. Bussy-Leclerc alla à la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, écrivit la mort du président Brisson. Ce fut le curé de Saint-Côme qui porta le papier à l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation de ces capitaines à celle de la Sorbonne.
Brisson ne donnait nul prétexte, sauf quelques paroles légères. On choisit pour l'exécution certain Cromé qui avait contre lui une vieille vendetta de famille; Brisson, jadis, avait plaidé contre son père, qui était un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait à l'Hôtel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivés au Petit-Châtelet, on les y poussa, et à l'instant on les pend tous trois à une poutre de la prison.
C'était entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas encore clair. Cromé, la lanterne à la main, conduisit les trois corps à la Grève et les mit à la potence.
Bussy-Leclerc y était, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il commença à crier que ces traîtres voulaient livrer Paris, qu'ils avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait être quitte de tous les méchants. Les hommes de Bussy, distribués au coin de la place, ajoutaient que c'étaient des riches, que leurs hôtels pleins de biens, appartenaient de droit au peuple.
Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient en voyant le savant et débonnaire magistrat, «l'un des joyaux de la France,» celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au gibet!
Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se déclara contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge.
Au défaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs fut d'organiser un conseil de guerre où siégeaient les colonels espagnols et une chambre ardente pour connaître des conspirateurs. Mais cela avorta aussi. Les curés essayèrent en vain d'obtenir l'aveu de la mère des Guises. Elle était trop épouvantée. Loin d'approuver, elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la délivrer.
Il était fort embarrassé, ayant le roi en tête. Mais ses plus grands ennemis étaient les Seize, qui offraient le trône à l'Espagne. Il prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la harangue des Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait donné. Le 29, le 30, ils étaient tellement rassurés que l'un d'eux dit chez lui et assez haut: «Nous l'avons fait, nous saurons le défaire.»
Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait la Bastille. Mais ses officiers le poussèrent. Le 1er décembre, il prit les canons de l'Arsenal, menaça la Bastille, que de Bussy lui rendit.
Cependant les Seize, alarmés, invoquent les Espagnols, qui ne font pas un mouvement. Cette immobilité encourage Mayenne, qui, le 3, saisit cinq des Seize et les fait étrangler. Cromé se cache parmi les Espagnols.
Ceux-ci avaient manqué Paris. Jamais ils ne s'en relevèrent. Mayenne, qui venait réellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi. Situation bizarre, il négociait avec le roi et avec le prince de Parme, promettait à l'un et à l'autre. Le prince, peu confiant, ne vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour arrhes, que Mayenne lui livrât La Fère. Le roi alla reconnaître l'ennemi à Aumale, le 4 et le 5 février. Il approcha très-près et vit avec étonnement l'imposante armée espagnole, l'ordre savant qui y régnait. En tête, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux, les pieds dans les pantoufles, allait, venait et réglait tout. Ce spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperçut pas que la cavalerie légère l'enveloppait. On avait reconnu son panache blanc. Sans le dévouement des siens, plusieurs fois il eût été pris. Il fut blessé légèrement, perdit beaucoup de monde.
L'inquiétude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait dans Rouen, c'était que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour la garder. Villars voulut les prévenir. Par une furieuse sortie, il tua des milliers d'assiégeants. Le prince de Parme, si prudent, voulait avancer, profiter. Mayenne l'en détourna. Il l'occupa à assiéger une petite place de la Somme. Enfin, il le décida à se placer à Caudebec, assurant que le roi, le voyant là, n'oserait continuer le siége. Ce qui arriva.
Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'île de Caux, entre lui, la Seine et la mer.
Parme fut blessé au bras; Mayenne était malade. Les vivres ne venaient plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise qui était dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder. Le prince de Parme tenta une chose désespérée. Il fit venir de Rouen force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer à cet endroit, fut cependant pontée, traversée en une nuit. Les royalistes, en s'éveillant, virent l'ennemi de l'autre côté (20-21 mai 1591).
Farnèse suivit la rive gauche, très-vite, trop vite pour sa réputation. Chose inouïe pour une armée, il fit quarante lieues en trois jours. Paris lui préparait une réception. Mais déjà il était entré sans bruit dans la ville. Il dîna avec le jeune Guise et les princesses. Fort silencieux, il ne dit guère qu'un mot: «Voilà ce peuple calmé. Le reste ne tient à rien. Tout est fini. Dans un moment, vous n'avez plus besoin de nous.»
Il partit et mourut bientôt. L'Espagne n'avait guère réussi, lui vivant. Que fut-ce donc après sa mort? À Paris, elle avait reçu de la faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait nulle racine populaire. Le capitan espagnol, naguère si imposant, n'était plus que ridicule.
La conversion du roi était-elle aussi nécessaire qu'on l'a dit généralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intérêt et y travaillaient, surtout par un prêtre spirituel, Duperron, qui, sur la gloire de cette royale conversion, avait hypothéqué l'espoir d'un chapeau de cardinal.
C'était un chœur universel autour de lui, que jamais il ne serait roi s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait: «Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon cœur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. Vous autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin, autre affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y pourvoir.»
Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre. Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un prince, un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en tirer une rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le donne.» Le prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, frappé à la tempe, il assassina le fou.
Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage.
Le catholicon d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer d'être aussi ridicule que lui.
Le catholicon parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils voyaient et se firent historiens.
Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur masque comique, semblent cacher quelque chose. S'ils dénigrent la drogue du catholicon, c'est visiblement pour vendre leur drogue, qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon cœur, s'ils ne croyaient avoir en poche le remède à tous les maux? Quel? la royauté nouvelle.
