Les Parisiens, qui s'étaient portés en foule sur le passage du cortège, ne pouvaient croire que l'exécution eût lieu. Ils se rappelaient la grâce accordée naguère, sur l'échafaud, au comte de Saint-Vallier, et s'attendaient à saluer aussi celle du surintendant. Celui-ci marchait comme un héros des temps antiques; on vit peu de condamnés montrer cette dignité et cette présence d'esprit. Mais sa mort importait à deux trop grands personnages, pour que sa grâce fût possible.
Lors donc qu'après cette longue attente au pied de l'échelle l'exécuteur lui annonça qu'il ne devait plus compter sur son pardon, et qu'il fallait mourir, il accueillit cet arrêt sans trembler; seulement, une amertume profonde se peignit sur son visage.
«Je reconnais enfin, dit-il, la différence qu'il y a entre servir Dieu et servir les rois. Si j'avais autant travaillé pour mon salut que pour le bien de l'État, je ne me verrais pas réduit à l'affreuse extrémité où me voici... J'ai mérité la mort, car j'ai plus servi aux hommes qu'à Dieu[10]!»
—Il me reste, reprit Jean de Pavanes, à vous instruire de ce que j'ai découvert aujourd'hui, par la confidence un peu forcée de madame la duchesse d'Angoulême.
La voix publique avait raison en s'élevant contre la procédure dirigée par le grand chancelier Antoine Duprat, en s'intéressant hautement à l'accusé, en attendant comme lui un acte de clémence royale qui, hélas! n'est pas venu, car deux personnes obsédaient le roi pour empêcher qu'il ne cédât à sa générosité instinctive.
Ces personnes, les nommerai-je? c'étaient celles qui avaient fait décréter le surintendant d'accusation, l'avaient noirci aux yeux de Sa Majesté, avaient intercepté toutes ses lettres, ses suppliques, et surtout ses explications. Ces grands coupables, madame la régente et le chancelier, en un mot, connaissaient cependant bien l'innocence du baron de Semblançay, car les quatre cent mille ducats qu'on lui reprochait d'avoir dérobés, c'étaient eux qui les avaient reçus...
—Que dites-vous, maître? s'écria Marguerite de Valois, effrayée de cette affirmation, qui éclatait comme un trait de lumière dans une des plus ténébreuses intrigues du règne de son frère.
—La vérité, Altesse, car ce que je vous rapporte, je le tiens de la bouche même de madame la duchesse...
—Ainsi, le surintendant Semblançay?...
—Le surintendant est mort victime d'une infernale machination; c'est là le pacte qui unit madame la régente au chancelier. Écoutez, d'ailleurs, ses détails qui lèveront tous vos doutes.
Le surintendant avait réuni la somme et se disposait à l'envoyer à messire Lautrec, lorsque le chancelier, remplissant le rôle de tentateur, fit luire aux yeux de madame la régente, dont on connaît malheureusement le faible pour les grosses sommes, la possibilité d'arrêter celle-ci au passage. En caressant l'amour de sa complice pour l'argent, messire Antoine Duprat servait leurs rancunes communes contre madame de Châteaubriand et le général son frère, en privant celui-ci d'un subside indispensable.
Madame la duchesse d'Angoulême se rendit en conséquence auprès du baron de Semblançay, et là, par prières, par menaces surtout, au nom de son royal fils, elle lui extorqua la somme.
Lorsque le roi, à la suite de ses explications avec le général Lautrec, fit comparaître le surintendant, celui-ci déclara sans hésiter ce qu'il avait cru devoir faire, connaissant l'autorité laissée par le roi à sa mère. Sa Majesté alla trouver madame la duchesse, lui reprochant avec amertume la perte de son duché de Milan, et l'accablant de reproches pour une félonie sans exemple de la part d'une mère d'un roi.
Mais alors la duchesse nia le fait sans vergogne, et accusa le surintendant de calomnie.
On appela celui-ci une seconde fois; confondu d'abord par la hardiesse et la duplicité de la mère de son souverain, il finit par retrouver sa présence d'esprit, et offrit d'apporter les preuves de son innocence, c'est-à-dire les ordres et les quittances écrits et signés de la main même de madame la duchesse d'Angoulême.
L'embarras du monarque devenait extrême entre les affirmations de son ministre et les dénégations de sa mère. Ce fut celle-ci qui trancha la question. «Eh bien! s'écria-t-elle, rien n'est plus aisé que de vous assurer qui dit vrai ou qui a menti. Puisque messire le surintendant prétend posséder ces pièces, qu'il les montre.»
Rien qu'à la manière dont elle prononça ces mots, le baron de Semblançay se sentit enlacé dans un piège. Cependant, comme il avait classé ces pièces importantes dans son chartrier, il courut les chercher... Hélas! elles avaient disparu, un misérable était venu en aide au chancelier et à la duchesse, et les avait soustraites.
Le monde s'écroulait autour de l'infortuné surintendant. De cette heure, il ne conserva plus d'espoir. Il tendit la tête au coup qui devait l'abattre sur l'échafaud de Montfaucon, après une procédure sans bonne foi, où les juges avaient promis sa mort avant de monter sur leurs sièges.
Voilà, Altesse, ce que vous avez voulu savoir: telle est l'alliance basée sur le sang innocent qui relie le chancelier à madame la duchesse régente. Les armes qui font la puissance de messire Duprat, ce sont ces ordres et ces quittances, qu'il détient par devers lui, et qu'il n'aurait qu'à envoyer au roi pour amener une rupture éclatante entre le fils et la mère, et faire supprimer à celle-ci les hautes prérogatives dont elle est investie. Le roi est trop bon gentilhomme, trop amoureux de sa gloire, pour laisser son pouvoir entre les mains qui ont fait couler le sang du juste, et amené le plus cruel revers de nos armées.
Quand au fourbe qui a tissé les fils de cette intrigue, il a manœuvré de telle sorte que rien ne peut établir sa complicité, et qu'il semble n'avoir figuré au procès que comme un magistrat investi, sans l'avoir cherchée, de la confiance de son maître et du soin d'assurer la vindicte des rois.
Le vieillard s'arrêta laissant ses trois auditeurs méditer quelque temps en silence ses révélations.
