«Le roi, dit d'Aubigné, ayant juré de me faire mourir si je tombais dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers délibéraient pour m'arrêter et me livrer au prévôt. Je restai, et me plaçai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. «Voici, dit-il, monseigneur d'Aubigné.» Titre d'assez mauvais augure. N'importe, je m'avançai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et me dit de lui donner la main. Je la menai à son appartement. Il m'y promena plus de deux heures avec sa maîtresse. C'est alors que, comme il me montrait le coup qu'il avait reçu de Chastel, je dis ce mot qui a couru: «Sire, n'ayant dénoncé Dieu que des lèvres, il ne vous a percé qu'aux lèvres. Si vous le renoncez du cœur, il vous percera au cœur.—Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal employées!—Oui, madame, répliquai-je, car elles ne serviront de rien.»
Lui cependant, sans s'émouvoir, il fit apporter tout nu son petit César de Vendôme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubigné, n'opposant à cette parole, cruellement prophétique, que cette image d'innocence, que la pitié et la nature.
Arrivé à la dernière page de mon histoire de ce grand siècle, je suis frappé de l'insuffisance de l'œuvre devant l'immensité des choses et la gravité de la matière.
Que d'omissions j'ai dû m'imposer! que de faits résumer, abréger, partant obscurcir! Et littéralement, cette violente fresque, qui veut concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop heurtée.
Je crains mes juges. J'entends spécialement ceux qui surent et qui firent, ces grands personnages du XVIe siècle, dont les figures imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront toujours dans le cœur.
Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques, Rabelais, Shakspeare ou Cervantès? Qu'auraient dit les hommes de la Réforme, comme l'Amiral, si profond et si réfléchi, ou bien le politique et positif Guillaume d'Orange?...
Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce été pour moi si j'avais pu, en échange des éclairs dont ils ont par moments illuminé ma solitude, déposer à leurs pieds une œuvre qui rappelât la moindre partie de leur grande âme!
Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualités et les défauts. Et tel défaut surtout qui me fera peut-être trouver grâce devant eux et devant l'avenir:
Je le déclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire, elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la vérité. Si l'on y trouve une ligne où l'auteur ait atténué, énervé les récits ou les jugements par égard pour telle opinion ou telle puissance, il veut biffer tout cet écrit.
«Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincère? Réclamerez-vous donc pour vous un monopole de loyauté?»—Ce n'est pas ma pensée. Je dirai seulement que les plus honorables ont gardé le respect de certaines choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect.
Plaisant juge, celui qui ôterait son chapeau à tous ceux qu'on amène à son tribunal! C'est à eux de se découvrir et de répondre quand l'histoire les interroge; et je dis, à eux tous; tous ils sont ses justiciables, les hommes et les idées, les rois, les lois, les peuples, les dogmes et les philosophes.
Donc ici nul ménagement, nul arrangement conciliatoire et nulle composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour adoucir le fait et le raccorder au droit.
Que, dans l'ensemble des siècles et l'harmonie totale de la vie de l'humanité, le fait, le droit, coïncident à la longue, je n'y contredis pas. Mais mettre dans le détail, dans le combat du monde, ce fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces ménagements d'une fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et la morale, faire dire à l'âme indifférente: «Qui est le mal? qui est le bien?»
J'ai dit la moralité de mon œuvre.
Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle? que prétend l'auteur?
Une seule chose.
De nombreux matériaux avaient été mis en lumière, des travaux estimables existaient sur telle et telle partie du XVIe siècle. Plusieurs traits de ce siècle avaient été marqués, plusieurs côtés éclairés. Et la face du siècle restait cachée; elle n'avait été vue (dans l'ensemble) de nul œil encore.
Je crois l'avoir vu au visage, ce siècle, et j'ai tâché de le faire voir. J'ai donné tout au moins une impression vraie de sa physionomie.
Si cet effet était obtenu réellement, cela ne serait dû à aucune adresse d'artiste, à aucun savoir-faire, mais purement et simplement à ce principe d'indépendance morale dont je viens de parler.
L'historien, comme juge, a démenti les deux parties, et, au lieu de les écouter, il s'est chargé de leur dire qui elles étaient.
Au Catholicisme de la Ligue qui dit: «Je suis la liberté,» il a dit sans hésiter: «Non.»
Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le passé et l'autorité. Il l'a relevé, défendu, comme parti de l'examen et de la liberté, intérieurement identique à la Renaissance et à la Révolution.
Luther et Calvin, malgré eux, se sont retrouvés frères de Rabelais et de Copernik, deux rameaux d'un même arbre. Du même tronc fleurissent la Réforme et la Renaissance, aïeules des libertés modernes.
Là est l'unité moderne du XVIe siècle. Dès lors il est une personne. On a pu tracer son portrait.
Maintenant parlons de ce volume intitulé La Ligue, et du quart du siècle qu'il embrasse, depuis le massacre de la Saint-Barthélemy jusqu'à la paix de Vervins.
Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit afficher dans Rome à la gloire éternelle de la Saint-Barthélemy, on lisait ces mots remarquables: «La religion se fanait, languissait; mais, dès ce jour, nous en avons l'augure, elle renaîtra dans sa force et dans sa fleur.»
Mot juste et prophétique. La religion renaît ou naît plutôt, une religion hors de toute dispute: celle du cœur et de l'humanité.