Plus vrais encore, historiques sont les Essais de Montaigne! Ils disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes: «Plus de rien. Assez de tout.»
Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580, naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'œil en 1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble qu'il revienne toujours comme une risée discrète des vaines exagérations, des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence, une satire implicite du prodigieux rictus des aboyeurs catholiques et de l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.
Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?—Pour mes amis, pour ma famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de publier l'œuvre confidentielle sous deux formats à la fois, le petit format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la cour et pour Paris.
«La vanité de la science,» c'était déjà un vieux titre, usé par ce siècle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection d'indifférence. Le vieux Jules-César Scaliger, le César et l'Alexandre des érudits de l'époque, mourant, fut frappé de ce coup, et nota ce phénomène d'un si hardi ignorant. L'homme qui lui succédait, dans cette dynastie des pédants, comme le haut régent de l'Europe, le grand érudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde à Louvain, du protestantisme au catholicisme, proclama ce grand ignorant bien au-dessus des sept Sages.
Ce n'est pas tout.
Des âmes honnêtes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune et pure comme la lumière, haute de cœur et magnanime, encore qu'un peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mère, elle traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tiré du maître le nom de sa fille adoptive.
Nul éloge ne le met plus haut. En réalité, une part immense de vérité était dans ce livre, première description exacte, minutieuse, de l'intérieur de l'homme. Ce que Vésale avait fait pour l'homme physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai, assez tristement, à beaucoup de parties basses et de dégoûtantes viscères. N'importe, là, il est très-vrai. Il pose l'individu en ce qu'il a de plus individuel. Tout à l'heure, sur cette base, les rénovateurs du monde commenceront, bâtiront l'homme collectif.
Les grands et généreux esprits, l'élite rare qui l'adopta (comme mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui répondait le mieux aux plus bas instincts:
1o Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de la coutume. Rien de fixe et nulle loi morale.
2o Aussi, si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu. Inutile de s'améliorer, c'est l'esprit de tout le livre.
3o Je hais toute nouvelleté. Ou il faut se soumettre entièrement à notre police ecclésiastique, ou tout à fait s'en dispenser; ce n'est pas à nous à établir ce que nous lui devons d'obéissance, etc.
Les Essais furent avidement, âprement saisis par les catholiques. Mademoiselle de Gournay établit qu'ils n'ont été sérieusement attaqués que des huguenots.
Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part très-belle. Ses démonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison, les contradictions irrémédiables de l'homme, etc., etc., semblent le renvoyer humble et désarmé à l'autorité. Voilà pourquoi, plus tard, Pascal, tout en détestant Montaigne, le saisit comme un noyé saisit une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre anéanti; Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le vide.
Pour ma part, ma profonde admiration littéraire pour cet écrivain exquis ne m'empêchera pas de dire que j'y trouve, à chaque instant, certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade, où l'air peu renouvelé s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela est naturel, sans doute; ce malade est l'homme de la nature, oui, mais dans ses infirmités. Quand je me trouve enfermé dans cette librairie calfeutrée, l'air me manque. Hélas! où est mon ami, où est le bon Pantagruel, le géant qui m'avait fait respirer d'un si grand souffle? Où est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge, m'associa à la libre circulation de la nature? J'appellerais volontiers le frère Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme du poing de Gargantua.
Ce livre fut l'évangile de l'indifférence et du doute. Les délicats, les dégoûtés, les fatigués (et tous l'étaient), s'en tinrent à ce mot de Pétrone, traduit, commenté par Montaigne: Totus mundus exercet histrionem, le monde joue la comédie, le monde est un histrion. «La plupart de nos vacations sont farcesques, etc.»
De ces illustres farceurs qui remplissent la scène du monde, le meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus sérieux, c'est sans contredit l'Espagnol. Par un grand coup de théâtre, Philippe II, perdant son masque, joue le rôle d'un Cassandre atroce dans sa rivalité galante avec Antonio Pérez. Malice étrange de la fortune! tout cela éclate quand l'âge ajoute au ridicule, quand le malheur est venu, quand l'impuissance est constatée. Cette déroute de réputation, naufrage moral plus profond que celui de l'Armada, lui arrive au moment même où il veut se faire roi de France.
Il n'est guère moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux églises. Mornay enferme à Saumur, avec force livres, une élite de douze ministres, des plus forts de France, pour préparer ce duel et la victoire infaillible de la vérité.
Mayenne, de son côté, travaillait consciencieusement à duper l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille.
Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payât une armée française, qui, finalement, eût servi à mettre l'Espagnol à la porte.
Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnât, avec six cent mille écus, la Bourgogne et le Lyonnais à titre héréditaire, et, à sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le Languedoc pour un de ses alliés. Il ne voulait le faire roi qu'en lui gardant le royaume.
Troisièmement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un si grand zèle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il épousât l'infante et fut mari de la reine; il exigeait qu'il fût roi. Moyen ingénieux de compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver.
Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les États généraux, et s'y coula tout d'abord. Les États servirent à mettre dans un beau jour l'impossibilité de l'Espagnol.
Voici ses instructions secrètes aux ambassadeurs: «Vous soutiendrez d'abord l'élection de l'infante; 2o la mienne; 3o un archiduc (jusqu'ici rien pour la France, nul ménagement de la nation); 4o le duc de Guise; 5o le cardinal de Lorraine.»
Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrême pénurie, donna d'argent aux États: onze mille écus au clergé, huit mille au Tiers, quatre ou cinq mille à la noblesse; donc, vingt-quatre mille en tout. Ce n'était pas trop pour avoir la France.
L'aide en hommes fut très-peu de chose. Mayenne en fut indigné, et dit qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux.