Mademoiselle de Tournon, non plus que Michel Gerbier, n'osaient exprimer leurs sentiments; ce fut la princesse qui prit la première la parole:
—Certes, dit-elle, c'est là une trame infernale et bien conduite. Il m'est cruel d'avoir à reconnaître tant de duplicité chez ma propre mère. Mais le ciel, en nous permettant de descendre dans cet abîme de noirceurs, nous a livré un secret dont il nous laissera sans doute tirer avantage. Maître, vous n'avez encore rempli que la moitié de votre œuvre; pour que nous soyons maîtres du chancelier, comme il est maître de la régente, il faut que vous sachiez le nom du misérable qui vola les quittances dans le chartrier du surintendant; il y a plus, il faut que vous m'ameniez cet homme et que je m'assure de lui.
«Quand une fois on est entré dans la voie de Judas, il n'y a pas de raison pour qu'on s'y arrête. Cet homme a vendu son bon maître au chancelier, cet homme me vendra certainement le chancelier. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.
«Les quittances signées de ma mère ne peuvent perdre que ma mère; mais ce serviteur déloyal, agent du chancelier, peut perdre le chancelier.
«Allez donc, maître: s'il faut de l'or, Michel Gerbier vous donnera tout celui de mon épargne; si ce n'est assez, je mets tous mes joyaux à votre discrétion; cherchez, fouillez, payez, mais, sur votre salut, ne revenez ici que pour m'amener cet homme!...»
—Notre sire Dieu m'inspirera, et je reviendrai bientôt, je l'espère!
—Soyez-vous exaucé! Songez que je vous attends!...
—Oui, madame, je songerai que mon fils souffre!...
Malgré sa promesse, la semaine touchait à sa fin, le vieux Jean de Pavanes n'avait pas reparu.
Marguerite l'attendait dans une morne anxiété, car chacun de ces jours qui s'écoulait en vain aggravait la situation misérable du prisonnier de la Grosse-Tour, et avivait le ressentiment de Duprat.
Ses gens, rendus incorruptibles à force d'argent et de menaces, gardaient les prisons du Louvre avec l'âpre férocité de véritables Cerbères. Les tentatives faites auprès d'eux pour procurer quelque allégement à la position rigoureuse du chevalier de Pavanes avaient amené un résultat contraire et rendu ses chaînes plus pesantes.
Après l'avoir privé de sa liberté, on ne se contentait plus de le tenir sous la menace d'un arrêt qui ne pouvait être que terrible, on s'en prenait à sa conscience.
Par un raffinement digne de l'infâme chancelier Duprat, chaque jour, un moine, ce même frère Roma, si ingénieux dans l'invention des supplices, descendait dans sa cellule, et abusant de l'état où le réduisaient ses fers, s'installait en face de lui, lui lisait un chapitre de l'Évangile, et le texte de l'arrêt rendu sur l'ordre de Duprat par la Sorbonne contre les doctrines de Luther.
Un sermon plein de menaces et de tempêtes suivait ces lectures, et la séance se terminait par la mise en demeure, signifiée au captif, d'abjurer les doctrines de la réforme.
On voit que, si Antoine Duprat n'était pas encore venu à bout de créer officiellement l'inquisition, il n'en appliquait pas moins avec assez de talent les principes et les pratiques.
A ces persécutions, à ces attaques contre sa foi, l'héroïque jeune homme opposait un silence impassible. Tant que durait la lecture ou le sermon, il fermait les yeux et semblait ne rien entendre.
Puis, lorsque dom Roma le sommait d'abjurer, se soulevant sur son banc de bois, le front haut, le regard illuminé, il entonnait d'une voix sonore et vibrante, la traduction en vers qu'il avait faite du cantique des Machabées et de l'histoire de Daniel, jeté dans la fosse aux bêtes féroces.
Son chant retentissant s'en allait, répercuté par l'écho, jusqu'au fond de chaque cellule, et les autres prisonniers, animés par ce souffle plein de foi, s'associaient à lui, s'unissant en chœur, et transformant ces lieux de malédiction en un temple consacré à la louange du ciel.
Et le moine s'en retournait, plus haineux, plus fanatique qu'il n'était venu.
Alors aussi, en récompense de sa misère et de son courage, le ciel venait à l'aide du captif. Souvent, la nuit, entre les deux rondes des geôliers, la porte de pierre tournait sur son pivot, et l'ange de l'amour, le séraphin de l'espoir, effaçait d'un baiser le souvenir des persécutions passées, allégeait d'un mot le poids des chaînes, et versait dans cette âme raffermie le baume de sa tendresse.
Sublimité de l'amour! Marguerite désolée, navrée, trouvait moyen de porter la joie et la consolation à son amant persécuté!
Pour elle, le reste du temps n'était que souffrance. Elle se sentait circonvenue par les persécutions de ses ennemis; un espionnage incessant, revêtant toutes les formes, recourant à tous les subterfuges, entourait ses pas. Quoi qu'elle entreprît, où qu'elle allât, elle reconnaissait la trace ou l'œil de Duprat et du bouffon.
L'odieux despote gagnait chaque jour en importance; il empiétait effrontément sur les attributions de la régente, et cette altière et vindicative princesse affectait de ne pas voir ces usurpations.
Sa conscience avait suivi le chemin de son autorité; elle se montrait raffermie dans la religion romaine, tout écrit novateur avait disparu de chez elle; elle témoignait une déférence extrême pour le grand-pénitencier Loys Chantereau, pour Robert de Lenoncourt, son chapelain, et pour messire Cagny, premier aumônier du roi, tous séides de Duprat et de la Sorbonne.
De telles accointances ne présageaient rien de bon pour les réformistes.
Marguerite, qui le comprenait et qui avait renoncé à toute tentative sur l'esprit de sa mère, redoublait de pressentiments funestes. Que faire? Comment heurter de front le ministre omnipotent? La sœur du roi était au-dessus de ses atteintes, sans doute; mais l'amante de Jacobus de Pavanes pouvait-elle ne pas trembler pour les jours de son ami devant l'homme qui avait fait assassiner juridiquement Semblançay et tant d'autres!
Ainsi donc, une chaîne sanglante rivait la régente au chancelier; mais il eût fallu peu connaître le caractère altier, implacable de cette princesse, pour ne pas comprendre que, sous les concessions qu'elle faisait une à une, son redoutable complice couvait une sourde vengeance.
Pour se récupérer de l'influence de la comtesse de Châteaubriand et de Lautrec sur l'esprit du roi, la régente n'avait pas hésité un instant à sacrifier notre armée et notre territoire italien. Opiniâtre en ses desseins, elle nourrissait habilement celui de faire détrôner la comtesse dans les faveurs royales par cette petite d'Heilly, sa créature et sa fille d'adoption.