Le cri touchant du pauvre Dolet au bûcher: «Étais-je donc un loup, une bête féroce? N'étais-je pas un homme?» on ne l'avait pas senti alors; mais il perce les cœurs le lendemain de la Saint-Barthélemy. Chacun trouve en soi une plaie.
Quels que soient les retards, l'idée paradoxale hasardée par Luther, celle de la tolérance religieuse, ira se fortifiant, s'étendant et gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au XVIIIe siècle.
Eh! qui ne pardonnerait à ses voisins une dissidence d'opinion, lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent à leurs ennemis les plus traîtreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et quotidiennement assassinés, nous les voyons cléments autant que fermes. Voilà déjà l'homme moderne.
Oui, un grand changement se fera peu à peu, depuis cette ère de 1572. L'avant-scène tombée dans le sang, une scène toute autre apparaît avec des perspectives infinies.
Les victimes sans doute n'étaient qu'une minorité, mais derrière fut le genre humain.
Non-seulement le protestantisme assassiné dura et durera, invincible en Hollande, victorieux en Angleterre, créateur en Amérique,—mais un bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de la raison, de l'équité, de la science.
Vainqueur dans l'âme humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de Westphalie. Vainqueur jusqu'aux étoiles par Keppler et par Galilée. Une trinité éclate vraiment une, qu'aucune argutie n'ébranlera: le droit, la pitié, la nature.
Dans un mortel dégoût de fatales abstractions qui amènent une réalité si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos décidément aux scolastiques byzantines dont le Moyen âge a vécu, et ne veut plus seulement en entendre le nom.
À toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique, répond: «Qu'importe à l'Équité?» (Nihil hoc ad Edictum prætoris.)
Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses tuileries dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthélemy, un musée d'histoire naturelle, qui sera tout à l'heure le texte du premier enseignement de la nature.
Tout à l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abîme de l'atome et l'abîme des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il échappe bientôt à toute prise, ne se souvenant point du combat de la terre ni du vieil ennemi.
À la théologie persécutrice la science, fait une guerre pacifique en n'y pensant plus.
Reste à expliquer maintenant comment le vieux principe, condamné par ses actes, banni de la haute sphère de raison, comment, dis-je, il va se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se ménager un répit, un arrêt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchias? Rien ne lui coûtera, soyez-en sûr. Nul expédient désespéré ne fera reculer sa fureur obstinée de vivre.
Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer à pleines voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus.
Ce don leur fut donné, en punition, de se pervertir toujours davantage.
Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le surprenant désaveu que le vieux parti fait de lui-même, prenant à l'autre un masque, disant: «Je suis la liberté.»
Ce masque s'appelle la Ligue.
Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicité de quelques-uns des nôtres qui, à force d'impartialité et de bon vouloir pour nos ennemis, sont parvenus à croire que les ligueurs étaient le parti patriotique et national! Mais la Ligue elle-même, sur la fin, a dit ce qu'elle était: le parti de l'étranger. Croyez-en la forte parole du ligueur Villeroy dans son très-bel Advis à M. de Mayenne, pièce confidentielle, qui mérite toute attention: «Il faut que nous avouions que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la reconnaissance entière de notre être. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le commencement que de ses deniers et avec ses forces.»
Oui, depuis le commencement, et ce mot a plus de portée que Villeroy ne croit lui-même. Grâce à Dieu, nous pouvons aujourd'hui remonter au point de départ et solidement établir que, depuis le jour où le clergé, menacé dans ses biens, fit appel à l'Espagne (1561), une ligue se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les capitaines, que les efforts des Guises pour se créer une action à part furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue doit rapporter à l'Espagne «la gloire et la reconnaissance de son être.»
Sans méconnaître le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur, la capacité de François de Guise, ni les dons brillants de son fils, nous les avons cotés bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce qu'ils usèrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite autant qu'ingrate, une politique catholique indépendante du roi catholique, qui se servirait de ses secours, à part ou contre lui. C'est ce qui les fit constamment échouer. Ils furent brouillons et chimériques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne purent rien que par lui.
On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de chefs, qui a de l'argent et la publicité, qui dispose indirectement des forces centralisées d'un grand État, peut, avec tout cela, faire et fabriquer des héros, arranger des victoires, créer des colosses de réputation.
On y a vu aussi comment un corps persévérant, uni fortement par ses craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misérable troupeau d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues aveugles, peut se créer un peuple à lui.
Faux héros et faux peuple: deux forces de la Ligue.
Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinément maintenu! À force de misère, de fureurs, de sottise, il devint une vérité. La France se trouva si dévoyée, si dépravée, qu'elle entra dans la conspiration étrangère contre elle-même et la Ligue devint populaire.
Mais du même coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut pas se faire illusion. Il y a là trente ou quarante ans de nullité réelle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fierté de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf quelques ombres de l'autre siècle qui errent encore, comme d'Aubigné, il n'y a plus personne jusqu'à l'avénement de Corneille.
Quoi! c'est fini de ce grand siècle, qui avait montré, au début, tant de puissances fécondes? On eût cru pouvoir lui prédire d'inépuisables renouvellements. Le génie de la Renaissance, l'héroïsme de la Réforme, avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent à ce mot: «Que sais-je?» à ce grand découragement? Loyola a vaincu? L'esprit humain a perdu la partie?