Sauf quelques âmes dévotes et quelques prêcheurs furieux qui restèrent aux Espagnols, le désert se fit autour d'eux. En vain le curé Boucher, fermant par un calembour la révolution commencée par un calembour, en lance un très-bon: «Seigneur, débourbonnez-nous, Eripe me de luto.»
Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent fièrement à l'Assemblée les propositions de leur maître, l'infante et un archiduc, et rappelèrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou répondit à merveille. C'était le bonhomme Rose, des plus extravagants ligueurs. Il se fâcha jusqu'au rouge: «Dans ces services, dit-il, il n'a rien fait qu'il ne dût faire. Et il aurait dû faire mieux encore pour la religion. Il en sera récompensé, comme il faut, en paradis. Mais, quant à la terre, les lois fondamentales de France énervent sa proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins un Espagnol.»
Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le mariage du jeune Guise, qui épouserait l'infante. Trop tard. L'affaire était manquée.
Philippe II eut beau promettre deux cent mille écus à donner après. Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva que des incrédules. On le voyait à la veille d'une seconde banqueroute.
Il n'y avait si petit prince qui ne concourût avec lui. Son gendre le duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter autour des États dans la crotte de Paris.
Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serré. Maître des petites places voisines, il eût pu à volonté empêcher les arrivages. Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait par sa bonne grâce. Situation misérable dont Paris voulait sortir. Les savetiers, les crocheteurs, commencent à crier: «La paix!» La milice se déclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fenêtre du fameux greffier de la Ligue, Sénault, qu'on voyait écrire, ils lui crièrent: «Écris-nous tous! nous sommes tous politiques!»
Ce mouvement inattendu, l'abandon où Philippe II semblait laisser ses Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menacé des fanatiques, tout cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque connaît la France et ses rapides entraînements sait que, dans ces moments, l'avalanche se précipite; tout obstacle disparaît, tout ménagement; nul soin de ménager les nuances, d'adoucir la transition.
Avec cette vive explosion, cet accès de royalisme, si le roi eût pu quelque peu attendre, je crois qu'on l'eût pris tel quel, huguenot ou Turc, n'importe.
Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il aurait de la peine à se dispenser de se faire catholique.
Mais je vois aussi que des catholiques, très-avisés, très-informés, comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas. Cet envoyé écrivait à la cour: «Pour l'intérêt, le Béarnais ne changera pas de religion.» (Archives diplomatiques de Turin.)
Montaigne, le vrai génie du temps, avait dit une chose très-juste: «Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n'est guère protestant.»
Qu'étaient-ils en réalité? Si vous voulez le savoir, demandez à ce dieu du siècle qui le dominait déjà avant son âge tragique, et qui le domine après. Demandez à la divinité que poursuit Pantagruel pour savoir l'énigme du monde. Adressez-vous à la femme. Interrogez dame Vénus.
Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre de Falstaff et de son esprit sérieux, avait eu les tristes hasards, les royales aventures dont mourut François Ier.
Le Béarnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas moins l'étoffe d'un amant ridicule. On l'avait vu, à Coutras, quitter l'armée au moment critique où il eût pu rejoindre les auxiliaires allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande d'Andouin. Mais il ne fut tout à fait fou que quand il connut Gabrielle. Vrai roman, où les difficultés apparentes ménagèrent, augmentèrent l'amour, de manière à fixer dix ans le plus mobile des hommes, et faire du plus spirituel des rois un bourgeois, un père crédule, assoti de ses enfants.
Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à Sainte-Geneviève) nous donne Gabrielle très-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et délicate, imperceptiblement rosée. L'œil a une indécision, une vaghezza, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet très-poétique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez prosaïque; cette belle personne est certainement médiocre, judicieuse dans un cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop maladroite à mener sa barque. Chose singulière, dit M. d'Aubigné, elle se fit très-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux à Henri IV. Elle le matérialisa, l'abaissa, l'appesantit.
«Voulez-vous voir ma maîtresse?» dit au roi l'imprudent Bellegarde, qui se croyait sûr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi déjà grisonnant. On arrive, à travers les bois, au château de Cœuvres. Voilà le roi pris, le voilà fou; il ne veut plus que Bellegarde y songe. Il brûle de revenir. Entre deux corps ennemis, déguisé en paysan, un sac de paille sur la tête, il traverse quatre lieues de forêts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan à barbe grise, dont le nez joignait le menton: «Vous êtes si laid, dit-elle, qu'on ne peut vous regarder.»
Ce dédain attise le feu. Et le père l'attise encore en ne souffrant pas les visites du roi. Notre homme, éperdu, imagine, pour l'ôter à ce père terrible, de la marier à un autre. On chercha un sot patient, mais un sot qui fût très-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il arriverait, emmènerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur. Mais ses affaires le retinrent.
Cela divertit la cour. L'abbé Du Perron en fit une jolie pièce, et plus jolie que décente:
À qui me donnez-vous, vous à qui je me donne?
Seul aimant de mon cœur, où me rejetez-vous? etc.
Stances galantes qui coururent fort, firent honneur à Du Perron, et préparèrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrière de l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat.
Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientôt qu'elle suivrait le roi à la guerre. Le mari fut consigné chez lui, et madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une beauté épanouie, au siége de Chartres (février 1591). Elle était chaperonnée par sa tante de Sourdis, qui la stylait à son métier. Sans égard à Châtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en donna le gouvernement à M. de Sourdis, et Châtillon, éloigné, désespérant de l'avenir, rejoignit son père Coligny dans un monde meilleur.