Elle avait immolé notre gloire séculaire à sa haine contre le connétable de Bourbon, en réduisant par ses injustices et ses vexations ce vaillant homme à offrir son épée à l'ennemi de la France. Patrie, honneur, dignité, conscience, elle ne tenait compte de rien quand il s'agissait d'assouvir son ambition ou de satisfaire ses passions perverses.
Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner.
Était-il présumable qu'elle épargnât longtemps l'homme qui lui faisait maintenant obstacle?
A travers ses palinodies de religion, une chose n'avait pas changé chez elle: c'étaient ses idées superstitieuses, son faible pour les œuvres de cabale. La science réelle de son nouveau docteur et l'adresse qu'il avait déployée dans ces dernières circonstances, lui avaient assuré la confiance qu'elle avait retirée au trop consciencieux Corneille Agrippa, l'un des hommes les plus éclairés de son temps.
Ce jour-là, elle avait mandé l'alchimiste pour connaître l'état de son opération capitale; car il lui avait, à leur dernière entrevue, promis de frapper un grand coup.
C'était à l'entrée de la nuit.
On l'introduisit discrètement dans son oratoire où elle ne se faisait aucun scrupule de se livrer également à ses dévotions et à ses projets homicides.
Une lampe éclairait les lambris tapissés de cuirs frappés, au reflet mat, comme il convenait ici.
Le grand Christ, que nous connaissons, étendait toujours ses bras au-dessus d'un prie-Dieu d'ébène, aux moelleux coussins de velours.
Un livre d'Heures reposait entre deux cierges éteints.
De grands rideaux de damas lampassé retombaient devant la double ogive de la croisée, pour intercepter toute communication avec le dehors.
Jean de Pavanes était couvert d'un manteau, sous lequel il portait un objet précieux et fragile, à en juger par les précautions de sa marche.
Était-il consciencieux lui-même dans ses pratiques cabalistiques; avait-il la foi qu'il prétendait imposer aux autres? C'est une question applicable aussi bien à tous ses confrères du moyen-âge, nous n'hésitons pas à la résoudre dans le sens affirmatif.
L'alchimie et l'astrologie faisaient alors partie inséparable de la médecine, de même que les métaux formaient la base de la médication. Il est vraisemblable que les découvertes très réelles que les physiciens retiraient des amalgames de leurs creusets, leur inspiraient créance dans les effets de leurs pratiques métaphysiques, et que, dans le désordre plein de mysticisme où flottaient encore les idées, à travers ce monde surnaturel dont la théologie faisait articles de religion, ces savants, étonnés eux-mêmes de leurs trouvailles, étaient les premiers trompés par leurs œuvres.
Cela ne pouvait les empêcher d'user de ruse pour consolider la confiance qu'on mettait en eux. De même que les docteurs en religion se servaient sans scrupule de ce qu'ils appelaient des ruses pieuses, pour accréditer de faux miracles, destinés à faire croire à ceux qu'ils tenaient pour vrais, de même, les docteurs en alchimie ne méprisaient pas des auxiliaires, comme les indications qui avaient mis le vieux de Pavanes sur la voie des intrigues de la régente et du chancelier.
—Vous apportez l'œuvre!... s'écria la mère de François Ier, en s'élançant avec joie au-devant du vieillard.
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle écarta son manteau.
—L'objet est là, madame; nous allons procéder aux premières incantations.
Il déposa sur une table un coffret de bois de chêne, dont les faces et le couvercle portaient, sculptées, diverses figures fantastiques.
Puis il alluma gravement les cierges du prie-Dieu, colla sur chacun d'eux un nombre impair de petites médailles de plomb, et ouvrit le livre d'Heures à l'office des morts.
La duchesse suivait avec avidité tous ses mouvements; elle se sentait gagnée par sa gravité et son air solennel.
Ces préliminaires achevés, il revint au coffret, dont il tira une figurine de cire, suffisamment modelée pour qu'on reconnût un homme vêtu d'une simarre, le mortier en tête, et ayant une intention de ressemblance avec le chancelier.
—Enfin! murmura la régente, nous le tenons!...
Il y avait du rauquement du tigre dans le ton guttural dont elle prononça ces mots.
—J'ai eu soin, dit l'alchimiste, de placer le linge imbibé de son sang à la place du cœur, afin que l'image fût entièrement assimilée à l'original. Cependant, une formalité serait nécessaire, vous ne l'ignorez pas, Altesse. Quoique ce sang soit celui d'un homme baptisé, il est d'usage que les simulacres reçoivent eux-mêmes le baptême et avec lui les noms de la personne qu'ils représentent. De très honnêtes ecclésiastiques ne refusent pas leurs services, en ces circonstances.
Votre Altesse, craignant que les noms qu'il s'agit de donner à cette image n'éveillent l'attention et ne provoquent la traîtrise, n'a pas voulu que je recoure à cette mesure; que résout-elle présentement?
—Ne savez-vous pas, maître, que le baptême est valable, venant de toute personne qui l'a reçu elle-même?
—Que prétend Votre Altesse?
—Voici de l'eau bénite, dit-elle en montrant la coupe suspendue au-dessous du crucifix; voici une image sainte; ceci est un oratoire consacré comme une chapelle; nous sommes chrétiens l'un et l'autre. Prenez cette eau, et baptisez la figurine, je vais répondre pour elle.
L'alchimiste lui-même sentit comme un frisson de remords lui traverser les reins à cette proposition sacrilège.
—Hésiteriez-vous?... demanda l'implacable duchesse; croyez-vous que ce ne soit pas œuvre pieuse et méritoire de perdre cet homme?...
—Œuvre sainte et juste!... Oui, sur mon âme!... C'est écraser le serpent, renvoyer Satanas à la géhenne!...
Exalté alors par sa haine et par l'horreur de cette cérémonie démoniaque, il détacha la coupe, et la tenant suspendue sur la statuette:
—Toi qui as du sang humain dans le cœur, qui es-tu? prononça-t-il.
—Antoine Duprat, ministre, chancelier de France, répondit la régente, les lèvres agitées par la haine, en laissant passer ces titres.
—Que veux-tu, en présence de ce Christ, dans ce lieu bénit?
—Le baptême.
—Antoine, fit le centenaire en répandant l'eau consacrée sur l'image, je te baptise au nom du Père, du Fils et de l'Esprit...
On eût dit que cette cérémonie blasphématoire avait trouvé la matière plus sensible que ces chrétiens profanateurs.
La lampe crépita sur son socle d'or, comme pour protester, et la flamme des cierges, devenue bleuâtre, cessa un instant de donner aucune lumière.