La Renaissance s'énerva par l'immensité même et la variété de son effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le temps. Elle rallie à l'Europe l'Orient, l'Amérique. Elle rallie, aux souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Révolution de 89. Elle lance sur toute science des éclairs prophétiques. Le sort de tout prophète est celui d'Isaïe, qui fut scié en deux.
Elle commence à l'être vers le milieu du siècle. À qui demande-t-elle secours, elle, fille de la liberté et de la raison collective? Justement à l'autorité, son ennemie; à l'idolâtrie monarchique, alliée de l'idolâtrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle périt ou se mutile et devient impuissante. Son idéal moral, faible et pâle, sera l'honnête homme, que Rabelais et Montaigne transmettent à Molière et Voltaire, idéal négatif de douceur et de tolérance, qui ne fera jamais le héros ni le citoyen[13].
Toute autre fut l'énergie de la Réforme à son aurore. Elle ne refit pas l'idée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, âge merveilleux de patience! Nulle résistance, nul combat. On ne sait que mourir et bénir.
Le christianisme défend de résister, et défend d'inventer,—du moins dans ce qui est le fond de l'âme, l'idée morale et religieuse. Il est le Consummatum est. La réforme chrétienne fit effort pour se contenir et se resserrer dans l'interprétation d'un livre. Sur son cœur débordant, sur la source brûlante qui en jaillissait, elle posa la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre génie, s'interdit de gémir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David. Elle étouffa sa poésie, et elle tarda fort pour trouver sa transformation philosophique, qui depuis devint si féconde.
Voilà la cause principale de l'affaiblissement précoce de la Réforme.
Mais d'autres choses étaient contre elle, une surtout, son austérité.
Elle avait affaire à l'idolâtrie des images, et l'on disait déjà, comme aujourd'hui, qu'elle était l'ennemie de l'art (au moment où elle créait la musique).
Elle avait affaire à une machine puissante qui mit le roman au confessionnal, la grande invention de Loyola: la direction.
Elle avait affaire à la faim, à l'extrême misère du peuple, naturellement dépendant du clergé, qui avait le monopole de l'aumône publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance.
Notez que la Réforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis de bonne heure au large banquet des biens ecclésiastiques, donnant les évêchés à leurs ministres, les abbayes à leurs capitaines, et par-dessus tirant encore du clergé les dons gratuits, furent peu pressés de se faire protestants.
En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Réforme une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, déjà le servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et par l'action générale des lois.
De sorte que la Réforme n'eut rien à offrir, ni les biens du clergé au roi, ni l'affranchissement au peuple.
Elle n'offrit guère que le martyre et le royaume des cieux.
De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se réfugia à un autel, où tous croyaient voir leur salut. Il se fia à la royauté.
Une occasion le tenta. Un prince protestant devint l'héritier; le roi de Navarre devint roi de France. La réforme française oublia, devant cette tentation, ce qu'elle était: la République.
Dès ce jour, elle était perdue. Elle s'en ira, toujours baissant, jusqu'aux années des dragonnades.
Les conséquences de la paix de Vervins furent épouvantables. La France, ayant lâché pied, tout alla à la dérive. L'Europe vit bientôt s'ouvrir cette Saint-Barthélemy prolongée qu'on appelle la guerre de Trente-Ans, où les hommes apprirent à manger de la chair humaine.
Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut de misère.
L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader dans l'intervalle; ils montèrent le cheval pâle, et ils firent la guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore... Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts.
Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu seul. Et le néant ne vous usurpe pas.
Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même un dernier mot sur le XVIe siècle le fera déjà sentir.
L'harmonie, le chant en parties, la concorde des voix libres et cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne, cherché, manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant Goudimel, l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa quelque temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un jeune paysan, Palestrina[14]. Admirable nature, d'une sensibilité tout italienne, qui vibrait à tous les échos. Il avait peu le sens du rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants aux voix de la création.
Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On l'investit d'une dictature musicale. Grande puissance où l'artiste paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière, décisive, peut-être, sur la destinée populaire d'une religion.
Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf, qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle. Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût fécondé le désert moral de l'époque?
Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il ne fut pas un maître. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de Jérusalem.
Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la force, ne répondit que la douleur.
On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du lieu où elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les prophètes et les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent, et gémissent, les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce peu d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas les leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.
Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un caractère funèbre de la Guerre de Trente-Ans que cette taciturnité.
Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé, béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un cœur simple, ou l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.
Dans la préface des Guerres de religion, je promettais une critique des sources historiques du XVIe siècle. Cette critique m'a entraîné fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part.
Observation générale sur les quatre volumes du XVIe siècle: nombre de citations qui ne pouvaient être différées ont été mises dans le texte même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées, Mémoires de Condé, de la Ligue, etc.
Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux qu'offre la fin du XVIe siècle. Il continue l'époque des chroniques de famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin. Salignac écrit, à la gloire de Guise, le Siége de Metz.
Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, Siége de Saint-Quentin), et il s'en excuse.—Quant aux recueils de pièces diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise et nos ambassadeurs dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une manière plus générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint (Lanz, Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits sur lui MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.—Je parlerai plus loin des sources protestantes.—Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le Laboureur, Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a dû être mon point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de l'époque. C'est l'avénement du roman dans l'État, et en même temps il entre dans la religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des maisons de Guise et de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre par le connétable (V. les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de personnes commence celle de partis et de religions.—Dès l'avénement, Diane reçoit du pape un collier de perles (Ribier, II, 33), gage d'alliance entre Rome et la maîtresse catholique.
Chapitre III, page 43.—Catherine de Médicis.—Cette bonne reine a été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa Vie, publiée à Florence par M. Alberj, d'après les actes, les pièces d'archives? Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs, admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de contredire partout son apologiste par ses propres lettres dont je me sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la Bibliothèque.
Chapitre IV.—L'intrigue espagnole, etc.—J'ai défait le faux Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit ce caractère, énormément surfait de nos jours.—Quant à l'adultère de Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment mariée, et son mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé par sa femme pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du parti opposé.
Chapitre V.—Les Martyrs, p. 81.—Et toi, pour mourir, tu ris...—Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs: une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin, 1540).—On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous ressemblons peu à cela!—Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du Martyrologe de Crespin. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est un acte d'un bout à l'autre et un acte sublime.—J'y avais perdu terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en avais copiées, dans l'espoir de les insérer!
Chapitre VI, p. 94.—Calvin.—La mort du grand Servet.—Non content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont donnés sur Genève, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod, Schmidt, Merle d'Aubigné, Bonnet, Pictet, etc., j'ai été à Genève en 1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison moderne, j'inclinais du côté de ses amis, les amis de la liberté (ou Libertins). Cette question, étudiée dans les Archives de Genève, spécialement dans les Registres du Conseil, devient plus claire. Je crois que ce parti eût livré Genève à la France. Malheur immense pour l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour cela qu'il prolongea à Genève le séjour qui le perdit. Nul doute que Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la révolution européenne.—C'était le moment le plus brûlant de l'école du martyre. Dans une lettre inédite que le savant historien de l'Église de Genève, M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir entre les solliciteurs qui s'étouffent à sa porte, qui se disputent, quoi? d'être envoyés à la mort!
Chapitre VIII, p. 117.—Ronsard.—Nul doute que Ronsard n'ait eu un poète en lui (V. surtout les Amours, la belle pièce à Marie Stuart, t. II, p. 1174, etc.), mais ce poète est presque partout caché sous une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Même dans les Amours, œuvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses ridicules: Bel accueil, Faux danger, personnifiés, font penser déjà à la Carte de Tendre et à mademoiselle Scudéry.—Il y a une grande volonté, parfois un noble effort et quelque chose de l'élan de Lucain; et cependant la différence est grande. Lucain montre partout une âme généreuse. Il aurait eu horreur des lâches insultes de Ronsard au pauvre hérétique, maigre, pâle, voué à la mort. Il n'aurait jamais fait le quatrain atroce sur celui que Ronsard espère voir mener dans un tombereau au bûcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, verso.
Chapitre VIII, p. 130.—Dans le récit que Coligny fait du siége de Saint-Quentin.—Pièce importante qui donne tout le caractère de l'homme, et qui, de plus, ouvre la série des grands historiens protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marquée de la griffe du lion, eût été le premier de tous si la Cour de Charles IX n'eût brûlé ses écrits. Les protestants avaient senti qu'il était presque aussi important d'écrire que d'agir. L'histoire leur appartient; ils se succèdent sous les coups de la mort et forment un cycle admirable. L'honnête, judicieux et impartial président Laplace (tué à la Saint-Barthélemy) donne peu d'années, mais il les met dans une grande lumière. Il explique non-seulement le côté du Parlement, la mercuriale de 1559, mais la cour qu'il connaît très-bien, la réforme financière proposée à Poissy, etc. Pour les années 1558-9 et pour l'intérieur de Paris, il faut y joindre Crespin et Bèze. Laplace est si bien instruit, qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour les Guises, précisément comme les propres dépêches espagnoles.—Regnier de la Planche vient ensuite (1576), qui reprend Laplace et le continue, bien plus ému et bien plus pathétique. Mais un fleuve de sang a passé en 1572, et trouble déjà la mémoire. La tradition vacille et change, si près des événements! La Planche engendre d'Aubigné comme historien (je ne parle pas de la compilation de la Popelinière, si timide, et faite pour Catherine de Médicis). En d'Aubigné, l'histoire, c'est l'éloquence, c'est la poésie, la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension d'une vie de combat, l'effort à chaque ligne, rendent ce grand écrivain intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le gentilhomme domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il est parfois bizarre, parfois sublime. Au total, nulle œuvre plus haute.—Il a des magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine (1562).—Si l'on veut mettre en face un homme et un scribe, qu'on rapproche sur un même fait d'Aubigné, et un fort bon écrivain, Matthieu, l'annaliste favori d'Henri IV. On sera étonné de la supériorité du premier, et pour le style, et pour l'exactitude (en 1570, d'Aubigné, I, p. 300; Matthieu, I, p. 322). Matthieu, comme Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif des choses. De Thou est nul, obscur sur le point de départ, 1561, sur le danger des biens du clergé, sur la réforme financière qu'on proposa, et qui est si bien dans Laplace.—Observation essentielle et capitale. En écrivant ce volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois historiens protestants, et d'autre part, les dépêches de Granvelle et du duc d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point grave où ces pièces catholiques démentent les assertions des protestants. Loin de là, ceux-ci sont moins défavorables aux Guises, à Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pièces confidentielles, dévoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne devinaient nullement.