On croyait que le roi, assez léger jusque-là, se lasserait de Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour. Elle gagna beaucoup de terrain. Elle était haute et difficile. Le roi avait toujours à faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par là qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bonté ordinaire. Il avait eu à la Rochelle la fille d'un honorable magistrat protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'était le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruinée par la guerre, vint suppliante à Saint-Denis, ne demandant que du pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il eût été grondé, maltraité, mis peut-être pour huit jours à la porte de sa maîtresse. Esther, de douleur, de misère, mourut bientôt à Saint-Denis.
La grande affaire de l'époque désormais, c'est Gabrielle. Laquelle des deux Églises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi, le délivrera de sa première femme? C'est la suprême question.
Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison, disant «n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui étaient de la religion.» Les ministres, peu habiles dans les choses de ce monde, prirent justement ce moment pour éclater contre Gabrielle. Le samedi 1er mai 1592, ils déclarèrent que, les débordements du peuple et de ceux qui lui commandaient, ne faisant que continuer et se renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cène, mais attendraient qu'on s'amendât et qu'on apaisât le courroux de Dieu.
De l'autre côté, quelle différence! Tout était doux et facile, tout était chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt et du mari de Marguerite était un péché sans doute. Mais la miséricorde de Jésus était infinie, tout pouvait s'arranger sans peine et le péché transformé devenir un doux sacrement.
Quelques ministres, effrayés de l'ébranlement du roi, inclinaient vers la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles têtes indomptables. Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prière sous le feu d'Arques et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait été en bataille. Il dit, le roi étant présent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi l'abandonnerait, et qu'il avait à attendre un juste jugement. D'O et le cardinal de Bourbon demandèrent que ce prédicant fût mis en justice. «Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vérités.»
Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient obtenu de faire à Suresnes des conférences avec la Ligue. Champ très-dangereux d'intrigues. Là se produisait une chose perfide que le légat favorisait: c'était de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait, mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon. Celui-ci, on en était sûr, n'était pas huguenot; il était athée. Les d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette idée, lui firent croire qu'elle ralliait beaucoup de gens.
Peu après, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay, lui assura que c'était à cette crainte qu'il avait cédé. «Je me suis trouvé, disait-il, sur les bords d'un précipice; le complot des miens me poussait, et les réformés ne m'appuyaient pas. Je n'ai pas trouvé d'autre échappatoire.»
«Peut-être aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le différend n'est si grand que par l'animosité de ceux qui les prêchent. Un jour, par mon autorité, j'essayerai de tout arranger.» (Vie de Mornay, 261.)
Avant la conversion, il disait aux réformés: «S'il faut que je me perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune instruction.» Il eût voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'était pas le compte des convertisseurs. L'archevêque de Bourges, Du Perron, etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps. Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. À l'article des prières des morts: «Parlons, dit-il, d'autre chose; je n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que l'Église y croit, et que je suis fils de l'Église, et aussi pour vous faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.»
Malgré ces légèretés, on fut ravi de voir avec quelle componction il avait reçu le sacrement de pénitence, entendu la messe.
Il prêta sans sourciller le serment d'exterminer les hérétiques (25 juillet 1593).
On sait sa lettre à Gabrielle: «Je vais faire le saut périlleux... Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener,» etc. Cette lettre courut dans Paris et chacun en fut charmé. Un catholique pourtant, un magistrat royaliste, dit à un intime: «Hélas! il est perdu maintenant; il est tuable; il ne l'était pas.»
Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. Elle devint grosse un mois après d'un enfant qui, légalement, devait être un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avouât, le fît prince, duc de Vendôme; de quoi rirent la ville et la cour, et Bellegarde autant que personne.
«Non, sire, vous n'effacerez pas aisément de votre mémoire ceux qu'une même religion, mêmes périls, mêmes délivrances, tant de services fidèles ont gravés dans votre cœur par l'acier et le diamant. Le souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous représenter vous-même à vous-même, non pas l'homme que vous êtes, mais l'homme que vous étiez quand, poursuivi à outrance des plus grands princes de l'Europe, vous alliez conduisant au port le petit vaisseau...
«Nos ennemis veulent faire de votre autorité l'instrument de notre ruine. Plût au ciel que ce fût là tout! Mais ils veulent en nous blesser Dieu... Resterons-nous les bras croisés?... Non, sire, nous leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu de vos villes, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en force. S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de votre esprit. Qu'ils n'espèrent plus de patience. Si vous ne les retenez, si vous n'en faites justice, nous aurons recours à Dieu qui se chargera de la faire.»
Telle était la plainte navrante, mais hardie, des réformés. Leurs craintes étaient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au premier mot de l'Espagne, proposition dérisoire d'épouser l'infante, le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'était un certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit présenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les deux mains. Tant le roi avait à se fier au futur beau-père!
L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos réformés, conclurent de son empressement qu'il se précipitait sans réserve dans le parti catholique. On dit et on répéta qu'il allait acheter la paix et l'absolution papale par le sang de ses amis.
De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible, toujours la larme à l'œil, était le plus oublieux, le plus léger, le plus ingrat.
«En me retirant, dit d'Aubigné, je voulus passer par Agen pour voir une dame qui m'avait servi de mère dans mes malheurs. J'y trouvai un grand épagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son lit. Cette pauvre bête, abandonnée, et qui mourait de faim, m'ayant reconnu, me fit cent caresses. J'en fus si touché, que je le mis en pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son collier:
«Serviteurs qui jetez vos dédaigneuses vues
Sur ce chien délaissé mort de faim par les rues,
Attendez ce loyer de la fidélité.»
Revenons. Le désappointement fut cruel, non-seulement pour la France protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans l'Europe, mais peut-être plus encore pour nombre de catholiques qui n'avaient d'indépendance possible que par celle de la France. La jeune noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aidé en le saluant roi au moment d'Arques, au moment où la terre même de France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins espérait-elle ce qu'un des convertisseurs avait proposé, la séparation de Rome et l'établissement d'un patriarcat. Très-probablement elle-même aurait imité cet exemple.