—Voyez-vous? demanda la duchesse frémissante.
—Oui, madame, et si ce n'est le ciel, du moins l'enfer s'associe à notre œuvre.
—L'enfer! soit! s'écria-t-elle en relevant le front et en fixant l'image du Dieu crucifié, comme pour le mettre au défi; l'enfer, soit, mais que cet homme meure!
—De maux terribles et prolongés, tels que ceux qu'il impose à ses victimes!... appuya le nécroman.
Il enleva la figurine de la table et la posa sur le prie-Dieu, entre les cierges qui avaient recommencé à éclairer, mais qui pleuraient de longues larmes de cire.
Il assujettit à côté exactement au-dessous du crucifix, les prières des morts; puis, ayant examiné d'un air pensif cette cire qui s'en allait par traînées:
—Il y a ici un mauvais présage, dit-il. Je ne sais encore s'il menace l'un de nous ou le chancelier, mais je ne peux le méconnaître.
—Poursuivons... murmura la duchesse exaltée jusqu'au délire.
—Voici une longue épingle de fer, vous allez la faire rougir à l'un des cierges, et une fois rouge, vous l'enfoncerez au cœur de la figure baptisée.
Pendant ce temps, je me livrerai aux supputations astrologiques indispensables.
Laissant la duchesse accomplir cette instruction, il s'assit à la table, déroula un parchemin couvert de cercles et de triangles, parmi lesquels il traça à la pointe d'un crayon rouge diverses images symboliques.
La duchesse lui obéit exactement; de sa main princière elle fit rougir l'épingle et l'enfonça avec passion dans la cire dont une parcelle se fondit, mais où elle resta fixée.
—J'ai fait suivant vos désirs, maître, dit-elle alors.
—C'est bien, madame, répondit-il tout préoccupé; nous renouvellerons cette opération pendant neuf jours. Mais que Votre Altesse le sache, les calculs que voici, et que je tiens pour sûrs, m'annoncent que le neuvième jour, si l'envoûtement n'a pas réussi contre notre adversaire, un malheur atteindra l'un de nous.
—J'irai jusqu'au bout! La mort de cet homme ou ma perte!...
—A moins que ce ne soit la mienne... murmura pensivement l'alchimiste.
Et il demeura de nouveau penché sur son vélin cabalistique.
—Tout n'est-il pas fini pour ce soir, maître? demanda la duchesse, qu'une anxiété vague gagnait peu à peu.
—Plus qu'un instant, madame... Cette nuit est propice aux œuvres de cabale... Un homme a servi d'agent aux manœuvres qui mirent le baron de Semblançay à la merci de Votre Altesse, et Votre Altesse à la merci du chancelier... Je croyais le nom de cet homme utile à nos conspirations, et vous vous êtes refusée à me le révéler.
Mais la science a des secrets plus puissants que la discrétion humaine. Cet homme, je le connais, madame.
—C'est impossible!... vieillard, tu mens!...
D'un geste calme il imposa silence à cette explosion courroucée.
—Écoutez, vous êtes une Altesse, la mère d'un roi, la régente d'un grand royaume; nous venons d'accomplir ensemble une œuvre ténébreuse qui compromet notre salut éternel, et qu'il faudrait bien de bonnes actions pour effacer. Eh bien, permettez-moi d'accomplir une de celles-ci dès demain, fût-ce en dépit du chancelier: que l'on allège la condition des prisonniers retenus dans les fosses de la Grosse-Tour; qu'on détache les fers de ceux qui en sont chargés, et l'ombre de cet homme passera devant vous à l'instant!...
Il y avait dans son maintien, dans son regard luisant, une influence qui donnait le vertige.
—Vous feriez cela, vous?
—L'heure va sonner, ces cierges vont s'éteindre; promettez, madame et je vous montre cet homme!
—Soit!... je le jure!
Il étendit le bras, et dans le silence qui pesait sur le palais, l'horloge laissa lentement tomber les coups de dix heures.
Au dernier son, les cierges s'éteignirent dans une mare de cire fondue.
La lampe seule continua de jeter autour d'elle ses clartés affaiblies; une nuit complète eût été moins sinistre.
L'alchimiste s'avança jusqu'à la fenêtre, dont il écarta brusquement les rideaux, et, faisant signe à la duchesse:
—Regardez, madame!...
Elle plongea ses yeux vers la cour carrée, qui s'étendait au-dessous de cette fenêtre, et dans un large rayon de la lune, elle distingua un homme qui traversait l'espace, enveloppé dans un manteau pareil à celui du nécromancien. Il marchait droit et ferme, sans se hâter.
—C'est lui!... s'écria-t-elle en se rejetant en arrière; c'est lui! Rainier Gentil, le conseiller aux enquêtes, secrétaire du surintendant!... Fermez! fermez ces rideaux!...
C'était inutile, les ombres se recherchent, et celle-ci était allée se perdre dans celle des grands murs du Louvre.
De toutes les croisées intérieures du Louvre, une seule, donnant sur un étroit jardin placé à l'angle du pavillon de l'Horloge et de celui qui fait retour sur la ligne de la rivière, autrement dit pavillon de l'Infante, une seule laissait apparaître une lueur tamisée par le coloriage de ses vitraux.
Encore fallait-il être bien au fait des localités pour s'en apercevoir, car un arbre énorme, que l'on pouvait considérer comme un spécimen séculaire de ceux qui naguère formaient en ce lieu une forêt épaisse, se dressait précisément devant cette fenêtre, dont ses branches vigoureuses joignaient les rinceaux.
Il était une heure tout à fait exceptionnelle, minuit ou bien près, et pour que quelqu'un veillât encore, il fallait qu'il fût captivé par un motif pressant.
On devait croire les parterres et les cours bien déserts, et nul bruit ne venait en effet y trahir la présence d'un être vivant.
Cependant quelque chose, nous n'osons dire quelqu'un, avait passé et repassé à plusieurs reprises sous cette croisée, s'était arrêté au pied du grand arbre, et avait poussé un soupir ou un respir qui s'était confondu dans le frôlement plaintif du feuillage contre le mur de pierre.
Quel était cet être? Un djinn sans doute, un de ces génies inconnus et redoutés, qui rôdent la nuit autour des demeures humaines pour y introduire le malheur.
Si les esprits des ténèbres dormaient, que resterait-il pour peupler les nuits?...
Celui-ci semblait attiré invinciblement par cette fenêtre, luisant en manière de phare, comme les chauves-souris et les phalènes le sont par la lumière.