Chapitre XIII, p. 212.—L'acte du triumvirat n'existe point en original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal. La pièce imprimée aux Mémoires de Guise est ridicule, visiblement fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la Bibliothèque, que j'ai prié de la chercher, ne l'a trouvée dans aucun fonds, sauf dans un recueil de la fin du siècle, au Supplément français, no 215, fol. 131, verso.
Chapitre XIII, p. 214.—Lorsque la bombe éclate (1561-1563), je veux dire l'idée de vendre les biens du clergé, les Archives du Vatican témoignent de la terreur qu'elle inspire. «L'inquiétude du nonce est d'autant plus grande, qu'il se présente des acheteurs» (carton L, 388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le connétable. On peut tout réduire à ceci: «Le nonce: Il faut couper court, détruire les prédicateurs huguenots. Le connétable: Je sais que le pape a un million d'or réservé pour cette guerre; il nous faut deux cent mille écus. Le nonce: Mais, Monseigneur, vous faites S. S. plus riche qu'elle ne l'est.»—Le pape se saigne, donne cent mille écus. Mais, à mesure que la guerre avance, la détresse de la cour de France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa mère écrivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants, Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il a bien voulu fournir qui lui donnent la hardiesse d'en demander d'autres; mais ce sera la fin, etc. Charles IX parle avec une bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daigné lui envoyer, de ce messager de bonheur; pour trouver un pareil homme, elle a été sans nul doute inspiré de Dieu, etc. Archives de France, extraits des Archives du Vatican, carton L, 384.
Chapitre XIV, p. 236.—Guise s'écrie: «Je suis luthérien.»—Cette pièce décisive existe en allemand dans Sattler, Hist. du Wurtemberg sous les ducs, IV, 215. Elle a été traduite récemment dans le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps, donné beaucoup de précieux documents, peu connus ou entièrement inédits.
Chapitre XVIII, etc., p. 284 et suiv.—Le duc d'Albe.—C'est un soulagement pour l'historien de trouver enfin ce véritable Espagnol qui éclaircit tout, et dégage la situation des obscurités, des lenteurs, où s'embourbe le Flamand Philippe II. Les lettres du duc en 1563-1564 (ap. Granvelle, t. VII) sont une véritable révélation. Il est très-net, très-vif. Il dispense son maître de l'entrevue que le cardinal de Lorraine lui proposait avec le pape, Catherine et l'Empereur: «Où il n'y a ni puissance ni bonne foi, l'entrevue seroit superflue.» Et sur l'Empereur: «Il est nul comme un pape» (VII, 285).—Le moment le plus curieux de ce règne, c'est celui où Philippe II attrape les Flamands. Il écrit à Marguerite qu'il modèrera ses édits; et, quant au pardon général, «comme il n'eut jamais d'autre intention que de traiter ses sujets en toute clémence possible, n'abhorrissant rien tant que la voie de rigueur,» il veut que Marguerite le donne (1566, 31 juillet). Mais il écrit à Rome le 12 août qu'on dise au pape: qu'il ne pardonnera qu'en ce qui le concerne et pour les délits qu'il est en son pouvoir de remettre. Reiffenberg, corr. de Marguerite, p. 96-106. Gachard, Philippe II, t. I, p. CXXXIII et 446.—Même équivoque sur l'inquisition. Philippe II et Granvelle (t. VI, p. 554, 563) nient qu'on veuille introduire aux Pays-Bas l'Inquisition espagnole. Toute la finesse est dans ce dernier mot. Sans doute elle ne pouvait l'être dans la forme toute espagnole, tellement nationale comme police dominicaine et monastique, comme suite de la persécution mauresque et juive, etc. Mais qu'importe, si le secret des procédures, les présomptions prises pour preuves, enfin le régime des suspects (avant), des entachés (après), faisaient du pays un enfer comme l'Espagne.—Le grand esprit qui, de nos jours, a mis dans une si terrible et si instructive lumière les Révolutions d'Italie, a révélé le vrai mot des Révolutions de Hollande; expliqué pourquoi les unes avortèrent et les autres se maintinrent; de sorte qu'en ces deux histoires, la politique théorique apprendra désormais ce qu'il faut faire pour perdre la liberté ou pour la défendre.—Le fond de la question était de savoir si les quinze provinces catholiques n'entraîneraient pas avec elles les deux protestantes, si le droit sacré des majorités rétablirait le despotisme, si la liberté serait tuée au nom de la liberté. C'est la gloire de cet indomptable Guillaume le Taciturne d'avoir tranché ce nœud fatal, ce lacet que l'on jetait au cou de la République, étranglée avant de naître. Il faut lire le procès-verbal de la conférence secrète dans les lettres de Guillaume (III, 447), la relire dans le récit lumineux de son interprète, en qui le ferme génie de Tacite et de Machiavel s'est montré à cette page agrandi de l'expérience de nos révolutions (Quinet, Marnix, p. 105). Et nunc erudimini. Apprenez, peuples de la terre.