Loin de là, il envoie à Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus suppliantes. Comme si le pape était libre, comme si ce serf de l'Espagnol pouvait traiter tant que son maître n'était pas brisé par ses revers! Jusque-là: «Vederemo,» (Nous verrons). C'est la seule réponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape.
Ce n'est pas là ce qu'à ce moment lui offraient les protestants. Ils venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguières passait chez lui, lui prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut plus, un peuple. Le cœur est ému en lisant l'adresse si pathétique que les Vaudois du Piémont adressaient alors à la France: «Sire, ce grand Dieu qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre du monde. Qui l'eût espéré naguère eût paru faire un vain songe; mais Dieu fait tout ce qu'il veut. Il vous a donné la Gaule; eh bien, la Gaule transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous revenir, et Milan. Nos vallées, sire, sont vôtres déjà, et servent à votre Dauphiné de murs et de bastions. Murailles murées jusqu'au ciel. Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos cœurs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons à vous, sire, à jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.»
Ainsi le protestantisme, faible à l'intérieur de la France, était fort aux extrémités. S'il eut été appuyé selon les projets de Coligny et de son fils, il se serait associé à la conquête des mers que commençaient alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et n'avait pas de chemises! Mais l'or était là tout prêt. La grande chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de Plymouth. Longtemps la dîme des prises avait suffi à l'entretien de nos armées réformées.
Histoire douloureuse que cette France touche à tout et manque tout!
La première au XVe siècle, elle prépare les stations du voyage d'Amérique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols. Puis elle occupe Madère, et c'est pour les Portugais. Dieppe découvre l'Amérique, et cela ne sert à rien tant qu'un Génois n'y arrive sous le pavillon de Castille. La dominante, l'impériale rade de Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoyé de Coligny; cela est encore inutile; les Guises parviennent à détruire tout.
Plus tard, c'est aussi un Français qui prend ce paradis terrestre qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dénoncé à l'instant à l'Espagne par Catherine de Médicis! surpris, mis à mort par les Espagnols. Là, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait à sa patrie. Il équipa un vaisseau à ses frais, et massacra les massacreurs. Il méritait une couronne. On tâcha de l'assassiner.
Tout à l'heure, pendant qu'Henri IV fait pénitence à Rome et conquiert un parchemin, Walter Raleigh conquiert son El Dorado de la Virginie, et jette la première pierre du futur empire des États-Unis anglais.
Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait n'en plus sortir, rester maître du grand détroit.
L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achèvent l'œuvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction des États-Unis de Hollande, cette digue qui arrêtera non plus seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et l'Océan.
En présence de cette gloire de la république hollandaise, du repos profond, redoutable de la république suisse, de la sagesse de Venise, un souffle républicain avait rapidement passé sur la France. Non moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans l'horreur de la république.
La Ménippée est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de paix, de bon sens, d'obéissance et d'égoïsme. Chacun pour soi. Il n'est rien de tel qu'un bon maître, etc., etc.
Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs éclate et déborde. La France tombe à quatre pattes. Un déchaînement d'orgie brutale commence avant même qu'Henri IV soit entré dans Paris. Les moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur couvent, le fouettent et le battent à mort.
Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clôture. Ceux de Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour père prieur, le roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les nonnes dépassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les rues, donnant le bras aux gentilshommes, «fardées, masquées et poudrées, s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau.» (Lestoile, novembre 93.)
Cela se passait à Paris. Mais qu'était-ce donc de la France? Quelles scènes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils forçaient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes; point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pût les faire reculer.
Un état si violent donnait une faim terrible d'un gouvernement régulier. Devant les quatre mille Espagnols et les pensionnaires de l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le Parlement, corps si timide, osa (janvier 94) donner arrêt «pour que la garnison étrangère sortît de Paris.» Cette garnison ne pouvait plus seulement protéger les Seize. Conspués et maudits du peuple, ils ne se rassemblaient guère qu'aux Jésuites, rue Saint-Antoine, dernière place où la Ligue, le catholicon d'Espagne, mort partout, vécût encore.
L'école de l'assassinat, in extremis, essaya ce qu'elle avait tenté si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alençon, Élisabeth, Henri III, Henri IV. Celui-ci y était fait, et son extrême douceur n'en était pas même altérée. Une fois, en Navarre, un capitaine Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval, monte, prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air et dit à l'homme stupéfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la punition.
En 1593, ce fut un certain Barrière, jadis batelier, puis soldat, agent des Guises. Il fut encouragé à Lyon par un prêtre, un capucin et un carme; à Paris par un curé et par le jésuite Varade. Il s'était confié aussi à un père Séraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc de Toscane, qui fit avertir le roi.
Ces événements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses peines à vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses catholiques n'en venaient pas moins à lui, ne voulant que le repos. Partout, les villes étaient impatientes de se rallier. Les gouverneurs, les capitaines, se hâtaient de faire leur traité, de vendre ce qui leur échappait. Orléans, Bourges, ouvrirent leurs portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevêque Espinac et le gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se rapprochèrent pour le roi et contre Épernon.
Qui livrerait Paris au roi? c'était toute la question. Parmi les Espagnols eux-mêmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le roi. Le gouverneur, M. Belin, eût voulu traiter lui-même. Mais Mayenne l'expulsa et mit à la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait gagné à fond la confiance des Jésuites, du légat, faisant le dévot, le simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil à chasser aux mouches.