Il allait, il venait, et plus il répétait ce manège, plus ses stations au pied de l'arbre se prolongeaient, plus les soulas de sa poitrine étaient gros d'orages ou de chagrins.
Cette croisée éclairée le fascinait, lui donnait le vertige; si bien qu'il finit par cesser sa promenade, resta immobile contre l'arbre, et sembla prendre racine dans ses racines.
Mais la lumière l'appelait, l'invitait; il s'élançait au-devant d'elle, et, n'y tenant plus, il saisit l'arbre dans ses longs bras, s'attacha de ses mains osseuses et crochues à l'écorce, gagna la première branche, et, une fois là, se mit à courir, à sautiller de l'une à l'autre avec la souplesse d'un singe, dont il avait tout l'aspect.
A force de monter, il atteignit l'une des plus hautes; elle donnait sur cette fenêtre, objet de ses aspirations... Il se glissa, sans trop la faire ployer, jusqu'à la margelle, et s'aidant du faisceau de colonnettes qui séparait la double ogive, il parvint à s'équilibrer, quoique la pierre offrît sous ses pieds une inclinaison très prononcée.
Accroupi dans cet encadrement gothique, il se confondait si bien avec les figures fantastiques sculptées çà et là à travers la façade du monument, qu'on n'eût fait entre elles et lui aucune distinction.
Il colla son galbe difforme contre la vitre, et appliqua l'un de ses gros yeux louches et éraillés à l'endroit le plus favorable.
C'est alors surtout qu'il eût fallu le voir.
Sa physionomie exprimait une béatitude horrible, ses prunelles dilatées sortaient de leur orbite; ses narines humaient l'air avec force, ses lèvres épaisses s'ouvraient en une grimace immense, qui était sa façon de sourire.
Que voyait-il qui le réjouît à ce point? D'où venait ce contentement?
Le retrait était petit et d'une simplicité presque austère: c'était un oratoire, mais sans le luxe de celui de la régente. On y avait, dans une pensée qui eût certes paru suspecte d'hérésie à la Sorbonne, supprimé toute image de piété.
Une grande croix d'ébène, toute nue, se dressait contre la muraille, au-dessus d'un prie-Dieu sans ornements, offrant un coussin de tapisserie aux genoux qui s'y posaient.
Les murs étaient tendus d'une étoffe précieuse par sa matière mais tout unie et de couleur brune; on paraissait avoir évité les tapisseries, à cause des images qu'elles ne pouvaient manquer de contenir.
Au milieu était une table carrée couverte de livres, de papiers et d'écritoires.
Mais ce n'était pas cet ameublement, ces particularités qui absorbaient notre étrange curieux.
Il n'y avait qu'un siège dans cet oratoire, un fauteuil de velours, au dossier immense, aux bras larges et rembourrés.
C'était évidemment la partie la plus recueillie d'un appartement princier; et, en effet, une jeune femme d'une distinction exquise, assise dans ce siège unique, s'y trouvait absolument seule.
Une chandelle de cire, plantée sur un support de vermeil ingénieusement disposé, comme toute l'orfèvrerie d'alors, se consumait lentement sur la table.
Sa flamme douce et régulière éclairait, en exagérant leur pâleur, les traits ravissants et mélancoliques de cette femme. Couchée avec abandon sur le dossier du fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, les paupières demi-closes, tout indiquait sa méditation, son recueillement.
Le démon suspendu à la fenêtre s'enivrait de cette contemplation. Si cette femme eût dû y rester toujours, il se fût incrusté à cette place pour l'éternité.
A l'observer ainsi dans son immobilité et sa pâleur, il était permis de se demander si elle sommeillait ou même si ce n'était pas une princesse des contes enchantés, frappée d'insensibilité par la baguette d'une fée méchante.
Mais bientôt cette supposition devint impossible, car elle tressaillit, ouvrit ses grands yeux, se redressa avec une souplesse de houri et une distinction de reine sur son siège.
Elle avait saisi dans le voisinage de l'oratoire un bruit que la verrière rendait insensible à son observateur. Celui-ci pourtant sembla le deviner par intuition, car la béatitude où il nageait disparut de ses traits, qui devinrent plus sérieux, plus inquiets que ceux de la jeune femme.
Une tenture de même étoffe que celle des lambris recouvrait la porte du retrait. Elle se souleva discrètement, et ne laissa d'abord apercevoir qu'une longue main décharnée, blanche comme l'ivoire, et la manche d'un vêtement sombre.
Le djinn, accroupi sur la fenêtre, cessa de respirer, écarquillant horriblement ses paupières et ouvrant ses larges oreilles plates dépourvues de lobes telles que celle d'un membre de cette race simiane avec laquelle il avait beaucoup plus d'analogie qu'avec la race humaine.
Mais, à son grand désespoir, la vitre transparente pour son œil était trop opaque pour son ouïe. Que n'eût-il pas donné cependant pour saisir seulement quelques mots!
Deux hommes, ensevelis sous de vastes manteaux, s'approchèrent de la maîtresse du lieu qui les attendit assise.
Des capuchons rabattus dérobaient leur visage, il saluèrent, sans les enlever, la dame qui leur adressa un geste plein de bienveillance.
Ses traits s'étaient animés, un incarnat inaccoutumé dominait sa pâleur mate de tout à l'heure, et sa prunelle brillante lançait des feux plus vifs que ceux de la bougie.
Elle parlait d'un ton chaleureux, et enfin, ô espoir! ses visiteurs portèrent la main à leurs coqueluchons pour les rejeter sur leurs épaules.
On allait donc connaître leurs traits!... Déception soudaine, ces gens avaient évidemment de graves motifs de dérober leur identité; sous leurs coiffes, ils étaient masqués! Un loup d'étoffe brune était adapté au haut de leur visage, et leur barbe en couvrait le bas.
L'un d'eux, celui qui paraissait avoir introduit l'autre, portait cette barbe longue et épaisse, descendant en flocons de neige sur sa poitrine.
Le second, beaucoup plus jeune, était brun de cheveux. Ceux-ci étaient ras, suivant la mode créée par François Ier; quant à la barbe, elle était de médiocre longueur, de nuance rousse, et se partageait en deux pointes au-dessous du menton. Ce détail éveillait l'attention de l'observateur de la croisée, qui y cherchait quelque signalement.
Ce personnage, d'un maintien beaucoup plus indécis, plus flexible que le vieillard, se confondait en prosternations chaque fois que la dame s'adressait personnellement à lui; mais il se montrait fort sobre de paroles.