—Maintenant, qu'il me soit permis d'éclairer deux points:—La succession heureusement graduée des gouverneurs des Pays-Bas, de la férocité du duc d'Albe à la douceur de Requesens, aux grâces de Don Juan, ne tint pas uniquement à une combinaison du génie de Philippe II, mais, à son défaut de ressource, à sa détresse financière, qui ne lui permit pas de continuer la guerre d'extermination que conseillait le duc d'Albe. Pourquoi? Parce qu'elle était coûteuse.—Je crois aussi qu'en rendant justice au courage, à la sagesse de Guillaume, comme l'a fait Quinet et le savant archiviste de la maison d'Orange, il faut faire la part de l'esprit indépendant, du bon sens profond que montrèrent les États de Hollande dans la question religieuse, dans les points où ils furent en désaccord avec leur héros.—La tentation de celui-ci, génie moderne au-delà de son temps, fut la tolérance de l'humanité. Proclamons-le, ce grand homme, du titre qu'il mérite, le roi d'un immense peuple qui naissait parmi les peuples, celui des amis de la tolérance, le chef du parti de l'humanité.—Henri IV, qui fut ce chef après lui, touche aussi le cœur, mais il touche moins, paraissant si indifférent au bien et au mal. La douceur du prince d'Orange ne prit pas sa source dans l'indifférence. L'homme qui souffrit le plus peut-être dans ce siècle, ce fut lui; et il fut aussi celui qui garda son cœur le plus calme, parce qu'il était le plus ferme.—Un des résultats de cette douceur, c'est qu'il fut habituellement l'avocat des catholiques. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en corrigèrent pas. Il eût voulu que la Hollande et la Zélande s'ouvrissent aux catholiques, ce qu'ils refusèrent obstinément.—Refus profondément sage. Nous en donnerons les raisons qu'on n'a point données jusqu'ici.—Entre l'admission des catholiques en Hollande et celle des réformés en Belgique, il n'y a aucune parité, et rapprocher ces deux choses, c'était montrer qu'on ne connaissait pas assez les deux partis.—Les réformés, quels qu'aient été leurs essais de discipline, de concentration, d'unité, gardaient le signe originel de la réforme, qui fut l'examen et la liberté. Ils n'avaient pas l'apparente unité du dogmatique catholique. Ils n'en avaient pas la redoutable hiérarchie religieuse et politique, ce vigoureux machinisme, pour faire agir d'ensemble des volontés anéanties au profit d'un corps dirigeant, pour combattre avec des cadavres.—N'ayant pas la confession, la direction des femmes, n'entrant point dans les secrets, dans le mystère des familles, n'agissant que par la parole en pleine lumière, ils n'avaient aucun moyen de résister aux souterraines menées de leurs adversaires, s'ils les admettaient une fois.—Il est ridicule de dire que la presse y suppléera auprès d'un public de femmes, d'enfants, de mineurs, de faibles, qui ne lisent pas, ne peuvent lire, s'abstiennent de s'éclairer, par vertu chrétienne, humilité et simplicité d'esprit.—Si le prince d'Orange eût fait admettre les catholiques en Hollande, une guerre inégale, impossible, commençait entre deux partis qui ne pouvaient se combattre, agissant sur deux terrains absolument différents, les uns au soleil sur la terre, les autres dessous.—La Hollande, malgré Guillaume, se ferma strictement à l'ennemi; elle garda avec vigilance, pour le salut commun du monde, l'étroite citadelle de la liberté.—Tout cela connu, il faut avouer que la question de tolérance s'en trouve fort avancée. On s'étonne moins des lois par lesquelles la Hollande et l'Angleterre cherchèrent à se préserver de cette ténébreuse invasion.—Le ver solitaire se présente, au nom de la tolérance, il réclame le droit spécieux qu'a tout être d'être toléré. Recevez-le; la liberté, la philosophie, la raison, vous prient de ne pas repousser cet hôte, humble, doux, flexible, qui ne demande après tout qu'à vivre selon sa nature. Elle l'a fait pour vivre de vous. Seulement, une fois admis, c'est un profond mariage, et ne comptez pas l'expulser.
Chapitre XIX, p. 297.—Marie Stuart, le borgne Bothwell.—La France a toujours été partiale pour Marie Stuart. Je ne sais combien d'historiens ont poétisé, sinon réhabilité, la très-indigne héroïne. Deux ouvrages remarquables ont encore paru récemment. M. Mignet, si judicieux et justement sévère dans son premier volume, suit volontiers dans le second les apologistes de la reine d'Écosse. Il en est de même d'un charmant narrateur, M. Dargaud. Je lui sais gré d'avoir senti une chose que les autres ont négligée, l'amour profond et le désespoir de Darnley.