D'une part, le prévôt des marchands Lhuillier, d'autre part ce chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les gouvernements de Corbeil et de Mantes.
Il n'y eut pas beaucoup de mystère. Dès neuf heures du soir, on avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit. À trois heures, force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile, occupaient le pont Saint-Michel en écharpe blanche. Le roi tardait. Enfin, à quatre, les cavaliers de Vitry apparurent à la porte Saint-Denis. Nulle résistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la rue Saint-Denis; deux tués. À l'Ouest, les garnisons de Melun et de Corbeil entrèrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des Tuileries par où sortit Henri III. Des lansquenets s'y opposaient, on les fit sauter dans la Seine.
Le roi arrive. Brissac le reçoit, avec Lhuillier et le président du Parlement. On lui présente les clefs. Brissac dit: «Il faut rendre à César ce qui appartient à César.» Et Lhuillier: «Rendre et non pas vendre.»
Le roi, entré par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna au pont Notre-Dame pour aller à la cathédrale. Aux Innocents, on lui montra un homme à une fenêtre qui le regardait fixement et ne voulait pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui criait: Vive le roi! «Ce pauvre peuple, dit-il, a été tyrannisé.» Il descendit à Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on fît reculer personne, et il entra, à la lettre, porté sur les bras du peuple.
Il avait envoyé le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux qu'il partît. Le duc d'abord le prit mal. Il était fort à Saint-Antoine, et, à l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol parla durement à l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant, soupira, disant seulement: «Grand roi! Grand roi!»
Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la légion sainte de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, les pensionnaires de l'Espagne? Ceux-ci étaient quatre mille, rien que dans l'Université. Sénault, Crucé, s'agitèrent, et le curé de Saint-Côme, l'épée à la main, voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba quand ils rencontrèrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient: Vive le roi! Au milieu étaient des trompettes, des hérauts proclamant la paix et le pardon général; derrière venaient les magistrats; on n'eut pas besoin de force; ce dernier débris de la Ligue, comme les murs de Jéricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit.
Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journée. Il alla à une fenêtre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. À trois heures, ils défilèrent. Le duc de Feria salua le roi à l'espagnole, «gravement et maigrement.» Le noble caractère de ce peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la troupe. «Montrez-moi le roi,» dit-elle. Et alors, le regardant, elle éleva la voix à lui: «Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu qu'il te donne toute sorte de prospérité. Quand je serai dans mon pays, et quelque part que je sois, je te bénirai toujours, je célèbrerai ta clémence.»
Le roi était si joyeux qu'il se contenait à peine. Comme on vint au Louvre lui parler d'affaires: «Je suis enivré, dit-il. Je ne sais ce que vous dites ni ce que je dois vous dire.» On s'étonna de lui voir contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de Feria.
Il fit rassurer le jour même la mère des Guises et madame de Montpensier; il alla bientôt les voir et badina avec elles; excès d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tué; indifférence trop grande, ses ennemis l'en méprisèrent, ses amis en furent attristés.
Il restait un autre roi à Paris qui ne reconnaissait pas le roi; je parle du légat de Rome. Les plus basses soumissions n'obtinrent rien de lui.
Un malheureux capucin qui avait dans son couvent proposé de reconnaître le roi fut battu par ses confrères, déchiré de coups. Un jacobin royaliste fut empoisonné par les jacobins. Le roi refusa l'enquête. On voyait trop qu'il serait très-tendre pour ses ennemis, bien léger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le parlement de la Ligue, le légitima, l'affermit sur les fleurs de lis avant l'arrivée de son propre parlement de Tours.
Le peuple, plus sensible que lui, fit une fête à ces magistrats qui avaient témoigné pour la France contre l'Espagnol. Quand ils revinrent, mal vêtus, sur de mauvais chevaux étiques, ils trouvèrent les rues tapissées, toutes les femmes aux fenêtres, des tables devant les portes, chacun se réjouissant, comme si la Justice elle-même, ce vrai roi, était revenue.
Au moment même, le roi précipitait, malgré Sully, son traité avec Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demandé des choses folles, douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes dont le roi avait donné les revenus à ses plus fidèles serviteurs. Il fallait, pour le contenter, qu'il mécontentât tous les siens. Ces conditions insolentes auraient pu être subies avant que le roi eût Paris. Mais après, quand il était au Louvre, quand l'Espagnol s'en allait gracié de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-même, elles semblaient devoir être repoussées. Henri IV les subit et lui donna un royaume. S'il eût pu attendre six mois une corde aurait suffi.
Les difficultés, il faut l'avouer, étaient grandes encore. Élisabeth, indignée de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de Mercœur établissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II proclamait sa fille duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri IV.) Le duc d'Épernon voulait ouvrir à l'ennemi le port de Boulogne et ceux de Provence. Henri IV n'y trouva remède que de donner ce gouvernement au jeune duc de Guise pour faire battre entre eux les ligueurs.
Chose bizarre, sa pauvreté croissait en proportion de ses succès. On le comprend: à chaque province rachetée il lui fallait exiger d'avantage d'un peuple de plus en plus ruiné. Nul moyen de payer des troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur ses lettres pressantes, montaient bien à cheval pour faire une course avec lui, mais qui le quittaient «au bout de quinze jours.» (Lettres, IV, 415.)
Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activité et de ressources. Ses lettres, ses vives paroles, restent dans la mémoire en traits de feu. Il écrit jusqu'au bout du monde, même à Constantinople, pour en tirer du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il baise le portrait d'Élisabeth, épris de sa beauté; la reine d'Angleterre, à soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant, de plus original.
La légende populaire du Diable à quatre n'est ici que la vérité.
Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a pitié. Plus malheureux encore chez lui qu'ailleurs, vexé par l'amour et l'argent, amant trompé, roi famélique, il écrit à sa Gabrielle, qui se moque de lui avec Bellegarde, des lettres désespérées. Il adresse à son Parlement, qui refuse de l'aider, des gronderies éloquentes et d'une verte familiarité, mais d'un accent de bonté qui emporte le cœur: «Messieurs, vous m'avez, par vos longueurs, tenu ici trois mois; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires. Je m'en vais le plus mal accommodé que peut être prince. J'ai trois armées, et je vais les trouver. J'y porterai ma vie et l'exposerai librement. Dieu ne me délaissera point... Je vous ai remis dans vos maisons; vous n'étiez que dans de sales petites chambres; vous êtes maintenant dans mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait de beaux discours; et puis vous allez vous chauffer... Vous dites que je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si je n'y vais, les autres n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, j'enverrais à ma place... Je vous recommande le devoir de vos charges. Je vous aime autant que roi peut aimer... Le naturel des Français est de n'aimer point ce qu'ils voient; ne me voyant plus vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu, vous me regretterez.» (Lettres, IV, 414-415.)
Du reste, la misère des deux rois était égale. Si Henri IV est forcé de faire en 94 une banqueroute d'un tiers à nos rentiers, Philippe II l'a faite aux siens dès 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents villes de Castille refusent l'impôt, et l'année de sa mort (1598) on verra Philippe II mendier sur le bord de sa fosse, et faire solliciter de porte en porte une aumône à la royauté.
Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait à mourir de faim, persévérait; ce spectre, en haillons, restait sur la France. Les Feria, les Fuentes, malmenés par le Béarnais, trouvaient que l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV assiégeant la ville de Laon, ils se réunirent à Mayenne, et vinrent pour délivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22 juillet 94).
Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol était la misère de la France. La campagne, livrée à la fois aux soldats et aux maltôtiers, endurait tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans, désespérés, s'armèrent contre ces croquants, comme ils les appelaient. On les nomma croquants eux-mêmes. On ne les dissipa qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer les uns par les autres.
L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes frappées par la banqueroute, encouragèrent le vieux parti. Il essaya, comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher tout d'un coup de couteau.
L'avant-veille de Noël, un garçon de dix-neuf ans, fils d'un marchand de Paris, Jean Chastel, se glisse près du roi et lui porte un coup de couteau à la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que la lèvre. «C'est un élève des Jésuites,» dit quelqu'un. Le roi dit en riant (car il n'était pas fort blessé): «Il fallait donc qu'ils fussent convaincus par ma bouche. Mais laissez aller ce garçon.»
On n'obéit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois il fallait jeter la Ligue à la Seine. On arrêta les Jésuites. Le père Guéret, régent de Jean Chastel, fut mis à la question et torturé tout doucement; on ne voulait pas qu'il parlât. Le roi commanda qu'on fît le procès à huis clos pour ménager l'honneur des religieux. Le Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jésuites, Guéret et Guignard, qui ne manquèrent pas en Grève de se proclamer innocents. L'autorisation que leur donne Loyola d'obéir jusqu'au péché mortel inclusivement les mettra toujours à même de mentir tranquillement «in articulo mortis.»
Ce coup apprit à Henri IV, à la petite cour intérieure qui influait sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jésuites (27 décembre), et on déclara la guerre à l'Espagne (17 janvier 95).
Cela était courageux, politique. Il y avait avantage à prendre la position agressive, à tomber sur l'Espagne par la province réservée jusque-là qui restait riche, entière, et n'avait pas senti la guerre, la Franche-Comté. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils, comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela eût acheminé le bâtard à la couronne. Elle n'en désespérait pas. Le roi était de plus en plus faible pour elle.
Le succès fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit, livra Dijon. Le roi, à Fontaine-Française, dans une reconnaissance imprudente, étourdie, où il faillit périr, avec deux ou trois cents chevaux, fit reculer l'armée du connétable de Castille. Sa folie le couvrit de gloire (5 juin 95).
Ce héros, ce vainqueur, à chaque succès se jetait à genoux devant le pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne, il se remet comme un petit enfant à son père, il n'agira plus que par les conseils de Rome. Il voulait vivre en réalité, jouir enfin et se reposer. Si brave devant les épées (il l'avoue à Sully), il était peureux devant le couteau.
Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron, négociaient l'absolution à Rome. Ils trouvèrent des auxiliaires. Qui? Les Jésuites eux-mêmes... Remarquable bonté de ces pères qui rendaient le bien pour le mal! En réalité, ils voyaient l'Espagne usée jusqu'à la corde, et le refus de l'impôt par deux cents villes de Castille finissait cette grande terreur de trente années. Les Jésuites comprirent que le champ de l'intrigue désormais serait la France et l'intérieur même d'Henri IV. Ils tournèrent le dos à l'Espagne; ils rassurèrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort qui ne mordait plus. Il y avait un Jésuite, le père Tolleto, que le pape avait déjésuitisé pour le faire théologien du saint-siége; il avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres écrits. Tolleto, quoique Espagnol, se décida pour Henri IV. Voilà celui-ci encore à plat ventre devant ce grand Jésuite qui a daigné le protéger (Lettres IV, 456).
Depuis le jour où un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer Grégoire VII, il n'y avait jamais eu traité semblable. Le roi promettait de faire pénitence et de fonder en chaque province, pour monument d'expiation, un monastère. Il s'engageait à exclure ceux qui l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et déclarait que, s'il ne les exterminait, c'était uniquement «pour ne pas recommencer la guerre.»