Le chancelier fut annoncé avec fracas.
Par sa pantomime pressante, son guide l'invitait à être plus explicite, et paraissait lui rappeler des faits sur lesquels il souhaitait qu'il s'expliquât.
Le geste involontairement impatient de la dame, le mouvement de ses lèvres, l'attention de son regard, prouvaient qu'elle aussi attendait des renseignements que cet homme se faisait arracher.
Tout à coup, ayant promené sa main sur son front, en marque de contrariété, elle eut le mouvement rapide d'une personne qui a enfin trouvé une idée longtemps cherchée en vain. Cette idée, comme toutes les meilleures et les plus simples, retenue par d'autres préoccupations, se traduisit en fouillant à l'escarcelle pendue à sa ceinture.
L'espion de la fenêtre ne voyait pas la figure de l'homme à barbe rousse, mais il saisit aisément le rayon qui passa par les trous de son masque, quand ses yeux avides aperçurent ce geste. Il tendit en même temps ses deux mains, sans qu'on lui eût encore rien offert, et la dame y laissa tomber, avec un dédain qu'il ne remarqua guère, une énorme bourse.
Magie de l'or! cet homme fut transformé dès que le métal eut passé de l'escarcelle de la dame dans la sienne.
Son maintien devint plus ferme, son front se redressa, sa personne s'anima d'une ardeur nouvelle, et ses paroles, accentuées par son attitude, coulèrent de source.
Le personnage du dehors réfléchissait profondément, sans perdre un iota du côté plastique de cette scène. Évidemment, il s'opérait dans sa cervelle déformée un prodigieux effort de mémoire, relatif à l'individualité de cette barbe fourchue et de ce maintien.
Tout à coup, sans se soucier du dénouement, il se frappa la tête, en poussant un rire sardonique qui grinça contre la vitrine, au point que les gens qu'il observait l'entendirent et tournèrent la tête vers cet endroit. Mais ils n'y attachèrent pas d'importance, et d'ailleurs, eussent-ils été tentés d'ouvrir le châssis, ils n'eussent rien trouvé.
L'observateur fantastique, sautant avec la légèreté dont il avait fait preuve pour monter, était descendu et s'était évanoui comme un lutin sous l'épais branchage.
Le colloque de l'oratoire se prolongea encore assez longtemps, car ce ne fut qu'une demi-heure après cet incident que deux hommes abrités dans de grands manteaux encapuchonnés et discrets, tels que ceux que nous avons décrits, sortirent d'une porte de service du palais, pour pénétrer dans la cour du carré.
On ne saurait dire qu'ils affectassent de se cacher, seulement ils marchaient avec réserve, en gens qui ne tremblent pas d'être vus, mais qui préfèrent que cela n'arrive pas. Ils étaient, au reste, muets comme des poissons, et puis, à pareille heure, l'intérieur de la place, gardée par des factionnaires suffisamment actifs en dehors, était absolument désert.
Le roi était absent, la capitale était tranquille; le gouvernement du palais pouvait dormir sur les deux oreilles.
Ils se dirigèrent, en familiers qui connaissent le terrain, vers la porte donnant sur le quartier des Tuileries.
Tout semblait reposer dans le petit corps de garde auquel elle était confiée. Les soldats, étendus sur le lit de camp, ronflaient lourdement; le guichetier de service faisait de même, dans un fauteuil de cuir, à côté d'une lampe qui remplissait ce trou d'une fumée infecte.
Le plus vieux des deux aventuriers le réveilla le moins brusquement possible, et lui montra une carte de passe qui l'autorisait à entrer et sortir à toute heure, seul ou accompagné d'un serviteur pour sa défense.
Le cerbère connaissait cet homme et cette carte, qui évidemment ne se recommandaient pas à lui pour la première fois:—la carte portait la propre recommandation de la duchesse d'Angoulême, et le lecteur a compris qu'elle n'avait pu être donnée qu'au médecin, au physicien de cette haute dame.—Il prit la grosse clef qui ouvrait la porte, et sans même articuler une phrase, se hâta de livrer passage à ces importuns.
Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner, et ne voyant que cette porte bienheureuse, ils ne s'aperçurent pas que, comme ils la franchissaient, une escouade de reîtres, tous armés, se détachait de l'arche des contre-forts sous la poterne.
En même temps encore, un personnage bizarre d'aspect et de taille, hissé dans une des niches gothiques destinées à recevoir des statues, de chaque côté de l'entrée, se dressait sur la pointe des pieds, et étendant la main, désignait silencieusement le plus jeune des deux aux hommes d'armes.
Nous l'avons dit, la nuit était épaisse. La lune ne se montrait pas; les étoiles ne répandaient qu'un semblant de lueur, à peine suffisante pour ne pas se heurter contre les murailles.
Les deux compagnons marchèrent quelque temps de concert, échangeant à peine quelques mots entrecoupés à voix si basse, que les passants, s'il eût pu s'en trouver, n'en auraient rien saisi.
Le bruit de leurs pas troublait seul la tranquillité des rues et des carrefours. Le vieillard, d'ailleurs, soit par l'effet de son tempérament nerveux, soit qu'une pensée généreuse le soutint, ne le cédait pas au jeune homme en légèreté ni en vitesse.
S'étant arrêtés à l'embranchement de deux rues, ils prêtèrent l'oreille pour s'assurer du silence de celles qu'ils allaient prendre; puis, bien sûrs de leur solitude, ils s'adressèrent réciproquement un adieu, intelligible pour eux seuls:
—J'emporte le serment de votre silence, dit le plus jeune.
—Soyez sans crainte, répondit le vieillard; à défaut de la haute protection que vous venez de conquérir, ma reconnaissance vous garantirait ma discrétion.
Là-dessus, ils tirèrent chacun de leur côté, le vieillard continuant de marcher d'un pas hâtif sans précipitation, l'autre se livrant à une sorte de course, comme si l'isolement et la nuit lui eussent causé d'insurmontables terreurs.
Ce fut probablement cette vitesse agitée qui l'empêcha de saisir, à quelque distance de lui et s'attachant à sa direction, un bruit de pas étouffés et d'armes maintenues avec soin.
Le vieillard, plus calme, perçut à travers la distance, qui devenait assez grande entre eux, quelque chose de ces particularités, mais trop vaguement pour en préciser le théâtre. Il n'en modifia pas sa marche et prêta seulement une oreille attentive.
Mais tout à coup il dut s'arrêter, plein d'émoi; quelque chose de pareil à un cri de détresse, étouffé aussitôt que lancé, avait retenti dans cette nuit féconde en énigmes.