Chapitre XXI. p. 333.—Ramus nous apprend que l'Amiral préférait la foi des Suisses.—Voici sa lettre du 3 mars, dans Waddington, Vie de Ramus, p. 243, 438: «On a essayé de tromper là-dessus notre Amiral, et l'on n'a réussi qu'à faire surprendre la ruse et l'artifice.»—Je lis aussi dans la France protestante de M. Haag, article De Lestre, le passage suivant de ce ministre: «Ramus vouloit donner la liberté à tous ceux qui se diroient avoir le don de prophétie d'interpréter et parler en l'Église de Dieu.» Le colloque ne voulut point dépouiller les pasteurs d'une charge qui leur appartenait selon lui; cependant il décida que, dans le cas fort rare de dons extraordinaires bien constatés par les ministres et les anciens, on pourrait, du consentement du synode provincial, qui resterait maître de les interdire, établir dans les églises, sous la présidence d'un pasteur, des conférences publiques où parleraient ceux qui auraient reçu ces dons. Cette légère concession fut d'autant plus aisément accordée, nous dit De Lestre, «que nous la voïons avoir esté désirée par beaucoup de grands personnages.»—L'excellent article Châtillon de M. Haag m'apprend une chose peu connue, c'est que les saintes reliques du héros, du martyr, du grand citoyen, sont enfouies «dans un pan de mur en ruine du château de Châtillon-sur-Loing.»—Comment le portrait de la Bibliothèque n'est-il pas exposé en face de celui de François de Guise? On le volera un matin pour le détruire. Mis en face, ces deux portraits trancheraient la question. Guise est un homme né et doué, mais tombé à jamais, un maudit. Coligny est l'homme de la bonté courageuse et de l'adversité. Il voulut, grande chose! voulut toujours, et bien.—Si l'on veut comparer la faiblesse de l'idéal cherché et la force du réel, qu'on compare ce dessin à la noble gravure de 1579 (les trois frères). Elle en est écrasée. L'auteur rêvait de la Saint-Barthélemy, et il la lui met sur la face! Il le croit un homme de guerre; ce grand homme, pacifique entre tous!—C'est aussi l'erreur générale des gravures de Pérussin, si belliqueuses. Non, ils furent des martyrs.—Il faut revenir aux dessins Foulon, de la Bibliothèque. La trinité des frères y est: le brave Dandelot, si net, franc du collier, premier soldat de France, et le pauvre cardinal aux beaux yeux bleus limpides, fait pour plaire, aimer et souffrir. Le jour qu'il réfléchit, il est sensible, il est perdu. Son soutien, évidemment (voir les dessins), c'est madame la cardinale, résolue, hardie (quarante ans), lèvres fières et regards parlants, pleins de vives répliques, invincible d'amour et de fidélité.—En face de ces figures si nettes, mettez, au contraire, je vous prie, la face désolée et usée du pauvre chancelier l'Hôpital (tableau du Louvre). Doux, bon, honnête, avec une certaine idéalité dans les yeux, un pauvre précurseur de l'équité future: Quœsivit cœlo lucem, ingemuitque repertâ.
Chapitre XXI et suivants.—Saint-Barthélemy.—Il y a trois récits vraiment importants qui se complètent l'un l'autre, et ne se contredisent pas: ceux d'Henri III, de Marguerite et de Tavannes. Les acteurs et exécuteurs de l'acte s'accusent eux-mêmes. Habemus confitentes reos. Pourquoi ne pas les croire? Si on les veut excuser malgré eux, disputer, dire que Charles IX préparait tout depuis deux ans, etc., Tavannes tranche tout par un mot de bon sens: «S'il eût fallu deux ans, rien ne se fût fait.»—Les relations protestantes, et les catholiques (Capilupi, Archives curieuses, VII, 460) qui soutiennent également la longue préméditation, sont évidemment romanesques. Il leur faut entasser je ne sais combien d'hypothèses invraisemblables.—Je sais que c'était la tradition italienne, espagnole, je sais que la vendetta en grand était fort à la mode, que les exécutions d'Espagne sur les Maures et les Juifs, les trente mille anabaptistes, les vingt mille têtes du duc d'Albe, étaient l'admiration, la légende du temps. Je sais que le massacre demandé dès 1555 par les prédicateurs, recommandé par Pie V, fut réellement travaillé en 1572 par les évêques Vigor, Sorbin et l'Église de Paris, par les Jésuites et hommes du pape, Augier et Panigarola. Ils voyaient que, sans le massacre, le duc d'Albe certainement allait périr entre Guillaume et Coligny.—Un mois avant l'événement, on l'écrivit de Rome à l'Empereur, et le duc de Bavière en parlait (Groen, IV, 69, et appendice p. 13). Ceci prouve seulement que l'Espagne et le clergé désiraient, machinaient, ne désespéraient d'en venir à bout. Mais tout cela ensemble n'efface pas l'aveu du duc d'Anjou. Tout dépendant des résolutions variables d'un demi-fou, Charles IX, rien n'était sûr, et rien ne se serait fait peut-être sans l'extrême peur du duc et de sa mère et sans la peur qu'ils firent au roi d'un complot des huguenots.—Mon volume des Guerres de religion était publié lorsque le savant M. Schmidt, de Strasbourg, qui venait de le lire, voulut bien m'envoyer la Saint-Barthélemy, par M. Soldan, qu'il a traduite. C'est désormais le livre capital sur ce sujet; tous les récits y sont rapprochés et judicieusement discutés. J'ai le bonheur de voir que cet excellent critique arrive à la même conclusion que moi. Une seule chose manque à cet ouvrage si complet, c'est le côté des Pays-Bas, la crainte où l'on était de l'invasion française, et le besoin urgent que le duc d'Albe avait du massacre. J'y supplée par ces extraits des lettres inédites de Morillon à Granvelle:
«Chaque fois que l'agent de France se trouve vers le duc, il ne part de lui sans faire protest que son maître sera contraint de rompre, s'il ne ôte le Xe denier, et qu'on lâche confiscation sur les biens d'aucuns sujets dudit roi. Le duc répond qu'il ne se peut que le roi de France fasse guerre à un si puissant roi qui lui a gardé sa couronne.—Sur l'arrière saison ne se garderont non plus de courir sur nous que un chat manger tripes.—«28 avril 1572. Les François ne voudront laisser échapper une si belle occasion qu'ils n'ont jamais heu telle. Et l'Amiral se polroit par ce bout réconcilier avec la France, et prendre ici siége.—17 juin 1572. Victoire des Espagnols à Mons. Les François n'ont échappé de leurs mains ni de celles des paysans. Le duc d'Albe a envoyé dire à l'agent de France que l'on avoit repurgé le royaume de son maître de beaucoup de rebelles et méchants. Et le même jour, le même agent vint congratuler à son excellence ladite victoire.—L'Estat est plus assuré qu'auparavant, à moins que les François s'en veuillent mêler ouvertement, ce que ne le fait à croire, estant la saison si advancée, et eux si mal prêts, et ne feroit finement l'amiral de se tant désarmer.—27 juillet. Aucuns disent que les François devoient faire à Mons un meurtre général des catholiques.—Le 11 juin, le cardinal écrit à Morillon: Tout l'espoir que nous pouvons avoir est sur ce que ceux du pays ne voudront pas être François.—10 avril. On se vante icy qu'avant 15 jours on verra merveille et recouvrera tout ce qu'on a perdu. Ce qui me déplaît, c'est que le duc écoute aucuns devins. On fait compte de regagner Mons par enchantement. Et trottent par cette cour aucuns livres escrits à la main sur nigromantie. Et m'a fait demander un personnage fort principal congé pour les pouvoir lire, ce que luy ay refusé sans autre cérémonie.—On a mandé le fils (du duc) pour comsoler le duc d'Albe, qui est comme désespéré. Le secrétaire m'a dit qu'à peine il ose se trouver seul avec le duc, qui semble devoir rendre l'âme, quand il entend mauvaises nouvelles.—11 août. On fait de grands apprêts en Champagne et en Lorraine. Il y a 24 pièces d'artillerie de fonte, pour venir sur Luxembourg où il n'y a personne.—13 août. Granvelle à Morillon.—Les François craignent l'armée de mer qui demeure en Ponent, outre celle que D. Juan d'Autriche mène en Levant.—25 août. L'amiral blessé le 22. Paris en liesse. L'amiral étoit sur son partement, et déjà malade.—26 août. Aujourd'hui sont partis les deux ducs (Albe et son fils). Ils m'ont requis de faire prier pour eux en tous monastères, comme j'ai commencé.—9 sept. Granvelle à Morillon: Benedictus Dominus qui facit mirabilia magna solus, et in cujus manu sunt corda regum!—Nous pouvons dire que, sans la défaite des huguenots qui vouloient secourir Mons, le roy de France n'eût osé entreprendre ce qui s'est fait. Ces malheureux l'eussent toujours tenu en tutelle. On verra ce que fera maintenant la mère. Si le roy de France passe outre, il se pourra dire roi, et la religion se restaurera, ce qui servira aussi pour autres pays. S'il ne passe outre, il aura de la besogne pour aucunes années, et nous laissera en paix.—Vous ne pourriez croire combien les François sont devenus insolents depuis l'exécution contre l'amiral: il leur semble qu'on les doive adorer. 11 septembre.—Granvelle à Morillon: Je voudrois que nous fussions quittes des prisonniers françois, car ils ne nous peuvent servir que de nous mettre en frais. Et si le duc commandoit de les jeter à la rivière, puisqu'ils sont des huguenots, je n'y mettrois aucun empêchement.—8 octobre. Granvelle à Morillon: On nous escript que le roy a fait dépêcher le chancelier de l'Hospital et sa femme, qui seroit un grand bien. Je n'ose dire que je voudrois que quelque autre femme (Catherine) fût logée où elle mérite.—8 novembre. Morillon lui répond: C'est un beau décombre de l'Hospital et sa femme. Plût à Dieu que cette Jézabel que bien nous connoissons les suivît tost. Correspondance de Granvelle (encore inédite).»
Chapitre dernier, p. 406.—Processions.—Nos archives nous donnent la curieuse attitude du clergé de Notre-Dame pendant l'exécution. Le matin du 24, on convint en chapitre que tout chanoine armerait sa maison: Munire suas domos armis. Le soir, au vestiaire, on décida qu'on ferait chaque jour des processions dans la cathédrale, et aux églises qui en dépendaient immédiatement, en priant pour le roi et les princes. Le mercredi, on ordonna pour le dimanche la procession du jubilé pour remercier Dieu de l'extermination commencée: Et ipsi Domino Deonostro gratias referemus de felici incœptâ extirpatione heresium et inimicorum nostræ religionis catholicæ. Registres capitulaires (mss.) de l'Église de Paris, L. 536, 2, 454, fol. 329, 330. Et un peu plus loin, 28 août: Etiam ordinantum est quod infans repertus non admittetur. Ordonné que l'enfant trouvé ne sera pas reçu (sans doute un petit huguenot, orphelin et perdu dans le massacre). Ibidem, fol. 331, verso.