Un point grave était de savoir si l'on sacrifierait aussi les gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la monarchie du pape et des évêques. Ce furent encore les Jésuites qui arrangèrent l'affaire, suggérant au roi de promettre d'observer le concile, sauf les choses qui pourraient troubler le royaume. L'essentiel pour eux était de rentrer en France, auprès du roi, et de lui donner un confesseur; cela gagné, on gagnait tout.
Duperron et d'Ossat, les deux représentants de la dignité de la France, abjurèrent pour le roi, à deux genoux, et reçurent pour lui la discipline des mains du grand pénitencier.
Absous, pardonné, flagellé, ce pénitent, dans sa grande joie et sa sécurité nouvelle, reçut d'Espagne une discipline plus sérieuse. Cambrai, qu'il avait laissé à la prière de Gabrielle aux mains d'un cruel gouverneur, appelle, reçoit les Espagnols (octobre 95). Au printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais, que le roi ne peut secourir.
Très-humilié, il assemble les notables à Rouen, et, pour en tirer de l'argent, se met en tutelle en leurs mains. En tutelle, il se soumit à toutes leurs conditions. Nous reviendrons là-dessus.
Le 10 mars, enfin, le roi reçoit le grand coup, la surprise d'Amiens par les Espagnols. Mais la France entière s'y précipita et reprit la ville. Élisabeth aida au succès. Elle donna au roi quatre mille Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle.
C'est justement ce qu'il fit dès qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se mourait et d'âge et de misère, avait imploré le pape pour médiateur. Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai, à celle-ci, de continuer à la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle lui avait prêtées.
Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait juré qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'était juré à lui-même par ses belles paroles confidentielles qu'il écrit à d'Ossat: «Mon épée et ma foi à mes alliés qui, après Dieu, m'ont remis ma couronne sur la tête!... Que je perde la vie plutôt que de finir la guerre autrement qu'avec honneur!»
Les circonstances atténuantes de ce honteux parjure sont celles-ci: 1o sa guerre était un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il ne pouvait plus soutenir; chaque année, il avait quelque grave indisposition; 2o il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui déclaraient souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner à dîner; 3o ses armées ne tenaient à rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'écoula en une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq cents; 4o il était mécontent d'Élisabeth, qui avait demandé qu'on lui livrât Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si elle ne l'avait d'Henri IV.
Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'était autre, pour les conditions, que celle de Câteau-Cambrésis, faite en 1559. Un demi-siècle de guerre n'avait rien fait,—sauf la ruine définitive de l'Espagne, la ruine provisoire de la France.
Mais celle-ci l'était surtout d'honneur, laissant là ses alliés et la cause protestante, ouvrant la carrière aux Jésuites en France et en Allemagne.
Nos huguenots, que deviennent-ils?
L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut.
Ces malheureux, qui voyaient, dès le temps de l'abjuration, le roi chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du moindre curé, ami, compère des Guises, étaient dans une inquiétude véritablement légitime. Ils vivaient sur une trêve, n'ayant pas même une paix! Ils demandèrent au moins la protection de Charles IX, l'édit de Janvier. Le roi répond, comme un bouffon, par cette fade plaisanterie: «Mais nous sommes en février.»
D'Aubigné dit avec raison: «On voulait que nous eussions confiance... Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous répondions des vivants.»
Les réformés, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des traîtres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour protecteur... Gabrielle d'Estrées.
Quelques-uns, plus sérieux, firent arrêter qu'on réclamerait avant tout ce qui était la vie, la sûreté, la garantie des massacrés, à savoir qu'ils pussent se garder eux-mêmes dans ces petites places d'asile qui les avaient déjà sauvés, de n'y pas recevoir un soldat qui ne fût huguenot.
Chose qui, du reste, n'était pas particulière aux protestants. La très-catholique Amiens avait voulu se garder elle-même et ne pas admettre un soldat du roi.
Toute la France réformée fut partagée, à peu près comme elle l'avait été en 1573, en dix départements, lesquels nommaient un directoire de deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait réellement six hommes du tiers état, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient recueillir les plaintes, et les transmettre à Mornay et au duc de Bouillon, qui les présentaient au roi.
Un fonds devait être toujours prêt. Pour faire la guerre? Un fonds de cent mille francs, à peine de quoi plaider, si on y était contraint.
Les réformés avaient à La Rochelle un important otage, le petit prince de Condé, jusque-là héritier présomptif de la couronne. C'était un grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mère se convertit d'abord, et, à ce prix, fut déclarée innocente de la mort de son mari, qu'elle avait, dit-on, empoisonné. Elle éleva son fils dans sa nouvelle foi.
Tout cela faisait croire que les huguenots étaient un parti perdu. Même en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prêches. Il y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on appelait leur pape.
Leur traité fut le dernier; toute la Ligue comblée, pensionnée, avant qu'ils eussent seulement la paix. Par l'édit de Nantes, ils eurent la liberté de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur fut permis que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs hauts justiciers. Les chambres à part pour les juger. On leur laissait pour huit ans leurs petites places d'asile.
C'était bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle d'Henri IV ne les défendait pas; elle les compromettait, les forçant (contre un roi livré à leurs ennemis) de devenir une faction.
Rien n'est plus intéressant que de voir dans d'Aubigné combien ces gens maltraités restaient pourtant, malgré eux, dévoués à Henri IV. Il en parle avec la passion amère, mais inaltérable, qu'un cœur blessé garde à la femme adorée qui l'a trahi. À chaque instant il rompt, renoue. Tel était l'attrait de cet homme: on avait beau le connaître, le mésestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du cœur. Et, après tant de choses indignes, il reste toujours au cœur de la France... Hélas! par tant de côtés, il fut la France elle-même!