Il attendit quelques minutes, dans une vive anxiété, si cet appel se renouvellerait, s'il en reconnaîtrait l'accent, mais tout était resté dans un recueillement inaltérable.
Les étoiles envoyaient leur clair-obscur sur ce triste faubourg; il n'y avait aucun bruit dans les maisons, et les rues voisines ne trahissaient nulle rumeur.
Le vieillard finit par acquérir la certitude que ces bruits étaient un jeu de son cerveau préoccupé; il reprit son chemin, regagna l'impasse où se trouvait son logis, et rentra sans que rien lui donnât la plus légère cause d'alarme.
Dans les termes où s'était accomplie la dernière entrevue de Duprat et de la princesse Marguerite, il devenait impossible que l'un ou l'autre, tous deux peut-être ne fissent pas naître bientôt l'occasion d'une nouvelle rencontre.
Comme deux champions dans une lutte décisive, ils y vinrent, armés de toutes pièces, c'est-à-dire apportant chacun leurs secrets, leur méfiance et leur habileté. L'amour et la colère avaient élevé l'âme poétique de Marguerite de Valois à la proportion d'un homme d'État consommé.
Chez notre sexe, c'est l'ambition, la cupidité qui opèrent ces prodiges; chez les femmes, un sentiment plus pur, plus délicat, plus désintéressé, développe en la plus timide la hardiesse, en la plus simple l'esprit de tactique, en la plus inexpérimentée une assurance qui trompent et déjouent les Machiavels les plus déliés.
Ainsi, encore cette fois, ce n'était pas la sœur de François Ier qui avait fait les avances; le chancelier se trouvait chez elle par un effet du hasard, sans se rendre compte comment il y était venu, ou plutôt, c'était lui qui avait voulu y venir, s'y trouver ce jour-là à l'heure précisément où nous l'y rencontrons. Seulement, il avait mis en avant un prétexte futile, qui déguisait mal l'impatience qu'il ressentait d'aborder, coûte que coûte, un tête-à-tête décisif.
Les circonstances l'avaient servi à souhait. Michel Gerbier s'était rencontré sur son passage pour demander son audience, et, au moment où il pénétrait auprès de la princesse, ses demoiselles de compagnie se retiraient.
La conversation s'engagea en termes banals, comme cette mousqueterie isolée et décousue qui prélude aux grandes batailles.
—Votre Altesse manquait ce matin au lever de madame la duchesse, chacun en a exprimé son inquiétude, et j'ai souhaité m'assurer par moi-même que sa santé n'avait subi aucune nouvelle atteinte.
—Cette attention mérite ma reconnaissance, messire.
—Reconnaissance est un bien beau mot, Altesse.
—Qu'on prononce souvent à la cour, mais qu'on y pratique peu; n'est-ce pas là la fin de votre pensée, messire?
—Oui, si Votre Altesse envisage la généralité des choses; non, si elle daigne considérer celles qui lui sont propres... Je n'ai pas l'outrecuidance d'avoir jamais rien réussi qui pût être agréable comme je l'eusse souhaité, à Votre Altesse, et eussé-je eu ce bonheur, je me considérerais encore comme l'obligé.
—Voilà qui est parler en vrai gentilhomme, messire. Mais nous le disions tout à l'heure, il y a à la cour des tours de phrases et des expressions auxquels il ne faut pas attacher plus d'importance que de raison. Si tous les grands sentiments qu'on y montre étaient sincères, en vérité, le monde serait trop beau.
—Et Votre Altesse ne le trouve pas tel?
—Hélas! qu'en pense Votre Excellence?
—Que Votre Altesse a raison, et qu'il en est des belles phrases comme des plus adorables visages: les unes cachent la plupart du temps de fort méchantes intentions, et les autres des âmes perfides.
La princesse eut un de ses plus charmants sourires de sphynx;
—Messire, ne m'avez-vous pas fait entendre quelquefois que ces avantages de beauté ne m'étaient pas entièrement étrangers?
—Sur ma foi de chrétien! oui, madame. Ce n'est pas moi, c'est un de nos poètes qui l'a dit le premier: vous êtes la quatrième des grâces; et ce qu'a dit Clément Marot, tout le monde le pense; je suis de l'avis de tout le monde.
—A merveille, voilà pour la première partie de votre proposition; expliquerez-vous aussi bien la seconde? Considérez-vous ces faibles attraits, que vous prisez beaucoup trop comme la séduisante enveloppe d'un naturel moins bon?
—Vous êtes princesse, madame, et les personnes de votre rang ne sauraient être confondues avec le commun de l'humanité, fit Duprat avec un sourire quelque peu ironique.
—En d'autres termes, les personnes de mon rang ne sont pas de celles auxquelles on dit la vérité...
—Oh! madame, l'élévation de votre caractère...
—Bien, bien! Le fond de ces aimables subtilités, messire, est que je suis plus jolie que bonne.
—Au nom du ciel, madame, ne me prêtez pas des idées qui sont loin de moi!
—Eh! mon Dieu, je ne vous en veux pas!... Nous avons l'un contre l'autre des griefs, n'est-ce pas?
—Si Votre Altesse aborde ainsi les choses, elle daignera peut-être reconnaître qu'elle n'a pas montré toujours pour moi la bienveillance parfaite qu'elle manifeste pour tout le monde.
—Et si Votre Excellence veut rentrer en elle-même, là, bien sincèrement, au fond de sa conscience, elle s'apercevra peut-être qu'elle n'a pas toujours fait tout ce qui pouvait lui mériter ce sentiment de ma part...
Insensiblement, par ces feintes et ces passes, on arrivait à croiser le fer plus sérieusement. Le terrain devenait brûlant.
—Croyez-vous, messire, que si mon très honoré frère eût été ici, au lieu de subir la captivité à Madrid, bien des choses qui se sont accomplies dans ce palais depuis quelque temps auraient eu lieu?
—Je sais, madame, que votre influence sur l'esprit du roi, mon maître, est sans limites; mais je ne suis qu'un humble ministre, très responsable, et je ne me dirige pas comme je veux, mais comme je dois.
—Encore, messire, cette direction devrait-elle être conforme à la clémence bien connue, à la magnanimité de ce maître! Si rigoureusement closes que soient les cellules de la Grosse-Tour, il est arrivé à mon oreille un écho des gémissements de ceux qu'on y détient... Ces prisons ne sont-elles pas assez étroites et assez sûres, sans qu'on en aggrave le séjour par des tortures inutiles pour la garde des prisonniers?
Une intention satanique se dessina au coin des lèvres du chancelier.
—Permettez, Altesse, ces prisons sont sûres, mais pas assez pour que les captifs ne puissent recevoir, à l'occasion, de mystérieuses visites, qui déjouent la vigilance des gardiens, sinon leur fidélité.
—Rien ne prouve que cela soit, messire, et ce que je vous dis de la rigueur exercée contre quelques détenus est un fait notoire.
—Peut-être bien hier, Altesse, mais non à coup sûr aujourd'hui.
—Que voulez-vous dire?
—Ce que vous savez aussi bien sinon mieux que moi, c'est-à-dire que quelqu'un a eu assez d'empire sur madame la régente pour obtenir la suppression de ces mesures.
Duprat regardait la princesse comme s'il l'accusait d'être cette personne influente dont il parlait avec amertume; mais à sa surprise, il vit qu'elle ignorait absolument l'ordre donné le matin par la duchesse d'Angoulême, de supprimer les fers imposés à certains prisonniers de religion par la volonté du premier ministre.
L'ordre était conçu en ces termes qui n'admettaient pas de retard; il avait été apporté par un huissier de la régente, chargé d'en vérifier l'exécution immédiate et d'en venir faire son rapport à la mère du roi.
Le nouveau geôlier, bien que devant sa place au ministre, avait senti le côté critique de la situation; il avait obéi à la duchesse, qui était supérieure à son patron. Après quoi, pour se prémunir aussi contre la colère de ce patron redouté, il était accouru lui apporter le texte de l'ordre reçu et lui expliquer à quelle pression il avait cédé.
Dans l'impossibilité où il était de songer au véritable instigateur de cette démarche de la régente, le chancelier, frémissant de rage et méditant déjà quelque vindicte bien perfide, avait naturellement porté ses soupçons sur la princesse Marguerite.
En reconnaissant qu'elle ignorait même cette résolution de sa mère, il devint fort perplexe, et demeura un moment absorbé à la recherche de cette énigme.
La régente rompait-elle donc le pacte convenu? Oubliait-elle le talisman redoutable qu'il possédait, et grâce auquel elle l'avait dominé jusqu'alors?
Qui se fût douté, d'ailleurs, qu'une crainte superstitieuse avait rendu la duchesse d'Angoulême plus docile aux désirs d'un nécroman qu'aux prières de sa fille! Les prestiges opérés par le vieil alchimiste sous ses yeux exerçaient sur elle assez d'empire pour l'enhardir jusqu'à braver, pour la première fois sans doute, les menaces et les volontés d'Antoine Duprat.
Cette princesse altière, vindicative et perfide, dont les serments ne pesaient rien, et qui changeait même de religion au gré du vent politique, n'avait eu l'esprit en repos que quand la parole donnée à son sorcier avait été remplie.
La princesse Marguerite, faisant un moment abstraction du contentement intérieur que lui causait sans le vouloir le chancelier, en lui apprenant l'amélioration du sort du chevalier de Pavanes, se souvint des motifs qui lui avaient fait souhaiter cet entretien.
Elle y revint d'une façon beaucoup plus directe que cette simple observation ne paraissait l'indiquer:
—Qu'avez-vous donc, messire? Une mesure aussi peu importante est-elle capable de préoccuper à ce point un homme d'État tel que vous?
—Cette mesure est plus grave que Votre Altesse ne veut bien le croire. Quand j'ai prescrit les sévérités qu'elle supprime, c'est que je les jugeais nécessaires, et je m'étonne que madame la régente, qui a d'habitude quelque condescendance pour mes décisions, n'ait pas daigné me consulter dans le cas présent.
—Eh quoi! messire, la régente du royaume, investie de toutes les prérogatives souveraines, ne saurait-elle, de son propre mouvement, exercer la plus belle de toutes, celle de faire grâce?
—Le souverain, madame, n'a pas moralement le droit d'amnistie, quand des intérêts plus élevés que ceux de la politique, les intérêts de la religion, sont en jeu.
—Vous oubliez toujours en me parlant, que vous vous adressez à une novatrice, peu convaincue de ces grandes idées absolutistes et purement métaphysiques.
Marguerite de Valois prononça ces mots avec une bonhomie qui causa à son interlocuteur un déplaisir singulier.
—A Dieu ne plaise, fit-il aigrement, que je songe à mettre Votre Altesse en cause; nous parlions de madame la duchesse d'Angoulême.
—Et je prenais sa défense, puisqu'elle s'est montrée pour mes protégés plus indulgente que Votre Excellence... Je lui en sais d'autant plus gré qu'elle a fait cela sans que j'eusse besoin de l'en prier, et sans même m'en instruire, comme un acte spontané de sa clémence. Vous trouverez bon, n'est-il pas vrai, messire, que je lui adresse mes remerciements et mes félicitations.
Et la princesse feignit de se lever de son siège, pour aller de suite remplir ce dessein.
Duprat, le front plissé, les sourcils croisés, fit un geste pour l'engager à rester, ce qu'elle exécuta d'autant plus volontiers qu'elle n'avait pas envie de rompre ainsi la conversation.
—Que Votre Altesse ne se hâte pas, dit-il: car à ses compliments succéderaient peut-être bientôt des reproches...
—Je cesse de comprendre, messire.
—Je veux dire que l'indulgence de madame la régente cédera probablement aux remontrances qu'elle ne manquera pas de recevoir.
—Et qui donc oserait adresser à la mère du roi François Ier de telles observations, messire?
—Moi, Altesse!... répondit Antoine Duprat en soutenant de son mieux le regard superbe avec lequel la princesse le toisait.
—Vous, messire?...
—Moi, le plus humble, mais le plus dévoué serviteur de notre très honoré sire. Moi, dont le zèle est accoutumé à ne pas reculer devant les obstacles... Et quand j'aurai parlé comme je dois le faire à madame la duchesse, je suis sûr qu'elle rétablira les choses suivant mes désirs.
—Permettez-moi d'en douter; ma mère s'appelle Louise de Savoie, c'est un grand nom, dont elle comprend les obligations; dans notre famille, monsieur, on est accoutumé au commandement, mais on ne sait pas obéir.
—J'ose vous répéter, madame, que Votre Altesse se trompe, et que madame la régente reviendra sur sa décision aussitôt que je le lui demanderai.
—Il me semble, sur mon âme, entendre un sujet en pleine révolte.
—Je suis un sujet fidèle, au contraire, madame, et c'est pour cela que ma parole est écoutée...